SECOND VOIT AGE DE ROSS
Départ. Arrivée à la hauteur du cap Farewell. District danois de Holsteinborg au Groenland. Description de la ville de Tîrieniak Pudlit. Découverte de provisions abandonnées par la Fury. Arrivée à la hauteur des dernières découvertes.
Après le retour de l’expédition qui avait tenté d’arriver jusqu’au pôle en 1827, je soumis aux lords commissaires de l'amirauté et au lord grand-amiral le plan du voyage dont je vais présenter la narration. J’avais depuis longtemps la conviction que la navigation dans la mer Arctique serait plus facile à un bâtiment à vapeur qu’à tout navire n’ayant que des voiles. Cette proposition ne fut pas acceptée, mais comme j’avais la confiance de la possibilité de la route au nord-ouest par le détroit du Prince-Régent ou d’une aulre manière, je développai le plan que j’avais conçu à M. Booth qui me donna plein pouvoir pour faire équiper cette expédition à ses frais.
.Un bâtiment à vapeur de quatre-vingt- cinq tonneaux, nommé la Victoire , fut approvisionné de tous les objets nécessaires. Nous avions des provisions de bouche et de chauffage pour mille jours, mais comme il était nécessaire d'avoir des approvisionnements de toute espèce pour plusieurs années, et que notre tonnage était trop faible, je jugeai convenable de nous adjoindre un navire dé transport , et l’amirauté mit à notre disposition un bâtiment ponté de seize tonneaux, qui avait accompagné antérieurement une expédition destinée au pôle, et reçut alors le nom de Krusenstern : nous fûmes aussi pourvus dedeuxchaloupesqui avaient été employées par le capitaine Franklin.
Le jour de hotre départ ayant été fixé au 21 mai 1829, j’allai prendre congé de l'amirauté, et nous parûmes ayant à la remorque le Krusenstern. M. Booth et quelques autres personnes avaient voulu nous accompagner jusqu'à Margate, et arrivés à ce point nous nous séparâmes de nos amis, prévoyant peu alors la durée de cetve séparation.
Am'ès plus d'un mois de la navigation la plus pénible par /suite du mauvais état de la machine à vapeur qui demandait des réparations constantes, et des coups de
I vent qui brisèrent nos mâls, nous aperçûmes le 30 juin, à l'heure du coucher du soleil, un reflet de glace à l’horizon, dans le nord nord-ouest, et nous estimâmes que la côte du Groenland était à deux cent vingt milles dans celte direction. Nous vîmes aussi plusieurs de ces oiseaux que l’on nomme bossemans, outre ceux qui nous tenaient compagnie depuis plusieurs jours, les mouettes et les inollemokes.
Le 1er juillet, le reflet jaune que produit sur le ciel une terre éloignée fut plus distinct, et, dans la soirée , nous entrevîmes la terre elle-même que nous pensâmes devoir être le cap Farewell au Groenland. Nous étions à cette hauteur le lendemain, et nous fîmes alors à nos hommes la distribution des vêlements convenables aux climats sous lesquels nous allions nous trouver. Ils se composaient d’une veste et d’un pantalon bleus, d’une chemise de flanelle, d’un confortable, d’une paire de bas de fVadmal , d'une paire de caleçons de flanelle, d’une perruque galloise, d’une paire de bottes de mer et d’une autre de bottes ordinaires. Les vestes des officiers et des sous-officiers ne se distinguaient des autres que par quelques détails peu sensibles, de façon que tout notre équipage avait beaucoup d’uniformité dans l’aspect. Le 4 j uillet, nous étions par les 57<> 59’ de latitude, et 47° 3 F de longitude.
Le 5 juillet, étant au large du -cap Farewell, nous entrâmes dans le détroit de Davis. Nous voyions distinctement à huit heures du soir la terre que nous supposions être ce cap, à trente lieues de distance, ainsi qu’un certain nombre de montagnes de glace qui en étaient proches : le tout était dans le nord-est par le nord.
Le 7 juillet à neuf heures du malin, nous vîmes plusieurs mouettes, le nombre des mollemokes croissait et les pièces de bois flottantes devenaient plus abondantes; nous retirâmes de l’eau le lendemain un arbre qui avait vingt pieds de long et trois de circonférence près de la racine.
Ayant établi le 9 la latitude par laquelle nous étions, nous la trouvâmes de 62° 26’ et la longitude était de 5 4o 31’, et le 11 juillet la température de l’eau étant tout-à-coup tombée de 43 à 38° , nous ne doutâmes plus que nous approchions delà glace de terre, et nous avions entrevu par intervalles les côtes du Groenland.
Le 12 juillet, le ciel était brumeux, l’atmosphère épaisse, et il ventait bon frais : nous nous trouvions par les 63« 15 de latitude et 54° 23’ de longitude. Il passa près de nous beaucoup de bois et nombre d’oiseaux. Le lendemain nous découvrîmes la première montagne de glace que nous eussions vue depuis notre entrée dans le détroit. Nous ne pûmes nous empêcher de remarquer comme une coïncidence très digne d’attention que celte montagne était à peu près par la même latitude et la même longitude que celle que nous avions vue de l'Isabella, onze ans auparavant. On ne peut en effet concevoir que ce soit la même ; cependant, comme j’en avais conservé un dessin exact, cet incidentétait d’autant plus de nature à me frapper, que la ressemblance était très grande. Nous recueillîmes une forte pièce de cèdre américain.
Le 14 juillet, le jour commençait à deux heures du matin environ, et nous étions par 64° 48’ de latitude et 53° 45’ de longitude Nous vîmes dans la journée la montagne remarquable de Sukkertop (le pain de sucre), et à neuf heures du soir nous distinguâmes la magnifique montagne qui est prèsdeCockin-Sound, et nous suivions du regard la terre jusqu’à la hauteur du cap Anne.
Après une succession de gros temps nous nous trouvâmes, le 22 juillet, à l’entrée d’une grande passe, et quand nous fûmes aussi près que le permettait la prudence, le commandant Ross fut envoyé dans une chaloupe pour chercher un ancrage : nous le vîmes reparaître le 23 juillet avec un signal convenu pour nous annoncer qu’il avait découvert un hâvre, nous nous y dirigeâmes donc à toutes voiles. Le commandant Ross nous dit qu’il avait découvert dans la côte est de
HISTOIRE DES VOYAGES
1 île du Phare une anse qui lui semblait parfaitement sûre.
Avançant toujours, nous passâmes d’abord près d’une île de forme ronde, et ensuite près d’un rocher qui s'élevait sur l’eau comme une baleine morte, et qui est situé à droite de l'île. Nous entrâmes enfin dans notre port. Ce n’est qu’alors que je revis la lune que je n’avais pas entrevue depuis que nous avions quitté, le 14 juin, la côte d’Ecosse. Elle était très éclatante, et vue entre les pics des hautes et pittoresques montagnes de cette plage, elle était d’un effet des plus splendides; car les flancs escarpés et les cimes aiguës de toutes ces montagnes apparaissaient alors on ne peut plus distincts dans une atmosphère qui semblait n’avoir jamais su ce que c’était que brume et vapeur. #
A cinq heures, la marée avait baissé considérablement, et au point qu’elle ne nous laissait que douze icds d’eau. Nous ne trouvâmes point d’habitants sur île du Phare, mais la présence de trois chiens esquimaux nous donna la certitude que nous n’étions pas éloignés dequelque établissement. Ayant gravi une hauteur, je jouis de la vue de deux magnifiques bras de mer, entourés de montagnes d’un caractère beaucoup plus imposant encore que lorsque nous les avions vues pour la première fois en entrant dans le hâvre, puisque la perspective était plus étendue. Etant alors dépouillées de neige, l’œil plongeait dans les précipices qui s’y creusaient et d’où s’élancaient leurs pics aigus et rudes, au lieu que , lors de notre premier voyage, où la saison était moins avancée, la neige non-seulement voilait leurs formes, mais empêchait toute perspective aérienne, en les rapprochant trop de l’œil : alors toute harmonie était détruite et tout effet de paysage manqué. Maintenant la scène était vraiment belle, grande et bien digne du pinceau d'un artiste.
La présence de brisants et de rochers nombreux au nord et au sud nous prouva que nous avions choisi le bon passage ou plutôt le seul navigable. L’île était plus belle que l’expérience d'une saison moins avancée, et plus mauvaise peut-être, ne nous donnait lieu de l’espérer sur cette côte de glace. L’aspect do ce rivage nous rappela vivement les terres beaucoup plus favorisées que nous voyions encore à un mois de là, et l’été que nous croyions avoir laissé derrière nous. Toute partie praticable de la surface de la terre, jusqu’au moindre coin, pourvu qu’il nefût point précipice ou roche marine , était couverte de verdure , mêlée d’une profusion de plantes sauvages alors en pleine fleur, et nous trouvions un jardin d’été là où nous ne comptions voir comme autrefois qu’un chaos de rochers escarpés et de neige durcie par le froid. Nous ne fûmes plus étonnés alors du nom de Groënland ( terre verte) donné à ce pays, et il cessa de nofis paraître une dérision : c’était bien en effet une terre verte alors. Elle était de plus livrée à l’accompagnement ordinaire des climats chauds, torture habituelle d’un été du nord, la présence des moustiques, dont les essaims nous poursuivaient avec un acharnement que la plupart d’entre nous n’avait pas connu, même aux Indes orientales.
Le soir, nous fûmes surpris en voyant paraître un pavillon danois, accompagné d’une multitude de canots , et nous fûmes enchantés de voir dans la foule deux Européens que nous avions d’abord confondus avec les Esquimaux, car ils portaient le costume du pays. Ils se présentèrent comme étant le gouverneur et le prêtre du district de Llolsteinborg, et venant pour savoir si nous avions besoin de secours. Le gouverneur , âgé de trente ans environ , réside là depuis six ans, et le prêtre, qui y a sa petite famille, y est depuis le même nombre d’années. Ils nous dirent que le port de Holsteinborg n’était qu’à trois milles, et ils nous engagèrent à y entrer notre navire comme dans un lieu de plus grande sûreté, en nous faisant toute espèce d’offres hospitalières.
Ils nous assurèrent que la présente saison était la plusdouce quieûtété connue, même par les personnes
les plus âgées de l’établissement, et que la saison précédente avait été tout aussi tempérée : ils étaient donc convaincus que si jamais le passage au nord ouest était découvert, ce devait être dans l’été actuel.
Après avoir remonté trois milles dans un petit bras de mer, nous aperçûmes le pavillon et la ville. Elle est exposée au nord-ouest, et située sur un point élevé, à cinq cents pas environ du lieu de debarquement. On nous salua quand nous mîmes pied à terre : je ne m’attendais pas à cet honneur, et j’y répondis à la première occasion qui se présenta. Nous fûmes reçus par madame Kiojer , la femme du prêtre qui était venu à notre rencontre pour nous conduire sous son toit hospitalier. On nous régala avec un repas presque élégant de venaison et d’autres mets, que nous servaient des femmes esquimaues dans leur costume national, mais qui l’emportaient de beaucoup en propreté sur celles que nous avions vues dans d’autres occasions; elles étaient de plus parées d’une grande abondance de grains de verre, et leur chevelure était retenue par un mouchoir de couleur violette.
Après le dîner, nous visitâmes l’établissement, qui consiste dans les maisons du gouverneur et du prêtre, une église, deux magasins, une boulangerie et environ quarante huttes d’Esquimaux. Les deux maisons étaient construites en bois, ayant un rez-de-chaussée composé d’une salle à manger commode, d’une bonne chambre à coucher, d’un petit salon et d’une cuisine. Le gouverneur a une chambre de plus pour loger les équipages de ses deux chaloupes et deux pilotes. L’étage supérieur n’était occupé que par des chambres de domestiques. L’église a un petit clocher qui s’élève un peu au-dessus de l’édifice , et l’intérieur est simple et propre, avec un orgue à une extrémité, et, à l’autre, l'autel. Celte église peut recevoir deux cents personnes et est très suivie : les prières et le sermon du dimanche y ont lieu alternativement en danois et en esquimau. La ville est protégée à l’est par de hauts rochers, et à l’ouest d’autres rochers l’abritent , tandis qu’elle est couverte au sud, bien qu’à une grande distance, par l’énorme montagne appelée Woman's hood (la coiffe de la vieille). Une chaîne de hautes montagnes fait de plus face au port. Ce lieu, tel qu’il est, est réellement intéressant et presque pittoresque : il est néanmoins à peine tolérable pour résidence, même en admettant qu’une bonne partie de l’année s’y passe comme lors de notre visite. Du haut d’une éminence qui est un peu au-delà de la ville, nous eûmes une belle vue de la mer et de ses îles innombrables ; et, de ce même point, nous pouvionsaussi distinguer notre demeure flottante , bien recueillie dans sa petite anse. Le nom que les Esquimaux donnent à celte ville est Tirieniak-Pudlit , ce qui signifie, comme nous l’apprîmes, « les trous des renards. »
Le lendemain 24 juillet, nous nous livrâmes à des observations astronomiques, en dépit des impitoyables moustiques qui nous harcelaient, et nous allâmes ensuite dîner chez le gouverneur. La paix et le bonheur ne sont d’aucun pays, car ces bienfaits nous parurent être à leur comble dans ce cercle étroit, mais content.
Pendant le dîner, les Esquimaux aidèrent l’équipage à entrer le vaisseau dans le port, et ils apportèrent pour les vendre les objets dent ils pouvaient disposer : c’est ainsi que nos gens se munirent de bottes et de gants, qu’ils échangèrent contre des mouchoirs de coton et de vieux habits. Il y en avait -peu parmi eux qui parussent connaître la valeur de l’argent, et un, entre autres, qui avait proposé à M. Thcun une paire de beaux gants, préféra un vieux mouchoir: à un schelling et même à un souverain qu’on lui offrit successivement en échange. \
Nous apprîmes plus tard que ce ministre luthérien a l’administration spirituelle des districts de HoJsteinborg et de Sukkertop. J’observai pendant moii court séjour tous les symptômes de l’ordre le plus payait ; j’appris que les exemples d’immoralité étaient treslt rares , et que le caractère général du Groënlandais) est
ROSS
si calme et si pacifique, qu’on ne les a jamais vus en venir aux coups, lis n’ont jamais, dans aucun cas, été les agresseurs quand des discussions s’élevaient entre eux et les colons européens.
Personne ne s'attend à apprendre qu'il y eût des arbres dans le jardin du gouverneur, puisque les îles Shetland mômes passent pour n’en contenir qu’un seul, mais nous trouvâmes ce jardin cultivé en salade, radis et navets. L’angélique y abonde comme en Laponie, aussi bien que le cochléaria et l’oseille.
Le 25 juillet, nous nous procurâmes six chars esquimaux,-et après le déjeuner nous allâmes à bord pour déterminer la situation exacte de llolsteinborg que nous trouvâmes être 66° 58’ de latitude nord et 53° 54’ de longitude ouest. Ensuite, j’écrivis mes dernières lettres pour l’Angleterre, et un navire danois qui était dans la rivière de Baal s’en chargea. Je croyais faire alors mes adieux à nos hôtes , mais nous ne pûmes partir que le lendemain après avoir entendu à l’cglise, avec étonnement, le chant des femmes esquimaues. Je connaissais du reste, depuis longtemps, les dispositions musicales de ces peuplades qui apprennent à chanter avec la plus grande facilité les morceaux les plus difficiles de musique sacrée de l’école allemande.
Le soir , poussés par une bonne brise , nous avions perdu de vue les montagnes de Holsteinborg ; mais d'autres à l’aspect aussi imposant quoique moins pittoresque les avaient remplacées. Nous fîmes alors route vers l'île de Disco dont le 28, à dix heures, les montagnes colossales sortirent tout-à-coup du fond des nuages , présentant ainsi à nos regards une magnifique perspective. Nous pûmes voir alors que la chaîne qui borde la mer était aussi libre de neige que les terres plus méridionales que nous laissions derrière. Les montagnes de l’intérieur n’en étaient même que très partiellement couvertes, de sorte que tout contribuait à nous donner l’espoir de faire d’utiles progrès pendant le reste de la saison.
Nous vîmes dans la soirée Hare-Island, dont le centre était dans le nord ; nous nous trouvions alors par les 70° 12' de latitude et 55° 45’ de longitude, et nous comptâmes dans ces régions quarante montagnes de glace.
Nous commençâmes le mois d’août par une belle et claire matinée, "et n’ayant en vue qu’une solitaire montagne de glace. Notre latitude était de 73° 53’ et notre longitude de 65° 50’. La température de l’air et de la mer était de 40° également , et elle dura jusqu'à minuit. En tout autre point nous avions un véritable jour d’été, et la mer ainsi que le ciel ressemblaient bien plus à ceux de la Méditerranée qu’à ce qu’on eût dû attendre dans la baie de Baffin.
Le 3 août , notre latitude étant de 74» 14’, et notre longitude de 68° 13', point le plus septentrional que nous dussions probablement jamais atteindre, une bouteille fut jetée à la mer pour garder mémoire de ce fait. A midi l’aire était à 44°, et la mer à 44° et cette température descendait à 40° à minuit , minuit aussi beau qu’avait été belle la journée ; et le lendemain j’aurais pu me croire dans les Indes orientales, en voyant les matelots qui balayaient les ponts, sans bas et sans souliers.
Le 6 août, nous entrâmes dans le détroit de Lancaster et nous attendîmes tous avec une extrême anxiété un vent d’est. Toutes les mains étaient étendues pour sentir s’il venait ; on épiait chaque nuée, chaque banc de brouillard, et il n’y avait pas un de nos gens qui ne prophétisât suivant ses craintes ou ses espérances. Le 8 août à minuit, un symplôme de vent d’est se montra enfin , et la joie se répandit dans l'équipage. Le lendemain le vent, si bien venu, s’accrut graduellement. Notre latitude était de 74° 1’ et notre longitude de 77°. Nous n’apercevions aucune montagne de glace, mais des pics neigeux s’élevaient au-dessus des nuages. Notre route était presque à l'ouest.
Le H août, nous entrâmes dans le détroit du Prince- Régent, et le lendemain nous vîmes le lieu où la Fury
avait fait naufrage. On apercevait encore les pieux des lentes debout sur la côte, et comme nous devions nous approvisionner à ces débris, nous cherchâmes un ancrage , et le commandant Ross en découvrit un formé par une grande montagne de glace et deux petites, situées à un quart, de mille au sud de l’éminence où la Fury avait été obligée d’abandonner ses provisions. Notre manœuvre avait pendant ces derniers jours été des plus rudes , au milieu des glaces flottantes et des vents ou des courants contraires.
La Vic.tory étant bien à la mer , dans ce hâvre de glace, ^ nous allâmes avec empressement explorer le lieu où avaient été déposées les munitions de la Fury. Nous trouvâmes le rivage presque entièrement bordé de charbon , et ce ne fut pas sans un vif intérêt que nous nous dirigeâmes vers la seule lente qui fût restée intacte, et qui servait de réfectoire aux officiers de la Fury. 11 n’était, du reste, que trop évident que les ours y avaient fait de fréquentes visites. 11 y avait près de la lente un sac où le commandant Ross avait laissé son livre de notes et des spécimens d’oiseaux; mais il avait été déchiré, et on n’y avait pas laissé un fragment de ce qui y était contenu.
Nous trouvâmes, au contraire, intact le lieu où l’on avait déposé les viandes et les légumes conservés. Les boîtes avaient été empilées en deux tas; mais, bien qu’exposées à toutes les variations du climat pendant quatre années, elles n’avaient pas souffert le moins du monde. Il n’y avait pas'eu d'eau pour les rouiller, et elles étaient si hermétiquement jointes, que les ours n’avaient pu en flairer le contenu. S’ils avaient suce que ces boîtes renfermaient, il ne nous serait probablement pas revenu une grande part de ces provisions. Nous ne les trouvâmes point gelées, et le goût des divers objets n’avait pas éprouvé la moindre altération. Ceci ne fut en vérité pas une satisfaction médiocre, car notre existence et la perspective du succès étaient intéressées dans cette précieuse découverte. Le vin, l’eau-de-vie, le sucre, le pain, la farine et le cacao étaient tous dans une également bonne condition. Le j us de limon et les conserves n’avaient pas souffert beaucoup; les voiles même, qui avaient été bien ployées, n’étaient pas seulement sèches, mais on eût dit qu’elles n’avaient jamais été mouillées. Il était toutefois remarquable que, tandis que la toile écrue était devenue entièrement blanche, toute apparence et toute odeur de goudron avait disparu.
Nous nous rendîmes ensuite à la plage où la Fury avait été abandonnée ; mais aucune trace du corps du navire n’était visible. Chacun émettait sa conjecture sur ce qu’avaient pu devenir les débris ; mais comme nous avions tous vu les effets des places mouvantes sur ces côtes, nous pouvions très bien nous expliquer cette circonstance. Le bâtiment avait sans doute été emporté en entier ou broyé en pièces, pour aller se joindre aux nombreuses pièces de bois que charrient ces mer;.
Nous retournâmes donc à bord pour y transporter les munitions et les provisions , et ce n’était , certes, pas une circonstance moins nouvelle qu’intéressante que ce marché tout prêt à subvenir à nos besoins, dans ces régions abandonnées de solitude et de glace, marché où se trouvait choisi et recueilli sur un seul point tout ce qu il aura fallu aller chercher aux magasins dispersés dans Londres. Du reste, la présente expédition avait toujours eu pour base principale la certitude de cet approvisionnement. 11 était si considérable , que tout ce que nous pûmes charger sembla diminuer à peine la pile de boîtes et de caisses; nous en embarquâmes autant que nous pûmes le faire, ainsi que le sucre, la farine et le cacao qui nous étaient nécessaires. Tout ce que nous prîmes était dans le plus parfait état de conservation. Le lendemain nous embarquâmes du charbon, des ancres, un mât et des outils de charpentier. Nous trouvâmes aussi un paravent doublé âefearnought (gros drap),quiétaitdans unassez bon état; mais les ours avaient mis sens dessus des-
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sous le coffre aux hamacs, et en avait à peu près dévoré tout le contenu. Les hermines, ou les souris, étaient entrées dans quelques boites à chandelles, et les avaient vidées en tout ou en partie. Aucun des cordages n’était pourri , et les câbles paraissaient dans une condition parfaite
Découverte d’une nouvelle péninsule que le capitaine Ross nomma Boothia. Route au sud. Les glaces commencent à obstruer la route. Alternative de beau et de mauvais temps, Promenades à terre. Chaleur, froid. Le navire emporté par les glaces. Evaporation de la neige par le vent. Impossibilité reconnue d’aller plus avant.
Le 15 août à dix heures, nous entrâmes dans'une belle baie, ayant un mille en longueur et en largeur ; je la nommai Baie Fearvjell. Nous sorlîmes de cette baie à onze heures par la pointe méridionale , et une heure après nous trouvâmes une petite rivière que j’appelai Lang. Nous vîmes bientôt une autre pointe qui se projetait dans l’est, et je donnai à toute Ja région dont nous explorions la côte le nom de Boothia.
Plusieurs baleines de couleur claire vinrent près de nous et parurent tout-à-fait indifférentes à la présence du bâtiment; vers la fin de la journée du 15, une bande de glaces très serrées s’étendait devant nous, de l’est au nord-est, en forme de croissant. C’était la première fois que notre route était obstruée totalement, et c’est en vain que nous cherchâmes une ouverture. On ne voyait aucune apparence d’eau sur la glace, dans le sud-est ou de l’ouest. Nous fûmes donc obligés de virer et de louvoyer toute la nuit dans les glaces flottantes qui charriaient du nord-ouest, sortant des diverses criques et baies de la côte.
Le 16 août, nous pûmes approcher de terre, et j’y descendis avec tous les officiers pour prendre possession de la terre de Boothia, à une heure, époque de la journée qui répond à sept heures moins quelques minutes de Londres. Les couleurs furent déployées avec les cérémonies d’usage, et l’on but à la santé du souverain et du fondateur de l’expédition. Nous examinâmes ensuite cette terre. On y voyait quelque Végétation et des plantes en fleur; un ancien tombeau esquimau nous prouva que cette plage avait été visitée par une tribu errante , et nous y trouvâmes des os de renard et des dents de bœuf musqué. Un oi-eau semblable à l'alouette des sables est le seul animal vivant que nous vîmes.
Pour ceux qui n’ontpas vu un océan septentrional en hiver, qui ne l’ont point vu, devrais-je dire, livré à une tempête d’hiver, le mot glace, en réveillant le souvenir de ce qu’ils ont vu en repos, dans un lac intérieur ou un canal, ne fournit aucun moyen de se représenter tout ce que doit voir et éprouver un navigateur arctique. Qu’ils se rappellent donc que la glace est de la pierre, tantôt rocher qui suit le courant, tantôt promontoire ou île, quand elle touche terre, et non moins solide qu’une plage de granit, puis, qu’ils se figurent, s’ils le peuvent, ces montagnes de cristal lancées violemment dans un étroit canal par une rapide marée, se heurtant comme des montagnes en mouvement se heurteraient avec le fracas du tonnerre, s’arrachant d’énormes fragments ou se déchirant l’une l’autre en deux, puis perdant l'équilibre et tombant de leur haut, elles soulèvent la mer en brisants ou la font tourbillonner en trombes. Pendant ce temps, les champs de glace plats, poussés contre ces masses ou contre les rochers par le vent et le courant, sautent hors de la mer, pour retomber sur eux-mêmes, ajoutant ainsi à l’inexprimable ébranlement et au tumulte inconcevable qui accompagne ces convulsions.
Telle est la glace, et voici la compensation qu’elle offre pour les trop fréquents assauts qu elle donne et les obslacles qu’elle crée. La glace est loin d’êlre un fléau sans son bon côté, et en récapitulant tout ce qui nous arriva au milieu des glaces, je ne dirais peut-
être que la vérité en déclarant qu’elles nous ont été plus souvent utiles que nuisibles.
Le 29 septembre , après de constantes allernalives de tempêtes, de beaux temps passagers, de chutes de neige et de froids aigus, nous nous trouvions par les 70° 12’ de latitude et 92° 21’ de longitude. Le lendemain, la vue de terre était totalement changée. Elle était beaucoup plus basse que ces parties de l’est que nous avions jusqu’alors explorées, et en général îa surface était beaucoup plus unie. 11 y avait quelque végétation sur une petite île, et nous remarquâmes des traces récentes de lièvres et d’hermines. Nous y vîmes aussi deux cercles de pierres, restes déshabitations des Esquimaux, mais d’une date beaucoup plus récente que les vestiges de cette nature que nous avions vus jusqu'à ce jour. Nous découvrîmes ensuite les traces d’un ours près des lieux où nous étions amarrés, et nous vîmes aussi paraître quelques veaux marins. La latitude suivant le fleuve était de 70° et la longitude 92° 40’.
Avec la fin de septembre dont nous venions d’atteindre le dernier jour, je conçus qu’il n’y avait plus à espérer d’autres progrès pour cette saison.
Renards blancs. Excursion dans les terres. Chasse à l’ours.
Le navire entre dans ses quartiers d’hiver. Magnifique
aspect du ciel. Phénomènes lumineux. Aurore boréale
admirable. Allée sablée sur le pont du vaisseau. Fin de
l’année 1829.
Le 1er oclobre, pendant la nuit le thermomètre élait tombé à 17°, mais vers la pointe du jour le ciel devint nébuleux et la température monta à 21° avec une chute de neige qui continua toute la journée. Cette circonstance nous empêcha de monter sur la haute terre prochaine et nous dûmes nous borner à sonder et à explorer le petit port où nous nous trouvions , et nous découvrîmes avec plaisir que , si nous étions destinés à être enfermés par la glace, nous serions en lieu sûr. Un piège à renard tout récent , trouvé sur le rivage, et la timidité des veaux marins nous conduisirent à conclure qus les Esquimaux n’avaient pas quitté ce lieu depuis longtemps. Le lendemain nous allâmes faire une courte excui’sion dans l’intérieur, et du haut d’un point élevé je vis des terres à l’est et au sud : c’élait probablement le continent américain. Cependant m'étaitaussi difficile de déterminer alors ce point que de décider si cette terre n’était pas la continuation de celle où nous étions alors. Ce qui importait le plus dans notre position , c’élait de savoir l’état de la glace, et ce que nous- en vîmes ne nous donna point l'espérance de progrès nouveaux. Nous étions au temps d’arrêt. Il y avait déjà longtemps que nous soupçonnions que 1 événement qui nous menaçait n’était pas éloigné , et nous ne pouvions raisonnablement êlrc surpris de ce qui arrivait. Jusqu’alors nos travaux et nos efforts de chaque heure nous avaient ôlé la faculté de penser à l’avenir, mais le moment de l’inaction était venu, il fallait bien réfléchir, et c’est alors que les longs et sinistres mois de notre inévitable détention au milieu de cette glace immobile nous apparut toutà-coup. La porte de la prison se fermait sur nous pour la première fois.
Nous vîmes plusieurs traces de lièvres, et nous tuâmes quelques-uns de ces animaux qui étaient déjà entièrement blancs. Ce changement nécessaire leur arrive, comme les naturalistes le savent, longtemps avant que la terre soit couverte de neige durable ou que le temps devienne réellement froid, circonstance qui prouve que ce n’est point l’effet de la température, mais que cette modification du pilage est à coup sûr une disposition providentielle pour faire face aux froids de l’hiver. Nous pûmes voir dans 1 intérieur, même à travers la neige, que les plaines étaient couvertes de verdure. Il y avait plusieurs pièges esquimaux avec un grand nombre de ces amas de pierres qui , vus
ROSS
do loin, ressemblent à des hommes, et que ces peuples dressent pour faire peur aux rennes et les amener ainsi de leur côté à leur portée. Dans l'cspaee que nous parcourûmes et qui pouvait être de cinq milles, il sc trouvait deux grands lacs. Le lendemain nous fîmes une autre excursion, et nous constatâmes que chaque vallée renfermait un lac; mais ceux que nous vîmes n’avaient que quelques pieds de profondeur, cl nous parurent sans poisson. Le thermomètre descendit, dans la nuit, à 16°, avec une chute de neige, et l'air était particulièrement piquant et froid.
Le 4 octobre , la température du matin avait été de 13°; mais à midi elle était monté à 17, et la neige avait cessé. Comme ce jour était un dimanche, le service divin eut lieu, et l'on envoya l’équipage à terre pour prendre de l'exercice. 11 y avait beaucoup de neige sur les montagnes ; cependant l’approche de l’hiver était beaucoup plus régulière que d’ordinaire dans ces pays.
Le S octobre la première aurore boreale parut à une heure et le baromètre monta à 30» 73”. Au même moment le ciel devint si brumeux qu’il fallut pour l’instant renoncer à tout espoir de voir la terre ; et comme nous étions absolument entourés de glace compacte, la perspective d’aller en avant s’éloignait de jour en jour. Le thermomètre marquait 12° le lendemain au matin. L’ennui de ce jour, avant-coureur de bien d’autres pires , fut animé par une chasse à l’ours qui eut une issue heureuse. L’animal, ayant approché du vaisseau , fut chassé dans file et de là vers l’eau , où il plongea au milieu de la glace nouvelle qui l'empêcha de se sauver : la chaloupe le rejoignit et le tua. Quand il fut à bord, on reconnut que c’était une femelle d’une taille moyenne, portant six pieds huit pouces entre le nez et la queue, et pesant cinq cents livres.
Le 7, le vaisseau fut bien établi dans , son port de glace, de manière à être abrité des coups de vent d’est et d’ouest. La profondeur de l'eau était de trente-trois pieds ; et comme il avait régné en ce lieu un courant aussi longtemps qu’il avait été possible, nous étions en droitde conclure qu’il reviendrait avec l’été et hâterait la rupture des glaces , puis nous aiderait à sortir quand la saison le permettrait. 11 fallut enfin en être convaincus : nous étions bien dans nos quartiers d’hiver , et notre affaire à présent était de trouver de l’occupation, et de nous donner toute l’aisance et le bonheur possible dans les circonstances que nous devions prévoir. Nous y étions certes assgz munis de patience , et nous n’avions alors aucune raison de perdre l’espoir : notre conviction était en effet absolue, car il n’y avait plus à l'heure présente un atome d’eau libre sur un point quelconque, et à l’exception du point noir que présentait par hasard un roc en saillie, ce n’était rien qu’une éblouissante, monotone et fatigante vue de neige tout à l’entour de l’horizon , dans la direction de la terre. La perspective était véritablement désolante. Dans tout son éclat , cette terre de glace et de neige a toujours été et sera toujours un désert énorme, sinistre, décourageant, et sousl influenceduquel la pensée elle-même se paralyse : là l’esprit cesse de penser et de se soucier de rien, car il cesse de sentir ce qui pour un seul jour l’exciterait certainement par la nouveauté; mais ce qui va plus longtemps est l’uniformité même du silence de la mort.
Au milieu de tout cela , il était satisfaisant de voir que chacun paraissait content desprogrès qu’avait faits l’expédition, et en examinant la carte, l’on songeait avec plaisir aux nombreux dangers auxquels nous avions échapçé, en naviguant dans des passages si réellement périlleux , sous de si violentes tempêtes et au milieu"d’une glace dont nous avions fait en quelque sorte notre esclave. Ainsi, comparant et réfléchissant, nous arrivâmes à la tranquillisante ambition que nous étions maintenant devenus une petite famille bien unie et bien calme, dont chaque membre était
également zélé et patient, chacun prêt aux nouvelles difficultés qui pouvaient surgir, et que tous ceux dont le devoir était l’obéissance se soumettaient avec un bon vouloir ou un empressement qui n’ont jamais été si décidés sous l’influence d’une véritable loi martiale.
Après avoir examiné quelle est la source de la plus grande chaleur animale, j’ai conclu que l’abondance de nourriture était au premier rang. 11 paraît certain que les hommes doués du plus fort appétit et de la digestion la plus facile possèdent le plus de chaleur, tandis que les estomacs faibles et incapables de recevoir beaucoup d’aliments n’engendrant jamais assez de chalour pour résister aux impressions du froid, cette sensation est beaucoup plus vive pour les hommes ainsi constflués. C’est d’après ce raisonnement que l’on peut s’expliquer la résistance que les naturels de ces climats glacés opposent au froid, car on sait que leur consommation est énorme et souvent incroyable : or, pour toute expédition dans des régions polaires, il faut à tout prix augmenter la quantité d’aliments. Il est une remarque qui se rattache à cette question, et qui peut être utile aux navigateurs futurs, c’est que, sans cette chaleur intérieure et personnelle, les vêtements chauds dont on se charge sont presque impuissants. 11 est peu utile de couvrir celui qui ne saurait produire par luimême de la chaleur, et l’on essaierait presque aussi efficacement d’échauffer un glaçon en l’enveloppant d’une couverture. C’est une erreur commune que celle qui fait que l'on s’imagine que l’expédient qui conserve la chaleur peut la produire.
Le 17 novembre, le soleil présenta un phénomène d’un effet incroyable. Le centre de l'astre était assombri par un nuage, et sa circonférence était entourée d'un cercle sur lequel ses rayons se disposaient de manière à donner tout-à-fait l’idée d’une étoile de l’ordre du Bain.
Une éclatante aurore boréale parut le 24 novembre d,ans le sud-ouest : elle étendait sa splendeur de pourpre jusqu’au zénith. Le vent changea le lendemain, et nous vîmes une aurore encore plus brillante qui, du soir jusqu'à minuit, devint déplus en plus radieuse, et dura jusqu’au matin. Elle formait une arcade splen • dide dont les extrémités paraissaient poser sur deux montagnes opposées, et dont la couleur était celle de la lunç pleine. Le ciel, d’un bleu sombre qui lui servait de fond, était sans doute la cause principale de cet éclat.
Nous pouvons supposer ce qu’est l’apparence qu’offre l’anneau de Saturne aux habitants de celte planète; et ici la conjecture s’est peut-être réalisée, caria forme et la lumière de cette arcade sont précisément ce que nous devons concevoir de ce radieux anneau planétaire, quand il est vu traversant les cieux de Saturne. Tandis que la masse et la densité de la matière lumineuse était assez forte pour voiler la constellation du Taureau, il s’en échappait des rayons groupés formant des angles comme avec des étoiles de joailliers, et illuminant de leurs vives lueurs les objets à la surface de la terre. Deux brillantes nébuleuses de la même matière parurent ensuite au-dessus de l’arcade, répandant des rayons pareils et formant encore un conlraste plus prononcé avec l'état sombre du ciel à l’horizon. Vers une heure, cc phénomène commença à se dissoudre en fragments et en nébuleuses ; lés lueurs vacillantes devinrent plus fréquentes, plus irrégulières; puis tout-à-coup l'aurore s’évanouit à quatre heures.
Le 25 décembre, c’était le jour de Noël : il est peu de lieux sur la terre civilisée où ce jour ne soit pas le plus notable de l’année entière. Les éléments euxmêmes semblaient avoir décidé que ce jour serait mémorable pour nous ; car il commença par une aurore boréale d’une splendeur magnifique, qui occupait tout le firmament au-dessus de nous. D’abord et pendant plusieurs heures, ce fut une succession d’arcades, croissant en grandeur à mesure qu’elles avançaient de
HISTOIRE DES VOYAGES
Les grosses masses flottantes de glace que le flux soulevait accroissaient notre danger.
l’est vers l’ouest de l’horizon, et les changements successifs n’étaient pas moins éclatants que ce que nous avions vu jusqu'alors. Le service de 1 église eut lieu suivant l’étiquette de la marine. Ce jour de fêle fut célébré par un dîner extraordinairement libéral, dont un roastbeef fut la partie la plus essentielle et la plus orthodoxe. 11 n’est pas besoin de dire que la mesure contre le gras fut suspendue pour ce jour-là: car autrement il n’eût point été pour les matelots le jour de fête reconnu. Les provisions de la Fury nous rendirenlen cette occasion plus de service que nous n’eussions pu en prétendre, puisqu’elles contenaient des pâtés de Noël (1) et une chose qui, du plus grand luxe toute autre part, était ici extrêmement naturelle, des cerises à l’eau-de-vie, à l’état de glace. Nous déployâmes, suivant l’usage, un pavillon, et la splendeur de Vénus était un spectacle qui fut regardé par nous comme en parfaite harmonie avec le reste de la journée.
Le 30 décembre, nous revîmes quelques lièvres: les animaux n’avaient donc pas tous disparu. Nous eûmes un très beau jour depuis dix heures jusqu’à trois heures et demie. Le lendemain, nous vîmes les traces d’un loup qui se dirigeait vers le nord : nous les suivîmes pendant deux milles, mais nous les perdîmes.
Ainsi finit, avec le mois de décembre, l’année 1829,
(1) Minces épices, pâtés de viande hachée. A. M.
sans que le froid eût causé le moindre accident à un homme de l'équipage. Nous n’avions que l’armurier chez qui une affection de poitrine incurable avait été peut-être hâtée par le voyage , et qui allait vers sa fin.
Commencement de 1830. Première rencontre avec les Esquimaux sur la côte. Description de leur village, de leur société, de leurs mœurs Ils viennent à bord. On va les visiter. Intérieur de leurs maisons de neige. Femmes, On fait présent d’une jambe de bois à un Esquimau estropié. Sa joie. Fiançailles. Le soleil reparaît. Mort de l’armurier.
Le 1er janvier 1830, le thermomètre était à 22<’, c. le ciel de midi déployait toutes les belles teintes d’un soir d’été; mais le pourpre du ciel et des montagnes à l’horizon était plus foncé que lors des crépuscules de nos climats. Le lendemain, nous fîmes une tranchée dans la glace, et reconnûmes qu’elle avait cinq pieds quatre pouces d’épaisseur, et deux jours après une neige abondante qui tomba couvrit tout jusqu’aux rochers, et le paysage n’était qu’une surface non interrompue d’un blanc éblouissant. La terre dans cet état, jointe à la mer raboteuse, le tout blanchi parla neige nouvelle, composait la plus sinistre perspective que l’on puisse concevoir. Le lendemain, nous crûmes aper-
KOSS.
Notre marche «'tait vraiment semblable à celle des nomades.
cevoir un accroissement sensible dans le crépucsule de midi; mais le ciel était couvert et sombre. La construction d’un escalier de neige et d’un mur devint une utile occupation aussi bien qu’un amusement pour les hommes qui avaient appris à s enorgueillir de la beauté et de la perfection de leur maçonnerie et de leur architecture de glace.
Le 7 janvier, un ciel brillant présenta, à dix heures du matin, un aspect tout nouveau. L’espace au-dessus de la lune qui se couchait était d’une riche couleur dorée, et la partie de l’horizon qui approchait le soleil avait une teinte éclatante d'argent, le contraire dans l’un et l’autre cas de ce qui est ordinaire pour les autres pays.
Le 11 janvier, à une heure, l'homme qui avait une jambe de moins, dont le nom était Tulluahui, arriva avec un autre naturel très intelligent, qui le conduisait dans un traîneau. Le chirurgien, ayant examiné l’état de l’estropié, lui promit une jambe de bois que le charpentier devait lui livrer dans trois jours, et il exprima d’avance la plus vive joie. Nous leur montrâmes ensuite la carte, et ils y reconnurent leur situation et celle du vaisseau, après quoi Tulluahui prit le crayon et traça la ligne qu’ils avaient suivie, la subdivisant ensuite en points, tandis qu’ils comptaient sur leurs doigts pour nous faire comprendre qu’ils avaient dormi neuf fois en chemin. Tiagaschu, le second
P*ai». — lmp. Lacou* et C', rue Soufflol, 16.
Esquimau, nous traça à son tour une carte, en nous désignant les points'où l’on trouvait abondamment du saumon et d’autres poissons.
Le 13 janvier, le thermomètre était au-dessous de 35° quand nous allâmes trouver les habitants dans leurs huttes. Les femmes avaient beaucoup perdu de leur timidité lors de cette seconde visite , et nous reçûmes de la mère, de la femme, de la fille de Tulluâhui et des deux jeunes enfants un accueil amical. On avait préparé pour moi à titre de présent un costume complet de femme fait avec beaucoup de soin. J’offris en,relour, à la généreuse femme qui me faisait ce cadeau , un mouchoir de soie; car de tous les objets que je lui avais montrés, celui-ci avait le plus particulièrement fixé son attention. Cette femme comprit parfaitement notre carte et même elle en lit une. Quand nous revînmes au vaisseau, il faisait un froid extrême, et je ne m’en tirai pas sans la perte d’un peu de peau à une joue.
Le lendemain le patient vint chercher sa jambe de bois ; on la lui essaya, et comme elle n’était pas de la longueur juste , on le remit au lendemain encore. Tulluahui était accompagné de plusieurs habitants, et, entre autres, d’une vieille femme : nous les avions laissés aux soins du maître. En revenant les trouver, nous ne fûmes pas peu divertis de voir que la vieille femme s’était laissé couper, peigner , et arranger les