SECOND VOYAGE
La seconde expédition du capitaine Franklin était destinée à explorer les côtes entre l’embouchure de la rivière de la Mine de-Cuivre et celle du fleuve Mackenzie, et devait s’étendre de ce dernier aussi loin qu'il serait possible vers l’extrémité nord-ouest de l’Amérique. L’examen des côtes entre les deux fleuves fut entrepris par le docteur Richardson, inséparable compagnon de Franklin, pendant que celui-ci reconnaîtrait la partie des côtes qui est à l’ouest du Mackenzie, afin de faire, autant qu’il se pourrait, coïncider ses opérations avec celle du major Beechey, qui, en traversant le détroit de Behring sur le vaisseau le Blossom , devait s’avancer à l’est. Ces deux officiers approchèrent effectivement si près l’un de l’autre, qu’ils n’étaient [ilus séparés que par une distance de cinquante lieues, lorsque l’état des glaces les força au retour chacun de son côté.
Trois bateaux faits en acajou au lieu d’écorce de bouleau, aussi légers mais plus forts que ceux des sauvages, furent dirigés vers le lac du Grand-Ours, que le capitaine Franklin avait désigné pour son quartier d’hiver et son point de départ. C'était l’endroit le plus rapproché de l’embouchure du Mackenzie, qui offrit une pêche suffisante pour rapprovisionneraient de l'équipage. Tous les préparatifs étant faits, le command a ni et son frère, le lieutenant Back, le docteur Richardson, M. Kendall, M Drummond, naturalistes, et quatre soldats de marine, partirent de New-York, le 15 mars 1825. Ils traversèrent rapidement les Etats du nord et du Haut-Canada, suivirent la route des lacs, et, le 29 juin , sur la rivière de Méthye, à douze milles de la haie d’Hudson, dans l'intérieur des terres, ils rencontrèrent leurs bateaux. Ils furent joyeusement accueillis par l’équipage et poursuivirent leur route à traversées rivières et ces portages, où il faut charrier à bras et par terre, à des distances considérables, les canots et leur chargement. Ils arrivèrent le 7 août au fort Norman sur le fleuve Mackenzie, à quatre journées du lac du Grand-Ours. 11 restait encore de cinq à six semaines d’été, et Franklin résolut d’en profiter pour descendre le fleuve jusqu’à la mer, tandis que le docteur Richardson se dirigerait vers leur quartier d'hiver.
Le lac du Grand-Ours décharge ses eaux, par la rivière qui porte son nom, dans le fleuve Mackenzie. A un mille du confluent, les voyageurs remarquèrent que le charbon de bois qui couvrait les rives était en feu : il brûlait aussi à peu près dans la même direction 1 usque le voyageur Mackenzie lui-même découvrit le lh'iive. Sur les mêmes rivages se trouvent des couches d’une terre onctueuse que les Indiens des environs mangentdans les temps de famine. Elle a un goût de lait, et sa saveur n’est pas désagréable. Le fleuve, quelquefois tout parsemé d’iles , varie de deux à quatre milles de largeur. Ses eaux, resserrées dans quelques endroits, y prennent l’impétuosité d’une cataracte, et dans le lieu nommé les Secondes-Rapides , elles s'élancent et courent avec rapidité dans un canal dont la largeur varie de quaire cents à huit cents verges. Les murailles de ce défilé ont de quatre-vingts à cent
soixante pieds de haut. Cet endroit est un rendezvous de chasse pour les Indiens Lièvres . tous sont habillés de cuir, orné de broderies de poil de porcépic et de grains de verroterie.
Le i6 août, on était en vue de la mer : elle était entièrement libre de glace, et n’offrait aucun obstacle à la navigation. Le capitaine Çranklin fit sur-le-champ arborer le pavillon britannique. Les reconnaissances qui eurent lieu ensuite des rives du fleuve coïncidèrent presque sur tous les points avec celles de Mackenzie. C’étaient aussi les mêmes aspects de végétation; les buissons portant les fruits de deux saisonssur les mêmes branches; les framboises à côté des groseilles; les baies jaunes parfumées; les mêmes lapis de mousse parsemés de fraises. Les diverses tribus dispersées sur les rivages voguaient à coups de pagaie dans de semblables canots que trente-six ans auparavant, avaient les mêmes filets de pêche et portaient les mêmes habillements de cuir, brodés de poils teints des plus brillantes couleurs.
Un changement de temps subit força au retour le capitaine Franklin, qui, ayant déjà examiné l’état de la mer au nord et à l’est, se disposait à reconnaître les côtes de l’ouest. Après une navigation très difficile, il atteignit le lac du Grand-Ours, où tous les membres de l’expédition se trouvèrent réunis ; car le docteur Richardson revenait presque en même temps d’un voyage qu’il avait fait dans la partie septentrionale de ce lac, divisé en cinq bras ou baies, long de cent soixante-quinze milles, large de cent cinquante et d’une profondeur inconnue, quarante-cinq brasses de corde n’ayant pas trouvé de fond. Ils s’établirent d’abord sur les ruines d’un vieux fort, qui fut alors nommé le fort Franklin. Mais comme ils étaient au nombre de soixante, dont la subsistance devait dépendre principalement de la pêche, ils trouvèrent prudent de se diviser. Deux maisons furent élevées, l’une à quatre milles, l’autre à sept milles de distance et vingt hommes furent envoyés dans chacune avec tout ce qu’il fallait pour pêcher. Des filets constamment tendus dans le lac et confiés au soin d’un habile pêcheur fournissaient journellement de trois cents à huit cents poissons, principalement des harengs, des saumons, des truites, des carpes, des listamegs, ou poissons blancs : ce dernier , l’un des plus abondants , est vanté par tous les voyageurs pour son extrême délicatesse. Des Indiens furent employés à chasser le renne dans le voisinage; mais ce fut avec peu de succès. Des moyens furent pris pour occuper incessamment tout l’équipage ; et quand les soins commencèrent à diminuer, on établit une école , où les officiers enseignaient à lire et à écrire à plusieurs de leurs gens. On eut recours aussi à divers jeux, exercices du corps, et autres divertissements.
Vers le milieu d’octobre, il tomba beaucoup de neige; en décembre, les jours n’étaient plus que de cinq heures, mais les nuits étaient égayées par le plus brillant clair de lune et par de fréquentes aurores boréales. Dans les momentsoù ce phénomène sedéployait avec le plus d’éclat, le capitaine Franklin remarqua que l’aiguille aimantée éprouvait des variations très fortes. Le changement de temps exerçait aussi de l’influence sur les mouvements de l’aiguille, car avant une tempête de neige ou de vent, les déviations étaient toujours considérables; mais pendant toute la durée du vent, l’aiguille restait presque invariablement fixe.
Au mois de février 1826, la pêche diminua, et les rations devinrent de plus en plus minces. Il ne restait plus qu’une once de provision, lorsque fort heureusement un chasseur tua un daiin. Vers le milieu de mai la glace commença à fondre. Le 24 juin, l’expédition entière s’embarqua sur quatre bateaux et descendit de nouveau jusqu’au Mackenzie par la rivière du lac du Grand-Ours. Le 4 juillet, le docteur Richardson avec dix hommes se sépara du reste des voyageurs pour suivre jusqu’à la mer une branche orientale du fleuve, dans le but d’explorer ensuite les côtes entre le Mac-
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kenzic et la rivière de la Mine-dc-Cuivre, et le comnundanl. suivi du reste de l'expédition, continua sa roule à l’ouest.
Le capitaine Franklin , arrivé le 7 dans la baie où se jette le Mackenzie, découvrit, sur une île qui en forme le côté oriental, une foule de lentes, parmi lesquelles erraient quelques Esquimaux. Ses bateaux, poussés au rivage par la marée, faillirent être pillés par ses sauvages : il ne réussit à les préserver qu’en menaçant d'avoir recours aux armes. 11 finit par entrer en pourparlers d’échanges avec eux. I/aspect, les habits, les manières de ce peuple étaient en tout semblables à ceux des tribus décrites par le capitaine Parry.
Les bateaux continuèrent à longer les côtes au nord, pendant tout le reste du mois de juillet et la première quinzaine d’août, mais si lentement et avec tant de difficultés et de dangers, attendu l'épaisseur des brouillards et l'accumulation des glaces sur le rivage, qu'il devint nécessaire de s’en éloigner. L’expédition était alors parvenue à moitié chemin entre le Mackenzie et le cap Glacé, au 70° 24’ de latitude nord, et le 149° 37’ de longitude ouest. L’été allait finir, les glaces se formaient et d’ailleurs les instructions du capitaine Franklin lui prescrivaient le retour du 15 au 20 août, si la lenteur du voyage ou quelque accident imprévu rendait douteux qu’il pût atteindre le passage Kotzebue avant la fin de la saison. Pendant ce temps. Beechey était forcé de rétrograder, après avoir atteint 71° 23’ 39” de latitude nord, et 156° 21’ de longitude nord, à cent vingt milles au-delà du cap Glacé. Franklin remonta donc le Mackenzie après avoir reconnu à l’ouest de l'embouchure de ce fleuve trois cent quarante-sept milles des côtes, sans avoir trouvé aucun hâvre où un vaisseau pût s’abriter. Il arriva au fort Franklin le 21 septembre, après une absence de trois mois, pendant laquelle ils avaient parcouru deux mille quarante-huit milles, dont six cent dix à travers des contrées qui n’avaient pas encore été découvertes. Le docteur Richardson était déjà de retour de son expédition sur la branche orientale du fleuve, et vers le milieu de la rivière de la Mine-de-Cuivre, où il avait rencontré plusieurs campements d’Esquimaux, après avoir atteint le cap qui forme la pointe la plus à l’est du canal, par 71° 36' de latitude nord, et 127» 35’ de longitude nord, pointe qui reçut le nom de cap Bathurst. Enfin l'expédition regagn’a la baie d’Hudson, où nos voyageurs se rembarquèrent pour la mère patrie.
Albert- Montémont.
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