TROISIÈME VOYAGE
Malgré le non succès de la dernière expédition dans les mers Polaires, on se résolut de tenter encore une fois le voyage par mer entre l’océan Atlantique et l’océan Pacifique, et les vaisseaux furent équipés avec un soin tout particulier. On doit encore aux marins de tout grade de l’expédition les plus sincères remercîments pour leur zélée coopération, et je suis heureux de répéter que, si la réussite de l’entreprise avait dépendu d’eux, elle aurait accompli tous les vœux de la science. l’Hécla et la Fury quittèrent la Tamise le 10 mai 1824, et le 4 juillet nous élions près de l’île que les Danois nommèrent Boat-Island, et qui est par 74° 28’ 15” de latitude, et 58° 12’ 56" de longitude. Le lendemain nous comptâmes, étant sur le pont, cent (rois montagnes de glace, dont quelques-uns s’élevaient de cent à deux cents pieds au-dessus de la mer, et nous étions entourés de glaces au point d’être obligés d’aller continuellement à la remorque et de nous frayer passage à la scie. Nous eûmes ces difficultés à vaincre jusqu'au 9 septembre, et le 10 nous entrâmes dans le détroit de Lancaster, libre de toute glace, si l'on en excepte çà et là une montagne flottante au milieu de la solitaire grandeur de cette vaste étendue d’eau.
Le 13, nous étions à sept heures au cap York, quand nous eûmes le chagrin de voir la mer devant nous couverte de jeune glace, avec laquelle il nous fallut lutter quatrejours, et sans cesse perdant du terrain.
Le 17, un vent de l'est nous repoussa en avant. Enfin, après avoir été le jouet des courants qui dérivaient ou des glaces qui tantôt nous obstruaient, tantôt s’éloignaient de manière que tout se remît en mouvement ou en vie comme disaient les matelots, pour retomber le lendemain dans l’immobilité, nous entrâmes à la fin d’octobre dans le port Bowen, où nous établîmes nos quartiers d’hiver.
Après tous les soins extrêmes pris pour le maintien de la chaleur, qui, dans ces régions, est plus que le bien-être, car elle est la vie elle-même, il fallut songer à varier nos amusements dramatiques, qui étaient usés, comme on dit, jusqu’à la corde, et nous établîmes un bal masqué. Ces diverlissements eurentlieu avec le plus grand ordre et une réserve parfaite. Nos mascarades étaient sans licence et notre carnaval sans excès. Une occupation non moins autrement suivie, ce furent les écoles, qui eurent un effet excellent.
On a souvent parlé de la rapide et distincte propagation du son dans cet air si froid ; en voici un exemple. Le lieutenant Foster avait été dans la nécessité d envoyer de l’observatoire au rivage opposé du port, distance de près de deux milles, un homme pour fixer une marque au méridien, et il avait placé entre eux deux
PAHRY.
h mi-chemin, quelqu’un pour répéter ses ordres; mais il reconnut que ce soin était inutile et qu’il pouvait parfaitement s’entretenir avec cet homme malgré l’éloignement.
L’hiver présenta quelques belles aurores boréales , mais la hauteur des terres qui entouraient le port Bowen nous priva plus longtemps qu'à l’ordinaire de la présence du soleil sur l'horizon. Quelques-uns de nos officiers, montés exprès sur une haute montagne, l’enlrev irent le 2 février I8f5.
Une ourse tuée dans l’eau libre, dans les premiers Jours de notre arrivée au port Bowen, nous donna une preuve frappante d’affection maternelle. Elle eût pu facilement s’échapper; mais elle avait deux petits, et elle ne voulut pas les abandonner. Elle les emportait sur son dos quand la chaloupe la rejoignit. Une seconde circonstance semblable se présenta pendant le printemps. Deux oursons étant descendus dans une large fissure dans la glace, leur mère se plaça devant eux , de -manière à les garantir des attaques de nos gens, qu’elle eût pu facilement éviter elle-même.
Dès que la terre le permit, nous fîmes, dans l'intérêt de la géographie, des excursions dans l’intérieur, et nous essayâmes de la pêche aux baleines pour nous pourvoir d huile. Enfin nous pûmes reprendre la mer le 20 juillet, gouvernant vers la côte occidentale de la baie du Prince-Régent; et nous l’atteignîmes le 24 à la hauteur du cap Seppings.
Le 25, de bonne heure, nous passâmes l’ouverture marquée dans la carte de celle côte par 73° 3i’de latitude; et c’est par les 72° 42’ 30” de latitude, et 91» 50* 5” de longitude, que la Fury dut être aban h nné ■, a| rèî avoir échoué sur la glace, de manière à ne pouv(ir plus êtie remise à flot. Cet accident mil fin loutà-coup aux espérances de succès que l’on avait conçues pour le principal objet de ce voyage; et, le 27, je fis connaître aux deux équipages réunis sur l'Hécla l’intention où j’étais de retourner en Angleterre, et le 29 et le 30, étant à l’ancre dans le port de Neill, nous remplîmes nos tonneaux et fîmes divers arrangements intérieurs, puis nous sortîmes du port par un léger vent de nord ouest.
Le port de Neill, le seul qui soit sur la côte occidentale de la baie du Prince-Régent, à l’exception du port Bowen, auquel il est de beaucoup supérieur, est un excellent abri. Sa latitude est de 73° 9’ 8 ”, et sa longitude de 89° 1’ 26”.
Le 1er septembre nous trouvâmes une mer parfaitement libre dans le détroit de Barrow, et nous pûmes portera l’est. Le 17, à midi, nous étions au sud du cercle Arctiqu-’ : depuis cette latitude jusqu’à 58° environ , nous eûmes d ‘s vents favorables. Ce n'est que le 10 octobre que nous doublâmes la pointe nord des Orcades, et j’arrivai le 16 à Londres.
Le capit aine Hoppner, ses officiers et tout l’équipage furent jugés suivant les formes indispensables, en raison de la perte de la Fury , et il est à peine nécessaire d’ajouter qu’ils furent acquittés honorablement.
En terminant la relation de ce troisième voyage, j’ajouterai quelques détails sur les Esquimaux de la presqu'île Melville et des îles adjacentes, particulièrement des îles Winter et Igloulik, détails que je n’ai pu donner dans le cours du récit.
Le nombre d’individus composant la tribu d’Esquimaux rencontrée à l’île Winter et à Igloulik était de deux cent dix-neuf, dont soixante-neuf hommes, soixante-dix-sept femmes et soixante-treize enfants
Les femmes étaient en grande partie jeunes relativement, c’est-à-dire de 20 à 25. 11 n’y en avait que quatre qui paraissaient avoir atteint la soixantaine, carsur les cent cinquante-cinq individus qui passèrent l’hiver à Igloulik, nous remarquâmes seize décès et neuf naissances seulement.
La taille des Esquimaux est, comme on sait, petite ; mais chez les femmes elle est réduite encore à l’œil par la forme massive des vêtements et par l’habitude qu el-
les acquièrent de bonne heure de se courber en avant, afin de balancer les pieds de l’enfant qu’elles portent dans leur capuchon. Elles avaient toutes, même les plus jeunes , la chair flasque et sans aucune fermeté : leur nez est petit et renfoncé entre les os des joues, mais sans èlre très aplati Leurs dents sont belles, sans en excepter celles des vielles femmes, qui sont cependant considérablement usées par l’habitude de mâcher les peaux de veau marin pour faire des bottes.
Les jeunes gens des deux sexes ont le teint clair et transparent et la peau douce ; et quand elle est dépouillée de sa couche d'huile et de saleté, elle est à peine plus foncée que celle d’une brune un peu prononcée, de façon que le sang est très visible quand il monte aux joues. Outre la petitesse de leur œil, il est à remarquer qu’il n’est point horizontal comme le nôtre, mais il descend beaucoup plus bas du côté du nez que de l’autre.
La chevelure des deux sexes est noire, luisante et raide. Leshommeslaportentlongue, et elle pend autour de leur tête sale et éparse. Quelques jeunes gens, surtout parmi ceux qui étaient vehus à nous aux environs des côtes du Welcome, l’avaient coupée droit sur le front, et deux ou trois avaient sur le sommet de la tôle une place circulaire où les cheveux étaient tout-à-fait courts et rares, rappelant ainsi la coiffure des capucins. Les femmes sont fières de leur chevelure longue et épaisse; et quand elles veulent se montrer parées, elles la séparent en deux parties égales, dont l’une leur pend de chaque côté de la tête et sur les épaules. Pour assujétir et rendre raides ces tresses, elles les attachent en forme de longue queue avec une lanière de peau de daim roulée en spirale autour des cheveux , et de manière à montrer alternativement une bande de fourrure blanche ou foncée. On appelle ces queues royliga Les femmes moins élégantes se contentent de renouer leur chevelure en nattes pendantes de chaque côté du front, et les plus indifférentes à leur toilette la bordent sous la taille de leur veste. Les cheveux, chez les deux sexes, sont pleins de vermine dont ils se débarrassent réciproquement , et qu’ils mangent. Les femmes ont un peigne qui nous a paru être beaucoup plus d’ornement que d’usage. Quand une femme a son mari malade, elle porte les cheveux détachés, et s’il meurt, elle les coupe en signe de deuil. Les homriies portent la barbe sur la lèvre supérieure et le menton, et lui laissent une longueur d'un pouce à un pouce et demi. Quelquesuns se faisaient remarquer par une touffe entre la lèvre inférieure et le menton.
Les vêtemenls des hommes et des femmes sont entièrement de peau de daim, et ils diffèrent en ce point de la plupart des Esquimaux que nous avons rencontrés. Quant à la forme , elle varie très peu de celle qui a été tant de fois décrite. Le milieu du dos de la veste des femmes est en saillie, afin de donner pied à l'enfant, qu’une ceinture placée au-dessous et retenue devant par deux grands boulons de bois empêche de tomber. Les manches desfemmes sont plus larges, pour qu’elles puissent plus commodément déposer leurs enfants dans leur capuchon. Elles ont l’habitude d’en retirer leurs bras pour les rapprocher du corps, comme nous faisons de nos doigts dans nos gants quand le froid est rigoureux.
Chaque personne a toujours en hiver, quand elle est dehors, deux vestes, dont l’une extérieure ( cappatiga ) a la fourrure en dedans, et l’autre intérieure [fattiga) touche le corps. 11 en est de même pour les culottes, et leurs jambes sont, ainsi que leurs pieds, si bien vêtues, que nul degré de froid ne peut les atteindre. Les bottes de dessous des femmes, différentes de celles des hommes, sont lâches autour de la jambe ; étant aussi hautes que le jarret en arrière et en avant, elles atteignent, au moyen d’unelongue patte en pointe, la taille, et là elles s’attachent aux culottes. La boite que l’on met par-dessus correspond avec l’autre par la forme, hormis qu’elle va en avant, se gonflant au point
HISTOIRE DES VOYAGES
de donner à celle qui la porte l’apparence la plus bizarre que l’on puisse imaginer. Cette superfluité dans les bottes venait probablement d’un usage que pratiquent encore les femmes du Labrador, et qui consiste à porter leurs enfants dans leurs bottes.
Une ou deux personnes avaient l’habitude de porter autour du cou une espèce de fraise, composée du poil le plus long de la peau de daim , et retombant sur la poitrine d’une manière qui .sied très bien aux jeunes gens. Cet ajustement paraissait donner si peu de chaleur à ceux qui le portaien t, que je suis disposé à croire qu’il s’y rattache quelques notions superstitieuses.
L’Esquimau ainsi équipé peut affronter toutes les injures de ce climat, et rien ne peut égaler l’aspect de bien-être qu’ils montrent même par le temps le plus rude. Quand on les voit à une petite distance, la bordure blanche de leurs capuchons, blanchie encore par leur haleine, qui s’y attache et y gèle, contraste avec les figures foncées qu'ils entourent, et en fait de très grotesques objets.
Les femmes prenaient avec empressement les gants que nous leurs donnioas, et disposaient les noirs et les blancs alternativement sur un cordon fait d’un nerf. Elles les porlaient aussi en bracelet autour du poignet, et il est probable que ce dernier ornement était considéré comme un charme. Mais la plus extraordinaire des amulettes, et qui leur appartient tout entière, c’était un rang de nez de renards attachés à la partie antérieure de la veste d’une femme, comme une rangée de boutons noirs. J’achetai à une femme un ornement demi-circulaire de cuivre, en scie au bord supérieur et d’un beau poli, qu’elle portait sur sa chevelure au-dessus du front, et qui allait très bien. Toutefois la plus jolie parure de ce genre appartenait à un homme, et les hommes seuls la portaient je ne sais dans quelle occasion. Elle consistait en une bande de deux pouces de largeur, composée de plusieurs bandes de peau cousues ensemble, alternativement noires et jaunes. Près du bord supérieur on avait entrelacé, avec art, un peu de poil qui formait avec la peau une très jolie marqueterie- A la partie inférieure pendaient plus de cent petites dents, surtout de celles de renne, très proprement attachées par un double nerf, et dont l’ensemble formait une jolie frange.
Le tatouage paraît être pour la femme un ornement indispensable, et l’opération a lieu à dix ans et même avant. Les parties du corps qu’elle orne sont la figure, les bras, les mains, les cuisses et quelquefois le sein, mais jamais les pieds, comme dans le Groenland. On fait cette opération très facilement, en passant sous l’épiderme une aiguille et du fil : celui-ci est couvert de fumée et d’huile. On suit un dessin tracé d’abord sur la peau, et chaque piqûre laisse une teinte bleue ineffaçable.
Plusieurs hommes étaient tatoués sur le revers de la main, et nous apprîmes qu’ils regardaient ces marques comme un souvenir qu’on leur avait laissé de quelque personne morte ou éloignée. 11 a été dit entre en d’autres lieux comment ils construisent leurs maisons avec de la glace, taillée absolument comme nos pierres : la forme de la porte est gothique. Ces constructions ont assez l’air d’habitations humaines, tant que la neige ne les a pas voilées; mais alors rien ne les distingue plus des monticules de neige que le disque de glace qui sert de vitre, et l’on peut se figurer quel singulier aspect présente à la nuit une maison que l’on ne découvre qu’au moyen du cercle de clarté que produisent les lampes de l’intérieur. Chaque lampe est disposée de façon à s’alimenter d’huile, et à cet effet on suspend une branche mince et longue de graisse de baleine, de veau marin ou de cheval de mer, près de la flamme, et la chaleur fait tomber l’huile goutte à goutte dans le vase.
Immédiatement au-dessus de la lampe est un grossier châssis de bois où les pots sont suspendus, et qui sert aussi à supporter »m grand cerceau en os, qui contient un filet bien tendu. Celte machine, nommée muctat, sert à recevoir tous les objets mouillés, et est
ordinairement chargée de bottes, de souliers et de mitaines.
Avec la corne du bœuf musqué ils se font des cuillères assez semblables aux nôtres, et je ne dois pas omettre les cuillères étroites nommées puttekniuk, faites de longs morceaux d’os creusés, et dont chaque ménagère porte une douzaine attachées à son étui à aiguilles.
Pour faire du feu, l’Esquimau se sert de deux morceaux de pyrite de fer, dont les étincelles sont tirées de manière à tomber dans un petit étui de cuir, qui contient de la mousse bien séchée et frottée entre les mains.
Ils ont beaucoup d’instruments de chasse et de pêche, proportionnés à la force des animaux qu’ils doivent attaquer, mais ils ne connaissent aucune arme destinée à la guerre entre eux. La distance à laquelle ces peuples étendent leurs migrations, et l’étendue de côtes dont ils ont une connaissance personnelle, sont réellement très considérables. Beaucoup d’entre eux, nés à Amilioke et à Igloulik, avaient été à Nouwôulc, et à peu près aussi loin dans le sud qu’est la baie Chesterfield. Aucun n’avait été par eau à Accouli, mais plusieurs y étaient allés par terre. Ils ne connaissaient absolument rien du rivage continental àl’ouest d’ Accouli, car on ne peut voir du haut des montagnes aucune terre dans cette direction. Us ont toutefois une idée confuse que nul n’y pourrait vivre, faute de moyens de subsistance, pas plus les Indiens que les Esquimaux.
Ils en savent assez des Indiens par la tradition pour en avoir une grande terreur, à cause de leurs mœurs féroces. Quand, une fois, je leur racontai les circonstances d’un massacre que rapporte Hearne, ils se pressèrent autour de nous dans la hutte, écoulant avec une attention muette et presque hors d’haleine, et les mères rapprochaient d’elles leurs enfants , comme pour les garder de la cruelle catastrophe. Un fait digne de remarque, c’est qu’ils donnent aux Indiens un nom (/rtkily), qui paraît être évidemment le même que celui que les Groënlandais donnent aux antropophages (d), qu’ils supposent habiter la partie ouest de leurs pays, et auxquels la terreur adonné la figure d’un chien.
On remarque dans les chiens des Esquimaux une admirable dispensation de la Providence. Leur poil, dans l’hiver, a de trois à quatre pouces de long ; mais en outre, la nature leur fournit pour cette saison rigoureuse un second vêtement de laine douce et serrée, qu'ils commencent à perdre au printemps. Ainsi fourrés, ils peuvent faire face au froid le plus violent sans en souffrir : ils ont de plus une faculté étonnante de résistance au froid dans les parties du corps qui ne sont pas ainsi protégées, car nous avons vu un jeune chien endormi, ayant sa patte nue sur une ancre, quand le thermomètre marquait 30°, et un de nos chiens n’aurait pu supporter un instant ce conlact sans ressentir une douleur immédiate et très vive. Ils n’aboient jamais; mais ils ont un long hurlement mélancolique comme les loups, et ils le poussent vivement quelquefois pendant une minute ou deux ; ils sont de plus toujours à grogner et à se battre, ce qui fait qu’ils sont en général estropiés. Quand ils sont caressés et bien nourris, ils deviennent tout-à-fait familiers et domestiques; mais ce traitement ne perfectionne pas leur qualité comme chiens de trait. L’anatomie d’un de ces chiens est exactement celle d’un loup.
Quoique les chiens ne traînent que par la crainte du fouet, cependantl’emploi de cet instrument est nuisible à la marche du traîneau; car non-seulement celui qui a été frappé se retourne, mais généralement il tombe sur son plus proche voisin, qui se rejette sur un autre, et de là résulte un désordre général accompagné de hurlements et de grognements. Il faut dire que le fouet sert peu, et que le conducteur emploie certains mots ou le nom du chien qui guide les autres.
Quand ils tirent des fardeaux pesants, ils traînent
(I) ErJtiglit, Crantz, 1, pag. 208, 209.
l‘AUH Y.
mieux avec un de leurs maîtres, une femme surtout, un peu devant le traîneau, et dans ce cas on leur fait souvent liftier le pas en portant une mitaine à sa bouche et en faisant le mouvement de la couper avec un couteau : on jette ce morceau de mitaine sur la neige ; alors les chiens prenant cet objet pour de la viande, se précipitent en avant pour le prendre.
Les Esquimaux furent, dans nos premiers rapports, très probes et très loyaux avec nous; mais plus nous leur devînmes familiers, plus ils se relâchèrent et .employèrent de ruses pour couvrir leurs petits larcins. Mais il faut ici faire la part de la tentation à laquelle ils étaient exposés journellement, parmi les immenses amas de biens que nos vaisseaux leur semblaient contenir. Pour établir un parallèle, supposons un Européen de la plus basse classe, admis à errer parmi des tas d'or et d'argent: aux yeux des Esquimaux rien ne peut être plus précieux que le fer et le bois qui abondaient à bord. L’Européen et l'Esquimau qui résislent à la tentation de dérober, dans des cas si analogues, doivent être considérés comme étant de niveau sur l’échelle de la probité.
Je n'ai parlé que de leurs rapports avec nous: quant à leurs transactions entre eux, la jdus stricte loyauté y préside, et le vol ne paraît pas être craint parmi eux. Pour leur caractère, le vice principal est l’envie et la médisance, surtout de la part des femmes. Il n’était pas rare de les voir réunies en groupes, chacune racontant aux autres ce quelle savait pendant deux heures, singeant de temps à autres les personnes dont elle parlait, et entremêlant ses histoires de plaisanteries évidemment aux dépens des voisines absentes.
Ils sont hospitaliers, je l’ai déjà dit, et je dois reconnaître qu’étant leur hôte, j’ai passé une soirée de vif plaisir entre les femmes travaillant et chantant, les maris raccommodant en paix leurs lignes, les enfants jouant devant la porte, et le pot bouillant sur la flamme claire d’une lampe qui égayait.
Les femmes ne sont point traitées en servantes, commeon le ditdesGroënlandaises : elles se livrenlàces travaux que l’on qualifie de domestiques, comme les femmes de classe inférieure dans la société civilisée. Dans l’hiver elles n’ont absolument rien à faire, et sont tranquillement assises dans leurs huttes, la plus grande partie du jour. Elles s’asseient toujours sur leur lit avec les jambes ployées sous elles, et sont mal à leur aise dans la posture que nous prenons; les hommes s’asseient quelquefois comme nous, mais ils aiment mieux avoir les jambes croisés devant eux.
Les femmes ne paraissent pas être très prolifiques : la plus grande famille se composait de sept enfants du même lit. Trois ou quatre sont le nombre ordinaire. Elles sèvrent habituellement leurs enfants à trois ans : elles ont aussi l’habitude de leur donner à manger dans leur bouche, après avoir amolli par la mastication les aliments qu’elles leur présentent en tournant la tête, assez pour que l’enfant qui est dans le capuchon puisse joindre ses lèvres à celles de sa mère. On fait de la même manière dégourdir l’eau pour eux, et les pères aiment beaucoup à les prendre sur leurs genoux et à les nourrir ainsi.
J’appréhende de ne pouvoir donner un très favorable témoignage en faveur de la chasteté des femmes et de la délicatesse des maris sur ce point. Quant aux derniers, il n’était pas rare d’en voir offrir leur femme en vente, aussi facilement qu'une veste ou un couteau. On peut affirmer que dans aucun pays la prostitution ne va aussi loin que chez ces peuples. La conduite de la plupart des femmes, quand leurs maris étaient absents des huttes, témoignait clairement de leur indifférence à leur égard, et de leur entier laisser-aller relativement aux liens nuptiaux. Le départ des hommes était généralement le signal pour mettre de côté la contrainte, que l’on reprenait bien vite lors du retour, qu’elles se font annoncer par les enfants postés au dehors pour avertir.
Les enfants sont dociles, et connaissent à peine la
désobéissance. Un mol, un regard même de leurs pa renls suffit. Quand iis ont huit ans, leurs pères les emmènent à la chasse des veaux marins, et à partir de celte époque ils deviennent utiles à toute la tribu.
11 m’arriva un jour de me qualifier en riant de père d’un jeune garçon qui était près de moi, et je reçus du vieillard dont il était le fils une réponse qui meprouvait que je pouvais l’adopter sans façon : l’adoption est en effet une coutume poussée très loin chez ce peuple. Elle n’a pour motif souvent qu’un but d’intérêt, et pour se procurer des soutiens pour la vieillesse: aussi n’adopte-t-on que des garçons. Quand un homme adopte le fils d’un autre pour être à lui, on dit qu’il le prend ( tego ), et dès lors, l’enfant vit chez lui comme dans la maison paternelle , et ignore même souvent qu’il a été l’objet de ce marché, surtout si ses parents sont morts.
La conduite des Esquimaux envers les vieillards et les infirmes, qui ne sont plus qu’un fardeau, trahit un degré d’insensibilité qui paraît presque féroce : cependant, les intérieurs, composés même de plusieurs familles, vivent dans la concorde la plus parfaite.
Les Esquimaux ne paraissent reconnaître aucune supériorité entre eux, après celle des parents et des maris. Le mot nallegak, employé au Groënland pour exprimer les mots maître et seigneur dans les traductions esquimaues de l'Ecriture, n’est pas connu chez eux. C’est par l’effet de cette fierté et de cette idée de suffisance qu’ils se sont nommés lnnui, ou les hommes.
On peut supposer que chez un peuple aussi gai que les Esquimaux, il y a plusieurs sortes de jeux, il en est un qu’un de nos officiers vit à l’île Winter, pendant que la plupart des maris étaient à la chasse des veaux marins, et une femme en était le principal personnage. A peine l'eut-on priée de donner ce spectacle, qu elle délia tout-à-coup sa chevelure, la natta , attacha les deux bouts ensemble pour qu’elle ne la gênât point , et alors avançant au milieu de la hutte, elle commença à faire les "grimaces les plus hideuses que l’on puisse concevoir, attirant ses deux lèvres dans sa bouche , poussant son menton en avant, louchant d’une ma-, nière effroyable, fermant de temps à autre un œil , et rejetant sa tête d’un côté à l’autre comme si elle eût eu le cou disloqué. Ce spectacle nommé ayokit tak pake fut suivi d’un second divertissement qui consiste à regarder fixement et gravement devant soi, en répétant tabak tabak, keibo kiebo, kebau genu toile; kebau genu toïk, amatoma, amatoma, dans l’ordre où ces mots sont placés , mais chacun quatre fois au moins, et toujours avec une inflexion particulière de la voix. On fait sortir le son de la gorge de façon qu’il ressemble beaucoup à la ventriloquie. Après le dernier amatoma, l’actrice dirigea son doigt vers son corps, et prononça le mot angetkoug, en tenant son sérieux pendant cinq ou six secondes, puis elle éclata d’un rire fou, auquel se joignit toute la compagnie, qui y prenait parten prononçant en chœur cerlainesparoles d’une voix gutturale. Il y eut d’autres divertissements du même genre, c’est-à-dire composés de grimaces et de contorsions qu’il n’est pas besoin de décrire, et que l’on peut supposer avoir pour conséquence certaines actions que leurs maris ne doivent pas connaître : les émissaires placés aux aguets le prouvent. Les femmes esquimaues s'amusent aussi à sauter à la corde. Elles sont aussi fort passionnées pour la musique, tant vocale qu’instrumentale. Elles écartaient leur chevelure de leurs oreilles, et tendaient le cou pour saisir plus distinctement les sons, quand nous faisions de la musique. Quant à la leur, elle est entièrement vocale, à moins que le tambourin ne soit considéré comme une exception.
Quelle que soit l’abondance dont ces peuples jouissent, ilssouffrent quelquefois horriblementdu contraire. Dans un lieu près d’Accouli, pendant une très grande famine, une troupe d’hommes tomba sur une autre massacra tout le monde ; ensuite les vainqueurs vécurent de la chair des vaincus, quand elle fut gelée.
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cl sans la faire cuire ou môme dégeler. Ce fait nous fut raconté par plusieurs Esquimaux.
La cérémonie des lamentations ne commence pas seulement à la mort, elle accompagne les derniers moments de la maladie. Le pôre d’une personne malade entre dans l’appartement, et après l’avoir regardée pendant quelques secondes sans parler, il annonce par un profond sanglot qu'il se prépare à la cérémonie prochaine; alors tous les gens présents se joignent en chœur à ses cris : c’est un compliment de condoléance qu'il serait inconvenant d’omettre.
Ces Esquimaux ne paraissent pas avoir l’idée de l'existence d’un Etre suprême : leurs superstitions, qui sont nombreuses, ont toutes quelque trait à l’agence surnaturelle des Tourngou, ou esprits avec lesquels, certains cas, les Angetkouys ont de mystérieux enentretiens dans une hutte sombre, et d'une voix étrangement modulée. Les Esquimaux ont une foi implicite dans ces absurdes oracles.