‹ Voyages en AmériqueChapitre 31 sur 65 · PA HR Y · texte numérisé non relu

PA HR Y

faisant directement lace au sud , depuis neuf heures et demie jusqu'à doux heures et demie. Nous passâmes, en conséquence, le reste des vingt-quatre heures à la lumière de la chandelle. Rien ne pourrait surpasser la beauté du ciel à cette époque dans le sud-est et le sudouest, aux heures du lever et du coucher du soleil. C’était, près do l'horizon, une riche teinte bleuâtre, audessus de laquelle s’élevait une arcade éblouissante d'un rouge foncé, le tout se confondant etse mêlant en gradations imperceptibles. C’était alors une expérience pénible à faire, que celle de toucher avec la main une substance métallique en plein air : l’on éprodvait exactement la sensation de la chaleur extrême : ce contact emportait la peau, il était donc nécessaire d'user de la plus grande précaution, surtout pour regarder dans les télescopes, qui occasionnaient au visage une douleur très cuisante, s'ils venaient à le toucher.

Le 4 novembre étant le dernier jour où le soleil devait être visible à nos regards, pour ne reparaître que le 8 février, nous fûmes tous affligés que le temps couvert ne nous permit pas de faire nos adieux à ce grand astre. Le lendemain même de cette journée triste, le théâtre s’ouvrit par la représentation de Miss in hcr fifteen (la jeune Fille dans ses quinze ans); et le plaisir qu'y prirent les équipages fut complet. Le soin des décors et des répétitions faisait même durer celle distraction plusieurs jours de suite.

Le il, M. Ross étant monté à midi au haut du grand mât, nous annonça qu’il avait encore vu le soleil.

A cette époquemême où le soleil nous quitta, les loups se montrèrent sur la plage, hurlant très lamentablement pendant des heures entières, et, dans une ou deux occasions, venant le long des vaisseaux quand tout était en repos la nuit : mais nous eu vîmes rarement plus d’un ou deux ensemble, et nous ne pûmes nous former une idée de leur nombre. Ces animaux craignaient toujours beaucoup d’approcher de nos gens; et quoiqu’ils souffrissent évidemment de la faim , ils ne tentèrent jamais d'attaquer personne. Les renards blancs venaient aussi nous rendre visite la nuit.

La rapidité avec laquelle la glace se formait autour des vaisseaux fit que je donnai l’ordre de cesser de la couper à l’avenir : elle croissait ordinairement détruis à cinq pouces en vingt-quatre heures. Nous vîmes, à midi, et pour la première fois à cette heure, une étoile de la première grandeur ( capella ), et à une heure et demie, les étoiles de seconde grandeur de la grande Ourse étaient visibles.

On ne saurait donner une idée plus frappante de la faiblesse de la lumière solaire à cette époque. Par le grand froid qu'il faisait, l'haleine et les autres vapeurs s'accumulaient pendant la nuit autour des lits et se congelaient immédiatement, de façon qu’il fallait souvent trois heures de travail général pour gratter la glace, afin d’empêcher les lits d’être trempés par l’accroissement de température qu'occasionnaient les feux. Notre seconde représentation eut lieu le 2i.

Pendant la quinzaine suivante, nous fûmes principalement occupés à observer divers phénomènes dans lescieux, tels que les étincelantes aurores boréales et la chute des météores. Arrivés à cette partie de l'hiver, nous commençâmes à éprouver un inconvénient très sérieux du froid, qui faisait éclater nos bouteilles de jus de limon : alors tout le contenu restait et formait une seule masse de glace, excepté une petite portion de l'acide qui s’était retirée au centre, et qui souvent avait fui; de manière que, quand celte glace était f indue, il ne nous restait guère mieux que de l'eau. Ce malheur arriva à un point très grave et très alarmant, car deux tiers du contenu de chaque caisse avaient été détruits ainsi, et le surplus était à peu près inutile. Le vinaigre gela aussi dans les tonneaux et perdit une grande partie de sa qualité en dégelant.

Le 19, le ciel étant beau et clair, l'aurore boréale se montra plusieurs fois à différentes époques du jour ; toutefois, de huit heures du soir à minuit, elle était plus éclatante et s’étendait sur tout l’horizon. Cepen- *

dant elle avait plus de splendeur du sud-sud-ouest au sud-ouest , où elle paraissait sortir d’un nuage sombre à 5° environ au-dessus de l’horizon ; mais l’aurore boréale se montre plus belle quand on la voit aux Shetland ou sur l’Océan, à la hauteur de ces îles.

Le 21, nous étions arrivés au jour le plus court, et nous avions si bien réussi jusqu'alors à nous occuper, que la rapidité avec laquelle s’était écoulée la première moitié de l’hiver fut l’objet de la remarque de tous. Le manque de travail, dont je m’étais effrayé, était en effet si peu à craindre qu’il me vint souvent, de la part des hommes, des plaintes de ce qu’ils n’avaient pas le temps de raccommoder leurs vêlements. J’ordonnai donc qu’une après-midi de chaque semaine fût consacrée à cette occupation. Tout le service des quarts, des inspections et des rondes, se faisait comme en mer. Après le déjeuner et ina tournée sur le pont, on envoyait les hommes se promener sur la neige jusqu'à midi, heure à laquelle ils revenaient à bord pour dîner. Quand le froid était trop rigoureux pour qu'ils pussent prendre cet exercice, on leur faisait faire le tour du pont, en marquant le pas de l’air que leur jouait un orgue , ou souvent d’un air qu’ils chantaient euxmêmes. Au premier abord, il y eut quelques hommes qui ne trouvèrent pas cette distraction entièrement de leur goût; mais comme aucune excuse, hors celle de maladie, n’était admise, ils s’y soumirent, et bientôt s’en acquittèrent joyeusement, en en faisant entre eux un objet de beaucoup de plaisanteries.

Les officiers, qui dînaient à deux heures, avaient également l’habitude de passer une heure ou deux du milieu de la journée à aller et venir sur le rivage, même dans les temps les plus sombres, et excepté quand une neige épaisse les retenait sous le toit du vaisseau. On peut bien penser que nous ne rencontrions alors dans ces promenades que peu de choses pour nous distraire ou pour nous intéresser. La nécessité de ne pas aller au-delà de la limite de deux milles ajoutait beaucoup à la monotonie. Au sud , c'était la mer couverte d’une surface de glace non interrompue, uniforme dans sa blancheur éblouissante et variée seulement çà et là par quelques amas de glaçons qui s'élevaient* au-dessus du niveau. La terre ne présentait guère plus de variété, étant entièrement couverte de neige, hormis de côté et d’autre un coin brun de terre nue, exposé de manière que le vent ne permît pas à la neige d'y séjourner. Quand on contemplait celte scène du haut d’une montagne, on était saisi de mélancolie, et l'œil ne se tournait avec plaisir que vers le lieu où étaient nos vaisseaux et où vivait noire petite colonie. La fumée qui s’élevait des différents feux, annonçant la présence de l’homme, donnait un peu de gaîté à une partie de cette perspective; et le son des voix, que par le temps froid on entend à de plus grandes distances qu’à l’ordinaire, venait de temps en temps rompre le silence qui régnait autour de nous, silence bien différent de celui qui caractérise le calme repos d’une contrée cultivée. Tel était le manque d’objets qui pussent soulager l’œil ou distraire l’esprit, qu’une pierre d'une dimension remarquable, vue sur la neige, devenait le point de mire de tous les yeux, et l’on s’y dirigeait machinalement. Nous ne pouvions nous ranimer devant ce paysage désolé qu’en espérant que nous passerions l'hiver prochain sous le climat plus doux des îles de la mer du Sud, ou en comparant à cette nature morte les plus riants aspects de la terre que nous avions quittée.

Nous eûmes souvent occasion , dans nos promenades, de remarquer l’illusion à laquelle l’œil est sujet quant à l’estimation de la distance et de la grandeur des objets vus sur une superficie de neige toujours la même. Il n’était pas rare que nous allassions droit à ce que nous prenions pour une énorme masse de pierre éloignée d’un demi-mille; mais nous trouvions que nous pouvions prendre cet objet dans nos mains au bout d’une minute de marche.

A six heures du soir, on examinait les cadres et les

HISTOIRE DES VOYAGES

lits des hommes , on soupait ensuite ; après quoi il était permis aux équipages de s’amuser comme ils l'entendraient; et alors les jeux de toute espèce, mêlés de danse et de chant, duraient jusqu’à neuf heures, où l’on allait se coucher, et toutes les lumières étaient éteintes. Deux fois par jour on creusait dans la glace un trou pour pouvoir tirer de l’eau en cas d’incendie. Il est à peine nécessaire de dire que les occupations du soir des officiers étaient d’une nature plus élevée que celles des matelots. Lire et écrire étaient les principales distractions, et de temps en temps on y mêlait une partie d’échecs, un air de flûte ou de violon, et l’on se séparait à dix heures et demie. Chaque dimanche, le service divin avait lieu, et la prière que l’on dit tous les jours en mer avait été modifiée pour être appropriée à notre service actuel. Les hommes s’acquittaient tous avec soin de leurs devoirs de piété.

Nos divertissements dramatiques avaient lieu une fois par semaine, et toujours au plaisir infini des hommes du bord. Notre répertoire était si chétif, étant composé seulement de deux volumes que le hasard avait placés sur le bâtiment, qu'il nous était difficile de varier les représentations. Toutefois, nos auteurs se mirent à l’œuvre et produisirent pour Noël un divertissement en musique, entièrement adapté à l’auditoire et destiné à l’animer pour l’avenir en lui représentant nos progrès passés. Le froid ne détourna jamais les officiers du théâtre, et cependant on joua plus d’une fois à bord de l'Hécla avec le thermomètre au-dessous de zéro sur la scène. La Gazette de Nord-Géorgie était aussi une grande source de distraction pour nos auteurs et pour nos lecteurs ou critiques bénévoles.

Premiers symptômes de scorbut. Aurores boréales et autres phénomènes météorologiques Visite de loups. Réapparition du soleil. Froid extrême. Incendie de la maison.

Doigts gelés par suite de cet accident.

L’année avait commencé par un temps doux; mais il ne fut pas de longue durée, et je reçus le matin même la triste nouvelle de la première apparition du scorbut parmi nous. 11 venait d'atteindre un officier , par suite de l’humidité qui régnait autour de son lit. Les chirurgiens appliquèrent tous leurs soins au malade. C’est alors que je pensai à faire pousser une petite quantité de moutarde et de cresson dans de petites boîtes plates , remplies de terre et placées le long du tuyau du poêle. Par ce moyen , même pendant les rigueurs de 1 hiver, nous nous assurions, pour le sixième ou le septième jour après avoir semé la graine, une récolte suffisante pour donner à deux ou trois scorbutiques une once de salade par jour. La moutarde et le cresson venus ainsi étaient nécessairement sans couleur, par suite de la privation de lumière; mais, autant que nous pûmes juger, ces herbes avaient leur même saveur pénétrante et aromatique. Ces remèdes furent si efficaces, qu’au bout de neuf jours M. Scallon, l’officier, était debout.

Dans la soirée du 15 janvier 1820, nous eûmes une magnifique aurore boréale, et l’on s’aperçut alors qu’un petit chien couchant avait quitté le Griper depuis plusieurs nuits, et qu’il était revenu régulièrement après quelques heures d’absence. Comme le jour grandissait, nous eûmes souvent l’occasion de le voir en compagnie d’une louve avec laquelle il se retrouva chaque jour, pendant plusieurs semaines, au bout desquelles il ne revint plus du tout à bord. 11 avait peutêtre perdu son chemin en allant à une trop grande distance , ou , ce qui est plus probable , les loups l'avaient dévoré. Quelque temps après, un grand chien à moi appartenant, et qui avait aussi pris l’habitude de rester absent de temps à autre, revint déchiré et couvert de sang par suite d’une lutte qu’il avait sans doute eu à soutenir avec un loup , dont nous suivîmes à une distance considérable les traces sur la neige. Un

deux chien de race de Terre-Neuve, que nous avions h bord de l'Hécla , avait aussi l’habitude de passer un

jour ou deux avec les loups dans les relations les plus amicales. Le 25, nous en vîmes un qui traversait le port près des vaisseaux; il était presque entièrement blanc, avait le corps long et extrêmement maigre, et, plus haut sur pattes que les chiens esquimaux , il leur ressemblait cependant beaucoup. Sa queue était longue et touffue, toujours pendante, et il tenait en courant la tête très basse.

Le 7, à midi, nous eûmes la première vue-distincte du soleil depuis son retour sur l’horizon, et une parélie confuse, légèrement prismatique, fut aperçue à l’est de l’astre , à U distance de 22°. Il y avait à" présent, de huit heures à quatre , assez de jour pour que nous pussions travailler à tout hors des vaisseaux : nous nous remîmes donc à les lester avec des pierres.

La distance à laquelle on entend les sons dans cette atmosphère est un fait des plus remarquables. Nous avons souvent, par exemple , entendu des gens qui causaient d’une voix ordinaire, à la distance d’un mille, et je venais d’entendre un homme qui chantait à demi-voix tout en marchant sur la plage . et il était à plus d’un mille de moi.

Trois officiers, étant à deux milles sous le vent des vaisseaux, furent saisis d’une violente odeur de fumée, au point d’en être presque suffoqués , et c’était la fumée des bâtiments. Cette dernière circonstance montre à quelle distance la fumée était portée horizontalement, par suite de la difficulté avec laquelle elle monte par une température aussi basse de l’atmosphère.

Le 17 , le thermomètre marqua 55°, et par ce froid on ne souffrait aucunement du grand air, pourvu qu’on fût bien vêtu et que le temps fût calme; mais si l’on marchait contre le plus léger air de vent, on éprouvait une sensation de cuisson sur toute la figure, avec une douleur au milieu du front, douleur qui devenait bientôt assez forte. Nous nous amusions alors à faire geler un peu de mercure, et à le battre sur une enclume ramenée à la température de l’atmosphère. Il ne paraissait pas être très malléable, et se brisait ordinairement après deux ou trois coups de marteau.

L’accroissement des jours et de la durée du soleil sur l’horizon me décidèrent à faire ouvrir mes fenêtres à l’arrière. Elles étaient doubles, et l’intervalle qui séparait chaque croisée était de deux pieds environ, et l’on y avait cloué au commencement de l’hiver quelques doublures de grosse laine. Quand on essaya d’enlever ces doublures ou rideaux, on les trouva si fortement collés aux fenêtres par la vapeur congelée qui s’y était accumulée , qu’il fallut les couper pour pouvoir ouvrir les fenêtres, et l’on tira de l’espace qui séparait les doubles croisées plus de douze grands seaux , pleins de la glace qui s’y était formée de la même manière.

Le 16 , le même froid durait; mais la pièce annoncée n’en fut pas moins représentée. Il faut cependant convenir qu’il faisait trop froid pour que les acteurs ou les spectateurs pussent y prendre plaisir , les acteurs surtout qui s’étaient chargés de paraître en costume de femme. Le froid intense que nous éprouvions alors à bord de l'Hécla paraissait venir de la précipitation avec laquelle je fis découvrir les fenêtres de l’arrière, dans l’impatience où j’étais de revoir le jour et aussi d'épargner notre chandelle; mais il fut impossible de rester, pendant trois semaines, dans la cabine, sans être chaudement vêtu, et il n’était pas rare à celle époque de nous voir faire 1 opposé de ce qui a lieu d'ordinaire, c’est-à-dire que nous quittions nos manteaux pour aller nous réchauffer par l’exercice sur le pont, et que nous reprenions de lourds vêlements en rentrant dans la cabine. Dans notre? température actuelle, l’haleinc d’un individu, vue à une petite distance, ressemblâ t à la fumée d’un coup de feu qu’on vient de tirer , et plusieurs hommes réunis alors sur la glace élevaient autour d’eux un nuage.

Le lieutenant réussit à tuer un renne.

Le 24, pendant que les hommes faisaient le tour des ponls en courant, et ét ient par bonheur chaudement vêtus, on s’aperçut que la maison à terre était en feu ; mais nous vînmes à bout, de l’éteindre avec de la neige, avant que les instruments précieux eussent été atteints par la flamme. Nos visages exposés au feu étaient des objets curieux à voir : presque toutes les joues et tous les nez étaient devenus entièrement blancs par suite du saisissement du froid , de sorte que les chirurgiens n’avaient pas d’autre soin que celui de courir constamment au milieu des hommes qui travaillaient au feu. frottant avec de la neige les parties atteintes pour y ramener la vie. Malgré ces précautions nous eûmes, par suite de ces accidents, seize malades de plus à bord des deux bâtiments. Deux hommes, qui se trouvaient dans la maison quand le feu éclata, souffrirent cruellement. Dans leur empressement pour sauver l'aiguille de variation , qui était près du poêle et dont ils connaissaient le prix, ils s’enfuirent immédiatement avec cet objet; et l'un d’eux, n’ayant pas eu le temps de mettre ses gants, eut, dans l'espace d’une derçji-heure, ses doigts tellement engourdis, et la vie y fut si complètement suspendue, que le chirurgien lui ayant plongé les mains dans un bassin d’eau froide, la surface de cette eau gela sur-le-champ par suite du froid intense qui lui fut communiqué , et quelque temps après il fallut amputer cet homme desdeux mains.

Temps plus doux. On rebâtit la maison . Phénomènes météorologiques. Acteurs du théâtre Maladie croissante à bord du Griper. Halos et parélie. Maux d’yeux. On coupe la glace autour des vaisseaux.

Le 1er mars 1820, avant le lever du soleil , le lieutenant Beechey remarqua une lueur si éclatante près de l'horizon sud-est, qu'il crut toujours que le soleil allait se lever, une demi-heure avant qu'il parût, et il y avait au-dessus de l’astre une colonne de lumière semblable à ce que nous avions vu précédemment. Le jour étant calme et tempéré, un détachement de l’équipage alla retirer de dessous les ruines de la maison incendiée les objets qui y étaient enfouis. On aperçut sur la neige des indices d'une fonte prochaine.

Le 5 mai était le plus beau jour que nous eussions eu depuis quelques semaines , et la plupart des officiers et des hommes des deux équipages en profitèrent avec joie pour aller faire une longue promenade sur les montagnes environnantes. Le vent était très variable et très inconstant dans sa force : tantôt il était assez faible pour ne pas éteindre une chandelle, et à d’autres moments c’était une brise violente.

Le 7, le temps doux continuant, nous commençâmes à avoir sérieusement l’espérance que la saison avait pris une tournure favorable. Cet espoir fut ang-

HISTOIRE DES VOYAGES

menté p;ir une circonstance qui , tout insignifiante qu’elle pût paraître dans une situation différente de la nôtre, fut pour nous l’objet d'un vif intérêt et d’un plaisir sincère : c’éta t tout simplement le dégel d’une petite quantité de neige placée dans une exposition favorable, sur la partie peinte en noir de la poupe, et qui faisait directement face au sud.

Le 26, la longueur du jour était telle , qu’il existait une lueur crépusculaire très sensible dans le nord du ciel , et la rapidité avec laquelle cette partie de la saison nous paraissait être revenue était si grande, que nous avions beaucoup de peine à nous représenter les ténèbres totales dont nous étions si récemment sortis.

Cependant l’hiver se prolongeait, et nous commençâmes à éprouver plus d’impatienee qu’à l’ordinaire, et à craindre que notre sortie du port Winter ne fût trop tardive pour arriver à la réalisation de ces vives espérances, dont le bon succès de l’année écoulée nous avait autorisés à nous flatter. Le degré de froid était au-delà de tout ce que nous aurions pu prévoir; 1 1 tandis qu’à cette époque le soleil était au-dessus de l’horizon pendant dix-sept heures sur vingt-quatre, le thermomètre était encore quelquefois aussi bas que 3°.

Pendant les trois ou quatre derniers jours d’avril , la neige accumulée sur l’étoffe noire qui nous servait de toit commença à fondre un peu pendant quelques heures du milieu du jour, et le 30 le thermomètre se trouvait au point de glace , ou, pour mieux dire, par ranportà ce climat, au point de dégel, circonstance qui avait cessé depuis huit mois. Cette température était, pour nos sensations, tellement semblable à de l’été, que je fus dans la nécessité d’user de mon autorité pour empêcher les hommes d apporter dans leur vêtement des changements qui auraient pu avoir de très fâcheux résultats. L’influence du soleil avait, à cette époque, rendu la neige si molle, qu’il était très difficile et très fatigant de marcher dessus.

On espérait de nouveau une promple délivrance, quand , le ler mai , un fort vent souffla du nord , et la neige tomba abondamment; nous vîmes, pour la première fois de la saison , le soleil à minuit. Cette rafale et cette neige continuèrent le lendemain, et quand il s’agit de relever les sentinelles qui soignaient le feu de la maison , nous fûmes littéralement obligés de les dégager de la neige où elles étaient enfouies.

Le 6 avril , comme il était grand temps de remettre les bâtiments à flot, on commença à couper la glace à l’entour ; et comme l’expédition, lors de son départ d’Angleterre , n’avait été approvisionnée de vivres que pour deux ans, je crus devoir prudemment réduire la ration aux deux tiers de la proportion établie. Le 12 un des hommes vit un ptarmigan : ce n’était pas une circonstauce insignifiante pour nous, qui avions été privés d’aliments frais pendant six mois ; puis c’était le signe du retour de l’été :

Quelques-uns de nos hommes ayant, dans le cours ae leur chasse, été exposés pendant plusieurs heures à l’éclat du soleil et de la neige, revinrent le soir très souffrants de cette douloureuse inflammation des yeux qu’occasionne le reflet de clarté intense qui s’élève de la neige joint à la chaleur du soleil, et que l'on appelle en Amérique mal d'yeux des neiges (snow blindness). Pour prévenir l'attaque de ce mal , on donna à chaque homme un morceau de crêpe noir qu’il devait porter ainsi qu’un voile court attaché. à son chapeau, et cet expédient fut très utile. Les exhalaisons qui sortaient de la terre étaient à cette époque très abondantes, et pendant le jour produisaient sur tous les objets cette apparence d’ondoiement et de tremblotement que l'on nomme mirage : elles étaient ordinairement remplacées par un brouillard le soir, quand l’atmosphère se refroidissait.

Le 17, l’opération de couper la glace autour de 177ecla fut terminée, et nous constatâmes qu’elle avait six pieds d’épaisseur , et les bâtiments se trouvèrent à

flot. Alors toutes les mains furent occupées, soitàapiorter le lest, soit à sortir les voiles et les chaloupes, ’andis que charpentiers, armuriers, tonneliers et voiliers étaient occupés à leurs travaux respectifs , notre petite colonie off’ait le spectacle le plus animé etle plus bruyant que l’on puisseimaginer. 11 fut reconnu nécessaire de calfater les ouvrages supérieurs, que le froid avait fait jouer considérablement. C’est à cette époque que je plantai un petit jardin en radis, en ognons, en cresson et en moutarde ; maison peut dire que cet essai manqua, car, à la fin de juillet , les radis n’avaient pas un pouce de long, et l’on ne put pas faire lever en plein air un brin de moutarde ou de cresson. Il fallut donc que mon horticulture rentrât dans ma cabine.

Le 29 au matin, de bonne heure, je me mis à faire les préparatifs d’une expédition dans l’intérieur , ce qui avait été projeté depuis quelques jours ; mais la mer vue du haut de la montagne n était pas encourageante, et quand nous songions qu’à l’époque actuelle, il n’y avait pas le moindre symptôme de dégel, et que, dans trois semaines, le soleil allait commencer à décliner vers le sud , il faut avouer que les plus ardents d’entre nous avaient quelque raison d’être ébranlés dans les espérances qu’ils avaient conçues relativement au succès complet de notre entreprise.

Voyage à travers l’île Melville, et retour aux vaisseaux par une autre route.

Le malin du 1er juin le temps étant beau, je partis accompagné d’un détachement , muni de provisions pour trois semaines, et après avoir donné aux lieutenants Beechey et Liddon les instructions nécessaires pour que les vaisseaux fussent mis en état de partir dans les derniers jours de juin , afin de pouvoir profiter du premier changement favorable qui viendrait à s’opérer dans l’état des glaces. Mon intention était d’aller aussi avant que possible dans le nord, et si, en suivant cette direction , nous arrivions à la mer, j’avais le projet de tourner à l’ouest, décrivant, pour revenir au port Winter, un circuit qui peut occuper d’une à trois semaines, suivant les circonstances. Nous prîmes le parti de marcher de nuit, si l’on peut appeler nuit une partie de vingt-quatre heures pendant lesquelles le soleil ne qui i le pas l'horizon, afin d’éviter, autant que possible, la chaleur du grand jour et le reflet du soleil dardant sur la neige.

Après avoir quitté ceux de nos compagnons qui avaient voulu nous conduire, une heure ou deux, à la montagne du nord-est, nous poursuivîmes à travers une plaine presque entièrement couverte de neige, qui était cependant assez nue pour qu’il fît très bon à y marcher, et que le charriol tirât sans difficulté. A onze heures du matin , nous arrivâmes à trois montagnes rondes remarquables, entièrement composées de sable et de blocs de pierre sablonneuse, et nous fîmes halte au nord de ces hauteurs pour y dîner. Ces portions du pays qui étaient dégagées de neige paraissaient plus productives que celles qui se trouvent dans le voisinage immédiat du port Winter, le saule nain, l’oseille et le pavot étant plus abondants et la mousse plus épaisse. Nous ne pûmes cependant parvenir à ramasser assez de bois de saule nain pour faire fondre notre neige.

Etant partis après minuit, nous arrivâmes à une pièce d’eau gelée , à un demi-mille dans le nord par l'est. Celle pièce d'eau avait un demi-mille de longueur et deux cents pas de largeur , et se trouvait au sud d'une chaîne de montagnes qui bornent la vue du port Winter. La glace de la surface de ce lac ou étang se trouvait, en certains endroits, presque dissoute, et partout trop molle pour que nous pussions la traverser. Nous y vîmes une couple de canards, dont l’un était blanc et l’autre brun : nous supposâmes qu'ils étaient de l’espcce appelée king ditclcs. Nous vînmes bientôt en vue d’un espace plan très étendu au nordouest, sur lequel on ne voyait pas, même avec la lu-

PAItKY.

nelle, un seul point noir qui rompît ('uniformité do la neiuc qui le couvrait, il nous parut se terminer en une chaîne de hautes montagnes que de temps en temps nous apercevions du sud , et que nous avions nommées les montagnes Bleues , à cause de l’aspect que leur donnait la distance. Si nous n'eussions pas été certains que nous étions alors à trois ou quatre oc n ts pieds au-dessus du niveau du port Wintcr, la plaine devant nous aurait pu nous paraître la mer o u verte de neige. Cependant en approchant nous découvrîmes quelques points noirs qui prouvaient que celte étendue était de la terre en grande partie, sinon entièrement. Au-delà de la plaine, toutefois, s’élevait une terre escarpée, semblable en tous points à une île, ayant les montagnes Bleues au nord, et quelques hautes terres au sud.

Le 3, étant deux en avant du détachement, un beau renne vint à nous en trottant, et joua autour de nous à la distance de trente pas pendant un quart d'heure. Nous n’avions pas de fusil , et je ne sais, d’ailleurs, si nous l’aurions tué , car nous sentions que c'eût été mal répondre à la conüance qu’il paraissait Vouloir mettre en nous. Cet animal, ayant entendu le reste de nos gens causer de l’autre côté d’un ravin, alla sur-lechamp à eux sans beaucoup de précaution, et ceux-ci, moins scrupuleux que nous, firent feu immédiatement sur lui, mais sans effet. Alors il traversa de nouveau le ravin pour revenir où nous étions assis , et approcha plus près que la première fois. Dès que nous nous levâmes pour aller en avant, il nous accompagna comme un chien, trottant quelquefois devant nous, et revenant quand il avait fait quarante ou cinquante pas. Quand nous nous arrêtâmes pour faire les observations , il resla près de nous jusqu’à ce que le reste du détachement nous eût rejoints , puis il s'éloigna. Le renne n’est nullement un animal gracieux. Ses hautes épaules et sa tête gauchement penchée lui donnent en quelque sorte une apparence de difformité. Notre nouvelle connaissance avait une bordure noire assez large autour des yeux , et une très petite à la queue. Nous remarquâmes que, toutes les fois qu'il allait s'éloigner, il faisait une espèce de joyeuse gambade, en levant ses jambes de derrière.

Nous observâmes aussi, dans le cours de cette journée, que les pierres sablonneuses que le charriot écrasait exhalaient une odeur forte , comme celle de la pierre calcaire fétide quand on la brise : nous n’y découvrîmes cependant aucune trace de cette dernière substance. Nous ne voyions plus aucune végétation, et le pavot même nous avait abandonnés.

Le S, le brouillard ne nous permit pas de partir avant six heures. On voyait alors, vis-à-vis du soleil, un arc de vapeur blanche et très lumineuse; et à huit heures du soir , ayant trouvé un ravin profond de cinquante ou soixante pieds, et large de trois cents pas, sur le côté nord duquel nous plantâmes nos tentes, nous y trouvâmes, en écartant une grosse pierre, abondance d'une eau pure ; ce qui nous détermina à apprêter un francolin que nous avions tué, et dont nous fîmes un très somptueux repas avant de nous coucher.

Nous étions par les 75° 22’ 43’’ de latitude, et 111° 14’ 2*3” de longitude, et nous déposâmes en ce lieu un cylindre de fer-blanc qui contenait les détails de notre visite; et de là, reprenant, au bout d'une heure et demie, notre route dans le nord-est, nous nous retrouvâmes bientôt dans une autre plaine semblable à celle que je viens de décrire , et au-delà de laquelle une terre de couleur sombre était suivie d’un espace plat borné par une terre plus élevée. Cet espace intermédiaire avait l'air d’une mer couverte de glace ou d'une plaine neigeuse très unie. Nous nous demandâmes plus d'une fois ce que c’était au juste. Quand nous eûmes trouvé un endroit sec pour nos tentes et be ucoup d'eau dans le voisinage, nous fîmes une halle à minuit, après avoir marché sept milles et demi dans le nord par l’est.

Ayant déterminé l’étendue del’ile Melvide au nord,

sur le méridien qui correspond à peu de chose près avec celui du port Winler, et complété nos observations, je voulus poursuivre notre voyage vers les montagnes Rleues , qui étaient encore on vue à plusieurs lieues dans l’ouest, et j’avais le projet de revenir aux vaisseaux par un circuit, après avoir avancé au sudouest aussi longtemps que les circonstances paraîtraient en faire un objet intéressant ou exécutable. Nous marchâmes donc dans le sud-ouest, afin de suivre une crête qui bordait la côte, et présentait le seul chemin praticable, car la neige était très profonde dans les parties basses de cette terre. Nous fîmes halte à sept heures du malin sur un beau sol sablonneux, qui nous donna le lit le plus doux et le plus chaud que nous eussions encore trouvé dans notre expédition : il était situé sur un petit monticule de terre et de tourbe tellement sillonné par les terriers delièvres, qu’il ressemblait à une garenne. Notre slalion était à un demi-mille environ de la mer, et commandait une très belle vue de l’ile Sabine et du cap Fisher. Les seuls oiseaux que nous y vîmes étaient deux ptarmigans : on y voyait aussi un peu de mousse et quelques touffes d'herbe courte; nous y trouvâmes aussi pour la première fois de la saison le saxi/raga oppositi/’o/ia qui Ikurissdft.

Fiant repartis à cinq heures du soir, après avoir fait cinq mires à travers une plaine couverte de neige, nous commençâmes à monter considérablement, et nous entrions alors dans les montagnes Bleues, dont les parties les plus élevées étaient toutefois à la distance de trois ou quatre milles dans l’ouest Après avoir fait sept milles de plus dans la direction de l’ouest-sud-ouest , nous fîmes Imite une demi-heure avant minuit, à trois ou quaire milles de la mer; et quand nous eûmes dîné, nous nous remîmes cm rouie : notre marche fut très tortueuse, en raison de 1 irrégularité du terrain. Quelle que fût la fatigue qui pût résulter pour nous de celte circonstance, nous étions contents de nous trouver au milieu des montagnes, tant la monotonie des basses terres et des plaines neigeuses nous avait ennuyés. Dans le premier quart de mille, nous passâmes près d’une eau courante qui avait de six à douze pouces de profondeur. Le sol , aussi bien que les flaques d’eau, avait gelé ferme pendant la nuit ; mais le jour les avait dégelés, et c’est ce qui rendait de plus en plus mauvais le chemin à mesure que le soleil prenait de la force- Nous remarquâmes que le plumage du francolin mâle était entièrement blanc, excepté vers le bout de la queue , où les plumes étaient d’un beau noir luisant ; mais, dans chaque poule que nous avions tuée, un changement très sensible était apparent, et s'opérait de jour en jour : enfin leur plumage avait actuellement pris une couleur tachetée, si analogue à celle de la terre, qu’elle est admirablement propre à les garantir à 1 époque de leur incubation. Il était en général très. difficile d’avoir les femelles , qui étaient très sauvages, mais les mâles se montrèrent toujours d’une familiarité stupide. Nous étions en ce lieu par 75° 26’ 43” de latitude, et le chronomètre indiquait une lpngitude de 111° 22’ 41”.

Comme il n’y avait plus à notre portée aucun objet assez intéressant pour nous retenir, nous rentrâmes dans les vaisseaux tous bien portants, le 14 au soir.

La neige fond sur la terre et la glace se dissout en mer. Parties de chasse. On appareille les navires. La glace se sépare à l’entrée du port. On se prépare à mettre à la voile. On quitte le port Winter. Aspect favorable de la mer à l’ouest. Obstacles subséquents. Terre de Banks découverte. Retour à l’est On entre dans le détroit de Barrow. On passe par le détroit de Lancaster pour retourner en Angleterre.

J’eus le plaisir de trouver, à mon retour, les officiers et les hommes bien portants, à l’exception de Scott, le seul matelot de l'Hécla qui fût malade, et son mal

HISTOIRE DES VOYAGES

paraissait de nature à rendre vaine toute tentative de guérison. Une disposition constante à des défaillances et un abattement plein de langueur étaient les seuls symptômes qui eussent porté le chirurgien à continuer le traitement anti-scorbutique, qu’il était quelquefois absolument nécessaire de suspendre à cause de l'état de faiblesse des entrailles du patient. Il avait empiré pendant mon absence. D’un autre côté, l’appareillement des navires avait été à merveille, et ils étaient prêts îi prendre la mer. Les provisions furent trouvées en aussi bon état que lorsque nous les avions mises à terre plus d’un an auparavant. Je dois faire remarquer, à l’appui de cette observation , qu’il ne parut jamais à bord une souris, un rat, ou un ver d’aucune espèce.

Un changement très visible s’était opéré dans la glace du port, sa superficie étant couverte de flaques d’eau saumâtre, hormis tout près du rivage où les marées avaient élevé la glace de beaucoup au-dessus du niveau de la mer.

Afin de nous procurer autant de gibier que possible pendant le reste de notre séjour et de notre inaction, j’envoyai un détachement qui pût s’éloigner des vaisseaux , de manière à rester quelques jours dehors. Il partit donc muni de provisions. Une heure après minuit, nous vîmes un triple arc-en-ciel. L’arc extérieur était entièrement complet et fortement empreint des couleurs du prisme. Le second était à peu près parfait; quant à l’intérieur, il n’était distinct que du côté de l’est.

Ayant remarqué que l’oseille était maintenant assez en feuilles pour qu’on en pût cueillir une quantité suffisante afin de s’en nourrir, je donnai l’ordre que chacun employât deux après-midi par semaine pour cueillir ces feuilles. On en pouvait ramasser suffisamment pour en servir en salade, ou en cuire comme des légumes. Nous trouvâmes aussi quelques pieds de cochléaria, mais ils étaient trop rares et avaient de trop petites feuilles pour nous servir.

Le20 juin, la terre était abondamment couverte dans le voisinage des vaisseaux, surtout dans les parties basses et abritées, de la belle fleur pourpre du saxifraga oppositifolia, qui était en complète floraison, et donnait une sorte de gaîté et de vie à une scène jusqu'ici d’une désolation inexprimable.

Le 1er août, à une heure après midi, tous étant à bord, nous sortîmes du port Winter, où nous avions passé dix mois entiers. L’esprit est toujours activement occupé à chercher des motifs d’encouragement et d’espérance, et nous ne manquâmes point de nous rappeler, en celte circonstance, que, quelque courte que dût être la saison de navigation que nous commencions, nous entrions dans celte saison l’anniversaire même du jour où avaient commencé nos découvertes, à partir de l’entrée du détroit de Lancaster : nous nous disions que , si nous étions favorisés d’un succès égal pendant la même période, il y avait peu à douter de l’accomplissement de nos vœux.

Il se trouvait entre la côte et la mer un espace libre de quelques milles, et plus nous allions à l’ouest, plus celte circonstance favorable était évidente; mais nous fûmes bientôt retardés par des courants ou des glaçons. Nous eûmes au bout de quelque temps le chagrin de voir que le Griper filait et manœuvrait beaucoup plus mal qu’auparavant, malgré tous les efforts que le lieutenant Liddon avait faits. A minuit, l'Hécla l’ayant dépassé de huit milles, il fallut qu’elle se mît en panne pour l’attendre ; car le temps devenait brumeux, de manière à rendre dangereuse toute séparation.

Le 2, à trois heures du matin , le Griper nous avait rejoints, et nous fîmes voile de nouveau à l’ouest ; mais comme ce bâtiment, par ses retards continuels , nous eût certainement empêches d'atteindre le but de notre expédition . j’écrivis au lieutenant Liddon pour qu'il eût à aviser à tous les moyens possibles pour mettre son navire en état, ou, en cas d’impossibilité,

pour que toutes ses munitions fussent transbordées sur l'Hécla, qui servirait seule pour la fin du voyage. Notre latitude à midi était 74» 36’ 33 ”, et notre longitude HO» 59’.

Bientôt cependant nous fûmes contraints de nous réfugier dans un petit port de glace. La neige qui tomba dans la nuit fut remplacée, le 3, au malin , par un brouillard épais, qui dura toute la journée, et nous empêcha de voir l’état de la glace à l’ouest. Le lendemain , le vent ayant passé dans l’est-nord-est , nous vîmes bientôt venir sur nous un glaçon de cinq milles de longueur et d’un mille et demi de large : il approchait très rapidement. Par bonheur les masses de glace qui nous protégeaient le repoussèrent à quelque distance de la côte.

Le 9, au matin, un bœuf musqué descendit sur la plage pour paître près des vaisseaux. On envoya un détachement à sa poursuite; et comme on l’accula sous la montagne , qui était trop raide pour qu'il pût la gravir, on réussit à le tuer. Quand il fut apporté à bord , l’extérieur de cet animal , qui était un mâle , avait une forte odeur de musc , dont toute la viande était plus ou moins imprégnée , le cœur surtout. Il nous fournit quatre cent vingt-une livres de bœuf, qui servit au lieu de provisions salées, et qui, malgré sa saveur particulière, fut très goûté de nous tous. Cette viande était remarquablement grasse, et avait aussi bonne mine que le plus beau bœuf exposé dans un marché d’Angleterre. Un petit veau marin fut aussi trouvé tendre et agréable au goût.

La masse de glace fut poussée sur nous le 9, et, le 10 au matin, elle était si près, que le lieutenant Beechey put en mesurer l’épaisseur, qui était de quarante-deux. pieds. Il fut donc évident qu’il y avait, à l’extrémité sud-est de l’île Melville, quelque chose de particulier qui rend la mer extrêmement contraire à la navigation. 11 n’y avait même pas à concevoir l’espérance que quelque circonstance fortuite, telle qu'un changement de vent ou de courants, pût écarter les obstacles terribles que nous avions alors à affronter.

Un vent qui portait à l’est dégagea lentement les vaisseaux des glaçons épars qui les entouraient, et, dans l’après-midi , la masse principale s’éloigna à environ trois cents pas de la côte, en dérivant en même temps un peu â 1 est. On doit toujours s’attendre à voir , dans les mers glacées , un air de vent, quelque léger qu’il soit, mettre la glace en mouvement pour quelle ait quelque liberté. Dans ce cas,

I les petits blocs commencent d’abord à dériver; puis les masses plus fortes les suivent, quoique plus lentement : chaque pièce de glace a plus ou moins de rapidité en proportion de sa profondeur sous l’eau.

Dans la soirée, je montai sur une montagne pour examiner l’état de ia glace au large : l’aspect en était favorable. J'en fis part au lieutenant Liddon ; mais ce ne fut qu’un espoir passager, et le H je descendis à terre pour faire des observations. Notre station actuelle était par 74° 25’ 35” de latitude, et 113° 43’ lf ’’ de longitude. Cette partie de 1 île n’avait rien qui la distinguât du reste, hormis que les ravins étaient plus grandioses et plus pittoresques , en raison de la grande élévation de la terre sur ce point de la côte : ainsi l’on peut évaluer la plus grande hauteur de l’île de Melville a mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

Le 15 , à cinq heures du malin, nous pûmes nous mettre en mouvement à la faveur d’un vent qui soufflait de l'est par le nord, et qui nous lançait de violentes bouffées du fond des ravins, à mesure que nous passions devant. Nous faisions voile à la distance de cent ou cent cinquante pas de la plage: mais après une course d’un mille et demi dans la direction du nord-ouest par l’ouest , nous nous trouvâmes encore arrêtés par des glaces impénétrables. Nous étions pris, l'Hécla ainsi que le Griper, dans des positions si périlleuses, que je fis tous les apprêts possibles pour

Page 1