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six juges. Kilo lient, comme je l'ai dit, une session annuelle au siège du gouvernement. Kn oulre, I Union est divisée en sept circuits judiciaires : et dans chaque district de ces circuits, un des membres de la cour suprême tient deux fois par an tribunal , assisté du juge particulier de ce môme district. Ces tribunaux inférieurs sont investis de certains pouvoirs analogues à ceux de la cour suprôme de Washington, et ils en exercent quelques uns concurremment avec les cours des divers Ktats , quelques autres par compétence exclusive : par exemple , ils ont seuls le privilège de connaître des* procès entre citoyens dont le point litigieux concerne la marine, et de la validité des saisies faites en haute mer pour contravention aux règlements de douane , de navigation et de commerce qui régissent les Etats-Unis.
La cour suprôme est virtuellement l’interprète de la constitution écrite , puisqu'il elle appartient de décider, en cas de conteste, quel est le véritable sens dè ce document. Besoin n’est pas de dire que d’innombrables disputes se sont élevées , quant à l'étendue de ces pouvoirs, entre les divers Etats et la cour suprôme.
Chaque Etat de l'Union a une administration séparée de la justice, qui se compose d’une cour suprême et de plusieurs tribunaux inférieurs. Dans certains Etals ces tribunaux sont fort nombreux. Four les cours des Etats-Unis, les juges, comme je l'ai mentionné plus haut, sont nommés par le président, sous l’approbation du sénat. Dans les divers Etats, on suit pour leur nomination des méthodes diverses. Ainsi, il y en a quatre où c’est le gouverneur et le conseil qui les nomment, cinq où c’est le gouverneur seul, un où c’est le gouverneur et le sénat, et huit où ils sont élus par la magistrature Dans tous ces dix-huit cas, les juges restent en charge leur vie durant, à moins qu'ils ne déméritent. Dans deux Etats, ils sont élus annuellement par la législature, et dans deux autres pour sept ans. Il y en a un, où le gouverneur les nomme pour ce môme nombre d'années ; il y en a un autre, celui de Géorgie, où c’est la masse des citoyens qui élit les membres de la cour suprême pour trois ans, et, pour une seule année, ceux des tribunaux secondaires. Les juges peuvent, dans la plupart des États, être accusés , juges selon les lois, condamnés et cassés; mais dans quelques-uns ils peuvent être destitués sans procès par le gouverneur ou par une adresse signée des deux tiers de la magistrature. Dans un des Etats, aucun juge ne peut siéger au-delà de soixante ans; dans deux, l’àge de la retraite est soixante-cinq ans ; dans trois, soixante-dix, Dans lesdix-sept autres, l'âge ne devient jamais un motif d'incapacité.
Le mode généralement populaire de ces nominations, joint à d'autres circonstances inhérentes à la nature même d'une démocratie, nuit beaucoup à l’indépendance des tribunaux américains. Un mal non moins grand , je crois , c’est la mise en pratique dans toute l'étendue de l'Union, de ce principe radical « qu’il faut que chacun trouve la justice à sa porte. » De là, une innombrable multitude de tribunaux, et un extrême abaissement des frais de procédure, qui, j'ose le dire, sont de véritables plaies pour le pays. Prenons pour exemple l’Etat de l'ensylvanie, car il est éminemment démocratique, et on l a appelé par excellence la clef de voûte de la république. Eh bien I on y a aboli presque toutes les formalités légales : point de timbre, point de plaidoiries, à proprement parler, de sorte que presque personne n’est assez pauvre *pour ne pas pouvoir intenter des procès. Il en résulte de continuelles chicanes depuis le matin jusqu'au soir. Les hommes de loi, autreconséquence forcée, abondent de toutes parts, et il n’est pas de village renfermant deux ou trois cents âmes, qui ne compte deux ou trois légistes de cette sorte. Nul individu, quelles que soient sa position et sa conduite, n’est à l’abri des assignations : domestiques, laboureurs, tout le monde en un mot, à la première occasion , court chez le premier jurisconsulte ou chez le juge de paix voisin, et fait lancer un
exploit. Dès lors plus de compromis, plus d'arrangement possible : il faut que la loi déci e. La vie des gens qui ont de l’aisance devient fort ennuyeuse; et les pauvres, entraînés par l’espoir du gain , par la contagion de l'esprit chicanier, ou par la vengeance, ne songent guère à employer leur temps 'une manière (pii leur soit plus profitable à eux-mêmes ou à la société; mais généralement ils finissent par perdre et leurs procès et leur chétive fortune. Les honoraires des hommes de loi sont sans doute fixés à bon prix; mais la passion de la chicane, quand on s’y abandonne une fois , vous enserre tellement corps et âme, que ces malheureuses victimes de la justice à bon marché s'arrêtent rarement tant qu'il leur reste encore un dollar.
Il y a appel des cours inférieuresà la cour suprême; et comme dans ce cas, de même que dans tout autre partie de la procédure, les frais sont très minimes, on ne manque presque jamais d’en appeler, pour peu que l'affaire soit importante. La loi oblige le juge à poser au jury toutes les questions que chacune des parties liciiantes peut désirer. Chacune insiste quelquefois pour qu’il en pose vingt ou trente. On appelle alors de certaines réponses; et c'est une source intarissable de délais, de chicanes nouvelles.
La circonstance , déjà mentionnée, que la cour suprême de chaque Etat jouit du privilège de déclarer inconstitutionnels et par conséquent nuis les actes de sa législature particulière, et que la cour suprême des Etats-Unis peut de même invalider ceux non-seulement de la législature d’un Etat, mais encore du congrès ou de Injustice fédérale, est une particularité du système américain tout-à-fait digne d’attention; car c’est, je crois, le seul exemple d’un pays où la justice soit placée au-dessus de chaque autre branche du gouvernement. La cour suprême des Etats-Unis a déjà, dans l'exercice de ses fonctions, invalidé souvent des actes de divers Etats; mais jusqu’à présent elle n’a jamais, que je sache, usé de son droit à l’égard d’aucune mesure émanée du gouvernement général.
Arrivée à Washington, capitale des Etats-Unis Description
de cette ville. Visite au président. Détails sur les discussions du congrès. Vente d’esclaves à l’enchère.
Nous quittâmes Baltimore le 29 décembre, pour nous rendre à Washington. 11 restait encore assez de jour quand nous y arrivâmes, pour que nous pussions faire connaissance avec cette singulière capitale , qui est tellement éparpillée, si l’on peut parler de la sorte, qu’elle n’offre à l’œil presque aucun des aspects ordinaires d’une ville. Cà et là vous apercevez des rangées de bâtiments contigus ; mais les maisons en général sont détachées les unes des autres. Les rues, dans les quartiers où il y a des rues, ont une largeur si démesurée, que le côté de droite , par exemple, ne semble pas avoir le moindre rapport avec celui de gauche. Enfin , à considérer l’ensemble, on dirait , pour me servir de la comparaison pittoresque d’un Américain de mes amis, qu’un immense géant a répandu au hasard sur la terre la boite de joujous d un de ses enfants. Sur le papier, toute celte irrégularité disparaît, et se réduit à de majestueuses avenues, longues d’un mille, qui toutes partent du Capitole, vaste édifice en pierres de taille avantageusement situé sur une éminence , et qui vont aboutir soit à l’hôtel de la Présidence, soit aux divers bureaux de ' l’administration.
Washington repose sur la rive gauche du Potomac, qui peut y recevoir de gros navires , et dans ce qu’on appelle le district de Columbia. C’est une portion du territoire de tous les Etats de l'Union, et qui a été, de commun accord, appropriée à l'emplacement d’une métropole et à la résidence du gouvernement général. Cet espace renferme cent milles carrés , et beaucoup de gens du pays croient qu’il viendra un temps où leur capitale en couvrira la superficie entière \\\.
HISTOIRE DES VOYAGES
hinglon présente de si nombreux attraits aux étrangers, que nous y demeurâmes plus d’un mois. La société y est fort agréable, fort intéressante sous beaucoup de rapports, en ce qu’elle se compose de personnes qui appartiennent à toutes les parties de l’Union, et, puis-je ajouter, à toutes les contrées de l’Europe, car le corps diplomatique forme une certaine masse parmi une population qui ne s’élève encore qu’à douze mille âmes. On nous témoigna la même bienveillance, la même hospitalité que partout ailleurs ; et comme il est d’usage qu’on se réunisse toujours de bonne heure le soir, il nous fut possible d’aller souvent en compagnie sans trop nous fatiguer, quoique la petitesse des appartements rendît quelquefois la chaleur et la foule assez insupportables.
Le l®r janvier 1828, il y eut réception chez le président, et nous fûmes admis au nombre des visiteurs qui allèrent lui porter leurs hommages. Néanmoins c’est au 4 juillet seulement, au grand anniversaire de l’indépendance américaine , que les membres du congrès, la cour suprême , les tribunaux et les autres fonctionnaires publics , sont tenus de se rendre près de lui, et qu’il est lui-même obligé de les recevoir. Au nouvel an , c’est moins affaire de cérémonie que de politesse , c’est moins le chef de la république que l’homme à qui l'on rend visite : aussi jouit-il, comme un simple particulier , du privilège de défendre sa porte aux individus qui ne lui plaisent pas. C’est pourquoi nous trouvâmes chez M. Adams un cercle vraiment choisi. Outre le plaisir que nous eûmes à le voir lui-même , à l’entendre , à lui parler , il nous présenta à beaucoup d’officiers illustres, tant de l’armée que de la marine , et à plusieurs personnes que nous étions curieux de connaître. Il reçut son monde dans deux salons magnifiquement déco’rés, qui communiquaient avec une salle de bal d’une grandeur convenable, mais où je fus surpris de ne voir ni meubles ni tentures d'aucune espèce : non , le plâtre des murs n’était pas même recouvert d’une couche de peinture. Il y avait dans cette pièce une simplicité républicaine poussée à un excès auquel je ne m’attendais pas, après avoir vu dans les salons tant de luxe et d’élégance. Prenant des informations à ce sujet , j’appris que, quoiqu’un congrès eût voté des fonds, une somme de 25,000 dollars , c’est-à-dire plus de 100,000 francs, pour achever la décoration de l’hôtel de la Présidence , le congrès suivant , qui comme de coutume n’était presque composé que de nouveaux membres fraîchement arrivés des bois , demanda à quoi bon servait de tant dépenser l'argent du public, lorsqu’on pouvait aussi bien , sinon mieux , danser dans la pièce vide que si elle était encombrée de meubles. A tout événement, et quelle que soit la cause, le fait annonce un tel degré d’économie , que la plupart des Américains avec qui j’en causai le critiquaient sans hésitation, comme partrop parcimonieux, et, toute chose considérée , comme injure à l’amourpropre national dans un lieu que les étrangers fréquentaient plus qu’aucun autre.
Les journaux, cependant, rendaient si souvent compte de discussions qui avaient lieu au sein du congrès sur l'extravagance avec laquelle le président avait meublé son hôtel, et principalement sur celte circonstance monstrueuse, qu'il avait osé, entre autres meubles, y placer un billard, que je cherchai curieusement des yeux ce terrible engin de vice. Il vous paraît, n’est-ce pas, bien innocent, bien insignifiant? Pourtant il jouait un fameux rôle dans la grande affaire de l’élection présidentielle dont le moment approchait, et qui déjà semblait mettre toutes les têtes sens dessus dessous.
Mon principal motif, en m’arrangeant pour visiter Washington à cette époque, était d'y suivre les débats des deux chambres, dont partout on m’avait vanté l’intérêt. Je me rendis donc presque tous les jours, pendant plus d'un mois, au Capitole, pour assister aux séances, soit du sénat, soit de la chambre des
représentants, soit encore de la cour suprême, qui sont réunis dans le même édifice. C’est un immense et beau bâtiment, quoique, selon certaines personnes, il soit défiguré par trois dômes plats qui le surmontent, et qui ne sont pas en harmonie avec le reste de l’architecture. Pour moi , l’ensemble m'a paru d’un bon effet. Sous le dôme du milieu est un haut vestibule, qu’on appelle la Rotonde , et que décorent des peintures colossales par Trumball , l’artiste le plus célèbre des Etats-Unis. Dans ce vestibule donne un escalier qui mène à la bibliothèque du congrès, qui est disposée avec autant d'ordre que d’élégauce. La pierre dont, la capitale est construite convient merveilleusement à un édifice de ce genre, car elle a un gros grain et une légère nuance de jaune qui n’est nullement désagréable. Mais, par une étrange perversité dégoût, dont je n’ai pu savoir à qui le public était redevable, on a badigeonné de haut en bas ce noble bâtiment! Or comme il est situé sur une éminence , l’effet de la pluie pendant les violentes tempêtes qui soufflent l’hiver, joint aux brûlantes chaleurs de l’été, est d’enlever celle croûte de peinture en un si grand nombre d’endroits , que la pauvre façade présente un aspect tout-à-fait piteux.
La chambre des représentants est une splendide salle semi-circulaire , large de quatre-vingt-seize pieds , et haute de quarante. Autour de la circonférence sont placées quatorze colonnes de marbre qui montent jusqu’à la voûte, et qui toutes sont élégamment attachées au-dessus de la corniche par des draperies de damas rouge. La tribune publique , qui est élevée d’unesvingtaine de pieds au-dessus du plancher de la salle, se prolonge sur tout le demi-cercle derrière ces colonnes. Au centre, en face, est le siège du président . d’où partent comme autant de rayons, de la circonférence, sept passages qui permettent aux représentants de gagner leurs places et de monter ou de descendre lorsqu’ils ont à communiquer les uns avec les autres. Ils sont assis par rangs concentriques, et, bien entendu, tournés vers le président. Chaque membre a un bon et commode fauteuil bien rembourré , outre un pupitre muni de tout ce qu’il faut pour écrire, papier, plumes, encre, et d’un tiroir dont il garde la clef. Le seul inconvénient , mais d’une nature majeure, est que, dans cette salle magnifique, ou, à parler plus proprement, dans cet amphithéâtre, on entend fort mal. Si c’était un théâtre véritable, que les spectateurs fussent placés où les membres le sont, et que les acteurs leur parlassent du corridor ou espace libre qui reste derrière le bureau du président, et qui s’étend tout le long du diamètre du demi-cercle, j’ose dire que le public entendrait fort bien ; car toutes les fois que le président s’adressait à l’assemblée , ses paroles parvenaient très distictement aux oreilles de tous les membres. Au contraire, ceux-ci, comme il n’y a point de tribune, et que chacun parle de sa place, ne se faisaient entendre que difficilement de leurs collègues. Je ne cachai pas à l'un d’eux combien cet inconvénient me paraissait grave. « Que voulez-vous, me répliqua-l-il , on a une fois en Amérique sacrifié l’utilité à la beauté ; mais, convenez-en, ce n’est pas un défaut qu’il faille souvent reprocher aux habitants de ce pays. » La salle d’assemblée du sénat ressemble, pour la forme , à celle des représentants; seulement, comme il ne se compose que de quarante-huit membres, on comprendra qu’elle doit être moins vasle.
La plus parfaite dignité règne toujours dans le congrès. Point d’applaudissements, point de murmures, point de cris d’aucune espèce! On laisse chaque membre parler aussi longtemps qu’il lui plaît, sans l’interrompre. Mais je ne peux dire qu’on l’écoule avec autant d'attention que de patience ; car , outre que la voûte est beaucoup trop sonore, et que la voix se perd dans les intervalles des colonnes , beaucoup d’autres causes produisent au sein de l’assemblée un tumulte continuel , où se noie à peu près tout ce qu’on dit.
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Tant que ce n’est pas un orateur du premier mérite ui lient la parole les membres , au lieu de prêter oreille à son discours, causent les uns avec les autres, font leur correspondance , frappent avec la main sur la page qu'ils viennent d écrire pour en faire tomber la poussière dont ils l'ont saupoudrée , feuillettent et remuent l’innombrable multitude de journaux qui inondent la chambre, ouvrent et ferment avec bruit leurs tiroirs , montent ou descendent les avenues qui divisent les rangées des sièges et donnent , à. chaque pas, des coups de pied dans les rapports de leurs commissions, dans les enveloppes de lettres, et les mille autres chiffons de papier qui jonchent le parquet. Sans cesse on voit cinq ou six jeunes et agiles garçons de salle qui voltigent , distribuant des monceaux d’imprimés, ou portant des billets , soit au président, soit d'un membre à un autre. Toutes les fois que quelqu’un se lève pour parler , et qu’il y a lieu de croire, d'après ses habitudes connues ou sa conviction intérieure, qu’il parlera longuement , un de ces petits Mercures court chercher un verre d’eau qu’il dépose sur le pupitre de l’orateur. Un large passage règne au bas de la colonnade , et entre les colonnes sont d’excellents canapés sur lesquels les membres euxmêmes, ou bien les étrangers à qui le président en accorde la permission , peuvent s’étendre à leur aise. Ces places sont formellement interdites aux dames, qui n’ont accès que dans la tribune. Mais, quand j’étais seul, je me trouvais encore mieux placé derrière le fauteuil du président , parmi les membres du corps diplomatique. C’est aussi de ce côté que les journalistes ont établi leur bureau.
A toutes les séances du congrès auxquelles j’assistai, rien ne me frappa tant que le mode décousu des discussions, et surtout que le style lâche et ampoulé des discours , qui d’ordinaire ne traitaient pas longtemps le sujet du débat, mais s’en allaient attaquer des questions qui n'y avaient pas le moindre rapport. Les orateurs, au lieu de marcher droit au but avec la logique, mettaient la bride sur le cou à leur imagination, faisaient ce qu’on appelle des frais d’éloquence, et débitaient un déluge de maximes morales et de lieux communs , dont presque tous n’auraient eu garde d’entremêler leur conversation ordinaire. Rien vraiment de plus puéril que leurs efforts pour tourner de belles périodes vides de sens , pour prononcer , sans jamais conclure, une suite de mots retentissants! J’étais à chaque minute ébahi et presque tenté de rire, quand, après de longues fanfares, après de longs préparatifs, arrivait quelque vieille vérité bien connue qui avait été depuis longtemps admise dans l’ancien monde , et que même dans le nouveau personne ne songeait à contester. Donc, principes généraux, préceptes rebattus, assurances d’intentions honnêtes, déclarations d’indépendance nationale et individuelle, brillantes exclamationsà propos delà grandeur toujours croissante de leur patrie , qui faisait contraste avec la décadence de l’Europe : tel était invariablement le fond de tous les discours. Or, lorsqu’ils prétendaient à avoir une portée plus profonde; lorsque, àl’occasion du sujet le moins intéressant, ils allaient par une voie indirecte agiter quelque question de parti, comme celle de l’élection présidentielle , il était absolument impossible à un étranger de les suivre dans leurs détours, et de comprendre leurs allusions continuelles sans le secours d’un interprète.
Ce furent principalement les débats du congrès national qui m’intéressèrent pendant ma résidence à Washington; mais de temps en temps aussi, d’autres circonstances de diverses natures vinrent réclamer mon attention. Un jour, par exemple, mes yeux tombèrent sur l’avis suivant que contenait un journal: « fente par autorité de justice. Nous, soussigné, Tench Ringgold, greffier au tribunal du diclrict.de Columbia, prévenons le public, que le quinze du présent mois, heure de midi, en la salle habituelle, sera, par notre ministère, et aux criées, vendu le nègre Georges, esclave
pour la vie et âgé de seize ans, provenant des biens de Zacarie Ilazle, dont la saisie a éLé faite au profit des créanciers. » J’avais eu, dans les possessions britanniques des Indes occidentales et d’autres pays, mainte occasion de voir l’esclavage en pleine vigueur; mais comme il ne m’était pas encore arrivé d’assister à la vente légale et régulière d’un nègre, je résolus de me donner une fois ce triste spectacle, et dans une contrée où la chose peut paraître extraordinaire. Je me rendis le 4 5, dès onze heures, au tribunal. La salle des ventes n’était pas ouverte encore, et j’eus quelque temps à me promener seul devant la porte, qui est située presque en face du Capitole, mais à un tiers de mille environ. Malgré la distance, je pus distinguer sur le faîte de l’édifice le drapeau des Etats-Unis qui flottait au vent, qui indiquait que le sénat et la chambre des représentants étaient réunis pour discuter sur les affaires de cette nation libre... sur l’esclavage comme sur tout le reste.
Peu à peu arriva une assez grande quantité de monde, et enfin on nous introduisit. Le greffier lui-même arriva bientôt avec Georges. Mais, sur ces entrefaites, comme j’avais démandé à mes voisins divers renseiments au sujet de ce malheureux, le bruit vint à courir parmi les chalands que mon intention était de l'acheter. En conséquence, un grand homme enveloppé d’un manteau, que j’avais rémarqué depuis quelque temps, car sans cesse il tirait de sa poche une carotte de tabac, en coupait de gros morceaux, et les mettait dans sa bouche d’un air préoccupé, s’approcha de moi, et d’un air d’indifférence affectée : « Est-ce que monsieur aurait envie de ce drôle? me dit-il, montrant le nègre du doigt. — Moi ! non, certes 1 m’écriai-je. — Ah ! fit-il avec un soupir de satisfaction, tant mieux, car je voudrais qu’il me restât. C’est que, voyez-vous, monsieur, nous sommes de vieilles connaissances : je m’intéresse à Georges, et lui-même souhaite que je devienne son maître. — Comment donc? demandai-je. — 11 vous faut savoir, répondit mon homme, que je suis créancier pour cinquante dollars de l’individu à qui appartient l’esclave qu’on va vendre, et que comme je dois être payé sur le prix, c’est à moi qu’en dernier lieu le tribunal l’a confié pendant le procès auquel il a donné lieu. Voici en effet cinq ans que nous 'plaidons à qui l’aura, et l’enfant passe de mains en mains. Pour terminer le différend, les juges ont enfin ordonné qu’il serait vendu ; et comme j’ai été à même d'apprécier ses bonnes qualités, je désirerais en devenir acquéreur. — Mais lui, repris-je, forme-t-il le même vœu? — Sans doute, monsieur, et il va vous le dire lui-même. Georges, viens ici, mou garçon. » Il obéit avec empressement à cet appel. « N'aiê pas peur, mon ami, continua le digne chaland, on ne veut pas te faire de mal. — Oh! je n’ai peur de rien, » dit Georges, quoiqu’il tremblât de tous ses membres. Evidemment il ne se trouvait point à l’aise, et j’en découvris bientôt la cause. C’était la crainte d’être acheté par certaine personne de l’assistance, qui, je suppose, ne lui était pas inconnue, et qui à coup sur n’avait pas l’air fort prévenant. Qu’on se figure en effet un homme court et maigre, avec un visage tout sillonné de rides qui ne semblaient provenir non de vieillesse ou de souci, mais d’in tempérance. Ses deux petits yeux étaient tellement enfoncés dans sa tête, qu'on ne pouvait les voir de profil ; mais vus de face, à travers d’énormes lunettes rondes, ils brillaient d’un feu sinistre, tandis que de raides et rares cheveux mal peignés formaient un encadrement convenable au lableau. Comme ce personnage fixait sur Georges des regards de convoitise, je pris un plus vif intérêt.au sort du pauvre enfant, et je marmottai à mon grand voisin que je faisais des vœux pour qu’il fût adjudicataire. Il me pressa la main avec reconnaissance.
Après un assez long délai nécessaire pour remplir les formalités d’usage, le jeune esclave reçut l’ordre de monter sur une table, où les amateurs pussent l’examiner. Tout en le faisant selourner et se retourner dans tous les sens, ile causaient gaîmçpt, ils riaient
HISTOIRE DES VOYAGES
entre eux, ils lui lançaient même des plaisanteries de circonstance, dont la jeune victime cependant ne s’émouvait pas plus que si on les eût adressées à un cheval ou à un chien. « Eh ! bien, messieurs, s’écria le greffier, quand il pensa qu’on avait eu tout le temps de considérer sa marchandise, qui de vous met à l’enchère? Regardez, messieurs; c’estleplus gentil garçon que vous puissiez voir; ça travaille comme un tigré. » Ici un intervalle de silence. « Allons, dit enfin un des spectateurs, vingt-cinq dollars! — Trente-cinq! dit un autre. — Quarante! dit un troisième. » On alla ainsi jusqu’à cent ; puis l’ardeur se ralentit. Chaque fois que j’avais entendu surenchérir, mon pouls avait battu plus fort, et le rouge m’était monté au visage Mais quelle ne devint pas mon indignation , quand le greffier, voyant que personne ne disait plus mot, jugea convenable de m’apostropher. «Quoi! monsieur, me dit-il, vous ne mettez rien? — Non, non, m’écriai-je avec colère, et je remercie Dieu qu’on ne voie pas dépareilles choses dans mon pays! » Mon exclamation fit sourire mes voisins. « C’est un malheur que je ne puis empêcher, reprit le greffier du ton le plus insouciant, et il faut que j’accomplisse mon devoir. — Allorts, messieurs! on a mis cent dollars. Vous entendez, cent dollars, messieurs! — Cent vingt! » dit le sinistre personnage aux yeux creux. Georges tressaillit d'horreur. Mais heureuesment entra un fermier qui trouva l’esclave de son goût, et qui ajouta dix dollars. «Cent trente! répéta le greffier. — Cent quarante ! poursuivit mon grand amj. — Cent quarante-deux! riposta le nouveau venu. » Les deux derniers enchérisseurs échangèrent un coup d’œil, s’en allèrent quelques minutes à l’écart, et se dirent à voix basse plusieurs mots qui ne parvinrent pointa mes oreilles; seulement j’observai que le fermier remua trois ou quatre fois la tête en signe qu’il accédait à un compromis. Quand ils revinrent: « Pour en finir, dit l’homme au manteau, je donnerai cent quarante-trois dollars. « L’autre, malgré toutes les exhortations du greffier, ne desserra plus les dents. « Messieurs ! continua celui-ci, àcent quarantetrois dollars. Vous entendez, messieurs, j’ai dit à cent quarante-trois dollars! Personne nedit mot, personne ne met plus, une fois, deux fois, trois fois.,. Adjugé! »
Le Pomotac. Fredericksburg. Richemond, chef-lieu de la
Virginie. Législature de cet Etat. Jamel’s-Town. Norfolk.
Gosport. Fortifications d’0:d-Point-Comfort. Fayetteville.
Camden. Columbia.
Le 31 janvier , quittant Washington , nous descendîmes sur un paquebot à vapeur le bourbeux Polomac, où il fallut nous frayer un passage à travers des myriades de canards «à dos de toile grise, » commme on les appelle, qui sans exagération couvraient la surface de l’eau jusqu’à ce que le bruit des roues les fit lever. Lorsqu’ils volaient, cependant, la blancheur de leurs ailes offrait une légère teinte de brun, d'où leur était venu leur nom. Ces oiseaux sont à juste titre estimés en Amérique comme un mets fort délicat, quoiqu’ils n’aient rien de commun avec les canards sauvages des autres pays. Leur chair ressemble beaucoup à celle du lièvre, tant pour le goût que pour la vue; mais elle est encore plus succulente et plus savoureuse.
Chemin faisant nous eussions voulu visiter Mount- Vernon, lieu qui n’ctait guère éloigné de notre route, et où le général Washington avait résidé longtemps; mais, non plus que le temps et la marée, les inexorables bateaux à vapeur n’attendent jamais personne. Après une agréable navigation, nous débarquâmes à un pauvre hameau dans la crique de Potomac, d où des diligences, qui selon l’usage attendaient les passagers, nous transportèrent par-delà des montagnes peu hautes, mais fort rapides. De plus, la route était détestable, non-seulement faute d’entretien, mais encore par suite des torrents de pluie récemment tombés, foute autre voiture qu’une grosse messagerie américaine aurait été an bout d’un mille réduite en poussière.
Nous atteignîmes Fredericksburg d’assez bonne heure pour, avant la nuit, nous promener dans celle jolie ville, qui est distante de Washington d'une vingtaine de lieues, et nous y éprouvâmes un véritable plaisir à pouvoir çà et là reposer nos yeux sur des maisons qui avaient plus d’une année de date, ou qui du moins ne paraissaient pas être sorties à l’instant de la boutique du charpentier. J’en remarquai même deux dont les toits commençaient à se garnir de mousse. Les rues aussi étaient terminées, et les demeures des habitants ne s'élevaient qu’à une portée de fusil les unes des autres: chose digne de mention après ce que nous avions vu dans la capitale.
Nous avions le projet de louer le lendemain un extraordinaire pour gagner Richemond, chef-lieu de l’Etat de Virginie ; mais nous ne pûmes pas en trouver, et il nous fallut prendre des places dans la diligence publique, qui partaitàdeux heures du matin. Pour comble d’infortune, il ne cessa de pleuvoir toute la journée suivante. Outre ma femme, moi, notre petite fille et sa bonne, il y avait avec nous dans la voiture, qui n’étaient pas divisée comme d’habitude en plusieurs caisses, une dame, trois messieurs et un petit garçon. Nous étions déjà raisonnablement foulés ainsi : quel n’eût donc pas été notre malaise, si le conducteur, usant de son droit (car nous n’étions pas au complet), nous eût encore donné trois ou quatre compagnons ! Pour éviter cet inconvénient, je descendis au premier relais, et payai le reste des places. Deux des trois voyageurs mâles dont j’ai plus haut parlé étaient des planteurs virginiens, remplis d’intelligence, qui nous donnèrent sur leur pays bon nombre de renseignements neufs. Nous n’arrêtâmes pas moins de dix fois dans le cours des dix-sept heures que nous coûta le trajet de Fredericksburg à Richmond, qui est de soixante-six milles; et à chacune de ces haltes nos deux amis allaient, nous disaient-ils, se rafraîchir, en d’autres termes avaler un verre d’eau-de-vie. 11 fallait, j’imagine, qu’ils eussent la tête plus solide que le commun des hommes, car malgré ces libations réitérées, ils ne se grisèrent pas; seulement, leur prononciation finit par devenir un peu embarrassée : ils s’échauffèrent davantage dans nos amicales discussions, et prirent beaucoup plus souvent du tabac. Je n’ai, au reste, jamais vu gens mieux disposés que le sont les Américains dans les diligences, à tout faire pour accommoder les dames, à leur céder les coins, à se prêter au moindre de leurs désirs. En cette occasion, donc, quoique la route fût longue, escarpée, et même assez dangereuse sur quelques points, nous parvînmes, en somme, à la parcourir assez agréablement. Mais nous ne faisions que quatre milles à l’heure, et un vigoureux piéton aurait pu arriver aussitôt que nous.
Les lettres de recommandation que nous avions apportées pour Richemond nous attirèrent, dès que nous les envoyâmes à leur adresse, la visite d’une foule d’obligeantes personnes qui se mirent à nos ordres pour nous montrer les curiosités de leur ville. Après avoir dormi la grasse matinée, pour nous remettre des fatigues d’un voyage sur les routes virginiennes , dont le mauvais état est passé en proverbe, même parmi les Américains, nous allâmes au Capitole, édifice dont la situation est admirable, sur une éminence d'où il domine toute la cité. C’est d’ailleurs un beau bâtiment de briques recouvertes de plâtre. Far derrière s’élève le tribunal, qui est construit en pierre, mais qu’on a défiguré, comme à Washington, par un ignoble badigeonnage
Le 4, un habitant de la ville nous mena voir sa plantation, qui était située à une ou deux lieues sur les bords du James. Pendant la route, camme pendant nos derniers jours de marche, beaucoup de circonstances me montrèrent que nous approchions de plus en plus des contrées tropicales. Des champs de tabac, de coton et de riz. frappai' nt de tous côtés mes regards, La douceur de la température aussi, la couleur de la populalation et l'accent du langage étaiont autant de traits
B \SIL HALL
caractéristiques des régions nouvelles où nous allions entrer, et qui dureraient tant de celles d’où nous sortions, que, pour ainsi dire, nous ne commençâmes qu’alnrs à nous croire en voyage. Tout, dans la propriété de mon ami, annonçait de sa part l'ordre le plus minutieux, l'industrie la plus infatigable. 11 ne possédait pas moins de cent dix esclaves. Les uns exploitaient une mine à charbon, les au 1res travaillaient à canaliser une partie de la rivière que des rapides empêchaient d’ètre navigable, ou il se livraient à différents travaux agricoles. Ils avaient tous l’air fort joyeux, fort bien portants, et, quoique vêtus à peine, ils ne l’étaient pas trop peu ; car l’air était extrêmement doux, bien que I on fût au cœur de l’hiver. Mais j'appris avec chagrin que de ces nègres, jeunes ou vieux, pas un ne savait lire. Le soir, nous fûmes invités à une réunion brillante, où chacun, 6elon la coutume, lutta de politesse à notre égard, et témoigna un si sincère désir de nous être utile, que je regrettai vivement de ne pouvoir mettre tant d’obligeance à contribution ; mais j’étais trop curieux de voir le Delaware , vaisseau de ligne alors stationné dans la rade d’Hamplon, qui, comme on sait, dépend de la baie Chesapeake. Le navire devait incessamment mettre à la voile, et je n’avais pas de temps à perdre.
C’est pourquoi, le lendemain 6 février, prenant le paquebot a vapeur, nous descendîmes le James, avec une rapidité merveilleuse. Malheureusement, la pluie elle brouillard nous dérobèrent, toute la matinée, les fertiles plantations qui bordent la côte méridional de cette charmante rivière. A cinquante ou soixante milles de Richmond, nout passâmes en vue de James-Town, premier endroit où les Anglais se soient établis dans cette partie de l’Amérique qui forme maintenant les Etats- Unis. Ce fut en 1608 : par conséquent il y a plus de deux cent vingt et quelques années; mais l’établissement ne tarda guère à être abandonné par suite de l’insalubrité du climat, et il n’en reste plus aujourd'hui que les ruines d’une vieille église. Avant la nuit, nous parvînmes à Norfolk , dont Richmond est éloigné de cent cinquante milles.
Le 7 j’allai visiter, à Gosport, le chantier pour les constructions maritimes. Cette petite ville repose du côté gauche de la rivière Elisabeth, presque en face de celle de Norfolk, qui s’élève du côté droit, c'est-à-dire oriental. Nous prîmes ensuite au passage un paquebot qui devait nous conduire à Old-Point-Comfort. Entraînés par la vapeur et favorisés par le vent , nous traversâmes avec une vitesse extraordinaire la baie de Chesapeake ; et, après avoir vu de loin le Delaware , qui se balançait sur ses ancres, nous atteignîmes de bonne heure *le lieu de notre destination. C’est un hameau situé sur une pointe basse et sablonneuse qui s’avance dans une direction presque méridionale, au point de jonction de la baie Chesapeake à l’est, avec la rade d LIampton à l’ouest, et qui forme l’extrémité du promontoire ou plutôt de la langue de terre séparant la rivière de James de celle d’York. L’excellent mouillage de la rade d'LIampton est formé par l’embouchure des trois rivières l’Elisabeth, le James, le Nansemond ; et, quoique rempli de bas-fonds qui proviennent du dépôt des matières alluviales dont les eaux de ces trois courants sont chargées, il offre encore assez d'espace libre pour devenir une station navale de première importance. Jusqu’à ces derniers temps on l’avait laissé tout-à-fait sans défense; mais le gouvernement américain venait de le comprendre dans le vaste plan de fortifications maritimes qu’il fait exécuter aujourd’hui, et les travaux étaient déjà en très bon train et très avancés. Une citadelle immense, qui portaitlenom du patriote Monroë, aux trois quarts finie, couvrait, sur Old-Point-Comfort, un espace de soixante acres carrés; car on voulait qu’elle servit d’arsenal pendant la paix , aussi bien que de point de ralliement pour la milice et les autres troupes en cas d'invasian étrangère. Elle était garnie de trois cent quarante canons, et pour être convenablement défendue, elle exigeait une garnison de cinq mille hommes. Elle n’était en-
core que de cinq à six cents artilleurs ; mais je les vis manœuvrer, et je n'avais pas jusqu'alors rencontré aux Etats-Unis des soldats qui eussent un air plus militaire. A distance d’un mille, dans la direction à peu près du sud ''i de l’autre côté de la rade, s'élevait un second fort, percé pour deux cent soixante bouches à feu qui, tirant de concert avec le premier, devait rendre le pas sage impossible à l’ennemi.
Le 10 nous quittâmes définitivement Norfolk, pour gagner Fayelteville, à travers la Caroline du Nord. Pendant à peu près toute la route, nous eûmes à nous seuls la diligence; car les voyages dans cette partie de l’Union américaine sont presque aussi périodiques que les saisons, et notre bonheur voulut que nous eussions choisi l<‘ moment intermédiaire où personne n’allait ni ne venait. En juin et juillet, grand nombre d’habitants de la Caroline du Sud, de la Géorgie et de la Floride quittent leurs foyers et s'enfuient vers le nord pour échaper à la contagion qui, pendant ce mois, désole leur pays. A la fin de septembre, dès que l’air commence à se rafraîchir , c’est pour cette marée de voyageurs le signal du reflux ; et durant octobre et novembre, les chemins sont couverts d’une multitude de diligences qui font un service régulier, d'extraordinaires, de voitures bourgeoises, de charrettes et dechevaux. On assure que beaucoup de gens ont si grande bâte de regagner leurs demeures, que souvent ils tombent dans le mal même qu’ils avaient voulu éviter. Car, à ce qu’il parait, la plupart des Etats méridionaux (et peut-être n’en faut-il excepter aucun) où la lièvre jaune se déclare tous les ans ne sauraient être re ardés comme salubres, avant qu’une forte et bonne gelée change essentiellement l’état de l’atmosphère.
Le lendemain, dès cinq heures et demie, nous étions remontés dans notre lourde et dure diligence. Mais le temps, qui avait été depuis une dizaine de jours d’une douceur vraiment tropicale, changea tout d’un coup; et le matin dont je parle, nous eûmes à souffrir d’un froid vif et piquant, qui pénétrait jusqu’à nous par une multitude de fentes dont nous n’avions pas cru auparavant devoir nous inquiéter. Quand on gèle, les voyages perdent tout leur intérêt; on appelle de tous ses vœux l’heure de s’arrêter. Aussi, pendant qu’en vain nous serrions nos manteaux autour de nous et battions des pieds, la perspective d’un déjeuner aussi bon que notre souper de la veille était notre unique consolation. Mais, hélas! combien les espérances des voyageurs ne sont-elles pas trompeuses! Les braves gens chez qui nous fîmes halte avaient toujours vu depuis un mois la diligence passer vide, de sorte qu’ils n’avaient pas fait de provisions; et, ce qui était encore plus malheureux, la nourriture dont ils se contentaient eux-mêmes était pour nous si nouvelle, que nous n'en pûmes manger, en dépit de notre faim violente. Il n’y avait pas de pain, car je ne saurais donner ce nomàquelquesmasses de pâte qui ressemblaient pour la couleur, le poids et le goût, à des pavés de terre de pipe, mais que nos dignes hôtes préparèrent exprès pour nous comme des gâteaux de ble. Leur propre pain de maïs était sans doute fort bon dans son espèce, excellent même si on le veut, mais pour les gens qui l’aimaient. On nous servit d’abord des œufs cuits dans la poêle et du lard, ensuite un plat qui avait l’air d’une friture de volaille. A cette vue nous étions déjà tout joyeux ; mais quand nous eûmes dépouillé les morceaux de la pâte qui les entouraient, au lieu d’un poulet nous n’en trouvâmes en vérité que les os, tant la pauvre bête était maigre Heureusement nous avions du thé avec nous, et on parvint à nous procurer un peu de lait pour l’enfant; mais en somme il était impossible de faire un plus mauvais repas : nous le pensâmes du moins jusqu’au dîner, dont la frugalité dépassa nos plus tristes pressentiments.
Quand nous eûmes voyagé quelque temps à travers les Etats du sud, il ne nous arriva plus de semblables mésaventures ; car, instruits par l’expérience, nous prîmes soin d'emporter toujours ave : nous du pain de blé,
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du riz, du sucre et d’autres provisions de ce genre. Les habitants étaient bien, dans chaque partie de la contrée, prêts ànousdonnertoutcequ’ils avaient; leur hospitalité était bien sans borne ; mais sans être aucunement difficiles sur l’article de la table, nous ne pouvions nous accoutumer soudain à leur cuisine. Pendant les jours qu’il nous fallut, bon gré mal gré, faire maigre, ou jeûner, nous rencontrâmes de nombreuses plantations de colon, et quelques champs de tabac; mais la principalecullure était celle du blé indien. Dans les parties plus spptentrionales de la contrée, nous avions été partout frappés d’un air d’activité et d’industrie; nous avions vu partout abattre des forêts, construire des maisons, labourer, planter, moissonner: mais, dans la Caroline, les hommes et les animaux semblaient comparativement paresseux. Les blancs, à parler en général, y trouvent du déshonneur à travailler, et les noirs, par une conséquence toute simple, ne travaillent que le moins qu’ils peuvent. La population libre préfère la chasse, et s'occupe aussi beaucoup de manœuvres électorales. D’ailleurs, le climat ôte, je crois, aux blancs, presque toute possibilité de se livrer aux occupations de la campagne; et cette circonstance irrémédiable, qui se réunit au maintien de l’esclavage pour les indisposer contre le travail , stimule naturellement leur ardeur à chasser, ainsi que leur rage à s’occuper de politique.
A Fayelteville , qui est une jolie cité tiès commerçante, située sur la rive droite du cap Fear, nous fîmes une halte de quatre jours : ce n’était que le temps rigoureusememt nécessaire pour réparer nos forces, après un voyage comme celui de Norfolk. Le trajet , sans doute, n’était que de deux cent quarante milles, et pour le parcourir nous n’avions mis que trois jours et deux nuits; mais en Amérique, où, plus qu’en aucun pays du monde, la fatigue d’un voyageur ne doit pas se mesurer à la distance plus ou moins longue qu’il a franchie, nous n’étions jamais sûrs ni de l’état des routes, ni de la commodité des auberges, que quand nous en avions fait l’épreuve. Par exemple, les dernières quelques lieues avantd’atteindreFayettevillefurent plus détestablement mauvaises que nous n’avions pu l’imaginer dans le voisinage de cette place; et naturellement nous augurions fort mal des auberges que nous devions y rencontrer; mais, à notre surprise et à notre joie, nous y trouvâmes un des meilleurs hôtels où nous ayons logé aux Etats-Unis. La ville n’offre presque rien d’intéressant aux étrangers ; mais loin d’être un désappointement pour nous, celte circonstance nous fut fort agréable, car c’est le comble de l’ennui que de voir des curiosités. Dans la campagne environnante sont établis beaucoup de montagnards d’Ecosse. Ces gens ont, à ce qu’il paraît, trouvé avantageux de venir occuper d’immenses espaces de terre, dédaignés ou peut-être épuisés par les générations précédentes; et à force de perfectionnements introduits dans l'agriculture, à force d’industrie et de courage, sanspresque recourir à l’aide des esclaves, ils ont forcé un sol depuislongtemps réputé ingrat à les récompenser généreusement de leurs peines. Le nombre de ces Highlanders et de leurs descendants, qui conservent encore leur langue maternelle, est si considérable qu’on ne peut se passer dans les principaux bureaux de poste du district d’un commis qui entende le gaélique. Fayetleville est le quartier général de cette population celtique dans la Caroline du Nord ; mais nous avions déjà rencontré beaucoup d’autres Ecossais tout le long de la route depuis Norfolk, et nous en rencontrâmes encore pendant que nous poursuivions notre voyage vers Columbia dans la Caroline du Sud.
Charleston. Marché aux esclaves. Courses de chevaux. Bal.
Moulin à riz. Institution de charité.
Le 23 nous nous rendîmes à Charleston. La route que nous eûmes à parcourir traverse tantôt d'immenses marécages, tantôt de vastes forêts de pins qui croissent
sur le sol bas, sablonneux et stérile de ces r’gions malsaines. Les rivières qui arrosent les districts que nous franchîmes étaient tellement gonflées par les grosses pluies de la précédente quinzaine, qu'elles avaient en beaucoup d’endroits cessé d’être guéables. Dans une occasion, nous fûmes obligés denous écarter à une énorme distance du chemin direct, et d’en improviser un au milieu des bois, afin d’éviter un gué dangereux, connu sous le nom sinistre des Quatre- Trous. De cette façon, comme on doit penser, nous manquâmes plusieurs relais, et un même attelage de pauvres chevaux eut à nous traîner pendant trente milles. Ce fut néanmoins le seul inconvénient véritable, car nous trouvâmes assez amusant de cheminer entre les arbres, et notre postillon eut ainsi lieu de déployer son adresse. Il n’y avait pas de taillis, à proprement parler, tandis que les arbustes avaient tous été détruits, une ou deux semaines auparavant , par un grand feu. Les pins avaient l’écorce toute noire jusqu’à une hauteur de vingt pieds ; mais nos compagnons nous assurèrent que, malgré la fréquence des incendies dans la forêt, les gros arbres n’en souffraient pas. Telle peut être la vérité ; mais toujours paraissaient-ils fort misérables, quoique leurs cimes fussent aussi vertes que s’il n’était rien arrivé.
Nous avions emporté des vivres de Columbia, et la précaution était bonne; car, même sur celte route, depuis le chef-lieu de la Virginie jusqu’au grand port de mer de Charleston, les habitations ne sont situées qu’à des distances considérables les unes des autres, et si grande est la pauvreté des habitants, qu’ils n’ont rien ni à donner ni à vendre aux voyageurs. Toute la ligne même est si malsaine, que fort peu de gens peuvent se déterminer à y résider ; bien plus, pendant la majeure partie de l’année, on court un danger tel lorsqu’on y voyage, que toute les diligences interrompent leur service , et que c’est un courrier à cheval qui porte les lettres.
Charleston est une délicieuse ville qui repose sur un niveau parfait, avec la mer devant elle, et deux nobles rivières, l’Àshley et le Cooper, qui l’enferment sur une vaste péninsule appelée le Cou. Cette étendue de terrain plat est couverte des maisons de plaisance des riches planteurs, dont beaucoup étaient presque cachées dans le feuillage, qui même eu cette saison peu avancée avait une grande magnificence. Dans les rues, une rangée d’arbres borde de chaque côté les trottoirs, mode qui est commune à la plupart des villes septentrionales d’Amérique. En général, on choisit de préférence une espèce d’arbre familièrement appelée l 'orgueil de l'Inde, et dont la dénomination botanique est, je crois, melia azedarach. De la cime du tronc, qu’on élête ou qu’on ébranche, partent une multitude de jets longs et minces qui portent des bouquets de feuilles à leur extrémité. Le printemps venait à peine de commencer, mais la plupart de ces arbres bourgeonnaient déjà, et je remarquai plusieurs bourgeons qui s’entr’ouvraient. Ce qui toutefois donne à Charleston un caractère particulier, ce sont les portiques qui régnent du côté méridional de presque toutes les maisons , et souvent aussi de ceux qui regardent l’est et l’ouest. Ces galeries n’ont rien de lourd : elles sont au contraire bâties dans le style léger de l’Orient, et s’étendent depuis le sol jusqu'au toit, de sorte que les appartements de chaque étage jouissent d’une promenade ouverte, mais en même temps abritée. Hormis dans les quartiers populeux et commerçants, où le terrain pour bâtir a trop de valeur pour être ainsi employé, les habitations s’élèvent au milieu d’un jardin qu’encombrent des fleurs de toute espèce et qu’ombrage un double ou triple rang d'orangers. Chaque propriété est généralement ceinte de haies d’un vert foncé, couvertes de la plus brillante profusion imaginable de roses blanches, qui, à ne rien exagérer, sont aussi larges que la main. Les maisons qui occupent le centre de ces enclos sont bâties dans toutes les formes et de toutes lesgrandeurs, d’ordinaire peintes de blanc,
BASIL HALL
■il
Deux des chefs les plus vieux et les plus digues de confiance.
surmontés de terrasses à balcon , enfin munies pour la plupart, de même que les clochers des églises, qui sont très nombreuses, de paratonnerres, à l'utilité desquels, soit dit en passant, les Américains ont plus de foi que nous n’en avons, je pense, en Europe. Mais ils sont si vaniteux, que peut-être veulent-ils ainsi rappeler aux étrangers que l’auteur de cette invention est un de leurs compatriotes, l’illustre Franklin.
Je fus très frappé de l’aspect en quelque sorte tropical qui appartenait au port de Charleston plus qu’à aucun autre que j’eusse vu en Amérique. Je me rappelle surtout un matin où, tenté par l'espoir de respirer un air plus frais, j’allai me promener au bord de la mer. Deux minutes après être sorti de la rue principale, je me trouvai en face d’une multitude de navires venus de toutes les parties du monde, qui chargeaient et déchargeaient leurs cargaisons. Sur le quai, vis-à-vis d’un bâtiment naguère arrivé de la Havane, j’observai un gros tas de bananes vertes qui n'avaient été cueillies que depuis quatre ou cinq jours dans l ile de Cuba. A côté s'élevait une pyramide de cocos, tout frais aussi, les uns encore enveloppés de bourre, les autres qui venaient d'en être dépouillés. Des matelots bissaient hors d'un navire des sacs de café, .et de grandes caisses oblongues de sucre, tandis que, cinq ou six pas plus loin, des portefaix nègres, que leur détestable anglais et leur accent de créole
montraient être indigènes dequelqueîle française des Indes occidentales, entassaient à la hâte des colis de riz qu’on devait embarquer dan?le même navire, aussitôt qu'on en aurait retiré les productions d’un climat encore plus chaud. De toutes parts , c'étaient des balles de coton, des caisses de fruits, des sacs de farine et des ballots de marchandises, empilés les uns sur les autres, et, suivant l’usage, étiquetés des initiales de leurs propriétaires. On ne pouvait enfin se figurer une scène plus animée.
Comme i’allais ensuite réclamer mes lettres à la poste, qui est placée au centre de la Bourse, j’entendis retentir plusieurs voix, comme de personnes qui poussaient une enchère, et m’approchant d’une galerie qui d’un côté donnait sur la rue et de l’autre sur une cour basse, je vis que c’était effectivement le marché aux esclaves. Du milieu d’une foule considérable de chalands s’élevait une haute estrade sur laquelle les nègres étaient exposés non un à un, mais par familles à la fois. Ces lots variaient de nombre.
Le 4 mars, nous visitâmes les curiosités de Charleston , entre autres l’asile pour les orphelins, la maison de correction, celle de charité , la prison et un vaste moulin à riz. 11 n’est pas possible de décrire tous ces établissements avec les détails minutieux que leui-imporlance exige, et d’ailleurs mon but en les visitant était plutôt d'avoir occasion d'étudier les mœurs et les usages.
jKomw..
HISTOIRE DES VOYAGES
Départ de Charleston. Plantation de la Caroline du Sud.
Savannah.
Nous quittâmes Charleston le 6 mars, par une froide mais belle matinée, et nous dormîmes à Jacksonburgh, petit village tout dispersé sur le bord méridional de f’Edisto. C’est une rivière assez considérable, qui coule avec plus de rapidité qu’aucun des cours d’eau que nous avions eu besoin de franchir depuis le Saint-Laurent Le lendemain, nous gagnâmes la plantation d'un Charlestonien de nos avis, qui, avec celte chaude hospitalité générale dans le sud de l’Union, nous avait priés de faire halte sous son toit. Le premier jour, nous avions parcouru trente milles, et le suivant nous n’en parcourûmes que vingt; car, ennuyés de l’assujétissement auquel les voyageurs sont soumis dans les diligences , nous avions loué une voiture particulière pour aller notre pas.
11 y avait encore une forte gelée blanche sur l’herbe, lorsque nous quittâmes nos quartiers de la nuit, et que nous entrâmes dans la forêt. L’air cependant était de cette agréable température qui n’est ni le chaud ni le froid. Notre route traversait une région encore vierge, généralement couverte de pins, mais parsemée eà et là de taillis et d’une admirable confusion de plantes gigantesques toutes en fleurs. Nous remarquâmes en particulier du jasmin jaune et blanc, des chèvrefeuilles de diverses couleurs, des multitudes de roses blanches, des lauriers, des myrtes et du houx; parmi beaucoup d’autres arbustes dont les noms nous étaient inconnus, apparaissaient de temps en temps des aloès et une plante qui avait tout-à-fait l’air tropical : on l’appelle dans le pays le palmier-baïonnette , parce que chaque division de sa large feuille a la forme de cette arme. Ces divisions, qui rayonnent du centre de la feuille, la font ressembler aux étoiles qu’on voit dans les armoiries, et plus encore aux éventails circulaires des Chinois, qui se fabriquent, si je ne me trompe, avec quelque plante de la même famille. Outre les pins, il y avait beaucoup aussi de magnifiques chênes verts; mais la feuille petite et pointue de ces arbres les rend moins gracieux que les chênes communs.
Ce fut pendant cette marche, et par 32° 20’ de latitude septentrionale, que nous vîmes pour la première fois des rizières en Amérique. Elles s’étendent beaucoup plus loin veis le nord, je ne saurais dire jusqu’où précisément; mais nous n’en avions pas encore rencontré. Je me rappelai tout de suite mes voyages en Orient, où les longues levées parallèles qui coupent les champs , à demi inondées par une multitude d'étroits canaux, donnent un caractère tout particulier à cette espèce amphibie d’agriculture. Vers midi , quand nous retrouvâmes enfin le pays découvert, ld chaleur futbientôtsi intolérable, que nous souhaitâmes vivement d’arriver à la plantation de notre ami. Toutefois il en était absent lui-même, et nous ne savions trop comment ses esclaves nous recevraient, ni quelles commodités son habitation devait nous offrir. Mais quand nous y arrivâmes par une longue allée sablée de beaux arbres; quand nous vîmes une vaste et jolie maison devant laquelle s’étendait une nappe d’eau limpide, avec une île au milieu, ombragée de saules pleureurs; quand l’inspecteur des nègres , qui doit lui-même être un blanc , aux termes de la loi , vint nous ouvrir la portière, nous souhaiter la bien-venue , et nous dire que tout ce qui appartenait à son maître était à notre disposition , nous reconnûmes que nos craintes n’étaient pas fondées. Montant le perron , nous trouvâmes les appartements les plus commodes et les plus élégants où peut-être nous soyons entrés en Amérique. Les parquets étaient couverts de lapis, les murailles peintes ou revêtues de papier, et les fenêtres pouvaient à volonté se fermer et s’ouvrir. Du salon , nous sortîmes dans une galerie d’où un autre escalier nous conduisit dans un délicieux jardin, Du haut de l’éminence sur
laquelle la maison était située, nous pûmes voir, pardessus une baie , des champs de riz qui s’étendaient à plusieurs milles dans la plaine, et qui n’élaient bornés que par la masse de la forêt encore vierge. Une des croisées de l’habitation n’avait pas de vue, bouchée qu’elle était par des groupes d’orangers en pleine terre, sur lesquels il y avait en même temps des fleurs en boulon et d'autres épanouies, des fruits encore verts et d'autres déjà dorés. Mille circonstances comme celles-là nous montraient que nous avions atteint les régions méridionales.
La culture du riz me fut décrite comme la besogne de beaucoup la plus malsaine à laquelle les esclaves étaient employés , et il paraît qu’en dépit de tous les soins ils y succombent en grand nombre. Les causes de celte terrible mortalité sont que l’atmosphère est continuellement humide et chaude, et qu’il faut alternativement inonder et laisser sécher les champs sur lesquels les nègres travaillent sans cesse, souvent avec les pieds dans la vase, tandis qu'ils ont la tête nue exposée aux brûlants rayons du soleil. En de telles saisons, tous les blancs, comme on s’en doute, quittent le pays pour gagner les hauteurs dans l’intérieur des terres, ou , s'ils le peuvent, ils s'en vont vers le nord visiter les eaux de Saratoga et les lacs. Chaque plantation est munie d’un moulin , et presque toujours cette machine , ainsi que la plupart des autres instruments, se fabrique sur la propriété même. Tous les ouvrages , par exemple , de serrurerie et de charpenterie , sont confectionnés par les esclaves de chaque plantation , et il ne semble pas, du moins que je sache, qu’il y ait défaut d'intelligence de la part des nègres.
Le 9, nous continuâmes notre voyage et, chemin faisant, nous aperçûmes beaucoup de jolies maisons de campagne qui appartenaient aux différents planteurs entre Charleston et Savannah. Ce district est fertilisé par les eaux des innombrables rivières, grandes et petites, qui arrosent le riche Etat de la Caroline du Sud, et dont l’Edisto, le Salt-Ketcher , le Cootawhatchie et le Pocotaligo , sont les plus remarquables. Le soir, nous mîmes encore à contribution l’hospitalité d’un an.i. Le lendemain, quand nous approchâmes de la Savannah, courant qui sépare la Caroline du Sud de la Géorgie, nous eûmes à franchir une longue plaine, comme l’appellent les indigènes, ou plutôt un marais de -matières alluviales , qui sans doute avait été le lit de la rivière quelque mille années auparavant. En cet endroit , la route passe sur une chaussée longue de plusieurs lieues, qui, formée de poutres transversales, nous rappela, par force secousses, que nous étions de chair et d’os, non de gomme élastique. La pimpante ville de Savannah, qui repose à une hauteur d’environ cinquante pieds au-dessus de la rivière du même nom, et sur le bord même de la rive droite ou méridionale, offre le coup d’œil le plus pittoresque quand on la regarde dren bas , à cause de la prodigieuse multitude de ses grands clochers et de ses autres édifices publics qui se mêlent aux bouquets d’arbres plantés dans les rues, ou qui se détachent vigoureusement sur le ciel. Mais nous fûmes fort surpris de ne voir en cette ville aucune de ces utiles et élégantes galeries dont les maisons de Charleston et de la plupart des autres cités du sud sont généralement ornées. Toutes les rues, cependant , toutes les places de Savannah (et il y en a de fort belles) sont plantées de plusieurs rangs de ces arbres qu’on appelle l'orgueil de l'Inde, et qui, les ombrageant, leur donnent un air toul-à-fait tropical. On peut dire néanmoins que c’est une grande maladresse d’avoir, dans presque toutes les villes des parties méridionales de l'Union, percé des rues si larges, que les habitations ne puissent faire d’ombre. On raisonne mieux sous ce rapport en Italie et en Espagne, et les modernes habitants de la Géorgie et de la Louisiane auraient eu raison d'imiter les fondateurs de la Nouvelle-Orléans, où la mode européenne a été, je pense , suivie avec beaucoup d’avantage.
Savannah . quoique évidemment la principale cité
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de l’Etat de Géorgie, n’en ps! pas le eliel'-licii ; cm; la coulume prévaut dans tou I o l'Amérique de choisir pour siège du gouvernement quelque ville située le plus près possible du centre géographique. En beaucoup de cas , cette situation fait meilleure ligure sur la carte, mais n’est pas h beaucoup près si accessible et si commode que sur la côte de l'Océan.
Ce fut le 20 que nous entrâmes dans ce qu’on appelle la section méridionale des Etats-Unis. D'après le dessein que nous avions d'abord conçu , nous aurions traversé, sur les bords de la grande rivière Alatamaha, un pays fort sauvage et fort intéressant. Mais les inondations récentes avaient emporté la plupart des ponts sur lesquels on franchit d’ordinaire les affluents de cet immense cours d’eau, et la roule était ainsi devenue impraticable Nous commençâmes donc par nous diriger au nord jusqu'au village de Riceborough, qui en ligne droite est éloigné de l' Alatamaha d une distance de trente ou quarante milles : après quoi nous marchâmes à l’ouest presque parallèlement à son cours. De cette manière , quoiqu'il nous fallût encore franchir beaucoup de grosses rivières, du moins les prîniesnous plus haut, courant ainsi moins de risque d’être emportés par leurs eaux impétueuses, ou de nous perdre dans quelqu'un de ces interminables marais qui caractérisent les parties alluviales de la Géorgie. Chemin faisant vers Riceborough, nous rencontrâmes un alligator et deux serpents. Les reptiles abondent, diton, dans ces districts marécageux; mais je ne sais par quel hasard nous n’en rencontrâmes dès lors pas un seul.
Le 21, nous plongeâmes en plein dans la forêt, pour n’en ressortir qu'après plusieurs jours de rudes fatigues.
Le 25 nous franchîmes une espace de vingt - neuf milles en dix heures et demie. Nous dînâmes à un village sur la rive droite de l'Oconée , sale ruisseau qui se jette dans l’Ocmulgée, après quoi les deux courants réunis deviennent l’ Alatamaha. Le lendemain , vers midi, l’aspect de la contrée que nous traversions changea tout d’un coup. Aux pins succédèrent des chênes, et dès lors la forêt nous offrit de temps en temps d immenses clairières cultivées, couvertes, soit de maïs, soit d’arbres à fruits, soit de coton. La surface du sol aussi ne ressemblait plus aux vagues de l'Océan , mais était agréablement diversifiée par des éminences irrégulières, et par des vallées dont les flancs étaient revêtus de pêchers en pleine floraison. Le cornouillier , qui porte une fleur aussi blanche que la neige, était alors magnifique, ainsi que notre vieil ami le chèvrefeuille, qui poussait comme un arbuste indépendant, et qui donnait un air gai à tous les taillis. Mais cueillant quelques-unes de ces superbes fleurs, nous ne leur trouvâmes pas dans l’état sauvage le parfum qu’elles ont toujours dans nos jardins.
Le 27 nous atteignîmes la ville de Mâcon dans la malinée. Elle nous parut être dans le sud ce que sont Mica et Syracuse dans le nord, et toutes les autres villes récemment fondées dans les parties occidentales de l'Etat de New-York. Elle n’avait sans doute pas le mouvement et la vie de Rochester; mais du moins ressemblait-elle beaucoup à ce singulier village dont elle avait l’air de jeunesse, et l’on aurait pu la prendre pour un de ses faubourgs. Les arbres de la forêt poussaient encore dans quelques rues; et leurs troncs subsistaient encore dans quelques autres. Vous eussiez dit que les maisons dataient de la veille seulement. Les enseignes des boutiques étaient nouvellement peintes; les marchandises étaient entassées devant les portes des magasins, comme si elles ne venaient que d’être déchargées des voitures de roulage. Les habitants ne connaissaient pas la demeure l’un de l'autre, et il me fallut frapper à huit ou dix portes dans une rue , avant d'arriver à celle d’une personne pour qui j’avais une lettre. Les rues n'avaient pas encore de noms, mais elles étaient déjà tracées avec la plus parfaite régularité , comme on le reconnaissait à des
poteaux placés aux différents coins et à des rangées de jeunes arbres plantés de droite et de gauche pour railler en quelque sorte l’antique forêt qui à l’entour s’élevait sourcilleuse. Cette ville de Mâcon, quoique fondée en 1823, n’avait encore mérité ni de place sur les cartes, ni de mention dans les Guides du voyageur. Lors de sa fondation, on avait cru que la navigation de la rivière Ocmulgée, sur laquelle elle repose, pourrait être si bien améliorée, qu’une communication serait ouverte avec la côte maritime de la Géorgie, et que par conséquent une quantité considérable des productions de la partie supérieure de cet Etat trouverait à Mâcon un entrepôt favorable. Mais celte espérance ne s’était pas réalisée, et la ville demeurait stationnaire. Chemin faisant, nous en rencontrâmes beaucoup d’autres dont la décadence, malgré leur extrême jeunesse, avait déjà commencé. Les habitants m’assurèrent tous que la principale cause de leur infortune était la fatale espèce de leur population ouvrière : « C’est nous , me disaient-ils , qui sommes les esclaves, non les nègres. Nous ne pouvons ni les faire travailler comme des hommes de cœur le devraient , ni nous débarrasser d’eux , ni les remplacer par de meilleurs sujets. Ils s’accrochent à nous, ils croissent, ils multiplient, et augmentent ainsi toutes nos dépenses. Ce sont les seules gens du monde qui ne s’inquiètent de rien. Aussi vous les voyez toujouis heureux et sans besoins. » Je dois mentionner , cependant, que plus on s’éloigne de la côte, moins la condition des noirs semble dure. Souvent nous en vîmes qui travaillaient avec des blancs , et qui étaient assis sous le même toit qu’eux, choses auxquelles il n’aurait pas fallu songer ailleurs. Ils paraissaient aussi mieux nourris , mieux habillés : en somme ils étaient mieux traités que sur la côte, et n’étaient pas si généralement retenus dans l’ignorance.
Mobile. Première vue du Mississipi. Sa largeur, sa hauteur, sa profondeur. La Nouvelle-Orléans.
Le ler avril nous franchîmes la Chataboochie, et nous en liâmes dans le pays des Indiens Creeks. Tout le long de la route nous vîmes des troupeaux de ces pauvres diables , qui , bannis de leur ancien territoire à l’est de la rivière, n'avaient pas encore pris racine dans les nouvelles terres qu’on leur avait accordées. Sans doute ils avaient reçu une indemnité pécuniaire comme dédommagement’ des champs de leurs ancêtres qu’ils avaient abandonnés; mais, au lieu d’employer leur argent à se procurer des instruments aratoires, ils l’avaient dépensé en liqueurs fortes, et alors ils mouraient presque de faim. A mesure toutefois que nous avançâmes davantage dans les bois de l’ouest, nous perdîmes graduellement de vue cette partie des Creeks qui erraient au hasard comme des abeilles dont la ruche a été détruite , et nous rencontrâmes des Indiens de la même race qui vivaient encore sur le sol occupé par leurs ancêtres. Le soir du second jour, nous atteignîmes la maison d’un autre agent des Ètats- Uni§, qui réside parmi les sauvages, et qui est un des moyens de communication entre eux et Je gouvernement. 11 nous apprit que nous ne pouvions arriver en un plus heureux moment, car c’était la veille d’une de leurs grandes parties de balle. Ce jeu est tout-àfait national , et les Indiens s'y livrent avec une ardeur qui les caractérise. Le spectacle lui-même ne devait avoir lieu que le matin suivant; mais notre hôte me conseilla d’aller voir les cérémonies préparatoires, et s’offrit pour m’accompagner à un de leurs endroits de réunion qui était distant d’une lieue.
Le 3 nous atteignîmes Monigomery, une des principales villes de l’Alabama , qui repose sur la rive gauche orientale du grand fleuve qui donne son nom à cet Etat. Montgomery est, par eau, à cent lieues et plus de Mobile sur le golfe du Mexique, mais à cinquante seulement en ligne directe, cette énorme différence provenant des innombrables sinuosités du fleuve.
HISTOIRE DES VOYAGES
Le lendemain , à bord d’un paquebot mû par la vapeur, nous ledescendîmes, faisant cinq lieuesà l'heure. Il coule à travers une contrée alluviale, dans un lit extrêmement profond, et entre des rives perpendiculaires qui s’élèvent à une hauteur de soixante ou quatre-vingts pieds. Il avait décru depuis quelque temps d’une cinquantaine au moins, de sorte que, tout le long des bords, jaillissait une multitude de petites sources qui tombaient en cascades dans le courant. De Montgomery à Mobile, qui repose près de l’embouchure de l’Alabama , du côté septentrional du Mexique, nous fîmes balte en plus de vingt endroits pour charger des ballots de coton , et nous apprîmes bientôt que nous étions au milieu de la contrée qui produit spécialement cette marchandise, car on ne parlait de rien autre chose autour de nous : pilote , matelots, passagers, tout le monde en faisait son unique objet de conversation. Vainement, lorsque nous prenions de nouveaux voyageurs, soit à YYiggin’s- Landing ou à Chocklaw-Creek, soit aux villes de Gaines, de Cahawba ou de Canton, espérions-nous que la matière de l’entretien allait changer : leur première question était de demander combien le coton s’était vendu sur telle ou telle place. Enfin , chaque bouffée de vent qui venait de la côte nous apportait l’odeur de celte plante précieuse.
Le 7 nous atteignîmes ce qui restait de Mobile, car celte ville avait été presque entièrement brûlée il y avait six mois. Parmi les quelques bâtiments qui avaient échappé à l’incendie, était un vaste hôtel; mais comme il était à peu près le seul de celte espèce, on concevra qu’il devait être encombré de monde • aussi ne put-on nous y loger que dans un galetas. Par bonheur, je me souvins que j’avais dans mon portefeuille une lettre de recommandation pour un des principaux habitants : j’allai donc la lui porter, et il exigea que nous vinssions partager sa demeure. Nous le fîmes avec d’autant plus de joie, que sa maison était bâtie dans le style de ces jolis pavillons qui semblent propres au climat des tropiques. Elle s'élevait au milieu d’un jardin enchanteur , dont les allées étaient peut-être trop ombragées par des buissons d’orangers lleuris. D’un balcon léger qui régnait le long du premier étage, on apercevait la baie de Mobile couverte de vaisseaux et le golfe même du Mexique. A l’est et au sud, de pareilles habitations égayaient de toutes parts le paysage. L’intérieur du logis de notre hôte offrait aussi mille attraits à de pauvres voyageurs fatigués ; et comme six jours s’écoulèrent avant qu’il parût un paquebot pour la Nouvelle- Orléans, nous eûmes tout le temps d’oublier nos fatigues.
Au lieu de gagner cette dernière ville par l’embouchure directe du Mississipi , nous longeâmes la côte parmi de nombreuses petites îles sablonneuses ou des bas-fonds de bourbe, et à travers plusieurs immenses bassins, tels que le lac Borgne et le lac Pontchai train, dont l’eau était moitié douce, moitié salée, et que parsemait une multitude d’écueils, comme on en rencontre toujours aux bouches de ces grands fleuves dont les deltas sont peu à peu entraînés vers la mer, et en diminuent la profondeur. On va peut-êtie crier à l’exagération ; mais il est certain qu’avec le temps la baie de Bengale et le golfe du Mexique deviendront des plaines sèches et unies. Nous débarquâmes dans un endroit appelé les Piquets, du côté septentrional de la bande étroite de contrée alluviale qui sépare le Mississipi du lue Pontchartrain, et à six ou sept milles de la Nouvelle-Orléans, qui repose sur la rive gauche du fleuve. Celle cité , que nous atteignîmes avant le coucher du soleil, ne présente pas de loin un magnifique aspect , car elle est bâtie sur un terrain trop plat; mais ce qui nous frappa le plus, ce furent les vieilles rues étroites, les hautes maisons ornées d’élégantes corniches, les balcons de fer, et beaucoup d'autres circonstances particulières aux villes de France et d'Espagne, qui rappellent l’antique histoire de celte ville, destinée à changer si souvent de maître.
J’allai visiter la partiede la levéelelongdelaquellestalionnenlles paquebots à vapeur qui sans cesse remontent et descendent le Mississipi. Treize énormes navires de cette espèce garnissaient la rive du fleuve. J’en vis partir un pour Louisville, dans le Kentucky, dont la distance est de quatorze cents milles et plus, dont la position est au cœur même du continent, et que néanmoins l’équipage se Battait d'atteindre en dix ou onze jours, quoiqu’il eût à lutter contre toute la vigueur du courant. Ces bateaux si immenses ne sont guère employés que sur le Mississipi , où l’eau est toujours calme, et où encore ils sont bien abrités par les bois. Ces circonstances permettent que les logements qu’on y réserve aux voyageurs dépassent la surface du fleuve de vingt, et quelquefois de trente pieds. Ils ont deux étages de chambres, tout-à-fait distincts l’un de l’autre : le plus haut est occupé par ce qu’on appelle les passagers du pont, qui ne paient qu’une somme légère, qui ne jouissent d’aucune des commodités du luxe, et qui pourvoient eux-mêmes à leur nourriture. Les passagers de la cabine, au contraire, c’est-à-dire ceux qui occupent l’étage inférieur, font bonne chère, ne manquent d’aucune des douceurs de la vie, mais paient en conséquence.
Un peu plus loin, en face de la ville, mais toujours le long de la levée, étaient une centaine d’autres bâtiments, les plus bizarres que j’aie jamais vus naviguer en aucun pays. On leur donne le nom d 'arches , et vraiment ils me rappelèrent les gravures représentant le déluge, qu’on voit dans des livres d’enfants. Ils varient en longueur de quarante à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pieds, et’ en largeur de dix à quinze ou vingt. Us ont le front plat, les côtés perpendiculaires, les extrémités carrées et légèrement recourbées par le haut. Ils sont tous construits en planches grossières que retiennent des chevilles de bois. C’est dans ces arches que les produits de l’intérieur de l’Amérique, le grain, les viandes salées, les esprits , le tabac , le chanvre , les peaux , et les fruits de ces vastes régions qui bordent le Missouri , l’Ohio et le Mississipi, sont amenés vers l'Océan. Et je ne parle pas seulement de ces grandes rivières, mais aussi de l’Arkansas, du Tenessée, du Wabash, et de centaines d’autres, qui se déchargent dans ce vaste artère, comme les écrivains indigènes appellent avec tant de raison le Mississipi. Ces arches descendent en général par paire, liées l’une le long de l’autre. Pendant le jour , elles se tiennent autant que possible au milieu du fleuve, afin de profiter de la force du courant. La nuit , elles s’attachent à un arbre. Elles ont chacune quatre, cinq et six hommes d’équipage; car il faut un certain nombre de bras pour les guider dans les canaux convenables, au moyen d’énormes rames qui sont faites avec des troncs d’arbres entiers. On conçoit qu’il est absolument impossible de remonter avec de tels bateaux. En conséquence, lorsqu’ils ont atteint la Nouvelle-Orléans et déchargé leurs cargaisons dans les navires ou dans les magasins de ce vaste entrepôt, on lus déchire pour en vendre les planches. Autrefois les équipages se trouvaient dans un grand embarras ; car pour retourner dans leur pays il leur fallait prendre la route de terre , qui traverse les marécages et les forêts dont les rivières sont bordées, et qui n’est pas moins longue que dangereuse ; ou bien ils remontaient le Mississipi dans des barques que de temps en temps ils faisaient avancer à la rame, mais que le plus souvent ils tiraient au moyen, soit d’une suite de câbles attachés aux arbres du rivage, soit de branches qui s’avancent au-dessus de l’eau. Alors le voyage était une affaire de trois, de quatre et parfois de neuf mois; mais à présent les mêmes gens peuvent sans beaucoup de frais regagner leurs foyers en douze ou quinze jours, grâce au nombreux paquebots à vapeur qui sans cesse partent pour l’intérieur des terres.
A la Nouvelle-Orléans, la différence entre le niveau des plus hautes eaux du Mississipi et celui des eaux les plus basses n’est que de treize pieds huit pouces,
BASIL HALL
ko
ni os ure anglaise. La mer est distante de celte cité d’une centaine de milles et plus , et comme la marée ne se fait pas sentir aussi loin, l’élévation et rabaissement dont je parle ne sont causés que par les pluies et la sécheresse de l’intérieur. Quand le fleuve atteint îi la Nouvelle Orléans sa plus grande hauteur, il est dans cette ville élevé de treize pieds au-dessus de la mer , et cette élévation décroît jusqu’il l’embouchure d’un pouce et demi par mille. Mais a l’époque du plus grand abaissement des eaux , la surface du Mississipi K la Nouvelle-Orléans est presque de niveau avec celle de la mer , et le courant devient à peine sensible. A mesure qu’on remonte le fleuve, on trouve'que la différence entre les eaux les plus hautes et les plus basses augmente beaucoup. Près du confluent de la rivière Lafourche, qui est à cent cinquante milles de l’Océan, cette différence est de vingt-trois pieds. Elle est de trente il Bâton-Rouge, qui est un lieu distant de deux cents milles. A Natcbez, dont la distance est de trois cent quatre-vingts , elle est, dit -on, d’une cinquantaine. Après avoir dépassé Natcbez, le volume d’eau du Mississipi se répand à travers le delta dans un si grand nombre de canaux, et inonde ses rives sur tant de points , que naturellement la différence se trouve diminuer vite. La vélocité du courant, au milieu du lit, n’excède presque nulle part quatre milles entre le confluent de l’Ohio et l’embouchure. La plus grande largeur du Mississipi à la Nouvelle Orléans n’a jamais été que de huit cent cinquante-deux verges , ce qui surprendra beaucoup de personnes; car, je ne sais pourquoi, on est porté à le croire beaucoup plus considérable. Je dois dire aussi que ce fleuve est aussi large, peut-être plus large même, devant la Nouvelle- Orléans, que partout ailleurs depuis son embouchure jusqu'au confluent du Missouri, dont la distance est au moins de deux cents milles. Pendant toute cette étendue , il conserve la plus merveilleuse uniformité de largeur, ne variant jamais plus que d’une centaine de verges, l’espace d’un tiers de mille. C’est sa profondeur qui donne à cette magnifique rivière sa sublimité. A la Nouvelle -Orléans, elle est quelquefois de cent soixante-huit pieds, mais dans un endroit seulement. Dans les autres parties, elle varie beaucoup, suivant les dépôts de matière alluviale , et n’est en quelques endroits que de cinquante pieds. A Natchez, environ trois cents milles au-dessus de la Nouvelle- Orléans , quand l'eau est au plus bas, la profondeur, m’assura-t-on, est encore de soixante-dix pieds; mais néanmoins pendant cette saison la navigation est fort gênée par une multitude de bancs, de barres et de basfonds, qui se prolongent au loin à chaque détour du fleuve. La crue du Mississipi commence quelquefois en décembre, mais le plus souvent en janvier, et dure jusqu’en mai. Il conserve sa plus grande hauteur pendant tout juin et une bonne partie de juillet, après quoi il décroît et baisse jusqu'en septembre et octobre, époque de son plus grand abaissement.
Ce fut avec un vif intérêt que je visitai à la Nouvelle-Orléans la place du marché. En y arrivant, mes oreilles furent sur-le-champ frappées d’un curieux mélange de langages. Les pêcheurs parlaient espagnol, tandis que dans le reste de la foule on entendait autant parler anglais que français. Sous un long bâtiment voûté qu’entouraient îles colonnes , se vendaient la viande de boucherie, la volaille, le gibier, et sous un autre pareil les légumes et les fruits. Sur le fleuve, en face de ces halles qui s’élevaient au bas \ de la levée, on voyait rangées d’innombrables barques, qui, pendant la nuit, étaient arrivées de diverses plantations tant au-dessus qu’au -dessous de la ville. Sur la levée même, c étaient, d’un côté , des tas de charbon amenés par eau depuis Pittsburg , ville de l’Etat de Pensylvanie , dont la distance est de trois cent quarante lieues, et de l’autre, des monceaux de pavés, pour les rues, expédiés de Liverpool à travers les mers. Puis, c'élaienl de toutes parts des balles de coton , des barriques de tabac, des caisses de sucre et
mille autres espèces de marchandises. Enfin , pour fond au tableau, c’élail une épaisse forêt de mâts. Sur le marché, je vis des choux, des pois, des betteraves, des artichauts, des fèves de France, des radis, des pommes de terre, des tomates, du riz , du blé indien , du gingembre, des mûres roses et violettes, des oranges, des bananes, des pommes, des poulets attachés pa.r trois, des cailles, du pain d’épice , de la bière en bouteilles , et du poisson salé. De deux en deux colonnes étaient assises une ou plusieurs négresses, qui, baragouinant un mauvais français , vendaient du café , du chocolat et du riz au lait tout fumant , qui avait la blancheur de la neige.
Les oranges et les grenades mûrissent à la Nouvelle- Orléans; mais à l’époque de notre voyage les orangers ne commençaient qu’à se remettre d’une forte gelée qui, en 1823, les avait presque tous fait périr. C’est une preuve de l’incertitude des saisons américaines, qui , dans chaque partie de l’Union , ne sont peut-être pas moins variables qu'en Europe. Les magnolias étaient alors en pleine floraison , et offraient un délicieux spectacle. Leurs fleurs étaient bien larges comme les deux mains ; et quoique ces arbres fleurissent dans d’autres parties des Etats-Unis que la Louisiane, nous ne les avions encore vus fleuris nulle part avant de visiter la Nouvelle-Orléans.
Le 23 , au coucher du soleil, nous quittâmes celte ville à bord d’un paquebot , et nous descendîmes le Mississipi, allant visiter la Balise, qui est la principale station des pilotes à l'embouchure du fleuve. Le nuit nous arriva au bout de quelques lieues; mais la lune nous éclaira ensuite assez pour nous montrer que nous naviguions sur un cours d’eau d’une rare magnificence. Pendant que nous longions ses rives sinueuses avec la rapidité de l’éclair, nous pouvions distinguer par-dessus les levées d’interminables plateaux, les uns couverts de maisons et de champs, les autres endormis sous des forêts où jamais l'homme n’avait porté la main , d’autres hérissés d’un épais taillis de joncs, de roseaux et de plantes inutiles. Le Mississipi se décharge dans la mer par quatre bouches principales ou passes, comme on les appelle dans le pays. En outre , elles ont chacune un nom particulier : la première, ou la plus occidentale, se nomme Passe du sud-ouest, la seconde, Passe du sud, la troisième. Passe du sud-est, et la plus orientale de toutes, Passe à l'ouest. Ce fut la troisième que nous prîmes pour atteindre la triste résidence des pilotes, appelée la Balise, comme je l’ai dit, du mot valiza, qui, en espagnol , signifie signal. De ce misérable hameau , qui est situé au milieu d’immenses marais, on n’aperçoit la terre ferme qu’à cinquante ou soixante milles. Il” se compose d’une vingtaine de bâtiments en tout, dont six seulement servent d'habitations. On ne peut communiquer de l’une à l’autre que par des sentiers faits de planches et de troncs d’arbres placés sur la vase ou sur l’eau. Il est impossible en effet de marcher dans aucune direction , sans au bout de dix verges enfoncer jusqu’au cou. Vers le centre de ce village à demi noyé s’élève une espèce de misérable vigie , au faîte de laquelle nous parvînmes, non sans peine , à monter. La vue immense qu’elle commandait s’étendait sur une région plate et affreuse, qui pourtant ne manquait ni de variété ni d’intérêt. Nous pûmes découvrir plusieurs des passes , ainsi qu’un grand nombre de bayous, comme on appelle les canaux naturels qui joignent les différents bras à travers les marécages, ou qui se dirigent lentement vers la mer, laquelle formait au sud un tiers de tout 1 horizon. A l’est et à l’ouest, les marais se prolongeaient, pour ainsi dire, sans fin. Dans la journée, nous regagnâmes la Nouvelle-Orléans, mais pour n’y plus séjourner que vingtquatre heures.
HISTOIIÙÎ DES VOYAGES.
Excursion aux bouches du Mississipi. I.a Balise. Crevasse de la Levée. Suuatters. Confluent de l'Ohio et du Mississipi. Louisville. Saint-Louis, c influent du Mississipi et du Missouri. Radeaux sur le Missouri et sur d’autres rivières d’Amérique. Les monts Alleghany. Retour en Angleterre.
Le 25 avril, dès six heures du matin, nous montâmes sur la Ville de Philadelphie un des plus vastes bâtiments à vapeur que le Mississipi reçoive dans ses eaux. Notre dessein était de remonter ce grand fleuve aussi loin que possible, et nous ne tardâmes guère à partir. Comme les paquebots qui desservent le Mississipi, et môme tous les autres en Amérique, ne brûlent que du bois; comme aussi leurs machines sont la plupart à haute pression, ils usent une telle quantité de ce volumineux combustible qu’ils sont obligés de s’arrêter au moins une vingtaine de fois par jour, afin de renouveler leur provision à des chantiers qui sont placés exprès de distance en distance sur la live. La J ille de Philadelphie consommait par heure plus d'une corde, c’est-à-dire cent vingt-huit pieds cubes. Quand son bûcher commençait à se désemplir, le pilote promenait ses regards autour de lui, et, à la première occasion commode, il dirigeait le bateau vers une de ces nombreuses piles de bois que, pendant la plus grande partie de la route, nous rencontrâmes d’une en deux lieues. 11 arrêtait la roue l’espace de quelques minutes, faisait jeter deux ou trois larges planches de communication sur le rivage, et les matelots, en un clin d’œil, transportaient les bûches sur leurs épaules. Ils étaient secondés dans cette besogne parles passagers du pont; car presque tous ceux-ci, comme je l’ai dit plus haut, sont des Backs woodsm en ou habitants des loréts de l’intérieur, qui sont descendus à la Nouvelle-Orléans avec leurs arches chargées de produits agricoles, et qui regagnent alors leurs foyers. Le prix total diun passage, depuis la capitale de la Louisiane jusqu’à Louisville, dont la distance est de quatorze cent trente milles, ne monte d’ordinaire pour ces gens qu’à 10 dollars, dont il leur est fait remise d’un cinquième quand ils veulent aider à charger le bois. Il ne leur en coûte donc qu’une quarantaine de francs pour retourner chez eux, ce qui, en conscience, n’est par cher, quoiqu’ils se nourrissent à leurs frais.
Le 26, à cinquante ou soixante milles au-dessus de la Nouvelle-Orléans, nous eûmes le plaisir de voir une de ces crevasses assez nombreuses que la violence des eaux du Mississpi pratique dans les levées qui bordent son lit. Le fleuve se précipitait par l’ouverture, avec une chute de quatre ou cinq pieds et d’une manière aussi bruyante que les rapides du Saint-Laurent. Ce bouillonnement, toutefois, et l’agitation des petites vagues gcumeuses qu’il produisait, ne s’étendaient pas loin à droite ou à gauche, ce qui d’abord me surprit ; mais l’eau sortait presque à angles droits hors du canal ordinaire, et s'en allait, à travers les champs cultivés, se perdre au milieu de la forêt dont était couvert l’immense marécage qui bordait les terres en culture. La levée avait été complètement emportée en cet endroit sur une longueur de cent ou peut-être de cent cinquante verges. Je ne pus m’empêcher, en vérité, d’être surpris que ces frêles barrières se tinssent debout sur tous les points, car elles semblaient généralement n’avoir que deux ou trois pieds de large au sommet et dix ou douze à la base : en un mot, elles paraissaient si peu solides que je m’attendais à chaque minute à voir de nouvelles crevasses se former. Pendant lapins grande partie de ce jour, la surface de l’eau sur laquelle nous naviguions ne fut pas élevée à plus de six ou huit pieds au-dessus du niveau des terres de droite et de gauche. La région qui horde le Mississipi, dans les pai lies inférieures de la Louisiane, est partout peuplée par de nombreux planteurs de sucre, dont
les élégantes habitations, les gais portiques et les délicieux jardins, ainsi que les villages ou logent leurs esclaves, tous propres et jolis, donnent aux bords du fleuve un air très animé.
Dans le cours du 27 et du 28, nous parcourûmes environ cent quarante milles, et pendant tout cet espace, le Mississipi dépassait sa rive occidentale d'une hauteur de six pouces à un pied. Quelquefois nous franchissions vingt ou trente milles de suite sans apercevoir aucune maison. Mais il y avait quelque chose qui constrastait admirablement avec toute celle solitude : c’était le magnifique feuillage et les énormes troncs des arbres qui garnissaient le fleuve. Le 1er mai nous fîmes halle une heure pour nettoyer les chaudières, que les eaux sales du Mississipi avaient presque remplies de vase ; et la place où on arrêta le paquebot était un chantier tenu par ce qu’on appelle un squatter, espèce d’individu qui, sans avoir aucun titre à la possession d’une pièce de terre inoccupée, mais appartenant à l'Etat, vient sans demander aucune permission s’y établir, et se déclare maître de fait, sinon de droit, de la place qu’il occupe. Ces hardis aventuriers sont quelquefois appelés tes pionniers du désert , et avec raison ; car ils pren lient les devants sur la population civilisée, et défrichent les bois tout le long de leur route. On dit, mais je ne sais avec quelle vérité, qu’ils n’aiment guère les chicanes de la loi ; et quand leurs compatriotes, dont le nombre augmente sans cesse, sont forcés d'habiter auprès d’eux, ils saisissent leur hache et se retirent hors de l’atteinte des juges et des jurés, odieuses gens qui toujours se mêlent des affaires d’autrui. Dans une partie de la contrée aussi sauvage que celle qui ce jour-là se déroula devant nous , et où le gouvernement n’avait pas encore arpenté les terres, ces pionniers étaient absolument aussi libres sans doute de se percher sur les bords de la rivière que les vautours et les busards de prendre possession des arbres qui poussaient au-dessus. Mais on en rencontre souvent même dans les Etals situés à l’est du Mississipi , ainsi que dans la Géorgie, où on les nomme crakers , c’est-à-dire brigands; mais malgré ce nom, on ne peut nier qu’ils ne soient d’assez honnêtes gens. 11 est vrai qu’ils se font à eux-mêmes leurs lois, et qu’ils ne se gênent pas pour les violer au besoin ; mais je dois avouer que ceux avec qui le hasard m’a mis en conversation m’ont beaucoup plu. En général, ils avaient moins de celte froideur glaciale qui caractérise les Américains de l’est. Parfois peut-être ils n’étaient pas de fort bonne humeur; mais ils supportaient souvent la plaisanterie mieux que je ne l'avais vu faire de ce côté du Mississipi-
Le passage de la Nouvelle-Orléans à Louisville , dans le Kentucky, avant l’introduction des bateaux à vapeur, durait fréquemment neuf ou dix longs mois, pendant lesquels l’équipage avait à supporter de rudes fatigues, au lieu que maintenant on l'accomplit en une dizaine de jours. Le 4 nous parvînmes au confluent de l’Ohio avec le Mississipi. L’Ohio, sans être fort clair, était beaucoup moins bourbeux que le grand fleuve dans lequel il se déchargeait-, et la différence de couleur de leurs eaux respectives restait longtemps visible. Un mille ou deux encore après leur jonction, le Mississipi à la nuance terreuse et jaunâtre gardait la rive droite, tandis que l’Ohio formait le long de la gauche une large bande vert de bouteille sale. L’intrusion de l’Ohio, au dire des pilotes, barre quelquefois le Mississipi pendant une distance de trente milles Ce singulier effet n’est produit que quand l’Ohio se trouve à sa plus grande hauteur, et le Mississipi comparativement bas. Alors, m’assura-t-on, le premier cause une stagnation apparente dans les eaux du second à plusieurs milles au-dessus de leur confluent. 11 ne faut pas supposer que le Mississipi soit lent à rendre le complirncn , lorsqu’à son tour il vient à croître, i .n cos occasions l'Ohio est barré sur une longueur de soixante et dix milles : glorieuse bataille entre deux fleuves magnifiques !
L’aspect des rives de 1 Ohio , dans lettuel nous en-
FUSIL IfAL?..
Irilmes alors, est sans comparaison beaucoup plus beau que celui des bords du Mississipi, qui généralement sont bas, marécageux et dénués d’inlérôt. Ceux au contraire de l'Ohio, qui s’élèvent à plusieurs centaines de pieds, sont couverts d'arbres spendides dont la hauteur est prodigieuse et le feuillage superbe. 11 était agréable aussi de voir par intervalles des champs labourés que l'inondation ne pouvait atteindre, et des prairies où paissaient les bestiaux sans qu'il fallût les percher sur des estrades, comme nous l’avions vu en beaucoup d’endroits le long du Mississipi. Cà et là , môme par l'embouchure de l'Ohio, nous rencontrâmes des villages bâtis sur la terre ferme, et bientôt après de florissantes villes, dignes de figurer sur la côte, quoique ensevelies dans les profondeurs des bois.
Le 7, nous atteignîmes Louisville, grande et belle cité du Kentucky , sur la rive droite de l'Ohio , près d’un endroit où la navigation de cette rivière est interrompue par une série de chutes ou de rapides. Mais pour remédier à l'inconvénient qui en résulte quand les eaux sont basses, les zélés citoyens de Louisville et des autres places intéressées à la prospérité du pays ont établi un canal qui tourne le passage difficile : et j’avoue n’avoir jamais vu d'ombrage plus magnifique. Ce fut pour nous un plaisir inouï que de sortir enfin du paquebot ; car, si commode qu’il fût, y rester, comme nous l’avions fait, pendant onze jours et onze nuits de suite, était bien suffisant pour lasser la patience la plus courageuse. Le contraste nous sembla d'autant plus grand, que nous logeâmes à Louisville dans le meilleur hôtel qu’il y ait peut-être en Amérique, quoique tous les domestiques fussent des e claves. Rien ne nous charma plus que les riches et fraîches pelouses qui ornent les environs. Les arbres aussi étaient incomparablement plus beaux que nous ne les avions vus ailleurs , surtout les sycomores. Ils étaient non-seulement plus grands, mais, ne manquant pas d'espace pour étendre leurs branches, ils avaient les formes les plus gracieuses. Enfin , les nombreuses sinuosités que forme en cet endroit le magnifique Ohio> qui était couvert de bateaux à vapeur ou de radeaux , et bordé de nobles forêts et de gaies villas , ajoutaient beaucoup au pittoresque de la scène. Je n'ai pas besoin de dire que nos lettres de recommandation nous valurent, comme partout ailleurs, un accueil très favorable de la part des habitants-
Après une semaine de repos , nous remontâmes à bord d'un paquebot, nous redescendîmes l'Ohio jusqu’à sa jonction avec le Missis ipi, puis nous remontâmes ce dernier jusqu’à Saint-Louis. Cette ville, jadis un établissement français, repose sur la droite du fleuve. Le 22, nous arrachant aux plaisirs de tout genre qu'un plus long séjour nous aurait offerts, nous allâmes par eau visiter le confluent du Missouri avec le Mississipi. On ne saurait rien imaginer de plus intéressant en son espèce que cette jonction remarquable, devant laquelle le courant était si rapide, heureusement pour notre curiosité, que nous ne la dépassa mes qu'avec lenteur. Ce qui nous frappa le plus , c’est la différence de couleur et de limpidité des deux rivières. Le Missouri, qui est presque aussi épais que de la purée de pois, a une teinte sale, bourbeuse et blanchâtre, tandis que le Mississipi, au-dessus du confluent, est d'une couleur bleu clair, qui ne ressemble pas mal à celle de la haute mer ou du Rhône à Genève. La surface de ce dernier, avant de recevoir les eaux de l’autre, ne charriait pas un seul morceau de bois, au lieu que son camarade était tout couvert de poutres à demi brûlées, d’arbres avec leurs branches à moitié rompues , et de grands radeaux ou îles flottantes de solives, qui venaient de l’intérieur des terres et tourbillonnaient avec furie. Le Missouri entre dans le Mississipi du côté de l'ouest , presque à angle droit avec lui; et telle est 1 impétuosité de son courant, qu il repousse le Mississipi vers sa rive gauche ou orientale, et qu’il n’y éque dix ou douze verges d’eau
claire de ce côté du fleuve, tandis que tout le reste est bourbeux. Pendant quelque distance, les deux rivières coulent l’une près de l’autre, comme de l’huile et de l’eau , sans se mêler. Mais cette séparation ne dure pas longtemps, et le Missouri aux ondes sales finit par souiller les eaux si pures du Mississipi, qui conservent leur teinte pendant les douze cents milles qu’il franchit avant de se jeter dans le golfe du Mexique. Le confluent n’est qu’à dix-huit milles au-dessus de Saint-Louis ; mais nous le dépassâmes à peu près d’autant , et nous débarquâmes ensuite à une place appelée le Portage des Sioux , et située à gauche du Mississipi , sur le triangle que forment les deux rivières. De là , nous traversâmes en voiture ce qu’on nomme une prairie, vaste plaine couverte de longues herbes et parsemée çà et là d’arbres soit solitaires, soit groupés. Ensuite nous atteignîmes une espèce de plateau , élevé peut-être de dix à douze pieds au-dessus de la contrée environnante, que nous reconnûmes bientôt pour avoir été jadis une des rives du Missouri. Dès lors la route ne cessa de descendre, jusqu’à ce que nous eussions atteint un bas-fond qui , indubitablement, avait été le lit de cette -rivière. Le soir, nous parvînmes à la petite ville de. Saint-Charles, sur la rive gauche du Missouri, à environ vingt milles audessus de son confluent avec le Mississipi.
Le lendemain , nous fîmes à travers les bois et le long de l’eau une promenade qui devait nous conduire à un endroit fort curieux de la rivière. C’était une de ces bizarres agglomérations de poutres appelées radeaux, qui sont formés par les troncs des arbres que les inondations entraînent dans la saison pluvieuse. Arrivant à un détour du Missouri, nous remarquâmes une petite île boisée, qui reposait à environ deux cents verges de la côte; et de son extrémité supérieure s’étendait à une distance considérable un entassement de solives qui, nous dit-on, s’y étaient peu à peu réunies d’année en année, jusqu’à ce qu il eût atteint sa grandeur actuelle. Le bout de ce plancher s’appuyait sur la rive, fort loin de nous, de sorte qu’un pont semblait jeté de la terre sur l’île. Quelques-unes des grandes rivières de l’Amérique, telles que 1 Atchafalaya , sont complètement eouverles en différents endroits d'énormes radeaux de ce genre. Le cours d’eau que je viens de nommer sort du Mississipi, à environ deux cent cinquante milles de la mer. A vingt-sept milles du point de disjonction , les radeaux commencent ; mais quoiqu’ils s’étendent sur un espace de sept ou huit heues, la moitié de cette distance seulement est couverte de bois La largeur de ce bras est de deux cent vingt verges; le rad'eau s’étend sur plusieurs points d’un bord à l’autre, et peut avoir huit ou dix pieds d’épaisseur. Il s’accumule depuis plus de cinquante ans et s’augmente sans cesse des arbres que la rivière reçoit du Mississipi.
Le 24," nous commençâmes à penser qu’il était temps de regagner l'Angleterre, et nous franchîmes avec beaucoup d’intérêt les prairies de l’Illinois. Le 27 , nous entrâmes dans l’Etat d’Indiana , où il n’est pas à beaucoup près aussi agréable de voyager. En effet , autant les prairies sont unies et pittoresques , autant le nouveau pays où nous venions d’entrer était montueux et laid. Ajoutez que les routes y sont détestables, et les voitures si dures qu’on les dirait faites de métal. Pendant cette pénible marche, nous ne fûmes plus exposés, comme nous l’avions été quelquefois dans le sud , à manquer de nourriture. Les provisions de toutes sortes abondaient autour de nous. Mais je ne puis dire que j’aie trouvé chez les rares habitants de ces contrées nouvelles cette intelligence et cette élévation d’esprit qu’on se plaît à leur reconnaître. Non que je m attendisse à rencontrer au fond des bois des manières bien polies; mais on ne nous accueillait d’ordinaire qu’avec froideur et mauvais visage. Le 29, après avoir franchi tout l lndiana , nous repassâmes l’Ohio devant Louisville. Le lendemain , nous prîmes le paquebot pour Cincinnati , où nous arrivâmes le
HISTOIRE, DES VOYAGES
Ferme américaine.
31 , après avoir porcouru en vingt-trois heures un espace de cent cinquante milles contre le courant.
Cincinnati est une des merveilles les plus vantées de l’ouest, et non sans raison. Cette ville, eu égard au peu de temps depuis lequel l'Etat d’Ohio est formé, offre un exemple frappant de l’activité des Américains. Elle est jolie, avantageusement située sur la rive droite d-u fleuve, et paraît plus animée qu’aucune autre de celles que nous avions visitées depuis la Nouvelle-Orléans. Sa prospérité et l’air d’industrie qui partout y règne proviennent sans doute de ce qu’elle est située dans un Etat où l’esclavage a été aboli. Mais, n’importe la cause, on ne se douterait jamais , à voir une si nombreuse population réunie sur ce point du pays, que c’était, il n’y a que quarante ans, un désert habité par une poignée do sauvages. En 1805, Cincinnati ne renfermait (pic cinq cents habitants; en 1820, elle en comptait neuf mille sept cent trentetrois , et aujourd'hui ce chiffre a plus que triplé.
Nous quittâmes à regret Cincinnati , où les curiosités locales, ainsi que l’agréable société dos habitants, auraient pu nous retenir des mois entiers. Le 8, nous
atteignîmes Pitl^burg, ville justement appelée le Birmingham de l'Amérique ; mais nous n’y restâmes que le temps strictement nécessaire pour nous reposer. Nous en repartîmes le H, à trois heures du matin, par la malle-poste, et presque aussitôt nous commençâmes à gravir la rangée inférieure des Alleghany. Tant que nous cheminâmes sur ces montagnes, nous partions généralement à trois ou quatre heures du maliiî, nous marchions pendant cinq ou six avant déjeuner’, pendant le même nombre avant dîner, et encore autant après. Cependant les routes étaient si mauvaises que, dans cet espace de seize heures, nous ne fîmes suce ivemi t, ! trois premiers jours que cinquante-six, soixante et soixante-huit milles. Le quatrième, nous en parcourûmes soixante-quatre en quinze heures; enfin , le cinquième et dernier, où nous rentrâmes à Philadelphie, soixante-quatre encore, mais en douze heures seulement.
Le 23, nous gagnâmes New-York, et le 1er du mois suivant, nous repartîmes pour l’Angleterre.
ÂLBBnT-MONTKMONT
FIN I)FS VOYAGES DE BASIL~IIALL«
c Son flîot , 10.
Embouchure du Mississipi.