DETAILS BIOGRAPHIQUES
Christophe Colomb naquit dans le voisinage de Gênes vers 1435 ou 1436. Sa famille était pauvre, mais honnête; son père était cardeur et avait quatre enfants dont Christophe était l’aîné. Celui-ci apprit de bonne heure à lire et à écrire, à chiffrer, dessiner et à peindre. Il fut envoyé à l’université de Pavie, où il étudia la grammaire et le latin , puis la géographie, l'astronomie et la navigation. Il montra une grande ardeur pour la science géographique, et un penchant irrésistible pour les entreprises maritimes : malheureusement les études que l’on pouvait faire alors no permettaient guère de satisfaire une telle passion, car ces études se réduisaient aux éléments des sciences. Colomb ne fit qu’un très court séjour à Pavie , et revenu dans la maison de son père à Gènes, il commença à naviguer dans le golfe ligurien vers l’âge de quatorze ans. 11 fit plusieurs fois la traversée de Gènes à Naples et de Gènes à Marseille. Il prit part à l’expédition dirigée par Jean d’Anjou, duc de Calabre, pour reconquérir le royaume de Naples. 11 commanda en 1474 plusieurs vaisseaux génois au service du roi de France Louis XI , alors en guerre avec l’Espagne qui avait fait une irruption dans le Roussillon. 11 se distingua dans les luttes maritimes qui eurent lieu de
son jeune temps entre Gènes et Venise. Dans une de ces rencontres navales, le bâtiment qu'il commandait étant aux prises avec un vaisseau vénitien beaucoup plus gros , le l’eu des boulets et des grenades mit en conflagration les deux navires, dont les équipages se jetèrent à la mer. Colomb saisit une rame qui flottait près de là, et étant bon nageur, il atteignit le rivage, quoiqu'il en fût éloigné d'au moins deux lieues.
Rétabli de ses fatigues et de retour à Gènes, il partit pour Lisbonne, où vivaient bon nombre de ses compatriotes, et y fixa sa résidence : c'était en 1470. La forte impulsion que le prince Henri de Portugal avait imprimée aux découvertes sur mer ne fit qu’augmenter la passion de Colomb, alors plein de vigueur et déjà éprouvé aux combats. Ses habitudes religieuses le mirent en rapport avec les dames d’un couvent , et il rencontra parmi elles la fille d’un Italien, Bartolomeo de Paleslrello , un des plus fameux marins engagés au service du prince Henri. Cette connaissance devint bientôt un attachement et finit par le mariage. Le beau-père mourut ; Colomb hérita des papiers de ce navigateur célèbre et y puisa de nouveaux renseignements géographiques. La sœur de sa femme avait épou-é un autre navigateur dont les talents le servirent encore. Il visita fréquemment les capitaines qui revenaient des côtes de Guinée, et les informations qu’il en obtenait le confirmaient dans son opinion sur l’existence d’autres terres à l'ouest.
Sa réputation s’étendait de plus en plus , et la cour de Lisbonne nomma des commissaires pour examiner ses plans. Mais il devint la dupe de leur mauvaise foi , et il résolut de quitter le Portugal, où il n'était plus attaché par sa femme, que la mort lui avait enlevée depuis peu. 11 partit furtivement avec son fils et son frère , et arriva sans obstacle à Palos, port d’Andalousie. La cour d'Espagne était alors à Cordoue; il n’y parut qu’après s’être lié avec des moines, ainsi qu’on va le voir.
A une demi-lieue de la ville de Palos se trouvait l'ancien couvent des moines franciscains, dédié à Santa-Maria de Rabida, qui subsiste encore aujourd'hui : selon le récit de Washington Irving, un étranger à pied, accompagné d’un garçon, vint un matin frapper à la porte du couvent, et demanda au portier un morceau de pain et un peu d’eau pour son enfant. Pendant qu’on lui donnait cette humble pitance, le moine Juan Perez de Marchenna, prieur du couvent, vint par hasard à passer devant la porte; il fut frappé de l’air distingué du voyageur , et ayant reconnu à son accent qu'il était étranger, il entra en conversation avec lui. Cet étranger était Colomb, accompagné de son jeune fils Diego. On ne sait pas d’où il venait alors; mais il est assez évident, à en juger d'après sa manière de voyager, qu’il ne se trouvait pasdans l’aisance. lise rendait à la ville voisine de Huelva, où il allait voir un beau-frère, qui avait épousé la sœur de sa femme ; cette dernière était morte depuis quelque temps, comme nous l’avons dit tout à l’heure.
Le prieur possédait des connaissances assez étendues : il avait particulièrement porté son attention sur tout ce qui concernait la géographie, l’art nautique et les découvertes nouvelles. Le désir de s’en instruire lui avait probablement été inspiré par le voisinage du port de Palos , dont les habitants étaient renommés parmi les marins de l'Espagne comme les plus hardis dans leurs entreprises, et qui faisaient de fréquents voyages aux îles nouvellementdécouvertes sur la côte d Afrique. La conversation de Colomb intéressa vivement le moine; il fut frappé de la grandeur des vues et de l'importance des projets de l’étranger. C’était déjà un événement remarquable dans la vie monotone du religieux que cette rencontre d’un homme qui , tout en demandant un peu d’eau et de pain à la porte du couvent, annonçait un caractère si distingué et allait tenter l’entreprise la plus extraordinaire. Le prieur retint Colomb, qui pendant quelque temps devint son hôte; mais se défiant de ses propres
HISTOIRE DES VOYAGES
lumières , il envoya chercher un savant de ses amis pour conférer ensemble avec l’étranger. Cet ami était Garcia Fernandez, médecin de Palos.
Fernandez fut à son tour frappé de l’air noble et de la conversation animée du voyageur. Plusieurs conférences eurent lieu dans l’enceinte de l’antique monastère, et les projets de Colomb furent examinés dans les tranquilles cellules de la Rabida avec une attention et une déférence qu il avait été bien loin d’obtenir au milieu de l’agitation des cours, et que les grands , les philosophes et de prétendus sages lui refusèrent encore longtemps. Quelques navigateurs vétérans de Palos furent aussi consultés, et leurs avis parurent être favorables à la nouvelle théorie. Un vieux pilote expérimenté, nommé Pedro de Velasco, affirma qu’cnviron trente ans auparavant, il avait, pendant un de ses voyages, été jeté par les tempêtes si loin dans la direction du nord-ouest, que le cap Ciéar lui était resté à l’est , et que tout-à-coup il y trouva une mer très peu agitée, quoique le vent soufflât avec impétuosité de l'ouest, ce qui ne pouvait, selon lui , qu’indiquer une terre dans celte direction. Mais la saison étant avancée, Velasco , craignant les approches de î hiver , n’osa pas s’aventurer plus loin pour aller à la recherche de celte terre inconnue.
Le bon Juan Perez était un de ces hommes dont l’amitié ardente et cordiale ne se bornait pas à former des vœux stériles, mais qui passait soudain du désir de servir à l’action même. Dès qu'il fut convaincu que l’entreprise projetée pouvait devenir d’une haute importance pour sa patrie, il ofl’rit à Colomb de lui procurer un accueil favorable à la cour, où il l’engagea fortement de se rendre, afin de faire directement ses propositions aux souverains de l’Espagne. Perez avait des relations intimes avec Fernando de Talavera, prieur du monastère de Prado , et confesseur de la reine Isabelle de Castille ; il jouissait de toute la confiance du monarque et de son épouse; ce fut à cet autre moine, dont le crédit était d’un grand poids dans les affaires publiques , que Perez adressa notre aventurier, en le munissant de lettres par lesquelles la protection de Talavera et son appui auprès du roi et de la reine en faveur de- ses projets étaient vivement sollicités. L’influence du clergé, la plus puissante de toutes à la cour d’Espagne , le poste de confesseur, qui donnait un double accès auprès de la reine , tout faisait présager un heureux succès de celte médiation. En attendant , le prieur Juan Perez se chargea du jeune fils de Colomb, qu’il entretint et éleva soigneusement dans son couvent. Le zèle et l'amitié de ce digne homme ne se refroidirent jamais, et plusieurs années après, lorsque la gloire de 1 heureux navigateur jetait le plus d’éclat, uolomb, entouré de la foule des courtisans, des prélats et des savants, qui tous prétendaient avoir appuyé son entreprise , portait ses regards reconnaissants vers l’humble religieux qui l’avait le plus efficacement servi. Il était resté dans le couvent jusqu’au printemps de l’année 1476, époque à laquelle la cour se rendit à l’ancienne cité de Cordoue, où Ferdinand et Isabelle comptaient réunir leurs troupes et tout préparer pour une campagne décisive contre les Maures du royaume de Grenade. Plein d’espérance, et presque certain d’obtenir une prompte audience, grâce à lu protection de Talavera, Colomb embrassa tendrement le respectable prieur de la Rabida, auquel il confia son enfant, et partit joyeux pour la cour de Cordoue.
Mais il lui était réservé de fournir une nouvelle preuve à l’assertion d’un poète , que « la vie du maiheureux solliciteur est un enfer anticipé. » Pendant plus de six mortelles années il subit toute l’infortune qui accompagne des espérances trahies, voyant toujours surgir quelque événement imprévu qui l’éloignait du but, au moment même où il se croyait plus près de l’atteindre.
Ferdinand et Isabelle, lorsque Colomb vint à leur cour, étaient occupés de vastes projets, et se dispo-
saient à terminer l’entreprise la plus remarquable de leur règne. Us allaient recommencer la lutte qui amena plus tard la chute du pouvoir des Maures en Espagne. Cependant, dès que la guerre de Grenade fut terminée, Isabelle prêta l’oreille aux représentations des amis de Colomb, car celui ci était enfin parvenu à se faire quelques amis à la cour, en petit nombre il est vrai, mais qui partageaient toutes ses espérances et appuyaient chaudement son plan. 11 était temps, sa patience était presque épuisée, et il venait de quitter la cour d’Espagne, résolu de porter ailleurs ses projets; mais il fut bientôt atteint en route par la joyeuse nouvelle que la reine les approuvait, et il revint à Cordoue.
Colomb fit les stipulations suivantes, qui furent acceptées : il devait, pour sa vie durant (et après lui ses héritiers et successeurs) être investi de la dignité d amiral pour toutes les contrées qu’il découvrirait dans l’Océan, avec les mêmes prérogatives que le grand-amiral de Castille dans son district ; il serait nommé vice-roi et gouverneur général des pays découverts ; il aurait droit à un dixième de l’or, des joyaux, des marchandises et profils de toute espèce, acquis dans les territoires composant son amirauté; il serait, lui, ou à sa place son lieutenant, seul juge des procès qui pourraient naître entre les pays découverts et l’Espagne, relativement au commerce; il aurait, par la suite, le droit de contribuer pour un huitième aux frais des expéditions, et recevoir également pour sa part un huitième des profils.
Ces articles convenus, tous les documents exigeant la signature royale furent revêtus de celles des deux souverains; mais Isabelle, en sa qualité de reine de Castille , se chargea seule de tous les frais de la première expédition , et stipula que nul étranger ne pourrait s’établir dans les pays découverts, qu’elle réservait pour ses sujets castillans. Pendant toute sa vie elle veilla à la stricte exécution de cet article, et, sauf un petit nombre d’exceptions, à l’exclusion même des sujets du royaume de son époux.
Après de longs délais et d’innombrables difficultés, provenant en grande partie des terreurs de presque tous les hommes de mer destinés à s’embarquer pour une aussi hasardeuse entreprise, trois bâtiments furent enfin équipés dans les ports de Palos Moguer en Andalousie. Les ordres péremptoires de la cour ne seraient peut-être pas parvenus à vaincre ces obstacles sans l’activité et les efforts personnels de Martin Alonzo Pinzon, un riche et expérimenté navigateur de Palos , qui , ainsi que son frère, fit partie de l’expédition , et qui usèrent de toute leur influence sur les marins de Palos. Le premier avança même des sommes assez considérables à Colomb pour compléter les frais d’armement. Mais le tout ne se composait que de trois petits navires, si petits en effet qu'il est inconcevable comment ils résistèrent aux violentes tempêtes dont iis furent assaillis lors de leur retour en Espagne.
On ne peut voir qu'avec surprise, d’après toutes les difficultés opposées par les diverses cours administratives de l'Espagne aux demandes de fournitures pour celte expédition, combien il avait été exigé de médiocres secours, et combien l'armement était peu considérable. Mais il est évident que Colomb avait restreint ses réquisitions au plus stricte nécessaire, afin que la crainte d’une trop grande dépense ne fit tout avorter. 11 se borna donc à demander trois petits bâtiments. Deux de ceux qui lui furent accordés n’étaient que des embarcations légères du genre appelé alors caravelles, et qui n’étaient en rien supérieures aux grandes barques qui, en d.es temps plus récents, faisaient le cabotage sur les côtes ou à l’entrée des rivières. On trouve la représentation exacte de ces caravelles dans quelques anciens tableaux. Ces bâtiments n'étaient point pontés ou couverts dans le milieu, mais les constructeurs leur donnaient une forte élévation à la poupe et à la proue. Pierre-le-Marlyr, savant contemporain de Colomb, dit aussi que deux de ces navires
CHRISTOPHE COLOMB
n'étaient pas pontes. Au reste, la petitesse des bâtiments était considérée par Colomb même, comme avantageuse pour un voyage de découvertes par la facilité qu'elle devait lui donner de naviguer près des côtes, ou d'entrer dans des baies ou des rivières peu profondes.
RELATION
Ce fut le vendredi, 3 août 1492, que Colomb mit enfin à la voile pour ce premier voyage. Sa petite escadre se composait du vaisseau amiral la Santa-Maria, qui était un peu plus grand que les deux autres, et ponté, de la Pinta, commandée par Martin Alonzo Pinzon, et de la Nina, commandée par le frère de celui-ci , Vincente Yanez Pinzon. On se dirigea d'abord sur les îles Canaries, où l'escadre aborda et fut retenue pendant trois semaines pour les réparations urgentes qu’exigeait la Pinta , qui avait souffert en roule. Ce ne fut que le 6 septembre qu'on put sortir du port de Gomera pour se lancer aventureusement dans une carrière toute nouvelle. Les terreurs des matelots, les objets fantastiques dont ils prétendaient être frappés pour justifier leurs craintes, les illusions qu’ils provoquaient mutuellement et qui ajoutaient encore à ces terreurs, sont rapportés tout au long par Washington Irving; mais nous passerons rapidement sur ces tristes détails pour nous hâter d'aborder avec notre héros sur les côtes du Nouveau-Monde.
La position de Colomb devenait de jour en jour plus critique : à mesure qu’il approchait des régions où il devait trouver la terre , l'inquiétude de ses équipages croissait. Les indices favorables qui ajoutaient sans cesse à la confiance de l’amiral étaient traités de déceptions funestes par ses matelots, et sans cesse prêts à passer du murmure à la révolte ouverte; ils voulaient forcer leur chef à rebrousser chemin, au moment même où ses espérances allaient se réaliser, et où il devait recueillir le premier fruit de ses travaux. Us se voyaient avec désespoir lancés toujours plus avant dans cet immense Océan qu’il9 appelaient un désert d’eati-san^bornes, et qui, selon eux, entourait de toutes parts le mande habité. Que deviendraientils quand leurs provisions seraient épuisées? Leurs fiêles navires, d'une construction d'èiocmeuse , n'étaient pas même propres à une navigation aussi langue que celle qu'ils avaient déjà faite; cependant on s’avançait encore, ajoutant ainsi à l’espace immense qui les séparait de la terre; comment reviendraientils, ne pouvant plus trouver de port pour se ravitailler?... C’est ainsi que se communiquant entre eux leurs alarmes, ils s’apprêtaient à la résistance... Leur amiral n’était qu’un ambitieux à fortune désespérée, qui, pour se rendre célèbre , avait conçu le projet le plus extravagant. Que lui importaient à lui les souffrances et les dangers des autres, puisqu’il était évident qu’il avait fait le sacrifice de sa propre vie pour courir les chances d'une gloire incertaine? Mais pour eux, persister dans une aussi folle entreprise, c’était s’immoler eux-mêmes. Quelle obligation d’ailleurs les forçait à persister? et quel serait le terme de cet engagement? Ils avaient déjà passé de bien loin des limites que nul homme avant eux n’avait franchies, et pénétré dans des mers où jamais voile n'avait paru. Qui les blâmerait enfin , si, pour ne point compromettre leur existence, ils tournaient leur proue vers la patrie avant qu’il fût trop tard? Quant aux plaintes que leur amiral ferait d’avoir été forcé de revenir, elles ne seraient pas écoutées. C’était un étranger sans crédit, sans amis; ses plans avaient été condamnés par tous les sages et les savants , personne ne se prononçait en sa faveur, et tous ceux qui s’étaient déclarés contre lui se réjouiraient de sa mésaventure... Il ne manquait même pas d'hommes portés aux mesures les plus atroces. Ceux-ci proposaient de jeter l’amiral à la
mer, et de dire , à leur retour en Espagne, qu’il était tombé la nuit par-dessus le bord du bâtiment en examinant les étoiles avec ses instruments astronomiques. Colomb était instruit de ces machinations, mais il n’en conserva pas moins un air calme et serein , cherchant à gagner les uns par de3 paroles bienveillantes, stimulant l'orgueil ou l’avarice des autres, et menaçant enfin les plus audacieux d’un châtiment exemplaire, s’ils osaient faire la moindre démarche pour empêcher la continuation du voyage.
Dans la matinée du 7 octobre, vers le lever du soleil, plusieurs matelots du vaisseau de l’amiral crurent apercevoir la terre à l’ouest, mais trop indistinctement encore pour proclamer leur découverte, chacun craignant de se tromper et de manquer ainsi la récompense promise à celui qui le premier découvrirait réellement cette terre si impatiemment attendue. Le vaisseau la Nina, bon voilier, futeependantenvoyéen avant pour s’assurer du fait. Bientôt un pavillon blanc parut au haut de son mât, et un coup de canon fut tiré à son bord. C’était le signal convenu pour annoncer la terre. La joie la plus vive éclata alors parmi les équipages de la pelile escadre, tous les regards étaient dirigés vers l’ouest. Mais en s’avançant davantage, ces espérances, fondées sur des nuages, s’évanouirent, etavantlesoirla terre promise avait disparu dans les airs. Les équipages retombèrent alors dans un découragement aussi grand que leur joie avait été vive. Quelques circonstances nouvelles vinrent cependant sinon ranimer leur espoir, au moinsempêcherlesmutins d’éclater. Colomb, ayantobservé le vol de nombreuses bandes de petits oiseaux des champs qui se dirigeaient vers le sud-ouest, soutint que la terre où ils devaient trouver leur nourriture ne pouvait être éloignée. Il était parfaitement instruit de l’importance que les voyageurs portugais attachaient au vol des oiseaux, et que c’était en suivant une direction ainsi indiquée que les navigateurs de cette nation avaient découvert plusieurs îles; il résolut donc, dans la soirée du 7 octobre, de changer sa marche et de faire gouverner vers le sud-ouest. Pendant trois jours on s’avança dans cette direction , et les indices du voisinage de* la terre devenaient de plus en plus fréquents. De nouvelles bandes de petits oiseaux de diverses couleurs voltigeaient autour des navires , et continuaient ensuite leur vol vers le sud-ouest ; on en entendait distinctement d’autres bandes qui passaient au-dessus des vaisseaux la nuit. Des thons se jouaient le jour à la surface d’une mer tranquille ; un héron, un pélican et un canard furent vus , tous se dirigeant dans le même sens que les autres oiseaux. Les herbages qui Agitaient autour des navires étaient frais et verts et paraissaient nouvellement détachés du sol ; la température était douce, il semblait même à Colomb qu'il respirait un ai." Plus suave, et sentait déjà ces brises parfumées dont on j?uit en avril sur les côtes d'Espagne. ^
Tous ces indices favorables étaient gê^endant considérés par les matelots séditieux comme^&ülant de pièges trompeurs qui ne s’accumulaient autourd'eÏÏx' que pour mieux assurer leur perle; et quand, à la fin du troisième jour (car, suivant quelques historiens, il leur avait, dans une première sédition , promis la terre au bout de trois jours) , ils virent le soleil disparaître du vaste horizon, où l’on n’apercevait nul vestige de terre, ils poussèrent des cris de rage. Entourant l’amiral, ils lui reprochèrent son obstination à braver le ciel et à les lancer toujours plus avant dans l’immensité de mers sans bornes; ils exigèrent tumultueusement qu’on reviràt de bord sur-le-champ pour retourner en Espagne, et qu’on abandonnât une entreprise désespérée.
Colomb chercha à calmer les mutins par des paroles bienveillantes ou par des promesses de récompenses magnifiques; mais voyant que ces moyens ne produisaient point d’effet, que leurs clameurs allaient toujours en augmentant, il prit un ton plus décidé. Il leur déclara « qu’ils murmuraient en vain, que l’ex-
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pédilion avait été ordonnée parleurs souverains pour aller à la recherche de nouvelles Indes, et qu’il était fermement résolu, quelque chose qu’il pût arriver, à persévérer jusqu’à ce qu’il pût, avec la protection de Dieu , terminer son entreprise. » Seul contre tous et exposé à la fureur d’un équipage révolté, la position de Colomb, pendant toute celte nuit, semblait être désespérée. Heureusement le lendemain les indices du voisinage de la terre devinrent de plus en plus certains. Outre la qualité d’herbages, tels qu’il en croît sur le bord des rivières, on prit un petit poisson d’une espèce connue pour vivre dans les baies ou dans les fentes des rochers; une branche couverte de fruits et qui paraissait nouvellement séparée de sa tige flottait près du vaisseau amiral ; on ramassa des roseaux, une petite planche, et enfin un bâton curieusement taillé.
La sédition fut apaisée, et au découragement général succéda l’espoir le plus flatteur. Pendant toute cette journée, chacun était attentif à son poste, et c’était à qui aurait le bonheur de découvrir le premier cette terre si ardemment désirée.
Le soir, lorsque, selon l'ordre invariablement établi sur le vaisseau amiral , on eut chanté le Salve Re- (/ ina ou l'hymne de la Vierge , Colomb adressa un discours énergique à son équipage , exhortant ses gens à reconnaître la bonté de Dieu qui les avait conduits jusque-là avec les brises légères à travers un Océan peu agité, qui avait constamment ranimé leurs espérances et multiplié les signes favorables à mesure que leurs craintes prenaient le dessus, et qui enfin les ferait aborder bientôt à la terre promise. 11 leur rappela ensuite l'ordre qu’il avait déjà donné lors du départ des îles Canaries, qu’après avoir navigué à l’ouest pendant sept cents lieues, il ne fallait plus forcer de voiles après minuit. Cette précaution devenait maintenant nécessaire , car il lui paraissait très probable qu’on pourrait toucher à terre cette nuit même. 11 recommanda en outre de faire une garde attentive à l’avant du vaisseau, et promit de donner à quiconque ferait la première découverte un pourpoint de velours, en sus de la pension promise par les souverains. Il avait venté frais pendant celte journée , la mer était plus haute qu’à l’ordinaire et l’on avait fait beaucoup de chemift. Au coucher du soleil, on remit le cap à l’ouest , les navires fendaient l'onde avec rapidité, la Pinta en tête comme la meilleure voilière. La plus grande exaltation régnait parmi les équipages, et aucun œil ne fut fermé pendant cette nuit mémorable.
Quand le jour commença à baisser, Colomb alla se poster, au-dessus de la cabine, sur la poupe élevée^ son vaisseau , et y resta quelque temps dans^ne pénible anxiété. 11 avait montré pendant^tft ie jour de l'assurance et du calme ; maism Apercevant plus de signes favorables, il cherchait, encore , en portant ses regards inquiets sur loties points de l'horizon, à percer les sombresr^ües dont la nuit commençait à renvelopperj^tfut-à-coup, vers les dix heures , il crut voir ui^mmi ère briller au loin ; craignant de se ■Tromper et que ses ardents désirs mêmes ne lui fissent illusion , il appela Pedro Gutierez, gentilhomme de la chambre du roi, et lui demanda si , dans la direction qu’il lui indiquait, il n’apercevait pas aussi de la lumière. Celui-ci répondit affirmativement. Colomb, se défiant toujours des prestiges de l’imagination, appela encore Rodrigo Sanchez de Ségovie pour lui faire la même demande; mais avant que ce dernier pût arriver sur le tillac , la lumière avait disparu. Ils la revirent cependant une ou deux fois jeter quelques rayons vacillants , comme une torche de pêcheur qui tantôt est élevée, tantôt est cachée par les vagues, ou comme un flambeau porté sur le rivage par une personne qui tour-à-tour se montrait ou disparaissait derrière les habitations. Ces clartés étaienteependant si incertaines qu'on n’y attacha pas une grande importance .; mais Colomb les considérait non-seulement comme des indices certains du voisinage d’une terre, mais de plus, d’une terre habitée.
On continua de s’avancer avec précaution jusqu'à deux heures du malin, quand enfin le canon de la Pinta donna le joyeux signal delà terre. Elle fut bientôt aperçue très distinctement à une distance de dix lieues environ. On cargua alors les voiles, les vaisseaux mirent en panne, et l’on attendit avec impatience le lever du soleil.
Que de pensées et de sentiments divers durent agiter l’âme de Colomb pendant ce court espace de temps I il venait enfin , à travers tant d'obstacles et de dangers, d’accomplir ses desseins; par lui le grand mystère de l’Océan était dévoilé; sa théorie, qui avait été un sujet de railleries pour tant de savants, était maintenant triomphante; il avait conquis une gloire qui ne périrait qu’avec l’univers. Celte terre qu'il avait devant lui, encore couverte des ombres de la nuit , était sans doute féconde, les végétaux détachés de ses rives le prouvaient évidemment; il croyait même respirer le parfum des bosquets odorants et de plantes aromatiques. La lumière mouvante qu’il avait vue prouvait aussi que celte terre servait de résidence à l'homme Mais quels étaient ces habitants ? étaient-ils semblables à ceux qui existaient dans les autres contrées du globe? ou trouverait-on là quelqu’une de ces races hétérogènes et monstrueuses dont l’imagination se plaisait de son temps à peupler toutes les régions lointaines ou inconnues? était-il arrivé à quelque île sauvage de la mer des Indes, où avait-il retrouvé la fameuse Cipango (1), objet de ses ardents désirs et de ses rêves les plus séduisants? Les premiers rayons du soleil tomberaientils enfin sur des déserts sans culture, ou doreraientils de hautes tours , de riches cités ornées avec la splendeur de la civilisation orientale?
Ce fut encore un vendredi, le 12 octobre 1492 , que Colomb découvrit le Nouveau-Monde. Une île fraîche et verdoyante de plusieurs lieues d’étendue, couverte de beaux arbres et semblable à un parc immense, se développa, dès l’aurore, à ses yeux ravis. Quoique tout y parût d’une nature riche, mais encore inculte, 1 île était évidemment très peuplée; on voyait les habitants sortir en foule des bois, et accourir au rivage pour examiner de plus près les vaisseaux. Us étaient complètement nus ; on pouvait juger par leurs altitudes et leurs gestes qu’ils étaient frajgésjd'éigftftement et de crainte.
Colomb donna le ^naià l'escadre de jeter l’ancre, de mettre le= chaloupes cn nier, et d’y faire monter des boiBînes armés. Lui-même entra dans la sienne, ^fîchement vêtu en velours écarlate, et tenant à la main le pavillon royal. Martin Pinzon et Vincent Valiez , soh frère , le suivirent , chacun dans son canot, avec les bannières de l’expédition, ornées de croix vertes, entourées des lettres F et I (initiales des noms Ferdinand et Isabelle , souverains de l’Espagne) , et surmontées de couronnes. A mesure qu’ils approchaient des bords de l’île, ils jouirent de plus en plus de la vue des vastes forêts dont la végétation est si colossale en ces climats; ils admirèrent des fruits de couleurs séduisantes et d'espèces inconnues , qui garnissaient les branches de plusieurs arbres suspendus au-dessus des rivages. La douceur et la pureté de l’atmosphère, la transparence du cristal des eaux qui baignaient les côtes , donnaient à l’île un charme inexprimable ; une vive émotion s’empara de l'âme sensible de Colomb. Dèsqu’il fut débarqué, il se jeta à genoux, baisa la terre et rendit grâce à Dieu en versant des larmes de joie. Son exemple fut suivi par ceux qui l’accompagnaient; tous les sentiments alors étaient à l’unisson , tous les cœurs étaient pleins de joie et de gratitude. Colomb, en se relevant, lira son épée, déploya l’étendard royal, et les deux autres capitaines, ainsi que Rodrigo Sanchez et tous les débarqués l'entourant, il prit solennellement possession de 1 île au nom des souverains de l’Espagne, et lui donna
;1) L’existence de la fabuleuse Cipango avait été annoncée par d’anciens voyageurs. A, M.
CHRISTOPHE COLOMB
le nom de San-Salvador. Celle cérémonie achevée, il somma tous les assistants de lui prêter serment d'obéissance en sa qualité d'amiral cl de vice-roi, représentant les monarques.
Les équipages (les trois bâtiments se livrèrent aux transports de la joie la plus exaltée ; ces hommes, qui naguère se regardaient comme voués à. une mort certaine, se vantaient alors d'être les favoris de la fortune. On se pressait autour de l’amiral , c’était à qui pourrait l'embrasser ou lui serrer les mains. Ceux qui s'étaient montrés les plus turbulents et les plus factieux pendant le voyage étaient maintenant les plus empressés à faire éclater leur zèle et leurenlhousiasmc; plusieurs sollicitaient déjà des faveurs particulières de leur chef, comme d’un homme qui aurait des trésors à répandre ou des places et des dignités à conférer ; tandis que ces êtres vils, qui l’avaient si souvent outragé, se prosternaient devant lui, rampaient à ses pieds en lui demandant pardon de leurs méfaits, et jurant qu’à l’avenir ils obéiraient aveuglément à ses ordres
Les natifs de l’ile qui, au point du jour, aperçurent les premiers les vaisseaux, qui les virent ensuite manœuvrer et se balancer majestueusement sur l’onde, croyaient que c'étaient autant de monstres sortis pendant la nuit des abîmes de la mer; la foule se pressait sur le rivage, et épiait avec anxiété tous les mouvements de ces êtres nouveaux. Les câblas et cordages, les voiles lour-à-tour tendues ou carguées , semblables à des ailes énormes, toutes les manœuvres enfin exécutées sans apparence d'efforts , frappaient d’étonnement les spectateurs. Mais quand ils Virent les bateaux s’approcher de la côte, et des figures étranges couvertes d’armures brillantes ou de vêlements de toutes couleurs descendre à terre, leur terreur au comble, et ils s’enfuirent tous dans les bois.
Voyant cependant qu’on ne les pourrait point et qu’on ne tentait rien qui pût leur nu.ÿg^ i]s revinrent peu à peu de leurs craintes et ^rapprochèrent des Espagnols avec vénération en se prosternant fréquemment à lerrepourjes a^^Tpendant toute la cérémoniej^p^ê'ué possession, les insulaires restèrent dans tcue adoration muette-, ils s’enhardirent ensuite davantage , et avec la plus grand® surprise examinèrent la couleur de la peau , les barbes t»uffues ]es armures éclatantes et les riches costumes des Espagnols. L'amiral attirait surtout leur attention ; son vetlî»ent écarlate, sa taille élevée, son air de dignité, le respect que ses compagnons lui témoignaient en le désignant comme leur chef, ajoutaient à l'admiration des insulaires. Ils demandèrent à toucher ses mains et son visage, dont la blancheur les étonnait. Colomb qui se plaisait à voir la douceur, la simplicité et surtout la confiance de ces sauvages en des hommes qui devaient leur sembler si extraordinaires et si formidables, se prêta avec une grande condescendance à leurs désirs, et sa bonté les captiva à leur tour. Ils se dirent alors entre eux que les vaisseaux sortaient de ce firmament de cristal qui bornait l'horizon de leur île, qu’ils s’en étaient élancés sur leurs ailes immenses, et que ces êtres merveilleux qu’ils voyaient pour la première fois étaient sans doute les habitants des nuages ou du ciel.
Les natifs de l'île excitèrent aussi bien vivement la curiosité des Espagnols; ces sauvages ne ressemblaient à aucune race d’hommes connue jusqu’alors. Leur extérieur ne donnait point une haute idée de leur richesse ou de leur civilisation ; ils étaient entièrement nus ; leurs corps étaient peints de diverses couleurs ; chez les uns ces bigarrures se bornaient à certaines parties de la face, ou au nez et autour ries yeux ; chez les autres, le corps entier en était couvert, mais tous avaient une apparence sauvage et fantastique. Leur teint était d’une couleur de cuivre foncé, et ils étaient entièrement dépourvus de barbe. Leurs cheveux n'étaient point crépus comme ceux des tribus nouvellement découvertes sous la même latitude sur la côte
gens , et ' les inlerrogeanï daient. facilement, onTf mait Guanahani, qu’< autres, et que tous les insulaii bitées prenaient le nom de Lucayô on les vit revenir en plus grand roquets et du coton, qu’ils donnèrent i de petites sonnettes qu’on leur attachait al et au cou, et pour des fragments de vases ' de faïence. Vingt-cinq livres de coton raissaient pas un prix excessif pour un mori verre. Us n'avaient aucune sorte de parure, réserve de quelques feuilles jaunes qu’ils porti comme collées au bout du nez, et qu’on ne fut pas longtemps à reconnaître pour de l’or. On leur demanda d’où ils tiraient cet ornement. Us montrèrent le côté du sud , en faisant entendre qu’il s’y trouvait plusieurs grandes îles. L’amiral ne balança point à prendre cette roule ; mais il voulut connaître auparavant le reste de l’île.
En rangeant la côte au nord-ouest, il trouva une espèce de port dont l’accès lui parut facile aux plus grands vaisseaux. Les insulaires continuaient de le suivre par terre et dans leurs canot; ils appelaient leurs compagnons pour admirer avec eux une race d’hommes extraordinaires, et levant les mains, ils montraient qu’ils les croyaient descendus du ciel Dans le même lieu , les trois caravelles découvrirent une presqu’île, qu’on pouvait environner d’eau avec un peu de travail et dont on aurait pu faire une place très forte. On y voyait six maisons et quantité d’arbres qui semblaient servir d’ornement à quelques jardins Mais l’amiral, pensant à chercher quelque lieu d’où il pût tirer des rafraîchissements, renvoya les sauvages qui l’avaient suivi, à l’exception de sept qu’il emmena pour leur apprendre la langue castillane ; et
(1 ) De là le nom de Lucayes, qu’on a donné à toutes les îles qui sont au nord et à l’ouest des grandes Antilles, et qui se terminent au canal de Batiama. L’ile dont il est ici question est celle de San-Salvador ; Colomb découvrit ensuite la grande île de Cuba et celle de Saint-Domingue, autrement appelée Haïti, mot qui veut dire terre élevée. A. M.
le 15, après avoir aperçu quantité d'îles verles et peuplées, il s’approcha d’une autre qu’il nomma la Conception, à sept lieues de la première. Elle lui parut si mal pourvue de vivres qu’il ne s’y arrêta que pour y passer la nuit à l’ancre ; mais le 17 il alla faire de l’eau dans une troisième, dont les habitants avaient l’air plus civilisés ; les femmes y étaient couvertes depuis la ceinture jusqu’aux genoux, les unes de pièces de coton, les autres de feuilles d’arbres. Elle reçut le nom de Fernandine. Les Castillans virent plusieurs sortes d’oiseaux, la plupart différents de ceux d'Europe ; des poissons de couleurs différentes et fort vives ; des lézards d’une grosseur démesurée qui leur causèrent beaucoup d'épouvante, mais qu’ils regrettèrent de n’avoir pas mieux connus lorsque le temps leur eut appris que la chair de celte espèce de serpents est une excellente nourriture ; des lapins de la grosseur des rats, et quantité de perroquets; mais nul animal terrestre dont ils pussent se nourrir avec confiance. Cependant l île offrait plus de maisons qu’ils n’en avaient encore vu; elles étaient en forme de tentes, avec une sorte de portail couvert de branches qui les garantissaient de la pluie et des vents, et plusieurs tuyaux pour le passage de la fumée. 11 n’y avait point d’autres meubles que des ustensiles grossiers et quelques pièces de coton. Les lits qui servaient au repos de la nuit étaient une sorte de rets que les Indiens
nommaient hamacs, suspendus à des poteaux. On y vit quelques petits chiens muets. Entre les insulaires on en distingua un qui portait au nez une petite pièce d’or marquée de quelques caractères, que l’amiral prit d’abord pour des lettres ; mais il apprit ensuite que l'usage de récriture n’était pas connu dans ces îles.
11 passa de là dans une quatrième île, que les habitants appelaient Saamoto, et qu’il nomma Isabelle ; mais se reprochant le. temps qu’il perdait, il prit la roule à lest-sud-est. Les deux jours suivants lui firent apercevoir du nord au sud huit nouvelles îles, qui furent nommées iles d’Arena, parce que les caravelles y trouvèrent peu de fond. Le 27, avant la nuit, il découvrit une grande terre, à laquelle il entendit donner le nom de Cuba par les Indiens qui l'accompagnaient. Le 28 il entra dans un grand fleuve. Les bois y étaient fort épais, les arbres d'une hauteur extraordinaire, les fruits différents des nôtres, et les oiseaux en fort grand nombre ; deux maisons qu’on y aperçut et qu’il fit visiter se trouvèrent sans habitants : il s’avança vers un autre fleuve, auquel il donna le nom de Luna, et plus loin il entra dans un autre, qui fut nommé Mares. Les rives en parurent fort peuplées; mais la vue des trois caravelles fit prendre aussitôt la fuite aux Indiens. Ceux que l’amiral avait à bord lui firent entendre qu’il trouverait de l’or dans celte île, et plusieurs apparences semblaient confirmer leur té-
CHRISTOPHE COLOMB
Aussitôt qu’il aperçut Leurs Majestés, il courut se prosterner à leurs pieds.
nioignage ; il ne permit point à ses gens de descendre (4ans la crainte d'alarmer trop les insulaires ; mais ayant choisi deux hommes intelligents, dont l’un avait été juif et savait les langues anciennes, il les envoya dans un canot avec deux de ces Indiens pour visiter le pays ; il leur donna six jours pour cette expédition, et dans l’intervalle il fit radouber son navire. On remarqua que tout le bois qui fut brûlé rendait une sorte de gomme ou de mastic, et que les feuilles ressemblaient à celles du lentisque.
Au retour des deux Castillans qui amenaient trois Indiens de nie, on apprit d’eux qu’ayant fait vingtdeux lieues dans les terres, ils étaient arrivés à l'entrée d’un village composé de cinquante maisons, qui contenaient environ mille habitants nus, hommes et femmes , mais d'un caractère si doux , qu’ils s’étaient empressés de venir au-devant d’eux, de leur baiser les pieds et de les porter sur leurs bras ; qu’on les avait fait asseoir sur des sièges d’une forme bizarre et garnis d’or; que pour aliments, on leur avait donné des racines cuiles dont le goût ressemblait à celui des châtaignes ; qu’on les avait pressés de passer quelques jours dans l'habitation pour se reposer, et que n’ayant ^|j'a les arrêter par leurs prières et leurs caresses , ces tons insulaires avaient permis à trois d'entre eux de rles accompagner jusqu’au rivage. Us ajoutèrent que , dans le voyage, ils avaient rencontré plusieurs ha-
it
meaux dont les habitants leur avaient fait le même accueil ; que le long du chemin, ils avaient vu quantité d’autres Indiens, la plupart avec un tison à la main pour faire cuire leurs racines ou certaines herbes dont ils se parfumaient, et que leur méthode pour allumer du feu était de frotter un morceau de bois avec un autre, ce qui servait facilement à l enflammer ; qu’ils’ avaient remarqué une infinité d’arbres fort difl’érenls de ceux qu'on voyait sur la côte, et diverses espèces d’oiseaux, entre lesquels ils n’avaient reconnu que des perdrix et des rossignols ; mais qu’ils n’avaient aperçu d’autres animaux terrestres que plusieurs de ces chiens qui ne jappent point; que les terres étaient couvertes d’une sorte de grains qu’ils avaient entendu nommer maïs, et dont ils avaient trouvé le goût fort agréable ; qu’ayant demandé s’il y avait de l’or dans l'ile, on leur avait fait comprendre qu’ils en trouveraient beaucoup dans Bohio, qu’on leur avait montré à l’est, et dans un pays qui se nommait Cubannacan.
L’amiral sut bientôt que Cubannacan était une province située au milieu de l'ile, parce qu'il ue fut pas longtemps à reconnaître que nacan, dans la langue du pays, signifiait milieu ; mais il n’apprit que dans la suite la signification de bohiu, qui était moins le nom d’un lieu particulier que celui de toute terre où les maisons et les habitants sont en grand nombre. Cependant l'espérance de découvrir une région dans
111* Paris. — Impr. Lxcoun et C \ rue Soufflot, 16.
laquelle on lui promettait qu’il trouverait beaucoup d’or, l’obligea de partir avec plusieurs Indiens de Cuba, qui s’offrirent à lui servir de guides. Il accepta d’autant plus volontiers leurs offres que, dans la multitude de ceux qui consentaient à le suivre, il pouvait s’en trouver un qui apprît la langue castillane avec plus de facilité que les autres, et chaque instant lui faisait sentir l’importance de ce secours ; sans compter que , dans le dessein qu'il avait d’en transporter plusieurs en Espagne, il voulait qu’ils fussent de divers pays pour rendre un témoignage plus certain du nombre et de la variété de ses découvertes.
Celte mer reçut le nom de Nuestra-Senora. Tous les canaux qu’elle forme entre les îles se trouvèrent fort profonds, et les rivages étaient couverts d’une verdure charmante qui formait un délicieux spectacle, pour les Castillans. Quoique ces petites îles ne fussent pas peuplées, on y voyait de toutes parts des feux de pécheurs. Les matelots des caravelles y passèrent dans leurs barques, et leur étonnement fut d’abord extrême d’y voir manger aux Indiens de grandes araignées, des vers engendrés dans du bois pourri, et des poissons à demi cuits dont ils avalaient les yeux crus ; mais ne pouvant se persuader que ce qui paraissait de bon goût à des créatures de leur espèce fût nuisible pour d’autres hommes , ils se hasardèrent h suivre l’exemple des sauvages, et personne ne s’en trouva plus mal. Les nacres de perle s’offraient de toutes parts. L’amiral observa que l'eau croissait et diminuait beaucoup dans cette mer, ce qu’il attribuait à la quantité d’îles; mais il lui parut plus difficile d’expliquer le cours de la marée, qui était directement contraire à celle de Castille ; il jugea que la mer devait être basse dans cette partie du monde.
Le 19 novembre, après avoir fait élever une fort grande croi|Ta l’entrée du port del Principe , il remit à la voile pour découvrirl’île qu’il cherchait encore sous le nom de Ôvhioj mais il eut les vents à combattre, et la fortune lui préparait un chagrin beaucoup plus vif, qui fut d’apprendre le 21 que laPinta s’était séparée volontairement de lui. Martin-Alphonse Pinzon qui la commandait, excité parla passion de l’or, avait voulu profiter des avantages de sa caravelle, qui était très légèreàla voile, pour arriver le premier dans celte île si riche que l’on avaitannoncée. On fit inutilement quantité de signes, pour le rappeler à la soumission. L’amiral pénétra le fond de ses desseins; mais, pour ne rien donner au hasard des conjectures , il résolut de passer quelques jours à l’attendre dans un troisième port de Cuba , également sûr et spacieux , qu’il nomma Sainte-Catherine , parce qu’on était à la veille de cette fête.
En faisant de l’eau et du bois , il vit à peu de distance du rivage des pierres qui semblaient renfermer de l’or. Quelques Américains qu’il rencontra dans ce port, et qui furent témoins de ses observations, lui apprirent que l’île qu’il cherchait sous le nom de Boliio était leur patrie, et qu’elle se nommait Haïti. Ils lui confirmèrent qu’il y trouverait beaucoup de ce métal, surtout dans une contrée qu’ils appelèrent Cibao. 11 se hâta de remonter vers le sud-est de Cuba, où il ne cessa point de trouver dé fort bons ports.
Continuant de ranger la côte de Cuba , il se trouva, le 3 décembre, à la pointe orientale de celte île. Ij prit à l’est vers l'île de Haïti , qui n’en est qu’à dix-huit lieues; mais les courants ne lui permirent d’y aborder que le jour d’après. Il entra dans un port auquel il donna le nom de saint Nicolas , dont on célébrait la fêle. Le mouillage y était sûr et commode. Une rivière qui s'y déchargeait tranquillement offrait quantité de grands canots qui bordaient ses rives. Mais une juste inquiétude pour/a Pinta, etleconseil des Américains, qui voulaient qu’on allât plus loin pour s’approcher des mines de Cibao, firent remettre à la voile vers le nord Jusqu’à un petit port qu’il nomma ta Conception, au sud d’une petite île éloignée d'environ dix lieues , qui fut nommée la Tortue.
L’île de Haïti parut si grande à l’amiral , le terrain et les arbres y avaient tant de ressemblance avec ceux de Castille, qu’il lui donna le nom de Hispacjnola , ou île Espagnole.
Les insulaires marquaient d’abord peu de disposition à s’approcher des caravelles. Ceux qui les avaient aperçues les premiers avaientpris lafuite, et leur récit avait déjà répandu l’alarme dans toutes les parties de l’île. Ceux même qui étaient venus avec l’amiral s’étaient échappés à la nage. Ils avaient excité les autres à la défiance ; et de toutes parts on ne voyait que des côtes et des campagnes désertes. Quelques matelots qui pénétrèrent dans un bois y découvrirent une troupe de ces Américains, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, que la crainte y avait rassemblés. Ils prirent une femme qu’ils menèrent à l’amiral. On lui fil toutes sortes de caresses. Elle fut habillée proprement et reconduite à sa troupe par les mêmes matelots, avec trois sauvages de San-Salvador qui entendaient sa langue. Le lendemain, l’amiral envoya du même côté neuf autres Castillans , qui trouvèrent cette femme dans une bourgade éloignée de quatre lieues au sud-est, et composée d’environ mille maisons. Leur vue mit tous les habitants en fuite; mais un insulaire de San-Salvador par lequel ils s’étaient fait conduire inspira d'autres sentiments à ceux qu’il put rencontrer.
Il rendit un témoignage si favorable aux étrangers que, les aya*t fait consentir à les recevoir, tous les autres furent animés par l’exemple et revinrent avant la nuit. On se fit des présents mutuels; et les Castillans ne firent pasdif’ficulté de passer la nuit dans lhabi tation .
Le lendemain on vit un grand nombre d’insulaires qui prenaient volontairement le chemin du port ; quelques-uns portaient sur leurs épaules la femme qu’on leur avait renvoyée, et son mari l’accompagnait pour en faire ses remercîments à l’amiral. Us étaient plus blancs que ceux des autres îles, de taille moins haute et moins robuste, d’un visage assez difforme, mais d’un caractère doux et traitable. Ils avaient la tête toujours découverte, et le crâne si dur, quedans un temps moins paisible les Castillans le trouvèrent quelquefois à l’épreuve du sabre.
Avant leur départ, on vit arriver au rivage u.n„sei- , gneur du canton, accompagné d’environ deujf cents personnes qui le portaient sur leurs épaules, et qui lui donnaient le litre de Cacique. H était fort je ine) et la curiosité l’amenait pour voiries vaisseaux. Ur, Américain du bord de l'amiral alla au-devant de lui , et lui déclara que les étrangers étaient descendus du ci«»i.
Il monta d’un air grave dans la caravelle suivi de s<es deux principaux officiers; et -lorsqu’il fut sur le poni il fit signe au reste de ses gens de demeurer à terr^. L’amiral lui présenta quelques rafraîchissements dont! il ne fit pas difficulté de goûter ; mais il ne touchapoint t aux liqueurs , et ne fit que les approcher de sa bouche. Un habitant de San-Salvador, qui commençait à servir d’interprète, lui dit que l’amiral était capitaine des rois de Castille et de Léon , les plus grands monarques du monde. Il refusa de le croire, toujours persuadé, d’après le témoignage du premier, que les étrangers étaient des habitants du ciel. Le lendemain il revint avec la même suite , et l’on vit paraître en même temps un canot qui venait de la Tortue, chargée d’environ quarante hommes. Le cacique prit un ton menaçant pour leur ordonner de se retirer, etleur jeta même de l’eau et des pierres. Us obéirent avec de grandes marques de soumission ; les Castillans s’employèrent librement pendant tout le jour à troquer des grains de verre pour des feuilles d’or. Leur passion , ou plutôt celle de l’amiral , était de porter de l’or en Castille.
Le 21 décembre, l'amiral reçut une députation du roi Guacanagari qui le faisait prier de se rendre à s~ cour, et qui lui envoyait un présent assez riche c’était un masque dont les oreilles, la langue et len étaient d’or battu, avec une ceinture de la largeur quatre doigts, bordée d’os de poisson fort menus et travaillés en forme de perle. L’amiral promit aux dé-
CHRISTOPHE COLQMB.
polos d’aller voir incessamment leur maître ; mais il se crut obligé par prudence d'y envoyer d'abord quelquesuns doses officiers. Ceux qu’il chargea de celle mission revinrent si satisfaits de l'accueil et des présents du roi qu'il ne balança point h faire le même voyage. Guacanagari faisait son séjour ordinaire à quatre ou cinq lieues du port de Saint-Thomas. Le fruit decetle entrevue fut. un traité de commerce, qui parut établir la confiance. Ou vil aussitôt un concours surprenant de personnes de tout Age et de tout sexe autour des deux caravelles. Les grains d’or, le colon et les perroquets lurent prodigués aux Castillans. Ceux qui visitèrent les bourgades y lurent traités comme des hommes célestes. Cette heureuse prévention ne diminuait point dans l'esprit des insulaires. Ils baisaient la terre où les Castillans avaient passé , et tous les biens de l’île étaient comme abandonnés à leur discrétion.
La mer fut extrêmement agitée pendant deux jours; mais au retour du beau temps, l’amiral résolut de s’aprochar d'un lieu qu’il avait nommé Punta-Santa.
fut secondé par un petit vent. Comme il avait passé ces deux jours sans dormir, la nécessité de se reposer l'obligea de se jeter sur son lit, après avoir recommandé aux pilotes de ne pas quitter le gouvernail ; mais n’étant pas moins pressés que lui du sommeil, ils confièrent leur office à un jeune homme sans expérience , qui fut entraîné par les courants sur un banc de sable où le navire échoua. L’amiral fpt réveillé par les cris qu'il lui entendit jeter au milieu'du péril ; mais il était trop tard, et les ordres qu’il se hâta de donner furent si mal exécutés, que n’ayant pu tirer aucun secours de ses propres gens qui pensèrent uniquement à sauver leur vie, il eut le chagrin de voir périr sa caravelle à ses yeux. La Nina , commandée par Yanez Pinzon, était éloignée d’une lieue. Elle refusa de prendre à bord ceux qui avaient quitté l’amiral, et ne pouvant arriver assez tôt pour secourir son vaisseau, elle servit du moins à sauver sa personne et ceux qui avaient couru le même danger.
Guacanagari ne fut pas plus tôt informé du malheur de ses nouveaux alliés, qu’il accourut avec le plus vif empressement pour leur offrir toutes sortes de secours. 11 les fit aider par ses sujets à recueillir les débris de leur naufrage. Dans plusieurs visites qu’il rendit à l’amiral , il le conjurait, les larmes aux yeux, suivant les termes de tous les historiens, d’oublier une perte dont il se reprochait d’avoir été l’occasion. 11 lui présenta tout ce qu’il possédait pour la réparer. Tous les habitants de cette partie de file entrèrent dans les sentiments de leur souverain; et, voyant l’ardeur des Castillans pour l’or, ils leur apportèrent tout ce qu’ils avaient de ce précieux métal. A la vérité leur passion n’était pas moins ardente pour les bagatelles qu’ils recevaient en échange, mais surtout pour les sonnettes. Ils approchaient comme à l’envi de la caravelle en levant des lames d’or sur leur tête. Ils paraissaient craindre que leurs offres nefussent refusées. Un d'entre eux , qui en tenait à la main un morceau du poids d’un demi-marc, étendit l’autre pour recevoir une sonnette , donna son or, et se mit à fuir de toutes ses forces dans la crainte apparemment que le Castillan ne se cYût trompé.
Des marques si constantes de simplicité et d’amitié, jointes à l’espoir de parvenir sans violence à découvrir la source de tant de richesses, firent naître à l’amiral le dessein de former un établissement dans les terres de Guacanagari. Ses gens applaudirent à cette ouverture, comme au seul moyen d’acquérir une parfaite connaissance du pays et d’en apprendre la langue. Il n’était question que de faire goûter ce dessein au roi. L’amiral s’attacha plus que jamais à gagner sa confiance par des caresses et des présents. Mais comme il n’était pas moins nécessaire de lui inspirer du respect, il fit faire quelques décharges de son artillerie. La foudre descendue sur les insulaires ne leur aurait pas causé plus de frayeur. Ils tombaient à terre, en se couvrant la tète de leursmains. Guacanagari n’étautpoinl
exempt de cet efi’roi , l’amiral se hâta de le rassurer. Avec ces armes , lui dit-il, je vous rendrai victorieux de tous vos ennemis (1) ; et pour le persuader par des effets , il lit tirer un coup contre le navire échoué. Le boulet, ayant percé le navire, alla tomber dans la mer. Ce spectacle causa tant d’étonnement au roi, qu’il s’en retourna chez lui dans une rêverie profonde , et persuadé que les étrangers étaient les maîtresdu tonnerre.
Dans cette disposition, il leur accorda volontiers la liberté de bâtir un fort, qui fut composé en dix jours des débris du vaisseau, et dans lequel on mit quelques pièces de canon , un fossé assez profond dont il fut environné et la seule vue de l’artillerie devant suffire pour tenir en respect des gens nus et déjà subjugués par la crainte, Pendant ce travail, l’amiral descendait chaque jour à terre, où il passait toutes les nuits. Guacanagari prit cette occasion pour le surprendre par divers honneurs auxquels il ne s’attendait point. Un jour, en descendant de sa chaloupe, il rencontra un frère de qe prince, qui le conduisit par la main dans une maison fort ornée, où le roi vint le trouver aussitôt et lui mit au cou une lame d’or. Un autre jour, cinq caciques, sujets du roi, Tétant venus Voir avec des couronnes d’or sur la tête , ce prince observa le moment où l’amiral descendait au rivage, pour se présenter avec ses vassaux , la tête couverte aussi d'une couronne; et l’ayant conduit dans le même lieu , il le fit asseoir avec beaucoup de vénération et lui mit sa couronne sur la tête. L’amiral portait un collier de grains fort menus; il se l’ôta sur-le-champ pour le mettre au cou de Guacanagari ; il se dépouilla d’un fort bel habit qu’il avait ce jour-là, et l’en couvrit de ses propres mains; il se fit apporter des bottines rouges, qu'il lui fit chausser; enfin, il lui mit au doigt un anneau d’argent. Cette cérémonie fut comme un nouveau traité, qui parut augmenter l’affection des insulaires pour les Castillans. Deux caciques accompagnèrent l’amiral jusqu’à sa chaloupe et lui présentèrent , en le quittant, chacun sa lame d’or. Ces lames n’étaient pas fondues , elles étaient composées de plusieurs grains. Les Américains , n’ayant pas i l "dpstrie de les mettre en œuvre, prenaient les parties d’or telles qu’ils les liraient des mines, et n’employaient que des pierres pour les allonger.
Il assembla tous ses gens , entre lesquels il choisit trente-neuf hommes des plus forts et des plus résolus; il leur donna pour commandant un gentilhomme de Cordoue , nommé Diego d’Arana , qu’il revêtit d’un pouvoir absolu , tel qu’il l’avait reçu lui-même de Leurs Majestés catholiques. Il nomma Pedro Guttierez et Rodrigue d’Escobedo pour le remplacer successivement, si la mort ou quelque autre accident l’enlevait à la colonie. Un cordonnier, un tailleur d’habits et un charpentier furent les seuls ouvriers qu’il crut nécessaires dans un établissement où tout autre art était inutile. Mais il y laissa tout ce qu’il put se retrancher de vin, de biscuit et d’autres provisions, avec diverses sortes de grains pour semer et quantité de marchandises qui devaient servir à l’entretien du commerce avec les insulaires.
L’ancre fut levée le 4 janvier 1493; on prit d’abord la route de l’est dans le dessein de reconnaître toute la côte de l’île. Après avoir doublé le premier cap, que l’amiral avait nommé Punta-Santa et qui est aujourd’hui le cap Français, on aperçut une montagne fort haute et sans arbres, qui en est à dix-huit lieues et qui reçut le nom de Monte-Christo. Un grand fleuve qui soit à côté de ce mont reçut celui de Rio-del-Oro , parce qu'on y trouva quelques pailles d’or dans le sable.
Le dimanche 6, en sortant de Rio-del-Oro, il défi) Ces ennemis, dont il faisait souvent des plaintes et qu’il nommait Caraïbes , étaient des habitants de plusieurs îles voisines avec lesquels il était sans cesse en guerre, et qu’il représentait comme les plus cruels de ces hommes»
HISTOIRE DES VOYAGES
couvrit la Pinta, qui faisait voile avec le même vent. Pinzon, Payant abordé, rejeta la longueur de son absence sur le mauvais temps. La fausseté de cette excuse n’empêcha point l’amiral de recevoir ses soumissions. 11 raconta qu’étant allé de port en port, il avait troqué des marchandises pour de l'or, dont il avait pris la moitié pour lui et distribué l’autre à son équipage. L’amiral ferma les yeux sur celle nouvelle témérité; et, continuant de ranger la côte, il rencontra plusieurs autres caps, auxquels il donna des noms que Herrcra nous a conservés, sans expliquer leur situation. Le 12 , il fit trente lieues, avec beaucoup d’étonnement de trouver l’île si grande. Là, se trouvant vis-à-vis d’une grande baie, formée par une presqu’île que les insulaires nommaient Samana et qui porte encore aujourd’hui le même nom, il entreprit de la faire visiter.
Le 15, on aperçut la terre à l’est-nord-est, mais sans aucun signe qui pût aider à la reconnaître. Les uns la prenaient pour l’île de Madère, et d'autres pour la roche de Cintra, qui est proche de Lisbonne. Colomb, seul , jugea par des observations que c’était une des Açores, qu’on reconnut bientôt en effet pour Sainte- Marie.
Il aborda le 18 au nord de cette île. Don Juan de Castaneda, qui y commandait pour le Portugal, l’envoya complimenter aussitôt et lui fit porter quelques rafraîchissements.
Il remit à la voile pour l’Espagne le 13 , avec un vent si favorable que, le vendredi 15, il entra vers midi dans le port de Palos. On remarqua qu’il en était parti le même jour de la semaine, le 3 août. Ainsi, dans l’espace d’environ sept mois et demi , il avait achevé une entreprise qu'il avait peut-être regardée lui-même comme l’ouvrage de plusieurs années.
Cet heureux retour fut célébré par des transports de joie, et, dans la première surprise d'un événement si merveilleux, on avait peine à ne pas le prendre pour un prestige. Sans attendre les ordres de la cour, les boutiques furent fermées à Palos, toutes les cloches sonnèrent, elTamiral, en sortant de la caravelle, reçut des honneurs qu’on n’avait jamais rendus qu’aux têtes couronnées. Sa modestie ne l’abandonna point dans cette espèce de triomphe.
Colomb ne différa point à partir pour Séville, avec toutes les richesses qu’il avait apportées du Nouveau- Monde , et sept Américains qu’il avait embarqués. Il lui en était mort un sur mer, et deux restèrent malades à Palos. L’impatience de le voir étant aussi vive à la cour que celle qu’il avait lui-même de se présenter à Leurs Majestés catholiques , il en reçut une lettre à Séville , avec cette inscription : « A don Christophe Colomb, notre amiral sur l’Océan, vice-roi et gouverneur des îles qui ont été découvertes dans les Indes occidentales. »
La renommée ayant déjà publié son retour et sa marche lorsqu’il sortit de Séville, son voyage jusqu’à Barcelone fut un véritable triomphe. Les chemins et les campagnes retentirent d’acclamations. On s’empressait dans tous les lieux habités d’aller au-devant de lui, pour contempler cet homme extraordinaire qui s'était ouvert, par des routes inconnues avant lui, l’entrée d’un nouveau monde. Les Américains dont il était accompagné , les perroquets rouges et verts et quantité d’autres nouveautés , qu’il ne manquait pas d’étaler aux yeux des spectateurs, attiraient la curiosité du vulgaire; mais l’admiration des hommes éclairés ne s’adressait qu’à lui. Il arriva seul vers le milieu d’avril à Barcelone. On lui fit une réception digne du service qu’il avait rendu à l’Espagne. Tous les courtisans, suivis d’un peuple innombrable , allèrent fort loin au-devant de lui; et , lorsqu’il eut reçu les premiers compliments de la part du roi et de la reine , il marcha jusqu’au palais , précédé de ses Américains. Les acclamations redoublaient à chaque instant, et jamais homme n’eut peut-être un jour plus glorieux et plus flatteur, surtout s’il rapprochait, comme il est
naturel de le penser, sa situation présente de celle où il s’était vu quelques mois auparavant. 11 fut conduit avec cette pompe au travers d’une grande partie delà ville à l’audience des rois catholiques, qui l'attendaient hors du palais sous un dais magnifique , revêtus des habits royaux, le prince d’Espagne à leur côté, au milieu de la plus brillante cour qu’ils eussent rassemblée depuis longtemps.
Aussitôt qu’il aperçut Leurs Majestés , il courut se prosterner à leurs pieds pour leur baiser la main ; mais Ferdinand le fit relever et lui ordonna de s’asseoir sur une chaise qui lui avait été préparée; après quoi, il reçut ordre de raconter à haute voix ce qui lui était arrivé de plus remarquable. 11 parla d’un air si noble que son récit parut charmer toute l'assemblée. Tout le monde se mit ensuite à genoux, à l’exemple du roi et de la reine, qui rendirent grâces au ciel les larmes aux yeux ; et les hymnes de joie furent chantées pas la musique de la chapelle : hymnes de funeste augure, qui servaient de prélude aux gémissements fifnèbres dont bientôt allait retentir ce nouvel et malheureux hémisphère , qui ne fut connu de l’autre que pour se voir peu de temps après couvert de deuil et souillé de carnage.
Depuis ce grand jour, le roi ne parut point dans la ville sans avoir à sa droite le prince son fils et Colomb à sa gauche. Tous les grands , à l’exemple du souverain, s’accordèrent à combler d’honneurs l’amiral vice-roi des Indes. Le cardinal d’Espagne, Pierre Gonzalès de Mendoze, aussi distingué par son mérite que par son rang et sa naissance, fut le premier qui le traita dans un festin, où non-seulement il lui fit prendre la première place , mais il le fit servir à plats couverts, avec ordre de ne lui rien présenter dont on n’eût fait l’essai ; ce que tous les seigneurs observèrent en le traitant à leur tour. Barthélemi et Diego Colomb, ses deux frères, eurent part aux libéralités du roi, quoique tous deux absents de ses Etats. Le titre de don leur fut accordé, avec de magnifiques armoiries pour toute la famille.
C’est alors que le pape Alexandre VI , qui a laissé une mémoire si odieuse , donna cette fameuse Bulle de Démarcation , sollicitée par Ferdinand et Isabelle : bulle qui leur accordait l’investiture de tout ce qu’ils pourraient découvrir et acquérir à l’occident des îles Açores , et qui laissait au roi de Portugal toutes les découvertes et conquêtes faites à l’orient des mêmes îles ; comme si le père commun de tous les hommes , le Dieu qui les a placés sur ce globe , ouvrage de ses mains, avait pu permettre à un pontife d’Italie de leur ôter la propriété du sol où ce Dieu les avait fait naître, et de la transporter à d’heureux usurpateurs , à qui un homme de génie avait appris qu’il y avait un monde au-delà de l’Océan.
Colomb obtint un brevet particulier, qui lui donnait le commandement de la flotte jusqu'à l’ile Espagnole (I), d’où elle devait revenir sous les ordres d’Antoine de Torrez, et de nouvelles patentes qui confirmaient celles dont il avait déjà fait un si glorieux usage.
Leurs Majestés, tournant leurs soins à la publication de l’Evangile, firent choix de douze prêtres séculiers et religieux , et leur donnèrent pour supérieur un bénédictin catalan d’un mérite distingué , avec un bref du pape qui contenait des pouvoirs fort étendus, et l’ordre particulier de veiller sur la conduite qu’on devait tenir à l’égard des Américains, et d’empêcher qu’ils ne fussent maltraités. Jamais ordre ne fut plus mal exécuté.
L’amiral, en prenant congé de Leurs Majestés , obtint la permission de laisser ses deux fils à la cour, en ualité de pages, pour y recevoir une éducation digne e leur père et convenable à leurs espérances. Il se rendit à Séville, où il trouva la flotte qu’il devait commander presque en état de mettre à la voile. L’ardeur
(1) Saint-Domingue ou Haïti. A. M.
CHllISTOPHK COLOMB.
des commissaires avait répondu h l'impatience de la cour. Dix-sepl vaisseaux dont cet armement était composé se trouvaient déjà bien pourvus d’artillerie et de munitions, non-seulement pour le voyage, mais encore pour les colonies qu’on se proposait d’établir. On y avait embarqué un grand nombre de chevaux, des ferrements de toute espèce, des instruments pour travailler aux mines et pour purifier l’or, des marchandises pour le commerce et pour les présents, du froment, du riz, des graines de toutes sortes de légumes, enfin tout ce qui peut servir aux progrès d’un nouvel établissement. Quinze cents volontaires, entre lesquels on comptait beaucoup de jeune noblesse, attendaient l'amiral avec une égale passion pour l’or et pour la gloire.
Enfin, le 25 de septembre 1493, la flotte espagnole sortit de la baie de Cadix, et le 2 d’octobre elle eut la vue de la grande Canarie. Trois jours après, elle entra paisiblement dans le port de Gomère pour y faire de nouveHcs provisions, surtout de veaux, de chèvres, de brebis, de porcs et de poules, dont sortirent, remarque Hcrrera, tous ceux dont l’Amérique est aujourd'hui peuplée. L’amiral donna au commandant de chaque vaisseau un écrit soigneusement cacheté, qui contenait «les instructions sur la route qu’on devait tenir si l’on était séparé par la tempête ou par d’autres accidents, avec défense de l’ouvrir sans une pressante nécessité. Il souhaitait que celte rue ne fût connue de personne, dans la crainte que les Portugais n’en fussent informés.
On remit à la voile le 7 d'octobre, et l'amiral fit prendre un peu plus au sud que l’année précédente. C’est dans ce second voyage qu’il découvrit la Dominique, Marie-Galande, la Guadeloupe, Antigoa, les îles de Saint-Christophe et de Saint-Jean-Baplisle.
Le 27, après midi, on jeta l’ancre à l’entrée du Puerlo-Réal. Quelques Américains s’approchèrent dans un canot, en criant almiranté. On les pressa de monter à bord. Ils demandèrent à voir auparavant l’amiral, et, lorsqu’il se fut montré, ils abordèrent sans crainte. Après l'avoir salué de la part de Guacanagari, ils lui firent un présent assez riche en or. Il leur demanda pourquoi il ne voyait aucun de ses gens? Ils répondirent que les uns étaient morts de maladie, et que les autres étaient entrés dans le pays avec des femmes. Malgré les cruels soupçons qu’il devait concevoir de ce discours, il prit le parti de la dissimulation, et les Américains furent renvoyés avec des présents.
Le lendemain, en s’avançant dans le port, le premier spectacle qui frappa ses yeux fut la ruine entière de la forteresse qui paraissait avoir été détruite par le feu. Il en fit visiter les débris. Non-seulement il ne s’y trouvait aucun Espagnol, mais la terreur semblait répandue parmi les Américains, et l’on n’en découvrit pas un seul aux environs. L’amiral fit nettoyer un puits dans lequel il avait recommandé aux officiers de la garnison de jeter leur or et ce qu’ils avaient de plus précieux, s’ils étaient pressés de quelques dangers : on n'y trouva rien. Il s'approcha des habitations les plus voisines; elles étaient désertes. Enfin la vue d’un endroit où la terre avait été fraîchement remuée lui fit naître l’idée d'y fouiller : on y trouva sept ou huit corps, qui paraissaient enterrés depuis un mois, et que leurs habits seuls, dont ils étaient encore revêtus, firent reconnaître pour des Espagnols.
Pendant qu’on poussait les recherches, et qu’on délibérait sur ces étranges conjectures, un prince de l’ile, frère de Guacanagari, parut avec une suite assez nombreuse, et fit demander audience à l’amiral. Les historiens remarquent qu’il avait déjà fait quelques progrès dans la langue castillane. 11 raconta qu’après le départ de l’amiral, la discorde avait bientôt commencé à régner dans la colonie; que les ordres du commandant n’étaient plus respectes, chacun était sorti du fort, et s'était livré aux plus odieux emportements; que les insulaires avaient vu ravir leurs femmes, enlever leur or, et commettre à leurs yeux toutes sortes de brigan dages et de dissolutions ; que le roi, son frère, n’avait
nas laissé de contenir scs sujets dans la soumission, en leur promettant que le retour de l’amiral mettrait fin à cet affreux désordre : mais que Gutlierez et d’Escobédo, après avoir tué un habitant du pays, étaient passés, avec neuf de leurs compagnons et les femmes qu’ils avaient enlevées, dans les Etats d’un cacique, nommé Caoncibo, qui les avait massacrés jusqu’au dernier; que ce prince, dont les mines de Liban dépendaient, alarmé apparemment pour ses richesses, avait pris la résolution d’exterminer tous les étrangers; qu’il était venu assiéger la forteresse avec une puissante armée, et que n'ayant pu l’emporter d’assaut, quoique la garnison fût réduite à dix nommes qui étaient demeurés fidèles à Diégo d’Arana, il y avait mis le ftu pendant la nuit avec tant de fureur, et dans un si grand nombre d’endroits, qu’il avait été impossible de l’éteindre; que les assiégés avaient tenté de se sauver par la mer, mais qu’ils s’étaient noyés tous, avec leur commandant, en voulant passer à la nage de l'autre côté du port; qu’à la première nouvelle du siège, le roi Guacanagari s’était hâté de rassembler des troupes pour la défense de ses amis et de ses alliés; qu'il était arrivé trop tard pour les secourir, mais qu'il avait entrepris de les venger; qu'il avait livré bataille au cacique et qu’il l avait défait, avec le malheur néanmoins d'avoir reçu, dans le combat, quelques blessures qui lui avaient dérobé les fruits de sa victoire, et dont il n’était pas encore guéri; que le reste des Castillans était dispersé dans l’ile, et que jusqu’alors il avait eu le chagrin de ne pouvoir découvrir leurs traces ; enfin, qu’à de si justes douleurs, il joignait celle d'être encore trop faible pour aller témoigner lui-même à l'amiral combien il était sensible à l’infortune de ses gens; mais qu’il lui demandait une visite, dans laquelle il promettait de serrer leur alliance et leur amitié par de nouveaux nœuds.
Il paraît que ce discours ne persuada point entièrement Colomb. Tout le portait à la défiance; et dans ses recherches mêmes, il avait trouvé des circonstances qui lui faisaient soupçonner son allié coupable de tout le mal qu’il rejetait sur Caonabo. Cependant, loin d’écouter l’avis de ceux qui l'excitaient à la violence, il leur représenta qu’on ne pouvait s’établir dans l’île sans le consentement de ses principaux princes ; qu’autrement il fallait s’attendre à des guerres sanglantes, dont le succès n’était pas assez certain pour lui faire choisir une voie si dangereuse; que si Guacanagari était un traître, il paraissait du moins disposé à garder les apparences de la bonne foi; qu’il n’était question que de se conduire avec assez de prudence pour n’êlre pas surpris; que, lorsqu’une foison serait bien fortifié, il serait temps de punir les coupables, et que l'avenir apprendrait infailliblement à les distinguer. Celte sage politique emporia tous les suffrages. L amiral ne fit pas difficulté de se rendre à la cour du roi, qui lui fit, d’un air triste, le récit du malheur des Castillans, et qui lui montra ses blessures. La confiance et l’amitié reprirent une nouvelle force. Guacanagari lit présent à l’amiral de 800 petites coquilles, fort estimées dans le pays sous le nom de cibas, de cent plaques d’or, d’une couronne du même métal, et de trois petites calebasses remplies de grains d’or, dont le poids montait ensemble à deux cents livres. De son côté, l’amiral lui donna quantité de petits vases de verre, des couteaux, des ciseaux, des épingles, et de petits miroirs, qui furent reçus comme des richesses inestimables. Il y joignit une image de la Vierge, qu’il lui pendit au cou. La vue des chevaux d’Espagne, auxquels on fit faire le manège en présence du cacique, lui causa beaucoup d’admiration.
Après ce nouveau traité, l’amiral ne pensa qu'à donner une forme solide à son établissement. Son inclination le portait à rebâtir le fort sur ses premiers fondements; mais, jugeant du pays par la connaissance qu’il en avait prise en rangeant la côte, il craignait que les eaux dormantes n’en rendissent l’air fort malsain. 11 avait remarqué aussi qu’on y manquait de pierres pour les édifices, et d’ailleurs il voulait s’approcher des
HISTOIRE DES VOYAGES
mines de Cibao. La résolution à laquelle il s’arrêta fut de s’avancer plus à l’est; et, le 7 décembre, il partit de Puerto-Réal, avec toute sa llotte, pour aller former une nouvelle colonie à Puerto-di-Plata, où le pays lui avait paru plus agréable et le terroir plus fertile. Dans une route si courte, il fut surpris par une tempête affreuse. Tous les vaisseaux n’auraient pu se garantir d’être jetés à la côte, si quelques instanis de lumière ne leur eussent fait apercevoir, deux lieues au-dessous de Monle-Ghrlsto, une rivière qui leur offrit une retraite.
Quoiqu'elle n’eût pas plus de cent pas de large, elle formait un port assez commode, mais un peu découvert au nord-est. L’amiral descendît près d’un village qui bordait le rivage, et remontant la rivière d’où l’on découvrit une plaine fort agréable, il remarqua qu’on pouvait détourner les eaux, et leur faire traverser le village pour les employer à des moulins, et les rendre utiles à tous les besoins d’une colonie. Les terres lui parurent fertiles. 11 y trouva des pierres pour bâtir et pour faire de la chaux. Tant de commodités le déter-r minèrent à ne pas chercher d’autre lieu pour y jeter les fondements d’une ville. 11 fit bâtir d’abord une église et un magasin; ensuite il dressa le plan des quartiers et des rues. Les édifices publics furent bâtis de pierres; mais tous les autres ne l’ayant été que de bois, de paille et de feuilles de palmiers, on vit bientôt tout le monde à couvert. Cette nouvelle ville, la première apparemment qu’on eût jamais vue dans le Nouveau-Monde, reçut le nom d’ Isabelle, à l’honneur de la reine de Castille, que l’amiral regardait comme la source de sa fortune et de sa gloire.
Mais, soit que les provisions n’eussent pas été ménagées ou qu’elles se fussent corrompues, on ne fut pas longtemps sans tomber dans la disette de vivres. D’ailleurs, la continuité d’un travail dont personne n'était dispensé, les fatigues du voyage, la différence du climat et l’extrême chaleur, causèrent de fâcheuses maladies. L’amiral, qui ne s’épargnait pas plus que le moindre Castillan, fut un des premiers qui s’en ressentit. De son lit même, où la force du mal le retint pendant plusieurs jours, il ne cessa point de donner des ordres et d’en presser l’exécution. 11 avait observé que l’idée des trésors, dont tous ses gens avaient l'imagination remplie, servait à les soutenir contre la faim et la misère. Non-seulement il profitait de cette disposition pour les animer continuellement par les plus hautes espérances; mais, craignant qu’à la fin ils ne fussent plus découragés par le retardement que par les obstacles, il résolut de ne pas différer plus longtemps la découverte des mines, et dans l’impuissance où il était d’y marcher lui-même, il chargea de cette entreprise Alphonse d’Ojéda, vanté pour son courage, sa force et son adresse.
Ojéda partit à la tête 'd’un détachement de quinze hommes bien armés. 11 s'avança au midi, l’espace de huit ou dix lieues, par un pays désert qui se terminait au pied d’une montagne, où, trouvant une gorge fort étroite, il ne fit pas difficulté de s’y engager. Elle le conduisit dans une grande et belle plaine qu’il fut surpris de voir entourée d habitations, et coupée d’un grand nombre de ruisseaux, dont la plupart se rendent dans la rivière Yaqui. 11 ne lui restait pas plus de douze lieues jusqu’à Cibao; mais l’agréable accueil qu’on lui faisait dans chaque bourgade, et la quantité de ruisseaux qu’il avait à traverser retardèrent sa marche de cinq jours. Dans une roule si lente, chaque pas lui faisait découvrir des apparences de richesses. Los Américains qui lui servaient de guides ramassaient à ses yeux des pailles et des grains d’or dans le sable. 11 estima par cet heureux essai quelle devait être l’abondance de ce métal dans les montagnes ; et jugeant, avec prudence, qu’il n’avait rien de plus pressant que de porter à la colonie de si flatteuses nouvelles, il reprit le chemin d'Isabelle avec une assez grosse quantité d’or qu’il avait recueillie. Son récit et les preuves qu'il en fit briller aux yeux des Castillans ranimèrent ceux que la
faim et les maladies commençaient à jeter dans un mortel désespoir.
Celte conjoncture parut heureuse pour renvoyer la flotte en Espagne Colomb remit à Terrez, qui devait la commander, l’or d’Ojédâ avec tous les présents qu’il avait reçus de Guacanagari; et des dix-sept vaisseaux qu'il avait amenés, il en retint deux de moyenne grandeur et trois caravelles. Le reste avait déjà- mis à la voile lorsqu’il fut informé qu’une troupe de mécontents, ayant choisi Bernard de Pisc pour leur chef, avaient formé le dessein d’enlever quelques-uns des cinq bâtiments qu’il s’était réservés et de retourner en Espagne. La rigueur lui parut nécessaire pour arrêter cette conspiration dans sa naissance. Bernard de Pise fut saisi et renvoyé en Espagne dans un des cinq navires, avec les informations et les preuves de son crime; mais ses principaux complices reçurent leur châtiment aux yeux de la colonie. Un historien remarque qu’il ne fut pas aussi sévère que semblait le demander une première sédition dont il était important de faire un exemple signalé. Cependant les ennemis de l’amiral commencèrent à lui reprocher de la cruauté; et celte fausse opinion qu’on prit de son caractère, sur un acte de justice où toutes les formalités avaient été gardées, produisit dans un autre temps des effets funestes pour lui et pour toute sa famille.
Après avoir rétabli le calme dans la colonie , il prit la résolution de visiter lui-même les mines de Cibao, et d’y faire transporter des matériaux pour la construction d’un fort. 11 se fit accompagner de ses meilleurs soldats et d’un grand nombre de volontaires tous à cheval ; et laissant Diégo , son frère, pour commander dans Isabelle, il se mit en marche le 12 mars, enseignes déployées, au son des tambours et des trompettes. Le premier jour, il ne fit que trois lieues, jusqu’au pied d’une montagne fort escarpée, d’où il envoya, sous la conduite de quelques hidalgos, des pionniers à la même gorge par laquelle Ojéda s'était ouvert un passage; et montant au sommet de la montagne, il découvrit avec admiration celte belle et vaste plaine de vingt lieues de longueur, nommée Vega-Real, c’est-à-dire campagne royale. Il la traversa dans sa largeur, qui n’est que de cinq lieues en cet endroit ; et tous les Américains d'un grand nombre d’habitations dont elle est remplie lui firent un bon accueil.
On passa tranquillement la nuit sur la rive del'Ynqui. Les Américains que l’amiral avait amenés d’Isabelle entraient dans les maisons qui se trouvaient sur la route, et prenaient librement ce qui tombait sous leurs mains, comme si tous les biens eussent été communs, sans que les habitants donnassent la moindre marque de surprise ou de mécontentement. Ils en usaient de même dans les logements des Espagnols, et l’on n’eut pas peu de peine à leur faire perdre une habitude qui prouvait leur simplicité et leur innocence, et les premières idées de propriété leur furent données par ceux qui leur apportaient les exemples du brigandage.
Une haute montagne sépare le pays qu’on avait traversé de la province de Cibao. Il fallut employer les pionniers pour s’ouvrir l’accès de celte montagne. L’amiral, ayant eu la curiosité de monter au sommet, découvrit de là Hic presque entière.
Le nom de Cibao , que les insulaires donnent à cette province, vient de la nature du terroir qui n’est composé que de montagnes pierreuses et de rocs ou de cailloux, qui s'appellent ciba dans leur langue. Quoique l’entrée du pays soit affreuse, on s’aperçoit bientôt que l’air y est doux et fort sain. 11 y coule de toutes parts des rivières et des ruisseaux. L’ombrage y est rare sur les montagnes; mais les lieux bas et le bord des eaux sont couverts de. pins d’une .extrême hauteur qui, sans être fort près les' un» des autres, paraissent former dans l'éloignement de grandes et belles forêts.
La vue d’un pays si riche les fit penser sérieusement à s'en assurer. A dix-huit lieues d'Isabelle, ils avaient déjà trouvé quantité de mines d’or, une mine
CHRISTOPHE COLOMB
de cuivre et deux carrières d’ambre et d'azur. Il était si difficile de revenir souvent à cheval, ou de conduire des voilures dans un pays rempli de pierres et de montagnes, que cet obstacle seul aurait suffi pour les obliger d’y former un établissement; mais l'amiral ne sentit pas moins l’importance de bâtir un fort pour mettre les habitants sous le joug. Il en traça lui-môme le plan sur une montagne, dont la rivière de Aanique faisait une presqu’île. Quoiqu’il n’y eût pas beaucoup d’or dans celte rivière, lu canton qu’elle arrose était rempli de mines. l a forteresse fut bâtie de pierres et de bois, et ceinte d'un bon fossé dans l'endroit où la rivière laissait un passage par terre. On lui donna le nom de Saint-Thomas, pour railler les incrédules qui n'avaient pas voulu croire ce qu’on publiait des mines de Cibao sans les avoir vues de leurs propres yeux. Il se trouva, dit-on, dans les fondements des nids de paille qui parurent assez anciens , et qui contenaient des œufs pétrifiés aussi ronds et aussi gros que des oranges.
L'amiral confia le gouvernement de cette importante place au commandeur don Pedro de Margarita, et lui laissa cinquante-six hommes, qui étaient un mélange de soldats et d’ouvriers. Ensuite, craignant pour Isabelle dans une si longue absence, il se hâta d’y retourner par la même route. Une grande pluie, qui n'avait pas cessé depuis quelquesjours, lui fit trouver tant de difficultés au passage des rivières qu’il fut obligé de camper plusieurs fois entre les habitations des Américains. C’était autant d’occasions de se les attacher par ses caresses et ses bienfaits. En approchant de sa colonie, il fut surpris du progrès de tout ce qu'il avait fait semer deux mois auparavant. Il y trouva d’excellents melons. Les concombres étaient venus en vingt jours. Le blé, qui n’avait été mis en terre qu’à la fin de janvier, était en épis. Tout germait en trois jours, et la plupart des fruits étaient mûrs dans l’espace de trois semaines. Celte extrême fertilité du terroir venait de l’admirable température de l’air et des eaux qui pénétraient aussitôt les germes, et qui fournissaient une nourriture continuelle aux racines.
Cependant ces secours ne suffisant point à la subsistance de la colonie, on y était menacé de toutes les extrémités du besoin. Les provisions qu’on y avait apportées touchaient à leur fin. La chaleur et l’humidité, qui servaient si promptement à la végétation des plantes, corrompaient les vivres de l’Europe, que d’ailleurs on n’avait pas assez ménagés dans la navigation. La farine commençant à manquer, il fallut dresser des moulins pour moudre le blé. Ce travail demandait de la vigueur. Les soldats et les ouvriers qu’on avait occupés sans relâche à bâtir la ville étaient faibles ou malades. L’amiral se vit obligé d’employer les bras de la noblesse , humiliation insupportable pour des volontaires qui ne s’étaient embarqués que par des motifs de fortune et d’honneur. Les mécontentements éclatèrent, et la violence qui parut nécessaire pour les apaiser ne servit qu’à les aigrir. Boyl , chef des missionnaires, fut un des plus emportés." Il traita l’amiral de cruel. La principale cause de sa haine, qui ne fit qu’augmenter de jour en jour, paraît avoir été le chagrin de n’être pas excepté dans le retranchement des vivres; mais la sévérité nécessaire de Colomb à punir les plus légères fautes lui servait de prétexte spécieux; et, après lui en avoir fait des reproches , il était allé plusieurs fois jusqu’à mettre l’église en interdit. Ainsi, ces hommes envoyés pour établir la religion et la paix n’étaient que des instruments de scandale et de discorde.
Dans ces circonstances, on reçut avis du fort de Saint-Thomas que les Américains abandonnaient les habitations voisines, et que le redoutable Caonabo se disposait à chasser les Castillans de ses Etats. Mais la nouvelle qu’on reçut en même temps, qu’un seul cavalier du fort/jj^gp^Thomas avait mis plus de quatre cents nature ^"èn fuite, par la vue et les mouvements de son cheval, fit juger que les révoltes d’une nation
si simple et si timide ne seraient jamais fort dangereuses.
Il lui tardait de pouvoir exécuter les ordres de Leurs Majestés catholiques, qui lui avaient recommandé particulièrement d étendre leur domaine et leur gloire par de nouvelles découvertes. Celte entreprise demandant une longue absence, il commença par établir dans la colonie un conseil ou un tribunal, composé de Boyl, de Pedro Fernandez Corroel, d’Alphonse Sanchez de Gnrvajal et de Jean de Luxan, auxquels il donna pour président don Diègue son frère, qui n’avait pas cessé de commander dans la ville. Ensuite, ayant donné ses ordres et ses instructions, il partit le 24 d’avril, avec un navire et deux caravelles. Il découvrit, d’abord la Jamaïque iJamaica) ; c’est le nom que les Américains lui donnaient. La résistance qu’on lui opposa ne lui permit pas d’y aborder.il suivit la côte à l’ouest. Mais ayant à combattre le vent, il prit le parti de retourner à Cuba dans la résolution d’approfondir si c’était une île ou la terre ferme.
Il arriva sous le cap de Cuba, qu’il nomma de la Cruz. Ensuite, continuant de ranger la côte, il rencontra quantité de petites îles, les unes couvertes de sable, d’autres remplies d’arbres, mais plus hautes et plus vertesàproportion qu’elles étaient moinséloignées de Cuba, et la plupart à deux, trois ou quatre lieues de distance entre elles. Leur nombre paraissant croître, le troisième jour l’amiral perdit l’espérance de les compter, et leur donna le nom général de Jardin de la lieinc. Elles sont séparées par des canaux où les navires peuvent passer. On y vit diverses sortes d’oiseaux, les uns rouges et de la forme des grues, qui ne se trouvent que dans ces îles, où ils vivent d’eau salée, ou plutôt de ce qu’ils y trouvent de propre à se nourrir. On y prit des rêves, espèce de poisson de la grosseur des harengs. L’expérience, ou le témoignage des Américains, y fit reconnaître une propriété singulière. Avec une corde déliée, d'environ cent brasses de long, qu’on leur attache à la queue, et dont on relient le bout, ils nagent entre deux eaux, vers les tortues qui ne sont pas audelà de celte distance; et, lorsqu’ils en trouvent une, ils s’attachent si fortà la partie inférieurede son écaille, qu’en retirant la corde on attire quelquefois une tortue qui pèse plus de cent livres.
L’amiral, apprenant des pêcheurs du pays qu’il trouverait plus loin beaucoup d’autres îles, continua sa route à l’ouest, sans être arrêté par le danger continuel d’ehouer sur les sables ou de se briser contre les côtes. Une île plus grande que les autres reçut le nom de Sainte-Marthe. On y trouva quantité de poissons, des chiens muets, de grandes troupes de grues rouges, des perroquets et d’autres oiseaux ; mais la crainte fit fuir les habitants du seul village qu’on y découvrit. L’eau commençait à manquer sur les trois bords castillans. On avait des ressources présentes dans l’île de Cuba, on s’en rapprocha, et Ton prit la roule de l’est, avec des vents fort variables et par des- canaux remplis de sable. L’amiral y échoua fort dangereusement, et ne fut redevable de la conservation de son vaisseau qu’à sa propre habileté. Il continua d’avancer sans dessein et sans ordre, en suivant les bancs et les canaux dans une mer fort blanche, exposée chaque jour à la violence des marées 'et des courants. Enfin les trois vaisseaux se retrouvèrent près de Cuba, sur la même côte d’où ils avaient pris leur route.
Le 7 juin, pendant que l’amiral faisait célébrer les saints mystères sur le rivage, on y vit arriver un vieux cacique, qui s’approcha de l’amiral pour lui présenter modestement quelques fruits défi!»; ensuite s’étant assisàterre, les genoux pliésjusqu’au menton, il lui tint ce discours, que Colomb se fit expliquer aussitôt par ses interprètes : «Tues venu dans ces terres quetu n’avais jamais vues, avec des forces qui répandent l’effroi parmi nous. Apprends néanmoins que nous reconnaissons dans l’autre vie deux lieux où doivent aller les âmes: l’un redoutable et rempli de ténèbres, qui est le partage des méchants ; l’autre bon et délectable, ou
HISTOIRE DES VOYAGES
L’amiral leur donna le nom général de Jardin de la Reine.
reposent ceux qui aiment la paix et le bonheur des hommes. Si tu crois mourir, si lu crois que le bien où le mal que tu auras fait le sera rendu, j’espère que tu ne feras point de mal à ceux qui ne t’en font point. Tout ce que tu as fait jusqu’à présent est sans reproche, parce qu’il me semble que tes desseins ne tendent qu’à rendre grâces à Dieu. »
L’amiral lui répondit : « Qu’il se rejouissait beaucoup de voir l’immortalité de l’âme au nombre de ses connaissances ; qu’il lui apprenait, et à tous les habitants de sa terre, que les rois de Castille, leurs seigneurs, l’avaient envoyé pour savoir s’il y avait dans leur pays des hommes qui fissent du mal aux autres, comme on le disait des Caraïbes ; qu'il avait ordre de les corriger de cct usage inhumain , et de faire régner la paix entre tous les habitants des îles. » Le cacique, à qui on expliqua cette réponse, versa quelques larmes après l’avoir entendue. 11 demanda plusieurs fois si c’était du ciel que ces hommes étaient descendus. Les Américains eurent bientôt lieu de demander si ces hommes étaient sortis de l’enfer.
De retour dans sa colonie, l’amiral trouva que le besoin s’y faisait sentir de plus en plus. Une autre source de désordre fut la licence des gens de guerre que l’amiral avait laissés sous la conduite d’un hidalgo nommé Margarita. Cet officier avait reçu ordre de visiter toutes les provinces de l’île, en faisant observer une exacte
discipline : c’était trop exiger d’un corps de troupes qui manquait du nécessaire. Aussi les soldats castillans, qui trouvèrent les habitants peu disposés à leur fournir des vivres, employèrent-ils la violence pour s’en procurer. Alors toutes les puissances de file se réunirent contre eux, à la réserve de Guacanagari, dont les Etals portaient le nom de Marien. Don Dicguc, gouverneur d’Isabelle, fit faire à Margarita des remontrances de la part du conseil. Elles ne servirent qu'à l’irriter. La fierté de sa naissance lui faisant souffrir impatiemment l’autorité des Colomb, il se relira dans le fort de Saint-Thomas, d’où ses gens eurent la liberté d'employer toutes sortes de voies pour remédier à la faim qui les pressait. Il y était exposé lui-même ; et les historiens lui font honneur d’une action fort noble, qui mériterait plus d’éloges s’il y avait su joindre un peu de modération dans sa conduite. Un jour que les habitants lui avaient apporléjaieux tourterelles, il les reçut et les paya libéralemenf.1®lesétaientvi van les entre ses mnins. Il pria ses officiers de monter avec lui dans la partie la plus élevée du fort, et, donnant la liberté aux deux oiseaux, il dit à ceux qui l’avaient suivi qu’il ne pouvait se résoudre à faire un bon repas, tandis qu’il les voyait mourir de faim. ^
Ce n’était pâs le seul mal qui I^jgjuipnlait. Depuis quelque temps il soutirait de vives doïITû Jrs qui troublaient jusqu'à son sommeil. On a cru Qu elles ve-
CHRISTOPHE COLOMB
Ces malheureux insulaires n’avaient que leurs bras pour défense.
naient d’un commerce trop libre avec les femmes de l'île. Mais les attribuant au climat, ou à la mauvaise ! qualité des subsistances, il prit enfin la résolution de retourner en Espagne. Ce dessein le conduisit à Isabelle, où son mécontentement et le mépris qu’il avait pour la nouvelle noblesse du gouverneur lui firent éviter de le voir. Il ne garda plus de ménagement dans ses discours, et celte conduite lui fil un grand nombre de partisans, entre lesquels Boyl affecta de se distinguer. Ce missionnaire publia qu’il allait détromper les rois catholiques des fausses idées qu’on leur faisait concevoir de l’amiral et de ses entreprises, et joignant l’effet aux menaces, il partit avec Margarita sur des navires qui venaient d’apporter don Barlhélemi, frère de Colomb. En arrivant à la cour d’Espagne leur haine se déchaîna contre les Colomb. Ils publièrent qu’à la vérité l’île Espagnole avait un peu d’or, mais qu’on en verrait bientôt la fin, et qu’,u*n avantage si léger ne valait pas tant de dépenses ni-le sacrifice d’un si grand nombre d'honnêtes gens. Sans doute les motifs qui les • faisaient parler n’étaient pas très purs ; mais il serait difficile de nier qu'il n’y eût beaucoup de vérité dans ce qu’ils disaient.
L’amiral résolut de porter la guerre aux briques ennemis de sa colonie ; mais avant son départ il revêtit son frère d’un titre qu’il crut capable de le faire respecter : ce fut celui d 'adelantade ou lieutenant
général dans toutes les Indes occidentales. La cour d’Espagne trouva d’abord assez mauvais qu’un emploi de cette importance eût été donné sans sa participation ; mais elle ne laissa point de le confirmer. Au fond don Barthélemi en était digne. Il entendait parfaitement la navigation ; il avait de la prudence et du courage. Tous les historiens conviennent qu'il aurait pu rendre de grands services à l’Espagne, si son humeur un peu violente n’eût excité des jalousies et des haines qui firent manquer plusieurs fois ses plus sages mesures.
Cependant quelques jours de réflexion firent juger à l’amiral que le petit nombre de troupes avec lequel il se proposait de tenir la campagne pourrait être accablé par les Américains réunis. 11 crut devoir tenter la surprise et la ruse avant que de faire éclater ses desseins. Caonabolui paraissant le plus redoutable des caciques, il tourna tous ses soins à le faire enlever au milieu de ses Etats. Il savait que ce prince , qui prenait le titre de Maguana, faisait beaucoup plus de cas du cuivre et du laiton que de l’or, et qu'il avait souvent marqué une vive passion d’obtenir la cloche d’Isabelle, parce qu’il s’était imaginé quelle parlait. Il se servit de cette connaissance pour le faire donner dans un piège, dont Ojéda, qui commandait le fortdeCibao prit sur lui l’exécution. On fit courir le bruit que Çastiljans souhajtaiept une paix constante, et q
HISTOIRE DES VOYAGES
des sentiments particuliers d’estime pour Caonabo ils pensaient à lui faire des présents considérables.
Ojéda partit du fort avec neuf cavaliers bien montés, sous prétexte de porter les présents de l’amiral. Une suite si peu nombreuse ne pouvant inspirer aucune défiance, il fut reçu fort civilement à Maguana, qui était la résidence ordinaire du cacique. Après quelques explications, il fit voir à Caonabo les présents qu'il avaitàluioffrir:c’étaientdes fers, tels qu’on les met aux piedset aux mains des forçats, mais de laiton si poli qu’ils paraissaient d’argent. 11 lui dit que ces instruments étaient des marques d’honneur dont l’usage était réservé aux rois de Castille, et que dans le dessein où l’amiral était de le traiter avec la plus haute distinction, il ne faisait pas difficulté de lui envoyer ce qui n’avait appartenu jusqu’alors qu’à ses maîtres ; qu’il lui conseillait de se retirer à l’écart pour se parer de ce précieux ornement, et que se présentant ensuite aux yeux de ses sujets il paraîtrait avec autant de majesté que les rois de Castille. Caonabo donna dans le piège, et ne se défiant pas que neuf ou dix hommes eussent la hardiesse de l’insulter au milieu de sa cour, il fit signe à ses gens de se retirer. Ceux d’Ojéda lui mirent les fers, se saisirent brusquement de lui, après l’avoir intimidé par la vue de leurs armes, et le placèrent en croupe derrière leur chef qui. se l’étant fait lier au milieu du corps, reprit au galop le chemin d’Isabelle avec sa proie.
Lajoie de l’amiral fut extrême en se voyant maître du destructeur de son premier établissement et du seul ennemi dont il redoutât l’audace. Il le tint enchaîné dans sa maison; mais loin d’en tirer quelque marque de respect et de soumission, il remarqua qu’il affectait de ne pas le saluer lorsqu’il le voyait paraître, tandis qu’il en usait plus civilement à l’égard d’Ojéda, Colomb voulut savoir de lui-même la raison de cette différence : C’est, lui répondit Caonabo, que tu n’as pas osé me venir prendre dans ma maison, et que ton officier a plus de cœur que toi. Un homme si fier parut dangereux jusque dans ses chaînes On prit le parti de l’envoyer en Espagne et de l’embarquer malgré lui sur un navire qui était prêt à faire voile; mais une tempête qui ensevelit dans les flots ce bâtiment et plusieurs autres fit périr le malheureux cacique avec tous ceux qui l’accompagnaient.
Ôn vit bientôt arriver au port d’Isabelle Antoine de Torrez, qui était renvoyé avec quatre grands vaisseaux bien fournis de vivres et de munitions, et qui remit à l’amiral des lettresdu 16 d’août, par lesquelles le roi etla reine lui témoignaient une extrême satisfaction de ses services; ilsluidemaridaientle récit desesobservations, les noms et les distances des îles, et toutes les espèces d’oiseaux qui n’étaient pas connues en Espagne ; et, pour établir un commerce régulier entre le Nouveau-Monde et l’Ancien, ils réglaient que des deux côtés on ferait partir tous les mois une caravelle qui n’aurait pas d’obstacle à redouter dans sa course, parce que tous les différends étaient terminés avec le Portugal.
L’année touchait à sa fin lorsqu’il apprit que l’enlèvement de Caonabo avait soulevé l’île entière, et que les trois frères de ce prince assemblaient une nombreuse armée dans la Végal-Réal ; il ne s’étonna point de leurs préparatifs. Le roi de Maricn, qu’il fit avertir du dessein où il était de se mettre à la tête de ses troupes, vint le joindre avecun corps de sesplus braves sujets. Les Castillans capables de service ne montaient pas à plus de deux cents hommes d’infanterie et vingt cavaliers ; mais l’amiral y joignit, vingt chiens d’attache, dans l’opinion que leurs morsures et que leurs aboiements contribueraient autant que le sabre et la mousqueterie à répandre l’épouvante dans une multitude d’indiens nus et sans ordre,
Il partit d’Isabelle le 24 de mars avec l’adelantade et Guacanagari. A peine fut-il entré dans la Véga- Réal qu’il découvrit l’armée ennemie, forte de cent Me hommes, et commandée par Manicate, un des de Caonabo- L’adelantade entreprit sur-le-champ
de l’attaquer ; il trouva peu de résistance. Ces malheureux insulaires, dont la plupart n’avaient que leurs bras pour défense, ou qui n’étaient pas accoutumés du moins à des combats fort sanglants, furent étrangement surpris devoir tomber parmi eux des files erftières par le prompt effet des armes à feu, de voir trois ou quatre hommes enfilés à la fois avec les longues épées des Espagnols, d’être foulés aux pieds des chevaux et saisis par de gros mâtins qui, leur sautant à la gorge avec d’horribles hurlements, les étranglaient d’abord ou les renversaient, et mettaient facilement en pièces dos corps nus. dont aucune partie ne résistait à Jeursdenls. Bientôtle champ de bataille demeura couvert de morts ; les autres prirent la fuite ; on les poursuivit et les prisonniers furent en grand nombre. L’amiral employa neuf ou dix mois à faire des courses, qui achevèrent de répandre la terreur dans toutes les parties de l’île. Il rencontra plusieurs fois les trois caciques avec le reste de leurs forces, et chaque rencontre fut une nouvelle victoire ; car c’est de ce nom que les historiens appellent cet exécrable abus de la force destructive contre la faiblesse désarmée.
Après les avoir assujétis, l’amiral leur imposa un tribut, qui consistait, pour les voisins des mines, à payer par tête, de trois en trois mois, une petite mesure d’or et pour tous les autres, à fournir vingt-cinq livres de coton. Guarinoex. roi de la Véga-Réal, offrit de faire labourer la terre, et semer par ses sujets le blé que les Castillans voudraient lui confier, à l’exemple de Guacanagari, qui leur avait déjà rendu cet important service. Sa proposition fut rejetée, sans qu’on puisse comprendre les raisons de ce refus dans un temps où la difficulté de faire venir des vivres d’Espagne avait réduit plusieurs fois la colonie aux dernières extrémités ; mais comme ce prince ne cherchait qu’à se dispenser de fournir de l’or, sous prétexte que ses peuples ignoraient le moyen d’en recueillir, un historien juge, avec assez de vraisemblance, que l’amiral faisant peu de fonds sur la faveur des Espagnols, et se voyant exposé à de grandes révolutions par sa qualité d’étranger, rapportait toutes ses vues à s’enrichir, et préférait l’or à tout autre soin. Il obligea Manicate, principal auteur de la révolte, de lui en fournir chaque mois une mesure qui montait à cent cinquante écus ; en même temps il fit fabriquer des médailles de cuivre ou de laiton, qu’on donnait à ceux qui apportaient le tribut, et qu’ils étaient obligés de porter au cou pour faire foi qu’ils avaient payé, avec ordre de les changer à chaque paiement. Boechio, puissant cacique, dont les Etats étaient les plus éloignés d’Isabelle, fut le seul qui continua de résister aux vainqueurs, animé par Anacaona, sa sœur, veuve de Caonabo, dont il avait embrassé la vengeance.
Tous les autres soutirent bientôt le poids du joug ; mais dans la simplicité qu’ils conservaient encore, ils demandaient sans cesse à leurs nouveaux maîtres s’ils ne retourneraient pas bientôt en Espagne. Cependant lorsqu’ils eurent perdu l’espérance d’en être délivrés par un départ volontaire, ils résolurent de s’en défaire en leur coupant les vivres, c’est-à-dire de renoncer à la culture du maïs eide se retirer dans les montagnes ; ils se tlaltaient que les productions naturelles de la terre y suffiraient pour leur nourriture, pendant que les etrangers périraient de faim ou seraient forcés de quitter l’île. Guacanagari même, qu’on ne cessa de ménager, et qui se vit forcé aux travaux les plus humiliants pour satisfaire l’avarice de ses alliés, ou pour fournir à leur subsistance, suivit l’exemple des fugitifs: cette résolution désespérée produisit en partie l’effet qu’ilsen avaient attendu. Les conquérants de l’il#E?pagnole retombèrent bientôt dans le même excès de misère qui les avait déjà réduits à se nourrir de ce que la nature offre de plus dégoûtant ; mais les Américains n’en tirèrent pas d’autre fruit pour eux-mêmes, que de se voir poursuivis par des ennemis affamés qui ne leur firent aucun quartier, ou qui les foroèrent de se tenir eachés dans des cavernes, sans oser faire un pas
CHRISTOPHE COLOMB
pour chercher leur nourriture. On fissure cpio la faim, les maladies et les armes des Castillans firent périr, en pou de mois, la troisième partie des habitants de l'île ; Guacanngnri ont le môme sort ; ot pour récompense de tant de services qu’il avait rendus il l'Espagne, les historiens ont noirci sa mémoire par les plus odieuses accusations : il n’y avait pas d’autres moyens de justifier les destructeurs.
Cependant Boyl et Margarita étaient arrivés à la cour d’Espagne, et faisaient retentir leurs plaintes contre l'amiral et scs deux frères. Ils traitaient de chimère tout ce qu'on avait publié de la découverte des mines d'or; ils accusaient l’amiral d’imprudence, d’orgueil eide cruauté; ils lui reprochaient décompter pour rien la vie des Castillans, qu’il avait employés aux plus vils travaux, et qu’il avait ensuite abandonnés pendant quatre mois, pour aller découvrir de nouvelles terres ou des trésors qui étaient demeurés apparemment dans ses coffres. Un avait reçu d’ailleurs, au premier retour de Torrez , des lettres particulières de quelques mécontents, qui n’avaient pas fait une peinture avantageuse de la conduite des Colomb. Leurs Majestés prirent le parti d’envoyer h l’île Espagnole un commissaire, chargé de l’ordre vague d’approfondir la vérité, et d’une simple lettre de créance pour le faire respecter. Cette voie pouvait être prudente et sure, si la cour d’Espagne eût fait un meilleur choix.
Mais Jean d \-iguado, honoré de cette commission, était un esprit vain, qui s’enfla d’une faveur à laquelle il ne s’était point attendu. Il arriva au port d Isabelle vers la fin du mois d’octobre, lorsque l'amiral était occupé à apaiser quelques nouveaux mouvements dans la province de Maguana. L'adelantade commandait en l’absence de son frère. Aguado le traita d'abord avec beaucoup de hauteur. Il employa même des menaces ; et sous prétexte d’écouler les plaintes qu'on avait à faire contre le gouvernement, il prit une autorité qui excédait beaucoup ses pouvoirs. Ensuite, étant parti pour chercher l'amiral , il publia dans sa roule qu’il était venu pour faire le procès aux Colomb et pour en délivrer la colonie. Ses gens le représentaient aux Américains comme un nouvel amiral qui devait faire périr l'autre ; et ce bruit fut répandu avec tant d'affectation , qug plusieurs caciques en prirent occasion de s’assembler pour tirer parti de ce changement. Aguado n’alla pas loin sans apprendre que l’amiral, rappelé par un courrier de son frère, était rentré dans Isabelle ; il y retourna aussitôt; et sa suite ayant été grossie par tous les mécontents, il y entra comme en triomphe. Sa commission fut proclamée au son des trompettes. L’amiral aida lui-même à la solennité de cette publication; et.seprésentant au commissaire, il l’assura d'une soumission absolue aux ordres de Leurs Majestés. Aussitôt les informations furent commencées dans les plus rigoureuses formes. Américains et Castillans, la plupart saisirent ardemment l’occasion de perdre des étrangers qu’ils n’aimaient pas et que la cour semblait abandonner. D’ailleurs les plain tes étaient reçues, et la faveur du commissaire se déclarait ouvertement pour les plus graves. Pendant cette humiliante cérémonie, l'amiral se conduisit avec une extrême modération : il déféra tous les honneurs à son adversaire ; il souffrit patiemment l'insolence de ses reproches ; il affecta même de la tristesse et de l’embarras dans son extérieur, jusqu’il négliger ses cheveux et sa barbe, et se revêtit d’un habit de deuil, qu’un historien nomme un habit gris de moine. EnfuÇjloin de relever les fausses démarches d’Aguado, il ne considéra que l'autorité dont il tenait ses pouvoirs quoiqu’ils ne fussent pas clairement expliqués dans les lettres.
Après les informations, lorsque le commissaire se disposait à retourner en Espagne , un furieux ouragan brisa dans le port les navires qui l'avaient apporté. Il n’en restait pas d’autres, au Nouveau-Monde, que deux caravelles que l’amjral avait construites depuis peu. Il
offrit noblement le choix de l’une des deux à son adversaire ; mais il déclara qu’il monterait l'autre, pour aller plaider au tribunal incorruptible la cause de ses maîtres, leur rendre compte de ses nouvelles découvertes, et leur donner les avis qu’ils lui avaient demandés sur la ligno de partage entre les couronnes de Castille et de Portugal. Aguado n'osa combattre une résolution si ferme. L’amiral, continuant de lui laisser de vains honneurs, n’en retint pas moins les droits essentiels de sa dignité. Il confia, pendant son absence, le gouvernement général il ses deux frères. Roland , dont il connaissait l'habileté, fut nommé chef de la justice. Plusieurs forteresses qu’il avait bâties en différents lieux pour contenir les caciques reçurent des commandants de sa main , surtout celle de la Conception , dans la plaine de la Véga, qui devint ensuite une ville considérable. L’avis qu'il reçut dans les mômes circonstances , qu'on avait découvert au sud de l île des mines d’or fort abondantes, lui fit suspendre son départ pour éclaircir cette importante nouvelle. 11 y envoya Garay et Diaz, avec une escorte et des guides, qui leur firent traverser la Véga-Réal, d'où, passant entre des montagnes , ils entrèrent dans une autre plaine qui les conduisit au bord de la Ilayna, rivière fort poissonneuse, où quantité de ruisseaux apportaient un mélange d’or et de sable. La terre qu’ils firent ouvrir en divers endroits leur offrit une abondance de grains d'or. L’amiral n’en fut pas plus tôt informé qu’il fit construire dans le lieu une forteresse qu’il novomaSaint-Christophe; etees mines, auxquelles il donna le même nom, fournirent longtemps d'immenses richesses. 11 ne pouvait rien arriver de plus heureux pour lui dans sa situation. Cette nouvelle découverte suffisait pour faire tomberla principale accusation de ses ennemis ; et quand leurs autres reproches auraient été mieux fondés, il n'ignorait pas qu'on obtient grâce aisément de ses maîtres lorsqu’on leur apporte le secret d’augmenter leur puissance et leurs trésors. II faut convenir que, pendant cette persécution suscitée par ses ennemis, l’amiral montra, dans4oute sa conduite, la même supériorité de lumières et de courage qu’il avait signalée dans tout le cours de son expédition. On ne peut lui reprocher que les cruautés odieuses exercées contre les Américains. L’humanité, il est vrai, répugne à croire que les cruautés fussent absolument gratuites. Il était bien difficile, et peut-être impossible, que les Espagnols ne fissent pas un peu trop sentir leurasccndaut ; etles naturelsdupaysétant une fois portés à la défiance et à la haine, une poignée d’étrangers., environnée d’ennemis, ne se crut en sûreté que par leur mort. Qu’en faut-il conclure? Que l’esprit de conquête et d’avidité , principe de ces expéditions hasardeuses et brillantes, ne pouvait avoir que des effets funestes. On ne connaissait pas alors d'autre héroïsme : on n'était point encore assez éclairé pour sentir qu'il était à la fois et plus glorieux et plus utile do s’attacher les Américains par de bons traitements, que de les disperser par la terreur ou de les détruire par le fer ; et les conquérants trouvèrent plus court et plus facile de faire des esclaves et des victimes, que d’acquérir des alliés et des amis.
Les deux caravelles mirent à la voilele 10 mars 1496. L’amiral fil embarquer dansla sienne environ deux cent vingt Espagnols, les plus pauvres et les plus infirmes delà colonie, queleurs femmes et leurs parents avaient redemandés à la cour, et que ses bons traitements , dans le cours de la navigation , disposèrent à prendre parti pour lui contre Aguado; il se fit accompagner de l'adelantade jusqu'à Puerto de Plata, qu'il voulait visiter avec lui, dans le dessein d'y bâtir une ville; ensuite , prenant congé de son frère, qui retourna par terre à la colonie, il lit gouverner à i est , vers le cap d’Engano, et l'ayant doublé le 22, il aborda le 9 à Marie-Galante 1 1) ; mais la difficulté de faire de l’eau et du bois l’obligea d'aller mouiller le jour suivant à la
(1) Nom du vaisseau amiral de Colomb. A, M.
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Guadeloupe (1). Sa surprise fui extrême d’y voir le rivage bordé d'un grand nombre 3e femmes, armées d'arcs et de flèches , qui s’opposèrent à l’approche de ses barques. Deux Américains, deceux qu'il availamenés d’Hispaniola (2), se jetèrent à la nage pour avertir cette troupe d’amazones qu’on ne pensait point à leur nuire, et qu’on ne leur demandait que des vivres; elles répondirent que leurs maris étaient de l'autre côté de l’ile , et que c’était à eux qu'il fallait s’adresser; et voyant que les barques n’avançaient pas moins, elles tirèrent une nuée de flèches dont personnenefut blessé. Mais bientôt le bruit des arquebuses les mit en fuite; les Castillans entrèrent dans l’île , sans être sûrs que ce ne fût pas la terre ferme. Ils y trouvèrent de très gros perroquets, du miel, de la cire et quantité de ces plantes dont les insulaires faisaient du pain , et qu’ils nommaient cazabi, d’où les Français ont fait cassave. Un détachement, qui fut envoyé dans les terres^ amena quaran te femmes, entre lesquelles était l'épouse du cacique, qu’on n’avait pas eu peu de peine à joindre dans sa fuite. Lorsqu’elle s’était vue pressée par celui qui la poursuivait, elle s’était tournée tout d’un coup; et, l’ayant saisi de ses deux bras, elle l’avait renversé avec tant de force que , sans le secours qu'il reçut , il confessa qu’elle l’auraitétouffé. Cependant les caresses et les présents que l’amiral fit à toutes les femmes établiren tbientôtla confiance et l’amitié ; elles procurèrent toutes sortes de rafraîchissements aux deux caravelles, pendant neuf jours que les Castillans passèrent dans l’île; et lorsqu’on remit à la voile, l’épouse du cacique offrit de s’embarquer avec sa fille pour suivre l’amiral en Espagne.
On ne découvrit point la terre avant le 11 juin. En entrant le lendemain dans le port de Cadix, Colomb trouva trois vaisseaux prêts à faire voile, avec des vivres et des munitions, pour File Espagnole; et n’osant les arrêter après avoir eu les ordres du roi , il eut du moins le temps de saisir celte occasion pour animer, par ses lettres, le courage et la constance de ses frères.
Il se rendit à Burgos où Leurs Majestés catholiques tenaient ordinairement leur cour. Il parut à l’audience avec autant de fermeté que de modestie. Loin de le traiter comme un criminel dont on attend les justifications , on ne lui parla ni des informations d’Aguado, ni des accusations de Boyl et de Margarita. 11 ne reçut que des éloges et des remercîments pour ses nouveaux services.
Dans la joie d’un accueil qui couvrait ses ennemis de honte , il fit le récit de ses découvertes ; et proposant de les continuer, il demanda huit vaisseaux, dont il en destinait deux à porter des vivres et des munitions à la colonie d’Isabelle, et les six autres à demeurer sous ses ordres : cette demande lui fut accordée. Ensuite, ayant représenté qu’il était question de former un établissement solide qui pût servir de modèle à l’avenir pour d’autres colonies, il obtint que Leurs Majestés feraient passer dans l’île Espagnole un corps de recrues de trois cents hommes, composé de quarante cavaliers, cent fantassins, soixante matelots , vingt ouvriers en or, cinquante laboureurs , et vingt artisans de différentes professions, auxquels on adjoindrait trente femmes ; que le fondsde leursolde serait, par mois , de 60 maravedis et d’un hanega de blé, qui revient à six boisseaux de France, et que, par jour, on leur donnerait 14 maravedis pour vivre; qu’on enverrait des religieux pour le service divin et pour l’instruction des Américains ; des médecins , des chirurgiens et des apothicaires, pour connaître la nature des maladies qui avaient emporté tant de monde, et pour en chercher le remède; enfin, jusqu'à des musiciens et des joueurs d’instruments, pour bannir la tristesse,
(1) Colomb nomma ainsi cette île d’après un couvent de l’Estramadure , aux moines duquel il avait promis de les faire servir de parrains à une de ses premières découvertes. A. M.
(2) L’ile Espagnole ou Saint-Domingue. A. M.
fléau ordinaire des colonies lointaines. Outre les trois cents personnes qui devaient être entretenues aux dépens de Leurs Majestés, l’amiral eut la permission d eu mener cinq cents à ses propres frais. Il fut permis aussi à tous ceux qui voudraient passer en Amérique, sans aucune solde, de s’embarquer sur sa flotte, avec cet avantage séduisant qu’ils auraient le tiers de tout lor qu’ils pourraient découvrir dans d’autres mines que dans celles dont on avait déjà pris possession, et qu’ils ne paieraient à Leurs Majestés que le dixième de tous les autres profils du commerce.
Toutes ces mesures étaient sages ; mais comme on ne pouvait se promettre de trouver beaucoup de volontaires qui fussent disposés à se transporter au Non veau-Monde poury passer toute leur vie, surtoutdepuis le retour de ceux qui n'en avaient rapporté qu’une couleur livide et diverses sortes de maladies , l’amiral commit une grande faute en proposant de changer la peine des crimes, à l’exception des plus noirs, en un exil perpétuel aux nouvelles colonies. Sur cette ou verture , qui fut approuvée , on stalua que ceux des criminels qui avaient mérité la mort serviraient deux ans sans gages, et les autres une année seulement: après quoi ils seraient à couvert de toutesles poursuites de la justice , sans autre condition que de ne jamais retourner en Europe. D’un autre côté, l’ordre fut donné à tous les tribunaux d’Europe de condamner désormais au travail des mines ceux qui avaient mérité quelque punition équivalente. Ces deux règlements, qui reçurent le sceau de l'autorité souveraine le 22 juin*, à Médina del Campo, démentaient la sagesse qu’avait jusque-là montrée l’amiral. Il fut égaré par l’ambition de hâter, à quelque prix que ce fût, les progrès de sa colonie; mais que pouvait-il attendre de pareils habitants ? Les nouveaux Etals doivent être établis sur de meilleurs fondements. Colomb obtint aussi le pouvoir de distribuer des terres à ceux qui seraient en état de les cultiver et d’y bâtir, avec réserve des droits du souverain sur l’or, l’argent et les autres métaux Enfin la reine, qui s’attribuait justement l’honneur des premières entreprises qui avaient conduit son amiral à la découverte du Nouveau-Monde, fit publier un édit qui défendait le passage aux Indes à tous ceux qui n’étaient pas nés sujets de sa couronne de Castille. Cependant il paraît qu’elle joignit au motif de la gloire celui de faire satisfaction à l’amiral sur la conduite et les discours de Boyl et-de Margarita , dont le premier était Catalan , et l’autre sujet de la couronne d’Aragon. Les historiens qui lui attribuent ce dessein ajoutent que l’amiral demanda cette satisfaction comme une récompense de ses services; mais il ne porta pas plus loin la vengeance.
Les vaisseaux qu’il avait rencontrés à Cadix ayant achevé leur voyage au commencement de juillet, l’adelantade, encouragé par la nouvelle qu’il avait reçue de l’arrivée de son frère en Espagne , se hâta de les renvoyer avec de nouveaux trésors. Dans le compte qu’il rendait de ses opérations à l’amiral , il lui faisait sentir que le choix du terrain n’avait pas été heureux pour sa ville d’Isabelle , et que, s’il voulait former une colonie durable, il fallait songer à d’autres établissements. La cour, à qui l’amiral fit cette proposition , s’en étant remise à ses lumières , il se rappela que dans son dernier voyage, en rangeant la côte du sud , il avait remarqué de bons ports, d’excellents pâturages et des terres qui lui avaient paru fertiles, sans compter que cette partie de l’île ne devait pas être fort éloignée des mines auxquelles il avait donné le nom de Saint- Christophe. Il fit partir aussitôt une caravelle pour communiquer ses idées à son frère , avec ordre de travailler incessamment au transport de la colonie. Elle arriva dans les plus heureuses circonstances, lorsque, par d’autres informations, don Barthélemi était à la veille d exécuter son dessein dans le même lieu.Oviédo fait le récit de cet événement.
Un jeuneAragonais, nommé Michel Diaz , le même qui avait reconnu les nouvelles mines, s’était battu
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contre un Espagnol et l’avait grièvement blessé. Quoiqu’il fût au service particulier de l’adelantade, la crainte du châtiment l’avait fait fuir. 11 avait pris sa route, avec cinq ou six de ses amis, vers la partie orientale de l’île , d’où côtoyant le rivage au sud , il fut arrêté par l’embouchure d’un tlcuvc sur la rive duquel il trouva unebourgade. Leshabitants.qui n’avaient point encore été maltraités par les Espagnols, ne firent pas difficulté de le recevoir. Unefemme, queles historiens ont nommée Catalina , conçut de l’inclination pour lui ; elle lui découvrit des mines, qui n’étaient qu'à sept lieues de sa demeure ; et dans la crainte de perdre un homme qui lui était devenu cher, elle lui proposa d’engager les Espagnols à s’établir sur ses terres. Le pays était agréable et fertile. Diaz ne balança point à saisir cette occasion pour se réconcilier avec la colonie. Catalina lui donna pour guides quelques habitants dont elle lui garantit la fidélité. Isabelle était éloignée d’environ cinquante lieues. 11 y arriva secrètement. Quelques amis lui apprirent que son adversaire était guéri de sa blessure. Rien ne l’empêcha plus dose montrer; il se présenta devant don Barthélemi , qui le revit avec joie, parce qu’il avait regretté sa perte et qu’il ne fut pas moins satisfait de ses offres.
Elles l'avaient déjà déterminé à faire un établissement du côté du sud, lorsque étant confirmé danscette résolution par les lettres de son frère , il partit aussitôt avec Diaz et les plus robustes de ses gens. Après quelques jours de marche, il arriva au bord de la rivière que les Américains nommaient Ozama et dont il trouva les rives fort peuplées. Le port était sur et propre à recevoir des vaisseaux de plus de trois cents tonneaux. Les terres paraissaient excellentes et tous les habitants fort prévenus en faveur des Espagnols. L’adelanlade ne balança point à tracer le plan d’une nouvelle ville à l'embouchure du port, sur la rive orientale. II y fit venir, en peu de temps, la plus grande partie des habitants d'Isabelle , où il ne laissa qu'un petit nombre d’ouvriers. Elle prit le nom de San-Domingo; les uns disent, du nom du père des Colomb , qui s’appelait Dominique , les autres, dujour où l’adelanladey était arrivé , qui était la fête de ce saint et un dimanche. Nous avons cru devoir ces détails à la fondation d’une ville devenue dans la suite, sous le nom de Saint- Domingue, une des plus florissantes colonies françaises.
Après s’être assuré par un traité du cacique Boechio qui commandait dans cette province, l’adelantade se rendit par terre à Isabelle, où il trouva que la misère et les maladies avaient emporté presque tout le reste des habitants. Dans le chagrin de ne voir arriver aucun navire d’Espagne, il prit le parti d’en faire construire pour yenvoyer chercher des vivres, et dans l’intervalle il dispersa les Espagnols, faibles ou malades, dans les villages les plus voisins des forteresses; mais les habitants se lassèrent bientôt d'entretenir des hôtes qu’ils ne pouvaient rassasier, et dont ils ne recevaient que de mauvais traitements pour récompense. Les sujets de Guarinoex, qui se ressentaient le plus de cette vexation, furent les premiers qui résolurent de secouer un joug insupportable. Leur cacique était ami de la paix; mais ils le forcèrent à se mettre à leur tête par la menace de se donner un autre maître. L’adelantade, informé de ce soulèvement à San-Domingo, dont il avait fait sa principale résidence, se hâta de marcher contre ce rince, et l’ayant rencontré à la tête de quinze mille ommes, il l’attaqua si brusquement pendant la nuit , qu’après avoir mis en pièces une partie de ses gens, il le fit lui-même prisonnier.
Vers le même temps, il reçut avis de Boechio et d Anacoana que leur tribut était prêt, et qu’ils étaient disposés à le livrer. Il chargea don Diègue , son frère , qui commandait toujours dans Isabelle, défaire passer une caravelle à la côte de Xaragua ; mais il voulut s'y rendre lui-même par terre et recevoir le premier hommage que ces caciques rendaient à l’Espagne. L’accueil qu'ils lui firent le confirma dans l’opinion qu’il avait prise de leur bonne foi. Ils allèrent au-dçvant de
lui avec un cortège de Irente-dcux seigneurs, tandis qu’un grand nombre de leurs sujets apportaient à leur suite quantité de coton cru et filé et toutes sortes de provisions. La caravelle ayant abordé au port de Xaragua, qui n’était éloigné du palais de Boechio que d’environ deux lieues, Anacoana ne fit pas difficulté de se rendre à bord avec son frère. Elle avait fait préparer, vers le rivage, un logement fort bien meublé pour l’adelantade, où il fut surpris de trouver, entre divers ornements, des sièges de bois travaillés avec beaucoup d’art. C’était la première fois qu'on voyait un bâtiment de l’Europe sur cette côte. Les Castillans firent une décharge de l’artillerie, qui causa une frayeur extrême aux Américains; mais Anacoana, remarquant que l’adelantade ne faisait qu’en rire, fut la première à les rassurer et monta gaîment sur le tillac.
Les historiens s’accordent à relever le mérite de cette femme , que nous verrons bientôt indignement traitée par ceux qui croyaient ne lui devoir alors que de la reconnaissance et de l’admiration. Ces mêmes historiens ont la bonne foi de rapporte;’ un trait qui fait voir combien il eût été facile de gagner par la douceur un peuple sensible et généreux. Dans un des combats qui commençaient à devenir fréquents entre les Espagnols et les Américains , on avait enlevé la femme d’un des principaux seigneurs du pays. Son mari fut si désespéré de sa perte que , sans redouter le péril qui le menaçait lui-même, il vint se jeter aux genoux de Barthélemi, et il le conjura, les larmes aux yeux, de lui rendre une femme qui lui était plus chère que la vie. L’adelantade fut louché de celle tendresse. Il lui rendit sa femme sans exiger aucune rançon. Ce bienfait ne fut pas perdu pour les Castillans.* Ils furent surpris de revoir bientôt ce bon Américain avec quatre ou cinq cents de ses sujets, dont chacun portait un coas, espèce de bâton brûlé qui leur servait à remuer la terre. Il demanda un terrain pour le cultiver. Son offre fut acceptée ; et le travail de ses gens, animés par la reconnaissance, eut bientôt défriché de vastes champs où l’adelantade fit semer du blé. Ainsi, cette terre pouvait devenir fertile sous les mains de ses habitants, et l’on préféra de l’ensanglanter!
Le troisième voyage de Colomb est remarquable en ce qu’il découvrit, pour la première fois, le continent de l’Amérique, dont il n’avait encore aperçu que quelques îles, nommées aujourd'hui les Antilles ou îles du Vent.
11 faisait voile versl’Ourse, et cherchant à se dégager des canaux voisins des côtes qu’il prenait encore pour des îles, il prit à l’est , dans 1” espérance de sortir entre la pointe du golfe de Paria et la côte opposée. II traversa le golfe , et le 13 il entra dans un très beauport, qu’il nomma II Puerto de Gatos, trompé par la vue d’un grand nombrede trèsgrossinges, qu’il pritd’abord pour des chats. Ce port est proche de la bouche de l’Orénoque , qu’Herréra nomma Yuyapari, et qui contient deux petites îles, del Caracol et del Delsin. A peu de distance, on visita un autre port, ensuite on doubla le cap de Lapa pour sortir du golfe au nord. Entre ce cap, qui fait la pointe de la côte de Paria, et le capBoto, qui est au nord-ouest de la Trinité, la distance est d’environ deux lieues; mais un peu au-dessus, le canal en a cinq de largeur. Les trois vaisseaux, y étant entrés avant midi , trouvèrent les flots dans un mouvement terrible, et si couverts d’écume par le combat du courant avec la marée, que le danger leur parut extrême.Ilss’efforcèrent en vain de mouiller.Les ancres furent enlevées par la force dés vagues. Ils avaient trouvé la mer aussi fougueuse en entrant dans le golfe par le canal, mais ils y avaient eu la faveur du vent; au lieu que, dans le passage où ils se voyaient engagés, le vent avec lequel ils espéraient sortir s’étant calmé tout d’un coup, ils demeuraient comme livrés à l’impétuosité des flots , sans aucun moyen d’avancer ou de retourner dans le golfe. L’amiral sentit la grandeur du péril. 11 confessa que, s’il en était délivré par le ciel , il pourrait se vanter d’être sorti de la gueule du
HISTOIRE DES VOYAGES
dragon , el celle idée lil donner au délroil le nom de Boca del liraqo , qu’il a conservé jusqu’aujourd'hui. Enfin la marée perdit sa force, el le courant des eaux douces du fleuve jela les trois vaisseaux en haute mer.
De la première terre de la Trinité jusqu’au golfe, qui fut nommé golfe des Perles , on n’avait pas compté moins de cinquante lieues. L’amiral suivait la terre qu’il prenait pour celle qu’il avait nommée île de Gracia, et tourna nord et sud autour du golfe, dans la vue d'approfondir si celle grande abondance d’eau venait des rivières, suivant l’opinion des pilotes, mais non pas suivant la sienne; car fine pouvait s'imaginer qu’il y eût un fleuve au monde qui produisît tant d’eau, nique les terres qu'il voyait en pussent fournir autant, à moins qu’elles ne fussent la terre ferme. 11 trouva sur cette côte quantité d’excellents ports et plusieurs caps, auxquels il donna successivement des noms H avait découvert, à vingt-six lieues au nord , une île qu’il avait nommée l’ Assomption , une autre qui fut nommée la Conception. Ce ne lut qu'après avoir fait environ quarante lieues au delà de Boca-del-Drago, que voyant la longueur de la côte qui continuait toujours de descendre à l’ouest , il crut pouvoir juger avec une véritable certitude qu’une si vaste étendue de terre ne pouvait être une île, et que c'était le continent. Il fit cette déclaration le mercredi , ler août 1498; mais précisément dans le même temps, on travaillait à lui ravir unegloire qu'il achetait par tant de dangers.
L’évêque de Badajoz, qu’on pouvait alors nommer le ministre des Indes, parce qu'il était chargé de tous les ordres qui regardaient les nouveaux établissements, recevait familièrement Alfonse d'Ojéda, adroit aventurier qui, s’étant aperçu de son aversion pour les Colomb, en profita pour partager avec eux s’il était possible la gloire des découvertes. Après avoir obtenu la communication des plans et des mémoires de l’amiral, il sollicita la permission d’armer pour continuer une entreprise devenue moins difficile, puisque la route était tracée. Il obtint cette permission de l’évêque, qui la signa de son nom ; mais elle ne fut point signée , et peut être fut-elle ignorée des rois catholiques.
Cette commission d’un ministre à qui Leurs Majestés avaient confié toutes les affaires des Indes eut bientôt rassemblé quantité d'Espagnols et d’étrangers, qui brûlaient de tenter la fortune ou de se signaler par des aventures extraordinaires. Ojéda trouva des fonds dans Séville pour armer quatre vaisseaux. 11 prit pour premier pilote Jean de la Cosa, natif de Biscaye, homme d’expérience et de résolution ; et Améric Vespuce, riche négociant florentin, versé dans la cosmographie el la navigation , voulut avoir part à l’armement et courir tous les dangers du voyage. La flotte se trouva prêle le 20 de mai 1499, et mit le même jour à la voile. On prit la route de l’ouest, et tournant ensuite au sud, on ne fut pas plus de vingt-sept jours à découvrir une terre qu’on reconnut bientôt pour le continent. On rangea la côte pendant l’espace de quatrevingts lieues, jusqu’à celle de Paria que l’amiral avait découverte. Ojéda n’eut pas de peine à la reconnaître sur les mémoires qu’il avait reçus de l’évêque de Badajoz. Les noms de l'île de la Trinité et de Boca-del- Drago donnés par Colomb, et conservés depuis, attestaient qu’il avait vu le continent, et semblaient réfuter d’avance l’injuste prétention de Vespuce, qui se vanta dès ce moment d’avoir^ découvert l’Amérique. Mais l’envie , toujours jalouse des grandes choses , aima mieux accorder la gloire à celui qui avait fait moins, et la terre vue par Colomb n’en eut pas moins le’nom d'Amérique.
Mais le sort lui réservait bien d’autres traverses , et Colomb devait éprouver cette révolution si commune dans les grandes destinées, et qui souvent a placé le comble de 1 humiliation si près du comble de la gloire. Dès l’année précédente un grand nombre de mécontents, qui étaient sortis de l’ile Espagnole, avaient entrepris comme de concert de soulever toute l’Espa-
gnecontreles Colomb. Ils s’étaien t rendus àGrenadeoù la cour était alors, et répandant les plus noires calomnies contre l’amiral, ils avaient également réussi à le rendre odieux au peuple et suspect au roi. Un jour quelques-uns de ces séditieux, ayant acheté une grande quantité de raisins, s’étaient assis à terre pour les manger au milieu d’une place publique , et s’étaient mis à crier que le roi el les Colomb les avaient réduits à cette misère en leur refusant de leur payer le salaire qu’ils avaient mérité dans les pénibles travaux des mines. Si le roi paraissait dans les rues de Grenade, ils le poursuivaient pour lui demander leur paie avec de grands cris; et s’ils voyaient passer les deux fils de l'amiral, qui étaient encore pages de la reine : « Voilà, s’écriaient-ils, les enfants de ce traître qui a découvert de nouvelles terres pour y faire périr toute la noblesse de Castille. » Le roi , qui n’avait pas pour l’amiral autant d'affection que la reine, ne se défendit pas longtemps contre le soulèvement général ; et la reine même, après avoir fait plus de résistance, fut entraînée par la force du torrent. Mais rien ne fit tant d’impression sur elle que de voir arriver trois cents esclaves américains qui avaient été embarqués contre les ordres de l’amiral, et probablement par la connivence des officiers subalternes.
La reine, qui n’avait rien recommandé avec tant de soin quedenepoint attenter à la liberté des Américains, ne put apprendre sans une vive colère que ses ordres eussent été si peu respectés. Non-seulement elle en fit un crime à l’amiral, mais elle jugea qu’il ne pouvait être innocent sur tout le reste ; et commençant par ordonner, sous peine de mort, que tous les esclaves fussent remis en liberté, elle prit en même temps la résolution de lui ôter l’autorité dont elle l’avait revêtu. Si elle eût agi avec moins de précipitation, elle se serait épargné le reproche trop fondé d’ingratitude et d'injustice. Les éclaircissements qu’elle eût dû attendre lui auraient appris que, dans les embarras et les détresses où s’était trouvé l’amiral , sa conduite toujours difficile avait toujours été irrépréhensible, et ne pouvait être accusée tout au plus que d’un excès de sévérité, peut-être indispensable dans une colonie lointaine où la désobéissance el la mauvaise volonté sont enhardies par l’éloignement du pouvoir suprême. Elle aurait appris que c’était cette sévérité seule qui avait fait tant de mécontents, comme sa gloire avait fait tant de jaloux; mais qu’enfin il touchait au hut de ses travaux; qu'il avait extirpé jusqu’aux moindres semences de révolte ; qu’il gouvernait avec une autorité absolue ; qu’il voyait les Castillans soumis, les insulaires disposés à recevoir le joug de l'Evangile et celui de la domination de Castille, et qu'il ne demandait pas plus de. trois ans pour augmenter de 60,000,000 les revenus de la couronne, en y comprenant, à la vérité, la pêche des perles , dont il pensait à s’assurer par une bonne forteresse.
On publia, pour colorer sa déposition, qu’il avait demandé lui-même un premier administrateur de la justice dans l’île Espagnole, et qu’il avait prié Leurs Majestés de faire juger ses différends personnels avec l’alcade major par des commissaires désintéressés; que ces deux propositions paraissaient raisonnables, mais qu’on ne jugeait point à propos de mettre en concurrence deux pouvoirs dont chacun devait être absolu ; que d’ailleurs on ne pouvait revêtir de cette commission qu’un homme de qualité, près duquel il ne convenait pas de laisser un étranger qui exerçait deux grandes charges, telles que celles d’amiral et" de viceroi perpétuels. Le roi et la reine crurent trouver tout ce qui convenait à leurs vues dans François de Rovadilla, commandeur de Calatrave. Avec le titre de gouverneur général, ils lui donnèrent celui d’intendant de justice, et l’ordre de tenir ses provisions secrètes jusqu’au jour de sa réception à San-Domingo, d’où les historiens croient pouvoir conclure que les rois catholiques avaient prêté l’oreille au bruit que les ennemis de l’amiral avaient répandu qu’il pensait à
CHRISTOPHE COLOMB
se rendre souverain du Nouveau-Monde. Bovadilla mit il la voile vers la lin du mois de juin 1500, avec deux caravelles, et le 23 d'août on aperçut de San- Domingo ces deux bâtiments qui h efforçaient d'entrer dans le port, d'où ils étaient repoussés par le vont do terre. L’amiral était alors occupé h bûlir un fort, et l’adelantade à contenir des révoltés dans le canton do Xaragua.
A la vue des deux cnravetles, don Diègue Colomb, qui commandait en l’absence do ses deux frères ,. les envoya reconnaître. Co fut lîovadilla même qui se présenta sur le bord de sa caravelle pour répondre aux questions. 11 déclara non-seulement son nom, mais la commission d'intendant de justice qu’il venait exercer contre les rebelles de nie; et s'informant à il son tour des affaires» il apprit l’execution de quelques chefs, l’ardeur des Colomb dans la recherche des coupables, et la résolution où ils étaient de faire des exemples. Ces informations irritèrent le gouverneur ; il était ambitieux, violent, intéressé. Soit qu’il eût apporté d'aveugles préventions contre les Colomb, ou que la jalousie de l’autorité lui fit déjà regarder tout ce qui ne venait pas de lui comme une usurpation de la sienne, il ne put entendre sans indignation qu'on lui parlât de supplices pour des criminels dont il devait être l’unique juge. Cette disposition ne fit qu’augmenter à la vue de deux gibets et de quelques Castillans qu’il y vit attachés. En arrivant dans le port, il passa la nuit dans son vaisseau.
Le lendemain . 24 d'aoüt, étant descendu dans la ville, il se rendit d’abord à l’église, où il entendit la messe avec une grande ostentation de piété. Don Diègue Colomb, et Père*, major de 1 île, y assistèrent, accompagnés de la plupart des habitants de San-Domingo. En sortant, il tira des lettres qui portaient le sceau royal d’Espagne, et les remit à un notaire de sa suite , avec ordre de les lire devant l’assemblée. C’étaient celles qui le créaient intendant de justice. Ensuite, s’adressant à don Diègue, il demanda, au nom de Leurs Majestés, qu’on lui livrât tous les prisonniers qui étaient arrêtés pour la révolte. Don Diègue lui répondit qu'ils lui avaient été confiés par l’amiral, dont l’autorité, sans doute, était supérieure à la sienne, et qu’il n’en pouvait disposer sans son ordre. Je vous ferai connaître, reprit Bovadilla, que vous et lui devez m’obéir. Le reste du jour se passa dans une extrême agitation. Mais le lendemain, après la messe, à la vue de toute la colonie, que la curiosité n’avait pas manqué de rassembler, Bovadilla fit lire d’autres patentes qui le constituaient gouverneur général des îles et de la terre ferme du Nouveau-Monde avec un pouvoir sans bornes. Ensuite, ayant prêté le serment ordinaire, il invita tout le monde à la soumission ; et, pour la mettre à l’épreuve, il renouvela la demande des prisonniers. On lui fit la même réponse, et celle fermeté l’embarrassa. 11 fit lire deux autres mandements des rois catholiques, par l'un desquels il était ordonné à l’amiral et à tous les commandants des forteresses et des navires , aux trésoriers et aux gardemagasins, de le reconnaître pour supérieur; l’autre regardait la solde militaire et la paie des artisans et des engagés. Après cette lecture, qui mit tous les gens de guerre dans ses intérêts , il somma pour la troisième fois don Diègue de lui remettre les clefs de la prison. Sur son refus, il se rendit à la citadelle , où Michel Diaz commandait en qualité d’alcade; et lui ayant fait signifier ses pouvoirs, il ordonna que surle-champ tous les prisonniers fussent amenés devant lui. Diaz demanda du temps pour en informer l’amiral, dont il tenait sa commission. Mais Bovadilla fit mettre à l’instant sous les armes les troupes qu’il avait amenées, et celles même de la ville, qui reconnaissaient déjà ses ordres. La citadelle était encore sans défense ; et quoique Diaz se montrât l’épée à la main sur les créneaux, avec Alvarado son lieutenant , il y entra sans résistance. 11 se fit conduire à la prison, où il trouva les coupables chargés de chaînes. Un
léger interrogatoire parut le satisfaire; et, leur ayant fait espérer leur grâce , il se contenta de les laisser sous la garde d’un de scs gens.
L’amiral, bientôt informé de celle révolution, se rendit à Bonao, après y avoir donné rendez-vous aux Castillans qu’il croyait dans ses intérêts, et l’ordre à plusieurs caciques de l’y venir joindre, avec toutes les troupes qu’ils seraient capables de rassembler. En y arrivant, il y trouva un huissier à verge, qui lui remit des copies do chaque provision du nouveau gouverneur. Après les avoir lues, il déclara que la première no contenait rien qu’il n'eût demandé lui-même ; mais que l’autre, ne s’accordant point avec les patentes irrévocables de vice-roi et d’amiral qu’il avait reçues de Leurs Majestés, il ne pouvait se persuader qu’elle vînt de cette respectable source; qu’il ne s'opposait point à l’administration de la justice dont Bovadilla était chargé ; mais qu’il allait écrire en Espagne, et qu’en attendant les explications de- la cour sur des événements qui lui paraissaient obscurs, il sommait tous les sujets des rois catholiques de demeurer dans la soumission qu'ils lui devaient. On ne douta point alors que cette querelle ne dégénérât en guerre civile, surtout lorsque le commandeur eut affecté de ne pas répondre à une lettre qu'il reçut de l’amiral. Mais tout fut éclairci quelques jours après par l’arrivée de Velasquez, trésorier royal, ot d’un religieux franciscain, qui remirent à Colomb une lettre signée de la main du roi et de la reine. Elle était dans ces termes : « Don Christophe Colomb, notre amiral dans l’Océan : Nous avons ordonné au commandeur don François Bovadilla de vous expliquer nos intentions. Nous vous ordonnons d’y ajouter foi, et d’exécuter ce qu’il vous dira de notre part. Moi, le roi, moi, la reine. » Les réflexions que l'amiral fit sur cette lettre, dans laquelle il ne manqua point d’observer qu’on ne lui donnait pas le titre de vice-roi, le déterminèrent à reconnaître Bovadilla dans toutes les qualités qu’il s’attribuait. 11 partit aussitôt pour la capitale.
A son exemple, tout ce qu'il y avait de Castillans à Bonao, dans la Vega et dans tous les nouveaux établissements , prirent le chemin de San-Domingo. Bovadilla, pour les attirer par l'intérêt, avait déjà fait publier que, pendant vingt ans, ceux qui travailleraient à chercher de l’or n’en paieraient au roi que le vingtième ; qu'il allait acquitter les arrérages de la solde militaire, et contraindre l’amiral de satisfaire tous ceux auxquels il avait donné quelque sujet de plainte. Les mécontents s’empressèrent de venir déposer contre les trois Colomb, et toutes leurs accusations furent reçues. La plus maligne de toutes, celle d’avoir voulu se rendre indépendant , la seule qui eût armé ses souverains contre lui , était certainement la plus mal fondée et la plus démentie par les faits. Jamais sujet ne fut ni plus soumis ni plus zélé. Mais en matière politique le seul soupçon tient souvent lieu du crime, et Colomb étant le seul homme que l’on pût craindre dans le Nouveau-Monde, on ne voulait plus qu’il y commandât. On remarque que, parmi tant d’imputations et de plaintes, il ne se trouva pas une seule déposition favorable à l’amiral, tant on est généralement disposé à accabler les malheureux.
Christophe Colomb fut extrêmement surpris, en arrivant à San-Domingo , d’apprendre que le commandeur s’était logé dans sa maison, qu’il avait saisi ses papiers , confisqué ses meubles , ses chevaux , et tout ce qu’il avait d’or et d’argent, sous prétexte de payer ceux qui se plaignaient de ne l’avoir pas été; qu’il avait fait arrêter don Diègue , son frère , sans aucune formalité de justice, et qu’il l’avait fait transférer dans une des caravelles qu’il avait amenées, avec ordre d'employer les fers pour l’y retenir. A peine avait-il eu le temps de se faire expliquer tant de violences, qu’il se vit enlevé lui-même et conduit dans la citadelle , où il fut enfermé les fers aux pieds. Herrèra, quoique fort prévenu en faveur de la nation contre un étranger , donne ici le nom de tyran au
HISTOIRE DES VOYAGES
Un grand nombre de femmes s’opposèrent à l’approche de ses barques.
nouveau gouverneur. 11 traite de cruel et de détestable un emportement de celte nature, contre un homme que les rois catholiques avaient élevé aux premiers degrés d'honneur, et qui avait acquis tant de gloire à l’Espagne. La suite des événements fit même connaître que le commandeur avait outrepassé ses pouvoirs, et que s’il était chargé d’informer, c’était avec respect pour la personne des Colomb. Mais sa cruauté ne dut pas les affliger plus que l’applaudissement qu’elle reçut de tous les Castillans de l’île. Ceux mêmes qui devaient leur fortune à l’amiral, et qui ne subsistaient que par sa faveur, eurent la lâcheté de l’outrager ; et, pendant que ses ennemis se contentaient du moins de le noircir par leurs accusations , ce fut un de ses valets qui s’offrit à lui mettre les fers aux pieds, tandis que les satellites de Bovadilla ' rejetaient eux-mêmes aveohorreur cet indigne ministère.
11 souffrit la disgrâce et toutes les humiliations dont elle fut accompagnée, avec une fermeté qui fut peutêtre le plus glorieux trait de son caractère. Celle force d’esprit, qui ne l’abandonna jamais, parut alors avec éclat. Il y avait toute apparence que l’adelantade, qui était encore en liberté, ne ménagerait rien pour arracher ses frères des mains d’un nomme dont il devait tout appréhender. Bovadilla, qui en comprit le danger, envoya ordre à l’amiral de lui écrire, pour le presser de revenir promptement à San-Domingo. L’amiral
écrivit. Il faisait les plus vives instances pour engager son frère à venir partager sa mauvaise fortune avec lui. « Notre ressource , lui disait-il , est dans notre innocence. Nous serons menés en Espagne. Qu’avonsnous à désirer de plus heureux que de pouvoir nous justifier? » Cette proposition dut révolter un homme du caractère de l’adelaniade. Mais il ne laissa pas de se rendre à l’avis de son frère. Il vint à San-Domingo. A peine y fut-il arrivé qu’il fut chargé de chaînes et conduit dans la caravelle qui servait de prison à don Diègue." Bovadilla mit le comble à ses injustices en accordant toutes sortes de faveurs à un chef des révoltés. Après avoir donné ses premiers soins à sauver une troupe de séditieux, qui étaient sur le point d’expier leurs crimes par le dernier supplice, on s'était attendu qu’il ferait du moins des informations sur leur conduite ; mais il leur rendit la liberté, sans s’embarrasser même de sauver les bienséances.
Des emportements si peu ménagés firent craindre pour la vie des trois frères. Leur procès fut instruit , Bovadilla semblait avoir été trop loin pour s'imposer des bornes, ou si la facilité qu’ils eurent à détruire des accusations vagues, dont la plupart ne regardaient unième que leurs intentions, parut lui causer de l’embarras, c’était un motif de plus pour se défaire de trois ennemis dont la justification entraînait infailliblement sa perle. Cependant il n’osa pousser l’audace jusqu’à
CHIUSTOPHK COLOMB.
U souffrait la disgrâce et toutes les humiliations dont elle fut accompagnée.
faire conduire au supplice un grand officier de la couronne; et se contentant de rendre un arrêt de mort contre lui et ses frères , il prit le parti de les envoyer en Espagne avec l’instruction de leur procès, dans l'idée apparemment que le nombre et l'uniformité des dépositions, l’importance des articles et la qualité des accusateurs, dont la plupart avaient eu d’étroites liaisons avec les accusés, feraient confirmer sa sentence. Les prisonniers n’étaient pas sans inquiétude pour la décision de leur sort. Un historien raconte qu’Alfonse de Vallejo , capitaine de la caravelle qui devait les conduire, étant allé prendre l'amiral pour le faire embarquer, cet illustre vieillard lui dit tristement : « Vallejo, ou me mènes-tu? — En Espagne, monseigneur, répondit le capitaine. — Est-il bien vrai? reprit l’amiral. — Par votre viel reprit Vallejo, j’ai ordre de vous faire embarquer pour l’Espagne. » Ces assurances calmèrent son esprit. Mais, pour ne laisser rien manquer à son humiliation, Bovadilla fit publier, avant son départ, un pardon général pour ceux qui avaient eu le plus de part aux révoltes passées, et remplit plusieurs brevets qu’il avait apportés en blanc des noms de Roldan, de Gueverre , et des mutins les plus décriés pour le mal qu’ils avaient causé. Vallejo reçut ordre, en mettant à la voile, de prendre terre à Cadix , et de remettre les prisonniers avec toutes les procédures entre les mains de l’évêque de
Badajoz et de Gonçalo Gomez de Cervantes , parents du commandeur , tous deux ennemis déclarés de Colomb.
En sortant du port, Vallejo voulut ôter les chaînes aux trois frères ; mais l’amiral protesta qu’il ne les quitterait que par ordre du roi et de la reine. On assure qu’il ne cessa jamais de conserver ces fers, et qu’il ordonna même par son testament qu’après sa mort on les mît avec lui dans son tombeau , comme un monument de la reconnaissance dont le monde paie les services. 11 est difficile, sans doute, de refuser quelques larmes à l’intérêt qu’inspire une âmefière et sensible, si profondément blessée; à cet ordre d’un grand homme, qui veut emporter ses injures et ses maux jusque dans sa sépulture; qui veut que les outrages de la haine soient placés à côté de sa cendre, et qu’on ne puisse approcher de sa tombe sans plaindre le sort du génie et sans abhorrer l’ingratitude ; et quel spectacle pourrait mieux rappeler l’un et l’autre que Colomb sortant en cheveux blancs, et les fers aux pieds, de ces mêmes vaisseaux à qui seul il avait enseigne la route d'un nouveau monde? Vallejo mouilla devant Cadix le 25 de novembre. Un pilote, nommé André Martin, touché des malheurs de l’amiral, sortit secrètement du vaisseau, et se bâta de porter ses lettres à la cour, avant qu’on y put recevoir la nou-' velle de son arrivée.
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Le" roi et la reine n’apprirent point sans étonnement èl sans indignation qu’on eût abusé de leur autorité pour s’emporter à des violences par lesquelles ils se croyaient déshonorés. Ils envoyèrent sur-le-champ l’ordre de délivrer les trois frères, et de leur compter mille écus pour se rendre à Grenade où la cour était alors. Ils les y reçurent avec des témoignages extraordinaires de compassion et de faveur. La reine consola particulièrement l’amiral. Comme il avait plus de confiance h sa bonté qu’à celle du roi, il lui demanda une audience secrète, dans laquelle s’étant jeté à ses pieds , jl y demeura quelque temps les larmes aux yeux, et la voix étouffée par ses sanglots. Celte princesse le lit relever. 11 lui dit les choses les plus touchantes sur l’innocence de ses intentions, sur le zèle qu’il avait toujours eu pour le service de Leurs Majestés, sur le témoignage qu'il se rendait au fond du cœur, que s’il avait manqué dans quelque point, c'était faute de connaissance; enfin sur la malignité de scs ennemis, que la seule jalousie de son élévation portail à lui chercher des crimes, peu contents de lui nuire s’ils ne le déshonoraient. La reine en fut attendrie au point d’être quelque temps sans pouvoir lui parler. Elle se remit enfin, et lui dit avec beaucoup de douceur : « Vous voyez combien je suis touchée du traitement qu’on vous a fait. Je n’omettrai rien pour vous le faire oublier; je n'ignore pas les services que vous m’avez rendus, et je continuerai de les récompenser. Je connais vos ennemis, et j’ai pénétré les artifices qu’ils emploient pour vous détruire ; mais comptez sur moi. Tout le monde se plaignait de vous, et personne ne parlait en votre faveur. Je n’ai donc pu me dispenser d’envoyer un commissaire en Amérique, que j’ai chargé de prendre des informations et de me les communiquer, avec ordre de modérer une autorité qu’on vous accusait de porter trop loin Dans la supposition que vous fussiez coupable de tous les crimes dont vous étiez accusé , il devait succéder au gouvernement général, et vous envoyer eœ-Espagne pour y rendre compte de votre conduite ; mais ses instructions ne portaient rien de plus. Je reconnais que j'ai fait un mauvais choix ; j’y mettrai ordre, et je ferai de Bovadilla un exemple qui apprendra aux autres à ne point passer leurs pouvoirs ; cependant je ne puis vous promettre de vous rétablir si tôt dans votre gouvernement; les esprits y sont trop aigris contre vous; il faut leur donner le temps de revenir. A l’égard de votre charge d’amiral, mon intention n'a jamais été de vous en ôter la possession ni l’exercice; laissez faire le reste au temps, et fiez-vous à moi. »
Colomb comprit par ce discours plus que la reine n’avait eu dessein de lui faire entendre; il jugea que son rétablissement aurait blessé les règles de la politique espagnole, que le roi était vraisemblablement sa partie secrète; en un mot, qu’on se repentait de l’avoir tant élevé, et qu’il ne devait pas se flatter de faire changer la cour en sa faveur ; aussi, sans s’arrêter à d’inutiles instances, après avoir remercié la reine de sa bonté , il la supplia d’agréer qu'il ne demeurât pas inutile à son service , et qu'il continuât la découverte du Nouveau-Monde pour chercher, par cette voie, quelque passage qui put conduire les vaisseaux de l’Espagne aux Moluques : ces îles étaient alors extrêmement célèbres par le trafic que les Portugais ÿ faisaient des épiceries, et les Espagnols souhaitaient ardemment de partager avec eux un commerce si lucratif. Le projet de l’amiral fut approuvé avec de grands éloges ; la reine lui permit de faire équiper autant de vaisseaux qu'il en demanderait, et l’assura que si la mort le surprenait dans le cours de cette expédition, son fils aîné serait rétabli dans toutes ses charges.
Rien ne servit tant à justifier l’amiral dans l’esprit de ceux qui jugeaient de lui sans passion que la conduite de Bovadilla. 11 s’efforça d’abord d’augmenter de plus en plus la haine qju’oh portait dans l'Amérique aux Colomb : à la réserve de quelques officiers, le reste
n’était qu’un assemblage de là plus vile canaille, ou d’un grand nombre de criminels sortis des prisons de Castille, sans mœurs, sans religion, et qui, n’étant venus si loin que pour s’enrichir, se persuadaient que •les lois n’étaient pas faites pour eux. D’ailleurs, malgré toutes les précautions de la reine, il s’en trouvait de toutes les provinces d’Espagne, entre lesquelles on sait qu’il y a des antipathies insurmontables, source de querelles et de divisions d’autant plus funestes dans un nouvel établissement, qu’il s’y trouve toujours des mécontents , et que les lois y sont moins en vigueur. En affectant une conduite toute contraire à celle de l’amiral, le nouveau gouverneur commit de grandes fautes : il n’y avait au fond de répréhensible dans l’ancien gouvernement qu’un peu trop de sévérité pour les Espagnols; prendre une méthode entièrement opposée, c’était se déclarer pour des brigands. Bovadilla donna tellement dans cet excès, qu’on entendait les plus honnêtes gens se dire tous les jours qu’ils étaient bien malheureux d’avoir fait leur devoir, puisque c’était un titre pour être exclus des grâces.
Le commandeur ne traita pas les insulaires avec plus de prudence et d’équité. Après avoir réduit les droits du prince au onzième, et donné la liberté de faire travailler aux mines, il fallait, pouf ne rien faire perdre au domaine, que les particuliers tirassent une prodigieuse quantité d’or : aussi les caciques se virent-ils contraints de fournir à chaque Espagnol un certain nombre de leurs sujets, qui faisaient l’office d’autant de bêles de charge. Enfin, pour retenir ces malheureux sous le joug^on fit un dénombrement de tous les insulaires, qui furent rédigés par classes et distribués suivant le degré de faveur dont on jouissait dans l’esprit du gouverneur; ainsi, l’île entière se trouva réduite au plus dur esclavage; ce n’était pas le moyen d’inspirer de l’affection pour le christianisme et pourla domination des rois catholiques ; mais Bovadilla ne songeait qu’à s'attacher les Castillans qui étaient sous ses ordres, et qu’à faire en même temps de gros envois 8’or en Espagne pour se rendre nécessaire, et pour confirmer les soupçons qu’il avait répandus contre la fidélité de l'amiral ” Il en coûta la vie à un si grand nombre d’Américains, qu’en peu d’années l'île Espagnole parut déserte. Ou ne lit point sans horreur, dans le récit même des Espagnols , les traitements barbares auxquels ces infortunés furent assujélis cette inhumanité pouvait être d’autant moins justifiée qu’elle était bien inutile; jamais on n’avait trouvé des mines plus abondantes, ni d’un or .plus pur. Un esclave, qui était à déjeuner sur le bord de la rivière de Hayna, s’avisa de frapper la terre d'un bâton, et sentit quelque chose de fort dur : il le découvrit entièrement; c’était de l’or; un grand cri qu’il jeta dans l'étonnement de voir un si gros grain fit accourir aussitôt ses maîtres Ils ne le virent pas avec moins d’admiration, et transportés de joie , ils firent tuer un porc, le firent servir à leurs amis sur ce grain, qui' se trouva assez grand pour le tenir tout- entier, et se vantèrent d'être plus magnifiques en vaisselle que les rois. catholiques. Bovadilla l’acheta pour Leurs Majestés; il pesait troismille six cents écus d’or, et les orfèvres , après l’avoir examiné , jugèrent qu’il n'y en aurait que trois cents de diminution dans la lontc. On y voyait encore quelques petites veines de pierre, mais qui n’étaient guère (pie des taches, cl qui avaient peu de profondeur. Celle découverte étant sans exemple, on peut juger combien elle anima les espérances de ceux qui s’occupaient à la même recherche.
Cependant on apprit à la cour la manière dont les habitants de l’île Espagnole étaient traités, et le roi et la reine en conçurent une égale indignation. Le rappel de Bovadilla’ était déjà résolu comme une satisfaction (pie Leurs Majestés croyaient devoir à l’amiral ; elles nommèrent pour succéder au gouvernement de l’ile don Nicolas Ovando, commandeur de Larex, de l'ordre d’Alca tlara; ses provisions no furent que pour deux ans ; on lui fit équiper en diligence une flotte de
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trente-deux voiles, sur laquelle on embarqua deux mille cinq cents hommes, sans y comprendre les équipages , pour remplacer dans l'île Espagnole quantité de personnes dont la reine voulait purger la colonie. Entre les nouveaux habitants, on comptait plusieurs gentilshommes, tous sujets de la couronne de Castille. Isabelle se confirmait de plus en plus dans la résolution d’exclure du Nouveau-Monde tous ceux qui n'étaient pas nés Castillans. Cependant , après sa mort, on ne mit plus de distinction entre les Castillans et les Aragonais, et sous CharhîSrQuint , tous les sujets des différents Etats qui composaient la monarchie espagnole obtinrent la même liberté. Comme la cour était résolue de rappeler particulièrement l’alcade major Roldari Ximencs, et que l'administration de la justice convenait mal à un homme de guerre, chargé d’ailleurs du gouvernement général, elle nomma pour celle importante fonction Alphonse Maldonat , habile jurisconsulte. Les instructions de ces deux officiers suprêmes furent dressées avec des soins qui répondaient aux vues de Leurs Majestés ; celles d’Ovando portaient particulièrement d’examiner la conduite et les comptes du commandeur Bovadilla, de le renvoyer en Espagne par la même Hotte, et d’apporter toute son attention à faire dédommager l’amiral et ses frères de tous les torts qu ils avaient soulTeits.
Ovando s’embarqua le 13 de février 1302; une tempête qu’il essuya près des Canaries dissipa sa flotte, et fit périr un de ses plus grands navires, avec cent cinquante hommes. Tous les autres se rejoignirent à la Gomera, qui était le rendez- vous" général , où l’on acheta un navire pour remplacer celui qui avait été submergé. Quantité d’Espagnols , habitants des Canaries! en formèrent l’équipage : ensuite Ovando partagea sa flotte en deux bandes, prit sous ses ordres celle qu’il crut la meilleure à la voile, et laissa le reste sous ceux d’Antoine de Torrez, qui devait tout commander au retour. Il arriva le 15 d'avril au port de San-Doiningo.
Bovadilla s'attendait peu à recevoir si tôt un suc-' cesseur. Cependant- il vint le recevoir sur le rivage, et Je conduisit à la forteresse, où les nouvelles provisions furent lues devant tous les officiers de la colonie. Ovando fut aussitôt reconnu et salué sous tous les litres, tandis que Bovadilla se vil en un moment abandonné. Cependant il fut toujours honorablement traité. Roldan fut moins ménagé : le nouveau gouverneur, après avoir informé contre lui et contre ses principaux complices, les fil tous arrêter, et les distribua sur la flotte pour être conduits en Espagne, avec 1 instruction de leur procès. Aussitôt les Américains furent déclarés libres , par la publication d’une ordonnance du roi et de la reine, qui portait aussi qu'on paierait au domaine la moitié de l’or qu'on tirerait des mjnftq efque,pour le passé, on s’en tiendrait au tiers, suivant les règlements de l’amiral. A la vérité, cette ordonnance ne fut pas plus tôt en exécution, que le profit des mines cessa tout d’un coup. Toutes Jes offres qu’on fit aux insulaires n’eurent sur eux aucun pouvoir , lorsqu’ils se crurent assurés qu’on ne pouvait les forcer au travail. Ils préférèrent une vie tranquille, dans leur première simplicité, à la fatigue de recueillir des biens dont ils ne faisaient aucun cas : d’ailleurs tout le monde fut révolté qu’on obligeât de payer au souverain la moitié de ce qui coûtait tant de peine et de dépense. Une partie des Castillans qui étaient arrivés sur la flotte s’offrirent pour remplacer ceux qui s’étaient retirés; mais ils ne furent pas longtemps à s’en repentir : l’ouvrage le plus facile était fuit. 11 fallait déjà creuser bien loin pour trouver de l'or. Les nouveaux ouvriers manquaient d'expérience; et les maladies dont ils furent attaqués en emportèrent un grand nombre; fisse dégoûtèrent d’une entreprise qui les accablait sans les enrichir. Le mauvais succès des ordonnances fit juger au gouverneur qu’elles demamdaicnt quelque modération. 11 écrivit à la cour pour engager Leurs Majestés à se contenter
du tiers; et celle espérance rendit le courage à quelques ouvriers. Ses représentations furent écoutées; mais dai)3 la suite il fallut se relâcher encore. On se borna au cinquième des métaux, cl des perles et des pierres précieuses, règlement qui a toujours subsisté depuis.
Ovando continuait à faire régner le bon ordre et la tranquillité dans l’île, lorsqu’on y vit arriver une chaloupe envoyée par l’amiral, qui demandait la permission d’entrer dans le port de San-Domingo , pour y changer un de ses navires qui ne pouvait plus tenir la mer. Après le départ de la flotte, Ferdinand avait goûté le projet que les Colomb avaient formé , dans leur inaction, d'entreprendre de nouvelles découvertes; et quoique la lenteur des ministres à leur fournir des vaisseaux eût été capable de les rebuter, ils avaient été soutenus par une lettre de ce prince, qui, reconnaissant enfin le mérite de leurs services, s’était expliqué dans des termes qui ne pouvaient leur laisser aucun doute sur ses intentions. Celle lettre avait été suivie des ordres les plus pressants; et les préparatifs n’avaient pas langui pour le départ de quatre vaisseaux qu’on avait accordés à l'amiral. Il était parti du port de Cadix , le 9 de mai 1500, avec don Barthélemi son frère, et don Fernand, le second de ses fils, âgé d'environ treize ans. 11 était arrivé le 13 de juin à la vue de l’île Martinico, qui a pris depuis le nom de la Martinique. Il y avait passé trois 'jours, après lesquels s’étant aperçu que son plus grand navire, qui était de soixante-dix* tonneaux, ne soutenait plus la voile, il avait pris le parti de se rendre à l’île Espagnole.
Le nouveau gouverneur , qui n’avait point encore fait partir Bovadilla ni les auteurs des anciens troubles , lui fit dire qu’il craignait que sa présence ne causât quelque désordre dans la colonie. Cette réponse à laquelle fi devait s’attendre ne laissa point de le mortifier : mais apprenant que la flotte était sur le point de mettre à la voile pour l’Espagne, fi fut assez généreux pour avertir Ovando que, si l’on voulait s’en rapporter à son expérience, on était menacé d’une tempête prochaine, qui devait engager Torrez à différer son départ. Son avis fut méprisé, et la flotte leva l’ancre. Elle était encore à la vue de la pointe orientale de l’fie, lorsqu’un des plus forts ouragans qu’on eût vus dans ces mers fit périr vingt-un navires chargés d’or sans qu’on pût sauver un seul homme. Ce beau grain d’or dont on a raconté la découverte périt dans ce désastre. Jamais l’Océan n’avait englouti tant de richesses. Mais ces richesses étaient le fruit de 1 injustice et de la cruauté. 11 semblait que le ciel voulut venger , par la perte de tant de trésors, le sang d’une infinité de malheureux qu’on avait sacrifiés pour les acquérir. Le capitaine général, Antoine de Torrez, le commandeur, François de Bovadilla, Roldan Xirnenès, tous ceux qui avaient fait profession de haine pour les Colomb furent ensevelis dans les flots. Les onze navires qui furent épargnés étaient les plus faibles de la flotte ; et celui dont on se promettait le moins, sur lequel on avait chargé tous les débris de la fortune des Colomb fut le premier qui toucha aux rivages d’Espagne. La perte fut évaluée à dix millions.
On doit juger de la consternation qu’un si funeste événement répandit dans les deux mondes. Il fut regardé comme un châtiment de l’injustice qu’on avait faite à l’amiral; et, lorsqu’on fut informe de l’avis qu’il avait donné au gouverneur de l’île Espagnole, il est impossible de représenter les regrets de la cour, de toute l’Espagne. Ainsi périt en un morne de tant de tyrannie et de violence. L’c et il ne resta que le souvenir coûtés.
La seule personne de distinct:
Espagne fut Rodrigue do d’honneur, qui, s’étant pour tenter de nouvelles navires à Cadix , cernent de 1’
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roi. Il avait cherché la terre ferme par la même route que l’amiral avait suivie dans son troisième voyage; et, du golfe de Vénézuéla où il était arrivé heureusement, il avait poussé sa navigation jusqu’au golfe d’Uraha, cent lieues plus loin que ceux qui l’avaient précédé. Il avait nommé Cartliagène le port où l’on a vu naître depuis une fameuse ville du môme nom; et , continuant de suivre la côte à l’ouest, il avait découvert un autre port qu’il avait appelé port del Retrette , nom qui s’est changé dans la suite en celui de Nombre de Dios. Ses deux vaisseaux n’étant plus en état de tenir la mer , il était venu pour les radouber dans l'île Espagnole, où ils avaient échoué sur la côte de Xaragua. De là, s’étant rendu par terre à San- Domingo , il y avait été fait prisonnier par Bovadiila, sous prétexte qu’il avait traité avec les insulaires sans la participation du gouvernement. Mais la cour, informée par d'autres témoignages, rendit plus de justice à sa conduite; et, dans son retour, il fut vengé d’une odieuse persécution.
Christophe Colomb , engagé, dans son quatrième voyage, reconnut la côte de Véragua et le port qu’il nomma Portobello ; il souffrit des travaux et essuya des dangers ii finis. Herréra nous a conservé la substance d’une lettre intéressante, où il se plaint du triste salaire qu’il recevait pour tant de services. « Je n’ai eu jusqu'à présent, disait-il, que des sujets de larmes, et je n’ai pas cessé d’en répandre. Que le ciel me fasse miséricorde, et que la terre pleure sur moi I » Il faisait observer au roi et à la reine qu’après vingt ans de service, après des fatigues sans exemple , il ne savait pas s'il possédait un sou, qu’il n’avait pas une maison à lui, et que, dans toute l’étendue de leurs Etats, sa seule ressource pour la nourriture et le sommeil , c’est-à-dire pour les besoins les plus communs de la nature , était les hôtelleries publiques. Accablé comme il l'était d’années et de maladies, il protestait que, dans cette langueur, ce n’était pas le désir de la fortune et de la gloire qui lui avait fait entreprendre son dernier voyage, mais le pur zèle pour le service de Leurs Majestés , jusqu’au dernier épuisement de ses forces : s’il lui en restait assez pour retourner en Castille, il leur demanderait d'avance la permission de faire le pèlerinage de Rome. Ce projet, assez singulier dans nos mœurs actuelles , paraîtra moins étrange si l’on songe que les idées religieuses entrent facilement dans une imagination ébranlée par les secousses de tant d’événements extraordinaires, et qu’un homme échappé à tant de dangers est porté volontiers à croire à une protection surnaturelle qui l’a accompagné dans tous les moments de sa vie.
Tandis que l'infatigable Colomb, tourmenté d’une goutte cruelle, abattu et presque mourant, conservait cette activité inquiète qui caractérise tous les hommes nés pour les grandes choses; tandis qu’il était le jouet des tempêtes, à quelque distance des rives du Mexique qu’il ne lui fut pas donné d’apercevoir, on dévastait, par les barbaries les plus exécrables, la colonie qu’il avait fondée. Ovando ne se vit pas plus tôt en possession du pouvoir suprême que , pour contenir les Américains, il n’imagina pas de meilleurs moyens que de dépeupler une de leurs plus grandes provinces. La perfidie fut jointe à la cruauté : la sœur du cacique Bocchio , mort depuis peu sans enfants, la princesse Anacoana , avait succédé au gouvernement de Xaragua. Portée d’inclination pour les Castillans, elle it d’abord appliquée à bien traiter ceux qu elle y ■ établis, mais elle n’en avait été payée '3, et peut-être la haine avait-elle sucils se le persuadaient du moins,
' f attendre, et de part et d’autre >sit quelques hostilités. Quoiles Castillans mandèrent au reine de Xaragua méditait 'ait important de la pré-
qui lui don-
naient cet avis : cependant il prit ce prétexte pour se rendre dans la province, à la tête de trois cents hommes de pied et soixante-dix chevaux, après avoir publié que le sujet de son voyage était de recevoir le tribut que la reine devait à la couronne de Castille, et de voir une princesse qui s’était déclarée dans tous les temps en faveur de la nation espagnole; la confiance d’Anacoana semble prouver quelle n’avait rien à se r procher; elle ne parut occupée qu’à faire au gouverneur une réception honorable ; elle assemble tous ses vassaux pour grossir sa cour, et donner une haute idée de sa puissance ; les écrivains espagnols en comptent jusqu’à trois cents auxquels ils donnent le litre de caciques. A l’approche du gouverneur, elle se mil en marche pour aller au-devant de lui , accompagnée de celte noblesse et d’un peuple innombrable, tous dansant à la manière du pays et faisant retentir l’air de leurs chants. La rencontre se fit assez proche de la ville de Xaragua, et l’on se donna mutuellement des marques de confiance et d’amitié. Après les premiers compliments , Ovando fut conduit parmi des acclamations continuelles au palais de la reine , où il trouva dans une salle très spacieuse un festin qui l’attendait. Tous ses gens furent traités avec profusion, et le repas fut suivi de danses et de jeux. Cette fête dura plusieurs jours avec autant de variété que de magnificence ; et les Castillans admiraient, suivant le rapport de leurs historiens, le bon goût qui régnait dans une cour barbare.
Ovando proposa de son côté, à la reine de Xaragua, une fête à la manière d’Espagne pour le dimanche suivant, et lui fit entendre que, pour y paraître avec plus de grandeur, elle y devait avoir toute sa noblesse autour d’elle. Cet avis semblait plus fait pour flatter son ambition que pour lui inspirer de la défiance. Elle retint ses trois cents vassaux, et leur donna le même jour un grand repas, à la vue d’un peuple infini que la curiosité du spectacle n’avait pas manqué de rassembler. Toute sa cour se trouva réunie dans une salle spacieuse, dont le toit était soutenu d’un grand nombre de piliers, et bordait la place qui devait servir de théâtre à la fête. Les Espagnols, après s’être un peu fait attendre , parurent enfin en ordre de bataille. L’infanterie, qui marchait la première, occupa sans affectation toutes les avenues de la place. La cavalerie vint ensuite avec le gouverneur général à sa tête , et s’avança jusqu’à la salle du festin qu’elle investit. Tous lés cavaliers castillans mirent alors le sabre à la main. Ce spectacle fit frémir la reine et tous ses convives; mais , sans leur laisser le temps de se reconnaître, Ovando porta la main à sa croix d’Alcantara, signal dont il était convenu avec ses troupes. Aussitôt l’infanterie fit main basse sur le peuple dont la place était remplie , tandis que les cavaliers, mettant pied à terre, entrèrent brusquement dans la salle. Les caciques furent attachés aux colon nés et , sans autre forme de justice, on mit le feu à la salle. Tous ces infortunés furent réduits en cendre. La reine , destinée à des traitements plus honteux, fut chargée de chaînes et présentée au gouverneur, qui la fit conduire dans cet état à San-Domingo, où son procès fut instruit dans les formes d'Espagne. Elle fut déclarée convaincue d’avoir conspiré contre les Espagnols, et condamnée au plus ignominieux supplice, celui de la potence.
On fit périr dans la fatale journée de Xaragua un nombre infini d’Américains, sans distinction d'âge ni de sexe. Quelques cavaliers avaient sauvé par pitié plusieurs jeunes enfants qu’ils menaient en croupe, et qu’ils réservaient pour l'esclavage : d’autres venaient ensuite percer derrière eux ces malheureux enfants, ou leur coupaient les jambes et les abandonnaient dans cet état. De ceux qui échappèrent à la fureur du soldat, quelques-uns se jetèrent dans des canots que le hasard leur fit trouver sur le bord de la mer, et passèrent dans une île nommée Gtianabo, à huit lieues de l’Espagnole ; mais ils y furent poursuivis, et s’ils obtinrent la vie, ce fut pour tomber dans une ser-
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vitude plus dure que lu mort. Un parent de la reine, nomme Guarocuya, se cantonna dans les montagnes de tiarrulo, les pius hautes et les plus inaccessibles de l'ile, qui s'étendent par l’intérieur des terres depuis Xaragua jusqu’il la côte du sud, et dont les habitants étaient encore sauvages. Plusieurs pénétrèrent dans celles qui forment le milieu de l'ile. Ovando fit marcher des troupes vers ces deux retraites. Les Américains s’y défendirent quelque temps ; mais Guarocuya cl les autres chefs ayant été pris et condamnés à mon, le reste fut si généralement dissipé que, dans l’espace de six mois, on ne connut plus un insulaire qui ne fût soumis au joug espagnol.
Cependant Colomb et son frère, sans cesse contrariés par les vents et battus par la mer, avaient été obligés de faire échouer leurs navires à la Jamaïque , île encore sauvage, et qui offrait à peine des ressources suffisantes pour un équipage délabré, et depuis longtemps assiégé par les besoins et les maladies ; ses vaisseaux faisaient eau de tout côté, et il manquait d’ouvriers pour les rétablir. Tout ce qu’il avait pu faire, c'était de les amarrer au port avec de bons câbles, et de faire construire deux baraques aux deux bouts pour le logement des équipages. La traversée jusqu’à l’ile Espagnole n’était que de trente lieues ; mais ne pouvant faire ce voyage qu’avec des canots achetés à la Jamaïque, il fallait suivre les côtes, et alors il y avait deux cents lieues de route. Cependant deux Castillans, Mendez et Fieschi, risquèrent ce périlleux voyage. 11 n’y avait pas d’autre moyen, pour se tirer d’embarras, que d’obtenir des vaisseaux et des secours de San-Domingo. Les deux aventuriers castillans y arrivèrent après des fatigues inexprimables. Ovando retint longtemps Mendez sans prendre aucune résolution ; et ce ne fut qu’après avoir été fatigué par ses instances, qu’il lui accorda la permission de se rendre à la capitale. Mendez y acheta un navire, et, suivant les ordres qu’ils avaient reçus en commun , Fieschi se chargea de le conduire à la Jamaïque (1); mais on lui fait naître des difficultés qui retardèrent encore son départ; et dans l’intervalle, Ovando fit partir secrètement Diégo d’Escobar, avec une barque pour aller prendre des informations certaines sur l’état de l’amiral et de son escadre.
On peut s'imaginer à quelle extrémité les Colomb et leurs gens étaient réduits par le délai du secours qu’ils attendaient depuis plus de six mois. La mauvaise qualité des nourritures et les fatigues d'une si rude navigation avaient réduit l’équipage à un état déplo-' rable. S’ils avaient reçu quelque soulagement des habitants de la Jamaïque, il ne leur avait pas ôté la crainte de se voir abandonnés dans une île sauvage, et condamnés à ne jamais revoir leur patrie. Cette idée, qui n'avait agi que faiblement sur les Castillans, tandis qu’ils avaient espéré quelque chose du voyage de Mendez et de Fieschi, produisit des mouvements séditieux lorsqu’ils eurent commencé à perdre cette espérance. Us soupçonnèrent l'amiral de n’oser retourner à l’ile Espagnole, dont on lui avait refusé l’entrée; de n’avoir envoyé Mendez et Fieschi que pour faire sa paix à la cour, où l’on ne voulait plus entendre parler de lui , et de s’embarrasser si peu du sort de tous ses gens,
(1) Colomb avait été frappé d’admiration la première fois qu’il aperçut-la Jamaïque avec ses montagnes majestueuses, ses vastes forêts, ses fertiles vallées et ses nombreux villages. Les habitants, plus belliqueux que leurs voisins, ne l'avaient point toutefois laissé aborder sans résistance. C’est dans cette ile que les Espagnols lancèrent, pour la première fois, un de leurs dogues contre les Indiens, méthode de guéri oyer qui fut depuis employée sur une si grande échelle et avec un si odieux succès.
Ne trouvant point d’or à la Jamaïque, Colomb était retourné à Cuba, île alors également couverte d’habitations et d'une, population heureuse, qui à la longue a disparu sous le fer espagnol, en récompense de l’accueil si joyeux qu’elle avait fait aux étrangers. De Cuba Colomb était revenu à Hispaniola le 4 septembre 1494. A. M.
qu’il n’avait pcul-èlrc fait échouer ses navires que pour faire servir cet accident au rétablissement de sa fortune. Ils en conclurent qu’une juste prudence obligeait chacun de penser à soi , et de ne pas allendre que le mal fût sans remède. Les [dus violenls ajoutèrent qu’Ovando, qui n’élail pas bien avec les Colomb, ne ferait un crime à personne de les avoir quittés ; que le ministre des Indes occidentales, leur ennemi, n’en recevrait pas plus mal ceux qu'il verrait arriver sans eux ; et que la cour, persuadée enfin que personne ne pouvait vivre avec ces étrangers, prendrait une fois le parti d’en délivrer l’Espagne.
Ces discours, qui avaient d’abord été secrets, se communiquèrent avec tant de chaleur que les mécontents, ne gardant plus de mesures, s’assemblèrent le 2 janvier 1504, et prirerrt les armes sous la conduite des Porras, deux frères, dont l’un avait commandé un des quatre vaisseaux de l'escadre, et l’autre était trésorier militaire. L’amiral était retenu au lit par la goutte. L’aîné des Porras vint le trouver, et lui dit insolemment qu’on voyait bien que son dessein n’était pas de retourner sitôt en Castille, et que sans doule il avait résolu de faire périr tous les équipages. L’amiral répondit qu’il ne comprenait pas d’où pouvait lui venir celle idée; que tout le monde savait, comme lui, que si l’on avait relâché dans cette île, et si l’on y était encore, c'élait parce qu’on n'avait pas eu d’autre choix ; qu’il avait envoyé demander des navires au gouverneur de l'île Espagnole , et qu'il ne pouvait rien faire de plus; qu’il n’était pas moins intéressé que tous les autres à repasser en Castille ; que d’ailleurs il n’avait rien fait sans avoir demandé l'avis du conseil, et que si l’on avait quelque chose d’utile à proposer, il était toujours disposé à l’embrasser avec joie. Ce discours aurait satisfait des gens moins emportés ; mais l’esprit de révolte ne connaissant point la raison, Porras reprit encore plus brusquement qu'il n’élait plus question de discourir, mais de s’embarquer à l'heure même; qu’il voulait retourner en Castille, et que ceux qui ne voulaient pas le suivre pouvaient rester à la garde du ciel. Il s’éleva aussitôt un bruit confus des gens de guerre qui criaient, les uns : « Nous vous suivrons ! » d’autres : « Castille 1 Castille ! » et d’au Ires : « Capitaine, que ferons-nous? » Quelquesuns même .firent entendre, en parlant sans doule des Colomb, ces mots : « Qu’ils meurent ! » L’amiral voulut se lever ; mais il ne put se soutenir, et l'on fut obligé de le remettre sur son lit. L’adelantade parut une hallebarde à la main, et se posta courageusement proche d’une poutre qui traversait le vaisseau, prêt à disputer le passage aux mutins. Ses meilleurs amis le forcèrent de rentrer dans sa chambre, et prenant le ton de la douceur avec Porras, ils lui représentèrent qu’il devait lui suffire qu’on ne s'opposât point à sa résolution 11 se retira, mais ce fut pour se saisir des dix canots que l’amiral avait achetés des Américains, et pour s y embarquer aussitôt, lui et tous les mutins, avec autant d’empressement et de joie que s ils eussent été prêts de débarquer à Séville. 11 ne resta guère avec les Colomb que leurs amis particuliers et les malades. L'amiral, les ayant fait assembler autour de lui, les excita, par un discours fort touchant, à prendre confiance au ciel , et leur promit de se jeter aux pieds de la reine pour faire récompenser leur fidélité.
Dès le même jour les séditieux prirent le chemin de la pointe orientale de l’île. Ils s’y arrêtèrent pour commettre les dernières violences contre les Américains, auxquels ils enlevèrent tout ce qui se trouvait dans leurs habitations, en leur disant qu’ils pouvaient se faire payer par l’amiral , ou le tuer s’il refusait de les satisfaire. Us ajoutèrent qu’il était résolu de les exterminer, qu’il en avait usé de même avec les peuples de Yeragua , et que le seul moyen de se défendre contre un homme si cruel était de le prévenir. Lorsqu’ils se virent à l'extrémité de l’île , ils entreprirent d'abord de traverser le golfe, sans faire réflexion que la mer était fort agitée. A peine eurent-ils fait quelques lieues
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que leurs canols s’élant remplis d’eau , ils crurent les soulager en jetant leur bagage clans les flots. L’inutilité de cette ressource leur fit prendre le parti de se défaire des Américains qu’ils avaient embarqués pour la rame. Ces malheureux, voyant des épées nues et quelques-uns de leurs compagnons déjà étendus morts, sautèrent dans l’eau ; mais, après avoir nagé quelque temps, ils demandèrent en grâce qu'on leur permît de se délasser par intervalles en tenant le bord des canots. On ne leur répondit qu’à coups de sabre, dont on leur coupait les mains, et plusieurs se noyèrent. Le vent augmentait, et la mer devint si grosse, que cette troupe de furieux se vit contrainte de retourner au rivage. Après y avoir délibéré sur leur situation, et proposé plusieurs partis qui ne pouvaient venir que d’un excès d'aveuglement et de désespoir, ils tentèrent encore une fois le passage ; mais la mer ne devenant pas calme, ils se répandirent dans les bourgades voisines , où ils commirent toutes sortes d’excès. Six semaines après, ils tentèrent de passer pour la troisième fois , et leurs efforts ne furent pas plus heureux. Alors abandonnant un dessein dont l’exécution leur parut impossible , et ne doutant plus que Mendez et Fieschi n’eussent péri dans les flots, ils se mirent à faire des courses dans toutes les parties de l’ile , et causèrent mille maux aux insulaires pour en tirer des vivres.
L’amiral était réduit à vivre aussi par le secours des Américains ; mais sa conduite était fort différente ; il faisait régner parmi ses gens une exacte discipline, qu’il adoucissait par des attentions continuelles sur leurs besoins , et par des exhortations paternelles. D'ailleurs, il ne prenait jamais rien qu’en payant, et jusqu’alors il n’avait rien reçu d’eux qu’ils n’eussent volontairement apporté. Cependant, comme ils n’étaient pas accoutumés à faire de grandes provisions, ils se lassèrent enfui de nourrir des étrangers affamés qui les exposaient eux-mêmes à manquer du nécessaire. Les' discours des mutins pouvaient avoir fait aussi quelque impression sur eux. Ils commencèrent à s’éloigner, et les Castillans se virent menacés de mourir de faim. Dans cette extrémité, l’amiral s’avisa d’un stratagème qui lui réussit.
Ses lumières astronomiques lui avaient fait prévoir qu’on aurait bientôt une éclipse de lune. 11 lit dire à tous les caciques voisins qu’il avait à leur communiquer des choses fort importantes pour la conservation de leur vie. Un intérêt si pressant les eut bientôt assemblés. Après leur avoir fait de grands reproches de leur refroidissement et de leur dureté, il leur déclara d’un ton ferme qu’ils en seraient bientôt punis , qu'il était sous la protection d’un Dieu qui se préparait à le venger. N’avez-vous pas vu , leur dit-il , ce qu’il en a coûté à ceux de mes soldats qui ont refusé dp m’obéir? Quels dangers n’ont-ils pas courus en voulant, passer à i’île d’Haïti, pendant que ceux que j’y ai envoyés ont traversé sans peine? Bientôt vous serez un exemple beaucoup plus terrible de la vengeance du’ Dieu des Espagnols ; et, pour vous faire connaître les maux qui vous menacent , vous verrez dès ce soir la lune rougir, s'obscurcir et vous refuser la lumière ; mais ce n’est que le prélude de vos malheurs si vous vous obstinez à me refuser des vivres.
En effet, l’éclipse commença quelques heures après, et les barbares épouvantés poussèrent d’effroyables cris. Ils allèrent aussitôt se jeter aux pieds de l’amiral, et le conjurer de demander grâce pour eux et pour leur île. 11 se fit un peu presser pour donner plus de force à son artifice ; et, feignant de se rendre, il leur dit qu'il allait se renfermer, et prier son Dieu dont il espérait apaiser la colère. 11 s’enferma pendant toute la durée de l’éclipse , et les Américains recommencèrent à jeter de grands cris. Enfin lorsqu’il vil reparaître la lune, il sortit d’un air joyeux pour les assurer que ses prières étaient exaucées, et que Dieu leur pardonnait cette fois, parce qu'ayant répondu pour eux il l'avait assuré qu’ils seraient désormais bons et doj
ciles, et qu’ils fourniraient des vivres aux chrétiens. Depuis ce jour, non-seulement ils ne refusèrent rien aux Espagnols, mais ils évitaient avec soin de leur causer le moindre mécontentement.
Ce secours était d’autant plus nécessaire à l’amiral, qu’il se formait sous ses yeux un nouveau parti qui l’aurait jeté dans de mortels embarras. Un apothicaire, nommé Bernardi, et deux de ses compagnons, Villatora et Zamora, avaient en trepris de soulever tous les malades par d anciens ressentiments qu’ils crurent avoir trouvé l’occasion de faire éclater et qui ne menaçaient pas moins que la vie des Colomb. L’effet n'aurait pu manquer d’en être funeste, si l’arrivée de la barque d’observation qu’Ovando avait fait partir de l’Espagnole n’eût arrêté ceux que le seul chagrin de leur misère avait engagés dans cette conspiration. Le capitaine, nommé Diégo d Escobar, était un de ceux qui s'étaient révoltés avec Roldan Ximenès, et que l’amiral avait destinés au supplice. Ovando l’avait choisi pour cette commission, parce que, avec la haine qu’il lui connaissait pour les Colomb , il l avait jugé plus propre que peisonne à remplir exactement ses vues. Les ordres qu'il lui avait donnés portaient de ne point approcher des vaisseaux de l’amiral ; de ne pas descendre au rivage ; de n’avoir aucun entretien avec les Colomb ni avec ceux qui les accompagnaient ; de ne donner aucune autre lettre que la sienne, et de n’en pas recevoir d’autre que la réponse de l’amiral ; enfin de concevoir qu’il n’était envoyé que pour reconnaître l’état de l’escadre.
Escobar exécuta tous ces points avec une brutale exactitude. Après avoir mouillé à quelque distance des vaisseaux échoués , il alla seul à terre dans un canot ; il fit débarquer un baril de vin et un porc ; il fit appeler l’amiral pour lui remettre la lettre d’Ovando ; et s’étant un peu éloigné, il lui dit, en élevant la voix, que le gouverneur général était bien fâché de ses malheurs, mais qu’il ne pouvait encore le tirer de la situation où il se trouvait, quoiqu’il fût dans le dessein d'y apporter toute la diligence possible ; et qu’en attendant il le priait d’accepter cette légère marque de son amitié. En achevant ces mots, il se retira pour aller attendre que l’amiral eût écrit sa réponse, et il la prit ensuite avec les mêmes précautions.
On regarda comme une insulte pour Christophe Colomb le choix d’un envoyé de ce caractère, qui d’ailleurs, suivant les ordres de la cour, ne devait plus être en Amérique, et la modicité du présent ne fut pas Tnoins blâmée pour un homme de ce rang, dont on .pouvait ju^ef que la situation n’était pas abondante. L'amiral ^aperçut aussitôt du mauvais effet que la conduite dOvawlo avait produit sur ses gens. Il les assembla pour les assurer qu’ils recevraient de prompts secours; mais il ne persuada pas les plus clairvoyants qui, jugeant mal de l’affectation d’Escobar à ne converser avec personne, commencèrent à craindre que le d'essein du gouverneur ne fût de laisser périr les Colomb et tous ceux qui leur marquaient de l’altachcment!4tependant les promesses de l’amiral calmèrent la multitude. Il se flatta même de pouvoir engager par la même voie les déserteurs à rentrer dans le devoir. Il leur communiqua l’agréable nouvelle qu’il venait de recevoir, et leur fit porter un quartier de la bêle dont on lui avait fait présent. Mais cette honnêteté fut mal reçue ; Porras jura que de sa vie il ne se fierait aux Colomb, et que jusqu'à l’arrivée du secours il continuerait de vivre dans l’indépendance. Il ajouta que si l’on envoyait deux vaisseaux, il en prendrait un pour lui et pour sa troupe, et que s’il n’en arrivait qu’un , il se contenterait delà moitié; et qu’au reste ses gens ayant clé forcés de jeter à la mer toutes leurs hardes et leurs marchandises, il convenait que l'amiral partageât avec eux ce qui lui en restait. Les envoyés ayant représenté qu’ils ne pouvaient faire des propositions, de cette nature à leur chef commun, la fureur des rebelles augmenta jusqu’à protester que ce qu’on ne voulait pas leur accorder de bonne grâce ils l’enlèveraient
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par force ; cl Porras, sc tournant vers eux, leur dit que l'amiral était un cruel dont ils avaient tout à craindre pour leur vie ; qu'il joignait le sortilège à la cruauté ; que celle barque, qui n’avait paru qu’un instant, était l’effet de quelque prestige ; qu’il excellait dans ces Inventions, et que si la barque eût été réelle, il n 'aurait pas manqué , dans l'extrémité à laquelle il était réduit, de s'y embarquer avec son fils et son frère ; que le plus sûr était de le visiter l’épée à la main , de se saisir do sa personne, et d’enlever tout ce qu’il avait sur ses vaisseaux. 11 faut convenir que s’il n'est pas très extraordinaire que l'on prît Colomb pour un sorcier, il n otait guère conséquent d'attaquer un homme que l'on croyait doué d’un pouvoir surnaturel ; mais celle contradiction se trouve à tout moment dans l’histoire de l’esprit humain.
Porras s'avança bientôt jusqu’à la vue des navires ; et s’étant arrêté dans un village nommé Maijma , où quelques années après on vit naître une bourgade castillane squs le nom de Séville , il parut se disposer à forcer les Colomb dans leur retraite. L'amiral était encore retenu au lit par les douleurs de la goutte. 11 frémit d'indignation, en apprenant que les rebelles étaient prêts à l’attaquer; cependant la prudence l’emportant sur la colère, il chargea don Barthélemi, qu’il envoya contre eux avec cinquante hommes, de les exhorter encore à la soumission, et d'offrir un pardon général à ceux qui voudraient l'accepter. Mais ils ne lui donnèrent pus le temps de faire cette proposition. A peine curent-ils aperçu sa troupe, qu’ils s’avancèrent les armes à la main en criant : « Tue, tue! » L’adelantade excita ses gens par les motifs de l’honneur, et ne leur demanda rien dont il ne montrât l’exemple. Le combat fut engagé. Une décharge, qui se fit à propos, renversa d’abord six des conjurés. L’aîné des Porras, furieux de les voir tomber, s’élança vers ladelantade, et féndrt son bouclier d’un coup de sabre , qui le blessa même à la main. Mais don Barthélemi, qui était d’une vigueur extraordinaire, le saisit par lb milieu du corps, et le fit son prisonnier. Ensuite, pressant ceux qui continuaient de résister, il en tua plusieurs, et le reste se sauva parla fuite. Ainsi, l’amiral fut redevable de son salut à la valeur de son frère ; car les rebelles avaient juré de ne pas ménager sa vie, si la victoire s’était déclarée pour eux.
Elle ne coûta qu’un seul homme à Ladelantade ; mais quelques-uns furent dangereusement blessés. Lédesma, pilote connu par son courage et par sa foregk fut si maltraité d’un coup de sabre à la. tête, que ™ cervelle était à découvert ; un autre coup faillit de4iy^ abattre le bras, et d'un troisième il eut bajwnbe Cé'vŒ* due jusqu’à l'os, depuis le jarret jusqu’à la cheville du pied. Comme on l'avait cru mort, et qu’il était demeuré sur le champ de bataille, les Américains du village de Mayma, surpris de voir étendus par terre, et sans mouvement, des hommes qu’ils avaient crus immorlels, s’approchèrent de lui, et voulurent toucher ses blessures pour observer quelles plaies faisaierît.les épées. Ce mouvement ayant rappelé ses esprits : « Si je me lève ! » s’écria-t-il d’une voix terrible ; et de ces seuls mois il causa tant d'épouvante aux Américains “ qu'ils se mirent à fuir sans oser tourner les yeux.
Le lendemain du combat tous les rebelles qui étaient échappés par Ja fuite prirent le parti d’aller se jeter aux pieds de l’amiral, et de s’engager par de nouveaux serments. 11 les reçut aveS bonté, mais à condition que Porras, leur chef, demeurerait dans les chaînes, et qu'ils recevraient eux-mêmes , jusqu’au départ pour •l'île Espagnole, un capitaine de sa main, sous la conduite duquel ils auraient la liberté de s'établir dans le lieu qu'ils voudraient choisir , pour y subsister du commerce de quelques marchandises qu’il leur ferait délivrer.
11 se passa une année entière avant l’arrivée du navire que Mentiez et Ficschi avaient acheté à San-Domingo. Diègue de Salcedo, que l'amiral y avait envoyé dans l'intervalle pour presser le gouverneur, parut en
môme temps avec deux caravelles qu’il avait équipées, comme le navire, aux frais des Colomb. Enfin tous les Castillans s’étant rassemblés, le 2i juin I8UÎ, on mit à la voile pour l’île Espagnole. L s vents contraires ren dirent le passage si difficile qu'on eut beaucoup de peine à gagner l’île Beata, à vingt liffucs du port d’Yaquimo. L’amiral ne voulut pas aller plus loin sans en avoir fait demander la liberté au gouverneur général ; et non-seulement il l’obtint, mais étant arrivé à San- Domingo le 1 3 août, il y fut reçu avec les plus grandes marques de joie et d’honneur. Ovando vint lui-même, à la tôle de lous les habitants, le recevoir à sa descente; il lui donna un logement dans sa maison, et ne cessa point de le traiter fort civilement. Cet accueil surprit un peu les Colomb, qui ne s’y étaient pas attendus ; mais ils devaient s’attendre encore moins à quelques actions du gouverneur, qui semblaient démentir de si belles espérances : il les obligea de lui livrer François Porras , qu’i’s avaient laissé à bord , et qu’ils se proposaient de mener en Espagne : c’était à lui, leur d t il , qu’appartenait la connaissance des affaires criminelles; mais il n'eut pas plus tût le prisonnier entre les mains qu’il lui rendit la liberté; ensuite il déclara qu’il voulait informer sur tout ce qui s’était passé à la Jamaïque , et juger quels élaient les coupables, de ceux qui s’étaient soulevés ou de ceux qui étaient demeurés fidèles à l'amiral , insulte aussi vive que l’injustice était criante, mais que les Colomb dissimulèrent parce qu’ils n’étaient point en état de s’y opposer. L’amiral se. contenta de dire avec assez de modération que les droits de son amirauté avaient des bornes étroites , s’il ne pouvait pas juger un de ses officiers qui s’était révolté contre lui sur son propre bord ; et pour sortir promptement d’une île qui élait devenue le théâtre de ses humiliations, après avoir été celui de sa gloire, il fréta deux navires , dont il partagea le commandement avec son frère.
Il mit à la voile pour l'Espagne, le 12 de septembre, avec son fils et tous ceux qui lui élaient attachés. En sortant du port le navire qu’il mon tait perdit son grand mât. Mais cet accident ne fut pas capable de le faire retourner dans un lieu où il venait d’essuyer tant de dégoûts. Il aima mieux renvoyer le bâtiment à San- Domingo et passer dans celui de son frère. Le 19 octobre, après avoir essuyé une furieuse tempête, et lorsqu’on se croyait délivré du danger, le mât de son second vaisseau se fendit en quatre et ne laissa point d’autre ressource que l’antenne, dont on fui obligé de faire un petit mât en le fortifiant avec des perches et d’autres pièces de bois. Une nouvelle tempête brisa la contre-misaine, il continua sa navigation l’espace de sept cents lieues dans ce dangereux état, qui ne l’empêcha pas néanmoins de mouiller heureusement à San-Lucas avant la fin de l’année.
Maté il y était attendu par une nouvelle disgrâce qt$ devait mettre le comble à tous ses malheurs. C'éïaffi la mort de la reine de Castille , arrivée à Médina .^Bel Campo le 9 de novembre. Toute l’Espagne pleurait. encore une princesse qui avait égalé les plus grands rois par ses qualités personnelles, et que la ruine des Maures, la conquête de Grenade et la découverte du Nouveau-Monde élevaient au-dessus de tous les souverains de son siècle. 11 paraît qu’il ne faut pas lui attribuer les cruautés commises en Amérique. Elle recommandait avec instance à ceux qu’elle envoyait pour gouverner de traiter ces peuples comme les Castillans mêmes; et jamais elle ne fit éclater plus de sévérité que contre ceux qui contrevenaient à cette partie de ses ordres. On à vu ce qu’il en coûta aux Colomb pour avoir souffert qu’on ôtât la liberté à quelques Américains. Cependant elle aimait les Colomb. Elle connaissait tout leur mérite. Elle attachait un juste prix à leurs services. On ne douta point en Espagne que sa mort n’eût sauvé le gouverneur Ovando d’un châtiment exemplaire pour le massacre de Xaragua, dont elle avait appris la nouvelle avec beaucoup de chagrin; et, dans les articles de son testament, elle insista en-
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Mais, après avoir nagé quelques temps, ils demandèrent en grâce...
core sur les bons traitements dont il fallait user envers les Américains.
Personne ne perdit plus que les Colomb à la mort de cette grande reine. L’amiral comprit d’abord qu’il tenterait inutilement de se faire rétablir dans sa dignité de vice-roi. Cependant, pour ne pas se manquer à luimême, après avoir pris quelques mois de repos à Séville, il partit avec son frère pour Ségovie, où la cour était alors; et dans une audience particulière du roi, qui les reçut tous deux avec quelque apparence de satisfaction* il lui fit un récit fort touchant de ses longs et pénibles services. Ferdinand lui donna de belles espérances; mais il s’aperçut bientôt qu’elles étaient peu sincères. Ce prince, s’il faut s’en rapporter à l’histoire, lui portait une haine secrète, qu’il déguisait à la vérité sous le voile de l’estime, mais qui l’empêcha toujours de lui donner la moindre marque de faveur et d’amitié. Il fit proposer à Colomb de renoncer à tous ses privilèges, en lui offrant pour récompense des terres en échange dans la Castille. 11 déta- 'cha effectivement du domaine une petite ville nommée Canion de los Coudes, à laquelle il joignit quelques pensions ; etlel devait être le fruit d'un si grand nombre de travaux que l’amiral avait essuyés pour la gloire de l'Espagne. Son chagrin en fut d’autant plus vif, qu’il crut devoirconclurequela cour n’observerait
pas mieux les promesses qu’elle avait faites à sa famille.
Cette ingratitude de Ferdinand porta le coup mortel à l’amiral. Le dernier jour de sa vie fut le 20 de mai 1506, fête de l’Ascension ; il se trouvait alors à Valladolid, d’où son corps fut porté au monastère des Chartreux de Séville, et dans la suite à l’île Espagnole, pour être inhumé dans la grande chapelle de l’église cathédrale de San-Domingo.
Il avait eu d'un premier mariage don Diègue, qui lui succéda dans ses dignités; et-de Béatrix Henriquez, qu’il avait épousée en Espagne, il eut don Fernand, l’écrivain de sa vie, et qui eut autant d’inclination pour le repos que son père en avait eu pour les voyages.
Christophe Colomb mourut danssa soixaiite-dixièmc année. Tous les traits.de sa figure et de son caractère ont été recueillis par divers historiens de son temps. Il était d’une taille haute et bien proportionnée. Son* regard et toute sapersonne annonçaient de la noblesse.
11 avait le visage long, le nez aquilin, les yeux bleus et vifs, et le fond du teint blanc, quoiqu’un peu enflammé. Dans sa jeunesse ses cheveux avaient été d’un blond ardent; mais la fatigue et les chagrins les firent blanchir avant le temps. 11 avait d'ailleurs le corps bien constitué, et autant de force que d’agilité dans les membres. Son abord était facile et préve-
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Enfin, lorsqu’il vit reparaître la lune...
nant; ses mœurs douces et aisées. Hélait affable pour les étrangers, humain à l’égard de ses domestiques, enjoué avec ses amis et d’une admirable égalité d'humeur. On a dû reconnaître dans les événements que nous avons rapportés qu'il avait l’âme giande et forte, l’esprit fécond en ressources, le cœur à l’épreuve de tous les dangers. Quoiqu’il eût passé les deux tiers de sa vie dans une fortune médiocre, il n’eut pas plus tôt changé de condition qu’il prit naturellement des manières nobles, et qu’il parut né pour sa grandeur. Personne ne possédait mieux que lui le ton et l'éloquence du commandement. Il parlait peu, mais avec grâce ; il était sobre, modeste dans son habillement, plein de zèle pour le bien public et pour la religion ; il avait une piété solide, une probité sans reproche, et l’esprit orné par les sciences qu’il avait étudiées dans l’université de Padoue. 11 faisait même des vers.
* Tant de qualités éminentes ne furent point sans quelques défauts. Colomb, passé tout d’un coup de l’état de simple pilote à des dignités qui ne lui laissaient voir au-dessus de lui que le sceptre, conserva de sa première condition une défiance qui le rendit trop jaloux de son autorité. Il était naturellement porté à la colère, quoiqu'il trouvât en lui assez de force pour en réprimer les saillies. Peut-être ne corisidéra-t-il point assez qu’il avait à conduire une nation fière, et qui ne
recevait pas volontiers la loi d’un étranger. On lui reproche de la dureté pour les Américains , et d’avoir paru trop persuadé qu’ils étaient nés pour être esclaves. Ces légères taches n’ont point empêché les historiens espagnols de rendre à son caractère toute la justice qui lui était due. Oviedo ne fit pas difficulté de dire à Charles-Quint qu’on n’aurait pas porté trop loin la reconnaissance et l’estime, en lui élevant une statue d'or. Herréra le compare aux héros despremiers temps, dont l’antiquité profane a fait des demi-dieux. Le roi Ferdinand, revenu de l'injuste prévention par laquelle il s’était laissé trop longtemps gouverner, ordonna nonseulement qu’on rendît des honneurs distingués à sa mémoire, mais que ses enfants se ressentissent des glorieux services de leur illustre père.
M. Washington Irving présente sur le caractère de Christophe Colomb un nouvel aperçu, dont nous offrirons comme il suit la substance.
Colomb était doué d’un génie élevé et inventif. Les opérations de son esprit étaient énergiques mais irrégulières, jaillissant par intervalles, avec cette force irrésistible qui estle partage des intelligences d’un tel ordre. Son esprit avait embrassé tous les genres de connaissances, et avait su les réunir en un même’ faisceau ; et si la portée de ses recherches paraît moins étendue aujourd'hui, elle l'était beaucoup sans doute pour le temps où il vivait. Ses propres découvertes
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éclairèrent l'ignorance do celle époque, elles conduisirent de la conjecture à la certitude, et dissipèrent bien des erreurs qu’il avait été obligé lui-même de combattre.
Colomb avait une ambition noble et grande; il était plein de hautes pensées cl désireux de se distinguer par de grandes actions. On a prétendu qu’un intérêt mercenaire s’élail mêlé à ses entreprises , témoin ses stipulations avec la cour d’Espagne , avant d’aller à la recherche de nouvelles terres : cette accusation est injuste. Il aspirait aux dignités cl à la fortune avec une ardeur aussi noble qu’il cherchait la renommée; mais il ne demandait rien qu’après avoir atteint l’objet de ses recherches , et cet objet était d'une importance incalculable. 11 ne pouvait y avoir ici de conditions plus légitimes. 11 ne demandait aux souverains espagnols qu'un commandement dans les contrées qu’il espérait leur donner, et il ne voulait non plus qu’un partage de bénélices , afin de pouvoir soutenir la dignité de son commandement. S'il ne faisait nulle decouverte , sa vice-royauté stipulée tombait d’elle-" même, et s'il ne procurait aucun revenuà la couronne, il n'obtenait rien pour lui-même. Enfin, si son commandement et les revenus qui devaient en faire partie annonçaient de la magnificence, elle était en rapport avec îa magnificence des régions qu’il allait attacher au sceptre castillan. Quel monarque ne se fut réjoui de gagner un empire à de telles conditions!
D’un autre côté les avantages qu'il espérait retirer de ses découvertes devaient, d’après ses intentions, servir à des fondations pieuses : il youlait établir des hospices pour les pauvres de sa ville natale, des églises pour les nouveaux convertis, et. lever des armées pour aller conquérir le Saint-Sépulcre en Palestine.
Il soutint la dignité du cérémonial d’un vice-roi avec tous les privilèges de son rang, non par un vulgaire amour des litres, mais parle prix qu’il y attachait comme témoignage et trophée de ses conquêtes : il chérissait ses litres comme autant de preuves de ce qu’il avait fait de grand. Voilà pourquoi dans sa disgrâce il insistait, si fortement auprès du roi d'Espagne , pour qu'on lui rendît les honneurs et le rang dont il avait été si injustement dépouillé. Dans son testament, il enjoignit à son fils Diego, quelques biens après lui qu’il obtînt, quelques dignités et quelques titres qu’on lui accordât par la suite, de toujours signer simplement de ce mot : l’amiral , afin de perpétuer dans sa famille le souvenir de sa grandeur réelle.
Sa conduite fut empreinte de retendue de ses desseins et de la magnanimité de son âme. Au lieu de traverser des pays nouvellement découverts, comme un aventurier avide d’un gain immédiat et abondant, ainsi que se montraient alors tous ses rivaux de gloire, il cherchait à bien connaître cés contrées, leur sol, leurs productions , leurs rivières et leurs ports ; il désirait coloniser cl cultiver ces terres, se concilier et civiliser les naturels, bâtir des villes, y introduire lés arts utiles, tout soumettre au contrôle de la loi publiqye et de la religion, et fonder ainsi des empires réguliers et prospères. Dans ce plan glorieux, il fut sans cesse entravé par une multitude dissolue qu’il avait le malheur de commander, et avec laquelle toute loi était de la tyrannie, et tout ordre une gêne. Des séditions continuelles empêchaient l'accomplissement des ouvrages utiles, celle foule mercenaire provoquait sans cesse les paisibles Indiens, et après qu’elle avait aurassésur eux la misèreellaguerre, eiaccablé Colomb sous les ruines de l’édifice qu'il élevait, elle l’accusait encore d’être la cause de ce désordre. Si tous les Espagnols qui l’accompagnèrent ou le suivirent avaient eu le sentiment de sa politique large et de ses vues libérales, le Nouveau-Monde aurait eu bientôt des établissements paisibles et des légi-lateurs éclairés, au lieu d’avides aventuriers et de rapaces conquérants.
Colomb était doué d’une extrême sensibilité , sus-., ceplible d’un grand entraînement, de fortes impres-
sions, et qu’il pouvait communiquer d'une manière 1res puissante; il était naturellement d’une humeur impétueuse, ressentant vivement l’injustice; cependant la vivacité de son caractère était tempérée par la bienveillance et la générosité de son cœur. Sa magnanimité se montra dans toutes les crises de sa vie orageuse. Quoique sans cesse jO ut ragé dans sa dignité, ■bravé dans l'exercice de son commandement, contrarié dans ses plans, cl sou vpn t en danger pour sa personne par les séditions d’hommes indignes et turbulents, et dans un temps où le poids des anxiétés de l'esprit et du corps eût pu exaspérer l’homme le plus patient, il sut contenir son indignation, oublier les outrages, et ramener par le raisonnement et même par la prière une tourbe égarée ou séditieuse. On ne se figure pas combien ii était éloigné de tout sentiment de vengeance, combien il était prêt à pardonner au moindre signe de repentir ou de regret.
Sa bonté naturelle le rendait accessible à tous les genres du sensations agréables produites par les objets extérieurs. Dans ses lettres et ses journaux, au lieu de détailler les circonstances du voyage avec toute la précision du navigateur ordinaire ," il retrace les beautés de la nature avec l’enthousiasme d’un poète et d’un peintre. Au moment où Colomb touche aux rivages du Nouveau-Monde, ic lecteur participe à la joie qu'éprouve le grand homme à les décrire. A chaque découverte nouvelle il prend plaisir à la vanter, à la représenter comme plus belle encore que les préccdenles. Dans toulesles occasions, il exprime ses émotions de plaisir ou de peine, de satisfaction on de ressentiment, d’une manière spontanée et jamais affectée. Lorsque entouré par une foule mutinée et accablé par l’ingratitude et la violence d’bommes indignes, il avait à soulager son âme, il se retirait dans sa cabine et s’abandonnait à l’amertume de ses chagrins, en versant un torrent de larmes et en exhalant ses soupirs et ses gémissements. Ramené en Espagne charge de chaînes, et paraissant devant la reine Isabelle, au ■ lieu de continuer à montrer cette fierté stoïque avec laquelle il avait supporté les outrages, il fut touché de la tendre sympathie d’une reine, et fondit avec elle en pleurs.
Il était sincèrement pieux : la religion se mêlait à toutes ses pensées et à toutes ses actions, et se montrait dans tous ses écrits. Dès qu’il faisait, quelque découverte importante, il la célébrait par des actions de grâces à Dieu. La voix de la prière et la mélodie des cantiques s’élevaient de ses vaisseaux lorsqu’ils aperçurent pour la première fois le Nouveau-Monde, et sa première action en touchant le rivage fut de sc prosterner la lace contre terre et de remercier la divine Providence. Tous les soirs, le Salve Regina et autres hymmes étaient chantés par ses équipages, et l’on disait la messe dans les riants bosquets qui bordaient les rivages de celle terre païenne. Ainsi la religion était profondément gravée dans le cœur de Colomb; elle répandait une dignité modeste et un mélange de bienveillance et de bonté sur toute sa conduite. Son langage était pur et décent, libre de tout jurement et du toute expression irrévérente. Toutes ses grandes entreprises furent commencées au nom de la sainle Trinité, cl il reçut le Saint-Sacrement avant de s’embarquer. Il observait exactement le dimanche, et n’eût point mis à la voile ce jour-là sans une extrême nécessité. II croyait fermement à l’efficacité des vœux et des pèlerinages, et y avait recours dans les moments cfiliques. Mais il poussait sa piété encore plus loin, et elle était souvent ternie par la bigoterie de® son siècle ; car il pensait , avec tout le monde, que quiconque n’était pas chrétien était déchu de tout droit naturel, et qu’il fallait employer les moyens les plus énergiques pour convertir les infidèles ou les païens. Voilà pourquoi il fit des captifs parmi les Indiens, et en transporta eu Espagne.,pour être instruits dans lus doctrines du christianisme. Ii vendit même comme esclaves ceux qui avaient résisté à la voix des con-