‹ Voyages en AmériqueChapitre 39 sur 65 · QUATRIÈME VOYAGE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME VOYAGE

L'Hécla, dont j’étais le commandant, sortit le 25 mars 1827 de la Tamise, pour aller vers le pôle nord aux termes de mes instructions, elle 6 avril il était en pleine mer, et ayant en poupe un vent du sud qui nous portait droit au nord. Les vents favorables furent si constants, que, le 17, nous arrivâmes au large de l’île Féroë sur laquelle se trouve Hammerfert, et, le 19, nous y entrâmes pilotés par des Laponais qui montaient une chaloupe venue à notre rencontre. Là, nous commençâmes des observations magnétiques , qui durèrent tout le temps de notre séjour ; nous complétâmes nos provisions d’eau , et nous nous procurâmes quantité de venaison et de poisson. Nous achetâmes aussi des souliers à neige, et l'on nous amena . le 23 , huit rennes avec de la mousse pour leur nourriture cenomyce rang i ferma). Tous nos préparatifs étant ainsi complétés dans le sens de nos instructions, nous levâmes l’ancre le 29.

Le 5 mai , étant par 73° 30' de latitude et 7<> 28’ de longitude, nous rencontrâmes le premier courant de glaces, et, le 9, nous vîmes deux baleiniers par lesquels je donnai avis à l’amirauté de la présence de l’Hécla à la hauteur du 77e degré de latitude. Le 14, nous passâmes la baie de la Madeleine, et plus tard dans la journée nous arrivâmes au large du cap de Ilackluyt que nous tournâmes au sud-est pour chercher un ancrage dans le hâvre de Smerembourg. En cela nous fûmes déçus, car nous le trouvâmes entièrement occupé par" une nappe de glace d’une seule pièce, et de chaque côté solidement attachée à la terre; nous nous mîmes alors en devoir de déposer des provisions de toute nature an cap Haclcluyt , pour que mon détachement les retrouvât à son retour du nord , de façon que, dans le cas où le vaisseau serait contraint daller plus au sud, nous pussions avoir ici des res- :ources de toute espèce pour quelques jours.

Le 15, nous longeâmes la côte est du Spitzberg par la latitude de 80» 4’ 13” et la longitude de 12° 35’, et, te 22, on descendit sur la plage de Redbeach où, sur une petite colline, étaient deux tombeaux portant les dates de 1741 et 1762. Nous étions alors pris par la glace, et nous essayâmes de partir avec les chaloupes; mais cet expédient fut reconnu impossible , et nous fîmes des arrangements pour mettre nos provisions à bord et sur des traîneaux que nous construisîmes. J’avais l’intention de quitter, avec une partie de l’cquipage , le vaisseau que je croyais assez solidement pris dans ces glaces pour y être en sûreté , mais dans

les premiers jours de juin je m’aperçus de mon erreur,' eide la nécessité de rester sur L'Hécla, qui était dans une situation périlleuse, au milieu des masses flottantes que le vent et les courants avaient ébranlées. Nous avions alors à lutter contre les efforts de la glace qui dérivait dans le sens contraire à notre direction, et, le 6 mai, nous avions été entraînés à cinq milles d’une pointe de terre, au-delà de laquelle le rivage semblait fuir considérablement à l’est. Celte pointe me paraissait répondre en tout à la situation de la baie Muscle ou Mussell, et nous pûmes y prendre terre pour y enterrer des provisions. Nous fûmes très surpris , en y débarquant, de voir de larges courants d’eau qui coulaient du haut des montagnes et des mares pleines de tous les côtés. Cette circonstance était d’autant moins attendue de nous, que nous n’avions certainement jamais vu l’eau de moitié aussi abondante dans un quartier d’hiver en cette saison, môme à l’île Winter, qui est par la latitude de 66o d/4 ou à peu près 14Q au sud du pays où nous nous trouvions. L’eau coulait, à minuit, à une hauteur de trois ou quatre cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et le saxifrage se trouvait en pleine fleur à une égale élévation.

La vue que nous eûmes du haut des montagnes me donnait la confiance que, si nous avions pu trouver un lieu de parfaite sûreté pour L'Hécla , nous aurions pu lancer les chaloupes dans une eau libre qui paraissait directement conduire au nord et nous aurions ainsi atteint la glace sans difficulté, mais il fallait attendre un changement favorable.

Je ne me rappelle pas avoir eu jamais aussi beau temps dans ces parages, que pendant tout notre séjour sur la côte nord du Spitzberg. La température était chaude à l’ombre, et le soleil brûlait. Le 8, une brise du sud nous délivra enfin , après une captivité de vingt-quatre jours.

Le 16, après avoir côtoyé des masses de glace qui bordaient le rivage de manière à le rendre inaccessible, nous débarquâmes sur l’île Walden pour, du haut d une éminence , voir autour de nous. Presque toute la mer était une glace non interrompue, et nous perdîmes l’espoir de trouver dans les sept îles un port pour le vaisseau. La latitude de l’île Walden, à l’extrémité nord, est de 85° 35’ 38” , et la longitude 19° 51’ 16”. Comme nobs avions remarqué cependant que, dans le nord, la mer était parfaitement claire, nous gouvernâmes vers un îlot, dans l’espoir d’y abriter L'Hécla, mais nous ne pûmes en faire autre chose qu’un dépôt de provisions.

Alors je me décidai, avec l’aide' du vent d’est, à courir encore au sud de Low-lsland , et d'essayer de nouveau d’approcher du rivage vers l’entrée du détroit de Yaigatz : nous fîmes donc toutes voiles au sud-ouest. Enfin, le 1 8, je découvris une excellente baie, et, le 29, nous y entrâmes L'Hécla : cette baie reçut, par conséquent, le nom du navire. Je donnai tout aussitôt mes instructions au lieutenant Foster qui se trouvait dès lors prendre le commandement de L'Hécla, pour que des provisions fussent déposées en ce lieu môme pour nous, et dans la prévision du cas où le navire serait emporté par les glaces. Je prescrivis aussi des communications régulières entre le bâtiment et les lieux de dépôt , pour m'informer de la situation et de l'état du bâtiment, et me donner tous les renseignements qui pourraient nous être utiles à notre retour du nord. Ces arrangements terminés, je quittai l'Hécla, le 21, avec nos deux chaloupes , que je nommai l'Entreprise eÜ’Endeavour, qui portaient pour soixante-onze jours de provisions.

Nous partîmes donc après la salve ordinaire de trois houras de la part de ceux que nous quittions, et, après avoir traversé à la rame une quantité de glaces lâches qui étaient à l'entrée de la baie, nous nous trouvâmes dans une mer libre, et nous dirigeant vers la partie ouest de Low-lsland que nous atteignîmes le 22 à deux heures du malin, nous y déposâmes des provisions, et,

PAllRY.

le 23, nous allâmes débarquer sur les glaces attachées encore à l'îlo Walden où nous trouvâmes nos provisions dérangées par les ours. Nous les remîmes en sûreté; puis, comme l'aspect du nord était très favorable, nous prîmes, sans délai, congé des côtes du Spitzberg au moins pour deux mois : nous l’espérions. Nous gouvernâmes alors droit au nord , et à minuit notre latitude était 80°61’ 43".

Le plan de notre marche ayant toujours été le môme depuis notre entrée sur les glaces, je. puis en donner ici le détail. Nous faisions de la nuit le jour, pour éviter' le trop grand éclat du soleil et avoir plus de chaleur pendant nos heures de repos, ce qui nous permettait de faire sécher nos vêtements. Cette coutume de marcher la nuit et de dormir le jour avait si complètement interverti l’ordre naturel des choses, qu’il nous était difficile souvent de nous convaincre de la réalité et que, malgré un chronomètre, nous étions souvent dans l’embarras pour savoir à quel point des vingtquatre heures nous étions.

Quand nous nous levions le soir , nous commencions notre journée par les prières , après quoi nous quittions nos vêtements fourrés de nuit pour nos habits de voyage. Nous avions pris pour règle de toujours mettre les mêmes bas et les mêmes bottes pour la marche , et je crois que, hormis cinq ou six journées , ils furent toujours trempés ou gelés. Peu importait, puisqu’ils devaient être mouillés au bout d’un quart d'heure, et qu’il était, d'un autre côté, d’une importance vitale de tenir secs les objets dans lesquels nous couchions. Une fois appareilles pour la marche, nous faisions un déjeuner de cacao chaud et de biscuit , et nous parlions pour faire de cinq à six heures et demie de chemin, puis nous nous arrêtions une heure pour dîner, et nous recommencions un trajet de quatre, cinq et même de six heures , suivant les circonstances. Nous faisions halte enfin , pour ce que nous appelions la nuit, qui commençait le matin de bonne heure, et nous choisissions la "plus grande surface de glace que nous pouvions pour y héler les chaloupes et les tenir à l’abri des chocs d’autres glaces flottantes ou du danger de dériver avec elles. Ensuite chaque homme s’habillait pour la nuit et mettait des bas secs et des bottes fourrées, afin de faire l’examen des chaloupes, des traîneaux et des habits pour les réparer où il y avait besoin, et nous allions souper, après avoir préparé les provisions du lendemain. Alors les officiers et les matelots fumaient leur pipe : ce qui servait à sécher la chaloupe et la couverture , car cette chaleur faisait monter la température de nos habitations

10 ou 15°. Cette partie des vingt-quatre heures était notre seul temps de plaisir réel. On causait des batailles, des histoires de mer, et les fatigues de la journée, inutiles souvent, étaient oubliées alors; enfin, après les prières, nous nous couchions dans nos vêlements fourrés. Après un sommeil de sept heures , l'homme désigné pour faire bouillir le cacao nous éveillait , quand il était prêt , par un son de bugle , et nous recommencions notre temps de veille et de marche. Nous partîmes, le 24, pour notre premier voyage sur la glace, et cette journée fut si pénible et si terrible, qu’elle ne se composa que de deux milles et demi dans le nord, et, le 25, nous fîmes balte pour coucher par les 81° 15’ 43 ’. Nous trouvâmes le lendemain les mêmes masses de glaces escarpées et fréquemment coupées de flaques d’eau, dont chacune nécessitait le déchargement et le rechargement des chaloupes : nous ne faisions pas plus d'un demi-mille en quatre heures.

Le 5 juillet, nous étions par 81» 45’ 15”, et la longitude était de 24° 23’ est. On peut donc voir quelle était la lenteur de notre marche, et la longitude nous prouve que nous avions dérivé considérablement à l’est. Le 9 juillet, nous éprouvions 1 ineffable plaisir de voir un beau temps sec, quand la pluie recommença ; mais comme tout sur nous était mouillé, nous ne couîûmes aucun risque. Nous eûmes après cela la jouissance d’un souper chaud, car nous avions tué huit ou

neuf oiseaux. Bientôt après minuit la pluie fut remplacée par le brouillard le plus épais que j’eusse jamais vu, cl nous avancions, nous dirigeant à tâtons d'un petit morceau de glace à l’autre, et très heureux si nous trouvions quelques surfaces unies ou des trous d’eau franchissables. Nous marchions ainsi au milieu de la nuit, passant de la glace à l’eau etde l’eau à la glace, profilant de chaque canal pour aller en chaloupe : la pluie ne cessait pas et ajoutait encore aux incroyables difficultés du chemin. Nous étions, le 16, par le 82« degré 26’ 44” de latitude , et les chronomètres indiquaient une longitude est de 20° 32’ 43”.

Le 21, nous échappâmes de près à une très sérieuse calamité. Le champ de glace qui supportait les chaloupes et les traîneaux ayant rompu sous le poids, les traîneaux avaient presque disparu sous la glace : quelques hommes y passèrent entièrement, et un autre ne fut retenu que par sa ceinture qui s’accrocha à un traîneau placé sur de la glace plus forte. Par bonheur nous ne perdîmes ni hommes ni provisions, et nous en fûmes quittes pour être trempés.

Nous remarquâmes, une nuit (et c’était une circonstance rare) , les plus éclatantes couleurs du prisme, réfléchies par les cristaux de neige sur la glace : les principales teintes étaient le rouge, l’orange, le vert et le violet. Ce phénomène avait lieu quand le soleil était bas , et à mesure qu’il se relirait , le reflet était moins distinct et plus éloigné.

Le 21, nous croyions voir de l’amélioration dans l’état des glaces ; mais que l’on juge de notre surprise, en découvrant à midi que nous étions par la latitude de 82° 43’ 5”, ou tout au plus à quatre milles au nord de notre observation de la veille , au lieu de dix ou onze que nous avions réellement faits , tant nous avions dérivé I Cependant nous avions enfin gagné la glace permanente, mais escarpée et coupée d’eau. Nous eûmes dès lors un travail incroyable et désespérant pour ceux qui savaient pour combien peu de chose ils lutlaient. 11 n’en était point ainsi des matelots, car ils s'y livraient de toutes leurs forces, se contentant de remarquer en riant que nous'étions longtemps à atteindre ce 83e degré.

Le 23 à cinq heures et demie du soir, nous vîmes un très beau phénomène naturel. Un vaste arc de brouillard blanc parut d’abord vis-à-vis du soleil, comme cela arrivait ordinairement; mais cette fois il se colora fortement de toutes les teintes du prisme, et bientôt après il ne se forma pas moins de cinq autres arcs complets. Dans l’arc principal, ceux de l’intérieur s’élargissaient graduellement à mesure qu’ils s’approchaient de celui qui les entourait, mais tous également bien colorés. Le grand arc et celui qui en était le plus près avaient le rouge à la partie supérieure du cercle; les autres, du côté intérieur.

Le lendemain nous fîmes quatre milles et demi, sur une roule de sept et demi environ, que nous traversâmes trois fois comme à l’ordinaire. Le seul signe de vie animale qui nous frappa pendant la marche de ce jour, ce fut le bruit d'un rolché. Le 25, nous étions par les 82o 40’ 23” de latitude, ce qui prouve que, depuis notre dernière observation, le 20 à midi, nous avions perdu en dérivant treize milles au moins, car nous n’étions pas à plus de trois milles de celte observation, quoique nous eussions certainement fait de dix à onze milles au nord dans cet intervalle.

Le 27 au soir, nous partîmes pour revenir au sud, et je puis assurer que, quelque désolés que fussent les lieux que nous allions quitter, jamais nous ne rentrâmes au logis avec moins de satisfaction qu’alors. Notre traversée en retour fut tout aussi laborieuse, et elle ne fut variée que par la nécessité de passer un lac d’eau douce au bateau et à la rame. Ce lac avait un quart de mille de longueur, et au milieu était une île.

Le 44 août, nous fîmes notre dernier repas sur laglace, par 84° 34’ de latitude, et 18° 30’ est de longitude, puis nous quittâmes la glace, après y avoir vécu quarantehuit jours.

Canots dos Esquimaux.

Le vent était tombé, et nous n'eûmes d’autre ressource que celle de nos rames; et, le 12, nous arrivâmes devant le rocher qui est au nord de Table-Island, où avaient été déposées nos provisions. Je ne saurais dire le bien-être que nous éprouvâmes en sentant une fois encore sous nos pieds un sol sec et ferme. Nous découvrîmes alors que les ours avaient dévoré tout le pain (cent livres) : le lieutenant Crozier y était venu, et y avait apporté quelques matériaux pour réparer les chaloupes, ainsi que certains articles de superflu auxquels nous étions depuis bien du temps étrangers. Nous allâmes le lendemain prendre les provisions qui étaient sur la côte nord de l’île Walden, et, le 21 août, nous rentrâmes dans la baie de l’Hécla , apres avoir

accompli un voyage de onze cent vingt sept milles.

Le voisinage de Treuren-flourg^ où se Irouve la baie de l’Hécla, comme beaucoup d’autres points de la côte septentrionale du Spitzberg, paraît avoir été fréquenté à une époque très reculée par les Hollandais. Tous les lieux où nous débarquions présentaient des monuments de leur présence, dans les nombreux tombeaux que nous y voyions. Il y en a trente sur une pointe de terre tout au côté nord de la baie , et peut-être que le nom de cette baie, tiré du hollandais trevren (lamenter, être en deuil), a quelque funèbre rapport à cette circonstance.

Alçebt-Moniémont.

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