‹ Voyages en AmériqueChapitre 17 sur 65 · AUX ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

AUX ÉTATS-UNIS

New-York. Aspect de la ville. Bienveillance des autorités et des divers habitants. Tables d’hôte et restaurateurs. Chantier pour les constructions navales. Incendies. Etablissements publics. Ecoles. City-Hall. Chutes du Passaic. Déplacement de maisons.

Le d7 avril 1827 je m’embarquai à Liverpool avec ma femme et noire petite fille, pour l'Amérique. Le 15 du mois suivant, tyi coucher du soleil, après une heureuse traversée de vingt-huit jours, nous dépassâmes le phare de Sandy-Blook, qui s'élève à l’entrée du havre de New-York : ce ne fut pourtant qu’au milieu d’une protonde obscurité que» nous mouillâmes en face de la ville. Aussi perdîmes-nous, à notre grand déplaisir, le beau spectacle qu’elle présente lorsqu’on y arrive par mer, et dont plusieurs passagers, qui n'en étaient pas à leur premier voyage , nous avaient parlé avec enthousiasme.

Avant que Je jour reparaisse et que je pose le pied sur le rivage des Etats=Unis, je crois devoir apprendre au lecteur dans quel but je venais les visiter. Né en Angleterre, j’avais bien partagé , jusqu'à l’âge de vingt ans, les préjugés de presque tous mes compatriotes contre les Américains; mais, depuis cette épo-

III, P.\ms. — Impr. Ucour et C!, rue Souffloi, 10

que, s’était écoulé à peu près un quart de siècle, et la haine du jeune homme avait été chez l’homme mûr remplacée par une sorte de prédilection. La cause d’un tel changement était, j’imagine, que mon état de marin m’avait retenu longtemps loin de la source où j’avais puisé mes antipathies nationales, que des années entières de résidence parmi les autres peuples m’avaient appris à mieux penser de l’espèce humaine en général, et surtout que j’avais eu plus d’une fois dans mes courses l’occasion de m’entretemir avec des Américains. Ils avaient tous été, en effet, unanimes à me vanter leur patrie et leurs institutions; je les avais tous entendus jeter des plaintes amères contre la race maudite des voyageurs , qui, sans aucune exception, disaient-ils, n’avaient avancécontreeux quemensonges et calomnies. Or, j’étais, sans trop savoir pourquoi, si convaincu qu’ils se plaignaient à juste titre que, par désir de penser favorablement de leur pays , j’avais toujours évité de lire les voyages en question , et, la part faite au patriotisme , mieux aimé m'en rapporter aux habitants eux-mêmes que de croire des étrangers. Mais, chagrin de l’obstination de beaucoup d’Anglais à rester crédules sous ce rapport, et tenant à cœur de les en corriger, je profitai un beau jour d’un intervalle de loisir que me laissaient les devoirs de ma professioWapour aller examiner les choses de mes propres yeux. Je partis avec la confiance non-seulement de trouver d’amples matériaux pour justifier à moimême ma bonne opinion des Américains, mais aussi de pouvoir , par un fidèle exposé des faits , adoucir

HISTOIRE 1)ES VOYAHES.

! Yiprclé de la malveillance qu'on porte généralement à celte gronde nation. Peut-être, par conséquent, jamais voyageur ne visita-t-il une contrée étrangère avi c des dispositions plus bienv< l iantes.

Je me souviendrais encore, ; près mille ans, du premier déjeuner que nous fine eu Amérique. Dès sept heures du matin , tout le monde quitta lestement le paquebot (car on l'avait rangé pendant la nuit le long de la terre) et nous n’eûmes qu à traverser une planche pour descendre sur le quai, d’où un carrosse de place nous conduisit à un des principaux hôtels. Le carrosse, qui ne saurait recevoir le nom ignoble de fiacre, ressemblait plutôt à une jolie calèche découverte, et était traîné par deux chevaux à poil lisse, petits, mais de bonne race, que menait un mulâtre. Chemin faisant , nous trouvâmes à la plupart des objets qui frappèrent nos regards , surtout aux vêtements et à la tournure des hommes , un air plus ou moins étranger. Nous rencontrâmes aussi dans les rues nombre de nègres et de négresses. La forme de presque toutes les voitures nous étonna , et nous ouvrîmes de grands yeux à Ta vue de plusieurs charrettes hermétiquement fermées, sur lesquelles on lisait, écrit en gros caractères, le mot glace. Quoique cependant une multitude de particularités nous montrât que nous étions dans un pays nouveau, certains traits nous rappelèrent les villes maritimes de notre patrie. Par exemple, les enseignes de toutes les boutiques étaient rédigées en anglais ; et si la langue que nous entendions parler à nos oreilles différait beaucoup, sous le rapport de la prononciation, de celle que nous parlions nous-mêmes, toujours était-ce la nôtre. Je me surprenais donc souvent à me croire encore en Angleterre , et j'avais sans cesse à me débarrasser comme du ressouvenir d’un rêve. Celte illusion dura quelques jours ; après quoi elle s'affaiblit peu à peu, et finit par disparaître entièrement.

Mais j’oublie le fameux déjeuner! Nous n’avions demandé que de l’alose fraîche , poisson que l’on m’avait vanté comme excellent , et qui mérite sa réputation. S’il est , comme je le crois (1), particulier aux eaux américaines, il vaut la peine , dans ce cas, que pour faire sa connaissance on traverse l’Atlantique. Mais il arriva escorlé, d’une part, d'un énorme beefsteak qui, nageant dans SQn jus, exhalait une appétissante odeur , et, de l’autre, d’une douzaine de côtelettes de mouton. A ces viandes se joignirent une pyramide de petits pains aussi blancs que la neige, et des régiments de rôties chaudes , avec des océans de thé et de café. Nous reconnûmes aussitôt qu’en Amérique, comme dans toutes les autres parties du monde, on sait contraindre les gens à faire plus de dépense qu’ils ne veulent. En effet, .je me récriai d’abord : je dis que je n’avais pas donné d’ordres pour un si splendide festin; à quoi le garçon répondit, selon l’usage, que nous n’étions pas tenus de manger tout, et je me promis de ne toucher assurément qu’à l’alose. Mais au bout de cinq minutes, hélas! quoiqu’on ne puisse, in’accuser de gourmandise, le fumet savoureux des plats étalés devant moi me tenta si fort, que je ne pus rester fidèle à mon serment, et je dévorai avec un appétit qui me fit presqne rougir de- moi-même. Mon excuse, ma seule excuse , est la diète que j’avais subie à bord vingt-huit jours durant.

Dans le cours de la matinée, je me rendis à la douane avec une obligeante personne pour qui j'avais apporté d’Angleterre une lettre de recommandation , et je dois aux fonctionnaires de cet établissement la justice de dire que je ne, me souviens pas d’avoir rencontré plus de politesse dans aucun des nombreux pays où i! m’a fallu soumettre mon bagage à l’ennuyeuse formalité de la visite. L'ami dont jlétais accompagné déclara simplement que je venais en Amérique comme voyageur, sans aucun projet de commet ce , et que les malles , les ca.isses , inscrites à

J C’est une erreur gastronomique. A. M.

mon nom sur la feuille du paquebot, ne conlenaient que du linge et des habits. Le chef nous donna alors quelques mois pour le commis chargé de l’examen , et celui-ci n’eut pas plus tôt pris lecture du billet magique, qu’il me laissa emporter tout ce qui m’appartenait, sans môme vouloir y jeter les yeux. C’est pour moi une véritable satisfaction de pouvoir ajouter que, dans la suite de notre long voyage à travers les différentes provinces des Etats-Unis, les officiers publics à qui nous eûmes affaire ne se montrèrent pas moins obligeants à noire égard. Je déclare aussi que presque tous les particuliers dont nous réclamâmes quelque service dans l’occr.: ion n’hésitèrent pas non plus à nous le rendre. Qu'ils reçoivent ici l’expression de ma sincère gratitude sans que je les nomme; car j’ai résolu, bannissant des pages qui suivent tout nom propre auquel je pourrais accoler un éloge ou un blâme, de limiter mes observations, soit en bien, soit en mal, à ces larges traits qui caractérisent un peuple.

Il est cependant difficile de se conformer U celte prudente règle, sans négliger en même temps un des principaux devoirs du voyageur , la peinture des mœurs domestiques. Car comment peindrait-il la société, s’il ne la fréquentait pas pour consigner dans son livre ce qu’il y a vu , et s’il se faisait scrupule de jouer le rôle toujours plus ou moins odieux d’un espion ? Au reste, les Américains m’ont assuré mainte et mainte fois qu’ils n’avaient aucun motif de redouter cet espionnage, pourvu qu'on y procédât loyalement, et qu’on leur en voulût bien énoncer de bonne foi le résultat sans mauvaises plaisanteries, sans sarcasmes. Une preuve de leur sincérité, c’est qu’ils me pressaient souvent de parler devant eux avec candeur et de donner mon opinion sur tout ce que je voyais, sur l’intérieur de leurs ménages comme sur les affaires publiques. La question ‘. « Que pensez-vous eu somme des Américains?» m’était donc adressée chaque jour et presque dans chaque cercle. Mais je regrette que, pour être vrai, il me faille ajouter que1 toutes les fois où la réponse que celle brusque interrogation m’arrachait n'était pas une louange complète, aveugle , ils ne pouvaient dissimuler un assez vif mécontentement. Lors néanmoins que je confiai à mes amis d’Amérique mes doutes, mes craintes, sur la convenance de dire aussi librement mon avis , ils insistèrent toujours avec force pour que j'en gardasse l’habitude, par la raison, prétendaient— ils , que leurs compatriotes, si gonflés qu’ils fussent d’orgueil national et si passionnés pour leurs institutions, aimaient mieux entendre un étranger les attaquer ouvertement en face que de les louer eu leur présencê , pour en arrière les déchirer à belles dents. Prenant donc à la lettre une telle déclaration , je n’ai jamais , pendant mon séjour parmi eux, dissimulé mes sentiments. Et pour être juste envers les Américains , je dirai qu’invariablement ils interprétèrent mes remarques en bonne part, quoique la plupart du temps ils ne fussent pas très flattes de mes opinions. C’est pourquoi j'espère, comme je conserverai ma franchise jusque dans mon récit, qu’elle sera interprétée de même par le lecteur. Je n’ai effectivement aucun intérêt â calomprer l’Amérique ; et si je n’ai plus aujourd hui une idée aussi favorable de cette contrée, c’est du chagrin, non de la joie, que j’en éprouve. Quoi qu’il en soit, nous fûmes ra\is du bon accueil que nous trouvâmes à New-York : je suis fâché seulement que mes habitudes de sobriété ne m’aient pas permis de faire plus d'honneur à ces délicieux soupers de potages aux huîtres, de jambon, de salade, ae homards, de glaces et de confitures, pour ne rien dire du généreux champagne, du vieux madère, des fruits, et de toutes les autres bonnes choses qui ne cessent de circuler dans les réunions.

Nous apprîmes bientôt qu'il y avait dans les grands hôtels, comme celui où nous étions logés, différentes manières, de vivre , et je donne son sens le plus ri- , [ table d hôte

IIASIL HALL.

était servie chaque jour à trois heures de l’après-mi di , pour les gens qui ne demeuraient pas dans la maison , mais qui venaient uniquement y manger. J'ai vu souvent de soixante à cent personnes assises autour d'une de ces tables. Il y avait ensuite un dîner plus intime pour les seuls locataires. Enfin, si on préférait une complète solitude, on était libre (ce qui toutefois coûtait beaucoup plus cher) de manger à la carte dans un salon séparé ou dans son appariement. I.c lendemain de notre arrivée, dès huit heures (car c'est h New-York l’heure où l’on déjeune), nous descendîmes dans la salle où quatorze ou quinze autres pensionnaires étaient déjà réunis pour prendre le repas du matin. Notre principal motif était de chercher à nous lier, du moins à causer avec quelques indigènes, et nous espérions que ce serait la chose la plus facile du monde. Mais nos espérances furent déçues par le profond silence et par l'imperturbable gravité de toute la compagnie. Au dîner, nous fûmes déjoués de môme dans nos projets de sociabilité, par la plus cérémonieuse et la plus froide politesse. Nos tentatives réitérées pour mettre la conversation en train avortèrent successivement; car chacun semblait avoir pour idée fixe d'arriver le plus tôt possible au but dans lequel on s’était rassemblé, c’est-à dire de satisfaire son appétit. Lors donc que les convives , sans prononcer un seul mot , eurent rassasié leur faim, ils se levèrent et partirent. On aurait pu vraiment croire qu’il s’agissait entre nous d’inhumer un ami plutôt que de maintenir en joie et en vie la génération existante.

Nous allâmes un autre jour chez un restaurateur situé au centre du quartier des affaires, et nous vîmes un spectacle encore plus étrange. L’unique salon ouvert au public était une longue et étroite galerie, passablement ténébreuse, divisée à droite et à gauche

ar des compartiments de planches qui ressemblaient

des stalles d’écurie, et qui n’étaient juste assez larges que pour tenir quatre personnes dont des bras de bois limitaient les places. Dans le passage du milieu, qui n'avait pas quatre pieds de largeur, voltigeaient deux garçons sans veste ni gilet, car leur besogne était assez échauffante pour'qu’ils n’eussent pas besoin d’être plus chaudement vêtus. Quand nous arrivâmes, tous les compartiments étaient occupés, sauf un seul, dont nous prîmes possession. C’était un étourdissant cliquetis de couteaux et de fourchettes ; mais personne n’échangeait la moindre parole avec son voisin. Le silence pourtant, qu’observait la société, était incessamment troublé par les vociférations des deux domestiques, qui, toujours allant et venant soit pour apporter les plats commandés , soit pour remporter les plats vides, recevaient au passage les ordres qu’on leur donnait tout bas, mais qui, avec des voix de Stentor et sans s’arrêter , les transmettaient sur-lechamp à la^cuisine. Il n’y avait guère moins de trente à quarante stalles avec quatre dîneurs dans chacune; et comme tout le monde paraissait se dépêcher à l’envi, on doit concevoir quel effroyable vacarme c’était, quoique nul n’ouvrît la bouche hormis pour engloutir la quantité de nourriture dont il avait besoin. Dans le cours d’une demi- heure que nous consacrâmes à notre repas, nous vîmes la compagnie se renouveler plusieurs fois, car on n'attend jamais : demandez tel mets qui vous convienne, et à l’instant vous êtes servi.

Le jour suivant, un jeune officier de la marine américaine eut la bonté de me conduire au dock (1) ou, p mr parler plus correctement (car il n’y a point de docks en Amérique), au chantier de Brook-lyn sur Long-Island. Nous eûmes dans le trajet deux bacs à

(t) Les docks sont, comme on sait, des bassins qui s’emplissent et se vident à volonté, et dans lesquels on construit des vaisseaux, Londres en possède de magnifiques. J’en ai donné une description dans un volume intitulé : Voyage à Lond'es , 1835. A. M.

passer, et nous les passâmes tous les deux dans dis bateaux à vapeur. La chose peut-être la plus curieuse que je vis pendant cette charmante promenade est un quai flottant, fait de bois, dont un des côtés était attaché au rivage par de forts gonds, tandis que l’autre, soutenu sur d’énormes faisceaux de liège, s’élevait et se baissait avec la marée. Lorsque la marée était haute, le quai était de niveau avec la terre; mais quand elle était basse , il présentait une assez forte pente , quoique les voitures et les charrettes pussent toujours sans trop de peine la monter ou la descendre. Le directeur du chantier m’accueillit avec une extrême bienveillance, et me laissa voir avec tant de bonne grâce tout ce que je souhaitais connaître , que sans scrupule j'examinai l’établissement d’un bout à l’autre. Le visitai avec beaucoup d’intérêt une grande frégate appelée la Fulton, qui était destinée, je crois, à servir de- batterie flottante pour la défense de New- York. La construction de ce singulier navire est dou ble, de manière à pouvoir marcher soit à la voile, soit à la vapeur; et les roues, au lieu d’être placées de côté, le sont au centre, en sorte que les boulets ennemis ne sauraient les atteindre. La machine, aussi, est entièrement abritée à l’intérieur par un rempart de chêne, outre que les flancs, qui ont cinq pieds d’épaisseur , sont formés par des lits successifs de grosses planches alternativement disposées en long et en travers. Cette cloison, ou plutôt cette muraille, est de force, m’a-t-on dit, à résister au canon, quand même on tirerait à bout portant. Je parcourus ensuite plusieurs autres vaisseaux de ligne, la plupart construits en chêne vert, arbre qui ne pousse que dans les Etats méridionaux, et qui, par sa dureté extraordinaire, convient admirablement à la marine.

Comme la plus grande partie de New-York n’est bâtie qu’en bois , les incendies y sont assez fréquents. Sur le faîte de la City-Hall , ou Maison Commune, qui, parmi les nombreux édifices publics dont la ville est ornée, doit être mise au rang des plus beaux, stationne constamment un watchman ou garde de nuit, dont le devoir , lorsqu’il entend donner l'alarme , est de hisser une lanterne à l’extrémité d’une longue barre de fer, et de la diriger du côté de l’incendie pour indiquer aux pompes quelle route elles doivent prendre. Il y a dans cette invention quelque chose de singulièrement pittoresque : vous diriez un immense géant qui, avec son doigt rouge , est posté au milieu de la ville pour avertir les citoyens de leur danger.

Nous ne demeurions à New-York que depuis cinq jours, lorsque, vers deux heures du matin, je fus réveillé par de grands cris : « Au feu ! au feu ! » Me précipitant en bas démon lit, je prêtai l’oreille, et j’entendis les cloches des églises sonner en volée, les pompes rouler avec fracas , les pompiers se jeter les uns aux autres des exhortations, les officiers de police frapper aux portes et aux fenêtres des habitants pour les engager à venir porter secours ; enfin les clameurs de la populace dominer tout ce- tumulte. On m’avait parlé si souvent du courage et de l’adresse des pompiers américains, que j’étaiscurieux de les voir à l’œuvre. Je m’habillai donc en toute hâte et je descendis. Dès que j’eus ouvert la porte de la rue, j aperçus vers l’est une grande colonne de fumée qui , semblable à un énorme serpent, s’élancait au milieu des airs pour aller saisir la lune. Je parvins «quelque temps’à suivre une des pompes ; niais , quoique ce fût une lourde machine, elle était si rapidement traînée par un équipage de vingt-cinq à trente hommes, auxquels s’était adjoi te une légion de gamins, qu’il me fallut bientôt rester en arrière. Lorsque j’arrivai au théâtre du mal, une foule considérable y était déjà rassemblée, et cependant de toute part des régiments de pompiers la fendaient au pas de course. Quatre maisons , entièrement construites en bois , étaient en feu du haut en bas, et vomissaient d’épais tourbillons de flammes qui eussent défié un millier de pompes. Mais rien n’égale l’intrépidité avec laquelle on tenta pourtant de s'en

HISTOIRE DES VOYAGES

rendre maître. Au milieu d’un vacarme inouï et d’une affreuse confusion, les pompes furent échelonnées le long des rues , à distance l’une de l'autre d’environ deux cents pieds, et formèrent ainsi une ligne qui se prolongeait jusqu’au bord de la Rivière-Orientale , comme on appelle le bras de la mer qui sépare Long- Island du continent. Alors, au moyen de tuyaux en cuir, l’eau passa de la première pompe qui la prenait à la mer dans la seconde , et ainsi de suite jusqu’à ce que, parvenue au dernier anneau de la chaîne, elle fut lancée sur les bâtiments enflammés. Au bout de cinq minutes deux autres lignes semblables furent établies. S’il y avait quelque chose à reprendre en cette occasion, c’étaient les inutiles clameurs de la foule qui devaient nécessairement étourdir les pompiers , et l’aveugle témérité avec laquelle ces hommes se précipitaient au milieu de l’incendie. Un peu plus d’ordre aussi, car les curieux obstruaient tontes les issues , eût été bien désirable.

Parmi les établissements d’utilité publique qu’on rencontre à chaque pas dans New-York, il faut surtout mentionner la maison de Refuge pour les malfaiteurs d’un âge encore tendre : c’est une excellente institution sous toute espèce de rapports. Elle a pour but d'offrir un asile aux jeunes gens qui sortent de prison ou qui, aux termes rigoureux de la loi, mériteraient d’y être envoyés. Ils sont ainsi éloignés du contact des mauvaises compagnies, et peuvent en profiter pour revenir à la vertu. On les force à contracter l'habitude du travail, on leur apprend quelque profession utile, et surtout on cherche à leur persuader qu’il est de leur propre intérêt de se comporter mieux à l’avenir. Après qu’ils ont subi certaines épreuves , et que leur éducation tant morale que corporelle a été convenablement améliorée, on les place en apprentissage chez des artisans , et, chose non moins curieuse qu’importante à savoir, ceux-ci sont, en général, charmés qu’on les leur confie : c’est, dans tous les cas, un fait à l'honneur de l’établissement. Si toutefois les maîtres ou les pères et mères de ces jeunes gens ont raison de croire que leur réforme n’est pas encore complète, ils sont libres de les renvoyer; et, pour que cette liberté ne soit pas illusoire , les directeurs de la maison correspondent sans cesse avec eux. Nous visitâmes aussi un asile semblable pour les filles, et nous n’apprîmes pas sans plaisir que le nombre des détenues y était beaucoup moins considérable. On nous mena ensuite dans plusieurs écoles où les jeunes blancs des deux sexes reçoivent les divers degrés de l'instruction d’après la méthode de l'enseignement mutuel, et. ce qui nous intéressa davantage, nous visitâmes celle qui est plus spécialement consacrée à l'éducation des enfants nègres et mulâtres. Les pauvres petits , comme ils étudiaient avec zèle ! je ne pus m’empêcher de demander au professeur , qui était un homme âgé, s’il avait , dans le cours de sa carrière, remarqué quelque différence matérielle entre l’intelligence des noirs et celle des blancs. 11 me répondit que, jusqu’à un certain âge, c’est-à-dire tant que durait leur enfance, les uns ne différaient en l ien des autres. Comme ils jouaient ensemble et qu’enserable ils prenaient leurs leçons , les noirs n’étaient pas encore exposés à sentir aucune de ces distinctions qui plus tard devaient infailliblement les dégrader à leurs propres yeux. On m’a, en effet, certifié que, même dans l’état de New-York où l’esclavage des nègres est aboli par la loi , jamais un noir n’éprouve d’un blanc la moindre sympathie. Que le premier possède la plus rare industrie et les plus vastes connaissances, il sera toujours marqué pour le second d’un sceau réprobateur ; toujours l’égalité entre eux sera impossible.

.l’eus occasion d’assister à une audience de la cour suprême de l’Etat, et beaucoup de choses m’étonnèrent. D’abord j’entendis avec surprise un avocat invoquer un arrêt récemment rendu en Angleterre. Ensuite, le president et les deux conseillers qui composaient le tribunal étaient vêtus de leurs babils bourgeois;

et, je dois le dire, celle absence de toques, de robes et de rabats, leur ôtait beaucoup plus de dignité que je ne l’aurais auparavant supposé. Peut-être cette omission des insignes du juge me frappa-t-elle d’autant plus, que c’était la première circonstance qui me fit révoquer en doute celle prétendue sagesse avec laquelle les Américains se sont soustraits à tant d’usages regardés longtemps comme sacrés. D’apparentes bagatelles de ce genre ne doivent jamais, je crois, être mesurées à leur importance particulière , mais eu égard au grand nombre d’idées qu’elles engendrent.

A notre sortie du tribunal, nous parcourûmes les diverses parties de la City-Ilall, qui le renferme. C’est un vaste et noble édifice entièrement bâti d’un marbre blanc à gros grain, sauf une tour de bois qui en occupe le centre , et qui est peinte de manière à imiter le marbre. Nous montâmes au faîte de celle tour afin d’avoir une vue panoramique de la ville, dont la beauté ainsi que l’étendue nous avaient été sans cesse vantées par les habitants depuis que nous étions débarqués. J'en conviens, le spectacle qui se déroula sous nos yeux justifia presque tous les éloges dont nous avions les oreilles rebattues ; mais, sans doute, nous l’aurions admiré davantage si on n’eût pas voulu , pour ainsi parler, nous y contraindre. Car les voyageurs n’acquittent jamais de bon gré les impôts mis sur leur admiration, et les gens de tous les pays devraient bien se souvenir qu’en celte matière, du moins, s’il en est autrement en finance, une contribution volontaire, même petite, vaut beaucoup mieux qu’une entière approbation extorquée par force.

Nous quittâmes la City- Hall, pour nous rendre, quoiqu'il tombât une grosse pluie , à une exposition de peinture. Mais, je suis fâché de le dire, elle ne valait pas la peine que, pour la voir, on se mouillât les pieds. La plupart des tableaux étaient secs, froids et durs. Je n’avais cependant auguré rien de semblable d'un savant discours sur les beaux-arts, que nous avions entendu prononcer la veille au collège de Columbia. L’orateur, en effet, à sa propre satisfaction et à celle aussi , comme il me sembla, de son auditoire, n’avait pas craint d’avancer que l’Amérique était en bon train de rivaliser avec la Grèce par ses sculpteurs, avec l ltalie par ses peintres !...

Le 26, nous fîmes une excursion dans l’Etat de New-Jersey, aux chutes du Passaic. Elles sont arrêtées au moyen d’une écluse pendant les six jours ouvriers de la semaine, pour que l'eau, qui naturellement devrait en tomber, mette en mouvement les nombreuses machines des fabriques du village de Patterson , mais elles coulent le dimanche, et sont alors le rendez-vous de la meilleure et de la plus élégante compagnie des environs. Leur célébrité fait honneur au goût des dandys de New-York qui est pour l’Amérique ce qu’est Paris pour la France, et Londres pour l’Angleterre. Je ne les décrirai cependant pas, réservant mes pouvoirs descriptifs pour plus belle occasion.

Je fus encore assez heureux , pendant ma courte résidence à New-York, pour y voir, littéralement, changer deux maisons de place : opération curieuse, et, que je sache, particulière à cette ville. Personne qui n’ait ouï parler du déplacement d’habitations de bois ; mais le transport des deux bâtiments de briques dont il va être question est un exploit d’un genre tout différent. Dans une rue qu'il fallait élargir se trouvaient deux maisons attenantes et possédées par un même propriétaire : elles dépassaient d’une douzaine de pieds l’alignement voulu. 11 était donc indispensable ne les abattre ou de les reculer, en les faisant glisser à la surface du sol, et ce fut à ce dernier parti qu'on recourut. Elles étaient solidement construites, avaient l’une quarante pieds de profondeur, l’autre trente-deux, et présentaient ensemble une longueur de quarantesept pieds. Elles avaient même hauteur, vingt-deux pieds environ jusqu’aux gouttières, au-dessus desquelles s’élevaient le toit et deux gros corps de cheminées. Elles n’avaient qu’un seul étage, mais, comme

ILVS1L HALL.

le rez-de-chaussée il était percé d'un rang de six fenêtres. Or, cette niasse de bâtisse fut reculée de la distance que j’ai dite sans être aucunement endommagée.

L’Hudson. Variabilité du climat de l’Amérique Prison pénitentiaire de Sing-Sing. Ville de West-Point; son école militaire. Village de Catskill. Milice de l’Union. Canal d’Erié. Traits caractéristiques des Américains. Excursion dans le Massachusetts. Quakers.

Le 29, dès sept heures du matin, je m’embarquai avec ma femme et ma fille sur un des nombreux paquebots à vapeur qui incessamment montent et descendent l’Hudson. Celle magnifique rivière, qui se dirige en ligne droite du nord au sud , passe au cœur môme du florissant Etat def New-York, et forme à coup sûr le plus beau canal naturel qui soit au monde. Elle est large, profonde, libre de bas-fonds sur presque toute la longueur de son cours; et les marées, sans jamais être trop fortes, y font sentir leur utile influence jusqu’à la côte d’Albany, c’est-à-dire jusqu’à cent quarante cinq milles dans l’intérieur des terres, ou même, si je ne me trompe, jusqu'à Troie, petite ville située sur la rive gauche , à quelques lieues encore plus haut. Les bords de l’Hudson offrent aux regards du voyageur le spectacle le plus pittoresque qui se puisse voir: escarpés et généralement couverts de bois, ils sont partout garnis de villages ou d’élégantes maisons de campagne qui appartiennent à l’ancienne aristocratie, laquelle, soit dit en passant, finira bientôt par disparaître dans cette partie de la contrée, comme elle a disparu déjà dans à peu près tout le reste de l’Amérique.

Au lieu d'avoir à gémir de la brûlante chaleur du soleil qui nous avait incommodés les deux ou trois jours précédents , nous aurions pu nous plaindre , avec raison, que la matinée fût fraîche et même froide. C’était la première fois que nous éprouvions la variabilité du climat américain ; mais, par la suite, nous apprîmes à nos dépens qu il n’a son pareil , sous ce triste rapport, dans aucune autre région. Je n’entends pas parler ici du changement de température produit par les différences de latitude auxquelles la grande étendue de notre voyage nous a exposés, mais de l'incertitude atmosphérique qui caractérise en général les Etats-Unis. Vers le milieu de la journée, le ciel redevint pur ; et, laissant le paquebot continuer sa course vers Albany, nous le quittâmes pour aller mettre à contribution l’hospitalité d’un de nos amis qui demeurait dans le voisinage, et qui devait le lendemain nous mener visiter un des plus curieux établissements de l’Amérique. C’est une prison d’après le système pénitentiaire, et située dans un endroit qu’on appelle Sing- Sing, sur la rive gauche ou orientale de l’Hudson, à trente milles de New-York.

On m’avait beaucoup parlé d’avance de cette prison : entre autres choses, on m’avait dit que plusieurs centaines de condamnés y étaient employés à construire le bâtiment où ils devaient eux-mêmes être détenus; mais je pouvaisà peine croire les étonnants récits dont chacun m'étourdissait les oreilles sur le degré d’ordre et de subordination que peu à peu on avait introduit au milieu d’une bande de scélérats consommés s’il en fût : car combien n’est-il pas difficile souvent d’accoutumer à une discipline sévère des gens même de bonne volonté! Aussi, quoique je fusse en quelque sorte préparé à ce que j’allais voir, ma surprise fut extrême quand j'approchai du lieu , et que je vis deux sentinelles seulement monter la garde sur une hauteur au bas de laquelle remuaient deux ou trois cents prisonniers. Les uns liraient du marbre d’une forte carrière, les autres se livraient à différents métiers sous de longs hangars de bois, ou bien travaillaient à la nouvelle prison, vaste édifice en pierre, qui s’étendait parallèlement au fleuve, et dont un tiers était déjà habitable. Il y avait

quelque chose de très imposant dans le profond silence où tous ces gens s’acquittaient de leur pénible besogne. Tendant trois ou quatre heures que nous restâmes parmi eux, nous ne les entendîmes pas proférer le moindre mot à voix basse ; nous ne leur vîmes ni échanger un regard, ni même, ce qui était encore plus singulier , diriger une seule fois à la dérobée les yeux sur nous, choses qui sont rigoureusement défendues. En effet, le principe fondamental du système, le secret sur lequel semblent reposer les bons effets qu’il produit, est d’empêcher que les détenus aient aucune espèce de communication non -seulement avec les étrangers, mais aussi les uns avec les autres. Il est aisé de comprendre que, pour parvenir à cc but, la nécessité ordonne que chaque prisonnier soit, la nuit, isolé de ses compagnons. Or à Sing-Sing, qui est la rison de l’Etat de New-York, on y est parvenu sans eaucoup de dépenses pour construire les dortoirs, et sans avoir besoin d’un grand nombre de surveillants. Chaque détenu couche dans une chambre séparée qui a sept pieds de long , sept de haut et trois et demi de large, qui est entièrement bâtie en pierre de taille, et que ferme une porte de fer dont la partie supérieure est munie d’une ouverture plus petite que la main d'un homme. Par ce guichet entrent une quantité d'air suffisante, et autant de lumière, autant de chaleur qu’il en faut. La ventilation se fait en outre par une sorte de cheminée ou de ventouse qui a trois pouces de diamètre , et qui monte de la voûte de chaque chambre au toit du bâtiment. Les cellules sont disposées les unes au-dessus des autres par rangées d’un cent chacune, et ne ressembleraient pas mal aux huches à vin d’un cellier, si ce n’était qu’elles fussent plus profondes, plus larges, et deux fois aussi hautes. A chaque étage, devant les portes des cabanons, se prolonge une étroite galerie dans laquelle il ne peut passer qu’un seul homme, et dont les deux extrémités débouchent sur un escalier. La prison de Sing-Sing contient huit cents chambres, dont une moitié regarde le fleuve et l'autre la terre. A voir le corps de bâtiment que forment ces deux rangées de cellules ainsi disposées dos à dos, vous diriez une longue muraille, haute et étroite, épaisse de vingt pieds, dont les deux faces vous représentent quatre rangées parallèles et horizontales de trous carrés. Cette masse de maçonnerie ne s’aperçoit pas de dehors , car elle est complètement recouverte par une construction extérieure dont les murs sont à dix pieds de cèux de l’autre bâtisse que j’appellerais volontiers une ruche à cellules. Ces murs sont régulièrement percés de petites fenêtres qui se trouvent chacune en face de chaque cabanon, et qui sont arrangées de manière à laisser entrer beaucoup de jour et d’air, mais non voir à l'extérieur. Des poêles et des lampes sont placés dans les corridors qui entourent les rangées de cellules, afin de les échauffer en hiver, et de les éclairer après le coucher du soleil.

Le 3t , nous reprîmes au passage un des paquebots qui tous les jours partent de New-York pour Albany ; mais nous le quittâmes encore une trentaine de milles plus loin pour visiter la ville de West-Point. L’Hudson, dans la partie que nous en remontâmes, nous sembla devenir de plus en plus magnifique sur beaucoup de points : il coulait entre des rives escarpées, revêtues de feuillage depuis leur faîte jusqu’au bord de l’eau ; et si sa direction générale était droite, elle offrait néanmoins un nombre suffisant de courbures pour ne pas avoir l’air monotone. A midi et demi, on dressa la table en plein air sur le pont, pour que les passagers dînassent; mais, comme nous avions déjeuné tard, nous ne voulûmes point prendre si tôt notre second repas, et, dans notre ignorance des usages américains, nous ne fûmes pas du nombre des convives, espérant réparer cette omission à West- Point, que nous devions atteindre au bout seulement d'une couple d’heures. Hélas ! quand nous y parvînmes, tout le monde avait, dans celle ville, dîné depuis

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HISTOIRE DES VOYAGES

! nglemps ; et, ce qu’il y eut de pire, le maître de ) hôtel où nous logions était sorti pour ne rentrer que le soir ; la maîtresse, nous dit-on, était malade; enfin, je plus grand de nos malheurs, le nègre chargé de faire la. cuisine était allé à la promenade (comme si jamais les cuisiniers doivent se promener) et avait emporté dans sa poche la clef du buffet. 11 nous fallut donc bon gré mal gré imposer silence à notre appétit nisqu’au souper.

Wesl-Point est le siège d’une école militaire, seule institution de ce genre que possèdent les Etats-Unis, et dont tous les frais sont à la charge du gouvernement fédéral (4). Le but en est moins, à ce qu'il paraît, de créer un certain nombre d’officiers pour qu’ils servent réellement, que de répandre dans les diverses parties de l’Union, au moyen des jeunes gens qui ont suivi les cours, une véritable connaissancedes sciences exactes, ainsi que le goût des travaux littéraires et des idées correctes sur la discipline du drapeau. Le nombre des élèves est fixé à deux cent cinquante. L’âge de leur admission est de quatorze à dix-sept ans. La durée de leurs études est de quatre années avant qu’ils obtiennent leur diplôme ou brevet. Au président seul de l’Union appartient de nommer les élèves, et il en choisit dans chaque Etat un nombre proportionnel sur des listes de postulants qu’on lui envoie Ces listes sont toujours couvertes d’une multitude de noms, quoiqu'un très difficile examen ait préalablement lieu. Si le candidat ne peut le subir avec honneur, il est refusé; mais s’il le passe avec succès, on le prend en quelque sorte 'à l’essai pour six mois ; et si ce temps d’épreuve lui est aussi favorable, il est définitivement admis, comme cadet, sans quoi on le rend à sa famille. Les principaux objets d’enseignement sont les mathématiques, et on les y pousse assez loin. Le génie civil et militaire, l’art de fortifier les places, l’arpentage, font également partie de l’instruction. Les cadets apprennent aussi l’astronomie; mais comme il n’y a eu jusqu'à présent aucun observatoire aux Etats-Unis (2), cette science ne pourra de longtemps y être convenablement cultivée. Outre le dessin, la chimie, la minéralogie, la morale et les belles-lettres, on leur enseigne encore à lire le français, sans toutefois le parler, car on ne veut que les mettre à même de consulter les auteurs qui ont écrit dans cette langue sur les diverses matières de leurs études. Les règlements de l’école sont sévères, et doivent produire de bons résultats sous tous les rapports. Je reprocherai seulement aux élèves de ne pas avoir l’air assez martial, de se mal tenir, et d’arrondir le dos, au lieu d’avancer la poitrine.

Le jour suivant, 4er juillet, un autre paquebot nous conduisit jusqu’à la hauteur de Calskill, joli village situé à une lieue environ de l'Hudson : nous l’âtleignîmes dans une lourde et mauvaise diligence. Ce village offre plusieurs grandes églises côte à côte, une large rue longue d'un quart de mille, dejoliesboutiques, des carrosses de place, et tout donne à penser qu’il deviendra bientôt une ville florissante. Nous y arrivâmes de West Point en cinq heures trois quarts, quoique la distance fût d’une soixantaine de milles, et que le pilote eût ralenti sa marche en six endroits différents pour recevoir à bord ou débarquer des voyageurs. Ces opérations s’exécutent d’ailleurs avec une surprenante vitesse. Quand, par exemple, le paquebot arrive à cinq cents verges d'un des points où l’usage est qu’on aille le guetter, un des hommes de l’équipage sonne une cloche pour avertir qu’il va passer. Deux autres mettent à l’eau une petite chaloupe, y descendent, et gagnent le rivage le plus rapidement qu’ils peuvent, entraînant avec eux le bout d une corde, dont l’autre extrémité est attachée au paquebot qui cependant

(1) L’Ecole de West-Point est modelée en partie sur l’É-

eole Polytechnique de Paris. A. M.

(2) Il en existe un aujourd’hui 1853 , dit-on, h Philadelphie- A. M.

n’en continue pas moins sa route. Dès que la barque touche terre, les gens qui attendent s’y élancent tout de suite avec leurs malles et leurs bagages. Quand l’embarquement est terminé , on en avertit par un signal convenu le pilote du bâtiment, qui fait alors accrocher son bout de câble à une manivelle que fait tourner la machine à vapeur , et la chaloupe rejoint bientôt avec toute sa cargaison de’ monde. 11 existe dil-on, des règlements de police qui ordonnent aux paquebots de s’arrêter toul-à-fait lorsqu’ils ont à prendre ou à déposer des passagers; mais la concurrence est si chaude entre les divers capitaines, qu’ils ne veulent pas perdre une seule minute : c’est pourquoi ils se contentent, en ces occasions, seulement de ralentir un peu leurs roues.

Le lendemain 2, nous gravîmes la belle chaîne des montagnes escarpées qui avoisinent le village, et qui lui empruntent leur nom. Elles nous offrirent à chaque pas les plus délicieux points de vue, couvertes qu’elles sont de pins vigoureux. Surtout nous admirâmes les chutes de la rivière de Cauterskill, et la vallée de Clove, qui , formant à travers la chaîne une profonde échancrure, nous laissa apercevoir un magnifique spectacle : ce n’était rien moins que le grand Hudson qui coulait à nos pieds ; et, quand nous portions les yeux vers l’est, nous pouvions distinguer son cours au milieu d’une fertile contrée jusqu’à une distance de vingt lieues.

Lorsque nous revînmes , après une excursion de cinq heures, au paisible village de Calskill , grande fut notre surprise d’entendre résonner des tambours, et de voir voltiger des étendards, manœuvrer des troupes. 11 se trouva que c’était une des époques, car elles reviennent plusieurs fois l’année, où la milice nationale des Etats-Unis se rassemble pour apprendre à faire l’exercice Or, d’après tout ce dont j’ai été témoin, on ne saurait imaginer soldats plus gauches et plus nuis. S’il leur fallait un beau jour se battre, ils seraient assurément fort embarrassés. Les chasseurs d'un des régiments dînèrent à notre hôtel. Noiis allâmes dîner dans la même salle qu’eux , espérant pouvoir lier conversation avec quelqu’un de ces soldats citoyens; mais tous, sans distinction de grade, prirent leur repas avec une telle rapidité, qu’au bout de vingt minutes je me trouvai seul. D’après un document imprimé à Washington en janvier 1829, la milice de l’Union était forte en 1828 de un million cent cinquante mille cent cinquante-huit hommes, et la population de tout le pays, en y comprenant plus d’un million et demi d’esclaves, s’élevait, pour Ja même année,, à onze millions deux cent quarante-sept mille quatre cent soixante-deux âmes : ce qui donne un milicien sur onze personnes, ou sur dix si on en exclut les esclaves. Le nombre des jours d’exercice varie dans les différents Etals. En général, cependant, je crois qu’ils sont de cinq ou six par année. Le gouvernement fournit les fusils au prix de huit dollars chacun. La milice ne reçoit de solde que dans le cas où elle est appelée à faire un véritable service; mais on la paie alors aussi exactement que l'armée régulière. Dans la plupart des Etats, c’est le gouverneur qui nomme aux grades supérieurs de la milice, comme à ceux de généraux et de colonels, mais ses nominations doivent être ratifiées par ie sénat. Les capitaines au contraire, les lieutenants, et autres officiers subalternes, sont élus aux fonctions par les compagnies respectives. Les lois qui concernent la milice occupent une grande place dans les Godes de tous les différents Etats, et sont toujours une source d’interminables discussions.

Gomme le village de Catskill était devenu trop bruyant pour que le séjour continuât de nous en être agréable, nous résolûmes d’aller établir ailleurs nos quartiers aussitôt que le soleil s’abaisserait sous l’horizon , et que l'air commencerait à se rafraîchir. Nous louâmes donc une voiture, et nous remontâmes rapidement l’espace de cinq milles, à travers une con-

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Le 5, à quatre heures du matin, nous prîmes un paquebot au passage, et nous arrivâmes assez tôt pour y déjeuner, à la cité d'Albain , capitale ou du moins siège du gouvernement de TElat de New-York; car la vraie capitale, en ce qui concerne la richesse, la population et les avantages de toute espèce, est la grande ville de commerce, située à l’embouchure de l’ Hudson, qui donne le nom à cette florissante partie de l’Amérique. Albany, cependant, depuis un certain nombre d années, acquiert, comme place de transit et d'entrepôt, une vaste importance commerciale, grâce à 1 immense canal d'Erié, dont 1 extrémité orientale touche presque à ses pories. Beaucoup aussi des communications, soit entre New-York et les Canadas, soit entre le prospère Etat d’Ohio à l’ouest et de la Nouvelle- Angleterre à l’est, se font par la voie d’Albany, de sorte que celle ville, avant môme que les bateaux à vapeur sillonnassent l’Hudson dans tous les sens, était appelée à prendre un développement considérable. Mais aujourd hui que les relations sont devenues des millions de fois plus nombreuses, elle grandit presque à vue d'œil.

Autrefois le trajet de New-York h Albany était re gardé comme une affaire d’une semaine et plus. Quelquefois il ne durait que trois jours, quelquefois môme que quarante-huit heures, et alors on criait merveille ; mais souvent aussi il n exigeait pas moins d’une quinzaine A présent le même voyage se fait communément en seize heures, de temps à autre en douze et même en onze. Or, comme la distance est de cent quarantecinq milles, c’est aller bon train (1).

Au reste, Albany ne profile pas seul des innombrables et rapides paquebots dont l'Hudson et le canal d'Erié sont incessamment couverts. La contrée, tant au-dessus qu'au-dessous, et les deux rives du fleuve en retirent aussi d immenses bénéfices. Sparte , Poughkeepsie, Fishkill, Newburgh, Troie, Glasgow, Gibbonsville , et tant d’autres qu’il serait trop long d’énumérer, bordent à droite et à gauche cette grande artère par laquelle les ressources de l'intérieur descendent vers l’Océan, et par laquelle aussi les productions de chaque point du globe montent vers le centre de la contrée. Peut-être chercherait-on vainement, je ne diraj pas en Amérique, mais dans tout l’univers, un portqui puisse se comparera celui de New- York, qui réunisseainsiauplus haut degré tous les avantages résultant d'un immense commerce, non-seulement avec tous les peuples indigènes, mais encore avec toutes les nations étrangères.

Le grand canal qui se prolonge de l’Hudson au lac Érié, et qui, chemin faisant, envoie deux embranchements, l’un vers le lac Ontario, l’autre vers le lac Champlain, traverse un pays si favorable sous toute espèce de rapports à la canalisation, que ses revenus, contrairement à l usage, dépassent même les brillantes prévisions des entrepreneurs. Aussi, est-il agréante de penser que l’homme qui en dirigea spécialement les travaux, et qui malgré une multitude d’obstacles les poursuivit avec une courageuse persévérance, M. de Wilt-Clinton , a vécu assez pour voir la complète réussite de son œuvre , et pour recevoir, en paroles du moins, les témoignages de la reconnaissance universelle de ses compatriotes. Que celte gratitude ne se soit pas produite par des récompenses plus solides, c’est une source de regrets pour tous les citoyens un peu sensés des Etats-Unis. En effet, la politique mesquine qui refuse toute pension aux fonctionnaires après une vie usée au service, de la patrie doit néees-

(1) C’est, terme moyen, environ douze milles ou quatre lieues à l'heure. A. M.

saircment 6ler aux gens capables l’envie du la servir, cl la conséquence inévitable en est que lus emplois finiront par n’êlre rcmplisque par des ignorants et dus sols. En Amérique, mcanmoins, il est de principe ou, dans tous les cas, d usage constant qu’on remercie, expression toul-à-l’ait convenable , les serviteurs de l’Etat ilès qu’on n’a plus besoin de leurs services, et qu’on les laisse mourir de faim. L’enthousiasme avec lequel les Américains ont reçu Lafayetle, si souvent cité comme réfutation de l’ingratitude proverbiale des républiques, ne peut donc pas compenser l’indifférence dont Jefferson, Monroe, Clinton et tant d’autres fonctionnaires de premier ordre ont été victimes, eux, qui avaient dévoué leur existence à leur pays, et non-seu lement leur existence, mais aussi, par malheur pour eux, leur fortune.

Un autre trait du caractère national des Américains, qui malgré notre courte résidence parmi eux nous avait déjà frappés , c’est leur continuelle habitude de vanter eux , leurs institutions et leur pays , soit un termes formels, soit par des allusions indirectes, ce qui me paraissait encore plus inconvenant. J’emploie à dessein ce mot, et j’en avertis, du crainte qu’on ne croie qu’il m’est échappé, car en vérité il n’y a rien de plus insupportable , quand nous étions si bien disposés à louer tout ce qui méritait des louanges, et à tout voir, bon ou mauvais, sous le jour le plus favorable , que d’être continuellement sollicité de crier à l’admiration. C’est chose on ne peut plus curieuse que l'habileté de chacun à profiler de la moindre circonstance pour se donner à soi-même de l’encens. Ainsi, il m’arriva un jour de dire à une dame que je remarquais souvent avec plaisir que dans leur pays les cochers des voitures, ou publiques ou particulières, employaient de préférence la parole au fouet pour conduire leurs chevaux. « Oh ! oui, monsieur, s’écria-t-elle avec chaleur, ce que vous dites là est du plus haut intérêt : cela prouve, n’est-ce pas, autant d intelligence chez les hommes que de sagacité chez les bêtes. » Je ne pus m’empêcher de sourire. La dame s’en aperçut, et prenant aussitôt feu, comme si par ce seul "fait j’eusse commis un crime de lèse-nation : «Eh! quoi, monsieur, dit-elle, n’admeltez-vous pas que les Américains soient en général intelligents? » C’était toujours de même pour les grandes ou les petites choses, pour les cas graves ou plaisants. Sans cesse, on se tenait sur la défensive , et on nous donnait à entendre qu'on nous soupçonnait du dessein de critiquer, lorsque pourtant nous n’y songions pas le moins du monde.

Après cinq jours de promenade dans le Massachusetts, nous regagnâmes Albany, mais pour en repartir au bout de quarante-huit heures.

Un extraordinaire. Troie. Schenectady. Domestiques des États-Unis. Chute de Trenton. Syracuse. Terres nouvellement défrichées. Genève Réprobation des Nègres. Rareté des sonnettes. Canandaigua. Clergé. Rochester. Lockport. Toilette des Américains,

Nous quittâmes Albany le 14, comme je l’ai dit, pour nous diriger vers l’ouest, et ne plus faire de halte, à proprement parler, qu’aux chutes du Niagara. 11 n’y o de poste dans aucun Etat de l'Union. Les voyageur' doivent donc se résigner aux messageries publique; , ou prendre leurs propres chevaux avec leur prcpi , voiture, à moins qu’ils ne trouvent à louer ce qu’on appelle un extraordinaire. C'est une diligence q.m les entrepreneurs font partir exprès pour vous en ihhors du service régulier, dont, par conséquent, touavez seul la jouissance avec votre famille et vos gens, et qui pour le même prix marche avec autant de vi tesse ou de lenteur que vous le désirez : seulement, vous ne. pouvez ni prolonger le trajet au-delà d’un certain nombre de jours fixés d'avance, ni exiger qu’il s'accomplisse en moins d’un certain espace de temps dont il a été préalablement convenu. Mais la chose

HISTOIRE DES VOYAGES

n'est guère faisable qu’entre le point duquel nous parlions et celui où nous voulions atteindre, à cause de la multitude des voyageurs qui parcourent celte route, et, par suite , des messageries qui la desservent. Je m’arrangeai avec une des entreprises, qui, moyennant une somme de 115 dollars (environ 575 francs), s’engagea à me mener moi , les miens et nos bagages, d'Albany au Niagara, dont la distance est de trois cent vingt-quatre milles. 11 fut stipulé que nous pourrions aussi bien mettre trois jours que trois semaines. Lorsque toutefois il nous plaisait de dévier d’un itinéraire qui fut tracé d’un commun accord, nous devions nous procurer une autre voilure et la défrayer ; mais nous avions toujours le droit de remonter dans notre extraordinaire , quand nous regagnerions le chemin arrêté entre nous

La première journée de marche nous conduisit à Scheneclady en ligne directe. Cette ville n’est distante de la capitale du New-York que de seize milles ; mais nous suivîmes une route deux fois aussi longue pour voir la jonction du canal d’Erié avec l’embranchement qui l’unit au lac Champlain. Près du village situé à ce point et nommé Juncta , nous eûmes occasion d’examiner neuf écluses consécutives par lesquelles le canal est élevé au niveau du pays qui s’étend à l’ouest d’Albany. 11 y a tant de bateaux qui montent, qui descendent, qu’on ne saurait imaginer une scène plus vivante. Ensuite, chemin faisant , nous visitâmes à Watervliet un des arsenaux de l’Union, qui renfermait au moins cinquante mille fusils, sabres et gibernes. Puis, en face nous traversâmes l’Hudson, «qui, sur une autre rive, dit le Guide du voyageur en Amérique, voit s’élever la jolie petite ville de Troie, adossée à de belles collines dont la plus haute a reçu le nom de mont Ida , pour que leurs dénominations classiques se correspondissent. » Mais, ce qui n’est pas mentionné dans ce livre et qui pourtant méritait mieux de l’être, Troie renferme une école des arts et métiers qu’un simple citoyen a fondée et qu’il entretient à ses frais. Après avoir visité en détail celte patriotique institution, et admiré de toutes nos forces la chute des cahots ( cahoes ) que forme la rivière de Mohawk, nous commençâmes à nous sentir l’estomac si creux, que nous priâmes le postillon de nous arrêter à la première hôtellerie qu’il rencontrerait. Il en rencontra bientôt une ; mais, hélas! on ne nous y donna pour dîner, après uneheure et demie d’attente, que du pain dur, du beurre fort, du bœuf coriace et des œufs qui n’étaient pas trop frais. Cependant, comme nous voyagions par un pays peu fréquenté, nous contînmes notre mécontentement; mais, quand nous songeâmes à repartir, notre triste repas fini , et que je cherchai le postillon qui avait quitté les chevaux, je fus assez surpris de trouver mon homme dans la cuisine, qui savourait a son aise une succulente épaule de mouton rôti, laquelle aurait été assez volumineuse pour nous rassasier tous. Ce fut pour moi un problème insoluble d’hospitalité, mais plus tard je ne manquai pas de demander à l'heureux coquin comment il était parvenu à faire un meilleur repas que nous. «Ah! monsieur, me répondit-il d’un air malin, c’est, voyez-vous, qu’on n’a point osé vous servir ce pauvre morceau de viande : les gens delamai-on avaient eux-mêmes dîné dessus, et dans la crainte de compromettre l’honneur de leur auberge, ils n’ont pas jugé convenable d’offrir à des étrangers un plat qui n’était pas intact. » Je laisse à penser si nous dûmes maudire l’étiquette.

Au coucher du soleil, nous atteignîmes Schenectady, et le spectacle animé que présente cette ville à toutes les heures du jour nous intéressa beaucoup. Sans cesse ce sont des diligences qui arrivent ou qui partent, et de nombreux paquebots qui amènent des voyageurs par le canal , les déposent sur le quai et se remettent en route chargés de monde.

Le lendemain, laissant notre voiture aller par terre, nous continuâmes notre roule par eau. Le canal, pendant l’espace de vingt-six milles que nous y naviguâ-

mes, suit les détours d’une levée couverte de jolis bois, qui longe le bord méridional du Mohawk. Notre hauteur perpendiculaire au-dessus-de ce courant d’eau était de trente à quarante pieds, et au moyen de celte élévation, nos regards pouvaient s'étendre fort loin, soit devant, soit derrière nous. C’était incessamment les plus délicieux paysages. La rivière en question est semée d’une multitude d’îles, et garnie de longues pointes plates et boisées qui se projettent dans son lit à chacune de ses sinuosités tortueuses. La vigueur des teintes printanières du feuillage n’avait pas encore été flétrie par la chaleur brûlante de l’été. Je ne sais d’où vient ce phénomène , mais je ne pouvais imaginer une plus belle combinaison de verdure. Puis chaque fois que la direction du canal changeait , la vue se renouvelait aussi, et à tout moment nous apercevions des champs défrichés depuis peu, des villages dont la blancheur indiquait la fondation récente, des ponts et des aqueducs neufs, et dans l’espace intermédiaire, des habitations, des moulins, des églises qui avaient tous un air de nouveauté. Ce fut, toute la durée de notre trajet, une scène vraiment enchanteresse. A dix heures du soir nous fîmes halte dans un village indien nommé Cauglmawaga, où notre extraordinaire était allé nous attendre.

Le 18, nous atteignîmes Utica ou Utique, ville récemment bâtie et située au bord du canal. Dans le courant de la journée, nous visitâmes les chutes de Trenlon, qui méritent en effet d’être vues. Des voyageurs de toutes les parties de l’Union nous y accompagnèrent, et j’eus le chagrin de découvrir que, malgré les brillantes descriptions des beautés de leur pays, dont ils vous emplissent continuellement les oreilles, les Américains ne sont pas plus sensibles aux charmes de la nature qu’ils ne nous ont paru, d’après leurs expositions, l’être aux grâces de l'art ; et que, s’ils vont voir telle ou telle merveille, c’est, comme les habitants de tous les autres pays, moins parce qu’elle est digne de fixer leur attention que par genre, par mode, pour dire qu’ils y sont allés. Ainsi, de retour de notre excursion, personne ne dit un mot des chutes majestueuses qui en avaient été l’objet; et, en leur présence même, la seule chose qui réveilla un peu l’apathie de la société fut la lecture d’un Album que nous trouvâmes dans un cabaret du lieu, et qui, comme c’est l’usage, n’était rempli d’un bout à l’autre que de témoignages boursoufflés d’admiration. Le cabaret dont je parle était placé près de la plus jolie cascade et en gênait beaucoup la vue; mais il en est toujours ainsi en Amérique : partout vos yeux rencontrent des boutiques où se débitent les liqueurs fortes. A bord des paquebots à vapeur, il y en a généralement deux , l’une sur le pont, l'autre dessous. Pour entrer au Muséum d’Albany, nous prîmes le corridor de droite au lieu de celui de gauche, et nous en rencontrâmes une. Il y en a aussi dans tous les théâtres; et nous en remarquâmes deux aux cataractes de Canterskill, une de chaque côté.

Le 19, nous parvînmes au village de Syracuse, que le canal d’Erié traverse par le milieu, et qui renferme de belles et larges rues, des maisons grandes et commodes, de riches et élégants magasins, et où passent sans cesse des diligences, des charriots, des cabriolets. De notre hôtel nous voyions par les croisées le canal toujours couvert d’innombrables bâtiments qui glissaient silencieux et passaient, aussi rapides que des flèches , sous les ponts, les uns de pierre, les autres de bois peint. Le canal avait, en cet endroit, le double de sa largeur ordinaire; et comme il suivait la direction de la rue principale qui décrivait une légère courbure, il ne paraissait pas désagréablement uniforme. Ce qui encore lui donnait un aspect plus gracieux et l’empêchait de ne ressembler qu’à un large fossé, c’était que l’eau montait presque au niveau de la voie publique. Dans le cours de cinquante milles que nous avions déjà parcourus vers l'ouest , nous avions tour-à-tour pu voir tous les degrés intermédiaires de l’amélioration

BASIL HALL

Le prédicateur était un homme grand à mine pâle et soucieuse.

que la surface de l’Amérique est en train de subir, car elle était tantôt couverte encore de forêts naturelles, épaisses, noires, impénétrables, et tantôt revêtue d’ondoyantes moissons de blé- Même, au sortir d'une ville florissante, nous passâmes au milieu de la tribu des Indiens Oneydas, qui habitaient une de ces langues de terre appelées réserves, parce qu’elles doivent appartenir exclusivement à la malheureuse et rare postérité des antiques possesseurs absolus du territoire. Ils n’avaient pour tout vêtement que des couvertures de coton et des bas de cuir, qui descendaient jusqu'à leurs sandales. Avec leur visage peint, et leur chevelure noire, crépue, huileuse, ils avaient l’air aussi sauvage qu’un amateur du pittoresque 1 aurait pu désirer.

Le 21 , après avoir visité soigneusement la prison d’Auburn, la première où fut introduit le système pénitentiaire , qui fait tant d’honneur à l’Amérique, nous poursuivîmes notre route vers l’ouest, et nous parvînmes dans la journée au lac Cayuga, une de ces nombreuses mers intérieures dont la partie septentrionale du grand Etat de New-York abonde. Cette nappe d’eau n’a guère moins de quarante milles de long ; mais, à ma honte, j’avoue que j’en ignorais jusqu'au nom, une semaine avant de la voir. Elle est remarquable par un immense pont qui la traverse. Pour le parcourir d’un bout à l’autre je mis un quart d’heure et je fis dix-huit cent cinquante pas. Le receveur du

péage m’apprit que la longueur en était de près d’un mille; mais comme le lac n’est pas profond, les arches ne sont qu’en bois, et reposent sur des culées de pierres sans ciment

Le lendemain nous dînâmes à Genève, ville située à l’extrémité d’un autre lac appelé Seneca, d’après une tribu d’indiens aujourd’hui presque éteinte. C’est sans doute la position de celte ville, analogue à celle de son homonyme de Suisse , qui lui a valu le nom qu’elle porte. A mesure que nous avancions vers l’ouest, nous remarquions un surcroît successif dans la vitesse avec laquelle les gens expédiaient leur repas. Après ce que nous avions déjà vu à New-York, je n’imaginais pas la chose possible; et, pour s’en faire une idée exacte, il faut en être témoin oculaire. Au bout du premier quart d’heure, nous restions presque toujours seuls à table ; mais en général la moitié des convives terminait beaucoup plus tôt. Peu à peu nous fîmes des progrès, mais toujours restâmes-nous en arrière des indigènes. A Genève , la politesse nous empêcha de u prendre le temps de mâcher les morceaux, » parce qu’une autre bande de dîneurs attendait que nous eussions fini pour nous remplacer. Dix ou douze minutes après, j'eus besoin de passer par la salle à manger : elle s’était déjà vidée pour la seconde fois, et je n’y trouvai plus qu’un individu qui mangeait dans une solitude complète. J’en fus fort surpris; et comme il

HISTOIRE DES VOYAGES

me tournait le dos,' qu'il était bien mis cl qu’il avait l'air respectable, j'eus la curiosité de chercher à voir qui c'était. Je passai donc devant, et je vis... devinez..., un nègre! Ainsi la couleur de la peau avait mis tout le monde en fuite. Et cependant un décret des législateurs de l'Etat de New-York a, depuis 1827, déclaré libres tous les esclaves ; et cependant la traite des noirs y est rigoureusement prohibée; et cependant la loi des élections y donne à tous les hommes de couleur droit de voter après trois ans de résidence ; et cependant les nègres que repoussent les républicains, ces champions de l’égalité, forment plus d’un dixième de la population des Etats-Unis! Mais il est aisé de comprendre que le fait du maintien de l’esclavage des noirs, dans la plus grande partie de l’Union, doit avoir pour résultat de perpétuer dans tout le pays la dégradation de cette race malheureuse, etd’empêrlierqu’ils n’y soientjamais sur le même pied que les blancs, môme dans les Etats où la servitude n’existe plus. La législature de New- York, l’Etat sans contredit le plus éclairé, eut dernièrement à débattre une question fort intéressante. Les séances s’ouvrent toujours par une prière, et ce sont les différents membres du clergé, sans aucune distinction de secte, qui la récitent tour-à-lour. Un beau matin, un noir, ecclésiastique fort respectable du reste, sollicita de participer à l’honneur de ses confrères. Ce fut, dit-on, le sujet d’un violent débat. Mais après plusieurs jours de discussion, et avant qu’on fût allé aux voix , le nègre retira sa demande, de sorte que le cas est encore à juger.

Le 25 , nous parvînmes au village de Rochesler, qui est bâti sur les bords de la rivière Genesee, un peu audessus de plusieurs belles cascades, et à quelques milles seulement du lac Ontario qui, à mon grand déplaisir, n’est pas visible à cause d’un rideau de forêts vierges qui les séparent. Le canal d’Erié passe au cœur de ce singulier village, et traverse la Genesee sur un superbe aqueduc de pierre.

Rochesler est célèbre dans tous les Etats-Unis , comme présentant un des cas les plus merveilleux d’un rapide accroissement d’étendue et de population dont cette contrée offre l’exemple. En 1815, on n’y comptait que trois cent trente individus ; mais ce chiffre, quand nous y passâmes en 1827, s’était déjà élevé à huit mille, et parmi ces huit mille, la plus âgée des personnes nées sur les lieux n’avait que seize ans. La majeure partie de la population se compose d’émigranls de la Nouvelle-Angleterre, c’est-à-dire des Etats de Massachusetts, de Connecticut, de Rhode Island, de Maine, de New-Hampshire et de Vermonl. Quelques habitants sont aussi venus des autres parties de l’Union; et, joints à une multitude d’Allemands, d’Anglais, d’Ecossais et d’Irlandais, ainsi qu’à quelques indigènes du Canada, de la Norwége et de la Suisse, ils forment la plus bizarre société. J’observerai ici que lb mot amélioration, qui, chez nous, a le sens de perfectionnement, signifie en Amérique une augmentation dans le nombre des habitations et des habitants, et surtout dans celui des acres de terres défrichées. C’est parmi les Américains une maxime admise, et il n’entrera jamais dans la tête de personne d’en contester un seul instant la vérité, qu’un prompt développement de la population profite autant à la grandeur et à la puissance nationale qu’à la richtsse et à la prospérité individuelle. En conséquence, disent-ils, ce développement doit, dans l’intérêt du pays, être favorisé paf tous les moyens possibles.

Rien de plus curieux que notre promenade dans Rochesler! Des rues entières y semblaient avoir surgi comme par enchantement; elles avaient l’air aussi frais, aussi neuf, que s'il n’y avait eu qu’une heure qu’elles étaient finies, ou qu’une grande cargaison de maisons neuves eût été récemment expédiée de New- Yoik par la vapeur, et déballée au milieu de la forêt. Les bord du canal n'étaient pas encore gazonnés, et le ciment paraissait à peine sec dans la maçonnerie de laqueduc, dans les ponts, dans les scieries de plan-

ches, dans les manufactures de toute sorte que nous apercevions de toute part. Beaucoup de ces établissements étaient déjà en pleine activité, tandis que les charpentiers et les couvreurs travaillaient encore à la toiture. Quelques maisons étaient à moitié peintes, tandis que les fondations de leurs voisines élaient à peine jetées. Je ne saurais dire combien d’églises, de tribunaux, de prisons et d’hôtels je comptai, tous en train de prendre place au soleil. Plusieurs rues élaient presque achevées , mais n'avaient pas encore reçu de nom ; et beaucoup d’autres, au contraire, déjà nommées, n’étaient encore indiquées qu’avec des piquets. Çà et là nous vîmes d’immenses magasins San? volets, déjà remplis de marchandises. Au centre de la ville, le clocher d’une église presbytérienne s'élevait à une grande hauteur, et supportait le cadran d’une horloge dont par mégarde les mouvements étaient restés à New-York. Enfin, c’était partout du monde, des charrettes, des diligences, des bœufs, des cochons, qui, joignant leur tapage au bruit des marteaux, aux cris des scies et aux murmures des machines, produisaient un étourdissant concert. La principale source de la prospérité de Rochester est le canal d’Erié, sur lequel les habitants avaient déjà plus de deux cents bateaux.

Le 27, nous quittâmes cette intéressante ville, et nous suivîmes pendant trente milles ce qu’on appelle la Route de la Chaîne. En effet, elle se prolonge sur le sommet d’une espèce de levée dont les flancs sont' inclinés en pente douce, qui est composée de sable et de gravier, et qui formait, à ce qu’on suppose, dans un âge très reculé du globe, le bord méridional du lac Ontario, dont la rive actuelle lui est presque parallèle, quoique plus basse à présent d’une centaine de pieds, et distante de huit ou dix milles. Celte chaîne limite au sud une plaine circulaire, qui, probablement, était occupée par l’ancien lac, et qui dépassé de quinze ou vingt pieds le niveau général de ce plateau. La pente du côté sud de cet ancien bord est beaucoup plus rapide que celle du côté nord qui regarde le lac actuel. Nous couchâmes le soir au village de Ridgeway.

Le lendemain 28, nous atteignîmes Lockport, autre village plein de vie et de remuement, de voitures et de bestiaux, mais construit en bois: le canal d’Erié le coupe en deux parties. Lockport est célèbre dans toute l’Union par le voisinage de deux rangs de cinq écluses chacun, qui sont parallèles l’un à l’autre, et dont l’un sert aux bâtiments qui montent, l’autre à ceux qui descendent. Le niveau de la contrée rocailleuse qui environne ce village est un peu plus élevé que la surface du lac Erié. dont il est distant par le canal d’une trentaine de milles. Il a donc fallu, comme on voulait profiter d’un réservoir aussi inépuisable que le lac pour alimenter le canal, corriger la nature, et percer le sommet de la chaîne sur laquelle est situé Lockport pour rendre le lit du canal plus bas que celui du lac. C’est pourquoi on a pratiqué au travers d’une couche horizontale de dure pierre à chaux une tranchée magnifique, nommée la Pro\onde-Echancrure, longue de plusieurs milles et d’une profondeur moyenne de vingt-cinq pieds; ouvrage qui n’a pas coûté moins d’argent que de peine. Le canal d'Erie est long de trois cent soixante trois milles, large de quarante pieds à la surface, de vingt-huit au fond et creux de six. 11 a quatre-vingt trois écluses en maçonnerie, d’une longueur de quatre-vingt-dix pieds chacune, sur une largeur de quinze. L’élévation du lac au-dessus de T Hudson à Albany est de cinq cent cinquante-cinq pieds, mais celle de toutes les écluses réunies est de six cent soixante-deux. Cette immense entreprise, commencée le 4 juillet 1817, fut achevée en huit ans quatre mois, et coula environ cinquante millions de francs Depuis, une somme considérable a été annuellement dépensée pour les réparations; mais cette dépense avait été prévue , et les bailleurs de fonds touchent toujours de gros intérêts.

Les dames américaines, celles du moins des grandes villes de la côte , où les communications avec l’Europe

BASIL HALL

sont faciles et fréquentes , tirent leurs modes de Paris. Riais dans l'intérieur des terres, hommes et femmes sont obligés de prendre modèle pour leur mise sur colle des voyageurs qui les visitent. En conséquence, on nous demandait souvent h voir la garde-robe de ma femme, qui pourtant, on doitle supposer, n'était pas très nombreuse. Les vêtements de notre petite tille fixaient surtout P attention des ménagères. Puisque j'en suis sur ce sujet , je me permettrai de dire que la partie masculine de la population m’a paru ne pas donner à sa toilette les soins qu’elle exige. A leur insu probablement, les Américains ont, par tel ou tel motif, acquis sous ce rapport une habitude de négligence qui blesse tout àfait les yeux d’un étranger. Depuis leur chapeau, qu’ils ne brossent jamais, jusqu’à leur chaussure, qui n’est que rarement cirée , toutes les parties de leur costume se soignent à peu près comme elles peuvent; outre que rien , habit, gilet, pantalon , ne semble avoir été fait à leur taille.

Chutes du Niagara. LeWelland et autres canaux du Canada.

Excursion à l’embouchure de la rivière Grand.

Le 29, nous allâmes de Lockport aux chutes du Niagara , dont la beauté , je m’empresse de le dire, surpassa de beaucoup notre attente. Chemin faisant, nousaperçûmes au loin, à travers une percée d’arbres , le lac Ontario. L’aspect dé cet immense bassin, qui a cent soixante milles de long, ne ressemble aucunement à celui des divers lacs qu’on peut voir en Europe. Vous diriez non pas seulement une mer, mais l’Océan. Il a en effet lamêmenuance debleu foncé, et paraît n’avoir pas davantage de limite. Entre une petite chaîne , que nous gravîmes pour le voir, et sa rive sud-ouest, s’étend une ceinture de pays plat, large de huit ou dix milles, recouverte d’une épaisse forêt que la hache n’a jamais touchée, et presque aussi curieuse que l’Ontario qui la termine. Celte région boisée est parfaitement unie, presque horizontale , et sans doute a jadis formé le lit du lac , dont la chaîne mentionnée plus haut formait alors la rive. Quand l’œil parcourt ce vaste dôme d’arbres, il n’y saurait découvrir la moindre inégalité de surface, et leur feuillage a l’air d’êire étendu sur la terre comme un riche et soyeux tapis.

Le Niagara , quicouledu lacErié dans le lac Ontario, ne ressemble à aucune autre rivière que je sache. C’est un énorme courant d’eau dès l’instant de sa naissance, et il n’a pas plus de largeur à son embouchure qu’à sa source. Sa longueur est d’environ trente-deux milles, et les chutes la divisenten deuxparties égales Pendant la première, il coule fort tranquillement , presque de niveau avec la contrée plate qu'il traverse ; ses bords sont même tellement bas, que si, par une des causes qui gonflent les autres fleuves, mais qui n’ont nulle influence sur lui, il venait à s’élever de cinq ou six pieds, les portions adjacentes du Canada supérieur à gauche, et du New-York à droite, seraient inondées. Quand, au contraire, il a dépassé la cataracte , tout de suite il change complètement. Il roule alors ses eaux avec fureur au fond d’une vallée dont les versants ressemblent à des murs , et qui paraît avoir été peu à peu creusée dans le roc par l'action séculaire du courant. Les deux rives sont à pic en beaucoup d’endroits, et il n’y a pas le moindre espace entre leur pied et les flots, pas le moindre arrondissement à l’angle de leur sommet. Le lit est tellement encaissé, que le voyageur, qui ne s’attend point à ces bizarreries delà nature, ne peut imaginer qu’il n’y ait aucune interruption dans la surface du sol avant d’être arrivé à quelques verges des bords mêmes du précipice. La première fois que nous aperçûmes les chutes, nous en étions encore à trois milles au-dessous, et du Côté droit ou oriental de la rivière. Je ne chercherai pas à décrire l’impression que ce magnifique spectacle produisit alors sur moi ; mais, je puis l’assurer, je sentis que jamais rien ne la saurait ni effacer ni détruire dans ma mémoire. Ensuite,

à mesure que bous approchâmes, nous reconnûmes combien était fondée l’admiration que nous avions d’abord conçue en quelque sorte ins inctivement. IV; .s quand nous fûmes arrivés à l’endroit môme, la scène qui s'offrit à nos yeux est si surprenante, si variée, que , muets, ébahis, immobiles, nous ne savions sur quels points arrêter nos regards. 11 noos fallut longtemps pour nous reconnaîlre ; mais, par bonheur, nous eûmes, avant daller nous mettre au lit, le temps de satisfaire le gros de notre curiosité. Etait-ce d’avoir été tout le jour cahoté sur des routesdélestables,ou d’avoir eu l’esprit trop tendu par l'attention ? Je l’ignore ; mais je ne crois pas avoir dormi de ma vie d’un plus profond sommeil , malgré l’horrible vacarme qui retentissait à mes oreilles.

Les chutes sont divisées en deux parties par l’ile des Chèvres, sur laquelle nous passâmes presque toute la journée suivante. Nous en fîmes plusieurs fois le tour, et quoiqu’elle présente, d’une multitude de points, d’admirables vues non-seulement de la cataracte, mais encore de scs parties torrentueuses du cours inférieur qu’on appelle les rapides, nous étions toujours irrésistiblement ramenés vers le grand Fer-à-cheval, ainsi que se nomme l’endroit où la plus grande quantité de l’eau passe sur un roc dont l’extrémité est concave, et où seulement, à cause de la profondeur, je suppose, elle prend une couleurd’un vert très foncé , tandis que )artout ailleurs elle bondit en écume aussi blanche que a. neige. À force de chercher des comparaisons pour décrire les phénomènes que nos sens nous révélaient, nous décidâmes à l'unanimité que le bruit des chutes ne ressemblait à rien tant qu'à c.elui de cent moulins à farine ensemble. C’est absolument le même son : un son continu , ronflant , profond, monotone, qu’accompagne ce tremblement qu’on remarque dans un bâtiment où plusieurs meules sont en jeu. Ces secousses uniformes sont sensibles jusqu’à deux ou trois cents verges de la rivière , mais surtout dans l’île, qui est placée au centre des deux chutes.

Leur voisinage n’a en lui-même que peu ou pas d'intérêt, d’autant plus qu’on a érigé dans toutes les directions des hôtels, des fabriques de papier, des scieries de planches et beaucoup d’autres grands bâtiments de bois qui n’offrent à l’œil rien de gracieux. Seulement, il existe, à l'endroit peut-être le plus mauvais des rapides, et à une cinquantaine de verges au-dessus de la première cascade, un pont qui mérite de ne pas être passé sous silence. On a dit, et je crois, avec raison, qu’il y avait toujours dans ces édifices quelque chose de plus ou moins remarquable. S’ils ne sont pas précisément pittoresques, ils peuvent être curieux par leur structure, ou par beaucoup d’élévation, par beaucoup de longueur, posséder enfin tel ou tel autre mérite. En tout cas, celui au moyen duquel on va dans l’île des Chèvres par le côté des Etats-Unis est un véritable chef-d’œuvre qui me semble n’avoir pas été moins conçu avec hardiesse qu’exécuté avec talent et bonheur. 11 a de six à sept cents pieds de long , .est entièrement construit de poutres, et se compose de sept arehes tout-à-fait placées en ligne droite, que supportent des culées de bois tellement construites , qu’elles ne manquent nullement de solidité, quoique la base où elles reposent soit extrêmement inégale. En effet, le lit du Niagara est à cet endroit couvert de pierres rondes et angulaires, variant de lagrandeur d’une roue de brouette à celle d’une roue de voiture , et soit régulièrement arrangées les unes à côté des autres , soit empilées par monceaux , de sorte que celles-ci ne sont qu’à deux ou trois pieds de la surface, et celles-là au contraire à douze ou quinze de profondeur. C’est par ce canal raboteux et. rapide que se précipite la rivière, qui devrait plutôt prendre le nom de torrent, et qui, toujours tourbillonnant, toujours blanche d’écunïe, ne parcourt pas moins de six ou sept milles à l’heure, avec un bruit assez, semblable à celui de la mer lorsqu’elle se brise contre une chaîne creuse de rochers.

Le soir du même jour, nous descendîmes l’espace

d'environ deux lieues vers le lac Ontario par la rive droite du Niagara , et, passant alors en face de Queenslown , sur la rive canadienne , nous rentrâmes dans les possessions de Sa Majesté britannique, après être demeurés six semaines aux Etats-Unis. 11 fut en vérité curieux d’observer quel vaste changement une courte moitié de mille, une simple division imaginaire de géographie, pouvaient produire dans beaucoup des particularités les plus cssenliellesdu caractère national, dans les usages, dans les manières, jusque dans l’extérieur des gens. L’air aussi que nous respirions nous semblait différent, et le ciel, la terre, tout enfin nous présentait un autre aspect, que ce fut illusion ou réalité. A l’hôtel où nous logeâmes, nouspûmes, du balcon de notre appartement, contempler encore, malgré la nuit, la cataracte qui n’était éloignée que de quelques centaines de verges, car il faisait un magnifique clair de lune. Non , je ne saurais décrire combien nous éprouvâmes de jouissance à regarder ainsi pendant des heures, tranquillement assis sur un canapé, une des plus surprenantes merveilles de la nature que nous avions connues dès notre enfance par les récits des voyageurs. Le lendemain , et même toute la semaine suivante, nous ne cessâmes d’errer sur 1 s bords du Niagara, étudiant les chutes sous les mille aspects que nous pouvions imaginer. Dans le cours de nos promenades, nous rencontrâmes un Anglais qui (l’heureux mortel! ) habitait les environs depuis plus de trente ans. 11 nous apprit que dans cet espace de temps il avait vu la cascade du grand Fer- à-cheval reculer de quarante ou cinquante verges , c’est-à-dire que peu à peu le rebord du roc d’où l’eau tombe s’était miné de celle longueur. Ce phénomène s'explique par la différence de position dans les couches de la pierre.

Nous visitâmes aussi la profonde caverne qui existe derrière la cataracte , et, avec l’assistance d’un guide dont l’affluence continuelle des curieux rend le métier lucratif, nous y pénétrâmes jusqu'à cent cinquantetrois piedsde l’ouverture. Il y avait dans l’intérieur de cet antre singulier une espèce de lumière verdâtre, assez grande pour qu'on vît clair à se conduire; mais un vent impétueux nous poussait, tantôt dans une direction, tantôt dans une autre , avec une si effrayante fureur, qu’il me sembla d’abord que nous allions infailliblement perdre notre équilibre, et, comme il y a une pente assez rapide, dévaler dans le torrent qui rugissait au-dessous de nous. Cet ouragan, néanmoins, ne nous incommoda peut-être pas autant que le déluge continuel d’eau dont nous élionsinon dés. Heureusement les bouffées dont je parle, et qui sont produites par l’action de la cascade sur l’air, soufflaient toujours plus ou moins parallèlement aux rocs dans lesquels la caverne est creusée, au lieu de s’y engouffrer lout-àfail; car autrement' je n’imagine pas qu’il eût été possible de s’y avancer à quelque profondeur avec chance d’en pouvoir ressortir. On serait même, dans les premiers moments, tenté de croire que c’est le comble de la témérité d’entreprendre une pareille expédition ; mais l'expérience montre qu’il n’y a réellement aucun danger. Bien plus, pour nous rassurer complètement et nous prouver que la conséquence inévitable d’un faux pas ne serait point une mort certaine, le guide se laissa volontairement glisser, une distance de cinq ou six verges, sur le gravier qui couvre de haut en bas la pente du roc, et dans lequel est pratiqué le chemin par lequel on arrive à la caverne : or, le vent soufflait avec tant de violence contre lui, qu’il n’eut aucune peine à remonter.

Pendant notre délicieuse résidence à Queenstown , soir et matin nous admirions les chutes sans pouvoir jamais nous lasser; mais nous employions souvent le milieu du jour à visiter ce qu il y avait d’intéressant et de curieux dans le voisinage. Les deux plus agréables de ces excursions furent celles que nous fîmes d’abord à Buffalo , florissante ville américaine, située à l'extrémité orientale du lac Erié, ce point où commence le grand c-uial de New-Vnrk ensuite au canal de Wel-

land, qui joint l’Erié et l’Ontario, et par le moyen duquel ceslacssont dotés d’une voie de communication moins pittoresque sans doute, mais plus praticable assurément que celle de la rivière du Niagara. Le niveau do 1 Erié au-dessus de celui de l’Ontario est de trois ccnt trente pieds, et, pour corriger celte différence, il a fallu établir trente-sept écluses au travers d’une chaîne de montagnes qui coupe la région intermédiaire. Le canal de Welland a quarante et un milles et demi de longueur totale, et est assez large, assez profond pour recevoir les bâtiments à voiles les plus considérables qui naviguent dans ces lacs. Ce sont des schooners du port de quatre-vingt-dix à cent vingt tonneaux: or, ils passent aisément par les écluses qui, longues de cent pieds chacune, en ont vingt-deux de large. La majeure partie de ce canal a été, en quelque sorte, faite par la nature elle-même : on l’a effectivement ouvert de façon qu’il fût formé, l’espace le plus long possible , par les rivières de Welland et de Grand qui ont à peine un courant, et dont il n’y a eu besoin que de canaliser les lits. Dix ou douze milles aussi coupent un marais, et , par suite des travaux qu’il a été indispensable d’accomplir, une vaste étendue d'excellent terrain est devenue susceptible de culture. La largeur du canal est de cinquante-huit pieds à la surface, etde vingt-six au fond. La protondeur de l’eau n’est nulle part moindre de huit, et, grâce à de judicieuses précautions, pourrait facilement être portée à dix, si l’on venait à construire pour les lacs des navires d’un tirant plus considérable. Toutes les écluses ont été établies en bois, car c’était de tous les matériaux celui dont, vu la beauté et la richesse des forêts du pays, on devait le plus naturellement se servir. Elles ont ainsi coûté dix fois moins que s’il avait fallu les édifier en maçonnerie; et si on reconnaissait un jour la nécessité de les rebâtir plus solidement, le canal fournirait alors un moyen facile d’apporter des pierres toutes taillées aux endroits où elles seraient utiles, cas auquel les frais ne seraient plus qu’insignifiants, comparés à ce qu’ils eussent d’abord été.

L’Etat d’Ohio, le Canada supérieur et les autres régions aussi vastes que fertiles qui forment les côtes des plus hauts lacs peuvent, comme on voit, envoyer maintenant leurs produits, soit à New-York par le canal d’Erié , soit à Montréal par celui de Welland et par le Saint-Laurent, suivant que la vente en est plus productive sur l’une ou l’autre de ces places, et le prix de transport moins considérable par l’une ou par l’autre voie. Le canal de Welland, toutefois, paraît avoir sur son rival une sorte de supériorité, en ce que son extrémitéméridionale, c’est-à-dire celle qui débouche dans l’Erié, est plus rapprochée de l'ouest, le long de la rive septentrionale du lac , que l’embouchure du canal américain. Par suite de celte circonstance , la glace, dit-on , obstrue l’entrée du canal d'Erié, qui se trouve à Buffalo, pendant un peu plus longtemps que celle du canal de Welland : or, ce n’est pas en faveur de ce dernier un mince avantage d’être ouvert plus tôt que l'autre au printemps et fermé plus tard en automne.

Le lac Erié n’a guère plus de dix à douze brasses de profondeur et se couvre de glace en chaque saison ; mais le lac Ontario , fait assez remarquable , est si profond qu’il ne gèle jamais. Ainsi il joue en quelque sorte le rôle d’un grand calorifère pour tempérer la rigueur des frimas dans ces régions, et nous remarquâmes en effet que , des deux côtés de ce magnifique corps d’eau qui a cent soixante-dix milles de long sur trente-cinq de large, il fait beaucoup plus chaud l’hiver et plus froid l'été que soit à New-York, soit à Québec.

On verra, si on jette les yeux sur la carte de l’Amérique septentrionale , qu’il y a trois grandes issues par lesquelles les marchandises de l’intérieur des terres peuvent trouver un débouché jusqu’à l’Océan : la première est le Mississipi, qui va se perdre dans le golfe du Mexique , près de la Nouvelle-Orléans ; la seconde, le Saint-Laurent, qui passe à Montréal et à Ouébec; la troisième, l’Hudson, dmit l'embouchure

BASIL HALL

est à New-York. Lu partie la nature, en partie le travail des hommes ont fait aboutir ces trois artères dans les grands lacs du nord. L’Hudson communique avec ï’Erié , d'abord par l’immense canal dont il a été si souvent question , ensuite avec l'Ontario par un embranchement qui s'étend de Syracuse àOswego; ainsi, la cité de New-York peut recevoir les productions des contrées qui entourent tous les lacs, au moyen d’une voie non interrompue de transport par eau. De même, un canal joint l'Erié à l'Ohio, et comme celle rivière se décharge dans le Mississipi, il y a encore une communication entre les lacs et le golfe du Mexique. Mais la route la plus simple, la plus naturelle, et la plus avantageuse sans doute, serait de faire communiquer les lacs h la mer par le Saint-Laurent. Un grand pas vers ce but si désirable a été déjà fait par la construction du canal de Wclland, puisqu'il unit tous les lacs supérieurs avec celui d'Ontario. Nul obstacle n’existerait plus si la navigation du Saint-Laurent était libre depuis l'Ontario jusqu’à l'Océan ; mais elle est malheureusement gênée par d'innombrables rapides qu’on ne peut remonter qu’à force de temps et de peine. Il est toutefois probable que, tôt ou lard, un canal tournera ces obstacles et unira l’Ontario à la mer. Je ne dois pas omettre de mentionner ici qu’outre ce moyen de communication qui serait le plus direct, mais qui reste à exécuter, on a, quoique par une voie beaucoup plus détournée, commencé déjà à rendre vaine la différence qui existe entre le niveau de l’Océan et celui de l'Ontario. Le gouvernement britannique, dans l'intérêt de ses possessions du Canada, fait construire un canal, de Lingslon, grande station navale et militaire située vers l'extrémité orientale de l’Ontario, à la rivière d’Ottawa qui se jette dans le Saint-Laurent quelques milles au-dessus de Montréal. Ce vaste ouvrage est spécialement destiné au transport des troupes et des munitions en tout temps, mais il serait plus particulièrement utile si jamais la Grande-Bretagne se trouvait encore en guerre avec les Etats-Unis. C’est pour cette raison qu’on l’a tracé à une distance considérable de la frontière : aussi est-il présumable qu’aucune incursion de l’ennemi ne pourrait le détruire ni même intercepter les convois. Le canal Rideau, comme on l’appelle, ne consiste presque entièrement qu’en un chapelet de lacs qui se communiquent l’un à l’autre : c’est au point que, dans toute sa longueur qui est de cent trente-trois milles, il n’y en a guère plus d’une vingtaine dont la canalisation soit régulière. Le reste est formé, outre les lacs, par des écluses et par une suite de digues construites à travers les vallées, qui, retenant l’eau , produisent des réservoirs artificiels longs de plusieurs milles, sur lesquels les bateaux à vapeur peuvent naviguersans dégrader les bords. Mais le Rideau, par le motif énoncé plus haut, décrit une telle courbure , qu’il a peu de chance d’être utilisé par le commerce.

Le 12, nous quittâmes encore le voisinage du Niagara, et nous fîmes une excursion à l'embouchure de la rivière Grand qui se jette dans le lac Erié au nordouest, point qui est intéressant en ce qu’on l’a choisi pour y établir un hâvre à l’extrémité orientale du canal #de Welland.Nous parcourûmes en voiture les premiers dix ou douze milles; puis, montant à cheval, nous marchâmes , au milieu des bois et dans une direction méridionale, vers le lac Erié. Çà et là nous rencontrâmes des métairies dont les champs n’avaient pu être déblayés qu’à coups de hache , comme les blocs de pierre ne s’extraient d’une carrière qu’à coups de marteau. Ce n'était, comparativement à la forêt qui semblait n’avoir pas de bornes, que des clairières bien insignifiantes, mais d’où l'on pouvait présager avec certitude la vaste et réelle amélioration d’une contrée qui a tant de sources de richesses, un beau climat, un sage gouvernement et un sol fertile. Ces lambeaux de terre défrichée nous causaient tantôt du plaisir à voir, tantôt du chagrin, selon que nous avions l'esprit disposé dans le moment. D'un cô'é , l’aspect des moissons, des

cabanes, des visages blancs qui avaient usurpé la place des anciens propriétaires du sol , devenus invisibles, je parle des Indiens et des buffles, nous causaient de la joie. D'autre part, nous étions peinés de l'impitoyable manière dont des districts entiers avaientété dépouillés des plus beaux saules pleureurs , des chênes et de pins dignes de faire le mât d’un vaisseau amiral, pour se couvrir de pommes de terre, d’étables à porcs et de huttes en bois.

Dans tous les cas, ce fut avec un spupirde contentement que nous regagnâmes La pleine campagne, et que, piquant nos montures, nous pûmes galoper sur les bords sablonneux de l’Erié. Les eaux de celacsont de couleur verte et non bleue comme celle de l’Ontario, qui, sous ce rapport, offre une parfaite ressemblance avec le grand Océan. De ce point, nous parvînmes avant la nuit à la Chippewa, ou rivière de Welland. Remontant ce paisible cours d'eau l’espace d’environ deux lieues, nous atteignîmes l'importante éminence connue sous le nom de Short-Hills, qui s’élève presque au centre de la péninsule de Niagara. De ce lieu élevé, qui est à douze milles de la frontière américaine, nous pûmes, quoique le jour baissât, apercevoir ses deux lacs Ontario et Erié, ainsi que toute la contrée intermédiaire, dépendant, soit des Etats-Unis, soit du Canada, qui avoisine les chutes.

Baie de Burlington. Indiens Minissaguas. York. New-Markett. Passage de la Rivière Rouge. Prédication dans la forêt.Visite à des colons irlandais. Hâvre de Sackett. Bateaux du Saint-Laurent. Rapides de ce fleuve. Voyageurs canadiens . Québec. Chutes de Montmorency. Village de Lorette.

Le 16 juillet, après quelques jours de repos, nous quittâmes encore les chutes de Niagara pour ne faire, pensions-nous, qu’une courte excursion vers la baie de Burlington, à l’extrémité occidentale du lac Ontario. Mais l’intérêt augmenta tellement à mesure que nous avançâmes, le temps était si beau , et les scènes qui se succédaient sous nos yeux étaient si belles, qu'au lieu d’une simple promenade de quarante-huit heures, nous allâmes au travers des bois jusqu’à Kingston, ville qui repose sur la rive tout-à-fait opposée du lac ; et, comme nous ne suivîmes pas rigoureusement la route la plus directe, nous parcourûmes environ un espace de quatre cent soixante milles.

Pendant notre première journée de marche, nous ne rencontrâmes rien de remarquable, sauf de beaux points de vue. Mon opinion peut sans doute paraître étrange, mais il y a peu de choses que je sache plus fatigantes qu’une suite de charmants paysages; et je soupçonne que bien des gens après avoir passé trois semaines en Suisse, s’ils osaient l’avouer, diraient qu’ils en sont sortis avec plaisir pour passer en Italie ou même en France. Dans tous les cas, nous n’eûmes pas une grande fatigue de cette espèce en Amérique, car, somme toute, il n’existe peut-être pas de pays moins pittoresque.

Le lendemain nous visitâmes un objet bien digne d’attention : c’est une digue naturelle, une sorte de brisant qui se prolonge d’un bout à l’autre de la baie de Burlington. Cette singulière jetée est longue de six milles, presque droite, et s’élève de douze à quinze pieds au-dessus du niveau du lac. Large de quarante verges en certains endroits, de cent sur d’autres points, elle est entièrement formée de sable, et couverte de chênes. Derrière cette grande chaussée s’étend un vaste hâvre qui a cinq ou six milles de longueur, et qui est au milieu profond d’une quinzaine de brasses. Cette barrière a, j’imagine, été construite par l’action des vagues du lac pendant les vents impétueux d’ëst; car alors, dit-on, ses eaux s’élèvent du côté occidental d’un certain nombre de pieds au-dessus'de la hauteur ordinaire, tandis qu’elles s’abaissent proportionnément du côté oriental. Je sais par expérience que, quand ces ouragans

HISTOIRE DES VOYAGES

sc déclarent, l’Onlario, non plus que les autres lacs, n’est nullement agréable à naviguer. Delà vient que la baie de Burlington s’est ainsi fermée naturellement ; mais on a depuis quelques années ouvert un canal au centre de la digue.

Il est une circonstance qui se rattache à l’histoire des nouveaux établissements de ces contrées, et qu’il peut ne pas être sans intérêt de mentionner ici , car elle peint les mœurs d'une société qui commence. Les émigrations volontaires ont été, dans ces derniers temps, assez fréquentes : or, pendant les quelques premières années qui suivent l’arrivage d’une bande un pou nombreuse d’émigranls, et avant qu’ils soient en mesure de se passer d’autrui, tous ceux des membres de chaque famille, dont le labeur n’est pas rigoureusement nécessaire sur le <hamp commun, s’en vont dans les villes , dans les villages, même dans les grandes fermes des alentours , et s’y louent comme domestiques. La plupart des jeunes filles et aussi des jeunes garçons n’ont pas d’abord d’autre occupation. Bien plus," il n’est pas jusqu’au père, jusqu'aux fils devenus grands, qui n’abandonnent durant certains mois leur métier d’agriculteur pour aller travailler à quelque ouvrage public, aux canaux, par exemple, d'Eric et de Welland, ou ailleurs, s’ils trouvent à gagner de meilleurs gages. C’est par de tels moyens que bientôt, dans une région où le travail est presque le seul capital, une famille parvient à réunir un peu d’argent comptant. Elle s’en sert alors pour acheter des bœufs , des vaches, des cochons , des habits, des instruments aratoires, et tout ce dont elle a besoin pour elle-même, et pour fonder une métairie.

Rien n’est plus facile, on doit l’avouer, que de conquérir son indépendance, lorsqu’elle résulte infailliblement du succès avec lequel on cultive le sol; et quoi de plus productif que la culture du sol vierge de ces régions? Aussi les parents tardent-ils peu à pouvoir arracher leurs filles et leurs fi s à un étal de domesticité qui, dans tous les pays transatlantiques, est regardé comme plus ou moins déshonorant, quelque profitable qu’il soit : sentiment qui provient, j'imagine, de la facilité offerte à chacun de devenir soi- même propriétaire au lieu de servir les autres. De là il arrive que vous avez à Cobourg, à York et dans les différentes villes du Canada, beaucoup moins de peine à vous procurer des domestiques telle année que telle autre. C’est effectivement chose aisée au moment où une nouvelle compagnie de colons débarque, et encore quelque temps après; mais à mesure que les émigrants trouvent moyen de s'établir pour leur compte , et de ne plus dépendre de personne , la faculté d’obtenir des serviteurs diminue en proportion. Les embarras auxquels les personnes même les plus riches sont soumises dans toutes ces contrées , par suite du rappel tôt ou tard inévitable de leurs domestiques à la maison paternelle , et par la raison qu’il y manque une classe spéciale d’individus dont toutes les générations successives se consacrent au service, sont beaucoup plus grands qu’on ne saurait se l'imaginer en Europe. Chez nous, en effet, c'est un bonheur inappréciable , je nhésile pas à le dire, que nombre de gens commencent à servir, moyennant salaire, ceux qui leur sont supérieurs en fortune , sans pour cela se croire déshonorés , surtout sans attacher à leur condition aucune idée de servitude. Ils comprennent sensément que c'est un contrat libre et non une chaîne qui les lie à leurs maîtres. Mais au Canada et dans toute 1 Amérique en général, il y a contre ce genre d’industrie (car c'en est une) le préjugé le plus sot et le plus profondément enraciné , qui sans doute provient du maintien de l’esclavage des nègres dans la plus grande partie des Etats-Unis. Quelle qu’en soit la cause, le fait existe, et le résultat en est que les inconvénients d’une résidence dans ces pays sont inimaginables pour quiconque ne les a pas éprouvés. Ou vous y manquez absolument de domestiques , ou , ce qui j e crois est encore pire, il faut vous résigner avec

patience à être servi la plupart du temps mal, et toujours d’une manière bourrue , disgracieuse et impolie.

Après-noire visite aux c-migrants, nous revînmes à Cobourg, et le lendemain nous primes la route directe de Kingston, qui est la principale station navale des Anglais sur les lacs. Au bout de quelques jours de repos, j’eus la curiosité d’aller examiner celle des Américains au hâvre de Sackett, qui est située aussi à l’extrémité orientale de l'Ontario. En conséquence, dans la matinée du 6 août, je traversai le bras septentrional du Saint-Laurent, l’île Longue qui a sept milles de large, et qui repose presque au milieu de celte immense rivière, puis le bras américain, et je me trouvai dans l’Etat de New-York. Quand j’atteignis le hâvre de Sackett, les vagues du lac s’y précipitaient avec autant de furie qu’en ont jamais celles de l’Océan. Je vis dans le chantier un vaste trois-ponts qui, m’assura- t-nn, avait été entièrement construit en l’espace d’un mois. Un nombre immense de charpen fiers de marine , à ce qu’il paraît, tous habiles ouvriers, avaient été envoyés de New-York et des autres ports de l’Union. On avait mis à leur disposition une multitude inouïe de manœuvres, de bœufs, de chevaux et de charrettes. Enfin, quelques semaines de plus auraient suffi pour mettre le navire en état d être lancé à l'eau avec tous ses canons , toutes ses voiles , tous ses agrès, disposés pour le combat. Mais sur ces entrefaites avait été conclu , par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne , un traité , dont un article stipulait que ni l’une ni l’autre de ces puissances n’entretiendrait de flotte sur les lacs. C’est pourquoi les navires de guerre, qu’on était en train de bâtir tant à Kingston qu’à Sackett, resteront jusqu’à nouvel ordre dans les chantiers, et ne serviront plus qu’à divertir la foule intarissable des badauds et des touristes, qui, lorsqu’arrive l’automne, fuient le climat malsain des Etats du sud et du centre , et emploient leur temps à faire la tournée bien connue des chutes, des lacs et des sources de Saratoya. La ville de Sackett avait un air morne , qui donnait à penser que l’accroissement rapide qu elle avait pris depuis quelque temps provenait d une perspective de guerre, mais que le traité dont il a été question plus haut porterait un coup fatal à sa prospérité.

De retour à Kingston le 7 , j’en repartis dès le jour suivant avec ma famille, à bord d’un bateau du gouvernement, qui avait apporté des provisions de Montréal, et y retournait vide. Ces bateaux, comme on les appelle, sont des chaloupes non pontées solidement construites, qui ont quarante pieds de long et au plus huit de large. Ils fendent les flots, faute de vent , au moyen de cinq rames, dont la cinquième placée à la poupe sert aussi de gouvernail. Lorsque le vent souffle , on hisse à un mât, qui n'est qu’un gros-ier tronc d'arbre, une voile haute de quinze pieds, dont le bas est élevé à trois ou quatre pieds au-dessus des bords, pour que le pilote puisse aisément voir autour de lui. Ces embarcations , pour peu qu’elles soient chargées de quarante à cinquante barils de farine, tirent environ vingt pouces d’eau. Elles ont le fond plat, les flancs presque perpendiculaires , la poupe et la proue de forme semblable, c’est-à-dire présentant une pointe qui dépasse d’un pied tout le reste. En somme, pour avoir l’air d’être lourds, ces bâtiments n’en sont pas moins bons. Les officiers de la marine furent assez complaisants pour faire établir une lente dans notre bateau, du moins une légère charpente recouverte d'une toile Nous y dressâmes notre lit de voyage en guise de canapé, et nous franchîmes ainsi tous les rapides du Saint-Laurent depuis le lac Ontario jusqu’à la Chine, sur l’île de Montréal. Rien de plus délicieux que la première partie de notre route, sans compter que , grâce au courant et au vent qui nous favorisaient, nous passâmes sans accident parmi les Mille- Iles, comme on les appelle. Mais au coucher du soleil les voyageurs (c’est le nom des hommes de l’équi-

BASIL MALI,

Ifi

pagi’ île ces bateaux) tinrent ensemble une espèce de délibération et résolurent d'aller ancrer dans nue petite crique voisine. Ils parlaient un français corrompu ou plutôt vieilli , dont quelques mots suffirent pour me mettre au courant et du sujet et du résultat de la discussion. Je leur demandai donc pourquoi ils ne voulaient pas continuer leur marche. « C'est, répondirent-ils, qu’un orage se prépare. » Comme rien dans l’atmosphère ne l’annonçait suivant moi, et que le commandement suprême de la chaloupe m'appartenait, je leur défendis de s'arrêter un seul instant. Ils m’obéirent sans répliquer; mais au bout de cent cinquante verges, un tel ouragan fondit sur nous, que je fus obligé de confesser mon ignorance, et qu’à grande peine purent-ils gagner l’abri en question. Nous passâmes une misérable nuit, entassés les uns sué les autres dans une pauvre cabane de la rive.

Le lendemain 9, nous atteignîmes de bonne heure Brockville, dont la position sur le côté gauche ou canadien du fleuve est fort pittoresque, et pour nous remettre des fatigues de la nuit précédente, nous y demeurâmes jusqu'au malin suivant. Le 10, après une heure et demie de navigation, nous parvînmes à celui des rapides , connu sous le nom de Galop. La surface du fleuve offre en cet endroit une pente très sensible que nous pûmes voir distinctement une. minute avant d'y arriver. Notre bateau descendit sans secousse extraordinaire cette espèce de pas ; mais aussitôt qu’il gagna le niveau intérieur, il fut violemment ballotté dans toutes les directions, en dépit des efforts de l’équipage, pendant plusieurs centaines de verges. C’étaient de petites saccades continuelles, tandis que des vagues irritées s’élancaient jusqu’à nous; et, chose assez singulière, je remarquai que, dans tous les rapides de ce fleuve , ces vagues se dirigeaient en sens inverse du courant.

Nous dépassâmes encore, avant la nuit, le Long- Saut et beaucoup d'autres rapides dont la pente avait moins de raideur, mais qui tous étaient extrêmement curieux.. En aucun de ces endroits l'eau ne coule avec une rapidité de plus de huit milles à l’heure. C’est néanmoins assez quand le lit présente une forte pente, ou qu’il est, soit couvert de pierres, soit régulièrement divisé en degrés pendant un mille ou deux, pour imprimer à une embarcation une vitesse terrible, surtout aux places où, par suite du resserrement des deux rives, la masse du fleuve se trouve comprimée dans un étroit canal. En ces lieux, l’eau bouillonne, gronde, rugit, de même que la mer contre une chaîne de rochers. Le crépuscule commençait à nous abandonner, lorsque nous franchîmes par bonheur le dernier des obstacles dont le Saint-Laurent est obstrué pendant plusieurs lieues. Les voyageurs nous avaient dit, comme je l’ai rapporté, qu'ils prenaient dans cette partie du fleuve le nom de Long-Saut ; mais plus tard nous apprîmes que' ceux qui sent ainsi nommés sont dans le bras septentrional ou anglais, au lieu que nous cheminâmes par le bras américain, dont la navigation est beaucoup moins formidable.

Un nouvel ouragan nous retint toute la nuit dans le lac Saint-François, ainsi que s'appelle une des nombreuses et immenses nappes d’eau qui sont de temps à autre formées par le Saint-Laurent. En effet, l’aspect que le cours de celte rivière présente n’est nullement uniforme. En beaucoup d'endroits, comme à celui dont je viens de parler, il prend une expansion extraordinaire, il est uni non moins qu’un miroir, il coule si lentement qu'on ne saurait le voir couler ; enfin c'est un véritable bras de mer, entouré de terres basses, qu’aucun effort d'imagination ne fera ressembler à une partie du fleuve, car il demeure aussi calme et aussi tranquille qu un bol rempli d eau jusqu’au bord. Mais un mille plus loin, il se précipite comme un torrent furieux entre de hautes rives. Ailleurs, devant Brockville, par exemple, ii coifrt de manière à faire trois ou quatre milles à l’heure, et réalise le beau idéal d’un fleuve américain. rbacurt peut donc se

choisir, suivant son goût, un objet d’admiration, car la variété ne manque pas ; et môme à la rigueur, ne doiton pas comprendre dans le Saint-Laurent tous les lacs supérieurs, les chutes et les rapides du Niagara, ainsi que l'Ontario, cet océan d'eau douce.

Nous atteignîmes Montréal le 11 , et nous y séjournâmes jusqu’au 23, J’ignore si les innombrables merveilles de la nature que nous avions depuis plusieurs semaines rencontrées sur notre route nous avaient gâtés; mais notre résidence en cette vaste ville nous sembla ennuyeuse et monotone. L’unique chose qui nous intéressa un peu fut l’arrivée d’un de nos coin patriotes qui, dans un canot monté par quatorze voyageurs, était parti de Fort-William sur le lac Supérieur, et qui, après avoir parcouru toujours par eau un espace de quatorze cents milles , avait débouché avec l’Ottawa dans le Saint-Laurent. Avant de renvoyer son navire et son équipage, il nous permit de nous en servir pour faire une promenade de quelques lieues sur le fleuve. J’avais souvent vu de petits canots, menés par une couple d'indiens , fendre l'onde avec vitesse; mais quelle différence de se senlir emporté dans cette grande barque, comme elle doit être appelée plutôt , qui avait quarante pieds de long sur cinq et plus de large. Elle parcourait six milles à l’heure. Chacun des hommes qui la conduisaient et qui tous excellaient à cette besogne, était muni d’une rame courte et légère qui entrait dans l’eau une fois par seconde , en mesure avec un air que la troupe chantait en chœur. A chaque coup de quatorze rames (car elles se levaient et s’abaissaient avec un tel ensemble qu’elles semblaient n’en frapper qu’un seul, le canot recevait une impulsion si forte, que, sans exagération, il n’était nullement facile de s'y tenir je ne dirai pas debout, mais assis.

Le 26 , nous parvînmes à Québec. De Montréal à la mer, la navigation du Saint-Laurent est aussi permise aux navires qu’aux simples bateaux, car son lit ne renferme plus ni rapides ni d’autres obstacles , excepté çà et là quelques bas-fonds, quelques passages tortueux, où le sable et la vase apportés par l’Ottawa et les divers affluents du fleuve se sont peu à peu accumulés dans plusieurs de ces lacs dont il a été question plus haut, car en de telles places le courant est si paisible, qu’il n’a point la force d’entraîner ces immondices de la contrée supérieure.

Nous avions été si longtemps ennuyés de pays plats, généralement monotones , et sans rien qui en brisât l'uniformité , que nos yeux se reposèrent avec satisfaction sur les gracieuses rangées de montagnes au bas desquelles est situé Québec, et qui, entassées les unes sur les autres, s’enfoncent au loin dans l'intérieur des terres. C’est surtout vers le nord et vers l’est qu’elles plaisent davantage, à cause de leur plus d’escarpement. Puis, de ce côté, le premier plan consiste en plusieurs lieues cultivées comme un jardin et qui descendent en pente douce jusqu'au bord du Saint-Laurent. La première chaîne, aussi , est marquée jusqu’à un tiers ou un quart de sa hauteur, par une vaste ligne presque continue de maisons blanches, entremêlées d'arbres à fruits, de rideaux de peupliers’ de grands clochers d’églises et de tout ce qui peut indiquer le voisinage d une cité importante. La route si fréquentée des chutes de Montmorency traverse ce populeux faubourg; mais les cascades elles-mêmes ne sont pas visibles de Québec , quoiqu’on distingue de celte ville le confluent de la rivière.

Plus à l est repose la grande ile d’Orléans, qui divise le fleuve en deux bras. La marée descendait à l’heure où nous arrivâmes : aussi le Saint-Laurent offrait-il en cet endroit l’aspect ordinaire d’un fleuve. Mais bientôt après, quand le flux commença, l’eau changea de direction et se précipita avec beaucoup d'impétuosité entre la gorge étroite de l'embouchure, formée au sud par la pointe Lévi, chaîne boisée de moyenne hauteur, et au nord par le promontoire rocailleux à f extrémité duquel est bâti Québec, et qui

Rapides du Saint-Laurent.

est surmonté par l'imprenable citadelle du cap Diamond, le cap commandant lui même les plaines bien connues d’ Abraham.

Tout-à-fail en face de la ville, à la naissance de ce rétrécissement, étaient mouillés une multitude de navires , qui tous avaient l’arrière tourné contre le courant, et leurs pavillons dirigés vers la mer par une brise d'ouest. Des barques de tout genre parsemaient le havre et la baie ; les unes allaient à la voile, mais le plus grand nombre à la rame, et sans cesse on voyait passer et repasser de la ville à la pointe Lévi un grand paquebot à vapeur, dont le pont était couvert de lêles. Nbus vîmes ce magnifique spectacle du balcon de l’hôtel du Gouvernement, qui, perché au bord d un roc perpendiculaire, haut de plusieurs cents pieds, domine complètement ce qu’on appelle la ville basse. Je ne saurais décrire quelle confusion bizarre, quand on abaisse les yeux vers celte partie de Québec, présentent les maisons, qui toutes varient de forme, de hauteur, de couleur et de position. Les toits sont en général très raides, car il a fallu les construire de manière que la neige ne pût séjourner en hiver; mais alors même ils sont percés de lucarnes, et il y en a beaucoup qui se terminent par des galeries, des plates-formes, des coupoles, ou qui projettent de singuliers ornements. Un quart au moins de ces habitations si étrangement mélangées sont cou-

vertes de fer-blanc, et quelques-unes en ont aussi leurs murailles revêtues. Mais la toiture de toutes les autres est faite, d’après la mode américaine, en tuiles de bois. Chaque maison enfin est peinte pour être garantie, je suppose, de la brûlante chaleur en été. Mais, quelle que soit la cause , l'effet qui en résulte est fort pittoresque.

Notre résidence à Québec fut des plus agréables, et si cette grande cité, ses mœurs, ses usages n’avaient été déjà mille fois décrits, j'essaierais d'en esquisser le tableau. J’aime donc mieux parler au lecteur d'une excursion que nous fîmes dans la campagne environnante, parmi les paysans français qui forment la masse de la population dans le bas Canada. Nous partîmes dans la matinée du 28 , et après une heure et demie de marche nous arrivâmes à la rivière de Montmorency. J'ignore ce que les chutes peuvent être lors delà saison pluvieuse; mais, assurément, quand nous les vîmes , elles étaient bien misérables. En hiver, diGon , un cône ou pain de sucre d’énorme grandeur est formé sur les rocs, au bas des chutes, par l'accumulation continuelle de la glace et de Ja neige. En été, toutefois, vous y cherchez vainement rien qui vaille la peine d’une visite. Il se peut aussi qu’apuès avoir vu le Niagara , nous n’eussions plus d’admiration à donner à aucune cascade. Mais si les beautés dp la nature nous laissèrent froids pendant cette pro-

Québec.

tnenade, les riants ouvrages de l’homme, les figures encore plus riantes des jeunes femmes aux yeux noirs, qui avaient l'air tout français, et leurs jolis enfants si propres, si florissants de santé, nous enchantèrent tout le long de la route de Québec à Sainte-Anne, dont 1 1 distance est de vingt-cinq à trente milles. Dans la contrée intermédiaire s'agite une population nombreuse. Les chemins sont bordés de maisons, derrière .chacune desquelles se prolonge une étroite bande de terre cultivée entre deux haies parallèles. Nous n'avions encore rien vu en Amérique qui pût rivaliser avec ces cabanes badigeonnées de blanc, coiffées de toits pointus, et toutes d'une forme plus fantastique, toutes d'un air plus vieux les unes que les autres. Les linteaux des portes étaient peints en noir, ainsi que les solives qui encadraient les croisées; et celles-ci, derrière leurs balcons envahis par un épais réseau de plantes grimpantes, montraient des échafaudages de pots de fleurs, en sorte que nous étions tentés de nous croire en Italie ou dans le midi de la France.

Je n'ai pas besoin de dire qu’on ne trouve dans cette partie primitive de la contrée rien qui ressemble à une auberge, mais nous fûmes aussi bien logés que possible dans une ferme française. C'était un joli manoir en pierre , tenu avec une exquise propreté, avec un ordre admirable. La cuisine, espèce jje salle commune où l’on nous introduisit d'abord, était chauffée

en hiver, nous dit-on, par une immense cheminée que nous vîmes; mais, de plus, il y avait, presque au centre, une grosse caisse de fer qui ressemblait assez au coffre-fort d’un riche négociant. Je n'imaginais pas ce que ce pouvait être, et je le demandai après en avoir fait le tour. « Ahl monsieur ,J répondit notre digne hôtesse, vous n’avez jamais passé d'hiver au Canada, sinon vous sauriez à quoi cela sert, ajouta-t-elle en caressant la caisse de sa main. » Elle m'expliqua alors que c’était un poêle, dont à cause de l’été on avait enlevé les tuyaux. « C’est que sans ce drôle-là, continua-t-elle, nous pourrions bien tous mourir ici de froid. » Outre ce meubie, gênant par sa dimension, mais indispensable, la cuisine contenait de gros bancs de bois peints en bleu de ciel, de grands dressoirs remplis de vaisselle, et une douzaine de fauteuils antiques rudement sculptés. Les appariements de luxe, ou qui étaient réservés à des touristes comme nous, étaient plus somptueusement décorés. Nous y trouvâmes des porcelaines, des cristaux, des glaces, des gravures coloriées qui représentaient la sainte Vierge, des martyrs, la passion de Jésus-Christ, et toute 1 histoire de 1 Enfant prodigue. Après un excellent dîner, qui nous fut servi dans le bon style, nous visitâmes pendant une heure ou deux les maisons du voisinage. Les dignes propi iétaires, ou , comme les paysans français du Canada sont familièrement appelés, les Jeans-

HISTOIRE HES VOYAGES.

Bapllstes , causèrent gnîment ;< vec nous et «eus enchantèrent ; caron ne renconiro nulle part des gens mieux élevés, surtout plus heureux qu'ils ne paraissaient l'être dans leurs jolies cabanes.

Le 30, nous allâmes nous promener au village de Lorelte, qui est principalement habité par des Indiens Hurons, tribu qui perd chaque jour de son caractère national, sous l’action combinée de la civilisation et de l'eau-de-vie. Ils furent assez complaisants pour danser devant nous, à notre requête, et les cris, les'gesles dont ils accompagnèrent leurs danses, étaient assez sauvages pour établir l’identité de leur origine.

Le lendemain, nous passâmes sur la rive droite du Saint-Laurent, et nous visitâmes les chutes de la Chaudière, ou de la Bouilloire, ainsi nommées, jecrois, à cause des trous en forme de marmites et de terrines que le courant a creusés dans la surface des rocs. Au reste, l’eau était alors si basse qu'il n'y avait pas la moindre cascade à voir; et j'avoue que nous n’en fûmes pas fâchés, car nous étions plus que las de ce genre de curiosité.

Lac Champlain. Lac Georges. Sources de Saratoga. Albany.

Législature de New-York. Séances des chambres. Kage

électorale.

Le 7 septembre, nous franchîmes de nouveau la frontière canadien ne, pour rentrer dans les Etats-Unis. Nous eûmes ensuite à parcourir presque d’une extrémité à l’autre le lac Champlain, et le paquebot à vapeur sur lequel nous fîmes cette traversée portait nombreuse compagnie, soit de voyageurs par agrément qui s’en revenaient dune tournée dans le nord, soit de gens d’affaires qui se rendaient à New-York. Le jour suivant, nous éprouvâmes le plus vif plaisir pendant toute la durée de notre navigation sur le lac Georges; car, je n'hésite pas à le déclarer ici, ses rives nous présentèrent les points de vue les plus délicieux que nous eussions encore rencontrés en Amérique. C’est réellement l'idéal du beau, qui ne laisse rien à désirer. Ce lac, enfin, surpassa d'autant plus mon attente, qu’il est impossible, même aux Américains, et c’est beaucoup dire, de le louer avec exagération. Le, 9, nous allâmes en voilure, de Caldwell aux sources de Saratoga ; et quoique la distance soit de vingt-sept milles seulement, il ne nous fallut par moins de neuf heures, tant la route est parsemée de montagnes, tant la chaleur était forte et la poussière épaisse. Pour comble de malheur, notre peine fut à peu près perdue, puisque la majeure partie de la société avait déjà abandonné, quand nous y arrivâmes, et les eaux de cette ville et celles de Ballston, autre rendez-vous des gens à la mode, situé dans le voisinage et aussi fort célèbre. Pendant la saison chaude de 1 année, alors que la plupart des Etats de l'Union deviennent malsains, ou que la résidence du moins en est trop désagréable, même pour les indigènes les mieux acclimatés, suivant l'expression du pays, ceux à qui leur fortune le permet prennent leur volée vers le nord, et vont surtout s'abattre à Saiatoga et à Ballston, qui, en conséquence, regorgent d'étrangers pendant juillet et août, quelquefois encore pendant septembre. Mais , hélas ! deux ou trois jours de froid s’étaient précisément fait sentir vers l’époque de notre passage, et avaient comme donné à chacun le signal de regagner ses foyers respectifs. Aussi, quand la grosse cloche de l’bôlel sonna le souper, les convives ne se trouvèrent plus qu’au nombre d’une quinzaine, tandis qu’ils avaient été cent cinquante une semaine auparavant. Une telle réunion des habitants de tous les différents Etats n ‘aurait pu manquer d’être pour nous fort intéressante. J'aurais été bien aise, par la même occasion, de voir comment les Américains, ce peuple si perpétuellement occupé de commerce, si constamment à l'affût des spéculations, se seraient résignés à passer leur temps au sein d’une oisiveté complété.

L’hôtel qui nous reçut aux sources de Saratoga avait été bâti pour la dernière saison, et était immense, comme on peut en juger d’après une galerie qui longeait la façade, et qui avait quatre-vingts pas de long sur vingt cinq pieds de large. Les salons destinés au public joignaient de même la grandeur à l'élégance, <H la maison ne renfermait pas moins de cent vingt lits. Mais, si l'ensemble de l’établissement avait déjà l’air fort somptueux, les détails laissaient encore beaucoup à désirer, et l’on remarquait de toute part l'absence de mille petites commodités qui montrait combien tout avait été fait à la hâte. Le jour de notre arrivée, par exemple, nous demandâmes qu’on ouvrît une des fenêtres de la salle à manger; mais, d’abord, elles étaient toutes à châssis, et ensuite on n’avait pas eu le temps d’y mettre des boutons pour les lever, non plus que des crochets pour les tenir ouvertes. Le garçon, cependant commed’usage, avisa un expédient, et' sans se croire obligé de nous en demander pardon, empoigna la ( baise la plus voisine, la plaça sur le seuil de la fenêtre, puis laissa le châssis retomber dessus. Les plus belles chambres à coucher n’élaientaussi que des espèces de trous à rats de quatorze pieds sur dix, sans papier, sans le moindre tapis ; et le verre des carreaux de vitres était si mince, qu’il volait en éclats au moindre choc. Enfin, pas un de ces cabinets n’avait de sonnette, en sorte qu’il fallait, quand on avait besoin d’un domestique, aller nécessairement jusqu’au palier, et là tirer un cordon qui servait pour tout 1 étage.

A dire vrai, nous ne vînmes aux sources qu’après la saison finie, et nous ne pûmes par conséquent voir les choses dans leur éclat. Mais je dois les décrire telles que je les ai trouvées, en dépit des explications et des excuses qui pleuvaient sur moi dès que j’osais me permettre une critique. J’avoue également qu’il serait déraisonnable de chercher querelle à une nation si jeune, pour des bagatelles si légères et même sur des sujets plus graves; mais pourquoi les habitants poussent-ils l’orgueil jusqu’à pi étendre qu’ils sont passés maîtres en tout? La vérité semble être que personne, dans celte contrée essentiellement commerçante, n’a le loisir de terminer rien. Au lieu donc de chercher à perfectionner leurs ouvrages et leurs produits le plus possible, les fabricants et les ouvriers s’arrêtent dans leurs efforts aussitôt que la marchandise leur paraît devoir obtenir un débit facile, en d’autres termes, plaire à la masse des consommateurs. S ils se hasardent à franchir cette ligne de démarcation, ils ne sont jamais sûrs de vendre: du moins ne vendront-ils pas promptement; et dans ce cas ils seront bientôt devancés par la concurrence, bientôt ruinés de fond en comble. C’est une conséquence inévitable dans un pays où la fabrication ne peut pas encore suffire aux besoins.

Le 11, nous lûmes dans une affiche placardée sur la porte de l'hôtel, qu'il serait fermé pour la saison le 15 du même mois. Tel est effectivement l’usage à Saratoga: les deux tiers des maisons, pendant neuf ou dix mois de l’année, y sont absolument désertes, pour être encombrées de monde pendant deux ou trois autres. Nous pliâmes donc bagage [dus tôt que nous ne l'avions présumé. Un petit détour nous permit, chemin faisant , de visiter Ballston ; mais comme cette jolie ville venait d'être pareillement abandonnée, nous en repartîmes tout de suite pour Albany, capitale ou plutôt siège du gouvernement de l’Etat de New-York, car le premier titre appartient de droit à la cité de ce nom.

Les corps législatifs se trouvaient assemblés, ce qui me causa beaucoup de plaisir, curieux que j'étais d’examiner un peu les ressorts delà machine démocratique. Chacun des vingt-quatre Etals de l’Union américaine a son gouvernement séparé, au moyen duquel il administre ses propres affaires. D’après la constitution qui fut établie cii 1776, lorsque ces colonies anglaises se séparèrent de la mère-patrie, et s’allièrent les unes aux autres, la forme républicaine est non-seulement posée comme base fondamentale de l’alliance, mais encore garantie aux différents Etals par la promesse

11AS1L : [Ai L.

formelle de tous les autres. Chacun d’eux néanmoins reste parfaitement libre de modifier sa constitution particulière quand et comme il lui plaît, de changer les lois qui existent, d'en poser de nouvelles, bref d’user dans son intérieur de la toute-puissance qu’ont les empires indépendants. Mais les règlements du commerce, la délonse du pays et les intérêts généraux de l’Union, sont soumis à une adminisiration générale, qui consiste en trois pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire. Le congrès, qui forme le pouvoir législatif, se compose, 1° d’un sénat, dont chaque Etat fournit deux membres; 2° d’une chambre de représentants, dont chaque membre représente quarante mille habitants. Le pouvoir exécutif est entre les mains d’un président, élu pour quatre ans par les électeurs de tous les Etats.

Me réservant de revenir plus tard sur les détails du gouvernement fédéral, je ne parlerai ici que de l’administration particulière du New-York, qui est l’Etat le plus populeux, le plus riche, et, sous beaucoup de rapports, le plusimporlant de l’Union. Le New-Yorkavait, en janvier 1823, pour la première fois, depuis 1776, modifié sa constitution intérieure, qui maintenant offre une assez grande analogie avec la constitution générale Ainsi le pouvoir exécutif est entre les mains d'un gouverneur, et le pouvoir législatif se partage entre un sénat et une chambre d assemblée. Le sénat se compose de trente-deux membres, qui doivent être propriétaires et libres, et qui sont nommés pour quatre ans; la chambre d’assemblée, de cent vingthuit membres, qui sont élus annuellement par tous les citoyens de l’Etat, car le droit de suffrage y est universel.

, J'éprouvais un vif désir de vérifier par moi-même comment une législature formée d’après de tels principes procédait à sa besogne, et je visitai la capitale avec la plus sincère intention de trouver bien tout ce que j’y devais voir et entendre. La salle de la chambre d’assemblée ne ressemblait pas mal à l’intérieur d'une église. A l’entour régnait une tribune destinée au public, d’où les spectateurs plongaientsur des rangées de sièges et de pupitres disposés en demi-cercle. Au centre s’élevait le fauteuil du président , qui avait au-dessus de sa tête un grand portrait de Washington. Le général patriote avait une main étendue, comme d’usage, et la même atitude invariable dans laquelle nous l'avions déjà vu représenté des centaines, je pourrais aussi bien dire des milliers de fois, depuis là capilale d’Albany jusqu’aux plus grossières assiettes en porcelaine de la contrée. Chaque membre occupait une place numérotée, que le sort lui avait assignée le premier jour de la session.

Après que la prière eût été dite, et le procès-verbal de la précédente séance adopté, la discussion s’ouvrit. Il ne s’agissait, ni plus ni moins, que de réviser d’un bout à l’autre toutes les lois de l’Etat, ce qui semblait être l’occupation favorite des législateurs dans toute l’Union. Ces lois étaient fort volumineuses. On avait nommé parmi les membres des deux chambres une commission chargée de les comparer entre elles,' de les coordonner, bref d’en extirper les contradictions : le résultat de l’examen avait été imprimé, et c'était sur ce travail qu’allait porter le débat. Les trois premiers chapitres n étaient absolument que de forme, et si dénués d’intérêt, qu’ils passèrent sans la moindre opposition. Le quatrième, qui relatait « les droits des citoyens et habitants de l’Etat,» paraissait ne devoir pas nécessiter davantage que personne prît la parole pour oujtontre, et je désespérais presque d’entendre parler aucun orateur ; mais lorsque le président lut l’article 6 pour le mettre aux voix, un orage soudain éclata. « Une miiice bien organisée, portait l’article en question, est nécessaire à la sécurité d’un Etat libre : donc le droit du peuple, d’avoir et de porter (Tes armes, est inviolable et sacré. » Ne voulant que le moins possible ennuyer mes lecteurs, je ne rapporterai point ici quels furent les arguments de l’attaque et de la défense ; je me bornerai à dire qu’ils me parurent tous creux, et

qu’ils étaient exprimés avec tant de détours, ou plutôt noyés sous un tel déluge de paroles, que souvent je restais plusieurs minules à me demander ce que les orateurs avaient vuuhi dire, et si même ils avaient voulu dire quelque chose. En somme, la discussion me sembla la plus puérile du monde. Le sujet, sans doute, était un lieu commun, si jamais il en fut; mais on le traita d’une manière encore plus banale. Les discours de sept ou huit personnes qui se succédèrent à la tribune ne furent en effet pleins que de périodes Minores, de phrases faites d’avance, et de fleurs de rhétorique sur leui s ancêtres, qui étaient sortis des guerres de l’indépendance couverts de gloire et criblés de blessures, ou sur le cliquelis des armes qui n’avait cessé depuis un demi-siècle de retentir à leurs oreilles. Le mauvais goût, cette perte du temps, ces conclusions qui ne concluaient à rien, ces objections péniblement élaborées, qui tombaient -d’elles-mêmes, et ces ingénieux échafaudages de mots qui n’étaient en quelque soi te d’aucune portée, me parurent provenir d’une complète absence de celte habitude des affaires publiques qui ne peut être le résultat que d’une pratique longue et exclusive. Or, les gens qui parlèrent devant moi, et dont un se vanta de ne pas savoir le latin, n’étaient, m’assura-t-on, que des cultivateurs, des boutiquiers, des avocats de province, enfin que des individus qui, faute d’être accoutumés à raisonner avec une logique rigoureuse, perdaient le fil de leur idée au bruit de leur propre voix . 11 est probable encore que l’argumentation était si lâche et si molle, parce que la plupart des orateurs n’avaient point fait de l’économie politique une étude sérieuse, qu’ils ignoraient tous les enseignements que donne l’histoire des peuples, et qu’ils avaient soudain, pour venir occuper leurs sièges de législateurs, quitté la charrue, le comptoir ou leur robe de mauvais avocat, persuadés néanmoins qu’ils étaient du premier coup devenus de grands hommes.

L’introduction, dans les assemblées législatives, de gens qui, bon gré mal gré, dojvenlbien s’avouer à euxmêmes leur ignorance absolue des affaires publiques, donne une dangereuse prépondérance à quelques intrigantsplus capables, qui mèncntalors les autres selon leur plaisir. Et quand ceux-ci commencent à se familiariser un peu avec les rouages de la machine politique, quand ils ont enfin acquis une espèce de routine, arrive une nouvelle élection qui expulse, sinon tous les membres, du moins la plus grande partie d’entre eux; car les Américains ne veulent pas que leurs représentants s’habituent à regarder le mandat qu’ils leur confient comme une chose due, et, par cette seule raison, ils s’abstiennent souvent de les réélire. C’est d’après ce même principe de défiance, que tous les gens en place sont jalousement exclus des congrès et des assemblées de chaque Etal. Or, il me semble qu’il était absolument impossible d’imaginer un expédient plus ingénieux pour bannir des conseils nationaux toutes les personnes qui, par leur éducation, par leur habitude des affaires, par leurs connaissances et par leur position élevée sous toute espèce de rapports, sont appelées à remplir d’une manière avantageuse pour la patrie les devoirs d'hommes d’Etat. On se prive en même temps, comme à dessein, de la source des renseignements les meilleurs, les plus faciles, les plus authentiques ; et la pire conséquence de ce système n’est pas de placer hors de vue les fonctionnaires, de les laisser dans l’ombre y agir bien ou mal, tandis qu’ils devraient toujours se trouver face à face avec les représentants de la nation, et subir ainsi un perpétuel examen de leur conduite. 11 y eut dans la discussion dont je fus témoin une auire circonstance qui me frappa singulièrement : c’est l’absence complète de tous ces cris, de tous ces murmures, de toutes ces apostrophes, par lesquels dans notre Europe, en France, par exemple, et en Angleterre, les corps délibérants se permettent d'instruire un orateur de l’impression qu’il produit sur l’auditoire. En Amérique, toute marque d’approbation et d’improbation est sévèrement défendue par la loi ;

HISTOIRE DES VOYAGES

et jamais, si chauds, si intéressants que deviennent les débats, celte défense n’est violée. Point d’applaudissements, point de bravos, point de ces exclamations flatteuses : « Ecoutez ! écoulez ! » Mais toujours règne le plus profond et le plus religieux silence ; toujours on écoule patiemment les plus ennuyeux discours. Sans doute la dignité y gagne ; mais cet usage, outre qu'il doit être décourageant pour les bons orateurs, n’a-t-il pas l'inconvénient pire encore de faciliter à ceux qui ne méritent que le titre de parleurs les moyens d'ennuyer leurs malheureux confrères, de perdre un temps utile, et de ralentir inutilement la marche des affaires? Ainsi, dans la séance à laquelle j’assistai, l’éloquence prolixe et verbeuse d’une demi-douzaine d'ignorants prolongea la discussion jusqu’à l’heure du dîner, sans qu’elle eût d’autre résultat que le renvoi de l'article contesté à un plus ample examen de la commission.

Le même jour, nous allâmes passer la soirée chez un des principaux habitants de la ville, qui recevait. Grande fut notre surprise à notre arrivée dans le salon : vous auriez ditque tous les messieurs étaient venus d’abord, et que les dames ne devaient arriver qu’enstiite, car il n’y avait absolument que des hommes. Néanmoins le maître de la maison, remarquant 1 air embarrassé dont nous n’avions pu nous détendreàcelle vue, offrit bientôt le bras à ma femme et la conduisit dans une pièce plus intérieure, autour de laquelle le beau sexe était solitairement assis, et d’une manière qui ne ressemblait pas mal à celle qui est usitée dans le sud de l’Amérique. Je me figurai, moi, que c’était une simple affaire de cérémonie, que les premières heures s’écouleraient de la sorte; mais que peu à peu la société divisée se mêlerait, et que la formidable ligue qui semblait exister de la part des hommes contre les femmes, et réciproquement, serait déjouée par les tactiques auxquelles il est d’usage de recourir en pareille circonstance. Combien ne me trompai-je pas!

11 n’y eut, de toute la soirée, aucune communication entre les deux salles ; et une connaissance plus étendue des usages de la contrée m’apprit que cet usage singulier, barbare, si contraire au goût et aux habitudes des Européens, était cependant général et fort goûté en Amérique. Les Américains ne paraissent pas même soupçonner que les choses puissent se pratiquer autrement. Ils ne pourraient pas même parler ménage et toilette avec leurs femmes, et celles-ci s’ennuieraient à coup sûr de les entendre causer de commerce et de poli tique. 11 va sans dire que, le soir en question, les hommes s’entretinrent de la séance dont j’ai rendu compte plus haut, et qu’ils furent unanimes, comme toujours, à me vanter le talent, la logique et l’éloquence de leurs orateurs.

Un des jours suivants nous allâmes au sénat. Ce corps est composé de trente deux membres, sans compter le vice-gouverneur de l’Etat, qui en est de droit le président. Les sénateurs sont, comme je 1 ai dit, nommés pour quatre ans; ils se renouvellent chaque année par quart. Avant de se livrer à leurs travaux législatifs, ils eurent, ce jour-là, des fonctions judiciaires à ! remplir. Effectivement, d’après un article de la constitution de New-York, un tribunal qui décide ce qu'on appelle « les cas d’erreur, » et qui statue directement sur les accusations d’attentat à la sûreté publique, est au besoin formé par le président du sénat, les sénateurs, le chancelier et les juges de la cour suprême, ou du moins le plus grand nombre d’entre eux. La juridiction de ce tribunal exceptionnel est facile à comprendre dans le second cas. Dans l’autre, il offre un dernier recours au plaideur malheureux, qui, convaincu de la bonté de sa cause, a vainement épuisé tous les moyens ordinaires d'appel; ou bien il interprète les lois lorsque leur obscurité a donné lieu à des jugements contradictoires. La question de droit que nous entendîmes plaider ne manquait pas d’intérêt. Cependant les discussions législatives du sénat, qui reprirent leur cours aussitôt que les personnes étrangères à ce corps eurent quitté la salle, présentèrentune plus am-

ple pâture à notre curiosité. La révision du code était aussi l’objet des débats, et je fus’ pleinement à même de juger combien était vive chez les Américains cette passion de faire des lois qui, m’avait-on dit souvent, ne venait néanmoins qu’après leur rage des élections.

Le hasard n’avait pas voulu que jusqu’alors je fusse témoin d'opérations électorales; mais, depuis mon arrivée aux Etats-Unis, j’en avais sans cesse les oreilles rebattues, et c’était à Albany pire peut-être que partout ailleurs. Pendant notre séjour en cette ville, nous fréquentâmes beaucoup la société, nous dînâmes chez toute espèce de gens, nous cherchâmes les réunions grandes et petites, afin de pouvoir en quelque sorte surprendre dans leur naïveté les mœurs intimés des habitants- Or, le trait caractéristique qui nous frappa le plus, celui que nous remarquâmes à chaque table, en chaque lieu, dans chaque cercle, c’est que la politique, l’esprit de parti, mieux encore, l'esprit d’élection, trouve moyen de se glisser partout; je veux dire que perpétuellement les électeurs, qui sont aussi nombreux que les habitants, s’entretiennent des occasions qu’ils doivent avoir d’exercer leurs droits, car c’est un honneur, un plaisir qui se renouvelle souvent, dans un pays où presque toutes les charges sont éligibles, et que perpétuellement ils déchirent ou portent aux nues dans leurs conversations les personnes "qui briguent leurs suffrages. Une particularité en effez assez b zarre, et dont nous ne voyons guère d’exemples en Europe, c’est que les Américains visent, dans leurs différentes élections, à faire triompher tel candidat plutôt que tel principe, l'homme plutôt que scs opinions. Ils ne s’inquiètent guère des mesures qu’il sera appelé à soutenir ou à combattre. Quelquefois sans doute i s examinent ce côté de la question, lorsqu’ils descendent dans l’arène pour défendre leurs amis ou pour attaquer ceux de leurs adversaires; mais toujours ils en prennent sujet de débiter des fleurs de rhétorique ou d’aigrir la haine furieuse qui les divise, plutôt que de chercher à prévoir au juste quelle sera la ligne de conduite que suivra leur candidat ou son antagoniste. Les intrigues, les recrutements de votes, les éloges et les injures par la voie des journaux, les discours et les manœuvres dans les assemblées législatives, au barreau, au coin du feu, dans les chaumières, partout, depuis une extrémité jusqu’à l’autre du pays, tels semblent être les préliminaires indispensables de la réunion des collèges électoraux, beaucoup plus que la profession de foi du candidat, que ses vues;' que ses promesses, mèmequesa réputation etsa capacité. Toutes ces considérations ne leur paraissent que secondaires, mises en regard du résultat matériel de l’élection. Aussi discutent ils sans cesse s il y a chance que tel Etat, telle ville, telle Daroisse, tel district, vote pour ou contre leur protégé. Ils s’accablent les uns les autres à coup d autorités, forme la plus détestable d’arguments; ils analysent chaque phrase prononcée par tout individu, mort ou vivant, qui possède ou qui posséda jamais de l’influence; non, il faut bien le répéter, pour parvenir à connaître mieux les titres du candidat au rôle d’homme public, mais simplement pour voir combien le poids d’un pareil témoignage peut faire incliner la balance de leur côté ou de celui de leurs antagonistes^

On doit d’ailleurs reconnaître que tout dans ce pays dépend des élections. Le choix du président, par exemple, est si important, que, jusqu’à un certain point , on conçoit que les candidats, qui, plusieurs années d’avance, se mettent sur les rangs , deviennent dès lors l’objet de tous les regards du public, et que toutes les autres nominations abandonnées au scrutin électoral soient faites dans le but d’assurer, quand viendra le grand jour, les honneurs et la présidence au bienaimé de tel ou tel parti. Peu importe donc qu’il s'agisse d'élire un gouverneur, un membre du congrès, ou seulement du corps législatif d'un Etat, ou même un constable qui fera la police dans une ville obscure; peu importe que les candidats aient ou non le talent de remplir la place à laquelle ils aspirent, leur chance

BASIL HALL

de succès ne repose que sur la notoriété qu'ils portent toi ou tel personnage à la présidence. Un môme esprit de parti se retrouve quelquefois en Europe aux époques des élections; mais quand elles sont terminées, il dort jusqu’aux suivantes : en Amérique, au contraire, il ne sommeille jamais. Les habitants, loin d’en disconvenir, s’en glorifient et prétendent que cette passion amène de très avantageux résultats. Si le peuple, disent-ils, n’élait pas toujours tenu ainsi en haleine, il deviendrait d’une part indifférent à ses devoirs, et de l’autre à ses droits; puis ses libertés ne tarderaient pas à être compromises. Est-ce à tort? est-ce à raison? Je n’en sais vraiment rien ; mais, en tout cas, je dois le dire, les perpétuelles discussions politiques n’empèchent pas que les étrangers soient accueillis avec la plus exquise bienveillance. Nous serions surtout les plus ingrates gens du monde, si nous hésitions à déclarer que tous les habitants d'Albany dont nous fîmes la connaissance nous comblèrent d'égards et d’attentions. Peu à peu , en effet , cette froide politesse que les indigènes de tous les pays se contentent d'accorder aux voyageurs , et qui nous avait paru en Amérique pire que chez toutes les nations, s'était changée en une douce affabilité. Aussi reconnûmes-nous avec plaisir que nous avions été trop prompts à condamner les Américains sous ce rapport.

Stockbridge. Comices agricoles. Usage immodéré des liqueurs fortes. Northampton. Mont Holyoke. Worcester. Boston; unitairianisme; collège Harward; hôpital. Manufactures de Lowel. Salem. Chantier de Charlestown. Les marins d’Amérique. Condition des femmes américaines. Education publique.

Nous quittâmes Albany le 28 septembre, pour nous diriger vers Boston dans les Etals de l’est, qur forment ce qu’on appelle la Nouvelle- Angleterre. Nous eûmes tout d’abord à franchir l’Hudson , et nous en accomplîmes le passage au moyen d’un bac; car, quoique ce fût aux portes mêmes de la capitale de New-York et sur un point très passant, il n’y avait pas de pont, soit parce que le fleuve était trop profond et trop large, soit crainte qu’une telle construction ne gênât les nombreux paquebots qui montent et descendent sans cesse. Mais en général, dans cette partie de l’Amérique, les bacs offrent pour les piétons et les voitures toutes les commodités désirables. Ils sont si vastes qu’une demi-douzaine de diligences et 'de charrettes à la fois y peuvent aisément tenir. La puissance motrice est presque toujours celle des chevaux, qui d'ordinaire sont au nombre de six ou huit, et dont la force s’applique à des roues semblables à celles d’un bateau à vapeur.

Ce fut h Stockbridge, charmante petite ville du Massachusetts, que nous fîmes notre première halte. Pendant quatre ou cinq jours que nous y demeurâmes, je ne négligeai rien, voulant avoir aussi l'occasion d'étudier les mœurs et les usages , pour avoir accès chez les principaux habitants. C’était chose facile, car ils avaient tous autant de bonté et d’obligeance que j’en avais trouvé ailleurs-dans leurs compatriotes. Je pus même visiter les maisons de campagne et les fermes voisines, tantôt en compagnie, tantôt seul; et dans chacune de mes excursions je remarquai à chaque pas des preuves de l’énergique caractère fet de l’infatigable persévérance pour lesquels les habitants de la Nouvelle-Angleterre sont célèbres à si juste titre. On n’ignore certes pas , pour peu qu’on soit familier avec l’histoire de la civilisation américaine , que la gloire de la presque totalité dçs conquêtes accomplies par l'homme sur les déserts de l’ouest revient à ces intrépides pionniers, comme on les appelle , des Etats orientaux. Ce côté de 1 Union a été de fait comme une ruche d’où sont sortis des essaims d’émigrants qui, non moins robustes de corps que d’esprit, ont avec eux porté au milieu des b.is des idées d’indépendance ,

d’entreprise et de travail , qui leur ont toujours été propres, je crois, depuis le jour où leurs pères sont venus s’établir en Amérique.

Nous quittâmes Stockbridge le 3 octobre , pour, à travers champs, gagner Northampton, un autre de ces beaux villages de la Nouvelle-Angleterre qu'il est impossible de louer assez. Notre route fut des plus pittoresques. Nous eûmes tantôt à marcher au fond de sombres ravins, tantôt à franchir des gorges de montagnes , d’autres fois à suivre le faîte même des chaînes, d’où se déroulèrent à nos regards des vues d’une si grande beauté que, dans l’espace d’un malin, nous pûmes oublier tout ce que notre voyage avait eu jusqu’alors de plat et d’insipide. En effet, à celle époque, la plus grande partie de la route que nous avions parcourue, si j’excepte le beau lac Georges et le délicieux Hudson, ne nous avait offert que des terres labourées et d’impénétrables forêts, parsemées çà et là de bourgades en bois, aussi neuves, aussi crues de ton, aussi peu pittoresques, que si elles fussent sorties la veille d’une scierie. Les villes du Massachusetts, ou contraire, étaient embellies d’arbres, de décors et de jardins à fleurs, tandis que les traits plus grandioses du paysage plaisaient davantage aux yeux , parce qu’on y découvrait aux rocs, aux monts, aux chutes d’eau, enfin aux teintes et aux ombres , un caractère plus prononcé.

Pendant cette agréable journée de marche, nous suivîmes une partie considérable de la ligne dans laquelle il était sérieusement question d’établir un chemin de fer entre les deux villes de Boston et d’Albany. Aucun des Etals, et moins encore, à ce qu’il semble , aucune des sections de l’Union n’aime à rester en arrière des autres; et ce sentiment de rivalité, que stimule le succès du grand canal d’Erié, entreprise éminemment favorisée par la nature, a, j’imagine, suggéré l’immense projet dont je parle. Comme on me demandait sans cesse si je n’en étais pas émerveillé , il me fallait bien répondre qu’il y avait beaucoup de hardiesse dans la conception; mais je ne me gênais pas pour ajouter que j’en regarderais l’exécution comme un acte de folie. En effet, les cités d’Albany et de Boston reposent presque à l’est et à l’ouest l’une de l’autre; taudis que la plus grande partie de l’espace compris entre les deux points est tellement coupée par une succession de hautes chaînes qui courent du nord au sud, que le chemin de fer projeté aurait à franchir sur une chaussée gigantesque un pays qui n’est nullement propre à une semblable construction. En outre, plusieurs rivières navigables et plus d’un canal, traversant les vallées intermédiaires, unissent l’intérieur à l’Océan, et présentent ainsi des voies de communication aussi faciles qu’on les peut désirer entre le ceqtre des Etats et New-York, Albany ou Boston.

Nous avions tant ouï parler des splendeurs sans pareilles d’un automne d'Amérique, que nous regardâmes comme une bonne fortune pour nous d’en voir un au cœur même de la partie la plus belle de la contrée. Je crois que c’est l’érable dont, sur chaque branche, depuis le haut jusqu’en bas, les feuilles quittent, quand arrive cette saison, une couleur vert tendre pour en prendre une cramoisi foncé. Quel que soit au reste le nom de cet arbre , rien de plus éblouissant que l’aspect qu’il présente. Il y en avait aussi beaucoup d'autres dont la tête seule s’était encore colorée; mais déjà s’offrait une infinie variété de nuances , toutes si vives que l’œil ne pouvait souvent pas les fixer. Je n’ai pas besoin de vous dire combien des rideaux d’arbres toujours verts formaient un fond avantageux à ces teintes brillantes qui devaient passer si vile, mais qui, par cette raison même, n’en plaisaient sans doute que davantage. En somme , je n’ai rien vu dans les autres parties du monde qui fût aussi merveilleusement diversifié que le sont en automne ies couleurs du feuillage dans la Nouvelle-Angleterre.

Le 5 nous gagnâmes Worcester, un autre de ces

jolis villages qui décorent l’est des Etats-Unis. Là, le temps, qui s'éiaii maintenu beau depuis quelquesjours, changea cou ploiement dans le cours de la nuit, et le vent se mil dès lors à souffler avec tant de fureur que quand je m’approchai de la fenêtre, le matin suivant, je vis une multitude de feuilles aussi épaisses que des flocons de neige , mais de toutes les teintes, rouges, oranges, jaunes, écarlates et vertes, tourbillonner incessamment dans les airs.

Le 6, à l’instant où le soleil allait disparaître toutà-fait derrière les chaînes de montagnes que nous avions franchies la veille, nous commençâmes à distinguer la noble cité de Boston, capitale de l’Etat de massachusetts, qui est, dans le nord, la plus redoutable rivale du port de New-York. Un grand dôme, assez semblable à un minaret, qui surmonte l’hôtel du gouvernement situé au centre de la ville et sur le point le plus élevé, fut par conséquent le dernier édifice que l’astre du jour éclaira de ges rayons. Mais,. pendant dix minutes, nous pûmes encore apercevoir, à la faveur du crépuscule, de nombreux clochers , de vastes bâtiments, d’innombrables percées de rues, etlestrois ou quatre grands ponts qui unissent autant de faubourgs, qu’on pourrait prendre pour de petites villes, avec la péninsule sur laquelle Boston est bâti. De ces faubourgs, le plus considérable est celui de Charlestown,qui renferme cinq mille habitants, et qui est situé au bas de Banker's-Hill.

Comme nous ne désirions rien tant, dès que nous arrivions dans un endroit, que de voirie plus tôt possible ce qu’il renfermait de plus remarquable , nous acceptâmes avec plaisir, le lendemain meme de notre arrivée qui était un dimanche, l’offre d’un de nos amis qui voulut bien nous mener à une des églises unitairiennes où devait prêcher un des plus ardents apôtres de la doctrine. Depuis quelques années, nous dit-on , un changement considérable s’était introduit dans les principes religieux des Bostonniens; et l’unitairianisme, ou, comme on l'appelle encore, le christianisme libéral , faisait chaque jour parmi eux de nouveaux prosélytes. D’après le sermon que nous entendîmes, je compris que le but auquel visaient les unitaires n’était rien moins que l'affranchissement complet de l’esprit humain en matière religieuse, et cela, non par rapport à une secte plutôt qu’à une autre, mais aün qu'il y eût, sur toute la terre en général, la plus grande mesure d’indépendanceinlellectuelle dont notre nature soit capable. Chacun, suivant leurs idées, doit n'emptunlerles lumièresde sa foi qu'à sa révélation intime, et ne se conduire dans la vie que d’après sa propre raison, que d’après sa propre conscience. Il faut n’avoir entière confiance ni en 1 Ecriture, ni en son pasteur, ni en aucun autre guide, divin ou humain, mais obéiruniquementaux inspirations libres de son cœur.

Dans la soirée, nous parcourûmes, sous la direction de notre ami, les divers quartiers de la ville, les places, les principales rues, les quais, et cette promenade nous intéressa beaucoup. C’est que nous n’avions pas encore rencontré en Amérique de cité qui pût rivaliser avec Boston pour la propreté, l’élégance, j’ai presque dit la richesse. Le plus grand nombre des édifices est bâti en briques; mais, comme ils sont peinls de différentes couleurs, le ton rouge et cru qu’ils devaient avoir est remplacé par toutes les nuances les plus agréables à l’œil. Le rez-de-chaussée de la plus grande partie des maisons est construit en granit, et quelquesunes le sont tout-à-fait en celte espèce de pierre. Plusieurs hôtels aussi s’élèvent isolément et seraient regardés comme beaux dans tous les pays du monde. Enfin, nous admirâmes, au cœur même delà ville, jne esplanade magnifique, qui est couverte d’un frais gazon et plantée des plus beaux arbres. De retour au logis, nous envoyâmes porter à leurs adresses quinze ou vingt lettres de recommandation qui nous avaient é'.’é, ies unes en Angleterre, les autres en Amérique, données pour les principaux habitants, et nous attendîmes sans crainte le résultat de cette démarche.

En effet, le 8, dès le malin, nous fûmes assaillis par un essaim de visiteurs, qui tous non-seulement nous énumérèrent les curiosités qui valaient la peine d’être vues, mais encore voulurent nous conduire eux -mêmes. C’était que chacun, comme on s’en doute, désirait par amour-propre national que nous vissions les choses sous le jour le plus favorable, et s'imaginait devoir mieux faire les honneurs que son voisin. Cet empressement nous fut très agréable, et il n’y eut de difficulté que celle d’arrêter notre itinéraire, et de choisir nos guides parmi des gens qui nous témoignaient tant de bonne volonté. L’un nous conseillait d’aller sur-le-champ visiter les manufactures de Ilowell, et l’autre de commencer par le chantier de la marine à Charlestown ; un troisième nous assurait que les hôpitaux méritaient la préférence. Ainsi nous ne pouvions pas manquer de bien employer notre temps.

Dans le courant de la même journée, nous recueillîmes d’intéressants détails sur une espèce de commerce qui est, je crois, du moins sur une aussi grande échelle, particulière aux Etats-Unis : je veux parler du transport par mer d'énormes quantités de glace. C’est un négoce que Boston fait principalement avec la Havane dan6 les Indes occidentales, et Charlestown dans la Caroline du Sud. 11 ne s’en expédie pas moins de trois mille tonneaux pesant par année. L’unique soin spécial qu’on prenne pour conserver la glaeeàhord est de disposer, dans l'intérieur des navires, des planches qui l’empêchent de se trouver en contact avec les flancs mêmes, et d’en arranger soigneusement un à un les morceaux, qui sont tous des cubes de deux pieds’. Un tiers de la cargaison se fond quelquefois pendant le voyage, mais souvent elle arrive sans avoir diminué sensiblement. Lorsque c’est l'hiver qu’on l’embarque, avec le thermomètre à zéro, ou même au-dessous, et que le vaisseau a le bonheur de naviguer avec une bonne et froide bise du nord, il ne s’en perd pas une livre. Comme, ce qui n’est pas rare, la température de la glace, à l’époque de l’embarquement , peut se trouver inférieure de 10 à 12° au point où elle commence à fondre, on conçoit qu’il faut nécessairement une diminution considérable de froid, et par suite un certain laps de temps pour qu'elle commence à perdre de sa pesanteur. Si donc la traversée est courte, la cargaison parvient au port saine et sauve. D'un autre côté, si, lorsqu’on la tire des glacières de Boston pour l’embarquer, le thermomètre est à 15 ou 20° au-dessus de zéro, la fusion doit être en train de s'opérer déjà; et si, dans ce cas, le vaisseau rencontre un vent du sud qui lui soit contraire, ou bien s’il est entraîné dans cette immense masse d’eau chaude qui sort de la grande baie du Mexique, connue sous le nom de courant du Golfe, on peut être obligé de jeter à la mer toute la pauvre marchandise... par la voie des pompes, avant la moitié de la route.

Le 10, je visitai le collège Harward, ou, comme on l’appelle quelquefois, l’université de Cambridge, à deux ou trois milles de Boston ; et quoique ma visite ne fût ni officielle ni attendue, j’y trouvai tout dans le meilleur ordre. A notre sortie des classes, nous fûmesjoints par une troupe de dames, et en leur compagnie nous parcourûmes le muséum et la bibliothèque, deux établissements ajuste titre renommés en Amérique, lesecond surtout, qui est fort riche, m’a-t-on dit, en livres rares et précieux.

Le 11, je visitai le Grand-Ilôpital, vaste bâtiment de granit, bien aéré, bien tenu sous toute espèce de rapports. Je suivis pendant deux heures un médecin qui faisait sa tournée à travers les différentes salles, et j examinai chaque chose avec le soin le plus minutieux ; car autrement il est impossible de se former une idée exacte de la discipline d’une telle institution. Je suis dôneen droit de direqüe, pour les établissements de ce genre, l’Amérique ne saurait rien envier à l’Europe.

Le 12, nous fîmes une expédition à Ilowell. Cette petite ville, qui renferme le plus grand nombre des manufactures de la Nouvelle-Angleterre, et même je crois de toute l’Amérique, est située à vingt-cinu milles de

BASIL IIALL,

Boston , sur la Merrimark. On avait tlo toute ô terni té permis h celle rivière de former dans le voisinage de belles mais inutiles cascades, quand sont arrivées les dernières guerres. Mais depuis celle époque, l'industrie a soudainement pris une nouvelle direction ; d'énormes capitaux, jusqu'alors employés an commerce ou à l'agriculture, ont servi à élever îles fabriques et l’on a utilisé les eaux de la Mcrrimaek. Il y a encore quelques années, l’endroit que nous voyions maintenant couvert d'immenses filatures de coton, de florissants villages, de canaux, de roules et de ponts, était sinon une solitude, du moins un désert où n’habitaient que des sauvages peints. Les étoffes que Howetl confectionne, la plupart d’espèce commune, se tissent toutes au métier, non à la mécanique, et sont principalement destinées, m'a-t-on dit, h la consommation des indigènes. Le travail se paie à la pièce, non à la journée. Les ouvriers cependant ne peuvent travailler que de la pointe du jour à la tombée de la nuit, et on exige d’eux qu ils ne consacrent qu une demi-heure à chacun de leurs repas.

Dans toutes les manufactures ou nous entrâmes, la discipline, la propreté, la ventilation et les autres arrangements me parurent ne rien laisser à désirer; et la meilleure preuve en était l’air bien portant et joyeux des jeunes ouvrières qui , tonies, soit dit en passait, étaient vêtues avec autant d’élégance que de simplicité, et avaient leurs cheveux artistemenl retenus sur le derrière de la tête par de grands peignes en écaille de tortue. Je fus charmé d’apprendre que la moralité la plus exemplaire existait en général parmi ces demoiselles, dont les semblab'es dans plus d'un autre pays ne sont pas toujours des modèles de bonne conduite. L’état de la société américaine explique en effet cette supériorité. Dans un pays où gagner de quoi vivre est chose si facile, toutes les filles qui se comportent bien sont sûres de ne pas trouver plus difficilement des maris. Dans cette persuasion, elles tâchent toutes, à ce qu’il semble, d'économiser une partie considérable de leur paie; et du moment que l’ouvrier leur futur devient assez habile pour que son maître lui donne un dollar par jour, les bans de mariage se publient le dimanche suivant. Ainsi, c’est avec l’épouse que vient la fortune telle quelle; du moins elle apporte de quoi acheter le linge, les meubles et les différents ustensiles pour se mettre en ménage.

En général , cependant , ces dignes couples, ainsi que beaucoup d’autres qui appartiennent aux plus riches classes du peuple, se refusent d'abord les plaisirs du chez-soi et se mettent en pension. C’est un genre de vie assurément peu agréable, mais sans contredit moins coûteux, d’autant que la femme, dispensée de vaquer aux soins, domestiques, continue elle-même de travailler comme à l'époque de son mariage. Ce qui arrive lorsque les bambins naissent, j’ai omis de m’en informer; mais avant que la famille soit devenue fort nombreuse, le père et la mère ont probablement acquis une certaine aisance; car en Amérique le développement de la prospérité semble suivre pas à pas celui de la population. Ce n’est ni la place, ni la nourriture , ni le travail, qui manquent; les jeunes époux peuvent donc, pour peu qu’ils soient laborieux, augmenter autant qu'il leur plaît le nombre de leurs enfants, sans être en proie à ces inquiétudes, à ces craintes qui , "dans des contrées plus vieilles et plus populeuses, environnent toujours le berceau des nouveau-nés. En Amérique, à peine un, gamin est-il aussi haut qu’une balle de coton, qu'il rend déjà service (t). Quand il s’ennuie, il secoue le joug paternel , achète une hache, se sauve dans les forêts de l'ouest, et là , suivant l’expression reçue, se tapit sur le premier morceau de terre qui lui convient. Bientôt il se marie à son tour et éle /e une nichée de marmots , qui avec ’e temps concevront les mêmes idées d’indépendance

(1) TVhere he squats down. On appelle squatters en Amérique certains colons dont il sera parlé plus tard.

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Nous quittâmes Howel après déjeuner, et par la traverse nous gagnâmes Sa'em. Cette ville , située sur le bord de la mer, au nord-est et à quatorze milles de Boston, a été longtemps connue du monde commercial comme le port d’Amérique d’où sont sortis les marins les plus entreprenants , et ceux qui les premiers , je crois, ont profité des avantages que présente le négoce avec la Chine, l'Inde et les iles de l'est. Ils avaient tellement pris l’avance sur le reste de leurs compatriotes, que ce furent eux pendant beaucoup d'années qui approvisionnèrent de thé, d’épices et d’autres denrées indiennes la cité même de New- York, aujourd’hui reine maritime du monde occidental. Nous atteignîmes Salem d'assez bonne heure pour y trouver à dîner- Après ce repas , nous visitâmes le muséum, dont lesriehes trésors ont été exclusivement réunis par les capitaines et les armateurs des vaisseaux du port qui ont doublé l’un ou l’autre des grands promontoires méridionaux, le cap de Bonne-Espérance et le cap Horn. Il faisait tout-à-fait nuit lorsque nous rentrâmes à Boston. Nous y reprîmes nos tournées dès le lendemain; et nous les continuâmes aussi avec tant d’ardeur les jours suivants, que, dans le cours d’une semaine , il ne resta plus aucun établissement curieux 5 connaître. Corderies, imprimeries, mécaniques, maisons d'arrêt, prisons, hospices, pénitentiaires, écoles, asiles de charité, arsenaux ae marine et autres , nous examinâmes tout. Dès que , os amis témoignaient le désir que nous vissions une chose, nous allions sur-le-champ la voir. Mais, réciproquement, lorsque le désir venait de notre part, ils quittaient aussitôt leurs affaires les plus pressantes pour nous servir de guides.

Le 17, je me rendis au village de Brighton, situé à un mille ou deux de Boston , pour voir un concours qui annuellement y a lieu parmi les bestiaux du Massachusetts. Cette foire, comme ou peut dire, avait été établie quelques années auparavant par les Bostonniens ; et d’abord, tous les cultivateurs de l’Etat, qu'ils demeurassent loin ou près, y avaient envoyé leur bétail, leurs fruits, leurs grains, les différents produits qu’ils fabriquaient dans leurs maisons, les instruments d’agriculture qu’ils avaient pu inventer; enfin tout ce qu’ils jugeaient digne de fixer l'attention de leurs compatriotes Mais peu à peu ils sontdevenus

HISTOIRE DES VOYAGES

jaloux de Brighlon, et chaque comté , chaque ville, a voulu avoir son exposition particulière. Celle néanmoins que je visitai, si elle n'était plus aussi splendide qu’elle avait dû l'être, ne manquait pas encore d'intérêt. Outre un concours de labourage entre vingt charrues attelées de bœufs, il y eut différentes luttes de force entre les animaux de trait, qui, avec des charrettes pesamment chargées, gravirent une raide colline. Les parcs nombreux où étaient enfermés les bestiaux, tels que cochons, chèvres, moutons, etc., offraient aussi un intéressant spectacle pour la variété des races et pour le bon état des sujets. Enfin les marchandises de fabrication dômes ique, qui ine parurent d’excellente qualité, indiquèrent chez les simples habitants de la campagne une rare industrie.

Le 20, de bonne heure, un de mes amis les plus zélés vint nous prendre pour nous mener examiner quelques-unes des écoles de Boston. Nous ne pûmes les visiter toutes, par une raison qui , je pense, semblera valable quand j’aurai dit que le nombre de ces établissements n’est pas moindre de deux cent cinquante pour cette seule ville, qui pourtant ne compte au plus que cinquante mille âmes de population. Dans la plupart des Etats de l'Union américaine, les plus grands soins sont donnés à l'instruction élémentaire ; et dans le Massachusetts en particulier, une multitude d’écoles publiques est entretenue au moyen d’une taxe spéciale qui s’élève, je crois, à 3 dollars et demi pour 1,000 dollars de revenu. Ainsi tout le monde est libre de profiter du bienfait de ces institutions. Le pauvré y envoie ses enfants recevoir presque gratis le degré le plus essentiel de 1 éducation. Le riche, il est vrai, y peut aussi envoyer les siens sans payer plus cher ; mais, comme on doit naturellement le supposer, la plupart des gens préfèrent placer leurs fils ou filles dans des pensionnats d’élite où le prix de l’enseignement est plus ou moins élevé.

Les Bostonniens sont extrêmement fiers, et peut-être à juste titre, de leur système d’instruction publique. Lorsque j’osai cependant donner à entendre que , suivant moi, il sentait un peu trop la charité, on me dit que l’éducation , regardée en Amérique comme essentielle au maintien de la forme républicaine du gouvernement, méritait aussi bien d’être aux frais de la nation, que la justice et la police, dont chacun recueille les avantages. Les frais des écoles et de beaucoup d’autres institutions ne sont guère sup-

Ïiorlés que par les riches : « 11 n’y a donc pas, disent es défenseurs du système, plus de honte pour un pauvre à taire élever ses enfants gratis, qu’à profiter, sans qu’il lui en coûte davantage, de la protection qu’il trouve, dans les juges, ou dans les magistrats chargés de veiller à la sûreté de sa personne et de ses biens. » Nous passerons, si l’on veut, condamnation sur ce point ; mais il en est d’autres plus graves. Les Américains écrivent partout et disent sans cesse que l’éducation reçoit chez eux les plus vastes développements dont elle soit susceptible. On est donc tenté, au premier abord, de croire qu’ils secondent merveilleusement la marche de l’intell'gence; mais on découvre bientôt que les paroles ne sont pas des faits. Il y a sans doute dans ce pays un désir général que personne de la génération qui s'élève , quelle que soit sa classe , n’ignore les éléments de la science : ainsi sur cent individus qui parviennent àl’âge de quinze ans, vous n’en trouverez peut-être aujourd’hui qu’un seul qui ne sache pas parfaitement lire et écrire. C’est à coup sûr un résultat dont les Américains, ont droit de s’enorgueillir; mais, j’oserai le dire, beaucoup s’en faut qu’il remplisse lidée que nous attachons, nous autres européens, au mot éducation. Ce serait une grave erreur, de croire que, parce qu’il existe en Amérique un nombre prodigieux d’écoles, de collèges et d'universités, parce que de vasics sommes sont dépensées par les gouvernements des divers Etats pour l’instruction, il doive nécessairement être répandu, parmi les Américains, une masse énorme de ces connaissances

qu’on enseigne d’ordinaire dans les établissements qui en Europe, portent les mêmes noms. J'entends surtout parler ici des éludes cla-siques, qui en effet sont si négligées dans toute l’étendue du pays, qu'on n’en rencontre guère de trace que dans les prospectus des pensionnats et dans les programmes imprimés des cours.

Ce n’est faute ni de talent ni de zèle de la part des professeurs; mais, à ce qu’il paraît, ni les systèmes plus ou moins sévères de discipline, ni les amendes, ni les punitions, ni l'aiguillon des récompenses, ni l’autorité du gouvernement , ni celle des parents, rien enfin ne peut retenir assez longtemps sur le banc des classes pour qu’ils y acquièrent ce qu’on appellerait en Europe une teinte passable des connaissances classiques^ ni même pour qu’on leur inspire grand goût de. belles-lettres, anciennes ou modernes, moins encore, par conséquent, pour qu’on les introduise dans les régions plus difficiles d’aucune science abstraite. La raison de cette impatience qu’ont les jeunes gens d’abréger leurs études gît dans l’état actuel de la société américaine. Tout dans ce pays semble être, d’une part, en arrière de cinquante ans, mais de l’autre, se hâter de reprendre le pas avec le siècle. Chaque chose, chaque individu est donc en mouvement, et le champ est si vaste, si fertile, qu’aucun homme, peu importe son âge, s’il possède la moindre étincelle d’énergie, ne peut faillir à tirer de ce sol vierge une moisson abondante, ou telle, du moins, qu’il en vive lui et sa famille. Ainsi la grande loi de notre nature : « Croissez et multipliez, » ne rencontrant nul obstacle à sa mise en pratique, emporte tout devant elle, étude, science, beaux-arts, littérature, goût, raffinement de luxe, dans un grand déluge de population. Ceci n’est pas une métaphore, mais l’exacte vérité. Un gamin, entré à peine dans sa dixième année , qui, autour de lui , n’entend parler que d'indépendance et ne voit que licence effrénée, ne tarde pas à devenir trop turbulent pour la maison paternelle, et est bientôt envoyé à l’école. Là, non-seulement il ne reste pas lui-même en repos, mais encore il empêche ses condisciples d'y rester, car il tourmente ses parents jusqu’à ce qu’il obtienne d’eux d'aller au collège. Ce point gagné, il vise à parcourir le plus vite possible les différentes classes d’obligation, à subir son examen et à prendre ses grades, pour ensuite être libre de suivre la même roule que ses prédécesseurs, de décamper vers les fertiles régions soit de l’ouest, soit du sud, où, quoi qui lui arrive et vers quelque genre d'industrie que ses goûts ou ses talents le poussent, il est sûr de pouvoir nourrir une femme et des enfants.

Tel est le mal commun à tous les Etats de l’Union, et les indigènes vous disent que moyen n’est pas d’y remédier. Que répondre en effet à un garçon de seize ans, qui demande à se précipiter dans la vaste et tentante carrière ouverte devant lui? Il est certain que ses efforts seront couronnés de succès, certain que, s’il se marie demain avec un dollar à peine dans sa poche, il pourra élever une demi-douzaine d enfants en un pareil nombre d’années, et les maintenir dans l’abondance jusqu'à ce qu’il gagnent eux-mêmes leur vie. Peu lui importent donc et le grec, et le latin, et le calcul différentiel, lorsque son seul but est de reculer la limite du désert et de peupler la solitude où il s'établit. Peu lui importent aussi les beaux-arts pour mener son troupeau de nègres, pour diriger une plantation de riz ou de côlon. Qu’il sache lire et écrire, c’est tout ce dont il a besoin. Je ne prétends pas dire que là doive toujours se borner l’enseignement; car l’Eglise, la médecine, le barreau sont des professions qui, sans contredit, nécessitent de longues éludes. Eh bien ! en Amérique, les jeunes gens mêmes qui se proposent de les embrasser, on a les plus grandes peines à les faire rester une longueur de temps suffisante dans les collèges. Pour y parvenir on a essayé de tous les moyens imaginables : on a rendu les examens plus sévères, on a doublé la durée des cours, on a exigé des

BASIL HALL

Chuto du Niagara.

connaissances plus nombreuses, mais inutilement: rien ne saurait les retenir. Des membres du clergé, des médecins, des avocats sont souvent convenus avec moi du vice de leur éducation ; mais ils ajoutaient, ce qui est assez juste, qu’on ne peut exiger de personne qu'il reste en arrière pendant que tout le monde marche. Ainsi, beaucoup de gens sont jetés dans la vie active bien avant l’époque où sans doute ils auraient désiré y entrer, si la situation de la société était différente, c’est-à-dire si on exigeait plus de savoir, plus d’acquit. Car on ne manque, en Amérique, ni de capacité ni de désir d'apprendre, mais le haut mérite n’.y trouve jamais sa rémunération. Toutes ces vérités, il n’est pas d’usage de les dire en public, comme on pense bien : au contraire , nul orateur , nul écrivain qui ne crie qu’un tel étal de choses est le comble de la perfection.

Départ de Boston. Route de Providence à Hartford. Etablissements publics de cette ville. New-Haven. Retour à

New -York.

Le 23 octobre, après y avoir séjourné trois semaines, nous quittâmes Boston, en hantés de la ville et des habitants, très flattés surtout de l'accueil que nous avions reçu. La mode y est, de même, à vrai dire, que dans toute l’étendue des Etats-Unis, de se mettre

en pension , et nous eûmes le bonheur de trouver la plus agréable compagnie dans les hôtes de la maison vers laquelle nous conduisit le hasard. Les manières froides et cérémonieuses que je me suis plaint d'avoir trouvées en beaucoup d’autres lieux disparurent dans la capitale du Mas-achu-etts , et furent remplacées par la bienveillance la plus chaude et la plus familière. 11 n’y avait pas jusqu'à notre'petite fille qui ne fût ellemême l’objet de mille attentions. Souvent les graves Américains avec qui nous logions se déridaient en sa faveur. Un jour, comme je me rendais vers la salle à manger, j’entendis du vestibule la jeunevoyagemepou ser des cris dejoie, et je trouvaique les convives, après lui avoir permis de monter sur la table, la laissaient y courir d'un bout à l’autre. Chacun d’eux avait un cigarre à la bouche, et bombardait au pas-age, avec de la fumée, l’enfant qui n'en riait que plus fort. J’eus avec le Bostonniens de chaudes discussions sur mille et mille sujets; cependant je leur dois laju-ticede dire que j’ai peu rencontré de gens plus doux et doués d’un meilleur naturel; car quoique jamais je ne leur déguisa-se mes opinions au risque de les blesser dans leurs préjugés les plus chers, je ne me rappelle pas que jamai- ils m’aient répondu par un mol impoli. Je n’ai même pas vu, dans tout le cours de mon voyage, un seul Américain se mettre en colère pour quelque raison que ce fût.

HISTOIRE DES VOYAGES

Dans la journée nous atteignîmes Providence, la capitule de l’Etat de fihode-Island ; car nous avions, terme moyen, parcouru sept milles à l’heure , ce qui surpasse de beaucoup la plus grande vites-e dont nous ayons voyagé en Amérique. Le lendemain, pour git= gîier Harlfort dans le Connecticut, ville qui était distante de soixante-deux milles, nous cherchâmes ÿfti* nemenl à louer un extraordinaire. Il talluldonc nous résigner à la malle-poste : ce qui valait encore mieux que les messageries publiques.

Le 25, que nous passâmes tant à Hartford qu’aux environs, nous vNÜAmes trois établissements publics très importants , tous trois lenu« dan- le meilleur ordre et dirigés d’après les plus sages systèmes. Ce sont la prison de l’Etat, l’hospice de- sourds et muets, et l’hôpital des fous. Ces institutions , qui n’ont peutêtre pas leurs pareillés en Europe , font le plus grand honneur non-seulement à cette partie de l'Union, mais encore au pays tout entier. La pri-on est régie d'après le système pénitentiaire dont j'ai déjà entretenu le lecteur. 11 n'y a\ait été introduit que depui- quatre mois; et cependant, telle e-t la simplicité, tels .‘■ont les bons effets de cette di ciplitie , que tout marchait dès lors avec la plus rare précision. L'asile pour le s sourds et muets a le mérite d'être la première institution de ce genre établie en Amérique. Il est admirablement admini-lré, mais ne pré- ente rien qui néce-site une mention particulière. L'hospice des fous, au contraire- annonce de la part des Américains la plus touchante philanthropie. Le traitement moral et la méthode de la douceur y sont poussés plus loin que nulle part en Europe.

Le 26, nous gagnâmes New-HaVen, qui est encore une ville du continent, ët qu'on regarde, alternativement avec Hartford, comme la Capitale de l'Etat; car, une année, la législature siège dans l une des deux villes, et la suivante, dariê 1 autre. Le moindre des nombreux inconvénients qtil résultent de cet arrangement bizarre n’est pas lé transport annuel de tous les papiers et de toutes les pièces auxquels on doit avoir besoin de recourir pendant la Session. Sur la route, nous visitâmes une institution nouvellement fondée par un simple citoyen dans le but de rivaliser avec la célèbre Ecole militaire de West l'oint Le lendemain nous courûmes les divers établissements dê New-Haven , et nous restâmes longtemps au collège d'Yale, où il m'a semblé qu'on cherchait plus que partout ailleurs à conserveries saines doctrines de J éducation. La durée des études y est plus longue, et les objets d’enseignement m’ont paru mieux choisis. On nous mena ensuite au cimetière, qui est hors de la ville et le plus beau quej’aie vu. Il occupe un champ de vingt acres, tout coupé d’avenües et d’allées d’arbres qui au lieu d’être sablées sont couvertes de gazon. 11 en est de même des espaces intermédiaires, qui sont parsemés des plus jolis monuments de toute taille et de toute forme. L’effet qu'ils produisent est de donner à ce lieu un air de recueillement plutôt que de tristesse. La journéé était assez froide : le soleil cependant, qui brillait avec une sorte d'éclat, égayait les dernières teintes mourantes de l’automne. Ce fut plaisir de grimper au faîte d’une chaîne basaltique qui regarde le sud, et qui est revêtue d’une forêt de jeunes chênes, parmi lesquels le cactus ou poirier épineux poussait avec la plus grande vigueur. On nous montra parmi les rochers une sombre caverne, où trois des juges qui avaient pris part au jugement du roi Charles Ier, et qui, en 1660, après la Restauration , s'étaient réfugiés en Amérique, avaient, dit-on, vécu longtemps pour se soustraire à l’indignation générale

Le 29, repartant de New-Haven par un paquebot à vapeur, nous traversâmes ce qu’on appelle le détroit de Long-Island et 1 étroit passage bien connu qui porte le nom sinistre de Porte d’ Enfer. Mais comme il lit presque noir avant que nous atteignissions New- York, nous fûmes pour la seconde fois privés de la

belle vue que celle noble cité présente du côté de la mer.

Le premier jour du mois à New-York. Esquisse du gouvernement des Etiiti-Uilis Election et devoirs du président. Les Etats-Unis sont Une démocratie plus qu’une république. Diverses influences de l’esprit démocratique sur la société américaine, traces d’un déluge en Amérique.

Le premier de Chaque fnotà pendant toute l’année, le magnifique liâvrê de NeW-York présente un spectacle des plus curieux. C’est la dale fixe à laquelle une multitude de patjuébojs s’élancent de ce grand foyer du commerce américain vers les différentes parties du monde; et comme ils partent à peu près tous ensemble, on imagine combien ce doit être une scène animée. Au Coup précis (le dix heures du matin, un vaste bateau à vapeur, tout chargé de passagers, s’éloigne du quai qui avoisine une jolie promenade publique appelée la liattëHe^ et va les distribuer aux divers paquebots. L’idée tlOUS.vint, le 1er novembre, de monter sur le bateau en question, comme si nous dussions aussi nous embarquer ensuite pour un voyage, mais simplement pour l’accompagner dans ses marches et contre marches , Ct pour voir comment se pratiquaient les choses Quoique l'air fût piquant, la nature était si belle fltte cetle Croisière nous causa le plus grand plaisir. Ët auparavant, à terre, quel tableau I Quelle foule rassemblée sur le rivage ! Des troupes d’amis , pendant qu'ils échangeaient leurs adieux, étaient sans cesse coudoyés par des marchands, des hôteliers, des COCherS de fiacres qui réglaient leurs comptes avec les voyageurs , et par des vendeurs de journaux encore humides qui se faufilaient entre les voitures, les brouettes et les crochets chargés de bagages. A bord, nouveau genre de Confusion. Tous les passagers, au nombre de deux cents pour le moins, étaient chacun accompagnés d'Un tas de caisses, de malles, de -porte- manteaux, de sacs de nuit, de cages à oiseau v. d’étuisd'inslruineii tsde musique, decannes, d’ombrelles et de parapluies. G'êtai nt ensuite les capitaines, c'étaient les munitionnai es de chaque paquebot, les premiers avec leurs monstrueux paquets de lettres t: le bras, les seconds entourés, comme les habi-

tants de l'arche de Noé, de toute espèce d’animaux en vie, de poules, de canards, de pintades, pour ne rien dire des quartiers de bœuf et de mouton, des corbeilles d'œufs, de légumes et de pain, enfin de tout ce qui était nécessaire pour ne pas trop jeûner pendant la route. Parmi les différents groupes, il y eu avait surtout un qui fixa mon attention . C elait une bande de comédiens français, avec leurs bichons, leurs domestiques nègres, leurs casques de carton , leurs épées de bois et leurs costumes tout étincelants d'or et d'argent faux. Puis, de toutes parts, retentissaient cinq langues diverses, les langues française, espagnole, allemande, italienne et anglaise. Ce fut au milieu de ce vacarme que nous atteignîmes successivement deux paquebots pour le Havre , deux pour la Nouvelle-Orléans, et un pour chacune, des destinations que voici : GharlestoxVn, Londres et Liverpool.

La cité de New-York, et môme tout l’Etat qui porte le nom de ce grand port de mer , étaient à celle époque, en novembre 1827, agités par la tempête de l'élection d’un président. Curieux que j’étais de connaître les détails du mécanisme par lequel une opération si grave s’accomplissait aux Etats-Unis, je ne restai pas moins d'un mois entier au centre des intrigues. Mais avant d'exposer au lecteur le résultat de mes remarques, il est indispensable de lui tracer une esquisse du gouvernement américain.

Le pouvoir législatif appartient aux membres d'un congrès qui se compose de deux corps, d’une chambre de représentants et d’un sénat. Les représentants doivent être âgés de vingt-cinq ans accomplis, jouir de-

BASIL HALL

puis plus de sept aus des drpits de citoyen , et avoir leur domicile politique dans l'Etat où ils sont nommes. Ils sont élus pour deux ans par le peuple , car le droit de suffrage est universel ou peu son faut. D'après une loi de mars 1822, le nombre des représentants a élé distribué entre les différents Etats proportionnémont au chiffre de la population que le quatrième recensement fait en 1820 avait donné pour chacun d'eux. Il fui alors fixé qu'il y aurait autant de représentants que chaque Etat renfermerait de fois quarante mille Ames, et il y en eut deux cent treize.

Dans les débats qui eurent lieu lorsqu'on 1789 on rédigea la constitution, il s'éleva une grande difficulté sur le point de savoir quel nombre de membres serait envoyé au congrès, par les Etats qui n'avaient point aboli l'esclavage ; et il fut à la fin décidé, en ce qui concernait l'application du principe, qu’un membre représenterait quarante mille habitants, que cinq esclaves seraient comptés comme trois hommes libres, et telle a toujours été la pratique depuis.

Le recensement de 1820, d'après lequel le nombre des représentants fut fixé à deux cent treize, avait établi que la population totale des Etats-Unis s'élevait à neuf millions six cent trente-huit mille deux cent vingt-six habitants, dont sept millions huit cent soixante-un mille neuf cent trente-cinq blancs, un million cinq cent trente huit mille cent dix-huit esclaves, deux cent trente-trois mille cinq cent cinquantesept noirs libres, et quatre mille six cent seize individus de toute autre sorte non naturalisés.

Le sénat est formé de deux membres par chaque Etat de l'Union, l.es sénateurs sont élus pour six ans par les législatures respectives des Etats. En conséquence il y a dans le congrès quarante-huit sénateurs qui représentent les vingt quatre Etats de la république fédérale. Tous les deux ans, il en sort un tiers des membres, qui peuvent être ou ne pas être réélus. Ainsi, pendant que le chiffre seul de la population, qui est officiellement vérifié une fois tous les dix ans, règle le nombre de membres de la chambre des représentants, celui du sénat ne varie jamais, à moins qu lin nouvel Etat ne soit admis dans l’Union, cas dans lequel deux sénateurs sont ajoutés au congrès, en même temps qu'un membre à la chambre des représentants pour chaque quarante mille nouveaux citoyens. Cette élection des sénateurs par les législatures particulières des Etats est considérée, à ce qu'il paraît, comme une reconnaissance constitutionnelle de l’existence séparée et indépendante de chacun d'eux en qualité de pouvoir souverain.

Ces mots delà constitution fondamentale : « Les sénateurs seront élus par les législatures des Etats » semblent, n'esl-il pas vrai, renfermer un sens très clair. Les Américains ont cependant su leur donner deux interprétations bien différentes. Suivant les uns, le texte signifie que les législatures exerceront le droit qui leur est conféré, d’après la forme rationnelle, légale, ordinaire, c’est à-dire que les deux corps agiront séparément 1 un de l’autre, et que dans cette circonstance comme dans toutes il y en aura un qui pourra défaire ce que l’autre fera. C’est en effet le véritable principe fondamental de tout bon gouvernement qui ne se compose pas uniquement d’un seul corps. Néanmoins l'usage est, dans quelques Etals, d’élire les sénateurs au congrès par un scrutin général, auquel prennent à la fuis part les membres des deux chambres, de sorte que le poids de la moins nombreuse s’évanouit et se perd dans les votes plus nombreux de la branche populaire.

C’est une conséquence inévitable, puisque les législatures des différents Etats pris individuellement sont presque formées sur les mêmes principes et d’après le même modèle que le congrès. Dans cinq Etats, les citoyens représentants sont élus pour deux années, mais dans les dix-neuf autres ils ne le sont que pour une seule. Dans un seul des Etats, les sénateurs siègent pendant cinq ans consécutifs sans qu'aucun

| membre enlre ou sorte. Dans huit, ils sont nommés pour quatre ans, et dans quatre de ceux-là une moitié des membres doit sortir chaque seconde année, tandis que dans les quatre autres il en sort chaque année un quart. Dans quatre Etals, ils sont nommés pour trois ans et se renouvellent annuellement par tiers. Dans deux, ils ne siègent que deux ans. Enfin, dans les neuf autres, leurs élections ne sont qu'annuelles.

Chaque membre du congrès, sénateur aussi bien que représentant, touche pendant la durée des sessions une indemnité quotidienne de huit dollars , environ quarante francs, et pareille somme pour chaque vingt milles de la distance, calculée par la route la plus ordinaire, qui sépare l’endroit de son domicile de celui où siège le congrès. Les membres aussi des législatures de tous les vingt-quatre Klats reçoivent chaque jour une compensation pécuniaire de leur peine et de la perte de leur temps, outre qu'ils sont pareillement défrayés de leur voyage. Dans l’Etat de New-York, l’allocation est de trois dollars par jour, de deux dans celui de New Hampshire.

il n’est pas facile, j’en ai fait l’expérience, de déterminer le nombre exact de tous les législateurs qui, en y comprenant les membres du congrès, sont en session chaque hiver sur toute l’étendue des Etats- Unis; mais d'après des renseignements que je crois avoir puisés aux meilleures sources, leur nombre ne doit guère s'élever à moins de quatre mille, qui presque tous sont chaque année à réélire.

La puissance des membres du congrès s’étend à tout ce qui concerne la nation en général. Ils doivent par tous les moyens possibles pourvoir à la défense commune, au bien commun; et dans ce but, entre autres privilèges spéciaux , ils sont autorisés à établir et à percevoir telle espèce d'impôt qu’il leur plaît, à contracter même des emprunts au nom des Etats ; à fixer les règlements du commerce, soit avec les peuples étrangers, soit entre les différents Etals eux-mêmes , ou avec des Indiens; à déclarer la guerre; à rechercher et à punir les violations du droit des gens; à lever, à entretenir, à diriger des armées et une marine ; à organiser, à armer, à discipliner la milice ; enfin à faire exécuter dans toutes ses parties la constitution. Certains de ces pouvoirs, comme la levée d'impôts, par exemple, sont les mêmes que ceux des législatures dans les différents Etats ; mais, d’ordinaire, l’exercice n’en a rien de commun, parce que si, tendant à un but semblable, ils étaient néanmoins exercés séparément par les Etals, la pratique pourrait en devenir odieuse, troubler l'harmonie et la paix, amener de tristes collisions.

Tous les autres pouvoirs législatifs, qui ne sont pas expressément dévolus au congrès par la constitution, reviennent de droit aux Etats séparés, qui sont chacun regardés comme indépendants des autres, et possèdent le contrôle exclusif de tous les intérêts purement locaux. 11 ne faut pas croire cependant que celte délimitation des pouvoirs soit tellement simple que tout le monde la puisse aisément comprendre, ni tellement agréable aux différentes parties intéressées qu elles s'y conforment tranquillement. Au contraire, d’interminables disputes s’élèvent sans cesse sur des points où les rédacteurs de la constitution se sont donné des peines inouïes pour ne rien laisser obscur.

Le pouvoir exécutif des Etats-Unis est déposé entre les mains d'un président, qui ne reçoit l’autorité que pour l'espace de quatre ans, et qui néanmoins peut être réélu. II doit avoir atteint 1 âge de trente-cinq ans, être citoyen par droit de naissance, ou s’être fait naturaliser comme tel avant le 4 mars 1789, date à laquelle la constitution fut adoptée, et avoir résidé pendant quatorze ans dans le pays. Le mode de sa nomination a élé un des points qui a le plus embarrassé rassemblée constituante. Elle a enfin jugé qu il n’était ni sûr ni prudent de confier au peuple, d'une manière directe ou immédiate, l'élection du président; mais elle a investi de ce pouvoir un petit corps d’é-

HISTOIRE DES VOYAGES

lecteurs qui sont désignés dans chaque Etat, sous le contrôle de la législature-, et pour fermer autant que possible la porte aux manœuvres frauduleuses, à l’intrigue, à la corruption, elle a déclaré que le congrès déterminerait non-seulement l'époque à laquelle les électeurs devraient être choisis, mais encore le jour où ils voteraient, et que le jour de l’élection serait le même pour tous les Etals. Toutes ces précautions néanmoins sont à peu près vaines; car, puisque le choix desdils électeurs est abandonné aux législatures des Etats, et que ces législatures, outre qu’elles sont élues annuellement, le sont par le suffrage universel , la désignation des électeurs qui volent pour la présidence vient, comme on peut le voir, presque aussi directement du peuple que si la constitution la lui avait tout d’abord attribuée.

Voici, au reste, la marche à suivre pour la nomination du président, telle que celle constitution l’indique par 1 article 2 de la section dre : « Chaque Etat désignera, d’après le mode que la législature jugera bon , un nombre d’électeurs égal au nombre total de sénateurs cl d présentants que l’Etat a droit d’en-

voyer au congrès ; mais nul sénateur, nul représentant, nul individu qui occupera dans le gouvernement une place de confiance ou de profit, ne pourra être désigné comme électeur. Les électeurs se réuniront dans leurs Etats respectifs, et voteront au scrutin pour deux personnes, dont une au moins n’habitera pas dans le même Etat qu’eux. Us dresseront une liste de toutes les personnes qui auront obtenu des voles, y mentionneront le nombre de voix données en faveur de chacune d’elles, la signeront, la ratifieront conforme, y apposeront un sceau, et la transmettront au siège du gouvernement des Etats-Unis, à l’adresse du président du sénat. Ce dernier, en présence de ses collègues et aussi des membres de la chambre des représentants, ouvrira tous les certificats, et les voles seront alors comptés. La personne qui aura réuni le plus grand nombre de suffrages sera proclamée président, si ce nombre forme la majorité du nombre total des électeurs désignés. Mais s’il y en a plus d’une qui ait obtenu cette majorité, et qu’elles réunissent un nombre égal de voix, la chambre des représentants devra mut de suite choisir au scrutin l’une d’elles pour président. Si au contraire aucun des candidats ne se trouve avoir réuni la majorité, ladite chambre choisira de même le président parmi les cinq premiers noms en tête de la liste. Mais, pour ce choix, les votes seront recueillis par Etals, la représentation de chaque Etat n’aura qu’un vote, et la majorité de tous les Etats sera nécessaire. En tout cas, après le choix du président, la personne qui aura le plus grand nombre de voix des électeurs sera élue viceprésident. Mais s’il y en a deux ou plus qui aient un nombre égal de voix, le sénat choisira entre elles le vice-président par un scrutin de ballottage. » On a jugé convenable, avant l'élection de 1804, d'amender la disposition relative à la nomination du vice-président, car il pouvait arriver que, sans le vouloir, les électeuis plaçassent dans le fauteuil de la présidence, qui est la plus haute charge des Etats-Unis, une personne qu’ils ne jugeaient digne que de remplir les fonctions de vice-président, fondions qui comparativement n'ont qu’une minime importance. Pour obvier donc à cet inconvénient, il a été introduit dans la loi un amendement, d'après lequel les électeurs dressent deux listes séparées de candidats, dont l’une contient ceux à la présidence, l’autre ceux à la vice-présidence ; de sorte que la chambre des représentants peut, dans son choix du vice-président, suivre la même marche que celle qui est indiquée plus haut pour celui du président.

Le nombre des sénateurs au congrès, comme je l’ai déjà mentionné, est de quarante-huit, c’est-à-dire de deux par chacun des vingt-quatre Etats de l’Union. En 1828, la chambre des représentants contenait deux cent soixante-un membres, ce qui faisait un nombre

total de deux cent soix-ante-une personnes dans le congrès. En conséquence, aux termes de la constitution précitée , c’était alors le nombre des électeurs du président. Si donc un candidat obtenait la majorité ou cent trente-un suffrages, il devait être regardé comme élu, sans plus ample discussion. Mais s’il y avait plus de deux candidats, et qu’aucun neût réuni la moitié plus une des voix, la chambre des représentants devait immédiatement procéder à un scrutin de ballottage entre les premiers noms de la liste. En cette circonstance, les représentants votent non pas individuellement, cas où il y aurait deux cent treize voix, mais par Etals, ce qui réduit les voix à vingt-quatre. Les membres qui représentent chaque Etat respectivement dans la chambre se forment en autant de comités qu’il y a d'Etats, et décident à quel candidat leur Etat donnera son vote. Lorsqu’ils se sont entendus sur ce point, soit à l’unanimité, soit à la majorité, ils déposent un bulletin dans l'urne. Chaque Etat donc, grand ou petit, et quel que soit le nombre de ses représentants, ne peut, en cette occasion, apporter que le, même poids dans la balance. Ainsi le New-York qui, à raison de son immense population, envoie trente-quatre membres .à la chambre des représentants, n'exerce pas plus d’influence par le résultat du scrutin, pour le choix du président, que le New-Jersey qui n’y en envoie que six.

Le cas le plus mémorable où le choix du président ail été dévolu à la chambre des représentants fut lors de l’élection de l’année 1800. L’égalité des votes, entre M. Jefferson et M. Burr, produisit dans la chambre une lutte opiniâtre dont l'histoire américaine a con-? servé le souvenir. L’ouverture des bulletins électoraux eut lieu le 11 février. Après la déclaration que les électeurs n’avaient pas fait de choix, et qu’il apparlenaitaux représentants d’en faire un, ceux-ci se rassemblèrent dans la salle de leurs délibérations, et y admirent les sénateurs, mais comme simples témoins. La chambre avait précédemment adopté pour règles de continuer les tours de scrutin jusqu’à ce qu'ils amenassent un résultat, sans les interrompre par aucune autre affaire; de ne pas s’ajourner, mais de siéger en permanence tant que le choix ne serait pas décidé, et de fermer ses portes au public pendant toute la durée de l’opération. Huit ballottages se succédèrent depuis trois heures du soir jusqu’à minuit, sans décider rien. Les membres se retirèrent alors dans leurs bureaux pour dîner. A trois heures du matin, le 12, se fit le neuvième ballottage, et à midi le vingt-huitième sans plus de succès. La chambre, malgré son règlement, s’ajourna alors au lendemain. Le 13, deux nouveaux tours du scrutin , nouvel ajournement. Le 14, le 15 et le 16, pas encore de conclusion. Enfin le 17, à une heure de relevée, après trente-six ballottages, M. Jefferson fut élu.

Aux élections subséquentes du président, en 1804, 1808, 1816 et 1820, il y eut toujours majorité en faveur d'un des candidats ; mais en 1825 le choix tomba encore au pouvoir de la chambre des représentants, car aucun des quatre candidats n’avait réuni la moitié plus un des suffrages électoraux. Un fait assez curieux, c’est que M. Adams, qui n'en avait obtenu que quatre-vingt-six, fut choisi de préférence au général Jackson, qui en comptait quatre-vingt-dix-neuf. Aussi ai-je entendu dire souvent, quoique la lettre de la loi ne favorise pas cette opinion, que le général, qui avait le plus grand nombre de voles, et qui par conséquent était à rigoureusement parler le candidat du peuple, aurait dû être nommé président par la chambre.

Toutes les élections en Amérique se font au scrutin, et non de vive voix ; mais la méthode d'après laquelle les voles se recueillent diffère beaucoup dans les différents Etals. Sans entrer à ce sujet dans de longs détails, je me contenterai , après avoir dit comment les électeurs choisis pour nommer le président s acquittaient de leur mandat, et comment au besoin les

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représentants achevaient leur besogne, de décrire, par exemple, la manière dont ces électeurs sont eux-mêmes élus. La constitution dit qu’ils seront choisis suivant telles méthodes que les législatures respectives des Etals jugeront convenable d’adopter. Or, les méthodes en usage sont au nombre de trois. La première est que les législatures usent de leur privilège de désigner ces électeurs; la seconde, qu’elles ordonnent qu'ils s lit ut désignés par un scrutin général, et la troisième par districts. La législature de chaque Etat se compose, comme on sait, de deux chambres, d’un sénat et d'une assemblée. Si donc elle préfère retenir la faculté de choisir les électeurs, la question est bientôt décidée; car le parti qui se trouve avoir la majorité prend tous les électeurs entre les gens qui ont sa nuance d’opinion. Les deux autres méthodes ne sont pas si simples, et diffèrent beaucoup entre elles, quoique dans l’une et dans l’autre il y ait droit de suffrage universel pour les citoyens. Doii-on procéder par scrutin général : alors, comme dans toute élection américaine, les amis de chaque candidat à la présidence font imprimer séparément une liste d’autant d’électeurs que l’Etat peut en nommer. Ils répandent ensuite ces deux listes ou bulletins dans toute l'étendue de l'Etat. Au jour de l’élection , les citoyens n’ont plus besoin que de déposer dans l’urne l'un de ces deux bulletins; et si, lors du dépouillement des votes, le nombre des bulletins Jackson, par exemple, dépasse d'un seul celui des bulletins Adams, tous les électeurs de l'Etat devront être pris entre les Jackson-Men , et réciproquement ; car c'est en ce cas la simple majorité d'une voix qui décidé de quel côté se porteront tous les voles lors de l’élection présidentielle. Enfin procède-t-ou d’après la troisième méthode : alors l'Etat est divisé en un certain nombre de districts qui ont chacun pouvoir de nommer un ou plusieurs électeurs. Les amis des divers candidats, qui se trouvent dans ces districts, préparent de même des bulletins imprimés qui, toutefois, ne contiennent plus la liste totale des électeurs, trais seulement le nom ou les noms d’autant de personnes que leur district particulier a droit d’en choisir. Ces bulletins sont ensuite mis eu circulation exclusivement dans ce district. Si , par exemple, un Etat renferme trente de ces circonscriptions électorales, il y aura trente bulletins Jackson , et 'pareil nombre de bulletins Adams qui circuleront dans les différentes parties de l’Etat, chacun contenant un ou plusieurs noms d’elecleurs proposés. Au jour de l’élection, lorsque les bulletins seront comptés dans les trente différents districts, on verra combien d’électeurs sont choisis pour un candidat et#combien pour l’autre. S’il arrive que ces nombres soient égaux, ils se neutralisent, se compensent mutuellement, et la voix de cet Etat devient nulle en ce qui concerne l’ élection du président. Si les nombres au contraire sont inégaux, on retranche !e plus petit du plus grand, et le chiffre de la différence indique la quantité de voix acquises au candidat de la majorité.

Les droits du président, lorsqu’il est enfin élu, sont bientôt énumérés, fl commande en chef les forces de terre et de mer, ainsique la milice des diffé ents Etals, quand elle est convoquée pour le service de l'Union. 11 a le pouvoir de commuer les peines et même de gracier, sauf les cas de haute trahison. « Far et avec l’avis et le consentement du sénat , » il peut conclure des traités; mais le concours des deux tiers des sénateurs présents est nécessaire pour rendre valides les négociations dans lesquelles il entre avec les puissances, étrangères. Rien ne saurait être plus, explicite que la lettre de la constitution sufee point. Cependant la chambre des représentants a quelquefois discuté avec chaleur celte question , et même , un jour , a pris une résolution où il est déclaré que, quand un traité dépendait, pour l’exécution de certains articles, d’un acte du congrès, c’étaitet le droit etle devoirde lachambre des représentants de délibérer sur l’opportunité ou l'inopportunité d’exécuter un traité pareil.

Le président propose, et après avoir consulté le sénat, après avoir obtenu sa sanction , nomme les ambassadeurs, les ministres, les consuls, les juges de la cour suprême et tous les autres fonctionnaires dont le choix n’est pas autrement déterrfiiné par la constitution. Le congrès néanmoins a droit de décider si ces officiers subalternes seront nommés par le président seul, ou par des tribunaux, ou par les chefs des administrations auxquelles ils appartiennent. Cette dépendance du président envers le sénat est regardée par les Américains comme une grande garantie pour leurs libertés.

Le président est tenu de présenter de temps en temps au congrès un rapport sur l’état de l’Union, et de réclamer les mesures qu’il juge nécessaires et utiles. Il peut convoquer les deux chambres dans les occasions ordinaires. 11 est obligé de recevoir les ambassadeurs et autres ministres publics, de commissionner tous les officiers militaires du pays, et de veiller à la fidèle exécution des lois; Le président , le vice-président et tous les autres fonctionnaires civils des Etats- Unis peuvent être accusés par la chambre des représentants; et, s’ils sont reconnus coupables par les deux tiers des membres du sénat, destitués de leurs charges. Ni le président, ni les secrétaires d’Etat, ni aucun autre individu qui accepte une place du gouvernement, ne peuvent siéger dans l’une ou l’autre chambre, tant qu’ils conservent leurs fonctions.

Telle est la structure de la constitution américaine en ce qui concerne les deux branches les plus importantes, le pouvoir législalifct le pouvoir exécutif. Combien de temps résistera-t-elle aux coups que la démocratie cherche sans cesse à lui porter? Nul ne saurait le dire; mais déjà, d’après la rumeur publique , il ne semble nullement improbable que le choix du président doive sous peu être fait par un scrutin général de tous les citpyens de l'Union , sans l’intervention d’aucun corps spécial d’électeurs privilégiés, choisis dans les différents Etats. Cette première victoire rempoitée, la seconde sera d'abréger l’espace de la durée actuelle des fonctions de président et de ne permettre aucune réélection; car ce sont à présent deux projets favoris.

En Amérique , tous les législateurs, soit au congrès soit dans les différents Etals, reçoivent pour dédommagement de leurs peines durant la session une certaine indemnité quotidienne et pécuniaire. Ce fait, on le conçoit, donne une physionomie distincte à ces corps, et réuni à d’autres circonstances très importantes, complète à peu près leur caractère démocratique. Les membres de ces assemblées législatives sont envoyés sur leurs bancs non-seulement pour représenter l’endroit même où ils sont élus, mais encore la loi exige d’eux qu’ils y aient tous résidé une assez longue époque avant l’élection. Us ne peuvent non plus être nommés ailleurs. Ce principe est un des plus destructeurs qui se puisse imaginer de la vraie indépendance, car il force les représentants à ne s’occuper que d’objets purement locaux, sans y être tenus par la loi : ils négligent d’envisager les intérêts généraux pour veiller avec amour à ceux de leurs commettants en particulier. Si donc il se rencontre un homme de vues assez larges pour, en considération du bien commun, s'opposer à ce qu’on favorise les individus, il sera certainement remercié aux premières élections, qui, comme on sait, rie se font famais attendre longtemps, et sont une espèce d’épouvantail dont les électeurs menacent sans cesse leurs élus. Ainsi la doctrine, que la volonté des commettants doit guider la conduite des personnes envoyées aux législatures, est universellement mise en pratique; et dès lors les mandataires ne sont que des pantins dont les mandants tiennent les fils. Un autre inconvénient de la trop courte durée des pouvoirs, c’est qu’un membre qui toujours est certain ou à peu près, qulesque soient sou zèle et sa conscience, de ne pas rester en fonction au-delà d’une année, sera toujours entraîné, à moins que la nature humaine ne se ressemble pas des deux côtés de l’At-

HISTOIRE DKS VOYAHKS.

lantinue, entraîné, dis-je, irrésistiblement, à user de sa brève autorité pour servir son propre intérêt, ou, ce qui revient au môme, celui de ses parents et de ses a nis , ou encore celui des électeurs de son district, 'cuis tous les cas, le service public n’est jamais qu’une considération secondaire.

(.es membres du congrès sont nommés pour une période deux fois aussi longue que ceux des législatures de chaque Etat, c’est-à-dire pour deux ans. Riais ce n’est pas encore assez pour permettre à un homme d’acquérir une expérience suffisante des affaires publiques ou de montrer des talents qui lui gagneront la confiance durable de ses commettants; car la plupart des législateurs n’occupent leur poste que pendant une seule session.

Un des efl’elsdeladémocratie,dansla vie tant publique que privée (car, dansles Etats démocratiques, la première doit lorcément se mêler sans cesse à la seconde) est, sans contredit, de rétrécir le cercle où se développent les facultés intellectuelles, et, en diminuant le besoin des raffinements de tout genre, d'en diminuer la production. Aussi n’y a-t-il pas en Amérique, du moins que je sache , des gens à citer. Demandez aux Américains où sont leurs grands hommes, leurs graves autorités : toujours ils vous renverront aux héros de la révolution, à Washington, à Franklin, à Jefferson. 11 en est presque de même en littérature, en sciences, en beaux-arts.

Puis, il faut y songer, presque tout le monde dans ce pays s'occupe à gagner de l’argent , presque personne ne fait son occupation exclusive d’en dépenser. Effectivement, toutes, ou du moins à peu près, toutes les richesses sont encore entre les mains des personnes qui les ont elles-mêmes amassées. Or, en premier lieu , l’habitude de gagner de l’argent et celle de le dépenser sont, comme on sait, absolument contraires l’une à l’autre; car, tant qu’on gagne, oit remet toujours à trop tard le temps d’en jouir; et , en second lieu, l’art de la dépense est partout, mais principalement aux Etats-Unis, plus difficile que celui du gain. En voici la cause : c’e.^t que les riches, qui ont toute la bonne volonté nécessaire pour user largement de leur fortune, n’en trouvent pas l’occasion. Ils n’ont pu encore devenir très nombreux, et, par conséquent, ne voient guère, dans leur entourage, de gens qui sympathisent avec leurs goûts de luxe, ou qu’ils puissent prendre pour modèle. Où, quand, avec qui dépenserontils? Quels rivaux auront-ils à craindre pour leurs équipages, pour leurs chevaux, pour leurs hôtels? Et de quels yeux seront-ils regardés par la grande masse de tout le peuple, qui ne songe à rien moins qu’à se divertir?

Long-Island, comme on le verra si on veut jeter un coup d’œil sur la carte, repose à peu de distance du continent et lui est presque parallèle, se prolongeant de l’est à l’ouest. Celte île, qui a cent milles de long et dix ou douze de large , est composée d'un bout à l’autre d’une masse de matière diluvienne, c’est-à-dire d’argile, de sable, de gravier et d’infinies myriades de blocs de toutes sortes de pierres entassées pêle-mêle dans le désordre le plus pittoresque. L’explication la plus simple qu’on puisse donner de la formation de celle île intéressante est d’admettre qu’elle provient du dépôt qu’ont fait, à la place où on la voit, les balayures que l’immense cours d’eau en question avait prises aux contrées qu’il avait parcourues. Tout le temps que ce torrent, qui; sans doute, avait plusieurs centaines de pieds de profondeur, roulait sur la terre ferme, sa rapidité devait être assez grande pour qu’il entraînât avec lui une agglomération considérable de matériaux , dont le frottement a nivelé et en quelque sorte poli, telle que nous la voyons maintenant, la surface des régions submergées. Riais quand celle terrible masse mouvante , moitié liquide, moitié solide, atteignait la mer, l’eau d'elle-même se répandait de toutes parts, et le moteur impétueux se trouvant par celte raison cesser presque aussitôt d’agir, les matières

pesantes ont dû tomber à fond. De leur entassement successif s’est formée Long-lsjand, comme un banc ou une barre se forme à l'embouchure d’une rivière. Seulement, dans ce cas , il est d'autant plus gigantesque , qu’un tel torrent passager et diluvien peut être imaginé incomparablement plus grand qu’aucun des fleuves permanents du globe.

Route de New-York à Philadelphie. Institution de cette

ville. De la librairie en Amérique. Tombe de Franklin

Le 28 novembre, à midi, nous quittâmes New-York sur un des magnifiques et commodes bateaux à vapeur du pays, et nous traversâmes le havre dans une direction presque méridionale. Nous voulions gagner Philadelphie ; mais un coup d’œil jeté sur la carte montrera que, à moins de faire un grand détour, il est impossible d’accomplir tout le trajet par eau. Les paquebots remontent donc aussi loin qu’ils peuvent une petite rivière qu’on appelle le Rariton. Les passagers débarquent alors, et franchissent dans les diligences l’espace étroit qui s’étend jusqu’au bord de la Delaware. Là, s'embarquant de nouveau et favorisés par le courant, iis atteignent bientôt Philadelphie. Celte noble cité s’élève sur la rive droite de ce superbe estuaire , à l'extrémité de la pointe de terre basse qui est comprise entre le fieuve ci-dessus mentionné et le Schuyikiil, à peu de distance de l’embouchure Un tel triangle formé par deux cours d’eau est admirablement propre au site d’une grande ville. Parmi les nations de lOrient un pareil lieu est toujours regardé comme sacré, et prend le nomd eSunqurn ; mais, dans l’ouest, où les manières et les coutumes sonlaussi différentes de celles de l’Inde que les longitudes, ces sortes de deltas ne sont prisés que parce qu’ils offrent à la fois des. facilités pour les rapports commerciaux avec l’intérieur et une communication avec la mer.

La surface de l’eau dans le hâvre, ou, mieux, dans la baie de New-York, que nous parcourûmes pendant la première partie de notre voyage, était aussi unie qu’un miroir. Il n’y avait pas le moindre vent, et l'air, quoique froid, ne l'était pas assez pour que nous ne pussions rester dehors. Aussi restâmes-nous sur le pont toute ia matinée, tant était pittoresque le spectacle que nous offrait celle navigation intérieure entre Slalen-Islarici à notre gauche et les côtes du New-Jersey à droite. Après que nous fûmes entrés dans le Rariton, notre route décrivit de fortes et nombreuses sinuosités à travers des oseraies et des marécages salés, tout remplis de meules de foin. Certaines parties de la rivière étaient couvertes d’une mince couche de giace, mais brisée en beaucoup d’endroits, tandis que, sur d’autres points, nous pouvions découvrir des myriades de cristaux qui commençaient à se former à la surface.

En dépit de tous les principes d’égalité qui régnent aux Etats-Unis, il y a dans les grands paquebots des places privilégiées où les divers voyageurs n’ont accès que pour leur argent. Une barrière de cette nature serait même inutile pour empêcher la confusion, si le voyage devait d'un bout à l'autre s’accomplir par eau; car toujours, lorsque c’est au choix des personnes, celles qui se ressemblent, dit le proverbe, s’assemblent. Mais aux endroits où les bateaux s’arrêtent, et quand une douzaine ou deux de voitures s’élancent vers ia rive, pouvant chacune contenir dix passagers, il pourrait bien arriver que toute distinction de rang devînt nulle, si i on ne prenait des mesures pour conserver quelque classification parjni la compagnie. C’est pourquoi le capitaine, pendant la traversée, prend ia liste de son monde, se promène dans les diverses parties de son bâtiment, et lâche de présumer d’après l’apparence des individus quels sont ceux qui vraisemblablement pourront èire charmés de se trouver ensemble dans les voitures. Il indique alors aux différentes gens les numéros de celles où ils devront monter après le débarquement, et ainsi prévenu, vous montrez vos efi’ets à un homme

BASIL HALL

de l'équipage, qui avec de la craie y trace le numéro de votre voiture. Par ce moyen, on est sur que les malles, les caisses, tous les bagages en lin ne quitteront pas leurs propriétaires, qui, de fuit, ne soûl guère traités autrement que s’ils étaient eux-mômes des porte-manteaux, et qui se trouvent passer du paquebot dans une diligence et de la diligence dans un autre paquebot, sans presque avoir à s'inquiéter de rien.

Le 30, nous atteignîmes Philadelphie, et dès le soir du jour suivant, 1er décembre, j’acceptai la proposition qui me fut faite d’assister à une causerie entre les gens de lettres et de science les plus distingués de la ville. Ces assemblées, qu’on appelle des réunions à la II rslar, du nom de leur fondateur qui était un célèbre médecin, se tiennent une fois la semaine chez les différents memb: es. lour-à-tour. Le rôle d'un voyageur en pareille circonstance, d'un Anglais surtout, est curieux, mais non facileàjouer;car,quoiquecesmessieurs soientremplisd’allontion eld’obligeance, unélrangera, de leur part, un feu roulant de questions à soutenir, et pour y répondre avec sincérité , sans toutefois manquer en rien aux règles de la politesse, il lui faudrait souvent plus d’adresse que la nature ne lui en a départi. Quant à moi, du moins, je fus sans cesse étonné de l’inquiétude avec laquelle on me demandait mon opinion sur une foule de sujets insignifiants. Ce qui encore m’amusait beaucoup, c’était de remarquer, lorsque j’étais assis dans un cercle de Philadelplnens, et qu’un d’eux s’emparait de la parole pour me prouver la supériorité des Etats-Unis sur le resie du monde, avec quelle promptitude lés autres, comme des picadores espagnols dafis un combat de taureau, s’empressaient de lancer un trait dans l’argumentation dès que le moindre point leur en paraissait faible. D’ordinaire encorele meilleur raisonnement leur semblait ne plus rien valoir du tout, à l’instant où ils s’apercevaient que le moindre petit détail n’avait pas été mis à ma connaissance, quoique, quand cette légère omission était réparée, l’argument original demeurât aussi fort, et souven t plus fort qu’auparavant. A parler en général, je puis dire que, dans toute l’ Amérique, on croit avoir suffisamment répondu aux objections que soulève un étranger, quelle que soit la nature de l’entretien, lorsqu’on lui a montré, ce qui est presque toujours possible, que la plus mince particularité avait été passée sous silence. Aussi la plupart des conversations ressemblent-elles à des chamailleries d’avocats, plutôt qu’à des discussions qui aient pour unique but la découverte de la vérité.

Le commerce de la librairie en Amérique ne ressemble guère à celui du même genre en Europe, surtout en France, en Angleterre, en Allemagne. Par exemple, le libraire qui édite un livre est presque le seul qui le débite, n’accordant pas à ses confrères de remise qui leur permette de le débiter avec profit. Jamais les uns, par conséquent, ne cherchent ni ne reçoivent de souscriptions pour les autres. Puis, comme d’une part il n’y a que très peu d’auteurs nationaux, connue de l’autre les auteurs etrangers, à moins de résider aux Etats- Unis, n’ont aucun droit à réclamer sur la vente de leurs ouvrages, la presse travaille beaucoup plus pour réimprimer d’anciens livres que pour en publier de nouveaux. Enfin le nombre des exemplaires qu'ils vendront est le seul point que les imprimeurs semblent considérer, et le succès de leurs entreprises ne reposant jamais que sur le bon marché, la concurrence ne tend d’ordinaire qu’à rabaissement des prix. C’est une explication suffisante de 1 alf ceux papier, des misérables caractères eL de 1 ignoble teliure qui enlaidissent presque tous les livres réimprimés dans ce pays. A dire vrai, ils remplissent parfaitement l’usage qu’un leur destine: on les lit, puis on les jette de côté ; ou, si on les conserve quelque temps, ils finissent toujours par s’en aller en pièces, llormisdans les grandes villes, dans les hôtels des riches ou dans les institutions publiques, on ne voit nulle part rien qui ressemble à une bibliothèque. Sans doute il règne dans toute l’Amérique une rage de lecture pour tous les ouvrages d’un genre léger,

pour les romans, par exemple ; mais vous n’y rencontrez pas, que je sache, le bibliophiles, pas môme de gens à qui 1 idée vienne de réunir un petit choix de leurs auteurs favo is, pour dans la circonstance les avoir sous la main. Le fait est que la disposition de la plus grande partie des habitants à toujours être par monts et par vaux, leurs occupations qui ne sont presque jamais sédentaires, leurs habitudes de vie qui n’ont rien de calme ni de repos.é, et diverses antres causes, tant domestiques que politiques, les mettent dans l'impossibilité de former des collections de livres. A quelque motif qu’il faillp attribuer cette indifférence, peu de personnes paraissent même s’en soucier: un ouvrage se lit une fois, et c’est tout. La publication d’un livre ne dure jamais plusieurs mois, encore moins plusieurs annqes comme chez nous, mais au plus quelques semaines Seulement. Aussi l’imprimeur le plus expéditif et le plus ingénieux à trouver moyen de bai-ser ses prix, encaisse-t-il les plus vastes bénéfices pendant que la curiosité publique est en haleine.

Mais si le nombre des bibliothèques particulières est petit, en revanche celui des bibliothèques publiques est considérable. En 1824, Philadelphie n'en comptait pas moinsdeseizequi renfermaient un lotaldesoixanle-cinq milje volumes. La plus remarquable est sans contredit celle de la Société Philosophique américaine de cette ville. On y trouve la collection la 'plus complète qui existe des mémoires et publications de toutes les sociétés savantes du vieux monde. Cette bibliothèque judicieusement choisie contient en outre dans une salle particulière les catalogues exacts de toutes les autres bibliothèques d’Amérique; et ils sont rangés si méthodiquement, qu’en peu de minutes on peut savoir si tel livre se trouve ou ne se trouve pas dans le pays. Ce curieux expédient compense jusqu’à un certain point, pour quiconque s’occupe des lettres ou des sciences, le peu d’étendue de la plupart de ces établissements, en les mettant à même de connaître au juste les richesses de toute la contrée.

Outre la Société Philosophique, Philadelphie a plusieurs autres corps savants, dont je dois dire que j'ai peu vu ailleurs d’institutions pareilles, enflammées d’un désir plus sincère d'augmenter le domaine de la science par amour d’elle-même. Les Philadelplnens, à dire vrai, paraissent avoirplusde loisir que les habitants d’aucune aulre cité de l’Union : aussi se livrent-ils aux études scientifiques et littéraires avec plus de persévérance et de succès. Cette circonstance donne dans cette ville au tour des pensées et des conversations un caractère si particulier, qu’il en distingue les citoyens de ceux du reste de l’Amérique.

On a dit que Philadelphie a Pair quaker. Cette ville est effectivement fort remarquable par la régularité et la propreté qui distinguent Ja secte de ce nom. Mais ce n’est pas tout: elle possède aussi beaucoup de beautés, de même qu il nous arrive souvent de découvrir une très jolie figure sous un très grave bonnet. Elle est située dans un vallon ; mais telle est la variété de ses maisons, de ses églises et de ses autres édifices publics, qu’elle ne manque pas encore d’intérêt. Philadelphie, d’après le plan, ou, si on aime mieux, sur le papier, s’étend de la rive droite de la Delaware à la rive gauche du Schuylkill; mais à l’époque de mon voyage, le côté oriental, ou de la Delaware, était seul bâti, i es principales rues, qui sont perpendiculairesaux deux rivières, portent des noms d’arbres. Ainsi, il y a la rue du Châtaignier, la rue du Noyer, là rue du Pin , la rue de la Vigne. La seule exception qu’on ait faite à cette règle l’a été en faveur de la magnifique avenue pavée qui s’appelle Market Street, ou Higli-Sireet, rue du Marché, ou Grande-Rue. Les autres rues, qui coupent les premières à angles droits, sont désignées par les numéros 1, 2, 3, 4, etc., qui déjà vont à quatorze, et qui continueront je présume jusqu à ce que la ville atteigne le Schuylkill.

Le 13, nous fîmes un pèlerinage à la tombe de Franklin. C’est simplement une large dalle de marbre, po-

HISTOIRE DES VOYAGES

Albany.

sée à plat sur la terre, sans autre inscription que côs mois : Benjamin et Dérora Franklin. 1790.

Route de Philadelphie à Baltimore. Cette ville. Système judiciaire des Etats-Unis.

Le 19 décembre nous quittâmes Philadelphie pour gagner Baltimore, et nous descendîmes la Delatvare sur un rapide paquebot à vapeur qui, malgré de fré quentes haltes, quoique nous eussions la marée tou tà-fait contraire, ne parcourut pas moins de dix milles à l’heure. Les rives du fleuve sont extrêmement basses tout le long du chemin, jusqu'à Newcastle, petite ville à quarante milles au-dessous de Philadelphie ; et comme la nature était alors revêtue de son manteau d'hiver, le paysage avait l’air froid et triste. Avant d'atteindre le quai, le capitaine, suivant l'usage, divisa ses passagers en escouades dedix personnes, dont neuf devaient trouver place dans l’intérieur des messageries, et la dixième partager le siège du cocher. Mais nous étions si nombreux à bord, que les diligences du service ordinaire ne purent contenirtoul le mondeet que lesen (repreneurs furent obligés d'envoyer aux alentours chercher des chevaux. Celte opération nous retarda un peu, tandis que la rue du village se remplissait insensiblement du nombre nécessaire de voitures. On n'en laissa par-

tir aucune avant qu'elles eussent toutes reçu leur chargement complet de bagages et de voyageurs, ce qui nécessita de la part de ces derniers la plus admirable complaisance. Certes, le calme philosophique avec lequel ils se soumirent au péril de verser, tant on les entassait les uns sur les autres, est le courage le plus digne d'éloge que j’aie jamais vu en voyage. A peine prononçaient-ils le moindre mot: ils étaient, enfin, aussi doux, aussi insouciants que des moulons. Au bout d’environ trois quarts d’heure, quand toutes les diligences furent prêtes, le numéro 1 se mit en marche, le numéro 2 suivit, et ainsi des autres: vous auriez dit une caravane qui allait ïraverser un désert. Comme on nous avait sans cesse répété que cette partie de la route était lapins détestable des Etats-Unis, nous comptions sur une quantité plus qu’ordinaire de cahots et de secousses, mais nous fûmes agréablement désappointés; car, si la route n’était pas excellente, nous en avions parcouru de pires, et plût à Dieu que, par la suite, elle eût toujours été aussi bonne!

Nous parvînmes, longtemps après la nuit close, à Frenchtown, ville située sur le bord gauche de l’Elk. C’est une petite rivière qui se jette dans le Chesapeake, le plus vaste de tous ct*s immenses estuaires ou baies qui caractérisent les côtes de 1 Amérique. Nous pûmes reconnaître au grouillement de l’eau dans la chaudière de la machine à vapeur du paquebot qui nous atten-

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