‹ Voyages en AmériqueChapitre 49 sur 65 · III. Paw». — lmj>. Ucotra et C®, ru« Soufflât · texte numérisé non relu

III. Paw». — lmj>. Ucotra et C®, ru« Soufflât

avec ses pics couverts de neiges éternelles et ses éruptions volcaniques, partage le territoire mexicain, sillonné de rivières et de lacs, parsemé d’antiques torêts, et couvert de la plus riche végétation. Les habitants sont d’une origine très mêlée, les conquérants ayant lini par se confondre avec les peuples conquis.

Les productions naturelles, particulièrement celles du plateau qui lorme le centre du pays, étonnent par leur innombrable variété. Le maïs ou blé d’Inde est le premier et le plus important des aliments des naturels; on le cultive dans les régions les plus ardentes comme dans les plaines qui dominent de neuf mille pieds le niveau de la mer. La terre y rend jusqu’à trois ou quatre cents fois ce qu’elle a reçu. Les patates ou pommes de terre sont également cultivées; mais elles ne sont pas indigènes: elles viennent des montagnes du Pérou. Les Mexicains récoltent de même le manioc. La cochenille eslun produitparticulierau Mexique. Aucune contrée n’est pourvue d'aussi magnifiques forêts. Le sapin, le cèdre, tous les arbres gomo-résineux croissent dans les parties supérieures ; l’acajou et le palmier, dans les parties inférieures. Les» champs sont parsemés de fleurs et de fruits Les montagnes recèlent des mines d’or et d'argent inépuisables, surtout vers le plateau central et dans le district de Guanaxato, dont la vallée paraît être une des plus délicieuses du monde.

On sait que l’Espagne a longtemps possédé le Mexique, et qu elle dut cette conquête à Fernand Cortez, aventurier plein de génie, conquérant intrépide, mais souvent barbare. La possession de ce pays ne fut trou-

HISTOIRE DES VOYAGES

Liée que vers 1810, où commença une fermentation qui a fini par amener l’affranchissement total des habitants et leur rupture entière avec la métropole, par la proclamation vers 1820 d’une république fédérative, aujourd’hui (1853) complètement assurée et reconnue par les principaux gouvernements de l’Europe. Ce fut donc après l’organisation de celte république que notre voyageur arriva au Mexique; et quoique les esprits ne fussent pas encore bien calmes, il put du moins les observer à l’aise pendant six mois, et mettre en ordre ses observations dans les pages qu’on va lire.

RELATION

La Jamaïque. Campêche. Orizaba. Saint-Juan deUlloa. Isla del Sacriticios.

Le 11 décembre 1822, accompagné de mon fils, je quittai Porlsmoulh à bord d’un navire marchand qui devait nous conduire au Mexique. Quelques jours de navigation nous suffirent pour atteindre un climat tout différent de celui d’Angleterre. Passant en vue des Açores, nous pénétrâmes dans la mer des Antilles, sans presque avoir besoin de changer une seule voile. Montserrat, Saint-Eustache, Porto-Rico, Saint-Domingue, se présentèrent successivement à nos regards, et nous entrâmes dans le havre de Port-Royal, situé, comme on sait, sur la côte méridionale de la Jamaïque, après un voyage qui fut une véritable partie de plaisir. Reparlant sous la protection d’un vaisseau de Sa Majesté Britannique, nous touchâmes à la Trinidad de Cuba; e l dépassant les caps Corrientes et Saint-Antoine, nous ne lardâmes guère à voguer dans le golfe du Mexique. Notre capitaine fit lever l’ancre près de Campêche, et nous allâmes à terre dans quatre chaloupes. C’était la première ville espagnole que nous voyions en Amérique ; et elle est si belle, si régulière, si bien située, que nous fûmesremplis d’admiration. Chaque maisona son jardin, et de la principale église on découvre une vue vraiment magnifique.

La traversée de Campêche à Yera-Cruz fut ensuite assez ennuyeuse, car, pour nous servir de l’expression des marins, nous eûmes plus d’une fois à « manger le vent. » Mais le nombreet la variété des tribus qui mangent les oiseaux de mer, les régiments de baleines, la multitudes des poissons volants qui se soutiennent plusieurs minutes au-dessus de l'eau, les bonites, les dauphins, et le superbe spectacle que le ciel présentait chaque soir, nous furent des sources continuelles de distraciion. Dans l’après-midi du 24 février, nous espérions voir la côte du Mexique; mais nous découvrîmes seulement, au coucher du soleil, le picdel’Orizaba. La hauteur de cette montagne volcanique est évaluée à dix-sept mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et nous en étions au moins éloignés de cent cinquante milles. L’obscurité de la nuit nous la déroba bientôt. Peu après nous aperçûmes le phare de Yera-Cruz. Cependant, retardés encore par un calme, ce ne fut guère avant le lendemain midi que nous distinguâmes la ville elle-même, ses tours, ses coupoles, ses dômes, ses créneaux, non plus que le château-fort de Saint- Juan de Ulloa, seule place importante que l’Espagne eût conservée dans l’Amérique du Nord (1), et la flottille rangée sous le feu des canons. Incertains de la tournure que les événements politiques du pays pouvaient avoir prise, et par conséquent de l’accueil qui attendait notre pavillon, nous n’osions trop avancer vers le port, quand soudain apparurent dans l’air les symptômes d’une norte prochaine. C’est ainsi que se nomme une tempête qui souffle du nord-est, et qui,

(1) Elle l’a encore perdue depuis, et aujourd’hui (1853) elle ne possède plus rien sur les côtes du Mexique. A, M.

en cette saison de l’année, est très fréquente et fort dangereuse sur la côte du Mexique. Nous tentâmes alors, mais inutilement, d'aller mouiller auprès de nie du Sacrifice ; et dans la matinée suivante, la furie de l’ouragan fut telle, il nous chassa si loin de terre, que pour revenir à la même place il ne nous fallut pas moins de toute une semaine. Pendant ce temps nous courûmes un grand risque de nous briser contre des écueils, et ne dûmes notre salut qu’à l’extrême bonté de notre câble et de notre ancre, qui nous retinrent lorsque nous n’en étions plus qu’à quelques verges.

Nous parvînmes, le 2 mars, à ancrer entre l’isla del Sacrificios et lecontinent. Cette peliteîlen’a qu’un milleet demi de long, et n’est plus qu’un simple monceau de sable, sur lequel végète une pauvre famille d’indiens. Elle reçut le nom qu’elle porte du navigateur Grizalva, qui, le jour de son arrivée, y trouva un temp'e où la veille une victime humaine avait été sacrifiée. On voit encore des vestiges de ruines ; et des tas d ossements qui blanchissent sans sépulture sur la terre montrent combien le climat fut fatal aux Européens.

Lorsque l’opération du mouillage fut terminée, on mit une chaloupe en mer; et le capitaine, divers passagers, mon fils et moi, quittant le vaisseau, nous partîmes pour Vcra-Cruz, dont nous étions éloignés d’environ trois milles. Mais, chemin faisant, nous fûmes hélés par un canot sous pavillon espagnol, dont l’officier nous somma de venir comparaître devant le gouverneur du château de Saint-Jean. Bon gré, mal gré, nous obéîmes. Il s’agissait d’acquitter certains droits de douane qui se percevaient encore au profil du roi d’Espagne. Cette affaire arrangée, nous continuâmes notre route vers la ville, à qui, vue de l’eau, ses maisons rouges et blanches, ses couvents, ses hospices, se^glises et ses fortifications donnaient une noble apparence. Mais, hélas! pourquoi faut-il que ce soit un des lieux les plus malsains du globe?...

Vera-Cruz. La promenade publique. Revue des troupes républicaines. La Posada. Marchés. Vautours.

Nous débarquâmes sur une jetée basse, mais solidement construite en maçonnerie. A peine y eus-je mis le pied, que je m’aperçus avec surprise qu’elle était pavée en partie avec dés barres de fer qui portaient une large flèche, marque du roi de la Grande-Bretagne. A ce que j’appris plus tard, elles provenaient du lest d’une frégate anglaise qui les avait laissées afin de s’en retourner avec une cargaison d’épices plus considérable.

Après avoir retenu des logements dans la principale posada ou auberge, nous allâmes voir la ville et remettre nos lettres de recommandation. Pour ma part, j’en étais bien muni ; mais les voyageurs qui, parlant pour le Mexique, compteraient sur une pareille pacotille, se trouveraient,je dois le leur dire, tristement désappointés.De trente que j'avais, pas une ne me valut même une invitation à dîner. Comme c’était un dimanche soir, nous crûmes ne pouvoir mieux faire que de diriger nos pas vers la promenade publique qui est située au sud en dehors des murs. Elle est élégamment ornée de sièges pour les promeneurs, mais nous n’y trouvâmes pas gaie compagnie. Au lieu de ne rencontrer là que de paisibles citoyens, nous assistâmes à une revue de troupes républicaines. Ce dernier mot, quoique la politique soit absolument étrangère à mon sujet, m'oblige à exposer au lecteur quels événements se passaient à l’époque de mon voyage dans cette partie de l'Amérique où je vais le conduire, et pour être plus intelligible, de lui rappeler en peu de lignes quelle avait été jusqu’alors l’histoire du Mexique.

Lorsque Fernand Corlez le découvrit en 1519 et en fit la conquête, ce pays était depuis longtemps soumis à la nation puissante et civilisée des Aztèques. Désormais il fut gouverné par des vicerois espagnols jusqu’en 1810. A cette date, éclata

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une révolution qui avait pour but de le séparer de la mère-pairie, mais qui fut comprimée en 1819. Une seconde révolution opérée en 1830 avait presque entièrement ruiné la puissance espagnole dans celle contrée, et l'année suivante, les Mexicains avaient élu un empereur constitutionnel , Augustin lturbide, qui, croyait-on, quand j’étais parti d’Angleterre, tenait en paix les rênes du gouvernement; mais arrivé à Vera- Cruz, la première chose qu'on m’annonça fut que celle ville et plusieurs auties places étaient au pouvoir d’insurgés républicains, qui avaient déjà une nombreuse armée. Les régiments que nous vîmes défiler en dépendaient. Deux généraux qui étaient présents et qui se nommaient l’un Sanla-Anna. l’autre Vitloria, galopaient sur de magnifiques chevaux, revêtus eux-mèmes de brillants uniformes; mais leurs soldats, presque tous indiens ou d’extraction indienne, avaient bien l'air de véritables conscrits.

A huit heures, lorsque 1 ’ytngelns sonna, nous pûmes remarquer dans les rues tous les passants s’arrêter, se découvrir, se signer plusieurs fois, et ne continuer leur chemin qu’après avoirmurmuré unecourte prière. Nous retournâmes alors à notre hôtel , s’il est permis d'appeler de ce nom aristocratique un méchant cabaret où l'on ne put même nous donner des lits passables. Je ne parvins, quant à moi, à me procurer qu’une espèce de couchette garnie d’une dure paillasse, laquelle était couverte d’un drap et d’un bout de flanelle. C’était, du reste, tout le mobilier de ma chambre qui n'avait pas de fenêtre, et dont la seule issue communiquait avec une salle de billard où des joueurs faisaient un infernal tapage. En outre au moment de me déshabiller , je découvris que mon unique drap était tout mouillé; et quand je m’en plaignis à l’hôte, il répliqua qu’il le savait bien, mais qu'il n’en avait pas d’autre. Je m’écriai que j’aimais alors cent fois mieux m’envelopper dans ma redingote et passer toute la nuit sur une chaise. « Vous avez bien raison! » répondit-il avec le plus impassible sang-froid, et il m’abandonna sans pitié au vacarme du billard, à la chaleur, aux moustiques qui m’empêchèrent de fermer l’œil pendant une seule minute.

Au point du jour, je courus respirer en dehors, et le hasard me conduisit vers la place du marché. 11 était rempli d’indiens et de gens de la, campagne, dont la variété de costumes et la différence de physionomie formaient un intéressant spectacle qui peu à peu dissipa ma mauvaise humeur. Les légumes cependant n’étaient ni abondants ni beaux, et les fruits ne valaient pas à beaucoup près ceux de la Jamaïque. La boucherie était ce qu'on peut voir de plus dégoûtant ; la viande, découpée en bandes presque aussi minces que des rubans, et noircie à force de rester au soleil, se vendait non au poids, mais à la mesure. Pas une pièce de gibier. En revanche, je n’imaginais pas qu’on pût réunir une aussi grande quantité de beaux poissons

Dans l’après-midi, nous visitâmes la cathédrale, qui est vaste, mais d’assez méchante architecture. Les chapelles latérales abondent en sculptures et dorures du goût le plus détestable, et sont pitoyablement décorées de mauvais tableaux et de statues peintes, tandis que leurs gros chandeliers d'argent massif sont si sales que vous ies prendriez plutôt pour du plomb.

La plupart des maisons de Yera-Cruz sont grandes, hautes, quelques-unes de trois étages, toutes bâties dans le vieux style espagnol ou mauresque et renfermant d’ordinaire unecour carrée, le long de laquelle régnent des galeries couvertes. Elles ont des toits en terrasses, et sont bien adaptées au climat. Généralement, les façadessont ornées de balcons en bois, et la disposition intérieure est la même que dans la Vieille-Espagne. La ville entière, aussi bien que la citadelle, est construite en corail, et le ciment qui attache ensemble les divers blocs est forméde la même matière, qu’on emploie également pour les toits et les planchers. Elle est si dure, qu'en certains endroits l'usure lui donne le poli du marbre, il y a une assez belle piace, dont l'hôtel du

gouverneur forme un côté, et la caim.

Dans les rues, les piétons peuvent souv'è1t..riuin'es (!c sous des portiques qui les protègent à la fois dé 'i'Utl8* câblante chaleur du soleil et des grosses pluies qui tombent par torrents, lors de la saison humide.

Lorsqu'on arrive à Vcra-Cruz par mer, on y compte jusqu'à seize coupoles ou dômes. Mais lors de mon passage, presque toutes les églises, tous les couvents, tous les monastères étaient fermés; et depuis que la ville n’appartenait plus aux Espagnols, la plupart de ces édifices tombaient en ruines. Puis, rien de plus triste pour des étrangers, habitués au bruit des cités européennes, que l’air sombre et le mortel silence de Vera- Cruz. Ce serait pour tout autre lieu un déshonneur de dire que l’herbe pousse dans les rues: mais ici, que ne donnerait-on pas pour en voir? Ici, en effet, on ne découvre pas autour de soi un seul arbre, pas le moindre vestige de végétation; de même à plusieurs milles aux environs, et il n’y a que la marée qu’on n’apporte pas de plus loin. La seule eau bonne à boire est celle de la pluie qui se conserve dans des citernes. Malgré donc que les marchés soient passablement approvisionnés par les Indiens, il fait cher vivre aux hôtels, où d’ailleurs on est fort mal traité. Toutes les denrées sont d’un prix exorbitant, sauf le poisson qui, comme je l’ai déjà dit, est commun et délicieux. On peut à peine se procurer du lait, car faute de pouvoir les nourrir, il n’y a de vaches qu’à une énorme distance. Le manque absolu de végétation prouve en même temps la pauvreté du sol et l’insalubrité du climat. Je ne sais si tel ou tel désagrément personnel me rend injuste; mais Yera-Cruz me semble l’endroit le plus désagréable de la terre, et sa réputation d’être le plus malsain donne naturellement le frisson aux étrangers tant qu’ils restent dans l’enceinte de ses murs, entourés par des sables arides, d’immenses marais, et des savanes dont les fétides exhalaisons ne sont dissipées que par des vents impétueux. La saison pluvieuse, qui dure de mai à octobre, et qui est aussi la plus chaude , envoie toujours au tombeau un grand nombre d’habitants, et- non-seulement de ceux qui sont nés en d autres pays , mais encore des Mexicains eux-mêmes; car, pour ne pas mentionner les diverses maladies ordinaires auxquelles notre frêle nature est sujette, le choléra ( black vomit), ce fléau de l’humanité, devrait seul, si on y songeait, défendre aux voyageurs l’entrée de cette ville, surtout lorsqu'ils ne sont mus comme moi que par des motifs de curiosité. D'après ce qui précède, on croira aisément que la société de Vera-Cruz doit être fort restreinte, et que les mœurs y sont très dissolues. Parmi les négociants européens que des espérances de fortune attirent, peu sont mariés. Quant aux femmes mexicaines, je n’en saurais parler, car je n'eus jamais avec aucune d’elles cinq minutes de conversation.

Vera-Cruz, au dire de toutes les personnes que j’interrogeai sur ce sujet et qui me semblaient à même d'être bien informées, ne renferme que sept mille habitants. Ilumboldt, qui visita celte place en 1802, porte le chiffre de la population à seize mille âmes; mais sans doute ce chiffre diminue toujours, car la ville paraît assez grand: pour en avoir à certaine époque contenu de vingt à vingt-cinq mille. Quand on ne connaît pas encore les régions tropicales et qu’on débarque à Vera-Cruz, on doit être surpris de la multitude de vautours qu’on y voit, fis ne sont pas plus sauvages dans les rues que des volailles domestiques, et comme les chiens de montagnes à Lisbonne, ils se chargent de nettoyer la voie publique, dévorant aussitôt toute espèce d’ordures qui peuvent y être déposées. Leurs sens de la vue et de l’odorat sont très fins. Pendant que j’empaillais certains poissons dans une chambre située au faite de notre posada, les toits environ nanls étaient encombrés de ces oiseaux qui attendaient avec inquiétude leur revenant-bon ; et lorsque je jetai les intestins ils furent, après beaucoup de disputes, avidement dévorés. Les vautours vivent sur le pied de

bléc que vers lf»wns, et j’ai souvent vu les uns et les qui a fini paître sans jalousie de la même charogne. ko vissent la nuit sur les toits des églises, où ils perchent par volées de plusieurs centaines.

Mon intention, lorsque je m’étais embarqué pour le Mexique, était surtout d'en visiter la fameuse capitale, Mexico. Mais, par suite des derniers événements politiques, et comme les armées belligérantes des impérialistes et des républicains se trouvaient précisément campées sur la roule, je ne savais pas si je ne courrais aucun danger. Pour m’en informer au juste, j’obtins une audience des généraux qui commandaient à Yera- Cruz ; et ces messieurs n’apprirent pas plutôt que le but de mon voyage était tout scientifique , qu’ils me délivrèrent un passeport jusqu’au dernier village en leur pouvoir, présumant bien, dirent-ils, que leurs ennemis, quand ils connaîtraient mes motifs, s’empresseraient aussi de me protéger.

Départ de Vera-Cruz. Désert sablonneux. Vera-Aqua. San-

Rafael. Puente del Rey. Puente del Reyna. Auberge de

la route.

Je louai donc une voiture traînée par huit mulets, et, le 8 mars, avec mon fils et un domestique, je partis pour Xalapa, ville située dans la direction de Mexico, et distante de Yera-Cruz d’environ vingt deux lieues. En Europe, nous n’eussions mis, par la plus mauvaise diligence, que sept ou huit heures pour faire le trajet; mais dans cette partie de l'Amérique, il ne nous fallut pas moins de quatre longs jours.

A la sortie des portes de Vera-Cruz, on rencontre immédiatement une contrée sablonneuse, sans route, sans végétaux, sans habitations, enfin un véritable désert où ne se montre aucune trace de nature vivante ; et, n’eussent été çà et là des squelettes de chevaux et de mulets morts en le traversant, nous aurions pu croire qu’il n’avait été jamais traversé. Nous longeâmes d’abord le rivage de la mer; puis, au bout de quelques milles, nous arrivâmes à un pont sur lequel on passe le cours d'eau de Vera-Aqua. Dès lors nous quittâmes la côte, et nous cheminâmes vers l’intérieur des terres à travers un sable fin où nous faillîmes être suffoqués, tant par la chaleur du soleil que par la poussière. Vers le soir, cependant, les chemins devinrent meilleurs; l’aspect aussi de la contrée s’améliora par un peu de végétation, avant que nous eussions atteint San-Rafael, où nous passâmes la nuit.

L’auberge de ce village ne valait ni plus ni moins que toutes celles qu’on trouve dans le pays. Donc, quand je l’aurai décrite, ainsi que l’accueil que nous y reçûmes, on aura une idée exacte des autres. Elle consistait en un vaste hangar couvert de feuilles ou de roseaux , dont les côtés, en tout semblables à ceux d'une cage, laissaient librement circuler l'air et voir de dehors ce qui se passait dedans. Le toit avançait de beaucoup au-delà des claies qui servaient de murs ; et sous cette saillie plusieurs voyageurs étaient déjà couchés à terre, s’inquiétant peu de passer la nuit à la belle étoile. L’hôte emporta notre bagage dans l'intérieur, et quand nous lui demandâmes où il comptait nous loger, il nous répondit que sauf notre respect ce serait avec nos malles. Tout ce qu’il avait à nous offrir, c’était pour notre attelage du maïs, pour nousmêmes un abri contre la pluie, de la mauvaise eau, un peu de pain, et des planches en guise de couchette. Heureusement, nous avions des matelas et quelques vivres avec nous, et après un frugal souper, nous espérions que la fatigue allait nous servir de soporifique ; mais nous ne pûmes fermer l’œil. D’abord, en effet, dans la même pièce que nous, il y avait beaucoup d’autres personnes, des hommes, des femmes, des enfants, et jusqu’à des poules. Ensuite les diverses bêtes de somme des voyageurs étaient attachées en dehors, à notre tête, et tandis que nous entendions les chevaux manger leur provende, les mulets ruer et se battre, les muletiers jurer, les chiens aboyer et les ânes braire,

nous étions dans une atmosphère étouffante, parmi des myriades de mosquites qui ne cessèrent de bourdonner à nos oreilles et de nous piquer. Aussi, dès que reparut le jour, nous n’eûmes rien de plus pressé que de remonter en voiture.

La roule que nous suivîmes était meilleure que la veille. Elle avait été, dans certaines parties, ouverte à force de travail et d’argent au milieu de marécages qui autrement eussent été impraticables. On était alors dans la saison sèche, de sorte que la terre et la plupart des arbres offraient une affreuse nudité; mais aux endroits où il restait encore de l’eau, et souvent nous traversâmes l’espace des trois ou quatre milles de suite qui en étaient couverts, les plus magnifiques plantes apparaissaient dans toute la vigueur de la végétation, et formaient le plus bizarre contraste avec la stérilité que nous voyions ailleurs. De temps en temps, dans de belles situations et à de courtes distances de la roule, nous apercevions des huttes indiennes, qui, joliment bâties, couvertes de feuilles de palmier et closes de nattes, ne ressemblaient aucunement à celles des bords du Rencin, où se vendait de Y aguardiente, c’est-à-dire de l’eau-de-vie. Nous passâmes par plusieurs districts auxquels on avait mis exprès le feu, afin de détruire les mauvaises herbes et de fertiliser la terre ; et c’était un curieux spectacle que de voir avec quelle rapidité s’étendaient les flammes. Sur les lisières, nombre de vautours se tenaient à l’affût des animaux qui étaient ainsi forcés de fuir leurs retraites, et se jetant sur eux à leur première apparition, ils les dévoraient avec leur gloutonnerie caractéristique. Nous remarquâmes aussi grand nombre d’aigles, d’éperviers, de corneilles, d’orioles, de coucous ; et le rossignol de Virginie, avec son plumage d’un écarlate éblouissant, filait sans cesse comme un météore devant nos yeux.

Vers une heure après midi, nous parvînmes à un assez gros village indien, où il y avait une église couverte comme les simples habitations qui l’environnaient. Tandis que nous prenions quelques rafraîchissements en dehors de la posada, sous la saillie du toit, la messe vint à finir, et nous fûmes alors l’objet de la curiosité de tous les fidèles. Mais ils paraissaient les plus innocentes gens du monde, se comportèrent à notre égard avec beaucoup de politesse, et furent ravis de quelques verres de vin que nous leur distribuâmes. La contrée que nous parcourûmes ensuite, et par d’assez mauvais chemins, était stérile et brûlée ; mais quand nous eûmes gravi et descendu une autre montagne, il se fit un soudain changement. La végétation reparut, la route redevint excellente : car elle était ou taillée dans le roc. ou supportée par une fondation de maçonnerie. Enfin nous arrivâmes au magnifique puente i del Rey , ou pont du Roi. Il sert à franchir une large et rapide rivière qui se précipite à travers un profond ravin, bordé de chaque côté par de hauts rocs à pic. Les rocs, couronnés et flanqués de canons, en font un des principaux postes militaires entre l’Atlantique et la capitale du Mexique. Il était alors occupé par les troupes républicaines. Le village où il nous fallut loger était encombré de soldats. À la fin cependant nous trouvâmes de la place. Dans la soirée, nous allâmes, avec quelques officiers qui se montrèrent pour nous pleins de courtoisie, nous promener sur les bords de la rivière, et nous nous baignâmes dans ses ondes transparentes avec une volupté qu’on ne pourrait bien sentir, à moins d’être reste longtemps comme nous captifs à bord d’un vaisseau, d’avoir ensuite débarqué à Vera-Cruz, puis, tout récemment, traversé un désert où, pour étancher notre soif brûlante, nous n’avions que de mauvaise eau. Pleins de reconnaissance pour celle délicieuse rivière, nous voudrions ici en mentionner le nom, mais les habitants ne surent que nous dire qu’elle s’appelait la rivière du Pont.

Après avoir passé une meilleure nuit que la précédente, nous repartîmes au point du jour. La route fut excellente toute la première partie de la journée, et

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vers deux heures nous atteignîmes un respectable village, où il y avait aussi une rivière et un pont appelé, celui-là, pu ni le de la Reyna. 11 renfermait ia moins misérable auberge que nous eussions encore rencontrée. Les murs du bâtiment étaient du moins en pierres, et le toit de tuiles. Du moins, dans l'appartement qu’on nous donna, trouvâmes-nous une table et des chaises. Comme nos provisions étaient presque épuisées, nous dûmes recourir à celles du lieu, et on nous servit une bonne omelette au lard. Bien plus, nous la mangeâmes sur une nappe, mais qui, à vrai dire, n’était pas très propre. En l'étant, le garçon qui nous servait nous fit tous rougir, j’en ai honte encore : voyant que nous négligions de remercier Dieu après notre repas, il prononça lui-môme d'une voix grave la prière accoutumée! Le pays que nous traversâmes ensuite fut misérable, et le chemin si mauvais, que pour soulager les pauvres bêtes qui traînaient notre voilure, nous en descendîmes et marchâmes la plupart du temps. Par la même raison, nous fûmes obligés de faire halle plus tôt qu'à l’ordinaire.

Mais le lendemain, la contrée nous présenta comparativement un aspect enchanteur. Nous respirions certainement un meilleur air, qui ranima notre courage; et bientôt, à notre extrême satisfaction, nous aperçûmes des bois de chênes, car nous n'ignorions pas qu’ils marquaient la limite du choléra et de la fièvre jaune. Dès lors aussi, la face de la végétation fut toute différente. La belle route pavée sur laquelle nous roulions était bordée à droite et à gauche d’arbres et de buissons, tous nouveaux pour nous, tous différents de forme et de couleur. Vous eussiez dit une promenade à travers un parc d Europe, dont les allées eussent offert une succession de ces arbres et de ces plantes exotiques qui n’y viennent qu’en serre- chaude. Puis atteignant le sommet d’une montagne, nous découvrîmes devant nous la belle ville de Xalapa. Ses églises et ses maisons blanches, élevées à quatre mille deux cent soixante-quatre pieds au-dessus du niveau de la mer, présentaient un spectacle d'autant plus pittoresque qu’elles se détachaient sur un grand fond sombre formé par le Perole, l’Orizaba et d’autres montagnes volcaniques.

Xalapa. Description de cette ville. Détails sur les mœurs et les usages des habitants.

Xalapa ou Jalapa, d’où la drogue bien connue tire son nom, fut, jusqu'à plus de la moitié du dernier siècle, l’entrepôt des marchandises d'Europe au Mexique, et le centre de tous les intérêts commerciaux de cette partie du monde. Toutes les cargaisons, car l’insalubrité de Vera-Cruz, où elles arrivaient, ne permettait pas aux marchands de s'y arrêter, étaient portées suides mulets à une grande foire annuelle qui se tenait dans la ville dont nous parlons. Cette foire ne s’ouvrait qu’à la suite d’une multitude de formalités et de cérémonies religieuses. Le clergé récitait d'innombrables prières et faisait de longues processions pour le succès du commerce, mais non point gratis! et toutes les églises, tous les riches monastères qui subsistent encore, attestent ou la cupidité des prêtres ou la libéralité des négociants.

Xalapa, qui autrefois contenait une immense population, ne compte plus aujourd’hui, à en croire les habitants eux-mêmes, que treize mille âmes; et sans doute ce chiffre ira toujours en diminuant, quoique ce soit une très jolie ville. On y voit beaucoup de maisons à deux étages, qui, bâties à l’espagnole, forment un carré de bâtiments et renferment une cour plantée d’arbres et de fleurs, au milieu de laquelle est un puits ou une fontaine. Les toits sont couverts en tuiles, et se prolongeant au-delà des murs, au lieu d’être plats comme ceux de Vera-Cruz, ils ont le double avantage d’abriter les maisons du soleil pendant les chaleurs, et de les garantir d'humidité pendant la saison pluvieuse.

Les fenêtres des étages sont généralement munies de carreaux etcellesdu rez-de-chaussée d'élégantes grilles, qui permettent une libre circulation de l’air ; car le climat est si délicieux qu’elles ont rarement besoin d’être fermées.

Huit églises reçoivent encore les fidèles. Elles sont d’un style d’archileclure mêlée, bien entretenues, et décorées intérieurement d’une foule de sculptures, de dorures et de peintures. Le maître-autel de la cathédrale est d’argent, et les murs sont couverts d’ornements d’or. Elle contient onze autres autels, et le service divin s'y célèbre avec une pompe tout-à-fait imposante. J’assistai un dimanche a la grand'messe, qui était splendide. Toutes les femmes de classe un peu distinguée portent du noir et sont uniformément vêtues avec un beau voile brodé quelles jettent sur leur tête, mais qu'on ne leur permet guère d’abaisser sur leur figure. Une grande partie de la congrégation se composait d'indiens qui étaient venus au marché ; et, vraiment c'était plaisir de voir avec quelle piété fervente ces gens simples et inoffensifs, descendus pourtant de cannibales, offraient leurs actions de grâces au Créateur.

Les magasins semblent ne pas avoir le moindre luxe, car l’usage n’est pas d’y étaler les marchandises aux fenêtres. Les boutiques de barbiers font seules exception ; elles sont fort nombreuses et ont très belle apparence. Le casque de Mambrin, fixé au-dessus de la porte, leur sert d’enseigne. Les produits des fabriques européennes coûtent toujours fort cher à Xalapa, et n’y sont que de mauvaise qualité.

Quant aux habitants, mon opinion sur leur compte n’est pas, je l'avoue, des plus favorables. Ils sont des modèles d’exquise politesse; leurs hyperboles laissent bien loin en arrière la salutation ordinairement usitée en Espagne : « Puissiez-vous vivre mille ans ! » Ils n’ouvrent la bouche que pour vous dire des compliments; ils vous assurent que tout, chez eux, est à votre disposition, mais ne vous invitent que rarement à y venir. Les étrangers ne voient pas les dames. Elles ne paraissent guère dans les rues. Quand on les y rencontre, elles sont costumées comme à l’église; mais dans leurs maisons, elles sont élégantes, gaies et aimables. Elles passent pour fort galantes; mais je n’ai rien vu qui leur justifie une pareille réputation. Si celles avec qui je me suis trouvé me paraissaient n’être ni prudes ni bégueules, toujours est il qu'elles ne se permettaient absolument rien d’indécent. Le premier soir que je fus admis dans l'intérieur d'une famille, je vis avec surprise de la fumée s’élever au dessus de la tête d’une jeune personne qui touchait du piano, et m’approchant pour en découvrir la cause, je reconnus que quoiqu’elle donnât toute son attention à l'instrument, elle n’avait pas mis de côté son cigarre, mais envoyait de grosses bouffées par la bouche et par les narines. En aucun pays, assurément, les femmes ne vivent en meilleure intelligence les unes avec les autres. Elles sont toujours ravies de se rencontrer, et ne se quittent jamais qu’après plusieurs embrassades.

Mais, hommes et femmes sont généralement plongés dans la plus profonde ignorance sur tout ce qui concerne l’Europe. Us croient presque tous que le continent est d’un bout à l’autre sous la domination de l’Espagne, et que la France, l’Angleterre, l’Italie, la Hollande, l’Allemagne ne sont qu’autant de misérables provinces dans lesquelles le monarque espagnol envoie des gouverneurs inspecter les fabriques et percevoir les impôts. Peut-être eût-il été dangereux de les contredire ouvertement. J’aimais mieux employer 1 ironie. Une dame, par exemple, que je priais un jour d'accepter une robe de mousseline des Indes, me demanda où elle avait été faite. « En Angleterre, répondis-je. — Et comment l’étoffe y est-elle venue '? — Oh ! par l'Espagne, sans doute. — Oui, c’est cala, répliqua-t-elle avec une fatuité rare, l’Angleterre n’est que l’atelier de l'Espagne. » Les Xalapains s’imaginent aussi que ce sont les richesses de ce pays, ri-

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chesses qu’il a tirées du Mexique, qui font vivre les autres peuples de l’Europe. Lorsque je les montre si naïfs, ai je besoin de dire que ma canne à chaise, ma table portative, ma chambre obscure et divers objets de ce genre, les remplirent d’étonnement et d’admiration ?

J’eus l’avantage d’être une après-midi invité à une partie de campagne par un des plus respectables habitants. Nous étions une vingtaine de personnes, de jeunes dames, de jolies demoiselles, de galants militaires, et nous partîmes tous à cheval. Au Mexique, les femmes, lorsqu’elles montent sur des chevaux, les partagent toujours avec des messieurs ou des domestiques. Mais au lieu de se placer comme en Europe derrière le cavalier mâle, elles s’asseient les jambes pendant à gauche, devant lui ; et il leur entoure la taille du bras droit. Après qu’on se fut promené quelque temps, on prit place autour d’une table copieusement servie sous un pavillon rustique. Je ne saurais détailler les divers plats qui se succédèrent, tous préparés à l'espagnole. Mais ce qui me sembla extraordinaire fut la grande disette de couteaux : il n’y en avait que deux ou trois pour toute la compagnie ; et c’est, à^pe qu’il paraît, l’usage du pays. Vers la fin du repas, une espèce de jeu puéril, qui rappelle les farces du carnaval à Rome, commença. Un jeune homme, roulant dans ses doigts une boulette de mie de pain de la grosseur d’un pois, la lança avec beaucoup d’adresse et sans presque être vu au visage d’une personne qui était occupée à manger. Celle-ci, cependant, devina d’où lui venait l’attaqué et épia le moment de rendre la pareille à l’agresseur. Bientôt les autres convives prirent parti pour tel ou tel champion, etla bataille devint générale. Des gâteaux entiers furent employés à ce ridicule amusement, et lorsque les femmes se retirèrent sur une pelouse qui s’étendait devant la maison pour échapper aux éclaboussures, ces messieurs les y suivirent, mais ne renoncèrent pas encore au combat. Seulement il leur fallut chercher d’autres projectiles ; et quand tout le reste fut épuisé, pour munition ils ne craignirent pas de ramasser ce que des mulets avaient en paissant laissé sur l’herbe.

Puis, on dansa au son d’une guitare, dont pinça une jolie petite fdle de douze ans, et plusieurs des dames accompagnèrent de leurs voix les mouvements de leurs pieds. Ensuite, on amena un jeune taureau qui fut, par une longue corde, attaché au tronc d un arbre, et ces hommes purent alors montrer à leur tour leur légèreté et leur courage. Avec leurs mouchoirs ils mirent l’animal à tel point en fureur, qu’il rompit sa corde et s’élança sur eux ; mais en un clin d'oeil, un de la troupe lui sauta sur les reins, et l’empoignant par les cornes, le maîtrisa si bien qu’on put le lier de nouveau. Cet exploit fut successivement accompli par tous les autres avec autant de bonheur, car personne ne se blessa. Après que divers jeux rustiques eurent encore amusé la compagnie, les dames observèrent que le soleil baissait, et tout le monde battit en retraite vers la maison. Je crus que c’était pour retourner vers la ville; mais auparavant, une longue table fut apportée, et quelqu’un me dit à l’oreille que j'allais voir comment se terminaient toutes les parties espagnoles. Des caries parurent. Aussitôt le tapis fut couvert de doublons et de dollars, et de considérables sommes furent perdues et gagnées en peu de minutes. Je fus peiné de voir que par un changement subit la plus innocente gaîté eût fait place à la plus vile des passions, et surtout que les femmes parussent déployer plus d’acharnement que les hommes. Ces beaux yeux noirs, où avaient naguère brillé le plaisir et la vie, étaient alors sombres et féroces ; on n’y voyait plus que l’expression de la cupidilé et de la colère. Pas une plaisanterie, pas même un sourire, n’osèrent se hasarder pendant celte courte scène, car elle ne dura heureusement que le temps d’apprêter les chevaux. Lorsqu’on se remit en route, il s’écoula bien une demi-heure avant que la gaîté revint.

Reste d’éruptions volcaniques. Las Vegas. Perote. Aloès américain. Puique. Ocho d’Agua.

Nous quittâmes Xalapa le 20 mars, pour nous rapprocher de Mexico autant que la guerre civile, dont le pays intermédiaire était le théâtre, nous le permettrait. La route que nous eûmes d'abord à suivre est escarpée, mais bonne, et présente sans interruption les sites les plus pittoresques. De chaque côté poussaient les plus beaux arbres ; et parmi le nombre infini de végétaux que nous ne connaissions pas encore, nous admirâmes surtout les nopals ou poiriers sauvages, qui, de simples plantes, avaient cependant vingt-quatre pieds de diamètre et de hauteur, des feuilles parfaitement unies et rondes, d’une largeur de seize pouces, et en même temps des fruits et des fleurs. Sans cesse aussi de nombreux et charmants oiseaux voltigeaient devant nous.

Après sept ou huit lieues, l’aspect de la contrée changea soudain. Nous entrâmes dans le district de Pines, qui semble avoir été jadis le cratère d’un immense volcan. En effet, sur un espace de plusieurs milles, la terre n’est couverte que de cendres, de scories, de laves et de pierres-ponces, qui sont entassées les unes sur les autres dans toutes les. formes imaginables, et qui demeurent encore dans l’état où elles furent laissées par une terrible éruption arrivée on ne sait à quelle époque. En certains endroits, d’énormes blocs, debout sur une frêle base, menacent de tomber et d’écraser les passants ; dans d’autres la lave liquide semble avoir éclaté comme une bulle gigantesque, laissant des arcades de croûte dure, hautes de soixante ou quatre-vingts pieds, épaisses de trois ou quatre, toutes creuses en dessous , et entourées de cendre molle. Celle vallée est terminée à gauche par une chaîne ou plutôt par une muraille d’une élévation colossale, comme si l’inondation de la matière fondue et brûlante s’était tout d’un coup arrêtée et refroidie au milieu de sa course impétueuse. Dans la même direction, se montrent le grand mont de Pines, et d’autres montagnes qui, revêtues de chênes rabougris, mais verdoyants, contrastent d'une façon bizarre avec la région sauvage et nue qu’on traverse.

Quand nous fermes parcouru l’espace d’environ quatre milles celle couche de matières volcaniques, nous rencontrâmes tout d’un coup un sol mêlé d’argile et de sable, puis, peu après, le village indien de Las Végas, qui n’est absolument bâti qu’en bois, comme les habitations des montagnards de la Norwége et des Alpes. Lorsque nous eûmes dépassé ce village, l'air devint froid, le pays n’offrit plus le délicieux aspect qui nous charmait depuis quelque temps, et les végétaux perdirent encore une fois leur vigueur. 11 faut toutefois excepter les grands aloès américains, dont nous commençâmes à voir de vastes et florissantes plantations. Us poussent à une hauteur bien capable d’étonner les Européens, qui ne les connaissent que parles échantillons de leurs serres chaudes. Nous mesurâmes des feuilles qui avaient dix pieds de long, et qui, larges de dix pouces, étaient épaisses de huit. C’était l’époque de la floraison, et les liges garnies de fleurs jaunes s’élancaient comme de riches candélabres à vingt ou vingt-cinq pieds d’élévation. Les indigènes cultivent avec soin cet aloès, dont le jus fermenté leur donne une liqueur qu ils appellent puique. Celte boisson n’est pas agréable lorsqu’on n’y est pas accoutumé, et l’odeur seule en dégoûte; mais elle passe pour fort salutaire, et par ce motif il s’en fait une énorme consommation.

Peu à peu, après avoir atteint le district de Table- Land, nous retrouvâmes un climat plus tempéré. Chemin faisant, à travers une plaine sablonneuse, nous aperçûmes plusieurs belles haciendas ou fermes, toutes pourvues d’une église, ainsi que l’exige formellement la loi, et nous découvrîmes bientôt la ville de Perote qui, située au bas de la montagne du même nom, éle-

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vée de douze mille pieds au-dessus du niveau de la mer et d’une étendue considérable, olïrc de loin, avec son château à droite et les faubourgs indiens qui l'entourent, un spectacle vraiment pittoresque. Mais quand on la voit de plus près, on se repeut pour ainsi dire de l’admiration qu’on a d’abord éprouvée ; car quoique les maisons soient bâties en pierres de taille, tel est le mode d’architecture le plus généralement suivi, mode d’après lequel on ne voit presque ni croisées ni cheminées, qu’on les prendrait plutôt pour des prisons que pour des demeures ordinaires.

Nous entrâmes au galop dans la cour d’une vaste posada qui , entourée de colonnes, semblait nous promettre ces mille commodités qu’on aime à trouver en voyage. Mais point. Un quart d heure s’écoula sans que l'hôte ni aucun de ses valets vînt nous recevoir. Enfin on nous montra plusieurs appartements, entre lesquels, il est vrai, on nous laissa le choix; mais dans celui que nous choisîmes , et qui était cependant le mieux meublé, il n’y avait pour tous meubles que de mauvais bancs qui servaient de lits, et une table massive qui semblait aussi antique que la maison. Nous obtînmes une chandelle; mais c’eût été apparemment trop de luxe qu’un chandelier, et un trou dans la table autour duquel s’était accumulé un las de suif fondu nous montra comment on pouvait s’en passer. Le souper fut à l’avenant.

Le lendemain nous traversâmes presque tout le jour des plaines aiides et désolées, que terminaient à gauche de hauts rocs et des fragments de montagnes volcaniques semblables h ceux de la veille. De temps en temps des mirages se présentaient à nos yeux, et l’illusion était souvent si grande que nous voyions non-seulement de l’eau où il n’en exislait pas, mais encore les objets environnants s’y réfléchir. Vers le soir, la route se rapprocha des rochers, la végétation commença à reparaître , et nous remarquâmes en grand nombre les arbres qui produisent la gommedragon. Nous fîmes halte à Ocho d’Agua dans une assez bonne auberge, agréablement située près d’une belle source chaude , qui forme une jolie rivière. L’abondance des oiseaux dans ce pays était fort remarquable. Il y avait des aigles, des éperviers, mais surtout des orioles rouges et noires qui, rassemblées pour s’enfuir vers le nord , étaient en °ssez grand nombre pour obscurcir l’air.

Le matin suivant nous repartîmes de bonne heure et déjeunâmes à Napaluca, où est une charmante église bâtie dans un bon style. Elle renfermait les meilleurs tableaux que nous eussions encore vus depuis notre arrivée au Mexique. Là, nous jugeâmes prudent, vu la mauvaise réputation du pays, de prendre une escorte qui nous menât jusqu'à la ville de Puebla. Elle devait se composer du chef de l’endroit et de cinq autres hommes, qui avaient promis d’être complètement munis d'armes à feu ; mais quand il fut question de partir, nous les vîmes arriver n’ayant pour eux six qu’un mauvais fusil. Comme nous réclamions, sa seigneurie l’alcade nous assura que les armes étaient inutiles, parce que les voleurs le connaissaient bien et ne s’aviseraient pas de rester sur son passage. Quoique les roules fussent détestables et que nos mulets n’eussent pendant à peu près cinquante milles ni bu ni mangé, nous atteignîmes Puebla à huit heures du soir. Lorsque nous en approchions, nous aperçûmes divers groupes d'indiens qui paraissaient plus riches et plus respectables que tous ceux dont nous avions jusqu’alors fait la rencontre. Us étaient munis de cierges, de fusées, de fleurs artificielles, etc.; car la fêle de Pâques approchait, et ils se préparaient d’avance à la célébrer.

Puebla ou Puebla delos Angeles. Description de cette ville.

Rues. Pavage. Maisons. Eglises. Police. Fabrique, etc.

Nous entrâmes dans Puebla par le pont de San- Francisco, non sans admirer à l’une de ses extrémités

un beau couvent, cl à l’autre l’AIameda ou promenade publique; puis nous parcourûmes diverses rues dont l’air vivant et le vacarme nous étonnèrent, car la plupart des villes où jusqu’alors nous étions passés ressemblaient à des solitudes. Traversant la grande place, qui était encombrée de monde, nous arrivâmes bientôt à la demeure d’un riche négociant chez qui nous devions loger. Comme il était lard et que nous étions fatigués, nous ne songeâmes ce soir-là qu’à souper et nous mettre au lit.

Mais le lendemain nous montâmes jusqu’au faîte du haut clocher de la cathédrale, et nous en fûmes bien récompensés par une magnifique vue de la ville et des environs. Cette régulière et belle ville fut fondée par les Espagnols en 1533. Elle renferme aujourd'hui environ quatre-vingt-dix mile habitants, qui la plupart sont aisés, vivent dans le bon style d'autrefois, et ne manquent pas de faire leurs cinq repas par jour. Telle est la splendeur des églises et des autres édifices religieux , telle est la richesse de leur dotation , que Puebla surpasse sous ce rapport la capitale même du monde chrétien. Certes, et sans qu’il faille excepter Rome, elle n’a de rivale ni en Amérique ni en Europe pour la profusion avec laquelle les autels sont ornés, pour le nombre et le prix des vases saints efcdes habits sacerdotaux, ou pour la pompe des processions et des autres cérémonies religieuses.

Les rues sont tirées au cordeau et larges ; elles se coupent à angles droits, et à chaque point d'intersection forment plutôt une place qu’un carrefour. Le pavage n’en est pas moins solide qu’élégant. Les pierres qu’on emploie sont taillées en larges triangles , et s'assemblent de telle sorte , huit par huit, qu’il en résulte des carrés uniformes, au milieu desquels on en place une neuvième qui est ronde et de couleur différente. Autour de chacun de ces carrés , et pour les rendre plus solides , on enfonce dans l’intervalle qui les sépare les uns des autres une espèce d’encadrement fait d’éclats de pierre d’une troisième couleur; et le tout ressemble plutôt à un parquet qu’à un pavé.

Les maisons des plus simples bourgeois sont spacieuses et commodes ; celles des riches, hautes de trois étages et à toits plats, ont la façade recouverte de carreaux en faïence vernie, de plusieui s couleurs, qui représentent souvent des scènes de l’Ecriture-Sainle et ont l’air de somptueuses mosaïiues. Ce genre d’ornement produit un bel effet, et ne ressemble à rien de ce que j’ai vu en Europe. Quelques habitations aussi son'.peintes à fresque comme à Gênes, et la plupart ont sur la rue d’élégants balcons de fer avec des toits saillants bordés de tuiles en porcelaine. Chaque maison renferme ordinairement une cour carrée à galeries dont les balustrades supportent des pots chinois, dans lesquels poussent des fleurs ou des plantes qui produisent une agréable fraîcheur. Les murailles des appariements sont ou crépies ou peintes à ladétrempe; mais je n’ai nulle part vu de tenture en papier. Les meubles sont en général mesquins; mais dans toutes les pièces de réception, il y a tantôt une petite statue en cire de l’enfant Jésus ou de quelque saint , tantôt une gravure représentant soit la Vierge , soit une Madeleine, soit le Christ sur la croix, et d’ordinaire la châsse ou le cadre est d’argent massif. Les planchers sont carrelés comme dans beaucoup de provinces de France et restent toujours découverts , car le climat rend inutile l’usage des tapis. La famille du propriétaire occupe habituellement l’étage supérieur; car le rez-de-chaussée forme des boutiques , des magasins, des communs, et le milieu est occupé par les marchands et les domestiques.

Puebla de los Angeles renferme soixante églises, neuf monastères , treize couvents et vingt-trois collèges, dont la descriplion pourrait tenir des volumes sans être encore complète. Tous ces édifices sont les plus somptueux du monde. Ceux de Milan, de Gènes, de Rome, sont construits sans doute avec bien plus de goût, mais ils ne sauraient entrer en comparaison

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pour la magnificence des décoralions intérieures.

La cathédrale, par exemple, qui forme un côté de la grande place, est une masse énorme de bâtiments dont l’architecture n’offre en dehors rien de remarquable , mais intérieurement elle déploie un luxe qui surpasse tout ce que 1 imagination la plus extravagante peut supposer. Il y a une si grande surabondance d’ornements qu’elle nuit au bel effet de l’ensemble. Le vaisseau central surtout est tellement surchargé, que les yeux ne peuvent le parcourir dans toute sa longueur. Vers le sud est placé le maitre-autel , que recouvre un temple de forme antique, d’un travail exquis et d’un style très élégant, qui a été, à une époque assez récente , exécuté par un artiste d’Italie d’après des dessins pris à Rome, mais au Mexique même, et avec des matériaux indigènes. Il a de telles proportions qu’il occupe une partie considérable du chœur, et qu’il s’élève jusqu’au dôme. Son défaut est d’être trop grand, trop disproportionné avec l'édifice, et aussi trop moderne pour s’harmoniser avec les divers objets d’alentour Les matériaux sont les plus beaux marbres et les pierres les plus précieuses qui se puissent trouver dans le Nouveau-Monde. Ses nombreuses et hautes colonnes, avec plinthes et chapiteaux d’or poli, le^jpagnifique autel massif qui en occupe le centre et la multitude des statues qui l’environnent , tout concourt à produire un effet sans pareil. Je ne connais rien en Europe qui égale ce merveilleux temple; mais on ne peut s’empêcher de regretter qu’il n’appartienne pas à un monument plus digne de le renfermer. Les chapelles latérales sont encombrées toutes de statues, de bas-reliefs, de dorures, de candélabres d’argent, de balustrades, de chandeliers d’or et de mille autres ornements. Parmi les nombreuses peintures qui sont placées dans des panneaux ou contenues dans de superbes cadres, il y en a plusieurs qui paraissent des chefs-d’œuvre; mais tant de grilles empêchent d’en approcher, et les croisées admettent si peu de lumière qu'ils se perdent presque dans l’obscurité. Un jour de la semaine sainte je me rendis à l’office de ténèbres, et jamais je ne contemplai un spectacle plus éblouissant. C’était une magnificence surpassant tout ce que je pouvais imaginer de la pompe des cours. Toute la cathédrale était illuminée par des milliers de bougies dont les flammes se reflétaient dans l’or, dans l’argent, dans les pierreries dont les murailles sont littéralement couvertes; et la nombreuse vaisselle de l’église qui, exposée selon l'usage à l’occasion de la fête, était encore aussi brillante et paraissait aussi neuve ajjg'si elle fût de la veille seulement sortie des mairxg'dê l'orfèvre; puis c’était une multitude de pfetres qui officiaient revêtus des plus sojéndides habits; c’était une multitude de ban^pés, qui flottaient en tous sens; c était une ï’/’ü'èéd’encensoirsqui, s’élevant en cadence, i’em passaient i ajr des plus suaves odeurs ; enfin c’était te-'son solennel de l’orgue, qui se mêlait aux voix les plus harmonieuses. Oh! pour rester insensible à tant de splendeur, il aurait fallu ne pas avoir d’âme !

Après la cathédrale, il faut citer au nombre des églises les plus belles ou du moins les plus riches de Puebla : celles de San-Felipe-Neri, de loSpiritu-Santo, de Sainte-Augustine , de Saint - Dominique et de Sainte-Monique. Une chose qui nous surprit, c’est que les croisées de presque tous les édifices, au lieu de rideaux, n’ont qu’une seule grande feuille d’albâtre très dure et très transparente, qui ne laisse pénétrer qu’une douce et pure clarté , assez semblable à celle du clair de lune, et bien propre à donner aux édifices un aspect religieux. Les fonts baptismaux et les bénitiers, qui sont en général très vastes, sont aussi faits d’un seul morceau de la même pierre, qui se trouve à quelques lieues de la ville.

Puebla est gouvernée par quatre alcades ou maires, qui ont sous eux seize officiers dont les fonctions correspondent à celles de nos commissaires. La police semble sévère et bien faite. De belles voitures de louage, attelées de mulets, stationnent au coin de

chaque rue. Sur la grande place se tient un marché où les Indiens apportent en abondance toute espèce de denrées, hormis le poisson, qui est toujours rare et cher, à cause de la distance de la mer et du manque de rivières ou de lacs. Les gourmets néanmoins reçoivent souvent la marée de fort loin, et renfermée dans d’épaisses croûtes de pâtisserie où on l’a fait cuire à moitié, pour qu’elle se conserve mieux. A Puebla, comme dans la plupart des autres villes mexicaines, les marchés commencent dès la pointe du jour, et rien de plus intéressant pour un étranger que de les voir encombrés d’indiens de différentes tribus, qui tâchent de s’arranger et d’étaler leurs marchandises le plus avantageusement possible. Elles sont toutes placées à terre et garanties du soleil par des parasols de grossière .construction. Les femmes indiennes, propres, vêtues avec élégance et entourées de leurs enfants, exposent en vente les beaux fruits et les beaux légumes du tropique, qui ont été souvent apportés de fort loin des districts chauds, tierras callientes. La volaille, qui est abondante et qui coûte peu, occupe une autre division delà place, et d’un troisième côté on trouve des aliments cuits d’avance. Là, les Indiens préparent, sur des feux de charbon, en quantité énorme et d’une multitude de façons, des viandes de boucherie , de volaille et des légumes. Leur cuisine est, en général, fortement assaisonnée de poivre du Chili, ingrédient favori de tous les mets des indigènes. Des monceaux de poterie sont entassés ailleurs ; car au Mexique, tous les ustensiles de ménage, tous les vases où se cuisent les vivres, sont faits de terre et non de métal. Aussi, sans parler du grave inconvénient qu’on évite, peut-on pour quelques schellings se monter une batterie dans les règles. Plus loin , on remarque avec plaisir l’élégante manière dont les Indiens exposent aux regards des chalands une variété de breuvages dont les couleurs et les goûts diffèrent. Un vase de faïence rouge, beaucoup plus vaste qu’il ne s’en fabrique dans toute l'Europe, et qu’on prendrait pour un étrusque à la forme et aux ornements, est rempli d’eau et presque enterré dans du sable humide. Diverses fleurs, mais surtout des pavots, sont placées entre les carafes qui contiennent des boissons fortement colorées, du chocolat, de la pulque et des glaces; toutes bonnes choses dont, pour une bagatelle, des matrones à mine respectable vous servent une grande lasse. Le pain est préparé dans toutes les formes et avec toutes les farinés; er&îi ïï’en saurait trouver de meilleur que le pain de blé. Enfin tous les objets Je première nécessité, et beaucoup de ceux qui ne sont que ùe luxe, se vendent à Puebla un prix très raisonnable.

Cette ville était autrefois renommée pour les grosses étoffes de laine qu’elle fabriquait; mais c’est une branche d’industrie quelle a presque laissé tomber. Elle fabrique encore une immense quantité de savon, qui s'exporte dans tout le Mexique. On le façonne en oiseaux , en poissons, en quadrunè'’ n frtfits; bref, on lui donne mille forme? ! . .^s. Les confiseurs

mexicains excellent dans l’art des confitures et des gâteaux, dont il se fait une énorme consommation sur la table des principaux habitants. J’ai ouï dire, par exemple, qu’au couronnement de l’empereur Iturbide, plus decinq cents espèces de friandises avaient été servies au dessert.

L’opulence de la plupart des bourgeois de Puebla est attestée par leurs équipages et leurs suites. De belles voitures , traînées par des mulets à riches harnais , et suivies de domestiques en brillante livrée, galopent dans les rues et sur les promenades publiques, particulièrement les jours de dimanche et de fête. Les divers endroits où il est de mode qu’on se promène ne sont pas dignes d’une aussi belle ville, et n’offrent pas aux Européens un spectacle bien attrayant, car on n’y voit presque jamais d’autres femmes que celles qui passent au galop dans leurs carrosses. Même, ce n’est qu’aux processions, et quand elles vont à l’église ou qu elles en reviennent, que les dames d'un certain

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Marchés à Puéhla.

rang se montrent dans les rues , qui , dans le premier cas, sont encombrées de toute espèce de gens. Des sièges, des gradins établis momentanément, se louent alors pour une légère rétribution; et quoique ces somptueuses et imposantes cérémonies ne soient nullement rares, elles excitent toujours à un degré extraordinaire la curiosité et l'intérêt des habitants.

Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle que l’empereur avait volontairement résigné le pouvoir aux républicains, et que la guerre civile se trouvait ainsi terminée. C’était comme notre passeport pour Mexico. Nous quittâmes donc sur-le-champ Puebla pour gagner la capitale ; mais voulant visiter l’antique cité de Chollula, distante de six milles, nous ne prîmes pas la route directe.

Chollula. Saint-Martin. Rio-Frio, Ayotla.

Une délicieuse promenade en voiture, à travers des champs couverts de blés presque mûrs et entrecoupés de plantations d’aloès, nous conduisit à Chollula. Cette cite, avant la conquête des Espagnols, était une des plus considérables du Mexique. Elle était renommée par le nombre de ses idoles , par la splendeur de son culte païen, et par la sainteté de ses temples, dont il se voit encore quelques ruines. Mais elle est aujour-

d'hui bien déchue, au point que, sans mauvaise intention, je demandai à notre hôtesse à combien d'âmes pouvait s’élever la population du village. Ce terme, sans doute , la piqua au vif; elle le repoussa avec indignation. Elle s’écria qu'on avait toujours compris Chollula parmi les premières villes mexicaines, et qu’il était notoire que ses guerriers avaient aidé le grand capitaine à subjuguer Mexico ; puis, baissant la tête, elle finit par avouer que le nombre des habitants n’y était plus que de six mille.

Chollula, située au milieu d’un vaste plateau , renferme beaucoup de rues régulières et larges, que bordent des maisons la plupart hautes d’un étage et à toits plats. Elle vous semble, quand on s’y promène, conserver encore l’aspect qu’elle devait présenter au xvie siècle. Ce fut là que Cortez, marchant vers la capitale, fut salué comme un libérateur et comme un frère; mais venant par hasard à découvrir que ces flatteuses salutations n’étaient destinées qu’à mieux cacher un plan traîtreusement conçu pour l’assassiner lui et les siens, avec sa présence d'esprit accoutumée, avec cette décision de caractère qu’on lui connaît, il arrêta les principaux personnages du lieu, et nonseulement les mit à mort, mais pour faire un terrible exemple et pour effrayer tous les Mexicains, massacra encore au moins soixante-dix mille habitants. Ceux qui survécurent s'empressèrent ensuite de l’aider à

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réduire l’antique capitale sous le joug espagnol.

A notre sortie de Chollula, nous franchîmes pendant deux lieues de florissantes plantations d’aloès ; puis rejoignant la grande route qui passait au milieu de champs bien cultivés, nous arrivâmes vers le soir à la ville de Saint-Martin, où l'auberge qui nous reçut n’était pas si misérable que de coutume. Au moment de nous mettre au lit, les postillons vinrent nous avertir respectueusement que , quoique nous eussions un long chemin à parcourir le jour suivant, ils ne pourraient, comme c’était Pâques, se mettre en selle qu’après avoir entendu la messe; et l’hôtesse ajouta que ses gens, avant de préparer à déjeuner, voudraient, à coup sûr, s’acquitter de leurs devoirs religieux. Pour éviter ce retard fâcheux, il nous suftlt de persuader aux postillons qu’ils pourraient atteler de nuit, car ils craignaient surtoufle scandale, et de partir nous-mêmes à jeun. Le pays que nous traversâmes alors était varié, bien arrosé et souvent cultivé avec soin. Chemin faisant nous tuâmes de beaux oiseaux, et nous vîmes un cayjulte ou chien sauvage , de la grosseur à peu près d’un loup. Lorsque nous eûmes pris quelques rafraîchissements au village de Rio-Frio, qui ne consiste qu’en une maison , un cabaret et une douzaine de huttes d’indiens bâties en bois , nous poursuivîmes à travers de belles forêts de sapins et de chênes. Dans la soirée, après avoir longtemps gravi , nous vînmes tout d'un coup en vue de la vallée de Mexico, qui, semée de grands lacs et terminée par une chaîne de montagnes volcaniques, s’étendait comme une carte devant nous. La descente fut ensuite rapide ; mais toute noire attention était absorbée par l’admirable paysage qui se déroulait de plus en plus distinctement sous nos yeux.

Au coucher du soleil , nous fîmes halle en un lieu nommé Azotla. La ville de Mexico n’était plus qu’à quelques milles, et la pensée que nous y déjeunerions le lendemain nous empêcha longtemps de nous endormir.

Mexico. Les alentours. Les rues. Les maisons. La Plaza major. Le palais du gouvernement.

On croira sans peine que nous fûmes sur pied dès l’aurore, mais le mauvais état de la roule ne nous permit pas d’avancer aussi vite que nous l’aurions voulu. Après une heure de marche cependant, nous aperçûmes Mexico, et nous vîmes cette merveille des merveilles, située, ce qui nous étonna beaucoup, au milieu d’un vaste marais. Nous le traversâmes sur une mauvaise chaussée, et notre étonnement s'accrut à chaque pas, car l’antique et impériale cité dont nous approchions ne présente à l’extérieur que l’aspect le plus mesquin. Puis, à l’entour, régnaient un silence mortel et une affreuse solitude. Je me demandais quant à moi si c’était réellement la splendide capitale du Mexique où j’allais entrer, et si elle valait la peine que pour la connaître j’eusse quitté mon pays et mes plus chères habitudes, encouru des privations de tout genre et franchi une moitié du monde. Bientôt nous arrivâmes aux barrières, et passant à travers le cordon de troupes qui entourait la ville, nous entrâmes dans les faubourgs qui étaient encore laids et sales. On n’y voyait que des gens couverts de haillons ou enveloppés dans un simple drap. J’étais si désappointé, que j'hésitais de plus en plus à me croire dans la capitale du Mexique , ce grand marché des métaux précieux, cette source principale d’où ils se répandent dans toutes les parties du monde habité.

Cependant , quelques minutes encore , et quand j’eus pénétré dans la ville proprement dite, oh 1 toutes les descriptions que j’avais pu lire, tous les récits que j’avais pu entendre de la régularité et de la largeur des rues, de l’élégance et de la grandeur des églises et des maisons, me semblèrent alors, je l’avoue, inférieurs à la réalité j alors en un instant j’oubliai ennuis

et fatigues; je m’en crus cent fois trop payé par le magnifique spectacle qui s’offrait à mes regards stupéfaits.

Les rues en effet, dont j’avais craint qu’on ne m’eût à plaisir exagéré la beauté , ont presque toutes deux milles de longueur. Elles sont parfaitement droites, parfaitement unies , et chacune de leurs extrémités laisse apercevoir les montagnes qui entourent la vallée. L’élévation du plus grand nombre des maisons est uniforme. Elles sont en général hautes de deux étages, chargées d’ornements, et garnies d’un double rang de balcons d’un travail exquis , soit en fer peint ou doré, soit en cuivre. Au rez-de-chaussée, comme à chacun des deux étages, les appartements ont d’ordinaire de quinze à vingt pieds de haut. On entre par une large porle-cochère toute couverte de ciselures et d’agréments de métal , qui ouvre sur un portail élevé souvent de trente pieds. Ce portail mène dans une cour que les divers corps de bâtiments environnent, qui est remplie d’arbres et de fleurs produisant un délicieux effet, et qui au niveau de chaque étage a une galerie élégante où l’on peut se promener sans craindre ni le soleil ni la pluie. Le rez-de-chaussée est habituellement occupé par le concierge et les autres domestiques ; le premier se loue quelquefois ; au second, qui est l’appartement principal, habitent les propriétaires eux-mêmes, qui ont un escalier séparé en pierres de taille, et d’une grande magnificence. Rien n’est plus en harmonie que ces hôtels avec le délicieux climat d’un pays où tout changement de température est presque inconnu, où règne un perpétuel printemps, où on ignore ce que c’est qu’une cheminée, et où il n’est pas même nécessaire d’avoir des carreaux de vitres aux fenêtres pour empêcher que la fraîcheur de la nuit ne pénètre dans les chambres à coucher. Les deux seules choses nécessaires sont un toit assez solide pour résister aux grosses pluies qui tombent à certaines époques, et de hauts appartements pour permettre que l’air circule en liberté. Or, rien à coup sûr ne pouvait mieux avoir ce double résultat que le style d’architecture introduit au Mexique par les Espagnols.

Les façades des hôtels sont en général peintes à la détrempe, en blanc, en cramoisi, en brun , ou en vert clair, et offrent un charmant coup d’œil. La sécheresse de l’atmosphère est telle que la couleur se conserve fraîche pendant plusieurs années. Beaucoup de ces façades portent en outre des inscriptions tirées de l’Ecriture ou des stances adressées soit au Sauveur des hommes, soit à sa divine mère.

11 y en a d’autres qui sont entièrement couvertes de porcelaine vernie, dont les divers carreaux sont symétriquement assemblés ou même représentent des scènes entières. Les murs des grands escaliers sont aussi ornés fréquemment de la même manière, et c'est une remarque qui peut encore s’appliquer à ceux de plusieurs églises. Toute cette porcelaine a été sans doute fabriquée en Hollande et dans les Pays-Bas, du temps que ces pays dépendaient de l’Espagne.

Les toits de toutes les maisons, ou du moins le plus grand nombre, sont plats, construits en briques, et généralement couronnés de fleurs. Ces terrasses ou plutôt ces jardins suspendus permettent aux habitants dépasser d’une manière délicieuse les belles soirées; car tandis qu’ils ont sous les yeux une vue magnifique, l’air frais qu’ils respirent est d’autant plus pur qu’aucune fumée ne le souille jamais. Grâce à cette espèce d’ornement, Mexico, vu d’une certaine hauteur, présente un aspect beaucoup plus beau qu’aucune des villes de 1 Europe, où des toits biscornus en tuiles rouges et d'affreux tuyaux de cheminées sont les principaux traits du paysage.

Mais, si telle est à l'extérieur la merveilleuse somptuosité de la capitale du Mexique , on ne peut dire qu'intérieurement les ameublements et les décors de la plupart des maisons répondent à leur splendide apparence. La fermeture des mines, l’expulsion des

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vieil ps familles espagnoles, cl quinze années do révolutions, avec tous les maux qui accompagnent nécessairement la guerre civile, ont amené de tristes changements dans les fortunes des particuliers et dans l’état général du pays. Or, toutes ces calamités , c'est la capitale qui les ale plus affreusement ressenties. La vaisselle d'or, les escaliers, les superbes tables, les candélabres et les autres meubles d’argent massif, les bordures de même métal qui entouraient les glaces et les tableaux, tout a successivement pris le chemin do la Monnaie, et sous la forme de dollars circule maintenant à travers l'Europe et l’Asie. Des familles, dont les revenus annuels s’élevaient jadis à plusieurs millions, peuvent à peine subsister aujourd’hui dans la plus profonde misère...

La Plaza- Major ou grande place de Mexico est une des plus belles qu’on puisse voir. Le côté oriental est occupé par la cathédrale et par le Segrario, c’cst-àdire par l’église de la paroisse; celui du nord par le splendide palais du vice-roi, devenu l’hôtel du gouvernement; celui du sud par une belle ligne de maisons, au centre desquelles on remarque le palais construit par Gortez et maintenant appelé Casa de Stada ; enfin celui de l'ouest par une rangée de bâtiments dont la partie inférieure est disposée en galerie, et qui forment de belles boutiques, des magasins, et différents bureaux administratifs. Au milieu de la place est une belle statue équestre du roi d’Espagne Charles V. Lors de mon arrivée à Mexico, cette statue était enfermée dans un vaste globe de papier peint que surmontait une figure de Renommée, et formait le centre d'un immense amphithéâtre que l’cx -empereur Iturbide avait momentanément fait établir pour des combats de taureaux. Cette construction n’était pas des plus gracieuses; mais du moins, comme je l’ai dit, devait d’un jour à l’autre disparaître. Au contraire, ce qui est encore beaucoup plus laid et qui toutefois subsistera plus longtemps, parce que l’Etat dont les finances sont obérées en tire bon profit, c’est une méchante bâtisse, une espèce de bazar qu’on a laissé surgir sur cette place, et dont les marchands sont principalement espagnols.

La capitale du Mexique n’est sans doute plus que l’ombre de ce qu elle a été au xvne siècle , car telle fut l'époque véritable de sa splendeur, de son opulence et de son luxe; mais encore conserve-t-elle des traces de gloire que ni le temps ni les révolutions ne lui ont enlevées. Je veux parler des édifices publics, des églises surtout et des autres établissements religieux, qui ne le cèdent à ceux d’aucune ville du globe pour le nombre, l’étendue, et la richesse des dotations. Parmi ces divers monuments, je vais dire quelques mots sur les plus remarquables.

La cathédrale de Mexico est célèbre dans toute l’Amérique, et à juste titre. Elle a environ cinq cents pieds de longueur, et est située sur la Plaza-Major, à l’endroit même où s’élevait le grand temple ou Téocalli des anciens Mexicains. La plupart de leurs idoles et de leurs diaux, qui étaient de pierre et d’une taille, d’une pesanteur considérables, sont ensevelis, diton , sous les fondements et sous faire de la place. L’extérieur est de beaucoup préférable à celui de la cathédrale de Puebla delos Angelès, quoique toujours un peu lourd, et on regrette que l’architecture en soit d’un style mêlé. Puis, quand on y entre, on ne peut s’empêcher, malgré l’étendue et la magnificence de l’intérieur, d’éprouver une sorte de désappointement. La grande nef est presque remplie par des tentures, par des groupes, par mille décorations, qui toutes peu légères gâtent entièrement sa beauté. Le maître-autel est là aussi hors de proportion avec l’espace au milieu duquel il se trouve placé. Comme ceux de la plupart des églises du pays, il est chargé d’une profusion d’ornements massifs, de sculptures, de dorures et de peintures. L’enceinte du chœur est formée par une superbe grille couverte d’une mullitude de figures , et qui a été, dit-on, fondue en Chine, mais d’après des modèles

envoyés du Mexique. Cette dernière circonstance explique peul-ôire pourquoi le dessin des ornements eu est aussi mauvais que l’exécution. Le métal , qui ressemble à du cuivre , passe pour avoir une telle valeur à cause de l’or qu’il contient, qu’un orfèvre de Mexico offrit un jour à l’évêque de construire une nouvelle grille d'argent massif et de même poids en échange de celle qui existe.

Le service divin se célèbre à Mexico, dans toutes les églises, avec une magnificence inouïe. Nulle part, les cérémonies religieuses n’ont lieu avec plus de pompe et de splendeur. Plusieurs processions que je vis passer l’emportaient , pour la régularité et pour l’ordre, pour le luxe et l’habillement des prêtres, pour la richesse et le prix des ornements sacrés , pour la profusion de l’argent et de l’or, sur tout ce que j’avais pu voir dans ce genre en Italie. Rome elle-même, non plus que les autres cités catholiques de l’Europe, ne peuvent entrer en comparaison avec Mexico.

Dans les églises mexicaines, vous ne rencontrez pas celle distinction de bancs et de sièges qui , sauf pour un ou deux pays (1), est générale dans l’ancien monde. Au Mexique , c’cst à terre que pareillement les plus pauvres Indiens et les plus hauts personnages s’agenouillent pour offrir leurs prières à l’être qui n'admet aucune différence parmi ses créatures. Dans l’Amérique du Sud, les riches sont presque toujours précédés , quand ils se rendent aux offices , par des esclaves qui portent de beaux coussins pour leurs maîtres; mais c’est un luxe, c’est un pompeux étalage de vanité qu’on ne connaît point ici. L’Européen, débarqué nouvellement, est choqué qu’il lui faille se mettre à genoux sur les planches qui seules recouvrent le sol dans les églises, et qui même ne sont pas fixées afin de pouvoir au besoin recevoir les corps des morts, car telles sont les places ordinaires de sépulture. La chose est d’autant plus facile qu'il n’est pas d’usage d'élever des monuments aux personnes qui meurent , et que leurs noms écrits sur une croix de bois n’indiquent pas même aux parents et amis qui leur survivent l’endroit où reposent leurs restes. Excepté dans la chapelle qui contient les os de Corlez, et où l’on a placé un beau buste en bronze de ce conquérant, je n’ai jamais, au Mexique, rien remarqué qui pût rappeler aux vivants le souvenir des morts. Les funérailles s’y font aussi de la manière la plus humble. C’est le même cercueil qui sert depuis des siècles à conduire indistinctement le pauvre et le riche au champ du repos, car on ensevelit les cadavres nus et sans bières.

Le plus beau et le plus vaste des couvents deMexico est celui des Franciscains, dont les revenus s’élèvent à environ 300,000 francs, quoiqu'ils ne proviennent que d’aumônes. Celui des Dominicains mérite aussi d'être cité. Dans la cour sur laquelle donne l’église, notre guide nous montra une large pierre plate avec un trou carré au milieu, où était enfoncé le poteau auquel 1 inquisition attachait ses victimes avant de les brûler. Cet affreux tribunal, jusqu’en 1820 qu’il fut aboli par l’ex-empereur, avait toujours été entre les mains des religieux de Saint-Dominique. En face , de l’autre côté de la rue, s’élève le palais de l’inquisition qui est aussi tout voisin du lieu où les condamnés à la peine capitale subissent encore leur sentence. J’avais beaucoup entendu parler des affreux cachots où les malheureuses victimes étaient emprisonnées; mais il n’en existe pas, il n’en pourrait exister un seul, car dans toute la ville de Mexico, dès qu’on creuse la terre, ne serait-ce qu'à une profondeur de quelques pieds, l'eau jaillit sur-le-champ. Du reste, l’édifice ist fort élégant, et rien à l’extérieur ne décèle l’usage auquel il était destiné. Nous y trouvâmes établie, lorsque nous le visitâmes , une espèce d’école polytechnique.

L’hôtel du gouvernement est aussi une magnifique

(l) En Espagne et en Italie, par exemple. A. JM.

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construction. II est de forme presque carrée, et celle de ses façades qui regarde sur la Plaza-Major a quatre ou cinq cents pieds de long. 11 renferme à 1 intérieur quatre vastes cours où sont distribués différents services de l'administration. En outre, il contient la Prison , la Monnaie, les casernes, le jardin botanique, la Bibliothèque, l'imprimerie de l’Etat. La Bibliothèque est riche de plusieurs manuscrits fort précieux, par exemple, d'une histoire nationale du Mexique en quarante gros volumes in-quarto, avec une multitude de caries et de dessins, rédigée par ordre du dernier empereur. Le jardin botanique, quoique situé au centre d'une ville si populeuse, est remarquable par la vigueur des végétaux. L’étranger ne saurait trouver nulle part une plus délicieuse retraite contre la chaleur du jour, ni le savant une plus belle carrière à ses studieuses investigations. Outre tous les fruits du Nouveau-Monde, j’y remarquai- avec plaisir beaucoup de ceux qui sont particuliers à l'Europe, tels que la pomme, la poire, la pêche et le coing. La Monnaie, par le nombre de ses machines, pourrait chaque jour livrer à la circulation 100,000 dollar-. Depuis qu’elle est fondée, elle en a déjà répandu par le monde environ 2,000,000,250,000 millions. Mais les pièces que nous vîmes frapper, outre qu elles portaient encore l’effigie d'Iturbide, étaient fort mal exécutées. La faute principale provenait des burins, que le manque d’articles empêchait de graver dans un style convenable; et ceux que la nouvelle république faisait préparer ne promettaient pas devoir être meilleurs. Ils représentaient sur les revers l’aigle du Mexique, posé sur un aloès.

La Mineria, ou école des mines, est un édifice élevé depuis peu d’années, qui, eu égard à sa destination, n’a peut-être d’égal en Europe ni pour l’étendue ni pour la beauté de l’architecture. Il a été construit à grands frais, et libéralement pourvu de tous les accessoires nécessaires par les propriétaires de Mexico et par d'autres riches habitants. Mais , hélas! il semble condamné à n'être jamais fini entièrement, si même il ne doit un jour toul-à-fait disparaître. Les fondations, assises sur un terrain marécageux, ont déjà baissé. Ses élégantes colonnes ne sont plus perpendiculaires ; ses architraves s'écartent et craquent dans toutes les directions. Enfin , une partie est en ruine...

Mexico renferme un établissement analogue au Mont-de-Piété dont les magasins, encombrés de la plus précieuse vaisselle, de crucifix et de statues de saints en or, de tableaux à cadres d’argent , de parures de femmes , de diamants , de perles , de rubis et d’émeraudes, attestent plus que tout ce qu’on pourrait dire l’antique opulence et la pauvreté actuelle du pays. Je visitai encore l’hôpital de Jésus-de-los-Naturalès , que Fernand Cortez fit bâtir et qu’il dota sur sa fortune privée. 11 est vaste, bien aéré, admirablement tenu. Une jolie petite église, qui dépend de cette institution, renferme un monument superbe, érigé au fondateur qui , la veille de sa mort, avait témoigné le désir exprès que ses os y fussent déposés. Le monument porte une inscription pompeuse où sont rappelés les hauts faits du capitaine, et est surmonté du buste en bronze dont j’ai parlé. Dans un coffre de fer que vous pouvez ouvrir, si vous êtes curieux de pareilles reliques, est le squelette du conquérant de la Nouvelle- Espagne. J’examinai attentivement le crâne de cet homme extraordinaire; mais, pas plus que moi, un disciple de Gall n’y aurait, je pense, découvert aucune bosse remarquable. 11 me sembla seulement que Cortez devait être petit.

Le palais de Chapultepec, que les étrangers vont toujours voir, et qui fut bâti par le vice-roi Galvez sur les ruines d’un ancien château mexicain, est délicieusement situé sur une petite montagne, à une lieue environ de la ville. C’est un vaste et bel édifice dont le jardin renferme plusieurs arbres immenses, d’une espèce que les naturels nomment cyprès. Je fis le tour

de quelques-uns, et je suis sûr qu’ils avaient bien soixante pieds de circonférence. Leur hauteur aussi était énorme, et de leur épais feuillage descendait une immense quantité de ce fameux lichen long de cinq à six verges, qu’on appelle barba d’Espagna ou barbe d’Espagne.

Théâtre. Alameda ou promenade publique. Passeo. Chinampas, etc.

Mexico ne possède qu’un seul théâtre , mais qui est un élégant et vaste édifice. Sa forme intérieure est celle d’un fer à cheval allongé, et qui se rétrécit considérablement du côté de la scène, dont l’ouverture a beaucoup trop peu de largeur pour permettre que l’on représente des pièces à spectacle, ou qu’un grand nombre d'acteurs se montre en même temps au public. La partie que l’auditoire occupe se compose d’un parterre et de quatre rangs de loges qui se louent ou au mois ou à la saison. Le devant de ces loges dépasse à peine d’un pied le plafond de l’étage auquel elles sont situées. Elles sont garnies de sièges et décorées suivant le goût et l'opulence des locataires. Aussi, quand elles sont toutes remplies , l’effet doit-il être d’autant plus imposant qu’on voit les dames à peu près en entier, et non pas seulement leurs têtes, qui, comme dans nos salles d'Europe, se pressent les unes audessus des autres pour regarder par un trou. Le parterre renferme trois divisions qui ont chacune un prix différent, et dont chaque place est séparée par des bias et numérotée, excellente coutume qui peu à peu s’acclimate parmi nous.

L’orchestre est passable ; mais les décors, les costumes, les machines ne valent pas ce que nous pouvons voir sur nos théâtres des foires , et les acteurs sont beaucoup plus que médiocres.

La salle est éclairée d’en haut par des lustres , qui supportent chacun une innombrable quantité de becs entourés de globes en verre dépoli, de sorte que la lumière est à la fois douce et vive. Le théâtre est ouvert tous les soirs, et donne deux représentations les dimanches et les fêtes, jours auxquels les prix sont doublés. Le directeur cependant ne fait d'ordinaire pas fortune.

Quant au public, je n’en puis guère parler, car depuis les malheurs qui ont fondu sur les habitants de cette capitale autrefois si gaie , il n’est jamais nombreux. Jamais je n’ai vu la salle au dixième pleine, et parmi les personnes présentes il n’y avait que fort peu de femmes. Encore celles-là n’élaient-elles point parées , comme c’est en pareille occasion l’usage des Européennes. Elles ne portaient aucune espèce d’ornement, excepté une jeune dame de distinction qui avait dans les cheveux une plume noire. Deux ou trois châles en crêpe de Chine étaient les seules parties de leur toilette qui ne fussent pas noires. En général, tous les spectateurs de l’un et l’autre sexe se livraient comme d’habitude à leur plaisir favori de fumer. Les femmes, même dans les loges, avec un éventail d’une main et un cigarre de l’autre, étaient enveloppées d’un nuage qui rendait fort difficile de les distinguer.

L’Alameda ou promenade publique , située au nor , de la ville, n’est pas digne, à mon avis, de sa réputation. Elle ne consiste qu’en des allées pavées, avec des fontaines et des statues dont le mauvais goût semble disputer la palme à la mauvaise exécution. Les gens qui la fréquentent à pied ne sont pas non plus de la meilleu compagnie, et on peut à peine voir ceux qui passent dans leurs rapides carrosses. Un autre endroit, nommé le Passéo, où I on se promène aussi à pied , à cheval et en voilure, a deux milles environ de longueur, est planté d'un double rang d'arbres , et très fréquenté les dimanches et les fêtes. C’est que les jeunes gens de famille, élégamment vêtus, viennent sur leurs jolis petits chevaux étaler les

BÜLLOCK.

grâces do leurs personnes et leur talent en équitation. C'est encore là qu’une multitude de beaux équipages semble se donner rendez-vous, car dans la ville môme il est bien rare qu’on en aperçoive. La route se termine soudain près d'un pont muni d'une porte sous lequel passe le canal de Clialco. En ce lieu, les carrosses se pressent tellement les uns sur les autres et soulèvent tant de poussière, que l’humble piéton ne peut guère voir à plus de quatre pas devant lui. Ces carrosses contiennent généralement des dames qui par ce ridicule usage n’ont aucun profit à être belles ou bien mises.

D'après la description qu’on m’avait faite du Passéo, je fus un peu désappointé ; mais la vue des Indiens qui, après leurs petites excursions du dimanche à la capitale, s’en retournent chez eux par le canal de Chalco, voisin, comme je l’ai dit, de la promenade, m’offrit une ample compensation. Grâce à ce canal, les environs de Mexico présentent toujours pendant la saison sèche, lorsque la soirée est belle, une scène de vie, de gaîté et de plaisir qui est sans pareille. Des centaines de canots de diverses dimensions, la plupart avec des voiles, encombrés de naturels indiens vêtus d’un costume pittoresque et la tète couronnée des fleurs les plus éclatantes, passent et repassent dans toutes les directions. Chaque barque, avec son musicien qui pince de la guitare, assis à la poupe, et quelques-unes des personnes dont elle est chargée chantant ou dansant, souvent même faisant l’un et l’autre, présente le tableau d’une innocente joie qu’on ne trouve guère, hélas ! dans nos pays d’Europe. J'allai un jour avec mon fils me promener sur ce canal, qui traverse des savanes marécageuses où la végétation est d’une vigueur extraordinaire. Plusieurs jolis villages sont situés sur ses bords, et tout du long noiis vîmes des Indiens qui cherchaient à prendre des tortues. Après avoir navigué quelque temps; nous débarquâmes à un quart de mille d’une église, vers laquelle une espèce de chaussée conduisait, et passant sur un pont de troncs d’arbres que la hache n’avait pas dégrossis, nous parvînmes jusqu’au milieu du hameau sans avoir excité l’attention de personne. Mais alors, nous ne tardâmes guère à être remarqués par un groupe de bambins à demi nus, qui jetant aussitôt un cri de terreur, disparurent. En un instant l’alarme devint générale. Toutes les femmes se montrèrent à leurs portes, et semblèrent effrayées de voir des visages inconnus. Cependant, diverses questions que nous leur adressâmes, et surtout une poignée de médias (1) que nous distribuâmes entre leurs enfants, calmèrent leurs craintes , et une jeune mère de bonne mine, au fils de qui nous avions fait un petit présent, nous invita à entrer dans sa maison. Puis, voyant que j’examinais ses meubles et ses divers ustensiles domestiques, elle m’en expliqua l'usage avec complaisance, et obtint de deux petites filles qui s'étaient cachées dans un coin qu’elles vinssent nous embrasser. Le hameau était entouré de chinampas, ou de ce qu’on a si improprement nommé des jardins flottants ; son mari travaillait au sien, et elle t'appela pour nous montrer ce que c’était. Ce sont des îles artificielles longues de cinquante ou soixante verges, mais qui n’en ont que quatre ou cinq de large, qui sont séparées par des fossés de même largeur environ, et construites avec la terre qu’on a retirée de ces fossés. Par ce moyen, se forme une éminence haute à peu près d’une verge, qui bientôt devient un fertile jardin, couvert des plus belles espèces de légumes, de fruits et de fleurs. C’est de là que Mexico tire en grande partie ses approvisionnements en ce genre. Nous tuâmes en cet endroit divers oiseaux, et quelques-uns au vol, ce qui pétrifiait de surprise les naturels réunis alors en grand nombre autour de nous. Pendant que nous regagnions la ville nous pûmes en core augmenter notre collection ornithologique. Les espèces que nous abattîmes étaient généralement nou-

(1) Nom d’une petite monnaie mexicaine. A. M.

voiles pour nous, mais elles n’avaient pas un très splendide plumage. Les rives du canal étaient garnies de plumes qui avaient appartenu à des canards du lac Chalco, et que les marchands de volaille jettent toujours, ne sachant à quoi les employer. Nous admirâmes la dextérité avec laquelle étaient conduits les innombrables canots que. nous rencontrions. Il yen avait de si petits, qu’à peine pouvaient-ils porter le poids de la seule personne qu’ils contenaient. Ceux-là manœuvraient au moyen d’une petite pagaie. Peut-être le lecteur trouvera-t-il ces simples récits ennuyeux ; mais je suis ainsi fait, que le souvenir d'un jour passé de cette manière me laisse une impression plus profonde et plus agréable que des semaines écoulées au milieu de la compagnie élégante, où il arrive souvent que tout est vide et faux.

La place du marché à Mexico.

Pour se procurer un spectacle encore plus intéressant, et cela non pas seulement les soirs de dimanches et fêtes, mais tous les jours de la semaine, l’étranger, s'il est observateur, n’a qu’à aller de grand matin errer au bord de ce même canal. Là en effet des centaines de canots indiens, différents de forme et de grandeur et chargés de toutes les productions tant animales que végétales du voisinage, arrivent fans cesse. Ils sont souvent montés par les femmes indigènes et leur jeune famille. Les plus beaux légumes qui s’élèvent dans les jardins d'Europe, avec les innombrables fruits de la zone torride, dont beaucoup nous sont inconnus même de nom, sont empilés en pyramides et ornés des plus jolies fleurs. A l’avant des canots les Indiennes, légèrement vêtues, avec leurs longues et luisanles tresses de cheveux noirs comme du jais qui leur descendent jusqu’à la ceinture, et souvent avec un enfant suspendu à leur dos, manœuvrent au moyen de grands et minces bâtons. Au centre, sous un hangar, le reste de la famille est assis, et s’occupe soit à filer du coton, soit à le lisser sur leurs simples métiers portatifs en étroites bandes d’étoffe bleue et'blanche qui forment leur principal habillement. D'aulres barques sont chargées de viandes, de poulets, de pintades et d'une profusion de canards sauvages que les marchands plument et dressent chemin faisant. Sur d’autres encore, ce sont d'immenses tas de blé indien qui, grain et paille, constitue la nourriture générale des chevaux. Le lait, le beurre, les fruits, les jeunes chevreaux sont aussi fort abondants; et ce qui ajoute à l’ensemble pittoresque de la scène, c’est que presque tous les canots ont quantité de pavots rouges et blancs semés sur le faite des autres marchandises. Enfin, s’il se trouve un homme à bord, il manque rarement, pour amuser sa femme et ses enfants, de battre du tambour ou de pincer de la guitare. Puis, tout se passe avec la plus grande harmonie, avec la plus parfaite cordialité. Ces bonnes gens se saluent toujours lorsqu’ils se rencontrent. « Buenos Dias segnor ou segnora, » est dans toutes les bouches, et tout le monde s’embrasse d’un air vraiment sincère.

Les cargaisons se déchargent un peu au sud de l'hôtel du gouvernement, et par conséquent non loin de la Plaza-Major, où se tient le grand marché. On porte ensuite à dos les différentes denrées jusqu’aux endroits où elles doivent être mises en vente. C’est le moment de l’étalage qu’il faut voir, car rien n’est plus vivant que ces milliers d’indiens différents de costumes et de manières, qui, pour gagner quelque argent, viennent d'une dislance souvent considérable. Je me taisais un plaisir d'aller chaque mati n leur rendre visite ; et comme je leur achetais leurs oiseaux rares ou d’autres productions naturelles à un prix un peu plus haut que le cours, ils avaient fini par me connaître, et j’en avais plusieurs en quelque sorte à mes ordres qui m’apportaient au logis tout ce qu’ils présumaient devoir être agréable au Britannico, nom qu’ils avaient pris l’habitude de me donuer tous. Une vieille femme avait un rare talent

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pour attraper des oiseaux-mouches, et m’en apportait eu vie les plus belles espèces. Mais, en l’exceptant, je pouvais à peine rue procurer des sujets dignes d'entrer dans une collection ornithologique ; car quoiqu’ils fussent toujours nombreux, ils étaient presque tous en partie plumés et souvent sans pattes.

Parmi la grande variété d’oiseaux aquatiques ainsi apposés des bords du lac de Chalco, on n’évalue pasà moins de vingt-cinq mille par an le nombre des diverses espèces de canards sauvages; car un fait assez singulier, c’est qu'on connaît à peine dans cette partie du Mexique l’art d’élever dans les basses - cours des volailles d'eau. Sur le marché abondent aussi les pintades, les poulets, les pigeons, les lapins, et des lièvres avec d’autres sortes de gibier paraissent quelquefois sur les tables des riches. Le poisson est toujours rare et cher; les lacs n’en'produisant que peu d’espèces. Le pesca blanca ou poisson blanc, qui pour l’air et la forme ressemble à nos éperlans, est le meilleur. Les tortues, les grenouilles et les axolotes, espèce de salamandres, abondent également et sont tous bons à manger. Ce dernier animal a été un sujet de dispute parmi les naturalistes depuis la découverte de l’Amérique et leur histoire est encore des plus obscures. Ces amphibies étaient si nombreux du temps de Coriez, qu’ils faisaient la principale nourriture de son armée, et j’en ai vu des milliers sur le marché de Talluca. Cependant on n’en a encore jamais trouvé déjeunes, jamais on n’a pu leur reconnaître aucune différence de sexe. Les Indiens vendent aussi à Mexico en quantité considérable un petit poisson très délicat, à peine long de deux ou trois pouces, qu’ils prennent avec des filets dans les canaux et fossés près des lacs. Ils les renferment dans les feuilles ou capsules qui entourent l’épi du blé d’Inde, puis les font griller. C’est dans cet état qu’ils les exposent en vente, et au prix le plus raisonnable. Nous les trouvions excellents; mais en général c’est un mets qu’on laisse aux pauvres. Enfin , je remarquai encore un petit crustacé assez semblable à nos crevettes, ipais moins savoureux.

La boucherie est bien approvisionnée en bœuf, en mouton, en porc, et au printemps en chevreau, viande qui ne coûte jamais cher. Le bœuf et le mouton ne valent pas ceux qu’on mange en Europe ; mais sans être de la meilleure qualité, il s’en faut de beaucoup qu’ils soient mauvais. La faute peut venir principalement du boucher, et il faut convenir aussi que nous sommes toujours partiaux pour la méthode dont la nourriture animale se prépare dans notre pays. Une loi défend de tuer les veaux.

Quant aux légumes et aux fruits, il n’est aucune ville où l’on puisse en voir tant d’espèces réunies qu’à Mexico, aucune où la consommation en soit si grande par rapport au nombre des habitants. J’ai dit que, sur la place du marché, la terre était couverte de ceux qui sont propres à l’Europe. 11 y en a plus encore d’indigènes; mais il faudrait un volume pour les décrire, et je me bornerai à en faire l’énumération. Ainsi on remarque, entre autres, les bananes, les plantains, les pawpaws, les citrons, les shaddocks, les ackees, les sopotas, les avocalas, les lunnals, les pilallis, les ciagoltes, les chenninis, les grenades, les dattes, les mangous, les melons, les gourdes, les tomates, et autres qui se succèdent suivant les différentes saisons de l’année. Enfin dans un tel pays et avec un tel climat on pourrait obtenir les plus belles productions de chaque partie du globe ; mais on abandonne 1 horticulture aux seuls soins des Indiens, et leurs connaissances en celle matière sont très bornées.

Les indigènes, outre les provisions de table, vendent aussi de la laine, du coton, des cuirs travaillés, delà poterie, des corbeilles, etc. ; et rien n’est plus amusant que de les voir réunis en groupes, assis tous à terre et prenant leur frugal repas de tçrtilios et de poivre. Mais malheureusement, dans les ruelles qui avoisinent la Plaza-Major se trouve une infinité de cabarets où l’on voit les hommes savourer leur breuvage favori et

s’abandonner à leur passion pour le jeu. Même, il m’en coûte de dire que plus d’une fois j’ai vu ces gens, d’ailleurs d’un bon naturel, ne guère se gêner, quand ils étaient échauffés parla pulque ou l'eau-de-vie, et vexés par la perte de leur argent, pour exhaler leur colère sur le dos de leurs pauvres femmes.

Hôtels. Boutiques. Etals. Costumes.

Un étranger qui arrive à Mexico sans lettres de recommandation et ne connaissant guèrela langue qu’on y parle, se trouve dans un assez grand embarras, car les hôtels ne servent point à manger, et il est fort difficile de trouver des appartements garnis chez les bourgeois. Il faut donc louer une maissn et la meubler; mais jusqu’à ce qu’elle soit prête, on est obligé d'aller demeurera la Gran-Sociednd , ou à quelque hôtellerie pareille où se lient un ordinaire. Là même, toutefois, on ne trouve pas de meubles, pas de lit; vous garnissez tant bien que mal une vilaine chambre que vous payez chaque jour et fort cher. Du reste dans cet établissement il y a plusieurs billards, un restaurateur, un café, un glacier. Mais, le soir, toutes les salles sont encombrées de la plus mauvaise compagnie, pour ne rien dire d’une multitude d’importuns mendiants, aveugles, boiteux, manchots, et delà plus dégoûtante espèce, qui rampent, qui roulent sur le plancher, ou qui se portent les uns les autres sur leur dos. Je n’ai vu jamais tant de misérables créatures en au ■une ville, pas même à Milan; et néanmoins on vous dit qu’il est rare de rencontrer un Indien estropié!

L’apparence des boutiques de Mexico n’indique nullement une opulente cité. On n’y expose rien aux fenêtres, qui toutes cependant sont ouvertes. 11 y en a fort peu qui aient d’enseignes ou même de noms, et la plupart des marchandises se fabriquent dans les magasins où elles se vendent.

L’orfèvrerie se confectionne de la même façon qu’en Angleterre, c’est-à-dire que tous les ornements se finissent à la main. Il y a quelques bons ciseleurs, mais en général les ouvrages sont lourds et grossiers.

La fabrication, au contraire, des broderies d’or et d’argent, des galons, des épaulettes, est parvenue à un rare degré de perfectionnement. Ces articles coûtent à Mexico beaucoup moins cher qu’en Europe.

Les tailleurs font d'oxcellentes affaires; car, quoiqu’ils travaillent fort mal, ils vendent quatre francs ce qui dans l’Ancien Monde ne s’en paierait qu’un. Les habits de drap ne commencent que depuis peu à être généralement portés, mais ils remplaceront bientôt mut à-fait les jaquettes de calicot imprimédont naguère l’usage était encore universel. Les ouvriers, pour coudre, s’asseoient sur des tabourets, et non avec les jambes croisées sous eux comme chez nous.

La première vue d'une boutique de marchande de modes, qui est toujours aussi à Mexico un atelier de couturières, ne peut manquer d'attirer un sourire sur les lèvres d’un nouvel arrivant. En effet, on y voit, à travers les croisées quand on passe dans la rue, vingt ou trente vigoureux gaillards à moustaches, et de toutes les couleurs de peau, qui s’occupent à confectionner des habillements de femme, à coudre des robes de mousseline, à fabriquer des fleurs, à façonner des chapeaux et d’autres objets de toilette; tandis qu’à la porte suivante peut-être, nombre de pauvres filles à genoux par terre se livrent au fatigant travail de broyer du cacao pour le chocolat.

Les confiseurs de Mexico sont très habiles et ne manquent jamais d’ouvrage. Leurs produits se vendent à bon marché, et quoiqu'on en puisse compter jusqu'à cinq cents espèces, ne ressemblent point à ceux d'Europe.

Les états de droguiste et de pharmacien doivent aus-i être excellents, car les drogues sont d’une cherté incroyable. Je payai à Mexico un dollar la livre, quoiqu’ils fussent indigènes, les ingrédients delà composi-

ItULLOCK.

lion qui me servait à conserver mes oiseaux. En Europe je les eusse payés dix sous. Le houblon vaut trois francs l'once, et le reste est dans la môme proportion. Les apothicaireries tiennent ordinairement au Mexique six fois plus de place que dans nos pays. J’en visitai îi Puebia une qui occupait toute une vaste maison. Des milliers de caisses, de tiroirs, de casiers, de bouteilles et de cruches étaient rangés dans le plus grand ordre, ainsi qu'une multitude d’appareils chimiques. Parmi les remèdes nous en remarquâmes plusieurs auxquels on a depuis longtemps renoncé en Europe, tels que certaines parties des serpents, des tortues vivantes, etc.

Les barbiers semblent conserver dans cette région du Nouveau-Monde l’importance que leur profession eut jadis dans l’Ancien. Leurs boutiques sont très nombreuses et en général très brillantes, car ils suspendent avec symétrie sur les murs, parmi des gravures et des tableaux, les divers ustensiles de leur état, les rasoirs, les pierres à repasser , les plats de cuivre resplendissants. Le prix d'une barbe est cent fois plus cher qu’en Europe, et la moitié de celui d'une visite de médecin.

L’ébénislorie de Mexico est de qualité mauvaise et de prix très élevé. Les ouvriers ne connaissent pas la plupart des outils dont se servent les Européens, et n’emploient ni l’acajou ni aucun bois digne de le remplacer. Presque toutes leschaises qu'on voit dans les riches mai sons viennent des Etats-Unis. On apprendra aussi avec surprise que les Mexicains ignorent encore ce que c’est qu’une scie, et que chaque planche, chaque poutre qui leur est nécessaire pour construire les maisons dans leurs villes, provient d’un tronc d'arbre séparé que les Indiens taillent avec de petites haches. Les tourneurs en bois s’asseoient à terre et travaillent à la fois des pieds et des mains.

Les carrossiers sont de tous les artisans ceux qui entendent le mieux leur état. Les voitures qu’ils confeo tionnent sont solides, commodes, élégantes; les meilleurs peintres du pays sont chargés de la décoration extérieure; et les dorures, le vernissage valent ce qu’on peut faire en Europe, d’où se tirent les poignées et les ornements de cuivré.

Quant à des corroyeurs, je n’en ai pas vu. Seulement, des peaux de cochons, enflées comme des vessies et servant à contenir des liquides, sont colportées dans les rues par des marchands ambulants dont le léger fardeau suspendu à chaque bout d’un long bâton occupe autant de place qu’un charriot.

Les boulangeries sont de vastes établissements, et nulle part on ne peut manger de meilleur pain qu’à Mexico ; mais, à ce qu’il paraît, les ouvriers qui le fabriquent sont absolument des esclaves, des prisonniers dans toute la rigueur du terme , à qui jamais on ne permet de sortir du lieu où ils travaillent. Lors de la dernière révolution, d’où est née la république, le peuple insista pour que ce honteux système fût aboli. On fit droit à sa demande; mais les habitants restèrent plusieurs jours sans pouvoir se procurer du pain de blé. Alors on en revint à l’ancien mode arbitraire de le préparer. Les tortilios, dont il a été question plus haut, sont des gâteaux de maïsqui constituent la principale nourriture des pauvres, et qui sont sains, nutritifs, excellents même à mon avis, surtout quand on les mange chauds.

Les boutiques où se débitent l’eau-de-vie, soit indigène, soit espagnole, et les autres liqueurs spiritueuses, les vins, elc., sont trop communes; et par le bel étalage de leurs poisons de toute couleur renfermés dans d’eléganles carafes, elles offrent de si fortes tentations au pauvre Indien, que tout son argent jusqu’au dernier media passe de son gousset dans le comptoir du cabarelier.

Les porteurs d’eau sont fort nombreux. Us vont puiser ce liquide indispensable aux réservoirs publics, et le portent chez leurs pratiques dans une grosse crache ronde posée sur leurs dos et retenue par une bande de cuir qui, leur passant sur la tête, soutient par-devant une autre jarre, mais plus petite que l’autre et

destinée à lui servir de contre-poids. Ces hommes semblent éprouver une profonde aversion pour la marchandise qu'ils vendent; car de bonne heure on peut les voir pris de pulque, et au comble de la béatitude se rouler à terre. l'eu d’entre eux ont des demeures ou môme des résidences fixes ; mais, comme les lazzaroni de Naples, iis dorment sous le premier abri qui se préseule.

Les costumes des diverses classes d'habitants de la cité de Mexico varient beaucoup. Les babils des Espagnols et des blancs indigènes ne diffèrent presque pas de ceux qu’on porle en Europe. Les hommes faits, et jusqu’à de petits bambins, se montrent souvent dans les rues enveloppés d’un manteau long; mais au logis la mode générale est une légère jaquette de calicot imprimé. lisse rasent à plus longs intervalles que nous, et quand ils voyagent ou qu'ils tombent malades, ils se dispensent tout-à-fait de se faire la barbe.

Les vêtements des dames et même des petites filles dans la rue sont universellement noirs. Elles ont d’ordinaire la tête découverte, ou ne se la couvrent que d’un léger voile. Elles donnent un soin particulier à la disposition de leurs beaux cheveux, et le plus souvent sont chaussées en bas de soie. C’estainsi qu’on les rencontre le malin, quand elles vont à l’église ou qu’efics en reviennent, car elles s’acquittent de leurs devoirs religieux avec beaucoup de piété. Aucune famille respectable ne manque d’entendre chaque jour la messe, et la plupart du temps c’est avant déjeuner.

Les jours de fêtes, aux processions et dans d’aiffres circonstances de cérémonie, le costume des femmes est fort joli, mais leurs étoffes ne sont jatpais si chères que celles des élégantes de nos climals. Elles font grand Usage de fleurs artificielles, mais portent peu de plumes. Généralement, c’est dans leurs voitures qu’elles se montrent en public, et il est fort rare qu’elles montent jt cheval.

L’habillement des gentilshommes campagnards ou paysanas estsplendide et coûteux. Aussi ont-ils, quand ils montent leurs jolis et fougueux petits chevaux, une charmante tournure. Leur pantalon est richement brodé, d’ordinaire en cuir de couleur, ouvert aux genoux et orné d'une multitude de boutons ronds en argent et de larges galons en argent aussi. Leur chemise est soigneusement travaillée et munie d’un grand col. Sur une courte jaquette de calicot imprimé ils jettent d’habitude un élégant manga ou manteau soit de velours, soit de beau drap, soit de belle cotonnade à figures, étoffe qui se fabrique dans le pays. Celte jaquet’e et ce manteau sont souvent couverts de broderies ou d’une profusion de galons d’or. Aux pieds, ils ont des souliers ou des bottes de cuir mou par-dessus lesquels s’attache une espèce de guêtres particulière au Mexique. Edes sont ordinairement en cuir couleur de cannelle, entourent la jambe, et tiennent au moyen d’une élégante jarretière. Elles coûtent un prix très élevé; car les Indiens des provinces intérieures exécutent en relief sur le cuir avec lequel elles se fabriquent, une variété de merveilleux dessins qu’on tenterait vainement de copier en Europe. Elles se vendent de 8 à 40 ou 50 dollars la paire, et même à ce dernier prix le travail de l'ouvrier n’est que mal rétribué. Cependant c’est une partie tout-à-fait indispensable de la toilette, qui, à cause d.e la richesse des broderies d’or et d'argent, coûte quelquefoisjusqu'à 100 dollars et plus. Les étriers et les éperons correspondent avec les guêtres en magnificence et en travail. Le chapeau est de différentes couleurs, large de rebord, très bas de forme, entouré d’un gros galon d’or ou d’argent, qui retombe en frange, et serré d’une torsade de même matière. Cette coiffure, outre l’élégance, garantit fort bien du soleil la tète et les épaules. Le harnachement du cheval n’est pas moins coûteux. La grande selle espagnole avec ses larges basques est richement brodée de soie, d’or et d’argent, et ces métaux brillent aussi sur le devant qui est fort élevé. Les étriers sont souvent d’argent pour les riches, mais toujours de bois pour les pauvres. La

Mexico.

bride est petite, mais munie d’un excellent mors, au moyen duquel le cavalier peut arrêter soudain sa monture lorsqu’elle est lancée au galop.

La toilette des dames de la campagne vise à l’effet plus qu’à l'élégance. Unç chemise ouvragée, une légère jaquette tendue, et un cotillon richement brodé ou parsemé de paillettes, d’une étoffe souple à couleur brillante, souvent écarlate ou jaune, semblent être leur costume invariable.

Les vêtements des classes pauvres et des Indiens varient selon les provinces. Dans la capitale, à Tolluca, et dans d’autres villes, les descendants mêlés des Espagnols n ont guère sur le dos qu'une couverture qu’ils portent absolument à la mode de la toge romaine. Les Indiens sont mieux vêtus : ils ont un chapeau de paille, une étroite veste à manches courtes en grosse étoffe de laine à plusieurs couleurs brunes ou en cuir, et une paire de courtes culottes ouvertes aux genoux aussi en cuir le plus souvent, mais quelquefois en peau de chèvre ou de percari avec le poil en dehors. Par dessous ils portent des pantalons de calicot qui descendent jusqu’au milieu des jambes, et ils se garnissent les pieds de sandales qui ont à peu près toutes la forme de celles des anciens Romains. Les femmes ne sont guère couvertes que d'un jupon et d’une petite camisole. Pour coiffure elles n’ont absolument que leurs cheveux noirs tressés de chaque

côté de la tête avec un ruban rouge. Lorsqu’elles sont assises à terre sur la place du marché , exposées au soleil pendant des heures entières , je les ai souvent vues, pour ne pas en être incommodées, s J poser sur la tête une grande feuille de chou. Elles sont généralement propres de leurs personnes et ont l'air rangé, modeste. On rencontre rarement sur les routes des Indiens à cheval ; ils ne vont qu’à pied, mais au lieu de marcher, leur pas ordinaire est une espèce de trot ou de petite course, et c’est ainsi qu’ils se rendent à la ville portant de lourds fardeaux. Quand ils en reviennent, ils ne sont pas toujours si expéditifs, car souvent 1 excès de la boisson les rend mal assurés sur leurs jambes. Néanmoins, ils ne manquent jamais ni de respect ni de politesse à l'égard des étrangers. Quand ceux-ci passent, ils s’arrêtent, ôtent leurs chapeaux, les saluent, et sont toujours fort étonnés qu’on leur parle, qu’on fasse attention à eux.

Les huttes indiennes varient beaucoup suivant les lieux où elles sont situées. Celles des provinces les plus chaudes ne sont guère que des cages à oiseaux, faites de cannes ou de bâtons et couvertes de feuilles. Dans les montagnes, près de la neige, comme à Los Vegas, elles ressemblent aux habitations de la Norxvége et de la Suisse alpine, car elles ne sont bâties que de grosses poutres. Ailleurs, quelques-unes sont faites de mauvaises planches ou de briques non cuites,

BULLOCK

Duc posait*.

et alors elles ont des toits plats, ou, comme près de Mexico et de Tolluca, elles sont en pierres. Un joli petit jardin y est toujours attenant. Les villages qui sont placés dans des situations favorables sont tellement cachés par le feuillage des arbres qui les environnent, qu’un étranger peut passer sans les apercevoir. Que de fois ne me suis-je pas arrêté avec plaisir dans leurs propres et simples demeures! Leur lit, qui n’est qu’une natte étendue sur le plancher ou un filet suspendu aux poutres du toit , quelques vases en faïence et quelques calebasses , la pierre où ils pétrissent leurs toriilios, voilà tous leurs biens en ce monde! Une grossière statue ou une mauvaise gravure de saint, et en général cinq ou six colifichets de terre, voilà leurs ornements, voilà leur luxe!... Cependant je n’ai jamais vu de peuple plus vraiment heureux et content.

Fabriques. Coutumes. Manières, etc.

11 n'y a que peu de chose à dire sur les fabriques mexicaines. Le système toujours suivi par l’Espagne pour retenir autant que possible le Mexique sous sa dépendance lui a fait établir les lois prohibitives les plus sévères contre l'industrie indigène. C’est ainsi qu’elle défendait d’élever des vers à soie et des abeilles, de planter des vignes et des oliviers. De grosses

étoffes de laine et de coton étaient, à ce qu’il paraît, fabriquées autrefois par les naturels pour une valeur annuelle d’environ 20,000,000 de francs; mais pendant les dernières révolutions la quantité de ces produits a beaucoup diminué. D’ailleurs la manière, dont les manufactures publiques sont dirigées suffirait seule pour dégoûter les êtres même les plus bas de l’espèce humaine. Au lieu d’encourager l’amour du travail comme moyen de parvenir à l’aisance, à la richesse et au bonheur, on ne le récompense dans ce pays que par l’esclavage, la pauvreté et la souffrance. Chaque établissement qui a besoin d’un grand nombre de bras est à la lettre une prison d’où les ouvriers ne peuvent sortir, et où ils sont traités avec la plus cruelle rigueur. Beaucoup d’entre eux ont en effet plus ou moins d’années d'emprisonnement à subir pour crimes contre les lois; et d'autres , en empruntant une somme d’argent à leur maître, lui engagent leur personne et leur industrie jusqu’à ce qu’ils l’aient rendue, ce qui souvent n'arrive jamais. Ce dernier aussi, plutôt que de les payer en espèces, leur fournit des liqueurs , du tabac ; et de la sorte , loin de liquider la première dette ils l'augmentent. De hautes murailles, de doubles portes, des fenêtres à barreaux, d affreuses punitions corporelles, rendent ces manufactures cent fois pires que les maisons d’arrêt les plus durement tenues en Europe. La seule faveur qu’on semble ac-

ltt.

HISTOIRE DES VOYAGES

corder h ces ouvriers ainsi détenus, c’est qu’ils entendent chaque jour la messe!

Il se fabrique dans la capitale d’excellents chapeaux de castor, et ceux de laine, portés par les paysanas, conviennent bien au pays.

Les mangas, ou manteaux d'épais coton qui se confectionnent aussi à Mexico, et dont se parent les gentilshommes campagnards , font honneur au goût des naturels. La coupe en est élégante, le tissu solide et bon.

Leurs cuirs tannés sont assez mauvais, quoique la contrée produise abondance de belle écorce, et que les peaux soient à vil prix. '

On n’a jamais encore fait de papier au Mexique. Tout celui qu’on y consomme vient d’Europe, ne vaut rien et coûte fort cher. Au reste, la matière manque , car les gens de basse classe ne font point usage de linge.

La fabrication de la coutellerie et de la quincaillerie commence à peine, et les produits menacent d’être longtemps détestables.

Jamais non plus on n’a confectionné de montres dans le pays, et peut-être en sera-t-il encore de même pendant bien des années. Le nombre des personnes qui en portent est peu considérable, et celles jusqu’à présent en usage sont la plupart de fabrique suisse ou française, et d’un prix fort bas.

J’ai déjà parlé des faïences de Puebla. Il s’en fait de pareilles dans toute la contrée, mais celles d'Europe jouissent de la préférence.

Toutes les étoffes anglaises sont recherchées , sauf les draps qu’on trouve trop beaux, ou du moins trop chers. On aime mieux ceux de France pour celte raison. Les bas d’Europe, tant de coton que de soie, à coins de couleur et brodés, se vendent aussi très avantageusement au Mexique.

On y voit peu de tapis, qui d’ailleurs sont tous européens. Seulement ceux de foyer, quoiqu’il n’y ait de cheminées nulle part, sont bien demandés pour servir de couvertures aux chevaux.

On chercherait vainement un opticien à Mexico , vainement un ouvrier qui pût raccommoder une paire de lunettes ou même un baromètre ordinaire. Il faut, au moindre accident, renvoyer les morceaux en Europe.

La fonte, généralement si utile et si nécessaire chez nous, est presque inconnue au Mexique. Les naturels ont tellement entendu exagérer la puissance du fer réunie à celle de la vapeur, qu’ils ne veulent plus en quelque sorte rien croire sur ce sujet. Un individu cependant me demanda un jour s’il était vrai qu'avec une bouilloire à thé, remplie d'eau en ébullition , un millier de personnes pouvait sans danger parcourir cinquante lieues par jour. Et la mauvaise plaisanterie, que les habitants de Birmingham se sont fabriqué un clergé de fonte qu’ils font prêcher à la vapeur, a été depuis longtemps importée en Amérique.

Le plomb à tirer, qu’on fabrique au Mexique, est fort mauvais, car on ne sait pas lui donner une grosseur uniforme, il coûte cependant fort cher. La poudre est à vil ptix, mais trop grosse.

Parmi les liquides qui s’importent d’Europe, la bière et le porter anglais sont fort recherchés. On les vend quelquefois à un taux énorme, qui n’est pas moindre que quatre ou cinq dollars la bouteille. On pourrait, ce me semble, établir des brasseries, car presque toutes les provinces produisent d’aussi belle orge qu’en Europe; et jusqu’à ce qu’on ait pu le cultiver, on tirerait le houblon des Etats-Unis. Mais je doute que jamais l’usage de la bière devienne assez général pour supplanter celui de la pulque , cette boisson favorite des indigènes.

Les lettres n’ont pas été jusqu’à présent fort cultivées à Mexico. Aucune bibliothèque considérable n’est ouverte au public. Les productions de la presse ne sont pas encore nombreuses, et il ne s’imprime absolument rien dans le genre de nos revues mensuelles ou heb-

domadaires. On compte bien trois ou quatre journaux quotidiens; mais ils sont dénués de tout intérêt, et ne remplissent guère leurs colonnes que d’annonces qui sont reçues gratis.

Quelques écoles mutuelles sont en vigueur dans la capitale ; mais les enfants des nobles et des riches sont en général élevés sous les yeux de leurs parents.

Dans la grande place, près du marché, sont les écrivains publics qui, omme ceux de Naples, exercent leur état en plein air. Leur principale occupation semble être de confectionner des billets doux, enjolivés de traits et de dessins à la plume. Mais à en juger d’après leur mine, ils n’ont pas un métier. très lucratif. Ils vendent aussi de l’encre qui , soit dit en passant, est détestable.

Les connaissances chirurgicales et médicales sont beaucoup moins avancées au Mexique qu’en Europe. La loi défend la dissection des cadavres. Un habile oculiste serait aussi une précieuse acquisition pour Mexico, où les maladies d’yeux sont si nombreuses et où l’on rencontre plus d’aveugles qu’en aucun autre pays. Nul indigène n’est capable de faire la moindre opération.

Une exécution publique.

La circonstance tout -à- fait extraordinaire d’une exécution publique eut lieu peu de jours avant que je quittasse la capitale. Il s’agissait d’un double crime de vol et de sacrilège. Deux individus en avaient été convaincus depuis environ une année, mais leur châtiment avait été ainsi retardé : j’ignore pourquoi.

A onze heures du matin, avec un complice qui, moins coupable apparemment, n’avait été condamné qu’à finir ses jours dans un cacbot et à être témoin du supplice des autres, ils sortirent de la prison du palais, escortés d’un fort détachement d’infanterie et de cavalerie, et précédés par plusieurs centaines de gens qui portaient des cierges allumés, des bannières, enfin tout l’attirail des processions. Les criminels étaient montés ou plutôt liés en long chacun sur un âne, vêtus d’une robe de laine blanche et coiffés d’un bonnet de même étoffé, avec des croix rouges. Dans le bât qui leur servait de selle était ficelée une croix de fer, qui allait se rattacher à un fort collier de fer aussi, dont ils avaient le cou serré. En outre, ils portaient à une jambe une très pesante chaîne. Les prêtres et les religieux de différents ordres, qui accompagnaient le cortège, ne cessaient de répéter, chemin faisant, de courtes phrases et de courtes prières aux malheureux condamnés, qui les répétaient d’une voix aussi haute que le leur permettait leur pénible position , car à peine pouvaient-ils se soutenir sur leurs montures.

Ils avançaient lentement à travers les rues encombrées de monde. Les fenêtres, les balcons, les terrasses des maisons à toits plats, étaient garnis d’une multitude de spectateurs; et en aucune occasion je n’ai vu les dames en plus grand nombre, ni, je crois, plus à leur avantage. La foule se comportait de la façon la plus décente; le terrible spectacle qu’elle avait sous les yeux produisaitsur elle une impression convenable, et excitait plus de sensibilité que je ne m’y étais attendu. Les femmes s’agenouillaient généralement lorsque les prisonniers passaient. Un horrible silence régnait partout, interrompu seulement par le roulement funèbre des tambours drapés, ou par les exhortations des prêtres; mais des milliers de beaux yeux noirs étaient baignés de larmes, tandis que leurs lèvres muettes et tremblantes priaient pour les malheureuses victimes du vice, qui allaient expier publiquement leurs crimes.

Quand on déboucha sur l’esplanade voisine de la porte de Vera-Crux, l’appareil fatal se fit voir. C’était un échafaud d’un côté duquel s’élevait une haute potence , et de l’autre deux pièces de bois plus basses, chacune munie d’un siège où les patients, plus morts

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que vifs, et les mains liées par devant, furent, après quelques prières préparatoires, successivement placés. L'exécuteur alors leur mit sous la gorge un écrou qui passait par le poteau contre lequel ils étaient adosses; puis l'aumônier de la prison exhorta les assistants il élever leurs supplications vers le trône de la miséricorde en faveur de deux infortunés. lin quelques secondes les écrous furent serrés par derrière au moyen de vis, et terminèrent leurs souffrances sans que le public fut témoin des horribles contorsions qui accompagnent si souvent les exécutions d’iiurope. On ôta bientôt les écrous pour les remplacer par une corde , et les cadavres hissés au gibet reslèrent exposés un quart d'heure environ, pendant lequel un des prêtres adressa à la multitude une touchante allocution de circonstance. 11 fut écoulé avec beaucoup d’attention; et quand il se tut, chacun se retira tranquillement. Les corps furent alors détachés, mis dans des bières et livrés aux parents et amis.

Je dois le dire à l’honneur des habitants de Mexico, tout se passa avec une solennité, avec une décence qui ne peuvent provenir que des sentiments religieux dont ils sont imbus; et combien leurconduile ne contraste-t-elle pas avec ce qu’on voit dans la plupart des autres capitales?

Animaux domestiques. Chevaux, mulets, ânes, etc.

Le Mexique possède une noble race de chevaux , petits, mais légers, robustes, ardents, et qui ne servent que pour la selle. 11 y en a de fort beaux et fort bien dressés, qui ont une élégante démarche et les pieds très sûrs. Du reste , les Mexicains l’emportent sur presque tous les peuples dans l’art de monter et de conduire ces utiles animaux ; mais leur sort, dans cette partie de l’Amérique, est bien différent de celui qu’ils reçoivent en Europe; car ilsy sont chichement nourris, pauvrement logés, durement traités. Leur principale nourriture est de la paille hachée, la feuille et la tige de maïs; et quand ils travaillent, le grain même, quelquefois de l'orge. J’ai remarqué des champs de belle avoine verte dans le voisinage de Xalapa ; mais je n’en ai jamais vu donner de mûre ou de sèche aux chevaux. Dans le cours d’un voyage, on ne leur laisse pas étancher leur soif. La plupart ne sont pas ferrés, et ceux qui le sont n’ont le plus souvent que deux fers. Leurs selles sont très larges et leurs housses très pesantes; elles sont commodes et sûres pour le cavalier , mais il est rare qu’un cheval revienne de route sans avoir le dos entamé.

Rien aussi, quand un Européen arrive au Mexique, ne lui semble plus ridicule que le lourd et disgracieux accoutrement dont les pnysanas chargent et embarrassent leurs coursiers. D une immense selle à l’espagnole descendent par devant, jusqu’aux genoux de l’animal, de larges bandes de peau avec le poil en dehors, tandis qu’une grosse couverture de cuir épais, qui ressemble à un jupon et qu’on appelle un bouclier à la Cortez , lui enferme tout le derrière et de la plus gênante façon, jusqu’aux hanches, où elle se termine par une assez large bordure en un tissu de fer analogue à celui d une colle de mailles, et dont le tintement continuel, ayant la vertu d’exciter la monture à de grotesques cabrioles, semble constituer la principale lélicité des dandys mexicains dans leurs promenades par la vi le ou sui le Passéo. C’est là, en effet, qu’ils vont déployer les grâces de leur personne et leur talent pour lYquitaliun , décorés du fastueux costume que j’ai décrit ailleurs , et armés d e i ormes éperons semblables à ceux qu’on portait en Europe aux xiv° et xve siècles. Les molettes en ont quelquefois dix pouces de circonférence, et sont chacune garnies d un peiit grelot dont la musique, jointe au ferraillement des mailles de la bordure, dénote l'importance et l’arrivée d'un cavatiero.

Les dames de la ville même de Mexico se mon-

trent rarement à clioval ; mais alors elles s’asseoient à droilc sur une espèce de fauteuil, rnis de côté , qui les empêche de déployer la moindre grâce, on bien se placent comme les hommes jambe de-ci jambe de-là. Celles de la campagne montent souvent, ainsi que je l’ai dit plus haut, devant leur cavalier qui d'ordinaire, comme elles ne portent aucune coiffure, a la politesse et l’attention de leur mettre son chapeau sur la tête et de le remplacer sur la sienne par un mouchoir.

Au Mexique, les chevaux jouissent sans aucune restriction des privilèges de garder intactes les oreilles et la queue. C’est même pour eux une beauté, une perfection , que de porter celle-ci basse et entre les jambes, et le fréquent usage du bouclier à la Cortez y contribue beaucoup. Jamais on ne leur donne de litière. Ils dorment sur le pavé nu , et vous ne verrez dans le pays ni étrille ni instrument qui puisse en tenir lieu. Attachés à la ville dans les cours des maisons pendant toute la journée, ils restent immobiles et attendent patiemment le repas du soir. Quelquefois on les envoie par bandes pour paître eu liberté, et alors il faut pour les reprendre se servir du lasso. Tous les palefreniers, tous les domestiques le jettent avec habileté, et du moment que les chevaux et les mulets se sentent la cordeau cou, ils se tiennent parfaitement tranquilles; mais autrement ils ne se laisseraient ni seller ni brider. Les cavaliers sont, je le répète, d’une adresse rare. J’ai souvent regardé avec plaisir une bande de jeunes gens s’amuser à se poursuivre et à se désarçonner les uns les autres Soudain ils font volte-face, et saisissent le cheval de leur adversaire par la queue , étendent celui-ci à lerre en délruisant son équilibre. D’autres fois, en pleine campagne, ils prennent à partie un taureau, et, avec non moins d'agilité, terrassent l’animal furieux , sans eux-mêmes courir presque aucun péril , car il est rare que leurs chevaux fassent jamais un faux pas.

Dans les provinces, aux différentes haciendas ou fermes on élève un grand nombre de chevaux , et ils se vendent à très bon marché. Ils courent en état de nature jusqu’à ce qu’on ait besoin d'eux. Alors ou les attrape avec le lasso, on leur bande les yeux, et tout de suite on les monte. Pendant les quinze ou vingt premières minutes ils tâchent par toutes les cabrioles imaginables de se débarrasser du cavalier; mais trouvant tous leurs efforts inutiles, ils se résignent à la patience, et généralement ne donnent plus que peu de peine Le mors qu'on emploieen pareille circonstance est un terrible instrument qui ressemble assez à celui des Mamelouks.

Les mulets sont universellement préférés dans ce pays pour traîner les voitures de tout genre, aussi bien que pour transporter des marchandises et pour parcourir île longues distances; car ils sont plus forts, plus capables d endurer la faiigue et les privations que les chevaux. Les cai rosses des nobles et des riches, soit à Mexico, soit dans les autres principales villes , ne sont attelés à l’ordinaire que d'une seule paire de beaux mulets, dont le harnachement déploie une singulière élégance ; mais les lourds et gros charriots de voyage qu'ou rencontre sur les routes sont souvent tirés par huit ou dix de ces animaux et conduits par deux postillons. Lorsque ces charriots sont chargés de tout 1 attirail des lits , des provisions de bouche, etc., que l’usage oblige d'emmener avec soi, on ne saurait croire combien ils ont une singulière tournure. A voir quelqu'un voyager, on dirait qu’il déménage. Puis, tous les soirs, il faut décharger chaque objet et le porter sous le hangar qui constitue la pos ida , pour y passer la nuit. Le matin on a la peine de recommencer l’emballage et le chargement, opération qui souvent exige deux heurts. Depuis le moment où on les attelle jusqu’à celui où ils sont enfin arrivés au but, qui est quelquefois à quarante ou cinquante milles du point de départ, ces patients animaux ne cessent de mettre toutes leurs forces en action sur des roules détestables, par un soleil brûlant, et sans prendre de nourriture,

HISTOIRE DES VOYAGES

ni boire même une seule goutte d’eau. Les chevaux et les mulets, excepté ceux des grands, ne sont jamais pansés, mais on a coutume, quand la besogne de la journée est finie , de les asperger abondamment d’eau froide , ce qui passe pour être fort salutaire à leur santé. J’ai aussi remarqué quelquefois que pendant la route le cocher leur lavait les oreilles avec de la pulque.

Le prix des chevaux varie au Mexique autant qu’en Europe. On peut pour deux cent cinquante ou trois cents francs avoir une bonne et jolie bêle. Comme, au goût des Mexicains, trotter est un grand défaut dans un cheval, j’achetai pour dix louis seulement un des plus vigoureux trotteurs de la capitale, et qui avait une tournure superbe. Mais ceux de ces animaux dont l'amble et le galop sont gracieux se vendent souvent 2,000 francs et même plus. Les mulets coûtent aussi fort cher, quand ils sont beaux et bien dressés pour la selle. C'est la monture de prédilection du clergé, et on les paie de deux à trois cents dollars. Les espèces communes servent au transport des marchandises d’Acapulco et de Vera-Crux à la capitale, et il n’est pas rare d’en rencontrer des bandes d’un millier à peu près qui cheminent de compagnie et qui portent chacun des ballots d'un poids de deux à trois cents livres. Beaucoup de ces muletiers sont riches, et, chose extraordinaire, on n’entend presque jamais dire qu’ils aient été volés en route. J’ai vu la Plaza-Major remplie un jour de mulets qui étaient chargés d’argent pour Vera- Crux et qui en avaient tous sur le dos pour une valeur de deux mille dollars. 11 n’y avait pas d’exemple, m’assura-t-on, que ces précieux convois eussent été jamais attaqués.

Les ânes abondent dans le pays, mais sont moins beaux et moins grands que dans le midi de l’Europe. On les emploie également comme bêtes de somme ; mais vous n’en trouverez pas sur les routes aussi souvent que des mulets.

Dans toutes les grandes plaines et autour de toutes les haciendas, paissent d’immenses troupeaux de bêtes à cornes. Chaque matin, on voit une prodigieuse multitude de vaches parcourir avec leurs veaux les rues de la capitale, et le lait ne se trait qu’à mesure qu’il se débite. Le beurre est cher, sans êire de première qualité. Ce sont principalement les Indiens qui l’apportent en ville, très proprement roulé dans des feuilles de maïs. J’ai mange de bon fromage dans le pays, mais il est rare et coûte cher. Les moutons ont assez belle apparence, mais nesontpas d’une précieuse espèce. Ils ont de longs membres maigres et de grosses cornes. Leur laine n’est pas fine, peut-être faute de soin, et leur chair manque de saveur. Les montagnes sont couvertes de chèvres.

Beaucoup de personnes riches, à Mexico même, font commerce de cochons, et elles en élèvent de cinq sortes dans l’intérieur de la ville. Le soin scrupuleux que les nourrisseurs donnent à la' propreté et au bien-être de ces animaux, comparés à la manière dont ils sont généralement traités en Europe, est de nature à étonner un étranger. Les étables où ils sont renfermés, au nombre souvent d’un mille, sont de longs bâtiments bien construits, larges de trente pieds, avec des toits qui descendent fort bas. D'un côté est une cour où ils prennent l’air de temps en temps; de l'autre une espèce d’aqueduc en pierre de taille, rempli d’eau courante et très claire Les cochons ne peuvent mettre le nez dans cette eau que par des trous pratiqués dans le mur, ce qui les empêche de la salir. C'est la seule boisson qu’on leur donne, et leur nourriture consiste en du maïs légèrement mouillé qu'on leur jette à heures fixes sur la terre, qui dans la cour aussi bien que dans les étables est toujours parfaitement sèche, parfaitement propre. Ils sont servis , car c’est le mot, par des Indiens qui s’acquittent avec zèle de leurs devoirs. Ces gens les mènent souvent baigner et, les lavent soigneusement, car on croit que la plus rigoureuse propreté est indispensable pour qu’ils acquièrent cet énorme poids de graisse d’où résulte le principal profit. On avise en

outre, pour les rendre heureux et contents, les expédients les plus bizarres. Ainsi, l’occupation spéciale de deux de leurs domestiques va certainement faire rire le lecteur, quand il saura que du matin au soir ils s’emploient à calmer les petites disputes qui de temps en temps s’élèvent parmi les paisibles habitants de cette république, et à chanter pour les endormir. Les individus a qui est confiée cette charge doivent, pour être choisis, posséder de forts poumons et avoir reçu de la nature le don de charmer les oreilles et de flatter les ce"s de cette aimable société philharmonique, lisse succèdent l’un à l’autre à chanter tout le jour durant, à l’extrême satisfaction de tout leur auditoire qui semble tout-à-fait apprécier le mérite des exécutants.

La race du plus fidèle des animaux domestiques semble entièrement abandonnée au hasard. On voit bien çà et là quelques chiens d’arrêt espagnols ; mais les autres sont des métis de tout genre. Dans le nombre cependant, il y en a de gros qui font bonne garde. Chaque village en fourmille, et comme ils rôdent toujours en liberté ils sont très incommodes. Les voyageurs peuvent à peine passer pendant la nuit près d’un lieu habité sans qu'ils se jettent sur lui, et que par leur aboiements ils effraient même les chevaux.

Une très petite et très curieuse espèce de chien sauvage se trouve sur les montagnes au nord-est de Durrango.Ilsontseulement huilou neufpoucesdelongueur, le corps assez semblable à celui d’un lévrier, le front large, haut et saillant, les oreilles pendantes, la queue longue. Ils se creusent des terriers et, ce qui paraît fort extraordinaire, vivent, dit-on, d'herbes et d’autres substances végétales. On en amène quelquefois à Mexico, et quand on les apprivoise, quand on les habitueà une meilleure nourriture, ils prennent uneplus grosse taille. Ceux que j’ai vus avaient dix ou douze pouces de long, et paraissaient, quoique faibles et timides, être assez méchants.

Le Mexique produit aussi un animal qui semble tenir à la fois du loup, du renard et du chien ; on l’appelle le cocyolie, et il est d'un tiers moins gros que le loup, dont il a du reste la forme et la couleur. La nuit pendant que je voyageais, j’ai entendu souvent leurs cris retentissants; car, se réunissant par meutes nombreuses , ils chassent de concert à la faveur des ténèbres. Ils détruisent les brebis, les volailles, mais n’attaquent jamais l'homme. J’en ai vu le jour au bord de la roule. Ils se laissen t approcher presqu a portée du fusil, et alors s’éloignent très tranquillement. L’odeur qu'ils répandent sur leur passage est plus forte et encore plus désagréable que celle du renard.

Agriculture. Blé. Orge. Maïs. Fricollis. Bananes.

Aloès. Climat.

Les agriculteurs du Mexique, de même que les artistes et les manufacturiers, sont beaucoup en arrière de ceux d’Europe. La beauté du sol et du c imat les oblige à moins de travail que les nôtres, et rarement on les voit étendre du fumier sur leurs terres. Les immondices des villes leur fournissent en abondance un riche engrais; néanmoins, ils négligent de s’en servir. Au contraire, il y a déjà des siècles qu'ils recourent à l’irrigation. Pour labourer ils emploient une simple charrue de bois lont le soc est garni d’unè pointe de fer, et que traînent deux bœufs attelés par les cornes. Un Indien la dirige d’une main, tandis que de l’autre il stimule ces animaux avec un bâton pointu. Telle est la machine dont l'usage est général quand on laboure afin de semer du m, ïs; mais on y adapte un soc plus petit lorsqu’on prépare un champ à recevoir un ensemencement de blé.

Le seul autre instrument d’agriculture qui existe au Mexique est le coa, espèce de bêche triangulaire en bois, mais garnie en fer, que les Indiens manient avec une grande dextérité.

Le blé qu’on récolte dans ce pays est le plus beau que

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j’aie jamais vu On le cultive par plaines immenses, et pour extraire le grain de la paille on la fait piétiner par des mulets, ainsi qu’on le pratique dans certaines parties de l'Europe avec des chevaux ou des bœufs.

L’orge n'est pas regardée comme très précieuse, attendu qu’on ne fabrique pas de bière ; mais on la donne quelquefois aux chevaux, principalement en vert, au lieu de maïs.

Le maïs, ou, comme on l’appelle aussi, left/é indien, est fort généralement cultivé. C’est cette céréale qui donne du pain à la grande masse de la population. On la laisse d’abord détremper dans de l'eau ; on la réduit ensuite en pâle entre deux pierres, et on en forme de minces galettes. Puis on les fait cuire sur une brique placée au-’dessus du feu et elles sont aussi bonnes que nutritives.

De petites fèves noires, qui ont le nom de fricollis, sont aussi très recherchées dans tout le Mexique. On en sert sur la table à chaque repas, et les étrangers même les trouvent excellentes II s'en cultive des champs énormes pour l’approvisionnement des grandes villes.

La consommation des pommes de terre est fort restreinte. Elles sont du reste petites et peu savoureuses, deux défauts qui proviennent sans doute de ce que les indigènes n’en comprennent pas bien la culture, non plus que celle des autres végétaux culinaires. Il faut avouer en effet que si toutes les sortes de légumes poussent au Mexique et qu’on les trouve en abondance sur les marchés, ils sont cependant pour la plupart inférieurs aux mêmes espèces élevées dans les potagers d’Europe. Je dois excepter les ognons, qui sont aussi blancs que des navets et fort doux. Les choux-fleurs et les choux ordinaires sont aussi très beaux.

Les fruits tropicaux que produit le Mexique ne sauraient, je crois, être surpassés par ceux d’aucune autre partie du monde. J’ai déjà dit combien, réunis en tas sur les marchés, ils offraient une mine appétissante; c'est un des spectacles qui puissent causer le plus de plaisir à un Européen nouvellement débarqué. Leur exquise saveur ne dément pas non plus leur magnifique apparence. Mais les fruits qui ont été originairement importés d’Europe ne valent pas à beaucoup près les nôtres. Cette infériorité toutefois a pour cause principale, j’en suis convaincu, le manque de soin et l’ignorance de l’art de les cultiver. Par exemple, les naturels ne savent pas encore, je crois, ce que c’est que de greffer un arbre fruitier

La culture des bananes est fort étendue et fort importante. Elles fournissent aux habitants des régions chaudes un salutaire aliment. On en vend, sur le marché de la capitale, de fraîches et de sèches.

Mais celui de tous les végétaux que les Mexicains cultivent sur la plus vaste échelle est sans contredi t l'aloès américain, qu’ils appellent maguey, et qui leur donne la pu/qite, ce breuvage rafraîchissant, dont j’ai parlé. 11 s’en fait une telle consommation dans le pays, et surtout à Mexico, à Puebla et à Tolluca, que, d’après Humboldt, l’impôt dont elle est grevée rapporte annuellement au trésor, dans ces trois villes, une somme de 800,000 dollars. Les plantations de mugueys sont immenses entre Chollulaet San-Martin. La grande route traverse souvent plusieurs milles de suite ainsi cultivés. Ils sont espacés de cinq ou six pieds les uns des autres, et dans les positions favorables fleurissent au bout de dix ans, époque à laquelle la précieuse liqueur qu’ils produisent se recueille. Aussitôt que le cultivateur s'aperçoit que du sein de la plante va bientôt s’élancer la longue tige qui porte les fleurs, il coupe toutes les feuilles qui en constituent le milieu, et le creuse en forme de bol ; il ôte en même temps la plupart des autres, de façon que la sève destinée à les nourrir se reporte forcement vers la grande tige et est reçue par lacavitéen question, qu’elle remplit avec une si grande promptitude qu il faut pendant deux mois la vider plusieurs fois par jour. La liqueur, à mesure qu’on la ramasse, se met dans des jarres ou dans des outres. Elle

subit au bout de quarante-huit heures une légère fermentation, et alors est bonne à boire tout de suite. Les étrangers la préfèrent quand elle est nouvelle; mais les indigènes n’en consomment guère avant qu’elle ait pris un goût fort et une odeur horriblement fétide appelée fuerte, qui suivant eux cependant la rendent parfaite. De celle liqueur s’obtient ensuite, par le moyen de la distillation, un esprit des plus violents qu’on nomme eau de vie depulque.

Les feuilles d’aloôs qu’on est obligé de couper, ainsi que nous l’avons dit, ne sont pas perdues. Les Indiens s'en servent pour couvrir leurs habitations et pour former des palissades. On en fabrique aussi de la corde, du fil, du papier et de l’étoffe. Certaine partie de la plante s’emploie médicinalement, et la racine préparée avec du sucre devient conserve ou confiture.

Le sucre s’importait autrefois d’Espagne au Mexique; mais aujourd’hui les Indiens en fout dans toutes les provinces de ce pays. On le vend par petites tablettes à un prix fort raisonnable. On lire aussi de la canne une très grande quantité d 'aguardiente. Le café vient assez bien, mais la culture n’en est pas fort répandue. J’en ai toutefois vu d'excellente qualité aux environs de Xalapa.

La plupart des régions chaudes produisent en abondance du coton de belle qualité ; mais les naturels.n’er.tendent rien à tout ce qui en concerne la fabrication. Les Indiens en vendent une espèce dont Iacouleur est naturellement d’un beau jaune de cannelle, qui abonde près de Temascaltepcc , et qui est, je crois, la même que celle dont se fait le nankin des Indes orientales. Les Mexicains ne connaissent pas la machine qu’on emploie dans presque tous les autres pays pour extraire de la graine la partie filandreuse, et ils exécutent à la main cette ennuyeuse opération. Les Indiens exposent aussi èn vente beaucoup de gros calicots qu’ils confectionnent eux-mêmes.

Je n’ai aperçu nulle part ni chanvre, ni lin, ni soie, quoique les districts tempérés paraissent favorables à ces productions ; mais les Espagnols ont toujours empêché qu’on ne les introduisît au Mexique.

Le chocolat de cacao était en usage général dans l’Amérique, avant la première arrivée des Européens, et on l’y tient encore en haute estime. La consommation est au Mexique plus considérable qu’ailleurs. J’ai indiqué la manière fort simple dont il se fabrique dans ce pays où il est excellent ; mais la majeure partie du cacao qu'on y emploie aujourd hui n’est pas de production indigène; on le tire du Guatimala et de l’Amérique du Sud. La culture du cocotier y était cependant fort générale du temps de Montézuma; car plusieurs villes payaient leurs tributs avec le fruit de cet arbre, et il avait cours comme monnaie de l’Etat.

La drogue bien connue dans les boutiques d’apothicaires, le jaiap, pousse, je l’ai déjà dit, dans la région tempérée du Mexique, et principalement dans le voisinage de Xalapa. Il s’en exporte chaque année de deux à trois cent mille livres pour l’Europe.

Différentes parties de la contrée produisent d’exceilent tabac, et il s’y en fait sous la forme de cigarres une telle consommation, que c’était du temps des Espagnols une branche de revenu qui rapportait à l’Etat plus de 4,000,000 de francs. Mais depuis la déclaration de l’indépendance et L affranchissement de la culture, la somme ci-dessus indiquée a été perdue pour le trésor public sans que le peuple y ait beaucoup gagné, puisque le prix des cigarres reste toujours à peu près le même.

Le meilleur indigo du monde se récolte dans le Guatimala. On en trouve aussi dans divers districts du Mexique; mais la culture en est fort négligée.

Cette cosse si odoriférante et si précieuse, la vanille, se recueille dans les forêts d’Oaxaca et de Vera-Crux, et ce dernier port seul en exporte annuellement de huit à dix mille livres. On n’en fait d’ailleurs pas gran*d usage pour la fabrication du chocolat dans le pays.

Le climat du Mexique varie plus dans ses différentes

parties que celui d’aucune autre région du globe d’égale étendue. Les endroits bas le long des côtes de la mer sont les plus chauds et les plus malsains. Quand arrive la saison des pluies, qui dure d'avril ou de mai à octobre , les étrangers désertent les ports de Vera- Crux et d’Acapulco- Les indigènes eux-mêmes se renferment alors dans leurs maisons ou n’en sortent que dans les cas d’absolue nécessité. Cinq ou six mois durant, la fièvre jaune et le choléra exercent dans ces lieux leurs ravages contre l’espèce humaine. Nul individu né ailleurs, surtout s'il a pour patrie l'Europe et qu’il soit jeune, ne peut y séjourner sans péril, ne fût-ce que l’espace d'un jour. Pendant ma courte résidence au Mexique, la plupart de mes compatriotes que les paquebots de Liverpool débarquèrent à Vera-Crux y moururent. Ces malheurs sont si fréquents que l'impression qu’ils produisent est nécessairement moins forte ; mais il n’est pas jusqu'aux hierreos ou muletiers qui ne redoutent ce port ; car le séjour n'en est guère moins fatal aux gens qui d’ordinaire habitent le Table- Land qu’aux étrangers.

Mais ce n'est que parallèlement aux côtes, à quelques lieues dans les terres, et principalement sur les nouveaux débarqués, que le climat exerce une influence si funeste. A mesure qu’on pénètre dans l’intérieur des terres et qu’on monte vers le vaste plateau qui, occupant le centre du Mexique, se soutient en général à 7.000 pieds au-dessus du niveau de la mer, il est sensible que la température devient de plus en plus douce ; l’aspect de la végétation change tout-à-fait ; les plantes tropicales disparaissent, et celles qui appartiennent à des régions tempérées les remplacent. Au contraire, quand on quitte la capitale pour regagner Vera-Crux, à peine a-t-on dépassé Xalapa de quatre lieues, qu’une chaleur étouffante commence. Aucun chêne ne se montre plus; il est aisé d’apercevoirqu’on rentre dansla région des fièvres, et l’influence pestilentielle augmente régulièrement plus on se rapproche de la mer. Ces remarques néanmoins ne sont surtout applicables qu'à la saison pluvieuse. Il y a pendant les autres mois de l’année beaucoup moins de péril à courir. Mais, à quelque époque que ce soit, la prudence ordonne aux étrangers de rester autant que possible à bord de leurs vaisseaux ; car jamais on n’est exposé dans le havre à un aussi grand danger, sans doute par suite de la rigoureuse propreté et de la bonne ventilation des vaisseaux.

Quand le voyageur, que ses affaires ont forcé de rester à \Sera-Crux parmi la contagion et la mort, gagne ensuite le district parfaitement sain de Xalapa, et que la vue des chênes verdoyants lui montre qu’il a laissé derrière soi le germe des plus redoutables maladies, avec quel plaisir ne respire-t il pas un air tempéré, ne contemple-t-il pas les montagnes boisées qui environnent la ville! c'est qu'il n’y a sur toute la surlace du globe aucun endroit plus salubre, plus délicieux. Là règne un perpétuel printemps, la veidure continue toute l’année, les arbres ne se dépouillent jamais, les productions végétales abondent toujours sur les marchés, toujours on voit en même temps des fruits et des fleurs. La cabane de l'Indien ne lui sert qu'à l’abriter delà pluie, car l'excès du chaud et celui du froid lui sont pareillement inconnus ; et quand par hasard au travers de la cage à oiseau qu’il appelle son habitation, souffle un ouragan passager, il n’a besoin pour suffisamment se garantir que d’étendre une natte du côte d’où vient lèvent. Lorsqu’on a atteint la Table-Land, on n'a plus rien à redouter de la chaleur; même à Pérole et en d'autres places semblablement situées, on peut les matins et les soirs éprouver l'inverse de celle température; car à cette hauteur, quelques milles seulement, selon qu'on monte ou qu’on descend, font une grande différence. A Mexico, le climat est toute 1 année analogue à celui des beaux jours de mai en Angleterre, et dans Joui le plateau du Mexique, le terme moyen de l'atmosphère ne varie qu’entre soixante-cinq et soixante-dix degrés de Fahrenheit.

Les grands vents sont si peu connus dans ce beau

pays, que pendant ma résidence je n’y ai jamais vu rien qui ressemblât à une tempête. Cependant les tremblements de terre ne sont point rares, sans être bien dangereux. Une nuit, au mois d’avril, je fus réveillé soudain par un bruit sec, que suivit une légère secousse comme si quelqu’un eût remué le lit sur lequel j’étais couché. L’alarme se répandit dans toute la maison ; mais je n’entendis pas dire que la ville eût soufferl aucun dommage; seulement à Temascallepec. l’église fut endommagée : plusieurs des staluesde la façade tombèrent de leurs niches.

Ancien Mexico.

Les détails qui suivent seront peut-être regardés par certaines personnes comme étrangers à un ouvrage comme celui-ci - mais, d’un autre côté, n’est-il pas en quelque sorte indispensablement nécessaire qu'avant de décrire les antiquités qu on peut encore voir aujourd'hui à Mexico, j’essaie d*1 donner au lecteur une idée de ce qu'étaient celte capitale et la magnificence du monarque régnant à l’époque où les Espagnols en firent la conquête?

Un plan qui représente l’ancienne ville dans l’état exact où elle fut trouvée par Coriez la première fois qu’il y entra, et que l'empereur Monlévuma lui-même fit dresser pour ce capitaine afin d être transmis par lui au roi d'Espagne, est, à ce qu’on croit, le seul document authentique existant à présent d’apres lequel on puisse se former une idée approximative du vieux Mexico. Nul antiquaire, pour peu qu’il eût dirigé ses études sur le Mexique, n’ignorait que le plan dont je parle n’cùt été effectivement exécuté, par ordie impérial, à l’époque et pour la destination que j’ai dites ; mais on 1 avait longtemps cherché en vain : Humboldt n’avait pas été plus heureux que les autres, et on croyait qu’il était devenu la proie des flammes depuis plus d’une centaine d’années, lors d'un incendie qui éclata dans la Casa de Stada. Or, le hasard a voulu que ce fût moi qui le retrouvasse, et j’en ai pu faire l’acquisition. Malheureusement il n'est pas intact, beaucoup s’en faut. Les cornes et le milieu sont déchirés. Néanmoins il en reste encore assez pour prouver aux plus incrédules combien l’ancienne capitale était supérieure à la cité moderne, élevée sur ses ruines par les Espagnols. La première était au moins double de la seconde en étendue; elle l’égalait en régularité, et la surpassait par le nombre des édifices De ce temps, la ville s’élevait comme Venise, sur une multitude de petites îles dont le lac de Chalco était parsemé ; mais aujourd'hui, par suite du retrait des eaux, elle est distante de ce lac d’environ deux milles. Un historien de la conquête dit que, quand on regardait Mexico du faîte du grand Téocalli ou temple qui en occupait le centre, on ne pouvait mieux le comparer, tant il était régulièrement divisé en carrés égaux, qu’à un immense damier. Celte régularité existe encore comme si on l’avait copiée dans la nouvelle ville, qui cependant ne renferme pas autant de carrés que les fragments de l’ancien plan en représentent. Ces pâtés de maisons étaient entourés, à ce qu’on peut reconnaître, ou de rues pavées, ou de canaux qu’on parcourait avec des barques ; car les premières sont indiquées par des empreintes de pas, et les secondes par de petites vagues. Dans chacune de ces divisions il y avait un temple.

Tous les domestiques du palais de l’empereur Montézuma étaient d’illustres personnages. Outre ceux qui constamment y demeuraient, chaque matin six cents seigneurs et nobles de ses feudataires venaient lui offrir leurs services. Ils passaient toute la journée dans les antichambres où n'était admis aucun de leurs propres serviteurs, conversant à voix basse, et attendant les ordres de leur souverain. Les valets qui formaient la suite de ses grands étaient si nombreux qu'ils remplissaient trois pefites cours du palais, et que beau-

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coup d'antres encore stationnaient clans les rues adjacentes. Les femmes de la cour n’étaient pas en moins grand nombre, y compris les dames de rang, les servantes et les esclaves. Toute celte innombrable tribu féminine vivait renfermée dans une espèce de sérail, sous la direction de quelques illustres matrones qui surveillaient leur conduite, car les princes mexicains étaient extrêmement ombrageux sur l’honneur, et punissaient avec la dernière rigueur tous les méfaits d'incontinence, si légers qu'ils fussent, qui se commettaient dans l'enceinte de leur demeure. Le monarque se réservait celles de ces femmes qui lui plaisaient, et il donnait les autres à ses sujets pour les récompenser de leurs services. Tous les feudataires de la couronne étaient obligés de résider à la cour pendant plusieurs mois de l’année, et, quand ils retournaient dans leurs domaines, de laisser dans la capitale leurs fis ou leurs frères comme otages, garantie que leur maître exigeaitde leur fidélité, (l’est pourquoi il fallait que, même en leur absence, ils tinssent des maisons à Mexico.

L’étiquette et le cérémonial que Monlézuma introduisit à la cour montrent encore combien était grand son despotisme. Personne ne pouvait entrer dans le palais, soit pour remplir auprès du souverain les simples fonctions de domestique, soit pour conférer d’affaires avec lui, sans quitter sa chaussure et ses bas à la porte. Personne, non plus, n'avait permission de se présenter devant lui dans un costume élégant, car celte action était considérée comme un manque de respect envers Sa Majesté. En conséquence, les plus grands seigneurs, sauf les fort proches parents du prince, se dépouillaient des riches vêtements qu’ils portaient, ou du moins en mettaient d'autres plus ordinaires par dessus, afin de prouver leur humilité. Tous les individus, quels qu’ils fussent, quand ils entraient dans la salle d’audience et avant d’adresser la parole au monarque, faisaient trois révérences, disant à la première : « Seigneur; à la seconde : Monseigneur; à la troisième : Grand-Seigneur. » Ils parlaient bas, avec la tête inclinée, et recevaient la réponse que leur donnait le prince par l’entremise de ses secrétaires, aussi attentivement et aussi dévotement que si c'eût été la voix d'un oracle. Quand on se retirait, il ne fallait jamais tourner le dos au trône.

La salle d'audience servait aussi de salle à manger. La table était un large coussin, et le siège impérial une chaise basse. La nappe, les serviettes, les essuiemains étaient de coton, mais fort beaux, fort blancs, et toujours fort propres. Les ustensiles de cuisine et la vaisselle étaient en faïence de Chollula ; mais jamais rien ne lui servait deux fois, car aussilôt après la première il donnait tout à un de ses nobles. Les coupes dans lesquelles on lui préparait son chocolat et d’autres boissons au cacao étaient d’or, ou de belles coquilles marines, ou des vases naturels admirablement vernis. 11 avait aussi un service complet en or, mais ne s’en servait qu’à certaines fêtes dans le temple. Le nombre et la variété des plats qui se succédaient sur sa table émerveillèrent les Espagnols qui les virent. Le conquérant Cortez dit qu'ils couvraient le plancher d’une vaste pièce, et qu’ils renfermaient toutes les sortes de gibier, de viande, de poisson, de fruits et de légumes du pays. Trois ou quatre cents jeunes gens nobles apportaient cérémonieusement ce dîner, le servaient dès que l'empereur se mettait à table et se retiraient immédiatement. Chaque plat, pour qu'il ne pût refroidir, était accompagné d’un réchaud. Le monarque indiquait avec une baguette qu'il tenait à la main les mets dont il désirait manger, et faisait distribuer les autres aux seigneurs de l'antichambre. Avant qu’il commençât son repas, quatre des plus belles femmes de son" sérail lui présentaient de l'eau pour qu'il se lavât les mains, et restaient debout tout le temps de son dîner, ainsi que six de ses principaux ministres et son écuyer tranchant.

Aussilôt que l’empereur s'était placé devant la table, l’écuyer tranchant fermait la porte de la salle afin que

nul des autres nobles ne le vît manger. Les ministres se tenaient à l'écart, et observaient un silence profond, à moins qu'ils ne répondissent aux questions que leur maître leur adressait. L’écuyer tranchant et les quatre femmes lui servaient les plats, tandis que deux autres lui offraient dans des corbeilles du pain de maïs pétri avec des œufs. 11 entendait souvent de la musique pendant ses repas, ou se faisait débiter des facéties par des gens grotesques de difformité qu’il pensionnait à ce dessein. Il éprouvait beaucoup de plaisir à les entendre, et prétendait que parmi leurs plaisanteries ils laissaient échapper souvent d’importantes vérités. Après avoir satisfait son. appétit, il fumait dans une pipe ou dans un roseau élégamment verni du tabac parfumé d'ambre liquide, dont la fumée ne tardait pas à l’endormir.

Quand il avait dormi quelque temps, sur la même chaise basse, il donnait audience, et écoutait avec attention tout ce qu’on lui communiquait, répondant à chacun par ses ministres ou par ses secrétaires. La réception terminée, il appelait ses musiciens, car il aimait beaucoup qu’on lui chantât les glorieuses actions de ses ancêtres. D'autres fois, il s’amusait à voir ses nobles jouer différents jeux, de calcul ou de hasard. Lorsqu’il sortait, toujours il était porté sur les épaules de ses nobles dans une litière qu’ombrageait un dais superbe, et accompagné d’une suite nombreuse de courtisans. Sur son passage tous ceux qui venaient à le rencontrer s'arrêtaient et fermaient les yeux, comme s’ils eussent craint d’être éblouis par la splendeur de Sa Majesté. Quand il descendait de la litière pour marcher à pied, on étendait des tapis sous ses pas pour qu'il ne touchât point la terre.

La grandeur et la magnificence de ses palais, de ses maisons de plaisance, de ses bois et de ses jardins, étaient analogues à tant de pompe. Sa résidence habituelle était un vaste édifice de pierre et de ciment qui avait vingt portes sur les rues et places publiques, trois grandes cours dans une desquelles jaillissait une superbe fontaine, plusieurs salles et des centaines de chambres. Quelques-unes des pièces avaient des murailles en marbre et en d'autres espèces de pierres précieuses. Les charpentes étaient de cèdre, de cyprès, ou d’autres bois aussi beaux et couvertes d’ornements et de sculptures. Parmi les salles, au rapport d’un témoin oculaire, il y en avait une si grande, qu’elle pouvait contenir trois mille personnes. Cette demeure n’était pas la seule qu’il possédât dans Mexico, sans parler des palais qui lui appartenaient encore dans diverses ville^ de son empire. Il avait dans la capitale, outre le sérail de ses femmes, des logements pour tous ses ministres et ses conseillers, pour tous les officiers de sa maison, enfin pour toute sa cour ; puis pour les grands personnages étrangers qui le visitaient, et surtout pour les ambassadeurs des rois, ses alliés.

De plus il avait fait construire, à Mexico même, deux maisons où il élevait toute espèce d'animaux ; dans l’une les oiseaux qui vivent de graines; dans l’autre ceux de proie, les quadrupèdes et les reptiles. La première renfermait une multitude de pièces et des galeries soutenues par des colonnes de marbre d’un seui morceau. Ces galeries donnaient sur un jardin, où au milieu des plus rares arbustes étaient construits dix bassins, les uns d’eau douce pour les oiseaux aquatiques de rivière, les autres d’eau salée pour ceux de mer. Dans le reste de la maison, ces captifs étaient si nombreux, si variés, que les Espagnols ne purent s’empêcher de croire qu’aucune des tribus ailées du monde ne manquait à cette collection. On leur donnait à chacun la nourriture qu’ils préfèrent ordinairement lorsqu’ils jouissent de leur liberté, soit des graines, soit des fruits, soit des insectes. Les oiseaux qui ne vivaient que de poissons en consommaient par jour plus de trois cents livres, à ce que dit Cortez dans une de ses lettres au roi Charles V. Trois cents hommes, dit-il encore, étaient occupés à prendre soin de ces oiseaux, outre leurs médecins qui épiaient le moindre dérange-

HISTOIRE DES VOYAGES

menl-de leur santé, pour y apporter immédiatement remède. De toutes ces personnés, les unes étaient chargées de se procurer les vivres, les autres de les distribuer, d’autres de prendre soin des œufs à l'époque où les oiseaux couvaient, d’autres encore de leur arracher leurs plumes en certaines saisons de l’année ; car l'empereur, non-seulement goûtait un vif plaisir à voir une si grande multitude d’animaux réunis ensemble , mais aussi tenait beaucoup à leur plumage, parce qu’il s’en servait pour faire confectionner toute sorte d’ornements. 11 y avait dans cette maison tant de logement, qu’elle aurait pu recevoir deux princes avec toute leur suite. Elle était située sur l’emplacement qu’occupe aujourd'hui le vaste monastère de Saint- François.

L'autre ménagerie, qui renfermait les animaux sauvages, avait une large et belle cour élégamment parée, autour de laquelle étaient différents corps de bâtiments. Dans l’un d’eux se trouvaient tous les oiseaux de proie depuis l’aigle royal jusqu’au hestrel, et il y avait beaucoup d'individus de chaque espèce. Les oiseaux étaient distribués, d’après leur genre, dans diverses cellules souterraines qui avaient sept pieds de hauteur, et plus de quinze en longueur et largeur. La moitié de chacune de ces cellules était recouverte de larges dalles, et dans le mur du -fond étaient enfoncés des perchoirs sur lesquels ils pouvaient dormir à l'abri de la pluie; l’autre moitié l’était seulement par un grillage , afin qu’ils jouissent de la lumière du soleil. Pour nourrir ces oiseaux, on tuait chaque jour près de cinq cents pintades. Dans la même maison, beaucoup de salles basses étaient remplies d’une multitude de fortes cages en bois, dans lesquelles on tenait enfermés des lions, des tigres, des loups, des cayotoos, des chats sauvages, et toute autre espèce de bêtes féroces. On leur donnait pour alimenls des daims, des lapins, des lièvres, des techichis et d’autres animaux, ainsi que les intestins des victimes humaines.

L’empereur du Mexique avait dans sa ménagerie non-seulement toutes les sortes de bêtes dont les souverains des autres pays ont coutume d’orner la leur , mais encore celles qui, par leur nature , sembleraient devoir toujours être exemples d’esclavage, comme les crocodiles et les serpents. Les premiers étaient tenus dans des étangs entourés d'un mur assez haut pour qu’ils ne le pussent franchir, les seconds dans des vases ou de vastes cuves. 11 y avait aussi plusieurs bassins pour le poisson, et il en existe encore deux fort beaux que nous avons vus au palais de Chap.oltepec, à deux milles de Mexico.

Montézuma, non content d’avoir rassemblé dans son voisinage toutes les espèces d’animaux , hébergeait également dans son palais tous les individus des deux sexes qui, soit par la couleur de leurs cheveux , soit par celle de leur peau , soit par la singularité de leur conformation , étaient des phénomènes de l'espèce humaine. Ce caprice impérial avait du moins de bons résultats, en ce qu’il mettait à même de vivre heureusement une multitude de misérables créatures, et qu’il les délivrait ainsi des insultes inhumaines de leurs semblables.

Chacun des palais de Montézuma était entouré de beaux jardins où se trouvait réunie toute espèce de belles fleurs, d’herbes odoriférantes et de plantes médicinales. 11 avait pareillement des bois cnçlos de murs et peuplés de toute sorte de gibier, dans lesquels il chassait souvent.

De tous ces palais, ces jardins et ces parcs, il ne reste plus aujourd’hui que la foiêt de Chapoltepec , qu’il a plu aux vice-rois espagnols de conserver. Les conquérants n’ont rien épargné autre chose. Ils ont démoli les plus magnifiques monuments de l’antiquité, tantôt par un zèle exagéré pour la religion, tantôt par vengeance, tantôt pour se servir des matériaux. Ils ont négligé d'entretenir les -jardins impériaux ; ils ont abattu les bois; ils ont enfin réduit la

contrée à un tel état, que la splendeur de ses anciens monarques ne pourrait plus maintenant trouver foi , si elle n’était confirmée par le témoignage de ceux qui l’ont anéantie.

Ce n’étaient pas seulement lespalais, mais aussi tous les autres lieux de plaisance, et ceux-là même qu’il ne visitait que rarement ou jamais, que Montézuma faisait entretenir avec le plus grand soin, avec le plus grand luxe ; car il n’y avait rien dont il s’enorgueillis- •sait davantage que de la propreté de sa personne et de tout ce qui lui appartenait. 11 se baignait régulièrement chaque jour, et avait pour cela des bains dans chacune de ses résidences. Chaque jour il changeait quatre fois de costume depuis la tête jusqu’aux pieds, et les vêtements qu’il avait une fois mis, il ne les remettait plus jamais. Ces vêtements, tenus en réserve, lui servaient ensuite à récompenser les nobles de la cour et les soldats qui se conduisaient bravement à la guerre. Chaque matin, plus de mille personnes étaient employées par lui à balayer et arroser les rues de la capitale.

Dans un des bâtiments de la couronne était un arsenal rempli de toutes les espèces *d’armes offensives et défensives dont ces nations faisaient usage , ainsi que d’ornements militaires et d’étendards. L’empereur occupait toujours un nombre extraordinaire d’ouvriers à en accroître la collection. De même, il faisait constamment travailler une multitude d’autres artistes, par exemple, des orfèvres, des compositeurs de mosaïque, des sculpteurs et des peintres.Une grande maison n’était habitée que par des danseurs, qui recevaient un traitement pour danser devant le monarque.

Le nombre des images par lesquelles les faux dieux des Mexicains étaient représentés et adorés, dans les temples, dans les habitations particulières, dans les rues , dans les bois , était infini. Zumarraga , premier évêque de Mexico , affirme que les Franciscains brisèrent plus de vingt mille idoles; mais ce chiffre n’est rien, comparé à cellès seulement de la capitale. Généralement elles étaient de terre cuite, de certaines espèces de pierre et de bois ; mais quelquefois aussi d’or et d’autres métaux. La plus singulière idole était celle d’Huitzilopochtli , qui était formée de la farine de certaines graines pétrie avec du sang humain. Presque toutes ces idoles étaient grossières et hideuses, tant il y avait de bizarrerie dans le choix des attributs destinés à indiquer leur puissance.

Le grand Téocalli occupait le centre de la ville, et avec tous les édifices qui en dépendaient, il comprenait tout l’espace sur lequel la cathédrale s’élève maintenant, partie de la Plaza-Major, et partie également des rues et des bâtiments qui l'avoisinent. Dans l'enceinte carrée qui l’environnait, Gortez prétend qu’une ville de cinq cents maisonsy aurait été contenue. Les murs, bâtis de pierre et de ciment, étaient fort épais, hauts de huit pieds, couronnés de créneaux, et ornés d’une infinité de sculptures qui toutes représentaient des serpents, d'où le nom de coatepantli , c’est-à-dire murs aux serpents, qu’on leur donnait. Ils avaient quatre portes, une vers chacun des quatre points cardinaux. Celle de l’est ouvrait sur une latge rue qui venait au lac de Tezcuco ; les autres donnaient aussi sur les trois principales rues de la ville , sur les trois plus larges et plus droites qui , se prolongeant au travers du lac, menaient à Iztalapan, à Tacuba et à Tépajucae.

Zumarraga, dans une lettre du 12 juin 1531, adressée au chapitre général de son ordre, dit que dans la capitale seule vingt mille victimes humaines étaient sacrifiées tous les ans. Quelques auteurs prétendent que le nombre des malheureux qui périssaient ainsi dans tout l’empire ne s’élevait pas à moins de cinquante mille ; qu’il y avait un jour de l’année où le chiffre des sacrifices humains était de cinq mille, un autre où datait de vingt mille , et que sur le seul mont Tépajucae vingt mille infortunés périssaient en 1’Jionneur de la déesse Tonantzin.

BULLOCK

Chasse au taureau.

Mais l’oblation la plus fréquente était celle du copal. Tous les Mexicains brûlaient chaque jour de l'encens à leurs idoles. Pauvres et riches, ils avaient tous des encensoirs chez eux. Les prêtres dans les temples, les pères de famille dans leurs maisons, et les juges dans leurs tribunaux, lorsqu’ils prononçaient une sentence dans une cause grave, soit au civil, soit au criminel, offraient de l’encens aux quatre vents principaux. Mais chez les Mexicains et les autres peuples d'Anahuac, ce n’était pas seulement en l’honneur des dieux et par religion qu’on brûlait de l’encens ; la politesse ordonnait aussi d’en offrir aux grands personnages tant indigènes qu'étrangers.

11 n’y avait pas de places spéciales pour les sépultures. Les uns faisaient ensevelir ou leur cadavre ou leurs cendres près des édifices consacrés au culte , les autres en pleine campagne ; d'aulres sur les montagnes dans les environs des lieux où les sacrifices humains se consommaient d’ordinaire. Les restes des rois et des nobles étaient la plupart du temps déposés dans les tours des temples, surtout dans celles du temple principal. Près de Totihuacen , où il existait beaucoup de temples, il y avait aussi d'innombrables sépulcres. Les tombeaux des personnes qu’on ensevelissait sans les brûler étaient de profondes fosses en maçonnerie , dans lesquelles on asseyait les cadavres sûr des icpallis ou sièges bas, avec les instru-

ments de leur art ou de leur profession à côté d’eux. Si c'était un militaire qu’on inhumait, on plaçait près de lui un bouclier et un sabre; si c'était une femme, un fuseau , une navette et un xicalli , espèce de vase naturel. Dans les tombes des riches on mettait de l’or et des joyaux; mais toutes étaient pourvues de vivres pour le long voyage que le mort était censé avoir à faire. Les conquérants espagnols, sachant qu’on enterrait toujours de l’or avec les nobles mexicains, ouvrirent plusieurs de leurs sépulcres, et y trouvèrent en effet des quantités considérables de ce mêlai précieux. Lorlen dit dans une de ses lettres que pendant qu'il assiégeait la capitale , un détachement de ses soldats y pénétra un jour, et que dans un tombeau situé sous la tour d’un temple , ils recueillirent quinze cents castellanos, c’est-à-dire deux cent quarante onces d'or.

L’empire mexicain abondait en toutes espèces de peintures; car les peintres y étaient innombrables, et l’usage était de peindre presque tous les objets. Si on les eût conservées , on aurait pu construire d’un bout à l’autre toute l'histoire du Mexique ; mais les prédicateurs de l'Evangile , soupçonnant qu’elles ne contenaient que des emblèmes de superstition , les détruisirent avec fureur. De toutes celles qu’ils purent trouver à Tezcuco où était la principale école de cette branche des beaux-arts, ils en construisirent un im-

nïSTOIRE DES VOYAGES.

mense bûcher sur la grande place, y mirent le feu, et réduisirent en cendres ces seuls monuments de tant de faits sans doute intéressants et curieux.

Les Mexicains peignaient, soit sur de la toile fabriquée avec des fibres de maguey ou avec du palmier nommé icxolt, soit sur du cuir, soit sur du papier. On confectionnait ce papier avec les feuilles d'une certaine espèce d’aloès qu'on faisait rouir comme du chanvre, et qu’ensuite on lavait, détirait et unissait. Il s'en faisait aussi avec \' icxolt, avec de minces écorces d’autres arbres qu’on préparait et qu’on collait ensemble au moyen d’une certaine gomme, avec du coton, avec de la soie ; mais, disent les conquérants eux mômes , nous ne saurions donner aucun détail sur la méthode de fabrication. Nous avons eu dans nos mains plusieurs feuilles de ce papier ; il est semblable pour l’épaisseur à du carton d'Europe, mais plus doux, plus poli, et facile à écrire.

Nous avons aussi à déplorer sons un autre rapport le 2èle fanatique des moines. Pour ne laisser en effet sous les yeux de leurs convertis rien qui put leur rappeler le paganisme, ils nous ont prives des plus précieux monuments de la sculpture des Mexicains. Les fondations de la première églisecalholique qu'on érigea au Mexique furent jetées avec des idoles ; et tant de milliers de statues furent alors brisées , alors réduites en poussière que, malgré l'abondance qu’il y avait de ces sortes d'ouvrages dans tout le pays, on peut à peine en retrouver maintenant un seul. La conduite de ces missionnaires fut louable sans doute par la cause et par l'effet; mais ils n’auraient pas dû faire tomber indistinctement leur anathème sur les statues innocentes et sur les images de l'idolâtrie.

Excursion de Mexico à Tezcuco, à Otumba , aux pyramides

de Saint-Juan de Teotihuacan, et autour du lac de

Tezcuco.

Le jour de la Pentecôte 4 82 3 , je quittai Mexico avec mon fils et un Indien qui devait nous servir de guide , pour faire la tournée dont je viens d’indiquer les principaux points. Nous montâmes à cheval de bonne heure , et nous suivîmes pendant plusieurs milles l’ancienne chaussée menant à Vera-Crux, qui traverse ce qifi était jadis le lac de Tezcuco, car ce lac n’est plus maintenant qu'un marécage. Lorsque nous étions arrivés à la capitale, sept semaines auparavant, les fossés étaient encore remplis d’eau, et couverts de pélicans, de canards et d’autres oiseaux aquatiques que les Indiens s’occupaient à pêcher; mais en un si court espace de temps, par suite de la sécheresse extraordinaire de la saison, le tout était devenu un aride désert d'où s’échappaient de fétides exhalaisons , qui dans un pays moins élevé auraient produit les plus tristes conséquences.

La roule ordinaire suit le contour des bords de l’ancien lac.; mais, comme le lit en était tou l-à-fait desséché , le guide nous mena par la traverse , ce qui nous abrégea de plus d’une lieue, et chemin faisant je ne pus m'empêcher de songer aux descriptions que j 'avais lues des déserts arabes. Il y avait sansdoute cette différence, que d’un côté notre vue était terminée par de la végétation, et que de tous les autres nous étions entourés de montagnes; mais, du reste, nous marchions sur un sable uni , sans un seul brin d'herbe, sans aucune autre substance végétale, et si chaud, si mou, que nos montures ne pouvaient qu'avec beau coup de peine avancer seulement au pas. Il n’y avait nul objet vivant autour de nous, hormis que de temps à autre nous rencontrions par hasard une troupe d’indiens, ce qui augmentait encore la ressemblance avec l'Arabie, car à les voir de loin vous eusdez dit une petite caravane. Nous atteignîmes enfin un village où un peu de verdure recommençait à se montrer, et quelques autres milles que nous parcourûmes à travers les champs sablonneux et brûles nous ramenè-

1 rent à la roule véritable qui était beaucoup meilleure. Dès lors, prenant le galop, mais passant au milieu d une campagne qui n’était pas toujours très fertile, nous ne tardâmes guère à gagner les portes de Tezcuco.

Tezcuco est situé du côté oriental du grand lac de môme nom dans la vallée de Mexico, à cinq lieues de celle ville. C’était autrefois la capitale de l’Acolhnacan, petit royaume qui n’eut jamais que soixante lieues de long sur vingt de large , mais qui fut jusqu'au xme siècle un des plus populeux et des plus florissants de ceux dont s'est formé l'Anahuac ou Mexique. Il contenait, outre Tezcuco et Otumba, beaucoup d’autres nobles cités où se voient encore aujourd'hui les ruines les plus curieuses. Mais à partir de douze milles, son étendue, déjà si limitée, fut sans cesse réduite parles empiétements des Mexicains, qui finirent par l'englober tout-à-fait dans leur empire. Il conserva néanmoins ses lois et sa forme de gouvernement, et ses souverains jouirent du privilège de contribuer d’une voix à l’élection de l’empereur du Mexique.

L’ancienne capitale de l’Acolhuacan, tout insignifiante qu’elle est aujourd’hui, conserve encore cependant des traces de sa splendeur passée. Des restes de fortifications répandues autour de la ville actuelle indiquent le vaste emplacement qu’elle occupait jadis. Quelque temps même avant d’y arriver, on reconnaît qu’on approche d’une cité des plus vieilles. On longe un vaste aqueduc, bâti depuis un temps immémorial, et qui approvisionne encore aujourd’hui les habitants. La route aussi passe sur un pont, le Puente des Brigantinas, qui indique l’endroit où Corlez construisit ses brigantinesetles lança sur les lacs, lorsqu'il revint conquérir la capitale du Mexique. Mais tel est le changement que la face de la contrée a subi, que ce pont est maintenant à une lieue et demie de l’eau.

Près des portes, nous remarquâmes les fossés modernes creusés pour la défense de la ville pendant la révolution. Les divers travaux de terrassement avaient mis à découvert beaucoup d’anciennes constructions, qui toutes étaient d’une extraordinaire solidité, et plusieurs d’une dimension considérable. A peine eûmes-nous pénétré dans l’enceinte des murs, nous vîmes à droite et à gauche nombre de ces tumuli, ou, comme les indigènes les appellent, de ces teocalli en briques crues, si communs dans la plupart des cités indiennes, et qu’on suppose avoir été des temples, des tombeaux, des espèces de retranchements militaires, ou peut-être d'avoir servi à tous ces usages.

Tezcuco était, à cause de la fête, encombré de gens de la campagne; et nos vêtements européens, nos petites selles anglaises , n’excitèrent pas moins leur surprise que leurs railleries. Nous fûmes menés à la demeure de don Pedro Poso , le principal magistrat du lieu, un vieil Espagnol plein de politesse qui nous reçut au sein de sa famille , et nous donna la plus généreuse hospitalité. Il connaissait bien toutes les antiquités de la place, et pendant que le dîner se préparait il nous conduisit voir les plus intéressantes.

Des fondations et des ruines de temples, des forteresses, des palais, et d’autres vastes bâtiments qu’on rencontre à chaque pas, attestent suffisamment quelles furent l’importance et la splendeur de Tezcuco; mais il est aussi de notoriété que celte ville fut à une époque plus ancienne le siège de la littérature et des arts mexicains. C’était l’Athènes de l’Amérique ; c’était la résidence des historiens, des orateurs, des poètes, des artistes, des savants de tout genre tyui existaient dans ces temps. Lorsque Cortcz, après une longue suite d'infortunes et de désastres, après avoir recruté ses troupes des Espagnols de Cuba et accepté les secours des Tlascallans, alla pour la seconde fois attaquer la capitale du Mexique, et qu’il arriva sous les murs de Tezcuco, il fut invité par le cacique à y entrer et à s’y établir avec ses soldats pour la nuit; mais le rusé capitaine , soupçonnant qu'on voulait le trahir , différa jusqu'au lendemain de se rendre à cette invitation ,

BULLOCK

et alors trouvant la ville déserte reconnut que des mesures avaient élé prises par les habitants pour détruire son armée dans le cas où il eût aeceplé la veille. En conséquence Corlez déposa le cacique régnant, et le remplaça par un jeune indigène qui avait gagné ses bonnes grâces par différents services. Celui-ci ne cessa d’être par la suite fermement attaché aux intérêts de Corlez; il bâlit une solide forteresse pour que ses troupes pussent loger en sûreté dans Tezcuco , et celle ville servit de quartier général aux Espagnols jusqu’à la soumission définitive de tout le Mexique.

Guidés par don Pedro Peso, nous visitâmes d'abord un palais espagnol bâti peu après la conquête. Il est vaste et a dû être beau : mais aujourd'hui il n’est pas moins dilapidé que le palais indien qui l'a précédé. On nous montra ensuite une idole, presque entière, qui gisait négligée sous un portique. C’était un monstrueux serpent à sonnettes L animal avait été originairement peint de différentes couleurs, dont quelques-unes redevenaient parfaitement distinctes pour peu qu’on y jetât de l’eau. De là, nous gagnâmes la forteresse ou caserne dont j’ai parle plus haut, et qui est encore en bon état. Elle est entourée d'un mur haut de vingt pieds, sur le faîte duquel on reconnaît à l'usure des pierres les traces de pas des sentinelles espagnoles. Puis, nous atteignîmes l’emplacement du palais des anciens caciques. Ce doit avoir élé un noble édifice, et j'avoue que jusqu au jour où j’en vis les restes je n'avais conçu qu’une idée fort incomplète de l’habileté des Américains aborigènes en fait d'architecture. Il s’étendait sur une longueur de trois cents pieds, formait un côte de la grande plaee , et était comme perché au sommet d’une douzaine de terrasses qui s’éievaien1 en pente douce les unes au-dessus des autres, et auxquelles on mon u-.it par de petites marches. Plusieurs de ces terrasses sunt bien conservées, et revêtues d’un ciment très dor qui égale en beauté celui qu'on trouve dans les vieil.es constructions romames. D après les vastes fondaliors de ce palais , il est aisé de voir qu’il occupait plusieurs acres de .erre I] était bâti en grosses pierres basaltiques, longues et tailiées, polii-s avec le soin !e plus rigoureux. La cathédrale, située à peu de dis'ance, est presque entièrement construite avec des matériaux qu'oo a pris au palais, et on peut voir dans les murailles beaucoup de sculptures qui en proviennent, quoiqu’il semble qu'on ait cherché à les caeher autant que possible. Notre guide nous assura même que les ruines qui éiaient devant nous servaient encore tous les jours de carrière à quiconque bâtissait une maison dans Tezcuco. Cette ville, en somme, présente le champ le plus riche aux investigations de l'antiquaire; car je soupçonne qu'elle est encore peu différente de ce qu'elle éia’it avant l'arrivée des Espagnols, qui doivent eux-mêmes , pou ■ quelque temps du moins, avoir employé les mêmes ouvriers et les mêmes matériaux que les primitifs habitants. De toute part on remarque dans les murs et parmi le pavage des rues de beaux fragments de pierres sculptées, et j'ai découvert au-dessus d’une porte les anciennes armes du Mexique, un aigle perché sur un aloès, et qui étend les ailes avec des caractères hiéroglyphiques.

Pendant le dîner, nous apprîmes de notre hôte qu’il y avait à deux lieues seulement de distance un endroit appelé le Bâno de Montézuma, où ce monarque avait effectivement coutume de venir se baigner, et il proposa avec tant d’obligeance de nous y con duire que nous acceptâmes sans scrupule. Après avoir galopé une heure environ à travers des champs cultivés et sur une belle plaine terminée par les monts des Cordiliières , nous atteignîmes une hacienda et une église, qui dans ce pays sont, d'après la loi, inséparables l’une de l’autre. Je m’attendais à trouver là, dans quelque caverne souterraine, le bain en question. Mais, pour y arriver, nous avions encore, ce qui me surprit et m’effraya, une raide montagne co-

nique nommée Tescosinyo , à gravir. Nous demeurâmes en selle tant que nos chevaux purent avancer ; mais à la fin l'escarpement nous força d'en descendre. Les attacha nt donc à un nopal, nous grimpâmes avec beaucoup de peine parmi des broussailles, parmi des pierres détachées qui devenaient de plus en plus nombreuses à mesure que nous montions, et nous remarquâmes au bout de quelque temps que nous étions sur les ruines d’un très vaste édifice- Il y avait encore dans certains endroits des pans de murs, des parties dallées et de terrasses, recouvertes d'uri beau stuc couleur de pêche qui paraissait neuf; mais le tout était encombré d'une si grande quantité de terre qui avait déroulé de plus haut et d'un bois daloès si touffu, qu’il était fort ma! aisé de s’y frayer un passage. Tantôt, les terrasses, au moyen de grosses arcades en maçonnerie, passaient sur des précipices; tantôt elles étaient coupées dans le roc ; aussi , comme nous tâchions de monter en ligne droite, nous peinions beaucoup , et il nous fallait quelquefois marcher sur les genoux et sur les mains. Nous finîmes cependant par arriver aux deux tiers du Tescosingo , et là , heureusement, car nous étions épuisés de fatigue, nous aperçûmes l'objet de nos recherches, qui mérite bien d ciré vu. Celte baignoire de Montézuma est en effet non-seulement extraordinaire, mais encore extraordinairement placée. Qu’on se figure un beau bassin taillé à vif d ms le porphyre qui forme les flancs de la montagne , et y faisant saillie comme un bénitier le long d'un pilier d'égiise! Ce bassin a douze pieds de long sur huit de large, et renferme au centre un creux d une longueur de < inq pieds sur quatre de profondeur, entouré d'un rebord haut de deux pieds six pouces, et dans lequel esi un siège semblable au trône où les rois sont représentés assis dans les anciennes peintures mexicaines. 11 y a un escalier pour descendre dans ce bain; et les marches, comme tout le reste, sont exécutées avec la précision la plus mathématique , polies avec le soin le plus merveilleux. Cet endroit commande une des plus belles vues de la vallée mexicaine, on aperçoit la plus grande partie du lac de Tezcuco, et la ville île Mexico même, dont pourtant on est éloigné de trente milles.

Quand vint la nuit nous redescendîmes , et chemin faisant notre guide nous montra un large réservoir qui servait à l’approvisionnement d’eau du palais , et dont les murs encore existants avaient huit pieds de hauteur. Nous acquîmes d’ailleurs la preuve que tout le Tescosingo avait élé couvert de châteaux, de temples, de bains, de jardins suspendus; car ou rencontre des ruines jusqu’au sommet, et ce sommet lui-même est couronné par un édifice presque intact, auquel on arrive, à en croire les naturels , par un long escalier qui est taillé dans l'intérieur de la montagne. Ce qu'il y a de vraiment extraordinaire, c'est qu'aucun voyageur n'ait avant moi fait mention de toutes ces curiosités.

Le matin suivant , nous allâmes visiter le village indien d’Huexotla , qui est situé à deux milles de Tezcuco. C'était autrefois une importante cité, aujourd hui bien décime de sa grandeur, mais qui en conserve encore d'évidentes traces. Aux alentours abondent les tumuli , ces petites pyramides dontj’ai déjà parlé, et qui se composent de couches alternativement d’argile et de briques non cuites. Quand nous y arrivâmes, les premiers habitants qoe nous aperçûmes et à qui. nous apprîmes le but de notre visite s empressèrent de nous montrer les différentes antiquités du lieu. Ils nous menèrent d’abord voir les ruines d’un palais parmi lesquelles sont deux vastes réservoirs presque intacts et enduits, de ciment rose. Nous (taversâmes ensuite la ville qui n'est plus qu’un monceau de décombres, et dont presque tous les édifices à moitié démolis offrent un tel mélange d’architeclure indienne et d'architecture espagnole, qu on peut à peine distinguer l u ne de l’autre. Au centre , est une singulière espèce de colonne à faîte pointu dont nous

HISTOIRE DES VOYAGES

prîmes un dessin. Pendant ce temps-là, notre petite troupe s’accrut considérablement, et bientôt nous fûmes suivis , je crois, par toute la population mâle d’IIuexolla: Ces Indiens n’avaient encore jamais vu d’étrangers: c’est pourquoi tout, en nous leur causait le plus vif amusement , mais rien n’égalait leur politesse à notre égard, Ils étaient enchantés des esquisses que nous prenions, et nous indiquaient avec avidité chaque objet digne de fixer nos regards. La muraille de clôture de l'ancienne ville décrit un immense circuit, elle est haute de trente pieds, fort épaisse, et très bizarrement construite, car elle se divise en cinq bandes inégales. La division la plus large est bâtie avec de grosses pierres ovales dont les extrémités , non revêtues de ciment, ont ainsi l’air d’autant de crânes humains , et séparée du reste par une corniche saillante. Je n’ai jamais rien vu de semblable. A l’extrémité de la ville est le lit d’une rivière, maintenant desséché, et formant un profond ravin sur lequel il y a un pont remarquable dont l'arche pointue, haute de presque quarante pieds , fut , dit-on , érigée par les Indiens avant la conquête. Il est supporté d’un côté par une masse de maçonnerie en forme pyramidale, et vu d’en-bas, il présente un aspect tout-à-fail pittoresque. A notre retour nos amis nous conduisirent à une vaste cour située devant une église, dont toute la surface était revêtue, à la manière des anciens , d’un stuc aussi dur et aussi beau que celui qu’on trouve à Porlici ou à Herculanum. Dans cette cour poussaient néanmoins de magnifiques oliviers auxquels ceux même de Toscane ne sont pas comparables, car ils avaient presque tous environ trente pieds de circonférence. Ln dehors des fortifications, sur la route de Tezcuco, est une espèce de large chemin couvert entre deux grosses murailles qui aboutissent à un cours d’eau. C’était probablement une des portes de 1 ancienne ville. Huexotla renferme encore beaucoup d’autres curiosités; mais la nuit approchait, et il nous fallut regagner la demeure de notre hôte.

Le lendemain , après nous être vainement informés aux habitants de Tezcuco des célèbres pyramides du Soleil et de la Lune ou de San-Juan de Teolihuacan , nous partîmes pour Olumba, dans l’espérance de les trouver aux environs de cette ville. Une cavalcade de deux heures, à travers une belle contrée où les haciendas et leurs jolies églises espagnoles sont parsemées en plus grand nombre que dans aucune partie du Mexique, nous conduisit au pied des montagnes. Mais, dès lors, nous n’aperçûmes plus aucun vestige de végétation ni de sol végétal ; tant que nous gravîmes ce ne fut qu’une pierre tendre couleur de fer, dans laquelle le continuel passage des chevaux avait creusé un chemin profond d’un pied et demi, large seulement de quatorze pouces, fort difficile et cependant indispensable à suivre. Pendant que nous redescendions le versant opposé, nous distinguâmes soudain les deux pyramides qui s’élevaient au milieu d’une plaine au dessous de nous , à cinq ou six milles de distance, et une heure après- nous entrâmes dans Otumba. De bon pain et d’excellent chocolat nous y furent servis pour déjeuner. Nous errâmes quelque temps ensuite par la ville, où nous ne découvrîmes en fait d’antiquités que deux colonnes couvertes de sculpture , et nous rendîmes visite au padre ou curé du lieu , dans l’espérance qu’il nous donnerait quelques renseignements sur les pyramides ; mais, quoiqu’elles fussent visibles de sa demeure, il ne put rien nous en apprendre. Nous quittâmes alors cette place misérable et déserte, où l'eau même est si mauvaise que la nécessité seule peut obliger d’en boire, et nous marchâmes vers les gigantesques constructions dont nous n’étions plus distants que d’une lieue et demie. A mesure que nous en approchions, la forme carrée et rigoureusement régulière de la plus grande devint à chaque pas de plus en plus visible , et nous pûmes bientôt en compter les terrasses. Mais nous dirigeâmes d’abord nos pas vers la plus petite , qui est aussi la

plus dilapidée des deux , et nous montâmes jusqu’au faîte, sur des blocs de pierres disjoints et sur des décombres de maçonnerie avec moins de peine que nous ne le craignions. Au sommet sont les restes d’un ancien bâtiment long de quarante-sept pieds et large de quatorze. Les murs , principalement construits en pierres non taillées, ont trois pieds d'épaisseur sur huit d'élévation. La porte qui regarde le sud est flanquée de trois fenêtres à droite et à gauche, et le côté du nord semble avoir été divisé à un tiers environ de sa longueur. Assis devant la façade, avec la grande pyramide à quelque distance et beaucoup d’autres petites à nos pieds, nous contemplâmes en silence cette scène d’antiques merveilles, où l’œil embrasse presque toute la vallée de Mexico, le lac et la cité, commande au loin les plaines inférieures, et ne se repose que sur les montagnes qui bordent l’horizon ; puis, redescendant, nous reprîmes nos chevaux, et nous galopâmes vers la seconde pyramide à travers les nombreux tumuli qui sont parsemés sur la route et autour de sa base dans différentes directions. En certains endroits même, ces monticules forment des rues régulières qui se prolongent de l’est à l’ouest.

Nous fûmes bientôt arri\és près de la plus grande pyramide et nous commençâmes à la gravir. Nous y parvînmes avec moins de peine que nous ne pensions, quoiqu’il nous fallût sans cesse marchèr sur des ruines qui s’éboulaient sous nos pas. Les terrasses, comme je l’ai déjà dit, sont parfaitement visibles, surtout la seconde qui a trente-huit pieds de large, qui est construite de petits cailloux, et revêtue d’une couche de ciment rouge épaisse d’une douzaine de pouces. En beaucoup d'endroits, les aloès qui poussent dans les joints des pierres ont détruit la régularité des marches, mais sans altérer le moindrement la figure générale du carré. Presque à chaque pas, nous remarquâmes des morceaux de divers instruments qui provenaient de couteaux, de pointes de flèches et de lances, etc., qui étaient de celte espèce de pierre qu’on nomme obsidiane (f), et qui ressemblaient à ceux qu’on rencontre sur les collines de Chollula. Au sommet, nous trouvâmes une esplanade de grande étendue, mais dont la surface a été bouleversée. Il y avait probablement dessus un temple ou un autre édifice, et, dit la tradition, une idole couverte d’or. J’y ramassai des fragments de petites statues, des bouts de faïence, et ce qui me surprit le plus, car je n’en avais pas encore vu au Mexique, des écailles d’huîtres.

Un voyageur qui donne la mesure de ces pyramides, dit que la base de la plus grande a six cent quarante-cinq pieds de long , et que la hauteur perpendiculaire en est de cent soixante et onze; mais je suis persuadé qu’il commet sur ce dernier chef une grave erreur en moins, et que l’élévation doit être moitié de la largeur. Quant à l’âge de ces monuments et au peuple qui les éleva, on ne peut former que de simples conjectures. Personne que j’ai pu rencontrer à Mexico n’en savait rien, personne ne se souciait de le savoir. Aucun habitant de cette ville n’était allé même visiter ces pyramides , quoique de la cathédrale on les aperçoive toutes deux , aussi bien que le mont Tescosingo qui renferme le bain de Montézuma. Les naturels qui demeurent dansle voisinage immédiat deces merveilleuses constructions ne peuvent non plus vous donner le moindre renseignement. Presque au bas de l’une, je rencontrai une vieille femme indienne et je lui demandai si elle pouvait me dire qui les avait construites. « Si segnor, me répondit-elle ; Santo-Francisco Oui, monsieur; Saint-François. » Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elles étaient déjà, lorsque les Espagnols débarquèrent au Mexique, dans l’état de dégradation où elles sont aujourd’hui.

Nous gagnâmes ensuite le village de San-Juan de Teolihuacan, où à peine pûmes-nous trouver des vi-

(1) Du latin obsidianus. Pierre noire et luisante apportée d’Ethiopie par un Obsidius, peut-être le jais, K M.

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vies , non plus que du fourrage pour nos chevaux. Dans la soirée, nous atteignîmes Saint Chrisloval, après avoir dépassé, à la tète du lac de ce nom, la gigantesque chaussée longue d’une lieue, b;\tie par le gouvernement pour empêcher que les eaux n’en coulent dans celui de Tezcuco. Nous y dormîmes quelques heures sur un plancher nu, et, repartant bien avant le jour, nous centièmes de bonne heure dans Mexico.

Le résultat de celle petite excursion a été de me convaincre que pour révoquer en doute la véracité des auteurs espagnols qui ont décrit les cités mexicaines, leur immense population, leurs richesses et l’état avancé des arts chez ce peuple , il faut n'avoir jamais vu le pays. Si, par exemple, Robertson eût passé une heure à Tezcuco, h Tescosingo ou à Huexotla, il n’aurait pas avancé dans son histoire d’Amérique que le palais de Montézuma dans la capitale n’était qu’une cabane bâtie en terre, ni que le nombre prodigieux des habitants de cette ville n’avait existé que dans l’imagination de certains auteurs. Ce n’est pas, en effet, dans le Mexico actuel qu’on doit chercher les traces de la grandeur mexicaine, puisque tout vestige de sa première magnificence fut anéanti par les conquérants. Corlez fut obligé de démolir et de raser chaque maison à mesure qu il la prenait, et cinquante mille ouvriers indiens marchaient sur les talons de ses soldats pour compléter l'œuvre de destruction, et combler les canaux dans chaque rue avec les décombres ; mais il est visible que les fondations de la présente ville , ont été jetées sur les ruines de l'ancienne. Le but avoué des Espagnols était de renouveler absolument la face du pays et d’abolir même la mémoire du peuple qu’ils avaient exterminé : peu s’en faut qu’ils n’y aient réussi.

Excursion à la mine d’argent de Themascaltepec. Cérémonie de la prise de possession d’une mine.

Peu après mon retour à Mexico, j’en repartis pour aller à Themascaltepec visiter une mine d’argent qu’on proposait de me vendre. Le propriétaire et mon fils m’accompagnèrent. La distance à parcourir était d'une trentaine de lieues. Nous quittâmes la capitale dans une pesante voiture tirée par sept mulets , et nous longeâmes le grand canal qui d'un côté borde la route, tandis que de l’autre elle est séparée des prairies marécageuses qu’on a prises sur le lac par un fossé profond sur toute la longueur duquel sont plantés de grands arbres assez semblables aux peupliers d’Europe. Au bout de trois milles, nous dépassâmes le château de Chalpultepec dont j’ai parlé ailleurs ; il est situé sur une petite montagne , ou plutôt sur un roc énorme, et commande une magnifique vue de toute la contrée environnante. Deux milles plus loin, à la naissance des montagnes qui entourent la vallée de Mexico, dans une po.-ition délicieuse, repose le village de Tacubaya qui n’est principalement composé que des belles maisons, des villas et des superbes jardins de tous les nobles et riches habitants de la capitale.

Nous montâmes ensuite l’espace d’environ trois lieues par une route qui était passable , mais qui ne présentait rien de fort intéressant et qui traversait dans certains endroits un pays nu et brûlé, et nous parvînmes à la source de la jolie rivière qui approvisionne presque seule Mexico, où ses ondes parviennent à grands frais au moyen d’un canal. Nous continuâmes encore de gravir quelque temps ; après quoi, parvenus au sommet de la chaîne, nous redescendîmes vers la plaine ou vallée dans laquelle s’élèvent les villes de Lerma et de Tolluca.

Lerma, où nous couchâmes, est une ville régulièrement bâtie, mais qui semble n’avoir été jamais achevée, et dont toutes les maisons vous étonnent par leur extrême petitesse. Nous repartîmes à la pointe du jour, et passant à l’extrémité d'un lac qui parait

avoir été jadis beaucoup plus vaste qu’il ne l’est aujourd’hui , nous parcourûmes une belle plaine couverte de riches prairies , de jaunes moissons et de grandes fermes. En deux heures , par une excellente roule nous atteignîmes Tolluca dont la distance de Lerma est d’une douzaine de milles.

Tolluca, comme la plupart des cités mexicaines, est élégante et comtruile avec beaucoup de régularité. 11 y règne un air florissant qu’on ne remarque ordinairement pas au Mexique. Les maisons avaient toutes un aspect de nouveauté et de fraîcheur, et ce que je n’avais encore vu nulle part, plusieurs édifices étaient en construction. Tolluca compte des fabrique- nombreuses de savon et de chandelles. C’est aussi là, dit-on, que se confectionnent les meilleurs jambons et saucissons de toute la contrée, et nous admirâmes, en effet, la belle race des porcs qu’on y élève.

A deux lieues au-delà de cette ville , cesse la route pour les voitures. Nous prîmes donc des chevaux à une ferme voisine, et montant l’espace de plusieurs milles, nous entrâmes dans les vastes forêts qui couronnent la Cordillère à l’ouest du plateau du Mexique. Nous continuâmes à gravir quelque temps au milieu d’arbres gigantesques, donlbeaucoup étaient nouveaux à mes veux, mais parmi lesquels je reconnus des chênes et des pins qui, par leur taille et leur vigueur, éclipsaient tous ceux des Alpes et de la Norwége. Atteignant bientôt une gorge de montagnes, nous commençâmes à redescendre; et tandis qu’à notre gauche s’élançait le volcan de Tolluca couvert d’une neige perpétuelle , devant nous d’autres pics qdi s’abaissaient par degrés semblaient guider les yeux vers l’océan Pacifique dans la direction duquel nous marchions. La descente était si rapide, qu’en beaucoup de places nous fûmes obligés de mettre pied à terre et de n’avancer que pas à pas sur des blocs détachés de basalte et sur d'autres substances volcaniques où nulle trace du travail de l’homme n’était visible. Rien même n’indiquait que nous fussions dans un pays habité, sinon que de temps en temps nous rencontrions de petites troupes d'indiens qui allaient vendre à Tolluca ou jusqu’à Mexico les produits de leurs champs. Le voyageur solitaire n’a rien à craindre de ces simples gens : ce sont les plus douces, les plus honnêtes, les plus inoffensives créatures du monde, qui ne manquent jamais de saluer un étranger. Leurs fardeaux étaient. en général des fruits , de la volaille, des nattes, des tuiles de bois pour couvrir les maisons, et quelquefois du charbon. La plupart d’entre eux étaient accompagnés de leurs femmes, qui, propres et ayant l’air modeste, étaient plus chargées que leurs maris , outre qu’elles portaient comme d’ordinaire leurs petits enfants attachés à leur dos.

Après avoir descendu trois ou quatre heures, nous arrivâmes à une petite plaine qu’entouraient de toutes parts des monts dont la cime était couronnée de pins. Au centre de celte plaine, parmi des champs cultivés avec soin, s’élève le charmant petit village indien de San-Miguel de los Ranchos, dont l’église s'aperçoit d’assez loin. Nulle position n’est plus délicieuse, nul climat plus enchanteur. Sur la montagne nous aurions été presque tentés de nous plaindre du froid, mais alors la température était redevenue aussi douce que les plus belles contrées de l’Europe. Le chemin ne trouvait que des moissons, des vergers, des jardins, et nous ne voyions suspendues sur nos têtes que des pommes, des poires et des pêches. Lorsque nous mîmes pied à terre, nous fûmes aussitôt environnnés par les habitants, qui nous offrirent tous les services en leur pouvoir, et ils nous menèrent à un petit bâtiment nommé Comunxdad , que l'Etat a fait ériger pour servir d’asile aux voyageurs. Quand nous y eûmes étalé nos matelas, nous allâmes examiner l’église, qui en était voisine. C’était la veille de la fête de saint Marc, ou , comme l’appelaient les Indiens qui nous accompagnaient, de nostro bueno amigo, de notre bon ami- Le saint lieu, orné suivant l’usage de

statues et de tableaux , avait été, à cause de la circonstance, décoré d'une manière très pittoresque par des guirlandes de fruits, de (leurs et de branches de palmier. Lorsque vint la nuit, il fut soudain inondé d’une éclatante lumière par huit bûchers de bois d'arbre à chandelles , espèce de pin qui renferme beaucoup de résine, et qui, allumé, brûle avec une flamme aussi claire que celle d’une bougie. Bientôt il fut encombré par une multitude de personnes des deux sexes; puis , une pantomime mêlée de danses et de singulières cérémonies indiennes commença devant l’autel, que je reconnus immédiatement, et à mon extrême surprise , pour être de la même nature que ceux en usage avant l’introduction du christianisme. Les acteurs étaient au nombre de huit, dont cinq hommes et trois femmes, et grotesquement mais richement habillés, à la mode du temps de Montézuma. Un jeune garçon, pour représenter ce monarque, portait une haute couronne de laquelle s’élançait un panache de plumes rouges. Le sujet du premier acte du drame était un guerrier qui prenait congé de sa famille avant de marcher au combat. Pour le mettre en action , un homme et une femme dansèrent quelque temps , et par leurs gestes ils exprimèrent à ne pas s’y méprendre qu’ils allaient se quitter, puis tombant à genoux ils prièrent solennellement pour le succès de l’entreprise. Au deuxième acte, parurent deux guerriers revêtus de superbes costumes. L’un, censé mexicain, se distinguait à l’élévation de sa coiffure et à une écharpe de soie cramoisie qui passait sur une de ses épaules. Après avoir dansé, ils engagèrent un combat simulé, quesuivirent diverses évolutions, et qui naturellement se termina par la victoire du Mexicain . 11 fit son adversaire prisonnier et l’entraîna par les cheveux aux pieds de son souverain. La danse alors recommença, le vaincu ne cessa d’implorer la compassion tant du vainqueur que de son monarque. Les différentes parties de celte petite pièce furent admirablement jouées. Les plus fameux mimes d’Europe n’eussent pas mieux rempli les rôles : c’est au point qu’un instant je crus que j’allais voir le captif réellement immolé par ces chrétiens aux dieux de leurs pères. Les femmes, pour danser, accompagnaient leurs pas et la mushiue de l’orchestre avec un léger instrument qu’elles tenaient de la main droite : c'était une espèce de pavillon chinois fait d’une gourde garnie de petites sonnettes d'argent, et non sans harmonie. Je voulus leur en acheter un, mais la propriétaire refusa de le vendre. 11 y avait un vieillard qui me sembla participer à la représentation sous un triple caractère : d'abord, il était violoniste, et comme tel conduisait les autres musiciens; à le voir ensuite se démener, on devait le prendre pour le maître des cérémonies ; enfin, si je ne me trompe, il représentait aussi le grand-prêtre. 11 portait un vêtement blanc que bigarraient des guirlandes de petites feuilles vertes, et c’était lui qui paraissait indiquer aux acteurs chacun de leurs mouvements. Vers la fin, lorsque Montézuma reçut l'hommage de son prisonnier, le monarque restait debout, ce qui était contraire à l’étiquette de sa cour; il fut averti de la faute qu il commettait par un petit coup que le grand-prêtre lui donna sur la joue avec son archer : aussitôt Sa Majesté s’assit sur ses jambes, et écoula d’un air digne la harangue du vainqueur et la prière du vaincu. Toute la congrégation parut charmée de notre présence.

Quand nous sortîmes de l’église, on brûla des fusées en notre honneur, et pendant que nous soupâmes on nous donna une sérénade; jusque vers minuit, nous entendîmes les éclats de joie des habitants : ils tirèrent alors un feu d’artifice, ce qui termina la fêle jusqu’au matin suivant.

Comme nous étions encore à dix-huit milles de Themascallepec, et que nous désirions y arriver de bonne heure, nous quittâmes le village avant le jour. Notre route passait au milieu de nombreuses petites fermes

qui en dépendent. Tout dans la nature était silencieux comme la mort, excepté le ruisseau qui arrosait cette paisib'e vallée; et la lune brillait sans nuage, tandis que nous cheminions à travers les champs de ces heureux Indiens qui, dans cette partie du Mexique, cultivent leur sol natal sans presque jamais voir la face des blancs ni sentir leur honteuse dépendance. Après une demi-heure de galop, nous rentrâmes dans les bois, etee fut une répétition de la magnifique scène que nous avions admirée la veille. En certains endroits, telles étaient la hauteur des arbres et l’épaisseur du feuillage au-dessus de nos têtes, que nous marchions dans une obscurité profonde quoique la lune étincelât encore dans toute sa splendeur. En beaucoup de places le chemin était fort escarpé, car nous avions de nouveau à gravir vers une région montagneuse. Au lever du soleil, nous atteignîmes un pays plus découvert, et nous longeâmes les bords d'une rivière rapide qui coulait parmi des moissons de blé et de maïs. Souvent l’étroit sentier que nous suivions était obstrué par une végétation ri vigoureuse, qu’il en devenait presque impraticable. Entre autresfruits sauvages qui de toutes parts s’ofi'raient à nos yeux, nous recueillîmes des fraises et des mûres de ronce beaucoup meilleures que celles d’Europe. Nous traversâmes ensuite une plaine stérile et sablonneuse; apiès quoi, gravissant quelques montagnes nues qui, déchirées par les torrents, présentaient sur divers points les formes les plus extraordinaires et les plus bizarres, nous redescendîmes dans une belle conlrée, et nous entrâmes dans le district de Themascaltepec, dont les mines produisaient encore naguère jusqu’à 260,000 marcs d’argent par année. Une descente rapide et difficile, longue d’unè demi-lîeue, nous conduisit à la ville d’où ce district tire son nom.

Celte ville ne renferme plus aujourd'hui qu’un millier d’habitants, mais sa population était sept ou huit fois plus considérable avant que la plupart des nombreuses mines qui l’environnent eussent cessé d’être exploitées. Elle est aussi dans un triste état de délabrement ; car presque toutes les usines où se préparait le métal tombent en ruines, et les canaux construits à grands frais dans beaucoup de rues pour mettre en mouvement les pesantes mécaniques qui broyaient le minerai, au lieu d’être entretenus avec soin comme autrefois, sont partout envahis par les végétaux épais qui les cachent; mais on ne saurait imaginer un site plus enchanteur. Elle repose au milieu d’une petite vallée ceinte par des montagnes contenant de l’argent, du cuivre et du plohib, dont les flancs sont entièrement revêtus de bois, parmi lesquels les chaumières et les plantations des Indiens produisent un charmant effet, et à ses pieds, après l'avoir arrosée dans tous les sens, se réunissent, trois jolis ruisseaux pour former une rivière considérable qui va se décharger dans l’océan Pacifique. Ses maisons n’ont en général que le rez-dechaussée, et sont couvertes d’un large toit saillant qui n’est formé que de simples lattes, mais qui convient merveilleusement bien à un climat dont la beauté est telle, qu’on peut se passer et de cheminée et presque de carreaux. La température en est plus agréable que celle même de Mexico; car les chaleurs y sont rarement aussi fortes et le froid n’y est jamais si vif, tandis que pendant la saison humide où pourtant il pleut chaque jour dans l’après-midi, nulle variation de l'atmosphère n’est pour ainsi dire sensible. Les habitants se montrent courtois et polis à l’égard d> s étrangers, surtout quand ils les connaissent. Ils sont l’oit religieux et ne manquent jamais d’aller à l’église s’acquitter de leurs dévotions. La plupart des dames assistent matin et soir aux offices, et leur extérieur est le plus modeste, le plus décent que j’aie jamais vu.

Au Mexique, comme en d’autres pays, les districts où sont situées des mines sont en général stériles et nus ; mais celui de Themascaltepec fait exception à la règle. 11 n’exisle nulle part de vallée plus délicieuse et plus pittoresque. Le marché de là ville toujours appro-

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visionné avec abondance , ofTi'C toutes les espèces de productions végétales cl animales qu’on rencontre en Europe et en Amérique. Dans le même champ vous pouvez voir le plus beau blé européen, des plantations de cannes à sucre et des baies d’aloès. A l’époque de mon voyage, la végétation déployait un luxe inouï. La multitude des fleurs et de plantes d’ornement inconnues aux botanistes de nos contrées, que je rencontrais ii chaque pas, ne saurait s’énumérer. Les routes du voisinage sont rendues presque inaccessibles par les festons el les arcades que forment mille sortes de vignes sauvages et de convolvulus, plus gracieuses les unes que les autres. Je remarquai surtout, au bord des différents cours d’eau, un arbuste haut d’une vingtaine de pieds, remarquable par sonfeuil âge luisant, et garni de fleurs dont chacune ressemblait à un bouquet de roses, qui n’a point encore élé décrit, que je sache.

La mineque j’étais venu visiterme paraissant susceptible d’un bon rapport, j’en fis l’acquisition. Dès le lendemain, après que les contrats eurent été de part et d’autre signés, on m’envoya avec toutes les cérémonies d’usage en possession de mon nouveau domaine. Devant plusieurs des notables de la ville qui avaient le padre àleur tête, l’officier public compétent me prit par la main et me mena ainsi à l’entrée de la mine. Là, il m’en déclara propriétaire au nom de la loi , et après m’avoir félicite sur le bien précieux que je venais d'acquérir, il me pria de ramasser trois pierres et de les jeter dans des directions différentes , puis d’arracher quelques brins d’herbe et de les éparpiller autour de moi, afin de montrer que la terre et tout ce qu elle pouvait produire m’appartenait. Nous revînmes ensuite tous chez mon vendeur, qui nous donna une collation, et maints toasts furent portés à la réussite de mon entreprise.

Dès que j’eus pris toutes les mesures convenables pour assurer autant que possible l’intègre exploitation de ma mine, nous quittâmes Themascaltepec mon fils et moi, et nous regagnâmes Mexico sans qu'il nous arrivât rien qui vaille la peine d’être rapporté. Seulement , comme nous n’étions plus qu’à quelques lieues de la ville et que nous passions près d’une ferme, nous fûmes frappés par le son d’une grosse cloche qu'on agitait avec une violence extraordinaire. Mettant pied à terre et entrant dans la maison, car le ciel était chargé de nuages et il menaçait de pleuvoir, nous demandâmes au sonneur pourquoi il faisait un tel carillon. «C’est, nous répondit-il, que mon maître rentre une partie de la récolte, et comme on pourrait craindre de la pluie j’empêche qu’il n’en tombe, car celte cloche a été bénite exprès par un évêque. » Nous ne pûmes nous empêcher de rire; mais encore, si incertain que fût le temps, lajournéese passa sans une seule goutte d’eau.

Retaur en Angleterre.

Je trouvai à Mexico une lettre que m’écrivait le capitaine du navire de Sa Majesté le Phaéton, alors mouillé à la hauteur de Yera-Crux, et dans laquelle il m’annonçait que si par hasard mon intention était de quitter le Mexique sous six semaines, époque à laquelle il comptait directement retourner à Portsmouüi , il était autorisé à me recevoir gratis à son bord avec mes gens et tout mon bagage. Ne voulant pas manquer une belle occasion, nous quittâmes la capitale le 19 juillet et le 22 août nous mîmes le pied sur le vaisseau qui devait nous reconduire dans notre patrie. Nous ne pûmes cependant, à cause des vents contraires, lever l’ancre que le 31.

Nous parvînmes au bout de quelques jours en vue de Campêche; mais l’eau est si basse dans la baie de ce nom, qu'il nous fallut mouiller à cinq lieues de la ville. Le capitaine et quelques officiers se rendirent à terre pour se procurer les vivres nécessaires au voyage. Pendant leur absence nous fûmes visités par une innombrable multitude des plus petites espèces d’oiseaux

de terre, principalement de chanteurs et de gobemouches, qui, dans le cours de leur émigration de la côte septentrionale au golfe du Mexique à celle de l'Yucatan se posèrent de fatigue sur le pont et sur les agrès.

Moins d’une semaine nous suffit ensuite , favorises par lèvent, pour gagner Cuba et passant sous les canons du fameux fort Morro , aller ancrer dans le beau hâvre opposé à la capitale de l’île. Je pus résider dix jours à la Havane; mais celle ville est si connue que je n’ai pas besoin d’en donner une description. Je me bornerai donc à dire que la place elle-même, non plus que les manières des habitants, n’ofl’re pas la moindre ressemblance avec ce qu’on peut voir dans les diverses parties du Mexique, quoiqu’elle ait aussi été peuplée par une colonie d'Espagnols. Ses églises et ses édifices publics ne sauraient être comparés à ceux de la Nouvelle-Espagne, mais ses boutiques et ses rues annoncent plus d'opulence. Les dames élégamment mises se font voir tout le jour aux fenêtres des rez-dechaussée, et le soir, des centaines de jolies voitures à un cheval, dans le g?nre de nos cabriolets, conduites par des nègres en belles livrées et remplies de personnes des deux sexes mises avec recheiche, parcourent les promenades publiques et les roules du voisinage. Le jardin botanique, située aux portes de la ville, est un nouvel établissement qui décèle autant d’art que de goût; quoiqu'il ne lut pas encore fini , il renfermait déjà beaucoup d’arbres précieux et de plantes rares. Lorsque je le visitai, il m’arriva de passer près d’un buisson bas qui poussait dans un lieu humide, et mon attention fut attirée par l’aspect bizarre des feuilles, qui semblaient être ciselées ou relevées en bosse; mais quand je m’approchais pour en saisir une et l’examiner de plus près, je fus grandement surpris de voir le phénomène disparaître soudain, et je découvris qu’il était produit par une nombreuse famille de belles petites grenouilles qui s’étaient attachées au feuillage, et qui, effrayées par moi, avaient ressaulé dans l’eau.

On recommande ordinairement aux étrangers le palais de l’évêque. 11 est situé à environ trois milles dans la campagne, dans un site charmant ; et la route par laquelle on y arrive, traversant des plan tâtions d'arbres à choux, de cocotiers, de dattiers, et d’une espèce d arbres à pain, est délicieuse pour le voyageur né en Europe; mais ni la maison ni le jardin, à l'exception de quelques magnifiques bouquets de bambous, ne valent la peine d être vus. Sur les marchés on trouve la plupart des fruits mexicains et une grande variété d’oiseaux curieux ; mais malheureusement ils sont tous si mutilés que pas un n’est digue de figurer dans une collection d'ornithologie. Les poissons aussi sont nombreux. Le dauphin sesertconimunément sur les tables et passe pour être un mets délicat. Des crabes de terre abondent également et sont un bon manger, ainsi que l’élégant coquillage appelé pholas-aile-d'ange , qui se vend à la douzaine comme les huîtres et à bon prix.

La traite des noirs se fait encore dans l’île de Cuba; mais à la Havane les esclaves ont l’air d'être traités avec douceur. Le marché où on les achète se tient à peu de distance des murs; et à Kegla, petite ville située dans le hâvre, on arme publiquement des navires pour aller en Afrique chercher de nouveaux captifs. Il y en eut plusieurs qui pendant notre résidence appareillèrent, à ce que disaient les capitaines, dans ce but; mais nous apprîmesqne très probablement ils devaient plutôt exercer la piraterie. En effet, la plupart des marchands de 1 île sont accusés sinon coupables, sous ce double chef. La chaleur du climat est excessive, et on croit le séjour de la ville dangereux pour les Européens. Les rues sont étroites, mal aérees et non pavées. Pendant les grosses pluies elles sont tellement inondées, qu’il n’est plus possible de les parcourir, hormis en voiture. Le théâtre est vaste, et sous tous les rapports, meilleur que celui de Mexico. La seule fois que j’y allai, il était plein.

HISTOIRE DES VOYAGES

Ruines à deux milles de Tezcuco.

Le 28 septembre nous remîmes à la voile ; mais des i vents contraires et des calmes nous forcèrent de relâcher à l île de Saint-Michel , une des Açores, où nous restâmes deux jours, et où nous renouvelâmes noire approvisionnement d'eau, de viande et de quelques légumes. Saint-Michel est réellement un endroit délicieux, et sa principale ville compte un certain nombre de familles anglaises. Le climat ressemble à celui des plus belles parties de l'Italie, et les marchés abondent de tout ce qui peut rendre la vie agréable. Je visitai avec admiration plusieurs des vastes jardins qui produisent les fameuses oranges de Portugal. Les vins qu’on récolte valent presque ceux de Madère. J'entrai dans beaucoup de couvents etde monastères portugais, j Les nonnes sont célèbres pour fabriquer des fleurs J artificielles, qui sont entièrement faites de plumes d'oiseaux ; nos jeunes gens en achetèrent en quantité s’amusant fort de débattre le prix avec les saintes J

sœurs, qui recevaient très gaillardement leurs plaisanteries un peu crues sur le vœu de perpétuel célibat.

En quittant Saint-Michel, nous passâmes surfile de Sabrtna, qui, il n’y a que peu d’années, sortit tout d’un coup du sein de la mer, et s'éleva à une hauteur considérable , puis bientôt après disparut.. Elle est maintenant couverte de quarante brasses d'eau Un Anglais, qui habitait Saint-Michel à l’époque de l’appraition deSabrina, m'a dit s.'être approchédans une chaloupe de cette île pendant qu’elle surgissait, et que la chaleur de l’eau était alors si intense, qu'on voyait flotter dans toutes les» directions une multitude de poissons qu'elle avait évidemment tués.

Nous atteignîmes Spithead, et débarquâmes à Portsmouth le 8 novembre 1833, après un délicieux voyage durant lequel nous ne perdîmes pas un seul homme.

Ai.dert-Montf.mont.

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