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soustraire les provisions à un naufrage qui pouvait arriver; mais les glaces s’étant bientôt éloignées de la côle, nous fûmes délivrés de ces appréhensions. Le lendemain, nous pûmes nous convaincre, grâce au ciel clair , qu’il ne fallait s'attendre à s’ouvrir aucun passage dans l'ouest.
La seule eau libre en vue était un canal de trois quarts de mille de largeur environ, qui s’étendait à un promontoire glacé , à une distance de deux milles et un quart, et que l’on nomma cap Dundan. Comme nous n’avions point à faire le tour de l’île Melville, je dus renoncer à toute tentative ultérieure de celle nature, afin de poursuivre le but principal de l'expédition dans ces parages, et je résolus d’essayer, s'il était possible, d'une latitude plus au sud. La station actuelle des vaisseaux était le point le plus occidenlal que la navigation de la mer Polaire eût atteint au nord du continent d'Amérique. La latitude était de 74° 20’ 25”, et la longitude de 1 13'! 64’ 43”. La perspective n'était pas encourageante, puisque l’expérience nous avait démontré que la navigation dans ces mers Polaires était tout au plus possible jusqu’au 14 septembre. En outre , un rapport sur l'état actuel des provisions était inquiétant, surtout pour le chapitre du combustible, qui ne devait guère suffire au-delà de la fin de novembre 1821. Enfin, notre distance du cap Glacé était de huit à neuf cents milles encore dans cette direction. Du reste, les vaisseaux se trouvaient à peu près en aussi bon état que lors de leur départ d'Angleterre , et la santé des équipages était très bonne.
Cependant la perte sérieuse que nous avions éprouvée en suc de limon, le seul article anti-scorbutique efficace sur lequel nous dussions compter pendant neuf mois de l’année, plus les effets de l’entassement de cent personnes environ dans un espace destiné à cinquantehuit, faisaient craindre avec raison qu'un second hiver n’altérât la santé dont nous jouissions. Je demandai donc aux officiers des deux vaisseaux leur avis dans les trente-six heures.
Un troupeau de bœufs musqués ayant été aperçu des vaisseaux, un détachement de chasseurs les poursuivit, et deux taureaux furent tués. La quantité totale de gibier que put se procurer l’expédition pendant notre séjour sur les côtes de l’île Melville, c’està-dire pendant douze mois environ , s’éleva à trois bœufs musqués , vingt-quatre rennes, soixante-huit lièvres, cinquante-trois oies, cinquante-neuf canards , cent quarante-quatre ptarmigans, formant en tout trois mille sept cent soixante-six livres de viande.
La réponse des officiers me parvint, et je vis avec satisfaction qu'ils partageaient unanimement mon opinion sur l'inutilité de toute autre tentative pour pénétrer à l’ouest par le présent parallèle. Us s’accordaient avec moi pour penser que le plan que j’avais adopté, de revenir en suivant la glace à l’est, afin de découvrir une ouverture qui nous conduisît vers le continent d’Amérique, était, sous tous les rapports, le plus sage, et qu’au cas où cette ouverture ne se trouverait pas, après un temps raisonnable employé à la chercher, il serait plus convenable de retourner en Angleterre que de passer dans ces mers un autre hiver, sans la perspective d’atteindre un but qui valût les sacrifices.
Ce cas bien examiné sous toutes ses faces, je ne pus qu’admettre la, convenance d’un retour immédiat en Angleterre, si nous reconnaissions inutiles et infructueux nos efforts pour pénétrer dans le sud entre la position actuelle et le détroit de Barrow ; car, dans ce cas, il serait impossible de faire au sud ou à l’ouest, pendant le peu de jours qui nous restaient de la saison actuelle, assez de progrès pour arriver à l'exécution d'un passage par le détroit de Behring.
A trois heures de l'après-midi, nous étions vis-à-vis du cap Hearn, et le vent, comme d’ordinaire sur cette partie de la côte , nous venait directement du nord; mais quand nous fûmes à la hauteur du cap Bouuty,
il passa encore à l'ouest. Le canal navigable s'ouvrait alors de plus en plus devant nous , à mesure que nous filions vers l’est; et le 27 au matin , quand nous étions au-delà de l'extrémité est de l'île Melville , ce canal n’avait pas moins de deux milles de large; mais du haut du nid de corbeau, on n’apercevait pas une ouverture dans les glaces au sud. A midi, nous étions par les 75» 2’ 15” de latitude, et 105° 14’ 20” de longitude.
Le 29, à deux heures et demie du matin, nous vîmes une terre haute et remarquablement renflée sous tous ses aspects. Je nommai cette île du nom de Brown, et une seconde , qui en était à trois milles et demi dans le sud-sud-est, reçut le nom de Somerville, elle est basse aux deux extrémités comme l’île Garrett.
La terre le long de laquelle nous naviguions reçut le I nom de Nord-Somerset , et la côle septentrionaîe du | détroit de Barrow celui de Nord-Devon. Le détroit de Barrow était en général aussi libre et aussi navigable que tout autre point de l’Atlantique. Ayant à cette époque suivi la glace de la longitude de 114° à celle de 90, sans découvrir aucune ouverture qui pût soutenir notre espoir de pénétrer dans le sud, je ne pus croire plus longtemps à la possibilité d’atteindre notre but avec les ressources de l’expédition , et je pensai qu’il était de mon devoir de retourner en Angleterre avec le détail des progrès que nous avions faits, afin que l’on pût y donner suite sans perdre de temps, si le gouvernement le jugeait convenable. J’ordonnai donc, dès ce moment, que les distributions de vivres et de combustibles fussent désormais de nature à pourvoir au bien-être des équipages, et c’est un luxe que nous ne connaissions plus depuis que la plus sévère économie avait dû être imposée dès notre entrée dans le détroit de Lancaster.
Nous courûmes le long du rivage méridional, à la distance de quatre ou cinq lieues , avec un bon vent de l’ouest et un beau temps. Je donnai à une baie de celle côte, située un peu à l’ouest du cap York, !e nom de Eardley , et à onze heures nous étions vis-à-vis d'un promontoire renflé et remarquable, que je nommai cap Crawfurd , et à l’est duquel la terre paraissait se retirer et former une grande baie. Je continuai de naviguer la nuit, pour profiter de la brise de l’ouest qui soufflait encore pour sortir du détroit de Lancaster.
Le 31 au matin, il ne fit assez clair qu’à trois heures et demie, pour que nous pussions découvrir que la terre immédiatement à l’est du cap Crawfurd, n’était pas continue, et qu’il y avait uu espace , au milieu de la baie supposée, oùl'onn’en voyait aucune. Comme le vent soufflait directement de cette ouverture, à laquelle je donnai le nom de baie de i.lmirauté, et que je n’en regardais pas l’examen comme assez important pour retenir l’expédition, nous continuâmes notre course à l’est. L’inspection de la carie fera regarder comme plus que probable qu’il se trouvera quelque jour une communication au sud, entre la baie de l’Amirauté et la baie du Prince-Régent, faisant une île de la terre placée entre elles.
A huit heures et demie du matin, nous étions vis-àvis de la baie Navy-Board, et immédiatement au large du cap Castlereagh nous découvrîmes deux îles basses, auxquelles je donnai le nom de JVoollaston. A l’est du cap est une terre basse comparativement près de la mer, d'où s’élèvent tout-à-coup les hautes montagnes de Byam-Martin , dont les sommets sont couverts de neiges perpétuelles. Une des plus élevées, immédiatement au revers de la baie de Catherine, fut reconnue avoir trois mille trois cent quatre-vingt-deux pieds audessus du niveau de la mer. Les pics de ces montagnes ne sont pas si aigus que les pics du Spitzberg.
Etant au large du cap Liverpool , nous vîmes des bancs innombrables de 1 Argonauta Arc tiqua ; mais considérant la quantité extraordinaire de baleines que nous avions vues en 1819, dans le détroit de Lancaster, nous fûmes extrêmement surpris d’en trouver si rarement celte année • celte circonstance nous
HISTOIRE DES VOYAGES
fut expliquée d’une manière satisfaisante par la suite.
Comme il me parut très important d’explorer en revenant la côte ouest de la baie de Baffin, dans l'intérêt de notre pêche de la baleine , je résolus de serrer de près la côte, autant que le permettraient le vent et la glace. Un tel examen pouvait aussi avoir pour résultat la découverte d’un nouveau débouché dans la mer Polaire , à une latitude moins élevée que celle du détroit de Lancaster, découverte qui devait être d’une grande utilité dans la question du passage au nordouest.
Je commençai donc immédiatement à faire voile le long de la côte* au sud.
Progrès en descendant la côte ouest de la baie de Baflin.
Rencontre des baleiniers. Communication avec quelques
Esquimaux. Exploration de la côte jusqu’au 68e degré et
demi. Obstacle causé par la glace. Tempête dans l’Atlantique. Arrivée en Angleterre.
Le 1er septembre, lèvent continua à fraîchir du nord. Nous poursuivîmes dans lamêmedirection , etle 3, au matin, nouspassâmes devant une des plus hautes montagnes de glace que j’eusse encore vues, et qui n’avait pas moins de 150 ou 200 pieds au-dessus du niveau de la mer, à en juger d’après la hauteur comparée des mâts du Grimer. Nous descendîmes à lerre dans ces parages sur une plage de sable escarpée , à deux ou trois milles au nord d’une pointe basse. La végétation était assez vivace sur le terrain bas qui borde la mer, et se composait surtout de saule nain, d’oseille, de saxifrage et de pavot, avec quelques pieds de cochléaria. Nous y vîmes deux bandes d oies, dont l'une était de cinquante ou soixante au moins. Elles étaient si familières, qu’elles coururent sur la plage devant nos gens un temps considérable avant de se lever. On tua quelques mouettes, et nous vîmes sur plusieurs points des traces d’ours, de rennes, de loups, de renards et de souris. Un des hommes de l’équipage trouva sur la plage un morceau d’os de baleine qui avait été taillé à un boutavec un instrument tranchant, en forme de hache , avec beaucoup de copeaux de cette même matière répandus à l’entour. C’était une preuve indubitable que cette partie de la côte avait été récemment visitée par les Esquimaux. La latitude de ce lieu était de 71° 15’ 34”, et sa longitude de 71o 17’ 23”.
Le vent, qui avait été faible du sud pendant la nuit, passa dès le matin de bonne heure dans le nord-ouest, et nous continuâmes notre course le long de la côte vers le sud. Un peu après midi, nous éprouvâmes une surprise que l'on peut concevoir , en voyant du liant du mât un vaisseau, et bientôt après deux autres au large, que l’on reconnut pour des baleiniers, et qui se dirigeaient vers la terre ; mais ils disparurent derrière la glace . et nous les perdîmes de vue. Celte côte était donc devenue une station de pêche comme la côte opposée, celle du Groenland. C’est la présence de ces bâtiments qui nous expliquait la rareté des baleines que nous avions remarquée. Nous vîmes plus loin un autre bâtiment pêcheur deHull, et nous y apprîmes les derniers événements arrivés en Angleterre. M. Williamson , le maître, avait réussi à pénétrer à travers les glaces jusqu’à cette côte et à la hauteur de 73» de latitude. Un ou deux des navires avaient essayé de revenir au pays en descendant le long de cette côte; mais ils avaient trouvé la glace tellement serrée vers 'e 66® degré et demi, qu’ils avaient engagé les autres „ >aleiniers à faire voile au nord, afin de reprendre le chemin par lequel fis étaient venus. M. YVilliamson nous dit aussi qu’il avait, deux jours auparavant, trouvé quelques Esquimaux dans la baie nommée River-Clyde , qui était tout juste au sud de nous. Comme je pensais qu’il pouvait être intéressant de communiquer avec ces gens, nous nous dirigeâmes vers le point où l'on nous avait signalé l'existence des huttes d Esquimaux , mais la nuit étant venue, il fallut attendre le jour pour approcher de terre.
A six heures du soir , nous étions près de la [dus extérieure des îles dont celle baie est semée . quand nous remarquâmes quatre canots qui venaient vers le vaisseau à force de rames. Us approchèrent avec grande confiance et sans apparence d'aucune crainte. Tout en ramant vers nous, et même avant que l'on pût voir les canots, on entendait de hautes clameurs, mais rien qui ressemblât à un chant ou même à un son articulé et traduisible en paroles. On prit à bord les canots , d’après le désir des naturels , clairement exprimé par leurs signes, et ils montèrent tous ensemble à bord sans hésitation. Ce groupe de visiteurs se composait d'un vieillard qui paraissait âgé de soixante ans, et de trois hommes moins âgés, ayant de dixneuf à trente ans. Dès qu'ils furent sur le vaisseau, leurs vociférations parurent redoubler avec leur surprise, et je puis ajouter avec leur joie. Toutes les fois qu’ils recevaient lin présent ou qu’on leur montrait un nouvel objet d’admiration, ils exprimaient leur plaisir par des exclamations retentissantes répétées , qu’ils continuaient souvent au point d’être hors d'haleine Ce moyen bruyant de s’exprimer était accompagné de bonds qui duraient une minute, plus ou moins, suivant le degré de la passion qui les animait.
Après quelque temps passé sur le pont et l’emplette de quelques peaux et de couteaux d’ivoire de leur fabrique, on les fit descendre dans la cabine : les plus jeunes ne se décidèrent à descendre que quand ils virent leur ancien le faire, et encore le suivirent-ils avec crainte. Nous eûmes l'occasion de remarquer qu’ils étaient beaucoup plus polis que les Esquimaux qui avaient visité nos vaisseaux, en 1818, sur la côte nordest de la baie de Baftin. Bien que nous n'eussions pas d'interprètes, nous n'eûmes pas beaucoup de peine à faire comprendre au vieillard, en lui montrant le portrait gravé d’un Esquimau, que le lieutenant Beçchey désirait faire de lui un portrait semblable. 11 posa donc près du feu pendant plus d’une heure avec assez de tranquillité si l’on considère que, durant ce temps . il se passait à côté de lui des marchés pour leurs habillements , leurs lances et les os de baleine. Il faut dire qu’on le maintenait dans l’immobilité en lui faisant de temps à autre des présents, et quand cet expédient manquait, je m’efforcais de lui rappeler qu’on désirait de le voir rester en place en mettant mes mains devant moi, en me tenant la tête droite, et en prenant un regard grave et réfléchi. Nous découvrîmes alors que le vieillard était un mime; car toutes les fois que je faisais ces gestes, il les imitait de façon à divertir considérablement ses gens aussi bien que les nôtres , et alors il se tenait tranquille.. Les marchés qui se faisaient pendant ce temps montraient que les Esquimaux n’étaient pas étrangers au trafic : si, par exemple, on offrait un couteau en échange d'un article, ils hésitaient quelque temps, jusqu’à ce qu'ils nous vissent bien résolus à ne pas donner un prix plus élevé, et ce n'est qu'alors qu'ils consentaient. Dans ce cas, ainsi que lorsque quelque objet leur était offert, ils le léchaient deux fois, ensuite ils paraissaient regarder le marché comme conclu d une manière satisfaisante.
Le lendemain, nous entrâmes plus avant dans la baie, et nous avions à peine mis pied à terre quand le vieil Esquimau et un de ses jeunes compagnons vinrent à la rame, du continent, et nous rejoignirent sur file. Ils apportaient avec eux , comme d'usage, quelques morceaux de baleine et des habits de veau marin que nous achetâmes. Pendant que nous prenions la hauteur du soleil, ils s'amusèrent le plus cordialement du inonde avec l'équipage. Pour témoigner leur bienveillance, le plus jeune se mit à aiguiser les pointes des couteaux des matelots, avec beaucoup d'habileté, sur une pierre piate , rendant à chacun le sien , et ne montrant pas la moindre velléité de s'en emparer. Le vieillard était extrêmement curieux, et son attention se dirigeait plutôt sur les choses utiles que sur les objets de pur amusement.
Les deux tentes esquimaues que nous allions visiter