PA H H Y
On entre dans la baio Hoppner et on l’explore. La continuité de la terre démontrée. Rencontre de quelques Esquimaux dans une ouverture il l’ouest. Arrivée dans la baie Ross, où se termine le passage Lyon. La terre est toujours continue. Retour au vaisseau.
Après avoir fait quatre milles à la rame, nous arrivâmes il une pointe élevée que nous doublâmes en tendant le plus possible à l'est , et nous débarquâmes un peu au-delà. Le brouillard qui nous entourait depuis notre départ s’étant un peu dissipé, je montai avec M. Scherer sur la montagne pour avoir la vue des rivages environnants, afin de mieux juger de la route que nous devions suivre le lendemain au matin.
Le 7, on leva les tentes à trois heures et demie du matin et nous remontâmes la baie, par un temps calme et assez clair. A trois-heures et un quart, nous passâmes , ayant à tribord une pointe de terre, qui, à cause de la brillante couleur des rochers principalement composés de feldspath , reçut le nom de Pointe Rouge. Le soir, nous vîmes sur là plage où nous dressâmes nos tentes quelques vieilles habitations d’Esquimaux complètement couvertes d'une herbe haute et épaisse, avec une grande quantité d’os à l’entour.
Le 11, nous partîmes avant le grand jour , et nous avions à peine navigué pendant deux heures, que nous découvrîmes que nous étions dans une haie close, et du rivage de laquelle nous allions faire le tour à la rame. A la baie qui terminait ce passage je donnai le nom de baie de Ross.
Nous revînmes à l'Hécla le 14, après avoir exploré deux criques que je nommai Scherer et Culgrujf, et une autre sur le côté qui reçut le nom de Norman.
L’ouverture que je venais d’explorer reçut le nom du capitaine Lyon.
Quartiers d’hiver. Trombe de neige. Combat avec un loup.
Esquimaux. Sorcier. Dépècement d’un veau marin.
Effroi des indigènes devant une éclipse.
Nous quittâmes de nouveau le vaisseau le 15 au soir, pour aller examiner la côte intermédiaire entre la haie Lyon et la baie Gore, et, le 19, nous avions reconnu qu’il y avait continuité etconnexion ; mais bientôt nous nous trouvâmes pris dans des glaces, tantôt plus compactes , tantôt moins. Un détachement ayant été à terre pour se procurer un peu de gibier, deux ours ( une femelle et son petit) , attirés probablement par l’odeur de notre cuisine, vinrent du côté des tentes sur la glace ; mais ayant entendu nos voix, ils s'enfuirent dans la direction opposée.
11 fallut songer à nos quartiers d’hiver, et, le 4, nous quittâmes notre ancrage, auquel nous donnâmes, en souvenir de la sécurité qu’il nous avait procurée , le nom de Safety (sûreté). Elle est par la latitude de 66o 31’ 59”, et la longitude de 83» 48’ 54”. 11 y avait de nombreuses volées de canards à longues queues , qui se nourrissaient des innombrables crevettes ( cancer nuqax) dont la mer fourmillait dans tout ce voisiuage.
Le 6, nous passâmes le cap Edwards, mais, le 8, la nouvelle glace qui se formait commença définitivement à mettre un terme à notre navigation, et nous entrâmes dans une baie au sud de l’île Winter, et là, nous nous établîmes pour l’hiver avec les mêmes soins que lors du premier hivernage. Tout fut rétabli, jusqu’au théâtre, dont le capitaine Lyon fut le régisseur , et cette fois on s’arrangea pour que la scène fût mieux chauffée les soirs de représentation. On ne négligea point les soins de la science , et un emplacement ayant été choisi pour l’observatoire portatif qui fut dressé immédiatement, une maison fut construite pour recevoir les instruments nécessaires.
Le premier jour de la nouvelle année fut très rigoureux , et le lendemain le capitaine Lyon observa une masse considérable de neige soulevée par le vent , et contournée en une spirale pareille à celle d’un jet d’eau. Nous prîmes de quatre-vingts à quatre-vingtdix renards blancs. Ce joli petit animal est si stupide, que nous en vîmes plus d'un, après s’ètre échappé du vaisseau , y rentrer et aller se reprendre à la même trappe. Le capitaine Lyon réussit aussi à s’emparer d’une hermine d’un blanc pur , hormis à la queue, qui se terminait par une petite touffe noire , et avait à sa naissance une teinte légère de soufre ou de paille. 11 en était de même à ses pattes de devant.
Le ter février, je fus averti que l’on voyait à l’ouest beaucoup d’étrangers, et j’aperçus en effet dans la même direction, et à deux milles* des vaisseaux, quelque apparence de cabanes d’Esquimaux. J’allai de ce côté sur-le-champ avec le capitaine Lyon , deux officiers et deux matelots, et nous trouvâmes bientôt les naturels qui s’avançaient lentement vers nous, rangés sur une seule ligne. Ces Esquimaux étaient d’un calme qui contrastait on ne peut plus avec la conduite bruyante de leurs frères de la baie d’Hudson. Ils apportaient les objets ordinaires de trafic. Quelques-unes des femmes qui avaien t sur elles de jolis habillements, que nous remarquâmes , se mirent , à notre grand étonnement, et même à notre consternation, à se dépouiller, bien que le thermomètre fût à 23» audessous de zéro. Nous fûmes cependant bientôt rassurés , car chacune avait double vêtement complet. Quand la vente des Esquimaux fut terminée , ils nous conduisirent à leurs huttes, et , chemin faisant, se divertirent beaucoup avec nos chiens. Un chien de Terre-Neuve surtout, à qui l’on avait appris à rapporter , parut exciter une surprise infinie. Nous trouvâmes bientôt un petit village composé de cinq habitations de glace et de neige. Les femmes y étaient assises sur leurs lits, chacune ayant autour d’elle son petit foyer ou sa lampe, avec tous les ustensiles de ménage.
Le lendemain ils vinrent nous rendre visite à bord, et, après avoir dansé sur le pont pendant plus d’une heure au son de notre violon, ils retournèrent très joyeux à la maison. Lors d’une seconde visite, nous remarquâmes qu’ils se tenaient toujours avec soin assis sur leurs lits , où ils cachaient les articles dont ils ne voulaient pas ou ne pouvaient disposer. Cependant au moyen d’une aiguille à coudre ordinaire, dont ils ont abondance , et qui ne sont guère inférieures aux nôtres, nous nous procurâmes un grand patina, ou couteau d’homme, bien aiguisé, fait de bon fer , et que, comme objet d’utilité, cent aiguilles auraient valu à peine.
Le 7, lors d’une visite aux huttes, une femme, nommée Iligliuck, nous régala d’une chanson avec une voix qui nous frappa par sa douceur et sa justesse : elle aimait beaucoup cet exercice, car une fois en train il n’y avait plus à l’arrêter. Nous avions pu observer cette disposition particulière en elle la première fois qu’elle écoula notre orgue , et chaque jour elle nous donnait des preuves d’une intelligence supérieure.
Le même jour un loup étant tombé dans une trappe, quelques officiers allèrent pour le tuer et lui tirèrent deux coups de fusil. Comme on s’aperçut qu’il mordait encore une épée que l’on introduisait dans le piège , on lui lâcha un troisième coup de fusil. La trappe se trouvait alors suffisamment ouverte pour que l’on pût lier ensemble ses jambes de derrière; après quoi, comme on le regardait comme bien mort , on le tira ; mais sa tête était à peine libre qu’il s’élança à la gorge de M. Richard, et il lui eût certainement fait beaucoup de mal si cet officier n’eût eu la présence d’esprit de prendre également l’animal à la gorge et de le serrer de toute sa force à deux mains. Ceci fit lâcher prise au loup sans qu’il eût blessé sérieusement M. Richard, grâce à l’épaisseur de ses habits : quant au loup, bien qu’il eût les deux jambes de derrière alla-
HISTOIRE DES VOYAGES
chées, il se sauva : mais on le trouva mort le lendemain, à trois quarts de mille des vaisseaux.
Le 8, nous eûmes un concert de femmes, auquel succédèrent nos chansons, dont elles furent extrêmement satisfaites : je craignis même de voir plusieurs de ces femmes, surtout Iligliuck , tomber dans des convulsions de plaisir en entendant leurs noms que nous avions introduits avec les nôtres dans une chanson. Pendant ce temps le capitaine Lyon faisait le portrait de Togolat, la plus jolie de la troupe et peutêtre du village entier. Elle avait vingt-six ans , la figure plus ovale que celle de ses compagnes, de très jolis yeux et une bouche meublée de dents d’une blancheur et d’une régularité remarquables : la grâce de son air et de ses manières était visible , même sous le costume esquimau et la figure la plus barbouillée de toute la tribu.
Ayant découvert que ces pauvres créatures manquaient de vivres, nous leur distribuâmes de la poussière de pain , dont nous avions à bord deux ou trois tonneaux. La pêche des veaux marins avait manqué , et la disette de ces pauvres gens était telle que je trouvai un d'entre eux déchirant avec ses dents un morceau de peau de veau marin dure avec le poil. Ils étaient également la plupart privés d’huile et par conséquent de lumière : cette privation les réduisait à souffrir beaucoup de la soif, puisqu’ils ne pouvaient faire fondre la neige. Outre la poussière de pain, nous leur donnâmes une carcasse de loup qu’ils mangèrent crue et gelée comme elle était , avec le plus grand appétit ; mais quel que fût leur besoin, ils ne prenaient jamais un morceau avant que leurs enfants eussent eu leur part.
Le 13, nos amis des huttes furent assez heureux pour prendre un veau marin, et cette prise occasionna un transport général de joie. Toutes les femmes se précipitèrent hors de leurs portes et les enfants coururent sur la plage à la rencontre des hommes qui amenaient le butin. Un des petits enfants, pour compléter le triomphe , se jeta sur l’animal, et s’y cramponnant, fut ainsi traîné jusqu'aux huttes. Alors on remarqua que chaque femme apporta son oulkoufik , ou pot à cuire, dans la hutte où l’on découpait le veau marin , pour avoir sa part de viande et de graisse.
Parmi les Esquimaux qui visitèrent la Furij le 18, était l’angelkouk ou principal sorcier de la tribu. Je le priai de me donner un échantillon de son art : il ne se fil pas prier. Après un moment de réflexion , il commença à faire frémir ses lèvres, à mouvoir son nez du haut en bas; il ferma ses yeux graduellement, et la violence de ces grimaces arriva au point que tous ses traits étaient hideusement contournés. 11 secouait en même temps avec rapidité sa tête d’un côté à l’autre, laisant quelquefois entendre un son nasillard et quelquefois un cri de démence. Après s’être mis dans celle ridicule frénésie, qui dura peut être vingt ou vingt-cinq secondes , il cessa subitement et laissa ses traits se détendre et reprendre leurs formes naturelles. Cependant le mouvement de sa tête semblait l’avoir tellement hébété (et cela devait être) qu’il resta dans sa physionomie un vague et un engourdissement qui durèrent quelque temps après.
11 était pressé de recommencer celte bouffonnerie, et il la renouvela une ou deux fois encore. En celte circonstance Togolat lui fit d’un ton sérieux quelques questions relatives à moi, et auxquelles il répondit tout aussi sérieusement. Cependant les femmes faisaient en général peu d’attention à ces grimaces, et le tout finit avec un rire cordial de part et d’autre.
11 y eut, le 20 , une éclipse de soleil qui causa un tumulte général d’alarme parmi les Esquimaux : on en trouva deux couchés la face appliquée à la glace, et le soir quelques-uns de nos officiers allèrent faire une visite aux huttes. Le 23, j’assistai au dépècement d’un veau marin , et je remarquai en celte occasion un singulier usage. Ils ne manquent jamais d’appliquer un mince filament de la peau ou de quelque par-
tie des intestins sur le front de leurs enfants, afin de les rendre d’heureux preneurs de veaux marins.
Départ d’une partie de la tribu. Chant. Joie extrême à la nouvelle d'une capture. Tombeaux esquimaux. Consultations magiques. On creuse un canal poûr les vaisseaux.
On fit «fie excursion dans l’île, et toute 1’expéïition souffrit beaucoup du froid. De leur côté, nos amis les Esquimaux mouraient de faim et venaient demander à manger aux vaisseaux ; enfin un malin ,■ -fis partirent se dirigeant à l’ouest pour chercher un lieu plus abondant en nourriture. Il serait impossible de décrire l’aspect misérabledes huttes après leur départ. Tout avait été bouleversé, quoiqu’il y restât encore quelques habitants. Ils étaient dans la plus grande détresse : il n’y avait cependant point parmi eux une seule physionomie sombre. Un Irait digne de remarque chez ces peuples, c’est qu’ils vous remercient très vivement quand vous venez manger leur nourriture , et qu'ils ne témoignent pas la moindre reconnaissance pour l’hospitalité qu’on leur donne. Togolat et toutes les femmes de la tribu nous chantèrent une longue chanson en action , et nous prièrent de prendre des rôles dans la représentation , ce qui ne manqua pas de les divertir extrêmement. Pendant que l’on chantait, un enfant vint nous annoncer que les hommes avaient pris quelque chose : tout alors fut suspendu jusqu'au moment où un homme arriva avec la nouvelle de la capture de deux walrus. Si les femmes étaient gates auparavant, elles furent dès lors frénétiques. Un cri de joie général retentit dans le village. On courait d’une hutte à l’autre pour se faire part de la nouvelle bienvenue, et chacun s’embrassait en manière de mutuelle félicitation. Alors on eut de la graisse, et les lampes qui en débordaient répandaient une prodigieuse lumière sur l’opération du dépècement des walrus.
Après avoir assisté à ce déploiement de joie, je couchai dans la hutte , et comme la singularité de mon logement nocturne me réveilla plusieurs fois, je trouvai les Esquimaux mangeant, mais sans faire de bruit de peur de nous troubler.
Le 5 avril, nous allâmes visiter d’autres huttes remarquables par une particularité : c’est qu’elles étaient situées sur la glace qui , étant dépouillée de neige, formait un parquet de ce bleu éclatant qui est peutêtre une des plus riches couleurs que donne la nature. Nous vîmes là encore dépecer un veau marin; mais une cérémonie préparatoire avait, lieu avant d’y mettre le couteau. L’animal étant couché sur le dos , on répand un peu d’eau dans sa bouche, et l'on touche chaque fanon et le milieu du ventre avec un peu de noir de fumée et d'huile prise de la partie inférieure de la lampe. Cette cérémonie se fit avec un soin superstitieux qui en annonçait l’importance.
Le 11 avril, on commença à faire les apprêts nécessaires pour la sortie des vaisseaux, et le soir les naturels vinrent à bord. Les femmes s’étonnaient de ce que nous étions venus en voyage dans leur pays sans nos femmes , et elles accueillirent avec une évidente incrédulité l’assurance que plusieurs de nous leur donnèrent. qu’ils n’étaient point mariés.
Nous trouvâmes le 23 , en fouillant la terre , quelques tombeaux, dans l’un desquels était un crâne humain et quelques morceaux de bois qui , selon toute probabilité, avaient été des parties de lances ou de flèches presque réduites en poussière. Quand on pense aux propriétés conservatrices du climat , on doit attribuer là , plus que dans toute autre partie du monde, une extrême vétusté à toute substance végétale ou animale arrivée à cet état de destruction.
Le 25, nous assistâmes à une consultation magique tenue en faveur d'un malade de la tribu. Le sorcier était placé en face du patient, et tenait ses deux pouces dans sa bouche; pendant ce temps, il était dans un muet et solennel entretien avec son toitrngow[ esprit