‹ Voyages en AmériqueChapitre 18 sur 65 · HA SU, HA U · texte numérisé non relu

HA SU, HA U

La route traversa une épaisse forêt dont était revêtu un terrain marécageux.

dai I , et dans la haute colonne d'étincelles que le feu de bois des fourneaux lançaitdans les airs, que tout était prêt pour noire départ immédiat. Nos voilures se rangèrent sur le quai au milieu d'une mer de boue, à travers laquelle il nous fallut nous frayer de notre mieux un passage jusqu’à la chaloupe. Nous n’aurions évité, certes, ni de nous mouiller ni de nous salir les pieds, si nous n’eussions recouru à une admirable espèce de chaussons, très porlée en Amérique, entièrement faite de gomme élastique, et sans couture. C’est en ce genre ce qu’on a jamais imaginé de mieux. Ces chaussures de dessus, qui se confectionnent sur la cèle septentrionale de l'Amcrique du Sud, sont aussi légères que commodes au pied, en même temps qu’elles sont lout à fait imperméables. On sait du reste qu’elles commencent à s’introduire en Europe.

Lorsque nous eûmes enfin monté à bord, la presse y fut excessive : on avait à peine la place de se retourner ; et quant à des sièges ou des bancs, ils étaient tous occupés par d'heureux voyageurs qui s’éiaienl embarqués avant nous. Dans la cabine, où il faisait u ne chaleur élouffante, on trouvait un bizarre spectacle. Tout à l'entour de l’appartement, sur des canapés, étaient assises les dames, tenant leurs sacs et leurs ridicules sur leurs genoux, et si foulées, si pressées, qu’elles ne pouvaient ni bouger, ni tourner la tête, ni échanger un mot avec leurs voisines, tandis qu’au milieu d'elles re-

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muait, causait, criait une multitude d’hommes A neuf heures, on servit le souper. Comme de coutume, ce repas ne dura qu’un instant, et les tables furent enlevées par trois ou quatre nègres agiles, non pas domestiques, mais esclaves; car nous étions alors entrés dans celle vaste région des Etats-Unis où les travailleurs ne sont pas même libres de nom.

Au souper succéda une scène des plus divertissantes, le tirage au sort des hamacs, car il n’y en avait pas pour plus d’un tiers des passagers. Ce petit nombre fut encore réduit par suite d’un empiétement fait sur le dortoir des messieurs pour agrandir celui des dames. C’est effectivement une règle que nous avons toujours vu observer en Amérique, de ne jamais s’inquiéter du bien être des hommes avant qu’on ait donné à toutes les femmes les plus grandes commodités possibles. Un nombre de billets, égal à celui des seigneurs de la création que renfermait la paquebot, fut mis dans une boîte, et chacun d’eux, en même temps qu'il vint acquitter le prix de son passage , tira une carte. Si la carte ainsi tirée portait un numéro, c’était bon : elle servait de litre à la prise de possession du hamac qui était marqué du chiffre correspondant; mais si elle était blanche, le pauvre voyageur à qui le sort l’envoyait ne pouvait que se coucher sur les armoires, sur les buffets, sur les labiés, ou, comme on dit, chercher la planche la moins dure du pont cl en faire

HISTOIRE DES VOYAGES

son lit. Pendant tout le tirage régna la plus cordiale gaîté ; mais, bien enlendu, on huait sans miséricorde les malheureux qui amenaient les bulletins blancs. J’eus, pour moi, le bonheur d'en amener un noir, et j’étais si las que je ne pus retenir un cri de joie en le voyant. Mais, joie inutile! notre dortoir était tellement infecté de l'odeur du tabac et de l’eau-de-vie, tellement plein de fumée, car il y avait au milieu un gros poêle en fonte tout rouge , surtout tellement bruyant, car les passagers sans hamacs ne cessèrent de remuer et de causer, pour ne rien dire du bruit de la machine et des cris continuels de l'équipage, que je ne fermai pas l’œil de la nuit.

Nous arrivâmes à Baltimore dans la journée du 20, et nous établîmes notre quartier dans un des plus vastes hôtels que j’eusse jamais vus. Nous pûmes y avoir, non pasunesimple chambre à coucher, comme cela nous était arrivé souvent, mais un appartement presque complet. Nous obtînmes aussi, moyennant quelques schellings de plus, la permission de manger seuls, avantage qui ne peut s’acheter en Amérique que rarement, jamais hors des grandes villes, je puis le dire, et là même , d’ordinaire, avec plus de peine que de plaisir. Mais à Baltimore , au prix de sept dollars (une quarantaine de francs par jours), nous n’eûmes à nous plaindre de rien, excepté du service ; encore eût-il été excellent, si Caton, le malheureux nègre qui nous servait, n’avait pas été, nous disait-il , obligé de servir aussi une douzaine d’autres chambrées. Nous n’avions donc qu’une chance sur douze de le voir répondre tout de suite à l’appel de notre sonnette. A Philadelphie (j’aurais dû le mentionner plus haut) notre résidence dans une pension bourgeoise avait été parfaitement agréable à tous égards, sinon qu il fallait prendre ses repas à une table commune et à des heures fixes. On déjeunait à huit heures et demie, on dînait à trois, on prenait le thé à six, et on soupait à neuf ou dix. Il ne nous en avait coûté que cinq dollars par jour, presque un tiers de moins qu’à Baltimore.

Les lettres de recommandation que nous avions apportées pour les principaux habitants de cette ville nous eurent bientôt introduits au sein de la meilleure et de la plus élégante société. Pour ma part , je fus extraordinairement charmé de m’apercevoir que ce n'était pas la coutume des Baltimoriens d’étourdir les oreilles de leurs hôtes à force de louer leurs établissements, leur cité, leur baie, leur liberté, leur intelligence et tout le reste. Au contraire, ils ne se donnaient que des éloges modérés , raisonnables et justes. Je m'estimai aussi fort heureux d’apprendre qu'ils n’avaient guère de curiosités à nous montrer; car, l’avouerai-je? les voyageurs se dégoûtent à la fin comme toutes les autres espèces de gens, et j’étais si complètement rassasié de prisons, d’écoles et d hôpitaux, après tout ce que j’avais vu en ce genre à Boston, à New-York et à Philadelphie, qu’il était en vérité fort agréable de se trouver parmi des gens qui laissaient à leurs institutions le soin de se vanter ellesmêmes, ou qui ne reprochaient pas sans cesse aux étrangers de fermer à aes-ein les yeux sur les beautés de leur ville, lorsque cependant, pour les connaître, ils ne se refusaient à aucune fatigue ni de corps ni d’esprit.

Baltimore, cependant, renfermait à cette époque une des plus grandes merveilles de l’Union , un des hommes les plus remarquables que j’eusse jamais rencontrés, M. Charles Carroll de Uarrollton , vieillard de quatre-vingt un ans; le seuFflui survécût de ces hardis patriotes dont la signature se trouve au bas de la déclaration de l'indépendance américaine. Je lui ai entendu dire que Baltimore, qui compte aujourd’hui soixante dix mille âmes , avait, à sa souvenance, été un hameau de sept maisons. Mais depuis quelques années, par suite d’événements sur lesquels, j’en ai peur, les habitants n’ont aucune influence , cette ville est demeurée stationnaire. Pendant la longue période de guerre qui a désolé l’Europe au xixe siècle, elle a

fleuri , comme quelques autres en Amérique , sous le pavillon neutre. C’était aussi une place de beaucoup plus grande importance avant que le canal de New- York eût monopolisé presque entièrement l’exportation des produits de l’intérieur, dont le port de Baltimore et l’industrie de ses citoyens avaient si longtemps retiré tant de profit. La paix de 1815, qui dès lors a permis d’appliquer à la concurrence commerciale toutes les ressources et continentales et anglaises, a insensiblement diminué la prospérité de Baltimore, de Boston, de Philadelphie et de beaucoup d’autres villes américaines qui ne peuvent pas se vanter de posséder, comme New-York, des avantages locaux tels qu’ils semblent devoir indéfiniment se développer en dépit de toutes circonstances politiques. La principale cause de la décadence , ou du moins de la stagnation de Baltimore, n’est donc pas le changement seul des circonstances qui ont résulté de la paix générale, mais aussi la réunion de plus grandes facilités commerciales qu’on trouve dans les grands ports de New-York et de 1a. Nouvelle-Orléans. Le bâvre de New-York ne cesse jamais , on peut le dire , d’être accessible aux navires de commerce, tandis que le climat est presque toujours salubre. Il correspond encore , pendant une grande partie de l’année, avec les Etas de l’intérieur et les lacs du Canada, par des fleuves et des canaux nombreux qui jusqu’à présent n’ont nulle part de rivaux sur le continent. Dans le sud aussi, la navigation, par le moyen de la vapeur sur le Mississipi, sur l’Ohio, sur le Missouri et sur cinquante autres rivières gigantesques, a rendu les relations avec la Nouvelle-Orléans si promptes et si économiques , que, en dépit de son pernicieux climat, les produits de l'intérieur trouveront sans doute toujours dans cette ville la place de dépôt la plus avantageuse.

Je n’ai pas encore parlé de la plus importante des branches de tout gouvernement, qui est sans contredit le pouvoir judiciaire ; mais je vais réparer ici cette omission. Ainsi qu'on l’a vu, l’administration générale des Etats-Unis, en ce qui concerne les deux autres ( pouvoirs, l’exécutif et le législatif, que le président et le congrès représentent, est tout-à-fait distincte de l’administration particulière des Etats : de même, outre les juridictions respectives, il y a une juridiction commune à toute l’Union, ou fédérale, comme on l’appelle, en un mot une cour suprême, dont le siège, comme celui des deux autres pouvoirs, est la ville de Washington. Elle y tient une session annuelle; et, de plus, ses membres font des tournées dans les Etats pour y juger les causes qui ressortissent à sa seule compétence. Les juges de cetie cour suprême sont nommés par le président et par le sénat : ils gardent leurs charges toute leur vie, à moins qu'ils ne méritent d’être destitués pour cause de prévarication ; mais toujours ne les quittent-ils pas , comme dans plusieurs tribunaux particuliers, lorsqu’ils sont parvenus à un certain âge. Ils reçoivent aussi , pour leurs services, un traitement, ou, selon l’expression d’usage, une indemnité , qu’on ne peut réduire sous aucun prétexte tant qu’ils conservent leurs fonctions.

Ces juges souverains connaissent de toutes les infractions à la constitution, aux lois et aux traités des Etats-Unis; de toutes les contestations légales qui touchent les ambassadeurs , les ministres et les consuls; de tous les différends qui concernent la marine du gouvernement; de tous les procès où l’Union est partie; de tous ceux entre deux Etals ou entre un plus grand nombre; de tous ceux entre un Etat, lorsqu’il est demandeur, et les citoyens d'un autre Etat ou des étrangers; de tous ceux entre des citoyens de différents Etats, entre les citoyens d’un même Etat, entre un Eiat ou les citoyens d’icelui et des puissances étrangères; enfin entre des Américains et des étrangers Tout litige qui ne peut être classé sous aucun des chef- énoncés ci-dessus rentre dans la juridiction des tribunaux de chaque Etat.

La cour suprême se compose d'un président et de

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