‹ Voyages en AmériqueChapitre 42 sur 65 · DE L AMERIQUE DU NORD · texte numérisé non relu

DE L AMERIQUE DU NORD

PRELIMINAIRE

Le voyage dont nous allons rendre compte fut exécuté avec autant de résolution que de persévérance

par son auteur, l’Anglais Thomas Simpson. Dans les trois années qu’il y avait consacrées, il atteignit à quatre reprises différentes les rivages de la mer Glaciale arctique, et explora plusieurs parties du littoral qu’aucun Européen n’avait encore parcourues avant lui, notamment celles qui se trouvent entre le cap Turnagain et le détroit du Boothia, à l’est ; entre la rivière Mackensie et la pointe Barrow, à l'ouest , et entre le pays situé entre le grand lac de l'Esclave et la rivière Goppermine ou de la mine de cuivre.

Simpson était revenu de ses explorations polaires à son point de départ, sur les bords de la rivière Rouge. Il y attendit longtemps une réponse à la demande qu’il avait adressée à la compagnie de la baie d’Hudson pour retourner vers la mer Glaciale ; mais , déçu dans son espérance , il repartit pour se diriger vers l’ouest et gagner les sources du Mississipi , d’où il comptait se rendre en Angleterre, lorsqu’en route, obligé dans une rixe avec les Indiens qui l’accompagnaient , de repousser une attaque dont l’issue avait peut-être pour objet de le dépouiller de ce qu’il possédait, il tua deux de ces sauvages, et à son tour perdit la vie en cette lutte inégale La Société géographique de Londres, informée des beaux résultats du voyage de Simpson, venait de lui décerner sa grande médaille d’or, quand elle apprit la fin cruelle et prématurée de ce nouvel argonaute de la science , alors à peine âgé de trente et un ans. Son nom mérite d’être inscrit aux annales de la géographie à côté de ceux de Parry, de Franklin et de Ross, dont il fut un si digne émule.

En tioduisant la relation originale , que nous devrons abréger considérablement, nous laisserons la parole au narrateur lui-même.

Albe rt -Montémont.

RELATION

Ayant complété en objets et en hommes tout ce qui était nécessaire à l’expédition que j’allais entreprendre avec mon compatriote, M. Dease, je partis du comptoir de la baie d'Hudson pour le fort Chippewyan, situé entre le lac Athabase et la rivière de la Paix, tributaire de celle de l’Esclave. J’arrivai en février 1837 à ce fort, dont la position est par 58° 42’ 38” latitude nord et lit» 18’ 32” longitude ouest de Greenwich. J’y demeurai jusqu’au 1er juin suivant, jour où je m’embarquai sur la rivière de l'Esclave, qui débouche dans le grand lac de ce nom , d’où sort le fleuve Mackensie, tributaire de la mer Glaciale arctique.

Le 25 juin, je me trouvais au confluent de la rivière Liards dans le fleuve Mackensie, et je fis halte à ce lieu où est établi le fort Simpson , par le 61» 5T 25” latitude nord, 121° 25’ 15” longitude ouest. Le 6 juillet, j’étais au fort Good-Hope, par environ 66° latitude nord, et le 10 j'avais devant moi le magnifique aspect de l’océan Glacial arctique.

Sur ces parages déshérités de la nature , nous eûmes bientôt la visite des Esquimaux qui les habitent ou du moins les parcourent. Voici sur ces tribus nomades quelques détails qui, nous le croyons, ne seront pas sans intérêt pour le lecteur. Ces détails sont une sorte de résumé des observations déjà consignées dans les relations de plusieurs autres voyageurs récents, tels que Franklin, Richardson, Ross et Back.

Il est, à ces extrémités de la terre, parmi les glaces de ce pôle nord vers lequel sans cesse la boussole dirige son aiguille, comme pour nous avertir de chercher de ce côté les vrais exemples de la sagesse et du bonheur; il est un peuple inoffensif et doux, petit de taille, vêtu de peaux de veaux marins, barbouillé

HISTOIRE DES VOYAGES

d'huile ou de graisse, qui n’a jamais connu le feuillage des arbres, ni respiré le parfum des fleurs, ni foulé le vert gazon ou la mousse légère, mais seulement les glaces qui l’environnent; qui , dans sa hutte de cristal neigeux , éclairé de sa lampe enfumée , se croit mieux partagé que les plus grands monarques : ce peuple exceptionnel, embryon de l'humauité, est le peuple des Esquimaux.

11 habite les.rivages arctiques du continent américain, au nord du 5i,e degré de latitude, depuis les rives orientales du Labradoret du Groenland jusqu’au fleuve Mackenzie, et môme jusqu’au détroit de Behring et à la presqu'île d’Alaska. On en retrouve encore quelques peuplades dans les parages voisins du mont Saint Elie ; en un mot, dans les terres ou îles les plus voisines du pôle arctique , telles que l’île Melville , et celles que le capitaine Parry a découvertes en 1819 et 1820 , audelà du 75e degré nord.

Heureux de sa condition , l’Esquimau ignore totalement ou ne connaît que de nom les usages raffinés et les commodités diverses de la société civilisée. Ses équipages sont de minces traîneaux qui, tirés par des chiens, dans leur course agile, rasent ou n'effleurent qu’à peine la surface de la neige glacée. Ses livres sont la nature , le ciel bleu et les neiges qui le cernent de toutes parts; ses mets les plus exquis sont du poisson cru ou séché à la flamme de la lampe; son unique breuvage est l’eau très peu limpide que lui donne la neige fondue; ses lois sont la justice traditionnelle écrite dans la conscience, qui est la seule typographie des naturels de ces âpres déserts. S'il est privé de tous nos avantages européens, il n’a pas les habitudes grossières et barbares des tribus indiennes errantes dans les immenses solitudes qui les séparent du monde policé. Ses vertus comme ses enfants lui appartiennent exclusivement : il n’a rien emprunté, tout lui est propre; en un mot, tout en lui et autour de lui est indigène.

A peine sorti des mains de la nature, et n’ayant point encore passé dans celles de la civilisation , ce peuple dans les limbes, et qui habite des lieux si difficiles à notre accès, a été depuis quelque temps et à plusieurs reprises visité par d’intrépides navigateurs, lesquels n’ont pas craint de s’aventurer au milieu des montagnes flottantes de glace qui encombrent et obstruent les mers polaires : les capitaines Parry, John Ross et Back ont successivement exploré ces régions déshéritées, où le soleil n’envoie que de faibles et obliques rayons lorsqu’il parvient à {horizon, qul^st le zénith de l’astre pour le peuple esquimau; ces régions, enfin, où toute végétation est morte, où rien de vivant , rien de pittoresque ne récrée la vue, si ce n'est l'éternel et blanc reflet de la neige, et quelques aurores boréales. Ces voyageurs avaient noté sur les Esquimaux une foule de choses que nous allons réunir et fondre dans les remarques suivantes.

Les Esquimaux sont très affectueux pour leurs enfanls ; ils ne les frappent jamais, et ne leur parlent jamais durement. Les enfants, de leur côté, sont très dociles, très doux, et montrent pour les auteurs de leurs jours le plus vif attachement.

L’état de célibat est inconnu de ce peuple, qui paraît suivre à la lettre le précepte divin : « Croissez et multipliez. » Un Esquimau 11e se figure pas comment un homme pourrait se passer d une compagne, et se dispenser de payer ostensiblement son tribut à la propagation de son espèce. Il y a plus : la polygamie de {'Orient et la polyandrie du Thibet , c est-à-dire la pluralité des femmes au bénéfice «les hommes et la pluralité des hommes aux ordres du beau sexe, paraisT sent universelles chez les Esquimaux. Un Esquimau a donc plusieurs épouses, et une femme esquimaue peut avoir et a souvent plusieurs maris, sans que la paix domestique en soit jamais troublée. Aucun des membres de la peuplade ne devant lui être inutile, et les deux sexes n’étant jamais égaux en nombre, les Esqui-

maux ont senti la nécessité de ce double usage dans l’intérêt de leur conservation commune. Cependant il est de règle que ceux qui rendent le plus de services à la communauté soient le mieux partagés ; aussi les plus habiles chasseurs et les pêcheurs les plus adroits obtiennent-ils constamment, de préférence aux autres hommes, l'avantage de, prétendre et de plaire aux femmes qui sont en excédant. Ces êtres privilégiés sont d’ailleurs jugés plus capables de contenter leur troupeau féminin et d’élever leur progéniture; de même, la femme qui, à son tour, est reconnuecomme méritant le meilleur lot mâle, soit par l’énergie de son caractère, soit par ses grâces et sa beauté, obtient un second mari du vivant du premier, et tous les deux s'arrangent à merveille de la compagne qui leur accorde alternativement la faveur d’un entretien en tête à tête. Il y a beaucoup de jeunes Esquimaux qui possèdent ainsi une épouse en commun , et qui passent auprès d’elle leurs plus heureux moments.

*A quinze ans, et quelquefois à treize, une fille est nubile. On la marie sans prêtre, puisqu'il n’en existe pas chez les Esquimaux ; on ne pratique aucune autre cérémonie que celle de ia conduire-jusqu’à l’entrée de la hutte de neige donnée à l’amant fortuné que les parents lui ont choisi pour époux ; elle s’y rend seule, après avoir pris congé de sa famille , et le mystère de l'hymen s’accomplit.

Les répudiations et les échanges de compagnes et même de maris sont des choses parfaitement licites : on se quitte , on se reprend pour se quitter encore , sans querelle ni rancune ; on n’a en vue que la satisfaction de ses penchants ou de ses fantaisies, sans attacher la moindre idée fâcheuse à cette infidélité mutuelle dont les pays de civilisation seraient si fort scandalisés. L’époux troque son épouse contre celle d’un voisin, au risque bien souvent peut-être de troquer, comme le dit un proverbe trivial, son cheval borgne contre un aveugle ; et le voisin s’accommode parfaitement de l’échange, ou le répète et le continue ailleurs. La jalousie, source d’orages et de malheurs dans nos sociétés modernes, est un sentiment inconnu de l’homme ou de là femme eskimau : ni haine ni vengeance ne couvent dans leurs cœurs ; aucune envie, aucune inimitié n'y germe; en un mot, aucune passion mauvaise, en fait d’amour, ne fermente parmi eux. Plus un mari, plus une épouse ont eu de ces relations que nous appelons galantes, et qu’ils regardent comme une distraction innocente, plus ils semblent considérés dans la famille ; ils n'ont agi de la sorte que dans l’intérêt général, celui de la propagation de l’espèce dans leurs tribus, qu’ainsi nous regarderions à tort comme oubliées entièrement de la Providence.

Les morts ne sont l'objet d’aucune prière ni d’aucune cérémonie funèbre : les parents du défunt lui accordent seulement quelques larmes de regret, puis ils l'emportent loin de la hutte, et l'exposent en plein vent sur la neige, où quelque ours blanc ne tarde pas à l’enlever et à en faire sa nourriture. Si la tribu a un sorcier ou anjekok, il essaie un de ses charmes sur le corps du défunt , qui, gardant le silence aux questions du savant , est alors, sans plus de façon, abandonné aux bêtes sauvages. ,

Les Esquimaux ignorent la guerre : ils vivent entre eux dans une fraternité constante, dans une communauté parfaite, en vrais saint- simoniens , ne soutenant de luttes que contre le veau marin et les animaux qu’ils poursuivent dans leurs chasses. Le meurtre, parmi ce peuple inoffensif, est un crime qui lui reste encore à connaître, et que sans doute il ne connaîtra point tant qu’il persistera dans son état de simplicité et de candeur, et ne respirera point le souffle de nos vices.

S’il aime à dérober le bien d’autrui , c'est en riant qu’il commet ses larcins, et c’est sur les étrangers qu'il exerce le mieux et le plus volontiers son adresse en ce genre.

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