THOMAS-SIMPSON
Comme l’Arabe du désert, l'Esquimau change fréquemment de lieu , suivant que le besoin le presse ; il emporte avec lui ses ustensiles en os, ses peaux d'animaux, ses harpons et ses flèches, se reb&lit une hutte de neige, et s'y établit tranquillement jusqu’à une autre migration.
Il renouvelle scs provisions par la pêche et la chasse. La hutte, bâtie de neige glacée et artistement travaillée , s’élève en un moment et comme par enchantement. Ces sortes de migrations s'effectuent avec ordre , et ont toujours plusieurs stations, l’une pour chasser le renard, l'autre pour le bœuf musqué , une autre pour le renne et l’ours blanc, une autre encore pour prendre le veau marin.
Le caractère de la nation est la douceur, la vivacité, la droiture et la bonne humeur. Si l’Esquimau est, comme nous venons de le dire, enclin au vol, c’est moins par vice que par espièglerie ; il rit tout le premier de son action lorsqu’elle est découverte. Au surplus, cette action n’est point regardée comme blâmable par la tribu , si le propriétaire ne s’est pas aperçu ou ne s’est pas plaint de la disparition de son bien. 11 y a plus , l’habileté de l’escamoteur est souvent un sujet d’éloge, comme autrefois pour les jeunes Mandrins de Lacédémone.
L’Esquimau chante et danse; mais sa danse n’est guère que celle de l’ours de ces régions polaires, et son chant ne consiste qu’à bien ouvrir la bouche en fermant les yeux, et à crier de toute la force de ses poumons.
L’identité de langage sur la vaste étendue des côtes où se montrent les Esquimaux est un phénomène remarquable. On les divise en orientaux et en occidentaux, et quelque nombreuses que soient les différences de leurs idiomes et même celles des tribus dont cette grande famille se compose, on reconnaît néanmoins la communauté de leur origine. Les Esquimaux d Orient ont trois dialectes principaux : celui des côtes du Groenland, celui des côtes du Labrador, et celui qui s’étend depuis le nord et l'occident de la baie d’Hudson jusqu’au fleuve Mackenzie.
11 est surabondant de déclarer ou confesser que l’Esquimau est très malpropre; il mange comme un glouton, digère comme une autruche, avale un quartier de veau marin comme nous avalons un goujon, et si le quartier est trop long, il en absorbe une partie et s'endort en conservant le reste à la bouche. Il emploie l'huile de poisson comme aliment et comme lumière; la chair, passée à la flamme de la lampe constamment allumée dans la hutte, ne subit pas d’autre cuisson pour le repas. 11 sommeille sur un lit de glace, ayant pour couverture une peau de renne avec le poil en dehors. 11 repose ainsi enveloppé 'de fumée et de graisse pendant les dix mois de l'année que dure l'hiver, et les deux mois d’été sont employés aux migrations et au renouvellement des provisions.
L’Esquimau se fait un traîneau en réunissant un certain nombre de saumons entiers, attachés en cylindre avec des courroies, et assurés par des barres croisées qui sont des jambes de renne ou de bœuf musqué. On polit la surface pour qu’elle glisse plus facilement sur la neige. Quand ce traîneau est hors de service, on mange le poisson qui a glissé; on convertit les peaux en sacs , et on réserve les os pour les chiens, qui, seuls coursiers de l’Esquimau, l’entraînent comme le vent sur les glaces, et le ramènent à la hutte avec une admirable intelligence.
Chaque hutte a une fenêtre de glace qu'on obtient en étendant sur la neige une peau de veau marin au bord de laquelle ont été versés deux pouces de neige fondue à la lampe, et qui ast immédiatement gelée et convertie en une masse transparente. Voilà les verreries et les fabriques de glaces ou miroirs de l’Esquimau, qui, du reste, ne s inquiète guère de savoir si les glaces de Saint-Gobain, en France, sont plus belles que les siennes.
Je terminerai par un trait qui n’est pas à l’avanlnge de l’Esquimau: il néglige les vieillards; il eu est môme qu’il laisse mourir de faim. Ce peuple, d'ailleurs si doux, est donc privé d’un sentiment qui est à la fois chez nous une vertu et un calcul, et qui avait fait dire à un sage d'Athènes : « Respectez la vieillesse, afin que, si vous l’atteignez, on vous respecte à votre tour. »
Quant à la population des tribus qui portent le litre d’Esquimaux, il serait difficile de l’évaluer exactement. Le capitaine sir John Ross , dans l'appendice à son voyage publié en 1835, se borne à donner, pour la partie du Groenland proprement dit, un chiffre de 5,679 habitants , dont 2,664 du sexe masculin , et 3,015 du sexe féminin.
Les régions qui s’étendent du détroit de Boothia au fleuve Mackenzie n'ont pas encore été suffisamment visitées pour qu’il soit permis d'offrir même une donnée sur le nombre des Esquimaux qui les parcourent, comme les Bédouins sillonnent les déserts d’Arabie. Revenons maintenant au récit du voyage.
De l’embouchure du fleuve Mackenzie je me dirigeai vers l’ouest, le long du littoral de 1 océan Arctique. De temps en temps je rencontrai des Esquimaux inoffensifs, mais assez importuns, qui nous dérobèrent plus d’une bagatelle. Pour me débarrasser de leurs obsessions coriffhuelles , je dus les menacer de faire feu sur eux : cette menace les fit reculer à une certaine distance. Nous avions été tourmentés par les mousquiles ( musquitoes ), et nous en fûmes délivrés dès ce moment. Nous fîmes halte à un endroit qui reçut le nom de Pointe Démarcation , par 69° 40’ 31” latitude nord. Nous reprîmes la mer pendant quelques jours, jusqu’à un endroit où la glace nous empêcha de continuer notre navigation ; alors nous regagnâmes la terre. En ce lieu nous vîmes un nombre prodigieux de baleines. Nous étions par 70° 9’ 49” latitude nord et 147° 30’ longitude ouest ; nous avions du sud-ouest au sud-est la vue des montagnes Franklin , et au nord-ouest était la baie de Gwydyr, protégée par des bancs de sable et des récifs. Nous atteignîmes ensuite la pointe Beechey, puis la pointe Berens ; puis l’embouchure d'une rivière à laquelle nous donnâmes le nom de rivière Calvitie , en souvenir d’un des directeurs de la compagnie de la baie d'Hudson.
Continuant à nous diriger vers l’ouest, nous arrivâmes à la pointe Barrow , puis à l’embouchure de la rivière Garry ; nous avions dans notre voisinage 1 île de Flaxman. Nous allâmes faire halteau cap Hulkett, situé par 70° 47’ 45” latitude nord, et 151° 55’ 30’ longitude ouest. Ce cap domine une baie spacieuse, que je nommai Hafrisson-Bay, baie deHarrisson Ici nous vîmes un grand nombre de rennes courant le long de la côte, et nous en tuâmes plusieurs pour notre subsistance. Plus au nord-ouest nou-; passâmes la Pointe-Pitt, par 70» 53’ latitude nord, 152° 54’ longitude ouest; plus à l’ouest encore nous trouvâmes un cap élevé, auquel je donnai le nom de cap George Simpson, en mémoire du gouverneur de la baie d'Hudson. Ici nous aperçûmes des huttes de glace que les Esquimaux avaient quittées depuis peu de temps. Nous étions entourés d’un épais brouillard, et il faisait un froid glacial. Nous allâmes camper un peu plus loin par 71° 1’ 44” latitude nord, 144« 22’ 53” longitude ouest. La rigueur extrême de la température et les immenses bancs de glace qui s’offraient devant nous, nous obligèrent encore une fois à renoncer à nos bateaux, et nous dûmes reprendre la route à pied jusqu’à la pointe Barrow, où n us retrouvâmes des Esquimaux qui nous furent d’une grande utilité.
Le 6 août, nous reprîmes le chemin de l’embouchure du fleuve Mackenzie, que nous retrouvâmes après dix jours de marche. Bientôt nous remontâmes ce fleuve à la touée, et, après vingt jours de hallage, nous étions campés au vieux fort de Goodhope. Le 3 septembre , nous traversâmes le confluent de la rivière
VOYAGES AUTOUR i)U MONDE.
du lac de l'Ours, et nous allâmes nous reposer au fort Norman , situé par 64° 54’ 48” latitude nord. I.c 1 3 nous étions campés à huit milles du grand lac de l’Ours , et le 25 enfin , nous étions rentrés à notre établissement naissant, auquel nous avions donné le nom de fort Confidence.
C’est là que nous passâmes l’hiver de 1837 à 1838. Nous envoyâmes des messagers indiens au fort de Chippewyan, d’où nous étions partis, et nous en reçûmes bientôt de nouvelles provisions, indépendamment de la visite des Indiens du voisinage. Ce fort est situe par 6 J" 7’ 1” latitude nord, 11G° 2 i ’ 15” longitude ouest.
Une rivière s’offrait dans le voisinage : je résolus de l’explorer , et je lui donnai le nom de rivière Dease ; j’en trouvai ensuite une autre que j’appelai Kendall ; et là, sur les indications des naturels, je résolus de gagner le fleuve de laMine-de-Cuivre ou Coppermine river, et je descendis ce grand cours d eau jusqu’à son embouchure dans l’océan Arctique, située par 68° 48’ 27”latitude nord, 115° 31’ 15” longitude ouest. Nous y étions au ler juillet, et les bords du fleuve étaient couverts d’une profusion de verdure et de fleurs. Je visitai plusieurs îles de la baie, ensuite je revins sur mes pas.
Après avoir pris quelques jours de repos dans notre campement, je résolus de descendre une seconde fois
la rivière de Coppermine, et, parvenu à son embouchure, je me dirigeai vers l’est, pour tenter de nouvelles explorations. Je foulai bientôt des lieux entièrement ignorés des Européens : j’eus à marquer le cap Alexandre , par 68° 56' latitude nord, 106° 40’ longitude ouest. Je vis là très peu. d’indigènes , mais un grand nombre de rennes et autres animaux sauvages. Nous eûmes bientôt la visite de plusieurs tribus d’Esquimaux. Après quelques autres découvertes, je repris le chemin du fort Confidence, et j’y étais de retour le 20 octobre 1838, harassé de fatigue et affaibli par les privations de tout genre.
Le 15 juin 1839, je redescendis la rivière Coppermine, pour tenter une dernière exploration sur les bords de la mer Glaciale. J'arrivai bientôt au cap Tvrnagain , où j’aperçus des traces de rennes et des buttes de glace abandonnées. J'allai de ce point fouler un sol entièrement vierge de pas humains. Je découvris bientôt plusieurs groupes d'îles, puis une rivière qui débouchait dans la mer Glaciale par 68» 2’ latitude nord , 104° 15' longitude ouest. Je lui donnai le nom de rivière Ellice. Un peu plus à l’est, je rencontrai un ours blanc près d’une pointe de rocher, et à cause de celte circonstance je donnai à ce lieu le nom de pointe de l’Ours blanc (White bear point).
Continuant l'exploralion le long delà côte, je trouvai une baie que je nommai Mac-Lougldhi-Bay , par
(FRANKLIN
Les canots et le bagage furent traînés sur la neige et la glace pendant cent dix-sept milles.
67° 43’ latitude nord , 99° 15’ longitude ouest. Deux jours après, en avançant toujours vers le nord-est, j’arrivai à l’embouchure de la grande rivière du Poisson de Back ( Great ftsh river) : ce cours d eau est très poissonneux. Enfin j’atteignis le détroit et la terre de Boothia, par 68° 41' 16” latitude nord, 98° 22’ longitude ouest. C'était là que s’étaient arrêtées les découvertes de sir John Ross, et je n’avais plus dès lors besoin de m’aventurer davantage , puisque je venais de remplir le blanc ou combler la lacune qui, sur les cartes, existait de ce point au cap Turnagain. Je revins donc au fort Confidence, et de ce point je regagnai le port supérieur du fleuve Mackenzie, pour atteindre ensuite lefortChippewyan et enfin le comptoir de la baie d’Hudson.
Albërt-Montémont.
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