III. r.'.r, s. — lmpr. La coin et C% rue Soufllot
Avant de retracer les diverses tentatives de ce genre qui ont eu lieu jusqu'à nos jours, il nous paraît utile de dire quelques mots du théâtre sur lequel elles se sont succédé avec une si louable et si tenace persévérance, persévérance, dont le résultat, entièrement infructueux pour la découverte du passage désiré, a du moins procuré la connaissance exacte de presque tout le littoral du nord de l'Amérique.
Rien n’est plus propre que les régions polaires à donner une idée du chaos. Ici l’on ne compte que deux saisons, l’hiver et l'été; il n’y a pas de transition entre les rigueurs du froid et l’excessive chaleur de cet été d'un jour qui dure cinq mois au Spitzberg, trois mois au Groënland, et près d’un mois en Islande. Dans ces intervalles qui constituent les climats de la zone glaciale , le soleil ne quitte pas l’horizon et il produit des effets analogues à ceux de la zône équatoriale; mais aussi l'absence totale du soleil est en raison inverse, et de là résultent les froids extrêmes que le mercure ne peut plus apprécier. On est toutefois dédommagé de l’absence de ce flambeau du jour par la fréquente apparition de ces jets électriques de lumière désignés sous Je nom A' aurores boréales. On a aussi dans tout son éclat le merveilleux phénomène du mirage. D’un autre côté, le système des courants maintenus dans l’atmosphère contribue essentiellement, par la transmission et la dispersion de la chaleur, à prévenir l’excessive inégalité des saisons dans les hautes latitudes. En outre , la surface de l'Océan , par ses alternatives de gel et de dégel, présente une
HISTOIRE DES VOYAGES
va sic couche sur laquelle les excès de chaud et de froid s’atténuent tour-à-tour. Il paraît que, dans le voisinage du pôle, l’action du soleil esl, au moment de l’équinoxe, un quart de fois plus grande qu’à l’équateur, et suffisante dans l’espace d’un jour pour fondre une nappe de glace d’un pouce et demi d épaisseur. L'air en ces lieux a aussi , par la raréfaction , augmenté sa capacité ou son attraction pour la chaleur.
En ces mêmes contrées, après tjue l’action continue du soleil est parvenue à fondre une grande masse de glace, il survient un court cl douteux intervalle de chaud. Après quelques semaines le sol, qui a été visité seulement par les rayons obliques et affaiblis du soleil, se gèle de nouveau, et le froid reprend tout son empire. Il commence à neiger au mois d’août, et la terre est couverte de deux ou trois pieds de neige avaîît le mois d’octobre. Le long des rivages et des baies 1 eau douce provenant des ruisseaux ou de la fonte d’une neige plus ancienne, se change promptement en une masse solide. À mesure que le froid augmente, l’air dépose son humidité en forme de brouillard , qui se convertit en givre transparent , semé dans l’atmosphère, et dont les pointes aiguës sembleraient devoir percer ou écorcher la peau. Ce givre se répand avec profusion en amas fantastiques, se tenant sur chaque partie saillante; toute la surface de la mer fume comme un four à chaux, et celte fumée gelée se montre ainsi parce qu'elle est relativement moins froide que l’air. Ln fin la dispersion du brouillard et la-pureté de l’at- .mosphère annoncent que la couche supérieure ellemême éprouve un degré égal de froid; une nappe de glace se développe rapidement sur l’humide étendue, et s’épaissit souvent d’un pouce en une seule nuit. Les ténèbres d’un hiver prolongé couvrent le continent glacé, et cette obscurité devient impénétrable, à moins que les rayons fantastiques de la lune ne brillent de temps en temps pour découvrir l’horreur de cette scène de désolation. L’Èsquimau enveloppé d’une peau d’ours se renferme dans sa hutte de glace avec ses légères provisions, qui se gèlent souvent à tel point qu’il n’y peut toucher qu’avec l’aide d’une hachette. Dans la rigueur du froid il entend craquer les rochers, et le voile de la mort semble couvrir ce spectacle de ruines.
Lorsqu’à la fin le soleil reparaît sur l’horizon, peu à peu le froid diminue. Au mois de mai l’indigène quitte sa hutte pour aller à la pêche : la neige cesse par degrés, la glace se dissout et se détache des rochers avec le bruit de la foudre. D’énormes champs de glace sont entraînés et dispersés par des courants. Quelquefois ils se choquent entre eux et se réduisent en atomes. Avant la fin de juin tous ces amas congelés ont presque disparu ; mais l’atmosphère est alors presque continuellement humide et chargée de vapeurs : à celte époque un brouillard épais couvre généralement la surface de la mer; la couche inférieure de l’air commence à déposer de sa moiteur. Dans le courant du mois de juillet la superficie de l’eau reprend son équilibre et le soleil brille d’un plus vif éclat.
Quelle que soit la brièveté de la saison dans les hautes latitudes , l’air sur la terre ferme devient souvent d’une chaleur suffocante. Cette excessive chaleur se mêlant à l’humidité engendre des nuées demosquites dont la piqûre force les Esquimaux à chercher un refuge dans leurs huttes, où ils s’enveloppent d’une épaisse fumée. L’humidité marque le caractère général des régions arctiques, lesquelles durant la plus grande partie de l’année sont couvertes de froids brouillards. Le ciel paraît rarement serein, si ce n’est durant quelques semaines d'hiver , lorsque le froid à la surface devient le plus intense.
La Providence a donné aux naturels les moyens d'adoucir les rigueurs qu’ils ont à souffrir. C’est dans leurs huttes de glace qu’ils sc retirent, comme nous l'avons déjà dit; c’est là qu’ils trompent les heures tardives.
Quant à cette glace elle-même , la ligne sur laquelle
elle oscille embrasse dans les mers du Groenland une longueur d’environ quatorze cents milles , depuis le cap Farewell jusqu’à deux cents milles au-delà de l'île Jean Mayer, sur une largeur moyenne d’environ quatre-vingts milles. Telle est l'étendue de la glace qui se forme et se dissout chaque année dans ces régions arctiques, étendue qui surpasse la superficie entière de la Grande-Bretagne. Ces transformations d’eau en glace et de glace en eau sont périodiques et répétées à de courts intervalles. Il est inutile d’ajouter que l’eau de la haute mer se gèle aussi bien que l’eau de mer qui baigneles rivages etquel’eaudouce. Ces mêmes transformations périodiques permettent aussi de révoquer en doute l’existence d'une colonie ancienne sur le rivage oriental du Groenland, car la température des régions arctiques n’a point varié depuis des siècles. On se rappelle cette notion vague généralement répandue, que le seul établissement occidental du Groenland avait péri, tandis que celui de l’est n’avait eu que ses communications fermées au reste du monde par une vaste barrière de glace accumulée sur ces parages. On s’est demandé si les infortunés colons avaient survécu à la catastrophe ou s’ils avaient été soudain ensevelis sous la neige et la glace, comme les malheureux habitants d'ilerculanum furent autrefois enveloppés dans une pluie épaisse de cendres du Vésuve. Pendant plus de cent ans, à divers intervalles, la cour de Danemark a expédié des vaisseaux 5 la recherche de sa colonie perdue , sans avoir pu jamais avancer sur celte côte prétendue gardée par les esprits , plus loin que le cap Discord, par 61° de latitude nord. Mais dans les saisons favorables de petits bateaux peuvent sans beaucoup de difficulté longer le rivage fort audelà, et si des colons avaient jamais occupe des baies étroites, ils eussent pu s'échapper en canots ou en traîneaux.
Les animaux et les végétaux que l’on trouve dans ces régions froides et désolées, souvent battues par la tempête, doivent être appropriés à celle nature déserte. Cependant l’on se tromperait beaucoup, si l’on croyait que la nature animale y existe sur une petite échelle et sous des formes rapetissées ; les régions arctiques renferment une aussi grande profusion de vie que les régions tropicales , depuis le plus petit insecte jusqu’à la monstrueuse baleine. Mais par quels moyens , par quelles ressources la nature , au milieu de ce monde glacé, entretient-elle cette multitude immense d’êtres vivants? Nous trouvons dans la structure et la condition du monde animal la réponse à cette question.
Ces êtres vivent les uns des autres sur une échelle graduée , le grand dévorant le petit. La base de la nourriture de ces nombreuses tribus du monde arctique se trouve dans le genre des méduses, appelées vulgairement orties de mer . La méduse est une substance douce, élastique et gélatineuse, dont nous trouvons l’analogue sur nos propres rivages, et qui ne donné de signe de vie que par une contraction lorsqu'on la touche. Au-delà du cercle polaire arctique elle prend un accroissement extraordinaire, et elle est dévorée avec avidité par les tribus à nageoires de toutes les formes et de toutes les grandeurs qui s’y trouvent. Ces méduses sont la cause d’une couleur particulière qui se montre sur une grande étendue de la mer du Groënland, c’est-à-dire sur une superficie d’environ vingt mille milles carrés : ce qui donne une idée de la quantité prodigieuse de ces animalcules, trop petits du resle pour être distingués sans lesecours du microscope. M. Scoresby estime que deux milles carrés en contiennent vi ngfl-trois trillards huit cent quatre-vingt-huit billiards de milliards, et comme ce nombre dépasse les conceptions humaines, il ajoute qu’il eût fallu quatre-vingt mille individus pour le compter depuis la création. On peut considérer cette mer verte comme la pâture polaire d'ans le sein de laquelle les baleines se trouvent toujours en plus grand nombre. Ces énormes cétacés ne tirent pas leur subsistance immédiate de ces particules indivisibles;
uoss.
mais celles-ci nourrissent il’aulres petites créatures, qui ii leur tour en nourrissent d’autres moins petites, jusqu’il ce qu’enfin se présentent des animaux assez grands pour offrir une proie suffisante à leurs puissants devoraleurs.
Parmi les tribus innombrables qui peuplent les mers septentrionales les cétacés occupent le premier rang. Comme ils ne peuvent séparer l’air de l’eau, ainsi que le font les poissons par le moyen de leurs branchies, ces colosses sont obligés de s'élever à la surface pour respirer. Ces animaux sont généralement paisibles et paresseux : l'homme envers eux est toujours l'agresseur ; mais la résistance est terrible, et souvent la vie du harponneur est fort aventurée. La baleine a environ soixante pieds de longueur et donne beaucoup d'huile. La queue est le membre le plus actif de ce puissant animal et le principal instrument de tousses mouvements. Quand elle dresse parfois cette queue en l'air, et qu'elle bat la mer avec violence, l'onde écume , des vapeurs obscurcissent l’atmosphère, et un bruit semblable au rugissement de la tempête se propage à plusieurs milles de distance.
Il y a une grande variété de baleines, mais il serait hors de notre sujet de les énumérer ici. Nous dirons seulement que l’espèce appelée spermaceti on cachalot est plus particulièrement répandue dans les mers antarctiques ou australes.
Les autres animaux qui fréquentent les régions arctiques appartiennent, pour ainsi dire, tous il la terre. Dans les cavités des rochers ou des glaces habite le formidable quadrupède boréal , l’ours polaire , tyran de ces climats , qui joint la force du lion à la férocité indomptable de la hyène. Un poil blanc , long , épais et abondant qui le couvre lui permet de braver l’affreux hiver du pôle. Il souffrirait beaucoup dans nos régions tempérées. Les voyages de Ross et de Parry offrent des détails relatifs à ce dangereux monarque des neiges arctiques, redouté du renne et du chien, autres animaux de ces contrées.
Nous allons maintenant, et sans plus de préambule, nous occuper des tentatives qui ont eu lieu pour franchir l'Océan glacial, en venant de l'est à l’ouest, ou, en d’autres termes, d'Europe en Asie par l’Atlantique et la mer de Baffin.
Le premier marin qui se présente dans la lice est Jean Cabot, Vénitien, qui, envoyé à la découverte pour le compte du roi d’Angleterre, en 1497, découvre Terre-Neuve, qu’il nomme Prima Pista, et s’élève jusqu’au 56e degré de latitude nord. Trois ans après cette découverte, Gaspard de Cortéreal , noble portugais , jaloux des progrès de l’Espagne dans le Nouveau-Monde , prend la résolution de s’y diriger par le nord, et de chercher une seconde route aux Indes. 11 parvient à l’embouchure de la grande rivière du Canada, depuis nommée fleuve Saint- Laurent, et nomme Terra di Labrador (terre de labour) l’étendue de côte située en-deçà de 60» , parce qu’elle lui semblait propre à la culture , et rapporte dans sa patrie la découverte d’un détroit (sans doute au nord du cap Chidley , à l'entrée' de la baie d’Hudson), qui devait immanquablement conduire dans la mer des Indes : c’est le fameux détroit d’Anian , appelé ainsi d’après deux frères de ce nom. Cortéreal repartit en 1501 et revint dans les mêmes parages où il avança beaucoup plus loin vers le nord. Une tempête sépara les deux vaisseaux qu'il commandait, et, enveloppé par les glaces, il ne reparut plus jamais; l’on ne put retrouver sa trace. Son frère , Michel de Cortéreal , se mit de Lisbonne en mer avec deux autres bâtiments pour aller à la recherche de l'intrépide Gaspard ; mais on n’entendit également plus parler de lui. Yasquez de Cortéreal , chambellan du roi de Portugal, voulut se dévouer le troisième pour suivre les traces de ses frères; mais heureusement le monarque lui en refusa la permission.
Dès l'année 1504 les Normands, les Biscayens et les Portugais pêchaient la morue sur les bancs de
Terre-Neuve. En 1500, Jean Denis, dellonfleur, lève le premier la carte des côtes de 1 île. En 1508, un Dieppois en ramène le premier sauvage à Paris. Vers la môme année, Charles-Quint fait partir Gomez , de la Corogne, pour chercher un autre passage par le nord, il l’exemple des Anglais et des Français. Gomez revint au bout d’un an sans l’avoir trouvé : il n’avait été que jusqu’au 40e degré de latitude nord.
Absorbé dans ses guerres d'Italie, le roi de France François Ier envoya cependant Jacques Cartier, de Saint-Malo, avec deux vaisseaux et cent vingt hommes d'équipage, pour participer aux richesses que les Espagnols tiraient des contrées nouvellement découvertes. Cartier fit presque le tour entier de Terre- Nciujp, examina la baie de Saint-Laurent, et revint la même année à Saint-Malo. La relation de son voyage piqua tellement la curiosité, qu'il obtint, en 1535, trois nouveaux vaisseaux pour la même destination. Une tempête le força de relâcher dans le port de Saint-Nicolas, à l’entrée de la grande rivière, qu’il nomma le premier baie de Saint-Laurent. Il aborda le premier à l'île de l’Assomption, appelée par les naturels A’ asticotée, dont les Anglais ont fait Anticosli. Il donna le nom de Sainte-Croix à la rivière appelée depuis rivière de Jacques Cartier, et pénétra jusqu’au lieu maintenant nommé Montréal, d’où il revint dans sa patrie, pour en repartir en 1540 avec François de La Roque, seigneur de Roberval, que François 1er venait de nommer vice-roi du Canada , et regagner les côtes de France, au bout de trois années, pendant lesquelles Roberval avait envoyé vers le nord , à la decouverte d’un passage aux Indes orientales , son premier pilote, qui ne dépassa point le 52e degré de latitude nord.
Dans l’intervalle, en 1527, d’après le conseil de Robert Thorne , xle Bristol, deux vaisseaux anglais avaient été envoyés dans le nord-ouest : l’un se perdit au nord de Terre-Neuve, et l’autre, après s’être avancé vers le 53e degré de latitude nord , revint en Angleterre. En i 539 Hore partit de Londres avec deux vaisseaux, reconnut le cap Breton, ancienne découverte française et descendit à Terre-Neuve. Après y avoir éprouvé la plus affreuse disette, au point d’être obligés de se nourrir de chair humaine, les équipages finirent par s’emparer d’un navire français qu’ils aperçurent en vue de l’île , et ils retournèrent à Londres avec ce bâtiment bien approvisionné.
Quelques tentatives infructueuses, faites ensuite par une association de marchands, sous la direction de Sébastien Cabot , association formée dans la vue de découvrir un passage dans le nord-est, firent tourner de nouveau les idées vers le nord-ouest. Un intrépide marin, accoutumé aux glaces et aux tempêtes boréales, Martin Frobisher, persuadéd’ailleurs de l’existence d’un passage dans cette direction, obtint du comte de Warwick, ministre de la reine Elisabeth , trois vaisseaux de l’Etat, et atteignit le 11 juillet 1576, par 61» de latitude nord, une terre qui lui parut être le Friesland de Zeno, mais qui était en réalité la pointe méridionale du Groënland, près le cap Farewell. Un bateau dirigé vers la côte ne put y aborder à cause des glaces et d’un épais brouillard. 11 tourna à l’ouest, eut beaucoup à souffrir des glaces flottantes, découvrit le 1er août une grande île de glace, qui éclata le lendemain avec un bruit effroyable, et mouilla le 11 eh un détroit ou golfe. Dans la nuit du 21 le pont du vaisseau se couvrit d’un pied de neige , et le 26 il remit à la voile pour l’Angleterre, où il rapportait un morceau de marcassite d’or, qui lui valut bientôt le commandement de trois autres bâtiments, pour les mêmes parages, où il se trouvait en juillet 1577, et d’où il revint avec d'autres pierres luisantes.
La reine Elisabeth, enchantée de Frobisher et des mines d’or dont il avait rapporté des échantillons, plus charmée encore de la possibilité du passage nordouest établie dans le rapport qui lui fut soumis, résolut d'élever un fort sur le rivage nouvellement décou-
vert par ce navigateur, et qui fut appelé A/e/a Incognito. Frobisher fut chargé du commandement de la flottille qui allait porter des pionniers, charpentiers et autres ouvriers ou colons. Après avoir tenté vainement de pénétrer dans le détroit de son nom, Frobisher se trouva fort heureux d’atteindre le détroit de Warwick Il y trouva d'énormes masses de glace, et revint avec une perle de quarante hommes de son équipage.
Ce fut en 1585 que le navigateur Jean Davis partit d’Angleterre à son tour, dans la vue de chercher ce passage nord-ouest.
Le 19 juillet, il découvrit une terre hérissée de montagnes toutes couvertes de neige, et qu’il appela terre de Désolation : les glaces la rendaient entièrement inabordable, *
Le 29, il vit une autre terre par 64 o 15’ de latitude nord avec des hâvres commodes et des golfes , dont l’un reçut le nom d entrée de Gilbert, aujourd’hui Good-H*ope.
Le 6 août, par 66° 40’, il trouva une nouvelle terre qu’il nomma par la suite ile de Cumberland. Davis doubla le cap méridional et trouva un détroit fort large, qui porte aujourd'hui son nom : il ne douta pas que ce ne fût le passage tant désiré. Après y avoir avancé soixante lieues, le mauvais temps l’obligea de revenir , et en effet il était de retour en Angleterre en 1585.
Le 7 mai de l’année suivante il repartit avec quatre vaisseaux, pour aller toujours à la recherche du passage aux Indes. 11 relâcha par 64° de latitude nord, dans le hâvre de Gilbert, sur la côte occidentale du Groënland.
Le ler août il découvrit une terre , par 66° 33’ de latitude nord, 70° de longitude ouest de Greenwich. II reconnut encore, par 70° 19’, une terre à la distance de soixante-dix lieues, qu’il venait de quitter. En revenant au sud, il trouva par 56° un hâvre où il mouilla, et après avoir essuyé quelques tempêtes, il prit le parti de retourner en Angleterre, laissant deux de ses vaisseaux qui le quittèrent vers cette latitude. Ces vaisseaux, après diverses tentatives infructueuses, rentrèrent dans la Tamise en 1586.
Dès le mois de mai de l'année suivante, Davis repartit avec trois vaisseaux; et le 16 juin il prit terre sur la partie occidentale du Groënland , par 64° de latitude nord. 11 atteignit ensuite les parages de File Disco, par 67° 40’, et s’avança jusqu’à 72’ 12’. Il nomma London Coast toute cette partie du Groënland, et Hope- Sonder son , la plus septentrionale qu'il reconnut. Ayant rencontré beaucoup de glaces le long des côtes, il ne put les longer. Toutefois, il arriva, le 20 juillet, à l’entrée du détroit de Cumberland, et le 23 , après avoir fait soixante lieues , il jeta l’ancre au milieu d’un groupe d’îles qu’il appela îles de Cumberland. En revenant par la même route, il découvrit, entre 63° 62’ de latitude nord, un passage qu’il nomma le détroit de Lumley.
Le 31 juillet, il vit un promontoire qu’il nomma cap Warwick , au sud-ouest du Groënland. — Le ler août, il vit au sud-ouest, par 61° 10’ de latitude nord , un cap qu’il nomma cap Chidley. Il atteignit ensuite l’île Darcy. C’est de là qu’il remit à la voile pour l’Angleterre.
Tant de voyages entrepris par d’excellents marins eussent fait désespérer sans doute de la possibilité de trouver le passage nord-ouest, s’il ne se fût trouvé par intervalles des hommes qui, trompeurs ou trompés , assuraient que ce passage existait réellement. C’est ainsi que le capitaine Lancaster, envoyé en 1591, avec deux escadres aux Indes, transmit en Angleterre la grande nouvelle que le même passage septentrional était au nord-ouest de l’Amérique, par 62° 30’ de latitude nord. On fut d’autant plus disposé à y ajouter foi, dans un temps où l’on ne rêvait que passage nordouest, que des Portugais, prisonniers en Angleterre , affirmèrent qu’un vaisseau de leur nation, naviguant le long des côtes de la Chine, avait trouvé au 55e de-
gré de latitude nord une mer libre. Aussitôt deux compagnies expédièrent deux vaisseaux commandés par le capitaine Weymouth , qui, le 28 mai 1594, aperçut le promontoire Warwick à la partie méridionale du Groënland. 11 reconnut ensuite le détroit de Lumley au commencement de juin, par 60° 33'; il vit le continent tout couvert de neige, et bientôt il ne lui fut plus possible de manœuvrer.
Le 25, à 61° 40’ de latitude nord , il découvrit l’entrée d’un détroit que les vents violents et les maladies l’empêchèrent d’explorer un peu loin.
Le 5 juillet, il en était sorti pour revenir vers le sud, le long de la côte d’Amérique. A son retour, il prétendit avoir fait trente lieues entre 55° 50’ et 55° 30’ de latitude nord, dans un passage qu’il supposa être celui que l’on cherchait.
Depuis l’expédition du seigneur de Roberval, nommé vice-roi du Canada, la France avait perdu de vue ces contrées. Henri IV, qui en avait entendu parler, y envoya plusieurs vaisseaux, dont les découvertes furent presque nulles. Champlain , gentilhomme français, trouva toutefois le lac qui porte son nom, et une autre communication du lac Supérieur avec les lacs Dinipig et Bourbon , joints à la baie d’Hudson par la rivière Bourbon ou Nelson.
Les nombreuses découvertes faites à l’occasion de la recherche du passage, par les différentes nations de l’Europe, engagèrent aussi le roi de Danemark, dont les ancêtres comptaient le vieux Groënland parmi leurs domaines, à expédier, pour les mêmes parages, des vaisseaux confiés à l’amiral Lindenau, qui alla relâcher sur la côte orientale du Groënland. Il y avait vu dos naturels qui vinrent sans défiance à bord de son vaisseau : il en retint deux, et repartit pour Copenhague. II avait trouvé sur les côtes occidentales du Groënland plusieurs hâvres, de beaux sites et de bons pâturages. Il y trouva aussi du soufre brûlant, à plusieurs endroits, et de l’argent sous la forme de poudre noire. Il nomma Christianus, d’après le roi son maître, le cap méridional situé par 59» 59’ de latitude nord. Après avoir été quelque temps dans un hâvre, par 59° 69’, où il échangea du fer et des clous contre des peaux de veaux marins, des cornes de narval, des dents de morse et des fanons de baleine, il fut subitement attaqué par les habitants, qui lui lancèrent des pierres et des flèches, et se retira dans un hâvre qu’il nomma hâvre du Danemark. Plus loin, par 60° de latitude nord, ayant éprouvé de nouveau des hostilités de la part des naturels, il en prit trois qu’il amena au roi de Danemark. Avant de quitter le Groënland, il mit à terre plusieurs criminels condamnés à mort.
Le 16 juillet, vers 56° de latitude nord, il était parmi des glaces flottantes, dont le courant allait au nordouest. En approchant du détroit de Davis, un courant très fort l’avait poussé vers le nord, contre les côtes de glace de l’Amérique ; mais sur les côtes du Groënland le courant se dirigeait constamment vers le sud. Le 10 août 1605, Lindenau était de retour dans la rade d’Elseneur.
Le succès partiel de ce voyage détermina le roi de Danemark à envoyer, l’année suivante , cinq autres vaisseaux, qui, partis de Copenhague le 27 mai, arrivèrent le 4 août au Groënland, entrèrent dans plusieurs hâvres, et revinrent en Danemark le 5 octobre suivant, avec quatre des naturels qu’ils avaient pris. L’année suivante encore , il partit du port de Copenhague deux vaisseaux qui, sortis du Sund le 14 mai, reconnurent le Groënland le 8 juin, mais furent séparés par les glaces. L’un de ces vaisseaux aborda en Islande.
En 1606, les Compagnies anglaises, de Russie et des Grandes-Indes, envoyèrent de nouveau plusieurs bâtiments à la recherche du passage que Weymouth croyait avoir entrevu , et sur lequel on donnait des renseignements par ouï-dire, mais qui semblaient approcher de la certitude. Celte expédition atteignit le 58e degré de latitude, et dut revenir sans plus de succès que les précédentes.
ROSS
Os échecs répétés n’empêchèrent pas la formation en Angleterre d’une nouvelle compagnie qui fournit les fonds nécessaires pour trois expéditions, dont le commandement fut donné à Henri Hudson. 11 devait chercher le nouveau passage aux Indes par trois roules différentes, savoir : celle du pôle, celle par le nordest et celle par le nord-ouest. Après avoir échoué dans les deux premières directions, il prit la troisième en 1610. 11 était au mois de mai sur la côte d'Islande, le 4 juin , par 66° 34’, en vue du Groënland; le 15, en vue de la terre de Désolation , par 59° 27’ ; le 23, par 56° 19’, au milieu d’immenses montagnes de glaces; le 23 juillet, par 61° 63’, il vit la terre de Labrador. Enfin, il en Ira dans un vaste golfe qu’il explora, et qui porte encore son nom : il y passa l’hiver. Au retour du printemps l'équipage, où l’esprit de mutinerie s’était déjà manifesté sur la côte d'Islande, se révolta contre Hudson , qui fut jeté avec son fils en bas âge, et sept autres personnes, dans une chaloupe sur laquelle ils périrent.
lin 1612, une autre expédition partit d’Angleterre, arriva dans le détroit d’Hudson, où elle fut retenue par les glaces. Elle se rallia bientôt à celle de Thomas Bulton ; mais il n’étendit pas ses recherches au-delà du 65e degré de latitude nord.
En 1614, sur le rapport de Button , une société anglaise fit mettre à la voile un nouveau bâtiment qui, à l’entrée du détroit d’Hudson, fut enveloppé par les glaces et porté dans une baie de la côte de Labrador par 58° 30’ latitude nord. Après y avoir séjourné pendant six semaines, ce bâtiment, qui y avait été exposé aux plus grands dangers, reprit le chemin de l’Angleterre. L’année suivante, Bylot fut envoyé par la même société à la recherche du passage introuvable. A 61° 16', il entreprit de s’avancer à travers les glaces, dans l’espérance que les fortes marées en débarrasseraient successivement la mer. Après avoir navigué longtemps au milieu de ces masses, il aperçut, le 27 mai, les îles de la Résolution, où il mouilla. Le 8 juin, il arriva aux îles Salvages par 62» 32’ de latitude nord. Le 1er juillet, il découvrit, par 64» latitude nord, un groupe d’îles qu’il nomma Mill-Isles (îles du Moulin ), à cause du bruit que faisaient les glaces en s’entrechoquant. Arrivé par 65 25’ latitude nord, 86» 10’ longitude ouest, il rétrograda, et repartit pour l’Angleterre.
Ces éternelles et infructueuses tentatives dans une mer encombrée de glaces, loin de rebuter l’association pour la découverte du passage nord-ouest, ne parurent que lui donner un nouveau courage. En 1616, elle fit partir le même Bylot, en lui donnant pour pilote William Baffin. Les instructions remises à ces deux intrépides marins portaient de pénétrer dans le délroi de Davis, de longer la côte du Groënland juspu’a 80°, de revenir au sud jusqu’à 62° latitude, de courir par cette latitude à l’ouest, de franchir le détroit de Behring, de gagner le Japon, et de terminer leurs voyages par l’exploration des pays situés au nord de Java. Le vaisseau la Découverte, équipé pour la cinquième fois, appareilla du port de Londres le 26 mars, et se trouva, le 14 mai, dans la mer de Davis par 65» 20’ latitude nord. Il jeta l’ancre par 70° 20’ près de L<mdon-Coast. Le 30 mai, on vit Hope-Sanderson par 72° 20’. On aborda plus au nord par 72° 45’, à trois îles que Bylot nomma JVomeri s-Islands (îles des Femmes), parce qu’on n’y trouva que des femmes pour habitants. Le 10 juin, par 73° 45’, ne pouvant plus manœuvrer, vu la prodigieuse quantité de glaces, on relâcha dans un golfe que l'on nomma Horn- Sound , à cause des cornes, ou, plus exactement, des dents de narval que les indigènes apportèrent au bâtiment. Quelques jours après, les glaces s’étant en partie dissipées, on retourna aux îles des Femmes, d’où l’on put cingler vers le nord. A la Saint- Jean, par 76° 25’, on trouva un beau promontoire auquel on donna le nom de Dudley- Diggs , celui d'un des membres de la Compagnie. A douze lieues, on découvrit une belle entrée formant plusieurs anses, puis une vaste baie que Bylot nomma baie de la Haleine, à
cause de la quantité de baleines qu’il y trouva par 77° 30’ latitude nord. Le vaisseau sortit de celte baie, à l’ouverture d’une autre qui fut appelée baie de l’A/derman-Jones. Le 12 juillet, on arriva, par 74° 20’, à une autre baie que Bylot nomma détroit de Sir James- Lancaster. On rasa un banc de glace qui s’étendait le long du rivage vers le sud. L’espoir de trouver un passage s’évanouissait de plus en plus. Bientôt l’on fut environné par les glaces ; on arriva, sous 76° 40’ de latitude nord, vis-à-vis le détroit de Cumberland. L’équipage était très affaibli, et il fallut revenir à la côte du Groënland, d'où le vaisseau repartit pour l’Angleterre.
Cet insuccès refroidit l’ardeur de la société. Depuis ce moment, plus d’un demi-siècle va s'écouler sans que l’histoire des navigations offre rien de relatif à la recherche du passage nord-ouest. Ce n’est qu'en 1719 que la compagnie anglaise, qui, en 1669, avait obtenu de Charles 11 une charte avec de grands privilèges encore aujourd'hui subsistants, pour explorer la baie d’Hudson, résolut d equiper deux vaisseaux avec mission de chercher le mystérieux passage. L’expédition échoua dans un hâvre de cette baie ou mer. On soupçonna la compagnie de cacher le passage; et, pour faire taire les calomnies, elle expédia, en 1737, un sloop , qui ne fut pas plus heureux dans ses recherches.
Une discussion s’était élevée entre deux navigateurs employés par celte même compagnie , Middleton et Dobbs. Ce dernier accusa le premier d’être de connivence avec elle pour soustraire le passage à la connaissance du public. L’opinion se prononça en faveur de Dobbs. Le parlement vota une récompense de 20,000 livres sterling à l'heureux navigateur qui le premier trouverait un passage de la mer d’Hudson dans le Grand-Océan. Deux vaisseaux partirent de Gravesend le 20 mai 1746. Après quelques tentatives inutiles pour trouver le passage désiré, ils retournèrent en Angleterre.
L’histoire des navigations, depuis celle époque jusqu’au troisième voyage de Cook, n'offre plus aucun détail qui ait trait au passage nord-ouest. Cook eut mission de chercher ce passage par le Grand-Océan. Il s’éleva jusqu’à 70° 45’ latitude nord, où la glace fixe mit un terme à ses progrès.
Plusieurs voyages pédestres avaient eu lieu aussi pour aider à la découverte du passage nord-ouest. Hearne entreprit les siens pour le compte de la compagnie de la baie d'Hudson. Il se mit la première fois en route le 6 novembre 1769, et revint au bout d’un mois, après avoir épuisé toutes ses provisions. II repartit le 23 février 1770. Un coup de vent lui ayant, le 11 août, brisé son quart de cercle par 63° 10’ latitude nord, 10° 40’ longitude ouest du point du départ, il revint au fort du Prince-de Galles le 25 novembre, après bien des privations et des fatigues. Il avait un courage si ferme que, le 7 décembre, il entreprit son troisième voyage. Le 16 juin 1771, il fut par 67° 30’ latitude nord. Du 17 au 20, il marcha environ soixante-quinze milles sur les anses et les baies du lac Codged , qui étaient encore toutes gelées. Le dégel ne commença que le 21 . 11 s’arrêta environ quinze jours sur la rivière Conge-Cathawhachaga , par 68» 46' latitude nord, 24° 2’ à l’ouest du fort du Prince-de-Galles , situé sur la baie d’Hudson, ou par 118° 15’ longitude ouest de Greenwich. Le 7 juillet, il traversa le lac Buffalo, dont la glace était encore très solide. Du 10 au 12, il fit très chaud vers le milieu du jour; le terrain se trouvait garni de saules et de pins rabougris aux approches de la rivière de Cuivre , que Hearne trouva navigable à peine pour un canot du pays, remplie de bas-fonds et de cascades. A environ trente milles anglais de la mer, les bois finissaient ; le pays ne présentait que des hauteurs stériles et de vastes marais. Enfin, le 17 juillet, il vit la mer Glaciale , où l'embouchure de la rivière de Cuivre ( Copper mine) était fermée par une barre ou récif. Le point extrême du voyage fut par 71° 54’ lali-
HISTOIRE DES VOYAGES
tude nord, 120° 30’ longitude ouest de Greenwich. A dix lieues de l'embouchure de la rivière est une mine de cuivre, où Hearne ne découvrit qu’un seul morceau de cuivre digne d’èlre recueilli. Après avoir pris possession du fleuve au nom de la compagnie de la haie d’Hudson, il regagna le fort , où il fut de retour le 30 juin 1772.
Dix-sept ans après lui, le Canadien Mackenzie entreprit un voyage plus grand et plus audacieux encore, tant pour explorer la partie d’Amérique située à l’ouest du territoire de la compagnie d’Hudson , que pour tenter aussi le passage si souvent et si vainement cherché. Il s’embarqua au commencement de juin 1789, sur le lac Chepawyan ou des Montagnes, situé par 58° 40’ latitude nord, 128° 39’ 45” longitude ouest ;•! entra dans une de ses branches occidentales qui joint la rivière Unjiga ou de la Paix , nommée plus au nord rivière d'Athapescow ou des Esquimaux. De ce lac il pénétra, le 29 juin, dans la rivière Mackenzie, qui le conduisit, le 12 juillet suivant, sur le bord de la mer Glaciale par 69» 1’ latitude nord, 117° 50’ longitude ouest. L’embouchure de la rivière de Mackenzie, comme celle de la rivière de Cuivre, est remplie d’îles qui forment une multitude de canaux, et se prolongent bien avant à l’est. Cette première excursion employa cent deux jours. Mackenzie revint au fort de Chepawyan , où il fut de retour le 12 septembre.
Le 12 octobre 1792, il partit de nouveau, remonta la rivière de la Paix jusqu’à 56o 9’ latitude nord, 135« 43’ longitude ouest, et arriva en vue des montagnes rocheuses. Après beaucoup de fatigues et de privations, en voyageant tantôt par eau tantôt par terre, il atteignit, le 21 juillet, le rivage du Grand-Océan par 52» 19’ 20” latitude nord, 130» 52’ 35” longitude ouest, à la pointe marquée par Vancouver.
Les deux voyages de Hearne et de Mackenzie établirent que le continent de l’Amérique septentrionale n’est interrompu par aucun canal depuis 52<> jusqu’à 71° de latitude nord. Les voyages subséquents, notamment ceux de Franklin et de Richardson, qui sont les plus récents , ont complété l’exploration du littoral américain boréal de l’ouest à l’est jusqu’au cap Turnagain.
En nous résumant sur les tentatives qui ont eu lieu pour trouver un passage maritime au nord de l’Amérique, nous voyons, en partant de l’océan Atlantique, que le premier succès fut obtenu en 1585, par John Davis, lequel découvrit le détroit qui porte son nom. Nous voyons ensuite Henri Hudson donner son nom à la portion de mer où il périt en 1611 , et Baffin, en 1616 , découvrir et nommer d’abord la mer de Baffin, puis le détroit de Lancaster, ce dernier par 74° 20’ latitude nord. Le détroit de Behring, qui joint la mer Glaciale au Grand-Océan, fut découvert , en 1722, par le navigateur de ce nom. Le capitaine Cook pénétra dans ces parages en 1779 ; Kotzbue les revit en 1815 et 1818, et pénétra beaucoup plus loin à l’est, où le capitaine Beechey, de 1825 à 1828, signala de même son apparition.
Quant aux explorateurs dont il va être question, nous verrons, en 1818, le capitaine Ross explorer toute la baie de Baffin, et de 1819 à 1827, Parry, continuer les relèvements des côtes de l’est à l’ouest sur une étendue très considérable, pendant que, de l’ouest à l’est, Franklin faisait les siens; et tous ces relèvements étaient si avancés, qu’en 1829, lorsque le capitaine Ross entreprit son second voyage, il n’y avait plus à explorer que cent cinquante milles à l’ouest, du côté du détroit de Behring, et cinq cents milles à l’est, entre le cap Garry, où se sont arrêtées les explorations du capitaine Parry, et le cap Turnagaln, limites des excursions du capitaine Franklin. Le résultat de la dernière expédition de Boss a été la découverte, d’abord de la terre du roi Guillaume; puis de l'isthme et de la péninsule de Boolhia, du golfe de Boothia, de la mer oc1cidenlale du Roi Guillaume, et de la véritable position du pôle magnétique septentrional. Quant à la question
d’un passage au nord-ouest , il est clairement établi qu’il n’en existe aucun par le canal du Prince-Régent, ou au sud de 74° latitude nord, et qu’il faut le chercher au-delà de ce parallèle.
En dernière analyse, partant du cap Garry, point exlrême des explorations du capitaine Parry, celles du capitaine Ross se sont étendues jusqu’à 69° latitude nord, et entre les longitudes de 89 et 99», se terminant à l'endroit qui a été nommé pointe Franklin. De là Ross a exploré celte portion du continent septentrional de l’Amérique , en relevant des lacs nombreux et des rivières. Il a, en amant au bord occidental de l’isthme de Boothia, reconnu toute la portion de la côte située entre 72° 30’ et 69» latitude nord, 89 et 99» longitude ouest.
Voilà donc le dernier résultat de nos connaissances relativement au continent septentrional de l’Amérique, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie de Baffin : à commencer du détroit de Behring, et à partir du cap Barrow de Beechey, la côte a été l’objet d’observations nautiques, et par conséquent peu minutieuses, souvent même peu exactes; de là, à la pointe Back de Franklin. Ici, et jusqu’à l’embouchure de la rivière Mackenzie, qui est la seule découverte du voyageur de ce nom, elle a été relevée de nouveau par Richardson, jusqu’au débouché de la rivière Coppermine, qui est la seule découverte de Hearne sur la côte. De là, à la pointe Turnagain , sont les découvertes de Franklin, après lesquelles, dans la direction de l’est jusqu’à la pointe Franklin , il existe une lacune de deux cent vingt-deox milles. Bref, le blanc qui reste aujourd’hui sur la carte entre ce point et la terre la plus à l’ouest que Ross ait touchée ou constatée par les modes ordinaires d’observation, se monte à cinq cents milles anglais.
Nous ne parlons pas des dernières et récentes explorations du capitaine Franklin, intrépide marin, qui s’est perdu il y a déjà quelques années, dans les glaces polaires, et à la recherche duquel, en 1850 et 1852, on a envoyé divers bâtiments, dont les plus minutieuses investigations à travers les glaces n’ont pu encore rien découvrir. Ces recherches se continuent en 1853. Et si un passage nord-ouest existe en effet, il ne pourra plus échapper aux efforts des navigateurs généreux qui se dévouent ainsi pour les intérêts de la science et de l’humanité.
Albert -Montémont.
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Le 18 avril 1818, le capitaine Ross quitta l'Angleterre, et le 17 mai à midi il se trouvait par la latitude de la terre submergée de Buss, 57° 28’ nord.
Le 26 mai, les vaisseaux, arrivés par les 58° 36’ nord, eurent la première vue d’une montagne de glace couverte de neige. L'imagination y voyait mille ligures bizarres, et il est presque impossible de se représenter quelque chose de plus exquis que la variété de teintes que déploient ces glaciers ; nuit et jour ils apparaissent avec une vivacité de couleurs que l’art ne saurait reproduire. Tandis que les parties blanches ont la splendeur de l’argent, les nuances qui les entourent sont aussi variées et aussi éclatantes que cellc3 de l’arc-en-ciel.
Quand les bâtiments furent, le 14 juin, par les 68° 28’ de latitude nord, sur 54° 13’ de longitude ouest, ils eurent continuellement à se frayer un passage à travers des masses de glace flottante , dont plusieurs morceaux avaient un demi-acre de superficie, et liraient de cinq à dix brasses d’eau : on était donc obligé do louvoyer, de virer sans cesse et de remorquer les na-
ROSS
vires. On 'il ensuite l'ile Disco, et l'île des Baleines dans le détroit de Wnijratt qui était encore gelé. Cette dernière île est habitée par le gouverneur du Danemark, sa femme avec ses enfants, six Danois et une centaine d’Ksquitnaux qui s’occupent, dans la saison, à prendre des veaux marins et des baleines.
L expédition ne quitta Waigatt que le 20 juin, et arriva, à force de scier la glace et de se faire remorquer, dans un canal libre qui conduisait au nord; mais plus loin on fut contraint de s’arrêter encore, et ce n'est que le 29 juin qu’ils purent atteindre les 70° 54’ de latitude nord, et 54° 10’ de longitude ouest. On ne voyait du haut du grand mât que des glaces sans fin, mais elles perdaient sensiblement de leur force et fondaient continuellement.
Le 4 juillet, en passant devant une chaîne immense de montagnes de glace, 72° 30’ de latitude nord , et 56° 37’ de longitude ouest, on observa un exemple frappant de la diversité des effets de la réfraction. Les monlagnes situées à deux ou trois milles des navires semblaient avoir une hauteur énorme, tandis que celles qui étaient à une distance double paraissait s'aplatir sur l’eau dans une direction horizontale.
Le 23 juillet, étant par les 75° 10’ de latitude nord, et 60° 15’’ de longitude ouest, les vaisseaux se trouvèrent dans un canal si étroit qu’il fallut les hâler. A cet effet, l’équipage entier fut envoyé sur la glace , et au moyen d une corde attachée au mât de misaine, les hommes tiraient le bâtiment au son de la musique, car un joueur de violon conduisait la marche. Comme il arrivait quelquefois que l’on rencontrait un trou couvert de neige ou une partie moins solide , les matelots y tombaient souvent; mais comme ils ne laissaient point aller la corde, ils sortaient immédiatement du précipice. Quand l’accident arrivait au joueur de violon, les hommes s’en divertissaient beaucoup et ne manquaient jamais cette occasion de faire parade de leur esprit.
Le 24 juillet, l’expédition était arrivée à un point, 75° 25’ de latitude nord , 60° 30’ de longitude ouest , où la terre, jusqu’au cap Dudley-Digges, n’avait point été vue par d’autres navigateurs. Le rivage, entre celte latitude et le 76e degré , formait une baie spacieuse au milieu de laquelle s’élève un rocher remarquable par sa forme spirale , et qui fut nommé Melville s monument, et la baie reçut le nom de Melville s bay. Les baleines y sont abondantes : on y découvrit plusieurs petites îles , quatre entre autres qui furent appelées îles Browne.
Le 6 août, par les 75° 50’ 30” de latitude nord, et 64° 47' de longitude ouest, les navires coururent un grand danger , et furent tellement pressés par les glaces que toute la charpente paraissait sur le point de céder, et les poutres de la cale ployaient, tandis qu’une glace de plus de six pieds d’épaisseur se soulevait et battait les flancs des bâtiments qui ne résistèrent que grâce à la manière admirable dont on les avait renforcés lors de leur armement. Des matelots qui avaient passé toute leur vie dans la navigation du Groenland déclarèrent qu’un simple baleinier eût été réduit en atomes par des chocs pareils.
Pendant que les équipages prenaient du repos après un exercice aussi violent, quelques-uns des officiers allèrent visiter le rivage. Ils le trouvèrent tout-à-fait désert : cependant quelques piles de pierre semblables , par leur apparence et leur arrangement , aux tombes ordinaires des Esquimaux, montrèrent qu’il avait été autrefois habité. On n’y trouva que peu de végétation, quelques pavots à tige nue , une renoncule et deux ou trois touffes d’un court gazon.
Le 9 août, par 75° 55’ de latitude nord, 65° 32’ de longitude nord, les navires n’avaient fait que peu de progrès , quand ils furent surpris de voir paraître sur la glace quelques hommes qui poussaient des cris; et l'on découvrit bientôt des naturels, traînés dans de rossiers traîneaux par des chiens avec une rapidité “ ne. Quand nous fûmes à portée de la voix, Sak-
heusc . Esquimau du Groenland, qui était à bord et savait l’anglais, s’adressa à eux dans sa langue. Pendant quelque temps ils contemplèrent en silence les vaisseaux ; mais quand ils les eurent vus virer de bord, ils poussèrent tous à la fois un grand cri accompagné de gestes étranges, et s’enfuirent dans leurs traîneaux du côté de la terre avec une étonnante vélocité. Arrivés à la distance d’un mille, ou plus, ils s’arrêtèrent encore et restèrent immobiles pendant deux heures. Ceci ayant été remarqué, on envoya une chaloupe pour meltre sur la place un tabouret à observations, haut de quatre piens, et l’on y déposa divers présents tels que couteaux cl articles d’habillement. Soit qu'ils n’eussent point aperçu ce qui se passait ou qu’ils ne voulussent pas venir, ils ne reparurent pas ; cependant comme le capitaine désirait vivement entrer en communication avec les naturels , il fit préparer une perche à laquelle on attacha un pavillon portant l’image du soleil et de la lune sur une main qui tenait une branche de bruyère (on n’avait vu que cette plante sur le rivage). On alla ensuite élever cette per che sur une montagne de glace, à moitié chemin, entre la terre et les vaisseaux : on suspendit à cette perche, et à hauteur d’homme, un sac contenant des présents et sur lequel était peinte une main qui désignait le vaisseau.
Le lendemain 1 0 août, on vit avec joie huit traîneaux conduits par les naturels, et ils s’arrêtèrent à un mille. Chacun des vaisseaux hissa alors un pavillon blanc, et on envoya John Sakheuse portant un petit drapeau de cette couleur et des présents, afin de lâcher de les amener à entrer en communication. 11 accepta ce service avec beaucoup de joie et il alla vers eux, seul et sans armes, ne s’arrêtant qu’au bord d’un canal ou d’une ouverture dans la glace, et que l’on ne pouvait franchir qu’au moyen d’une planche. Quand Sakheuse fut là , il ôta son chapeau et leur fit des signes d’amitié pour les engager à s’approcher comme lui. Ils y accédèrent en partie, et quand ils furent à trois cents pas, ils sortirent de leurs traîneaux et poussèrent tous à la fois un grand cri auquel Sakheuse répondit en l’imitant. Alors, ils se hasardèrent à faire quelques pas de plus en avant, n’ayant en main rien autre chose que les fouets qui leur servent à conduire leurs chiens; et’ quand ils eurent acquis la certitude que le canal était impossible à franchir, ils prirent confiance. Des cris, des mots et des gestes furent échangés pendant quelque temps sans effet , bien que les interlocuteurs parussent reconnaître entre eux le même langage. Après quelque temps , Sakheuse crut voir qu’ils parlaient le dialecte hemouke : il l’adopta sur-le-champ etleur tendantles présents, leur cria Icakheite, «venez,» à quoi ils répondirent naakrie, naakneai plaite, «non, non, partez ! » Ils y ajoutaient beaucoup d’autres paroles dont le sens était qu’ils espéraient que nous ne venions pas pour les détruire. Alors le plus déterminé s’approcha du bord du canal et, tirant de sa botte un couteau , il répéta : « Partez! je peux vous tuer! » Sakheuse, sans s’intimider, lui dit qu'il était aussi un homme et un ami, et en même temps, il jeta de l’autre côté du canal quelques colliers de graines et une chemise rayée, mais ils regardaient toujours ces objets avec méfiance et une grande appréhension, répétant sans cesse , « partez ! ne nous tuez pas. » Sakheuse leur jeta alors un couteau anglais en leur disant : « Prenez ! » Voyant cela, ils approchèrent avec précaution , caressèrent le couteau, puis poussèrent un cri et se tirèrent le nez. Sakheuse imita leurs gestes et, en réponse, s’écria heigh ijaw ! en se tirant le nez comme eux. Ils montrèrent ensuite la chemise en demandant ce que c’était, et quand on leur eut dit que c’était un vêtement , ils voulurent savoir avec quelle peau il était fait. Sakheuse leur répondit que c'était la peau d’un animal qu’ils n’avaient jamais vu : ils la prirent alors avec des témoignages de surprise.
Ils se mirent ensuite à faire plusieurs questions. Ils montrèrent d’abord les équipages des vaisseaux en
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demandant avec curiosité quelles créatures c’étaient ; s’ils venaient du soleil ou de la lune; s’ils donnaient de la lumière la nuit ou le jour. Sakheuse leur répondit qu’il était un homme et avait comme eux un père et une mère, et leur montrant le Sud, il ajouta qu’il venait d’un pays situé de ce côté. Cela ne peut pas être, répondirent-ils, il n’y a par là rien que de la glace, et ils demandèrent encore quels êtres étaient les bâtiments. Mais quand Sakheuse leur dit que c’étaient des maisons de bois , ils ne voulurent pas le croire. « Non , ils sont vivants , nous les avons vus agiter leurs ailes. » Sakheuse leur demanda alors ce qu’eux-mêmes ils étaient, et ils répliquèrent qu’ils étaient hommes et venaient du Nord où il y avait beaucoup d’eau. Ces préliminaires aboutirent à un accommodement, et ils consentirent à ce que Sakheuse passât de leur côté : il vint donc à bord pour chercher une planche.
La couleur de la peau des Européens était un grand sujet de gaîté pour eux ; ensuite le plus âgé des Esquimaux fit au capitaine un long discours, et ce n’est qu’alors qu’ils découvrirent que les étrangers parlaient une autre langue qu’eux, et leur surprise parut excessive : ils l’exprimèrent en criant Heigli yaw ! Ils se décidèrent enfin à venir à bord , et dételèrent leurs chiens qu’ils attachèrent à la glace , puis deux des traîneaux traversèrent le canal. Il fut évident, à la terreur qu’ils manifestaient en approchant du vaisseau, qu'ils le prenaient toujours pour une créature animée. — « Qui êtes-vous? qui êtes-vous? d'où venez- vous? est-ce du soleil ou de la lune? » Telles étaient les exclamations qu’ils poussaient en se tirant, entre chaque question , le nez avec la plus solennelle gravité. Sakheuse put à la longue leur persuader que le navire n’était que du bois , et ils regardèrent tout cela avec une stupéfaction sans égale. Quand ils virent les câbles, ils demandèrent avec quelles peaux ils étaient faits. Les équipages imitaient de leur mieux leurs cris, leurs exclamations et leurs rires; mais entre toutes choses ce qui excita le plus leur admiration, ce fut un matelot montant au grand mât, et ils prirent le parti de monter à leur tour à l’échelle de cordes. Quand ils furent un peu haut , les nouvelles murailles qui les entouraient leur causèrent une nouvelle surprise , qu’ils manifestèrent encore par un gros rire, qui n’arrivait toujours qu’au bout d’une pause d’un moment.
Comme; ils ne connaissaient d'autre bois qu'une bruyère naine dont la lige n’est pas plus grosse que le doigt, ils ne savaient que penser des pièces de charpente qu’ils voyaient à bord. Quelques-uns, n’ayant aucune idée du poids , mirent la main sur un mât de rechange avec l’intention évidente de l’emporter. Ils avaient envie de tout, et le seul objet qu’ils regardassent avec mépris , était un petit chien basset , qu’ils trouvaient sansdoute trop petit pour tirer un traîneau, L’un des Esquimaux chercha à prendre l’enclume, mais s’apercevant qu’il ne pouvait la remuer , il se rabattit sur un gros marteau. Cependant comme on ne pouvait sè passer de cet objet, on fit courir après lui : voyant qu’il allait être rejoint, il le jeta dans la neige et s’enfuit , ce qui donne à penser qu’il avait le sentiment de sa mauvaise action.
Parmi tous les divertissements que les hommes du bord se procurèrent en mettant à profit l’inexpérience absolue des naturels, il n’en eut pas de plus complet, que l’effet qu’ils éprouvèrent en se voyant dans un miroir grossissant. Leurs grimaces étaient fort .amusantes quand, ainsi que les singes, ils regardaient d’abord devant eux, puis derrière le miroir, dans l’espoir de trouver le monstre qui exagérait leurs traits hideux. Un d’entre eux , entendant une montre battre à son oreille, demanda si c’était un animal bon à manger.
Quand on fut à bord, on réussit à décider deux jeunes gensà donner un échantillon de leurs danses. Un d’eux commença par se tordre les traits et à rouler les yeux d’une manière si exactement semblable aux
effets d’une attaque d’épilepsie que l'on fut convaincu que cet accident venait de lui arriver, et que le chirurgien fut appelé. On se rassura bientôt toutefois, car le danseur se mit tout aussitôt à exécuter une multitude de gestes et d’attitudes extraordinaires qu’accompagnaient les plus hideuses grimaces, analogues, en un point, aux jeux de celte espèce dans des pays tout différents et plus civilisés : cette danse abondait en allusions indécentes. Le corps était généralement courbé et les mains passaient sur les genoux. Après quelques minutes, le danseur se mit à crier amnah, adjah ; et presque aussitôt le second acteur, qui avait jusque-là regardé en silence son compagnon, commença comme par inspiration à se contourner le visage, à imiter les altitudes indécentes du premier, et à chanter ensuite hedjan! hedjan! Quand ceci eut duré avec une énergie toujours croissante pendant dix minutes, l’air monta soudainement à l’aigu, et les mots wihi, voihi , s’empilaient avec la plus grande rapidité. Ils s’approchèrent alors l’un de l’autre en avançant leurs lèvres, en grinçant des dents, et dans une "extrême agitation, jusqu’à ce que leurs nez se touchassent, et là finit par un rire sauvage cette scène extraordinaire. Les spectateurs demandèrent bis ; et quand on leur expliqua que les étrangers demandaient la répétition, ils la firent de grand cœur.
Ce pays que le capitaine Ross a nommé Hautes Terres arctiques, est situé dans l’angle nord-est de la baie de Baffin (1), entre la latitude de 76 et 77° 40' nord, et les longitudes de 60 et 72» ouest. Sur le point le plus large, cette contrée a vingt milles à peine d’étendue, et celte largeur va croissant et se réduit à rien aux extrémités. Elle est bornée au sud par une immense barrière de montagnes couvertes de glace, qui prennent naissance au 74» degré 20’ de latitude , et s’étendent jusqu’au 76e degré nord. Autant que l’on en put juger du bord, cette barrière est infranchissable, et, sur plusieurs points, la glace desdfend des précipices dans la mer, et s’y étend sur un espace de plusieurs milles. L’intérieur est très montueux.
A la surface de la terre, au-dessus des rochers, est une chétive apparence de végétation d’un vert jaunâtre, et quelquefois d’une sombre bruyère. Cette misérable verdure reparaissait au pied des rochers du bord de la mer. Les productions végétales du pays se composent de bruyères, de mousses, et d'un gazon grossier. Quant à la culture, il n’en existe pas, et il est probable que les indigènes ne connaissent pas la nourriture végétale. Bornée comme elle l'est, cette végétation n’est pas toutefois sans utilité. La mousse qui est très abondante et qui acquiert six ou huit pouces de longueur, étant trempée dans l’huile ou la graisse de veau marin ou de baleine, sert de mèche au lampes, et produit un feu agréable, et qui échauffe aussi bien qu’il éclaire. La bruyère et le gazon servent d’aliment et d’abri aux lièvres et au gibier qui, au dire des naturels, est très abondant. La pêche de la baleine y serait certainement très fructueuse, et un commerce de fourrure très avantageux pourrait s’y établir.
Le costume des montagnards arctiques se compose de trois pièces, toutes comprises sous la dénomination de tunnick. Le vêtement supérieur est de peau de veau marin avec le poil à l’extérieur, et ressemble au jupon des femmes du Groenland méridional, n’étant ouvert qu’au haut et tout juste de façon à égaler la dimension de la tête de celui qui le porte. 11 est fait par le bas comme une chemise, mais il se termine en arrière et en avant par une langue. Le capuchon est bordé de peau de renard, et tombe sur les épaules ou couvre la tête à volonté. Ce costume est doublé ordinairement en peau d’eider, et comme la doublure fermée en bas reste ouverte par le haut, elle sert de poche. La seconde partie de l’habillement, qui descend à peine aux ge-
(1 ) Le nom de mer conviendrait mieux ici, car la baie de Baffin est d’une étendue assez considérable pour mériter dénomination de mer. A.
noux, est faite d’une manière fort incommode dans la partie supérieure, car en se baissant l'homme fait voir sa chair. Cette pièce de vêtement est de peau de chien ou d ours, et s’attache avec un cordon. Les bottes sont de peau de veau marin avec le poil à l'extérieur, et les semelles sont de peau d'hippopotame. Ces bottes vont au-dessus du genou , et rejoignent le vêtement. Tous ces articles sont fabriqués par les fenynes. Les aiguilles qu’elles emploient sont d’ivoire, et le fil se compose des fibres et des nerfs de veau marin. Dans l’hiver, ou quand le temps devient froid, ils ont un manteau de peau d'ours.
Les montagnards arctiques sont d’une couleur de cuivre sale; leur taille est de cinq pmd^nviron. Ils sont corpulents, et ont à peu près les les Esquimaux du Groënland rué, ' mflrquable de ces inj^i toute
très rapprochés. Il avait la chevelure épaisse, unie, longue et raide, et elle n’avait cerlainement jamais etc peignée ni coupée. Sa barbe et ses moustaches, qu'il laissait pousser, étaient rares, et n’allaient pas au-delà de la lèvre supérieure et du menton. Son corps était charnu et tendait à la corpulence. Ses mains épaisses et petites avaient les doigts courts; ses pieds étaient aussi très courts et très épais.
On interrogea le plus âgé de ceux qui vinrent à bord sur la religion, etSakheuse lui demanda s’il avait quelque connaissance d’un être suprême; mais après avoir essayé tous les mots de sa langue, il ne put parvenir à se faire comprendre. On reconnut bien positivement qu’il n’adorait point le soleil, la lune, aucune image ni aucune créature vivante. Quand on lui demanda pour-
HISTOIRE DES VOYAGES
ges, produire le calme, éloigner les veaux marins ou les attirer; qu’ilsapprenaient cet art dans leur jeunesse, et de la bouche des vieux angekoks; qu’ilsdes craignaient, mais qu'il y en avait généralement un dans chaque famille. Ayant su qu’un jeune homme qui se trouvait parmi eux était angekok, le capitaine l'interrogea sur la manière dont il avait été élevé, et il répondit que c’était un vieillard qui lui avait enseigné à exciter les vents et à chasser les veaux marins et les oiseaux. I! fallait, suivant lui, pour produire ce résultat, des gestes et des paroles qui du reste n’avaient point de sens, et ne s’adressaient à rien qu’au vent ou à la mer. Il était bien convaincu que dans ces sortes d’incantations il ne recevait des secours de personne, et il ne jjpt pas même comprendre cequel’on entendait par bon ou mauvais esprit. Un d’eux ayant été averti de la présence d’un être tout-puissant et invisible qui avait créé le ciel et la terre et tout ce qui s’y trouve, il témoigna beaucoup de surprise -et demanda avec empressement où il habitait. Quand on lui eut dit qu’il était partout, il fut très alarmé, et commença à se trouver mal à l’aise sur le navire. On lui parla ensuite d’un état futur et d un autre monde: il répondit alors qu’un homme sage, qui vivait bien avant son temps, avait dit qu’ils devaient aller dans la lune, mais qu’on ne le crut pas. Ils croyaient cependant que lés oiseaux et toutes les autres créatures vivantes en venaient.
Les équipages n’eurent aucune occasion de visiter les habitations de ces indigènes; mais, d’après leur description, il paraît qu’elles sont toujours situées au bord de la mer, sur le point le moins exposé à être englouti par la neige. Ces maisons sont entièrement de pierre, et les murailles qui s’enfoncent de trois pieds en terre s’élèvent de trois pieds au-dessus du sol. Le toit est en forme d’arcade, et toutes les ouvertures qui pourraient donnerun passage à l’airsontbouchéesavecde la terre ; ellesn’ontdonc point defenêlres.Ony entre par un couloir lo ng, é l roi l et p resque souterrain . Le soi est recouvert de peaux sur lesquelles les habitants s’asseient et dorment. Une maison est habitée par plusieurs familles, et chacune d’elles a une lampe faite d’une pièce creuse qui est suspendue au toit, et dans laquelle ils brûlent l’huile ou plutôt la graisse de la licorne ou du veau marin. La mèche est faite avec delà mousse, et ils se procurent du feu comme nous avec une pierre et du fer. Cette lampe, qui ne s’éteint jamais, sert à éclairer, à chauffer et même à faire la cuisine, office dévolu aux femmes. Entre tous leurs aliments, ils préfèrent la chair du veau marin et de la licorne qui est plus huileuse et plus agréable au palais. Ils regardent aussi le chien comme une excellente viande, et on élève aussi bien ces animaux comme objet de subsistance que pour tirer les traîneaux; néanmoins on ne les mange qu’en hiver, et quand les autres provisions manquent. Les hommes prennent les veaux marins pendant leur sommeil, ou bien ils se couchent près des trous qui existent dans la glace, et ils les attirent en faisant beaucoup de bruit. Quand l’animal paraît, ils imitent son cri ou son grognement, et l’amènent ainsi à eux. Quand il est à leur portée, ils le frappent au nez avec une corne de licorne de mer, et l’ont bientôt expédié; quant à la licorne, on la prend avec un harpon.
On ne put savoir d’eux précisément de quelle manière ils tuent les ours.
plus gros. Les lièvres étaient blancs et les renards noirs en général. Les chiens sont de diverses couleurs, où le fauve foncé domine, et ils sont de la taille d'un chien de berger. Leur tête est celle d’un loup, et leur queue, d’un renard. Leur aboiement ressemble au cri du dernier animal, mais ils ont aussi le hurlement du loup.
Le montagnard arctique ne va jamais à quelque distance soit pour chasser, soit pour autre chose, sans son traîneau, et sa lance, ainsi que son couteau, ne le quitte jamais. A voir leur rapidité, on peut conjecturer qu’il leur serait facile de faire par jour cinquante ou soixante milles, et celte distance a été parcourue par des naturels du Groenland méridional. Ces indigènes paraissent être sales à l’extrême. Ils ont la face, les moins et le corps couverts, d’huile et d’ordure, et il semble qu’ils n’aient jamais été lavés depuis leur naissance. Leurs cheveux étaient collés et nattés par la malpropreté; ils y tenaient cependant beaucoup, car un des hommes de l’équipage en ayant coupe une mèche à l’un d’eux, il fut très mécontent, ne s’apaisa que quand on la lui eut rendue ,et la mit dans sa poche après l’avoir soigneusement enveloppée dans un morceau de peau de veau marin. Chaque homme prend une femme dès qu’il est en état de soutenir une famille ; si elle lui donne des enfants, il n’en prend pas d’autres, et il n’est pas permis non plus à la femme d’avoir un autre mari. Au cas contraire, l’homme peut prendre une seconde, une troisième épouse, jusqu’à ce que l’union soit féconde, et les femmes ont le même privilège. L’un de ces Esquimaux parlait très affectueusement de sa femme qui, disait-il, était bonne, parce qu’elle avait six garçons. Quand ces hommes prenaient ou demandaient quelque objet de fantaisie, tels qu’un miroir ou un tableau, ils disaient tous que c’était pour leurs femmes. Le costume de l’autre sexe est, d’après tout ce que nous pûmes recueillir, le même que celui des hommes. Il fut impossible de découvrir s’ils atteignent un grand âge, ou s’ils meurent jeunes, car les vieillards avaient, à l'approche des bâtiments, été cachés ou envoyés dans les montagnes, et on ne put jamais les voir, non plus que les enfants. Aucun présent ne put les décider à se séparer d’eux, et personne ne voulait quitter le pays. Us semblaient tous contents et heureux. Leur vêtement était très approprié au climat,et, suivant eux, ilsavaient abondance de provisions. Ils reconnaissaienttous pour roi Tolouwha, qu'ils représentaient comme un homme robuste, très bon et très aimé. Le nom de sa résidence était Petowack, située près d’une grande île qui pourrait bien être celle de Wolstenholme. il avait une grande maison bâtie en pierre , et qui , d’après eux , était aussi grande que le vaisseau ; elleétait entourée de plusieurs maisons. C’est là que demeurait la principale partie des habitants; ils dirent qu’ils lui devaient une portion de tout ce qu’ils prenaient ou trouvaient. On ne put leur faire comprendre ce que signifiait la guerre ; ils n’avaient en effet aucune arme de combat : on se garda donc bien de leur en montrer, l’usage. Ils paraissaient étrangers à toutes les maladies, et l’on ne voit personne de difforme parmi eux.
L’expédition quitta ces parages le 16 août et le 17 par 75» 54’ de latitude nord, et 67° 15’ de longitude ouest, on vit des roches couvertes d’une neige écarlate. On neige, et l’on découvrit quelle était une profondeur de dix ou douze pieds d’un et la
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entourait était magnifique. Si la lune était en vue, elle semblait suivre le soleil tout autour de l'horizon , et quand ces corps célestes passaient directement au-dessus des sommets des montagnes, la neige prenait l’éclat de l’or, et les glaciers frappés par les rayons du soleil paraissaient autant d’édifices d'argent ornés de toutes sortes de pierres précieuses.
L’expédition, arrivée le 20 août par les7Go 54' latitude nord, acquit la certitude qu’il n'y avait plus moyen de pousser dans le nord. Les glaces l'empêchèrent d’avancer plus loin.
La nuit du 24 août fut remarquable en ce qu’elle fut la première où le soleil se coucha depuis le 7 juin, terminant ainsi un jour qui avait duré mille huit cent soixante-douze heures, et donnant l’avis qu’un long et sinistre hiver approchait. Le 30, par les 74° 19’ latitude nord, et 78u 33’ de longitude ouest, on vit une magnifique chaîne de montagnes qui reçut le nom de Byam-Martin ainsi que le cap qui les termine. On se dirigeait depuis le 24 dans l'ouest ou l’est, mais surtout le sud qui était la direction du retour.
Le 30 octobre, le capitaine Iloss était de retour en Angleterre, et à l’ancre dans Brassesound aux îles Shetland, après une absence de six mois.