VOYAGES AUX COTES DE LA MER POLAIRE
PRÉLIMINAIRE
Le gouvernementbrifanniqne ayant résolu d’envoyer une expédition par terre des rivages delà baie d’Hudson, pour explorer la côte septentrionale de l’Amérique, depuis l’embouchure de la Mine-de-Cuivre, jusque vers le point le plus éloigné possible à l’est, dans la vue de faciliter la découverte d’un passage nord-ouest, entreprise à la même époque par le capitaine Parry, confia cette expédition terrestre au capitaine Franklin, en lui donnant pour adjoint le docteur Richardson et les deux élèves Georges Back et Robert Hood. Cette tâche difficile donna lieu à deux voyages qui s’accomplirent dans l’espace de huit années et dont les résultats nous ont valu la connaissance d’une grande étendue de côtes de la mer Glaciale, qui jusqu'alors n'avaient pas été explorées par les Européens, sauf les • deux grandes rivières de Mackenzie et de la Mine-de- Cuivre , que les deux voyageurs Hearne et Mackenzie avaient pu descendre jusqu’à leur embouchure dans l’océan Polaire.
Le premier des deux voyages de Franklin fut commencé en 1819 et se termina en i 822 ; le second fut commencé en 1825 et achevé en 1827. Dans l’un et l’autre, on devait déterminer les latitudes et les longitudes de la côte nord de l’Amérique septentrionale, notamment les points les plus remarquables, tels que baies, rades, rivières, capsou autres accidents naturels de ce continent : on devait laisser des marques visibles dans les lieux où les vaisseaux pourraient entrer et où l’on pourrait envoyer une chaloupe ; on devait y laisser, sur la nature de la côte, tous les renseignements qui pourraient être utiles au capitaine Parry. Les instructions données au voyageur portaient aussi que , dans le journal de sa route , il indiquerait le degré de la température au moins trois fois en vingt-quatre heures, ainsi que le vent, le temps et tous les phénomènes météorologiques; qu’il ne négligerait aucune occasion d’observer et de noter les variations de la boussole et l’intensité de la force magnétique; qu'il donnerait enfin une attention particulière au genre et au degré de la boussole. Nous allons offrir une analyse de ces deux voyages.
Albeut-Montêmont.
FRANKLIN
HISTOIRE DES VOYAGES
PREMIER VOYAGE
Le 23 mai 1819, le capitaine Franklin s’embarqua au port de Londres sur le vaisseau le Prince-de- Galles, et atteignit, le 30 août suivant, la factorerie d’York sur la baie d’Hudson. Il partit de ce lieu avec tous ses compagnons de voyage, pour le lac du Grand- Esclave par la roule de Cumberland - House , et la chaîne des postes intermédiaires. On n’imagine pas la quantité de rapides, rochers et bas-fonds qu'il fallut passer durant les quarante-quatre jours qu’on mit à franchir la distance de deux ceni trente lieues de la factorerie d York à Cumberland House, dont la latitude est par 53o 56’ 40 ’ nord, et 102° 16’ 41” de longitude ouest de Greenwich.
Les établissements des compagnies de la baie d’Hudson et du nord-ouest à Cumberland-House sont ainsi décrits par le capitaine Franklin.
A l’extrémité supérieure d une île étroite, qui sépare le lac Pine-lsland de la rivière Saskatchewan, à environ une lieue de cette dernière, dans une direction notfd, sont les maisons contiguës des deux compagnies, bâties en bois avec beaucoup d’rgard aux eomm dites, entourées de hautes estacades et flanquées de bastions aussi en bois. La difficulté de transporter aussi le bois dans l’intérieur de l'Amérique nord a empêché de l’employer aux fenêtres , où il est assez mal remplacé par un parchemin que les femmes indigènes font sans nul art avec des peaux de daim. Le sol qui entoure Cumberland-House e t bas, mais la pierre à chaux dont il est fortement mélangé le rend bon, capable de produire du blé en abondance et toutes sortes de légumes. On y a déjà porté beaucoup d’herbes potagères à une grande perfection , et les pommes de terre égalent celles d’Angleterre. Les productions spontanées de la nature feraient vivre fort bien tous les animaux de l'Europe. Les chevaux se nourrissent parfaitement, même en hiver, et il en serait de même des bœufs si l’on se procurait du foin, chose très aisée. Les cochons prospèrent aussi, mais ils demandent à être tenus chaudement dans la saison rigoureuse. 11 résulte de tout cela que les résidents pourraient , avec quelque attention , se rendre beaucoup moins dépendants des Indiens pour leur subsistance, et se délivrer de l’anxiété où les plonge trop souvent le non-succès des chasseurs. Le besoin continuel de combustible a beaucoup éclairci le voisinage des maisons , et par suite le paysage environnant n’a nul attrait, surtout en hiver ; peu d’êtres animés vivifient la scène : un renard, une martre, un loup et quelques oiseaux, comme corbeaux, pies, perdrix, grimpereaux, etc., en rompent seuls, de loin en. loin, l'uniformité. Dans nos rares sorties, nous ne souffrions pas beaucoup du changement de température, quoique le thermomètre marquât trois fois en plein air 30° audessous de zéro.
fendant son séjour à Cumberland-House, qui dura jusqu'au 18 janvier 1820, le capitaine Franklin eut les occasions les plus favorables de se faire une juste idée du caractère, des mœurs, usages et opinions des Indiens Créés qui habitent le district dont ce poste fait partie. Ils sont clairsemés sur une étendue de pays immense. Le district s'étendant de cent cinquante milles de lest à l’ouest, le long des bords du Saskatchawan, autant du nord au sud et comprenant plus de vingt mille carrés, ne possédait alors que cent vingt Indicnschasseurs.Peu d’entre eux ont plusieurs femmes, la plupart une seule, et quelques-uns sont célibataires. Le nombre des épouses n’excède pas celui des chasseurs. Elles se marient foi t jeunes, allaitent leurs en-
fants plusieurs années, se voient de plus constamment exposées à la fatigue , et souvent à la faim. Très peu fécondes, en conséquence elles n’ont pas, l une dans l’autre, plus de quatre enfants , dont deux atteignent l’âge de puberté. D’après ces données, le nombre d’individus de chaque famille peut être évalué à cinq, et la population totale du district à cinq cents. Ce peuple est vain, léger, indolent, imprévoyant, peu scrupuleux entre la vérité et le mensonge, pourtant observateur sévère des droits de propriété, susceptible d'amitié et d’autres affections douces, très hospitalier, bon pourles femmes, et décidément portéà la paix. Tout Créé redoute la puissance magique et médicale de son voisin, en même temps qu’il exalte sa propre habileté dans l'un et l’autre de ces deux arts. Je suis comme Dieu est parmi eux une expression très commune, et ils prouvent leur prétendue divinité par leurs jongleries. Un sac de médicaments dans lequel est un petit morceau d'indigo, de vitriol bleu ou de vermillon, devie t, entre les mains d’un sorcier de marque, une telle source de terreur pour le reste de la tribu, qu il le met à même de s'engraisser à son aise des travaux d’hommes ignorants, superstitieux et trompés. Une plaisante anecdocte d’un imposteur de ce genre est racontée dans le voyage du capitaine Franklin La rapacité de ce mi érable privait ses compagnons d’un nécessaire dont ils n'étaient pas toujours sûrs; et un pauvre chasseur languissait, se mourait, par suite des terreurs que ses menaces lui avaient inspirées. Le puissant sorcier vint au fort Cumberland et débuta par un pompeux exposé de son savoir-faire. Il prétendait, entre autres absurdités, qu'ayant les mains liées, aussi serrées que possible, des qu on 1 aurait mis dans une enceinte magique, il se dégagerait par le secours de deux ou trois esprits familiers qui étaient à ses ordres. 11 fut pris au mot, et on lui promit une capote pour récompense en cas de succès. L’enceinte où il voulait être fut formée, suivant l’usage, de quatre saules enfoncés en terre, dont les sommets furent attachés à un cerceau élevé de six à huit pieds au-dessus du sol. Dûment garrotté d’une corde de quelques brasses qui entourait plusieurs fois son corps et ses membres, le prétendu dieu fut placé dans l’enceinte magique dont le diamètre était tout au plus de deux p eds : il était dérobé à nos yeux par une peau de daim jetée sur Jes saules. Il se mil alors à chanter uneespèee d hymne d’un ton très monotone. Les autres Indiens, qui paraissaient douter que le pouvoir du démon pût rivaliser avec celui d’un homme blanc, étaient rangés autour de l’enceinte altendautlerésultalavecinquiélude. Rien de remarquable n'arriva pendant unassez long temps. Le sorcier continuait par intervalle son hymne, que répé-’ taient ceux du dehors. Une heure et demie s’écoula de cette manière; mais enfin' notre attention, qui commençait à se lasser, fut réveillée par une violente secousse de 1 enceinte magique Aussitôt les Indiens chuchotèrent entre eux qu’un démon s’était glissé sous la peau qui la recouvrait; mais il se trouva que le bruit et la secousse provenaient de ce que le sorcier, entré tout nu sous les saules par une température très rigoureuse , frissonnait, grelottait de tous ses membres, et que ses dents même craquaient de froid : il eut néanmoins le courage de rester dans cet état encore une demi- heure, au bout de laquelle il demanda grâce. Il ne lui avait pas été difficile de se dégager des liens formés par ses compatriotes; mais ceux du gouverneur Williams, expert, comme vieux marin, dau- l’art de nouer des cordes, étaient bien autrement solides. Celte épreuve fit tomber le crédit du sorcier qui sortit tout honteux du fort et n’osa plus y reparaître. » L’expédition mit soixante-quaire jours à se rendre de Cumberland-House au fort do Chippewyan, d’où l’on a vu que Mackenzie était parti. Ce voyage de huit à neuf milles offrit une alternative de circonstances heenreuses et désagréables. Au nombre de ces dernières était la fatigue de marcher avec des chaussures pour la neige , du poids de trois livres , constamment
FRANKLIN
attachées à des chevilles enfilées et à des pieds êfcor- ' chés
Ayant quitté le port Chippewyan avec trois canots et «les vivres pour un seul jour, on gagna le fort Providence , dernier établissement des trafiquants dans celte direction, non sans avoir eu à surmonter de grandes difficultés produites par les lacs, les rivières et les transports de bagages. Suivant les observations du capitaine Franklin , la latitude de ce fort est de 62°
17’ 9" ; sa longitude ouest de 114» 9' 28”.
Une revue faite de l’expédition, quand elle laissa le fort Providence, fit connaître qu’elle se composait de six Anglais, de dix sept voyageurs ou chasseurs canadiens, de trois femmes d’autant de voyageurs amenées pour faire aux hommes des vêlements et des souliers dans l’établissement d’hiver.
A travers un pays que n’avait encore visité aucun Européen, accompagnée ÜAkaitcho , chef considéré, et d’un parti de ses indiens, l’expédition sedirigeasur la rivière de la Mine-de-Cuivre, et arrivage 20 aoûtl820, à un lieu où ce chef lui proposa de passer l’hiver. La proposition réunissait tous les avantages qu’on pouvait désirer. Une maison en bois de pin y fut construite au sommet du rivage escarpé d’une petite rivière qui offrait une belle vue des sites environnants. La longueur du voyage depuis Chippewyan fut évaluée à cinq cent cinquante-trois milles. La nouvelle résidence fut nommée le fort l'Entreprise. Le capiiaine Franklin ne se permit, jusqu'au 1 4 j uin 1821 qu’elle fut évacuée, qu’une excursion au dehors, à cause de la rigueur . du temps II s’avança vers le but final de ses désirs, avec trois Canadiens , deux Esquimaux et deux chasseurs indiens. Le docteur Richardson l’avait devancé arec un autre détachement; mais tous les deux se réunirent peu après, et furent ramenés par le froid au fort.
Plus tard la rivière de la Mine-de-Cuivre fut atteinte, et sa navigation reconnue moins difficile qu’on ne l’aurait imaginé. Mais l’impossibilité de la remonter depuis l i mer et le manque de bois pour former un établissement parurent des obstacles invincibles à ce que le cuivre recueilli dans ces parages pût jamais devenir l’objet d’une utile spéculation. Les montagnes qui le recèlent varient en hauteur depuis douze cents jusqu’à quinze cents pieds. Vingt-une personnes de l’expédition, savoir, les officiers, quelques-uns des voyageurs et tous les Indiens y allèrent chercher des échantillons du minerai; mais ils n’en trouvèrent que de très petits et peu nombreux, après avoir parcouru pendant neu f heures un espace considérable de terrain .L’uniformité de ces montagnes est rompue par d’étroits vallons que traversent de petits ruisseaux, et les meilleurs échantillons se trouventparmi les pierres de ces vallons.il paraît queles lndiensfouillentlàoùils voient quelques substances imitant le marcassite percer la surface du sol. Ils n’ont pas d’autres règles pour diriger leur recherches, et n’ont jamais découvert le métal dans son emplacement originel.
L’expédition , étant le 15 juillet 1821 peu loin de la mer, fut abandonnée des Indiens qui retournèrent chez eux. Après qu’on eut passé quelques rapides, la rivière devint plus large et plus navigable pour les canots, coulant entre les bancs d’un sable alluvial. Un campement fut formé sur la rive occidentale, à sa jonction avec la mer, par 67° 47’ 30” de latitude nord, et 115° 36’ 49” de longitude ouest. Là, M. YVenlzel, commis de la Compagnie nord-ouest, quitta l’expédition avec dix Canadiens pour aller au fort l’Entreprise.
Le capitaine Franklin les congédia afin de réduire autant que possible les consommations de vivres. Les personnes restantes étaient au nombre de vingt, y t compris les officiers. On estimait à trois cent trentequatre milles la distance du fort l’Entreprise, au nord de la rivière de la Mine-de-Cuivre. Les canots et le bagage fui ent traînés sur la neige et la glace pendant cent dix-sept milles de cette distance.
Le capitaine Franklin commença, le 21 juillet 1821, son voyage sur la mer Polaire, et fit, le long d’un rivage parfaitement libre de glaces, environ cinq ou six cents milles, explorant les baies et entrées de rivières.
Vers le milieu d’août, voyant ses provisions réduites aux besoins de trois jours et ayant perdu l’espoir de rencontrer les Esquimaux, qui eussent pu le ravitailler, il sentit l’absolue nécessité de s’en retourner. Il eût compromis, en avançant plus loin , son existence et celle de tout son monde, et empêché que la connaissance de ce qui avait été fait ne parvînt en Angleterre. Son premier projet avait été de revenir, si la rigueur de la saison l'y forçait, par la rivière de la Mine-de- Cuivre; mais la longueur du voyage et la modicité de ses provisions le décidèrent à prendre une autre voie. II résolut donc de gagner d’abord le Sund arctique, où il avait trouvé plus d’animaux que partout ailleurs; puis de s’avancer aussi loin que possible par la rivière Hood, et, avec les matériaux des grands canots, d’en construire de petits qui seraient plus portatifs à travers le pays stérile qui aboutissait au fort l’Entreprise. Il s’embarqua le 22 août 1821 ; le voyage fut continué, soit à pied, soit à l'aide des canots, au milieu des plus cruelles privations et des accidents les plus dé plorables, jusqu’au 23 septembre que l’expédition se vit privée du peu qui restait. Dès la fin du mois précédent, 1 hiver s’était annoncé, et, le 5 de celui-ci, survint, avec un violent ouragan, une neige qui couvrit la terre à deux pieds de profondeur, et fut l’avantcourrière de mille calamités. Les bœufs musqués, les rennes, les buffles et une volée immense d’oiseaux commencèrent à se diriger vers le sud. Les vivres étaient épuisés, le bois de chauffage manquait , et la fatigue de traîner les bagages sur la neige dans le ca- I not, qu’on devait bientôt perdre, devenait insuppor- I table. On se trouva bientôt en proie aux privations les plus dures, en ne vivant que des os et des peaux de daims cuits, et en y ajoutant de vieux souliers. Il fallut laisser les canots pour atteindre la rivière de la Minede-Cuivre et le fort l’Entreprise, situé sur la rive opposée où l’on espérait trouver des vivres. Lorsqu'on fut arrivé près du fleuve, comment le franchir puisqu'on n'avait pas même de bois pour construire un radeau? Le docteur Richardson osa tenter le passage du fleuve à la nage, en s’attachant une^corde autour du corps; mais un froid au-dessus de la' nature humaine le saisit au milieu du fleuve, et l’engourdit à tel point qu’il enfonçait dans le courant lorsqu’on le hala bien vite à terre. Le passage s’effectua enfin parle moyen d’une espèce de grand panier en joncs, qui, plein d’eau chaque fois et paraissant devoir noyer chaque individu qu'il portait, n’en déposa pas moins, un par un, tous ceux de l’expédition sains et saufs sur l’autre bord.
Après le passage de la rivière dé la Mine-de-Cuivre, l’expédition se partagea en deux détachements de chacun cinq ou six hommes, sous la conduite du lieutenant Backet du capitaine Franklin, afin d’avoir plus de chance pour se procurer, par la rencontre d’indiens ou de toute autre manière, les ressources qui manquaient. Dès l’instant du passage , les Canadiens tombèrent successivement dans un état que la mort suivit de près. La tripe de roche et les peaux des vêtements étaient tout ce que l’on pouvait opposer aux tourments de la faim. Le lieutenant Back et le capitaine Franklin se portèrent par des chemins différents. Back finit par atteindre le fort l’Entreprise, après avoir perdu plusieurs hommes restés morts dans le trajet. Il y trouva quelques provisions, et rencontra bientôt des Indiens qui lui en fournirent d’autres. Il envoya aussitôtune portion deces vivres au capitaine Franklin, dont les compagnons étaient au moment de succomber d’inanition. Enfin l’expédition réunie put reprendre lechernin de la baie d’Hudson. De vingt personnes qui la composaient, d’après le dénombrement du mois d’août 1821, dix avaient péri de faim, deux de mort violente, et les huit autres se trouvaient dans
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l’état le plus déplorable. Enfin les voyageurs, après un repos de cinq mois à l’île de Mossdeer, arrivèrent le 14 juillet 1822 «à la factorerie d’York, sur la baie d’IIudson. Ils venaient de faire par terre et par eau plus de dix-huit cent cinquante lieues. Franklin, Back et Richardson arrivèrent en Angleterre le 15 octobre suivant.