‹ Voyages en AmériqueChapitre 50 sur 65 · I’IN DU VOYAGE DE BULLOCK · texte numérisé non relu

I’IN DU VOYAGE DE BULLOCK

Paris. — lmp. Lacour et Ce, rue Soufilot, 16.

1BL UBtMtlKf OF THE

' - --SK

GAUCHO DUS ENVIRONS DE RUENOS-AVRES.

( Walci'ton.)

J. BUY ahé , Editeur.

Indien de Macousliie préparant le wôurali.

WATTERTON.

(1812, 1816, 1820 et 1824.)

VOÏ AGES A TRAVERS L’AMÉRIQUE DU SUD, LE NORD- OUEST DES ETATS-UNIS ET LES ANTILLES.

PREMIER VOYAGE

Au mois d'avril 18P2 je quittai Stabroek, ville qui est, comme chacun sait, la capitale de la Guiane anglaise, pour parcourir les déserts de Demerary et de l’Essequibo, qui font partie de la Guiane ci-devant hollandaise, dans l’Amérique du Sud. Le principal but de mon voyage était de recueillir, chemin faisant, certaine quantité du poison que les Indiens appellent wourali et de pénétrer jusqu’au fort qui protège la frontière intérieure de la Guiane portugaise.

Le voyageur qui entreprendrait à pied une telle expédition serait bientôt forcé de renoncer à son entreprise. Le jour, en effet, tandis qu’il traverserait les marécages dont ce pays est sans cesse entrecoupé, le soleil ne tarderait guère à épuiser ses forces, et la nuit les moustiques ne lui laisseraient pas goûter un instant de sommeil. La route pour les chevaux suit le coursde la Demerary, qui donne son nom à la province qu’elle arrose; mais elle ne se prolonge pas fort loin, et finit même avant l’endroit où les plantations cessent d’être cultivées. Le seul mode qui reste donc est de voyager par eau; et quand on atteint les hautes

T. III. P*fu». — lmp. Ucoiü et C', ru» Souff!ut, 16.

terres, on peut se frayer, comme piéton, un passage dans la forêt, et continuer sa route sur le fleuve.

Lorsqu’on a dépassé la troisième île de la Demerary, on n’aperçoit plus maintenant qu’un très petit nombre de plantations, qui même, au lieu de se toucher les unes les autres, sont séparées par d’immenses espaces de bois. Puis, insensiblement, s’efface tout vestige de la culture que la canne à sucre et le café recevaient jadis en ces lieux. Dès lors, le plus souvent, les deux bords de la Demerary offrent un épais rideau de forêts qui n’est interrompu que çà et là par des huttes de gens de couleur libres , entourées d'une ou deux perches de terre nue, ou par des cabanes de bûcherons qui autour d’eux ont défriché trois ou quatre acres pour que leurs quelques bestiaux puissent paître. Tantôt, pendant deux ou trois heures de suite, on navigue entre des rives tout-à-fait basses; tantôt, c’est au contraire une montagne inclinée en pente douce qui se présente ; et d’autres fois quand, par exemple, on double une pointe, l’œil est charmé du contraste d’une éminence presque perpendiculaire qui s’avance dans l’eau. Partout les arbres offrent un tel aspect, qu’on jie saurait dirè si on est dans le printemps, dans l’été ou dans l'automne, car il semble que les caractères propres à chacune de ces trois saisons soient à plaisir réunis. Leur feuillage déploie une délicieuse variété de nuances, depuis les teintes les plus claires du vert et du pourpre jusqu’aux plus foncées. Les sommets des uns sont garnis de fleurs des plus jolies couleurs, tandis que les rameaux des autres se courbent sous une

HISTOIRE DES VOYAGES

profusion de graines et de fruits. Ceux dont la tôte a été mise à nu par le temps ou noircie par la foudre frappent l’œil, comme en musique un son triste frappe l'oreille, et semblent inviter le voyageur, pour peu qu’il soit sentimental, h s’arrêter une ou deux minutes et à voir que les forêts qui l’environnent ont, comme les peuples et les empires, leurs périodes d’infortune et de mort.

Les premiers rocs de quelque étendue qu’on aperçoive le long de la Demerary sont situés à une place nommée Saba, du motindien qui signifie p/erre. Ils paraissent descendre jusqu’au bord de l’eau. Loin d’être raboteux, ils sont fort lisses au contraire, et leurs angles sont arrondis ; leur surface est profondément sillonnée en certains endroits, comme s'ils étaient sans cesse rongés par des torrents, ils sont çà et là parsemés de petits espaces de terre, au milieu desquels leurs énormes masses forment un effet pittoresque et nouveau. On distingue, de côté et d’autre, quelques cafiers pleins de vigueur, et presque au faîte de ces rochers s'élève la maison du garde. C’est une espèce de magistrat posté là par le gouvernement de la province pour donner avis de tout ce qui se passe parmi les Indiens, et empêcher les gens suspects de remonter la rivière.

Quand les Indiens des environs se rassemblent en ce lieu, comme ils le font quelquefois, c’est pour un étranger une belle occasion de voir ces aborigènes, peints à la mode de leur pays, danser au son de leur musique nationale. Pour son amusement, ils tireront devant lui leurs flèches qui ne manquent jamais le but, ou bien lanceront leur javeline empoisonnée qui toujours arrive à sa destination. C’est aussi là qu’on peut examinertouteslesdi verses nuances de la peau humaine, depuis le sauvage rouge jusqu’au blanc civilisé, et depuis leblancjusqu’au fils le plus noir del’Afrique. Passé ce poste, il n'y a plus d’habitations de blancs ni d’hommes libres de couleur.

Dans une contrée qui est couverte de forêts étendues, et qui possède comme celle-ci tous les avantages que le soleil des tropiques et le sol généralement le plus riche peuvent donner à la végétation, on pourrait s'attendre à rencontrer des arbres de dimensions énormes. Il est cependant rare d’en voir dont la circonférence ait pius de six verges. S’il en a jamais existé de plus gros, ils ont été victimes de la hache ou du feu. Mais ce qui leur manque sous le rapport de la grosseur est plus que conpensé par leur immense taille. Si insouciant, si dépourvu qu’on puisse être de toute curiosité, il n’est pas possible de passer outre sans s'arrêter pour examiner, par exemple, le colossal mora. Ses plus hautes branches, lorsqu’elles sont couronnées de vieillesse ou qu’un coup de tonnerre leur a ôté la vie, servent de perchoir favori au toucan. Rien des fois ce singulier oiseau a senti le plomb du chasseur qui le lirait d'en bas ne le frapper que faiblement, et a été redevable de son salut à la distance qui les séparait l'un de l’autre.

Les arbres qui forment ces immenses déserts ne sont pas moins utiles par l’emploi qu’on peut leur donner, que magnifiques par leur aspect. Il ne faudrait pas moi ns d’un volume pour les décrire tous. Le bois de fer, le palissandre, l’acajou et l’ébène, pour n’en citer que de ceux qui sont étrangers à l’Àncien-Monde, et dont les noms peuvent être pourtant connus du lecteur, abondent dans les forêts qui s’étendent entre les plantations et les rocs de Saba. Le pays n’a encore été guère exploré par-delà ces rocs; mais sans doute, outre cellesqui on t été déjàénumérées, un grand nombre d’autres espècesd’arbres, et peut-être d’espèces tout- à-fait nouvelles, est répandu dans toutes les directions à travers les marais, les montagnes et les savanes que renferme cette partie de laGuiane britannique. Une circonstance assez bizarre, c’est que, s’il examine avec la moindre attention les arbres gigantesques qui l’entourent, le naturaliste en remarquera beaucoup qui portent des feuilles, des fleurs et des fruits ne leur appartenant pas. Le figuier sauvage, par exemple, qui est aussi gros que le pommier

d’Europe, pousse souvent sur une des plus fortes branches de la cime du mora; etquand ses fruits sont mûrs, les tribus ailées y viennent en foule s’en nourrir. C’est d’abord à des pépins de figue non digérés, et passant par le corps de l'oiseau qui aime tant à se percher sur le mora, que les figuiers doivent d’être plantés si haut. Ensuite, c’est la sève de cet arbre qui les a mis en plein rapport. Mais alors, à leur tour, ils sont obligés, en y contribuant d’une partie de leur propre sève et de leurs jus végétaux, de laisser croître sur leurs rameaux différentes sortes de vignes dont les oiseaux y ont aussi déposé les graines. Les vignes grandissent vite et ne tardent pas à être chargées de fruits; de sorte qu’usurpant les ressources vitales du figuier, qui lui-même usurpe celles du mora, ce dernier ne peut supporter longtemps un fardeau dont la nature n’a jamais eu l’intention de le charger; il languit bientôt, et finit par mourir à la peine ; puis le figuier et son usurpatrice progéniture de vignes, ne recevant plus ni l’un ni l’autre aucun secours de leur père nourricier, se fanent et périssent aussi.

Le sol, formé principalement de feuilles tombées et d arbres morts, est très riche, très fertile danslesvallées. Mais sur les montagnes il ne vaut guère mieux que du sable. Les pluies, en effet, semblent incessamment balayer de celles-ci dans celles-là toutes les matières que la nature destine à former du terreau.

Les quadrupèdes, quoiqu’ils n’aient pas beaucoup à y redouter le voisinage de l'homme, ne sont guère nombreux dans ces forêts. On y trouve cependant plusieurs espèces de l’animal communément appelé tigre , quoique en réalité il ressemble davantage au léopard, et deux de ses diminutifs nommés tigres-chats. Le tapri, le lobba et le daim offrent une excellente nourriture, et fréquentent surtout les marais et les basses terres qui avoisinent les bords de la Demerary et les criques. Quand j’ai dit que les quadrupèdes étaient rares, j’aurais dû demander exception pour les peccaris. Ils se réunissent en troupeaux de trois ou quatre cents, et traversent les déserts dans toutes les directions, cherchant des racines et des graines. Les Indiens les tuent d’ordinaire avec des flèches empoisonnées. Lorsqu’ils sont blessés, ils courent encore cent cinquante pas à peu près, puis tombent, et fournissent un aliment aussi succulent que salubre. Le singe rouge, à qui on donne par erreur le nom de babouin , se fait entendre plus souvent qu’il ne se laisse voir, tandis que le singe brun d’espèce commune, le bisa et le sacawinki sautillent d’arbre eu arbre, et divertissent le voyageur tout le long de la route. Si d’une part, la fouine et le renard exercent de grands ravages parmi la volaille des Indiens, de l’autre l’opossum, le guana et le salempenta peuvent figurer sur leurs tables comme de délicieux morceaux. C’est aussi la contrée indigène du paresseux. Son regard, ses gestes, si on peut parler de la sorte, et ses cris, on dirait que tout concourt à supplier les passants de le prendre en pitié. Ce sont les seules armes défensives que la nature lui ait données. Tandis que d'aulres animaux se réunissent en bandes, ou par couple pour traverser ces interminables déserts, le paresseux reste solitaire, et se tient presque immobile; il ne peut vous échapper. On assure que ses pitoyables gémissements forcent le tigre à ralentir ses pas et à se détourner de son chemin. Gardez-vous donc de diriger votre fusil contre lui ou de le percer d’une flèche empoisonnée ; jamais il n’a fait le moindre mal à aucune créature vivante. Quelques feuilles, et encore de l’espèce la plus commune et la plus grossière, sont tout ce qu’il demande pour subsister. Si on le compare à d’autres animaux, non-seulement il semble difforme, mais encore on serait tenté de croire qu’il manque de certains organes pour en posséder un trop grand nombre de certains autres. Par exemple, il n’a point de dents incisives, et quoique muni de quatre estomacs, il n’a point les longs intestins des animaux ruminants. 11 n’a qu’une ouverture inférieure comme les oiseaux. Enfin il n’a ni plantes aux pieds, ni la

WATT li U TON.

puissance tic mouvoir séparément scs orteils. Son poil est plat et ressemble entièrement à de l'herbe flétrie par le vent d'hiver. Scs jambes sont trop courtes, elle paraissent difformes par la manière dont elles sont jointes au corps; et quand il est h terre, on dirait qu'elles ne sont destinées qu’à lui servir pour grimper aux arbres. 11 a quarante-six côtes, tandis que l'éléphant n’en a que quarante, et ses griffes sont disproportionnément longues. Si on dressait une liste des quadrupèdes d'après leurs différents litres à la supériorité des uns sur les autres, ceux de cette pauvre bêle, si mal conformée, la rejetteraient à coup sûr au dernier rang.

Le Demerary ne le cède à aucune contrée du monde pour ses merveilleuses et belles productions d’orni thologie. Les plus éclatantes pierres précieuses y sont de beaucoup surpassées par les vives nuances qui ornent les oiseaux. C’est pour les naturalistes le cas, ou jamais, de s’écrier que la nature a montré, par le nombre infini des espèces et des teintes, combien ses ressources sont inépuisables. Presque tous lessinguliers,tous lesélégants oiseaux que Buffon a décrits comme appartenant à l’île de Cayenne, se rencontrent dans le Demerary; mais, pour les atteindre, il ne faudrait reculer devant aucune fatigue. Les courlieux écarlates , les aigrettes et les crabiers, les sandpipers et les pluviers, les spoonbills et les flaminges, abondent par quantités innombrables sur les îles qui bordent les côtes de Pomanron pour y chercher, quand la marée est descendue, leur nourriture dans la vase. Les pélicans vont plus loin en mer, mais reviennent au coucher du soleil s’abriter sur des couradas. Les oiseaux-mouches se montrent principalement aux environs des fleurs dont chacune de leurs espèces a coutume de se nourrir. Les pies, les gallinacés, les colombes, les passereaux affluent sur les arbres à fruits. On ne manque jamais de découvrir des vautours là où se trouve une charogne. J’eus, en remontant la rivière, occasion d’en voir une douzaine d’espèce commune et deux d'espèce royale, qui étaient perchés sur une branche morte. Un tigre avait, la veille, tué une chèvre; on l’avait mis en fuite tandis qu’il en suçait le sang; et ne trouvant pas prudent de revenir, sa’viclime était restée presque intacte à l'endroit où elle était tombée; elle commençait à venir en putréfaction , et les vautours étaient arrivés dès le matin pour surveiller ce savoureux morceau. A la chute du jour, les vampires quittent les troncs creux où ils se sont réfugiés quand l'aube a paru, et furettent le long des bords de la Demerary, en quête de leur proie. Lors de son réveille voyageur contemple avec surprise son hamac tout ensan glanté : c’est le vam pi re qui s'est désaltéré de son sang. Non pas seulement l'homme, mais aussi tout animal qui dort en plein air, est exposé à de telles saignées; et ce nocturne chirurgien sait si bien s'y prendre, qu’au lieu de réveiller son monde, il le jette clans un sommeil encore plus profond. U y a deux espèces de vampires dans le Demerary ; et toutes deux vivent de même. L’une est un peu plus grosse que la chauve-souris ordinaire ; l’autre a deux pieds et plus d’envergure.

On rencontre de nombreux reptiles dans les bois qui s’étendent des côtes de la mer aux rochers de Saba, principalement près des criques et sur les bords de la üememary. Ils sont fort grands, et magnifiques sans doute , mais très redoutables. Le serpent à sonnettes semble affectionner de prédilection un espace de pays connu sous le nom de Canal du nombre Trois . On a tué des camoudis longs de trente à quarante pieds ; et quoique non venimeux, leur énorme taille leur facilite les moyens de détruire les animaux qui se trouvent sur leur roule. Les Espagnols affirment qu’il y a dans 10rénoque des serpents dont la longueur n’est pas moindre de soixante-dix ou quatre-vingts pieds, et qui peuvent terrasser les taureaux les plus gros et les plus vigoureux. Le nom qu'ils leurs donnent semble confirmer celte assertion, car ils les appellent matatoros, ce qui littéralement signifie tueurs de taureaux. On doit donc mettre le camoudi au rang des reptiles meur-

triers ; car puisque le résultat est en définitive le même, peu importe que la victime meure des suites d'une morsure venimeuse qui aura corrompu son sang et putréfié scs chairs, ou que son corps soit broyé en hachis et avalé par celte hideuse bête. Le fouet, d’un beau vert changeant, et le corail à larges raies transversales, alternativement noires et rouges, glissent de buisson en buisson, et il n’y a pas le moindre péril à les prendre avec la main : ce sont d'inoffensives petites créatures. Le labarri est tacheté couleur brun sale, et ne se distingue qu'à peine de la terre ou du tronc d’arbres sur lesquels il se tient ordinairement roulé. Sa longueur atteint environ huit pieds, et sa morsure est souvent fatale au bout de quelques minutes. Sans pareil pour l’éclat avec lequel il déploie chacune des belles couleurs de l'arc-en-ciel, sans égal pour la violence des effets de son mortel venin, le counachouchi rampe avec fierté, monarque absolu de ces forêts. Il est communément connu sous le nom de souverain des taillis. L’homme et les animaux prennent toujours la fuite devant lui, ne se hasardant jamais à lui disputer le passage. Il devient quelquefois long de quatorze pieds.

Quelques petits caïmans, d’une longueur de deux à douze pieds, se montrent de temps en temps, soit qu’on monte, soit qu’on descende la rivière. Us lèvent juste la tête au-dessus de l’eau, et un œil non exercé ne les reconnaîtrait pas d’avec des branches mortes. Des lézards du plus beau vert, bruns et couleur de cuivre, longs depuis deux pouces jusqu'à deux pieds et demi, ne cessent de bruire parmi les feuilles tombées et de traverser le chemin devant vous, tandis que le caméléon, avec une ardeur infatigable, chasse les insectes autour des troncs des arbres voisins. Le poisson de la Demerary est de plusieurs espèces différentes, et plein de saveur, mais, à parler généralement, peu nombreux. Il est probable que le nombre en est beaucoup diminué par les loutres, qui sont bien plus grosses que celles d’Europe. Quand on passe au milieu des savanes inondées, qui ont toutes communication avec la rivière, on peut souvent voir une ou deux douzaines de ces animaux jouer devant soi dans les joncs.

Ce chaud et humide climat semble particulièrement propre à produire des insectes- Aussi en donne-t-il naissance à des myriades, qui sont beaux au-delà de toute description par la variété de leurs teintes, non moins qu’étonnants pour leur forme et leur taille, mais la plupart fort incommodes et même fort dangereux.

Le voyageur dont la vue est assez fine pour saisir les innombrables merveilles de la nature brute , et dont l’ouïe n’est pas fermée aux accents sauvages des bois, sera enchanté lorsqu’il remontera la Demerary. De temps à autre le maam ou tinamou jette des profondeurs de Ja forêt un long et plaintif sifflement, puis s’arrête ; tandis que le cri lugubre du toucan et la voix aiguë de l’oiseau appelé pi-pi-yo se fait entendre dans l'intervalle. Le campanero ne manque jamais d’attirer l'attention du passant; car à la distance presque de trois milles vous pouvez entendre cet oiseau, aussi blanc que la neige, tinter toutes les quatre ou cinq minutes, comme la cloche lointaine d’un couvent. De six à neuf heures du matin les forêts reterttissent des ramages et des chants confus de la race emplumée ; après quoi ils s’éteignent graduellement. De onze à trois, toute la nature est plongée dans un silence aussi absolu que celui qui règne à minuit. On n’entend plus alors rien retentir que les notes du campanero et du pi-pi-yo : accablés par la chaleur du soleil, les oiseaux se sont retirés sous les ombrages les plus épais, et y attendent le retour de la vivifiante fraîcheur du soir. A la chute du jour les vampires, les chauves-souris et les goatsuchers, littéralement les suce-chèvres, abandonnent leurs solitaires retraites pour longer à tire d'ailes les rideaux d'arbres qui bordent la rivière. Les différentes espèces de grenouilles vous assourdissent presque de leurs rauques et creux coassements, tandis que les hiboux se lamentent et se plaignent presque toute la nuit durant. Deux heures environ avant l’au-

HISTOIRE DES VOYAGES

rore, vous entendez le singe rouge geindre comme en proie à une vive douleur. Une heure avant que le soleil reparaisse, le houlou, oiseau qui toujours vit seul, et qui ne se rencontre que dans les parties les plus denses de la forêt, commence à jeter le cri bas et plaintif: hou-tou! hou-tou! qui lui a valu son nom. Le maam s’éveille vers la même heure. Le hannaquoi, le pataca et le maroudi prédisent que l’astre du jour approche de l'horizon oriental, et les perroquets annoncent qu’il y est arrivé. Les grillons chantent du soir au matin, et souvent le jour lorsque le temps est nuageux. La bête-rouge est extrêmement nombreuse dans ces immenses solitudes, et ce n’est pas seulement l’homme, c’est aussi les animaux et les oiseaux quelle tourmente. Les rnosquites sont très rares quand on a dépassé la troisième île de la rivière, et on n’aperçoit plus qu’en très petit nombre les mouches de sable.

A une heure environ de marche au-delà des rochers de Saba, s’élevait, lors de mon passage, sur la cime d'une petite montagne, la demeure d’un Indien appelé Simon. Le flanc de cette montagne du côté de la Demerary est presque perpendiculaire, et de cette rive on peut aisément lancer une pierre jusque sur la rive opposée. J’eus en ce lieu occasion de voir l’homme dans son plus grossier état de nature. Les Indiens qui fréquentaient l’habitation, quoique vivant au milieu des bois, portaient d’évidentes marques d’attention à leurs personnes. Leur chevelure était soigneusement relevée et se rattachait en nœud. Leurs corps étaient bizarrement peints de rouge, et la peinture était parfumée d’hayawa. Quelques-uns d’enire eux avaient des colliers faits de dents de cochons sauvages tués à la chasse. Un grand nombre portaient des anneaux, et d’autres avaient un ornement au bras gauche à égale distance de l’épaule et du coude. Au coucher du soleil , ils se baignaient régulièrement dans la rivière qui coulait audessous, et le matin suivant dès l'aurore, ils s’empressaient tous de renouveler les couleurs effacées de leurs figures.

Après avoir visité la demeure de Simon, le voyageur peut sans peine atteindre en quatre jours la grande chute de la Demerary. Chemin faisant, il rencontrera bien çà et là des endroits où la rivière se précipite avec une affreuse rapidité ; mais c’est à peine si dans la saison pluvieuse un seul roc apparaît au-dessus des eaux, et ceux qui forment le lit même, seulement assez hauts pour en gêner le libre cours, ne montrent qu’ils sont là que par le bouillonnement qu’ils produisent. On ne peut donc dire que ce soient autant de chutes. Sauf ce petit changement d’aspects que présente le courant, l’étranger n’aperçoit rien de nouveau jusqu’à ce qu’il arrive à huit ou dix milles de la chute proprement dite. Chaque côté de la rivière offre encore , de même que plus bas, un rideau continu de bois. Toutes les productions végétales qu’on remarque entre les rochers de Saba se retrouvent aussi par-delà ces rochers.

De la résidence de Simon à la grande chute, je rencontrai cinq habitations ou plutôt cinq villages d’indiens. 11 y en avait deux situés sur le bord de la rivière; les trois autres étaient enfoncés à quelque distance dans la forêt ; ces villages consistaient les uns en quatre, les autres en huit huttes, qui étaient éparses sur environ un acre de terre qu’on avait défriché. A l’entour disséminés, s’élevaient quelques pappaws, quelques cotonniers, et quelques arbres à chou des montagnes.

Au dernier de ces villages je me procurai un peu de ce poison appelé voourali, dont j’ai déjà parlé. 11 était contenu dans une petite gourde. L’Indien de qui je l’achetai s’en était, disait-il, servi pour tuer nombre de cochons sauvages et deux tapirs. Les apparences semblaient confirmer son dire, car d’un côté du vase, le poison, matière gommeuse et gluante, avait été presque ôté jusqu’au fond, età différentes fois, ce qui sansdoute ne fût pas arrivé si au premier ou au second essai on ne l’eût pas reconnu bon. Du reste on éprouva devant moi sa force sur un chien de moyenne taille. On le blessa avec une flèche empoisonnée, mais à la cuisse,

de manière que le poison ne se trouvât mis en contact avec aucune des parties vitales. Au bout de trois ou quatre minutes la pauvre bêle commença à se sentir atteinte, à flairer les moindres objets qu’elle voyait à terre autour d’elle , et à considérer attentivement sa blessure. Bientôt après elle chancela, se coucha et ne se releva plus. Elle fil entendre un aboiement qui n’annonçait pas qu’elle souffrît; mais sa voix était basse et faible, et quand elle voulut aboyer de nouveau elle n’en eut pas la force. Elle mit alors sa tête entre ses pattes de devant, et la relevant avec lenteur tomba sur le côté. Ses yeux devinrent aussitôt fixes, quoique de temps à autre ses extrémités remuassent convulsivement, elle ne montra plus la moindre velléité de relever encore la tête. Dès l'instant qu’elle se fut couchée, son cœur battit avec violence par intervalle; car chaque deux secondes il s’arrêtait pour ensuite recommencer à battre. Ces battements continuèrent de plus en plus faibles quelques minutes après que toutes les autres parties du corps semblèrent mortes. Un quart d’heure après avoir reçu le poison, le chien gisait immobile.

Trois ou quatre milles avant d’atteindre la grande chute, et c’est la seule qui réellement mérite le nom de chute, vous rencontrerez de gros flocons d’écume qui flottent à droite et à gauche de vous. La rivière en est toute tachetée, et quand on approche davantage elle en parait toute blanche. Enfin on voit la masse entière de l’eau tomber avec un horrible fracas, momentanément divisée par des rocs en deux torrents qui, se réunissant de nouveau, forment une petite île couverte de bois. Au-dessus de celte île il n’y a, pendant une courte distance, qu’un seul canal où la Demerary bouillonne écumeuse et bondit avec rage parmi les énormes blocs de rochers qui obstruent son cours. Plus haut, elle se sépare encore en deux ou trois bras, et des arbres poussent sur les quartiers de pierre qui ont occasionné ces séparations. Sur beaucoup de points, l’eau a rongé profondément les rocs et les a brisés eu larges fragments à force de les lancer les uns contre les autres. Les arbres qui s’élèvent sur les chaussées naturelles sont pleins de vigueur, quoique leurs racines soient à demi nues et la plupart d’entre eux sans cesse fracassés par la violence des flots. Tel est le coup d’œil général que la chute présente d’en bas de l’endroit où la rivière est redevenue calme et tranquille. On doit se rappeler que je passai là pendant les pluies périodiques ; car sans doute, lors de la saison sèche, la chute offre un aspect tout-à-fait différent. Quelle que soit au reste l’époque où on la visite, on n’y voit nulle part l’eau tomber perpendiculairement d’une grande hauteur ; mais le rugissement terrible et l’affreuse rapidité du torrent qui se précipite à travers un canal long, rocailleux, et presque incliné à angle droit, produisent un bel effet, et le voyageur ne peut poursuivre son chemin sans être émerveillé d’un pareil spectacle. Aucun animal, aucune embarcation ne sauraient remonter à cette place la Demerary ; quelques instants suffiraient pour que l’un trouvât la mort et que l’autre fût brisée en pièces. Aussi a-t-il fallu que les Indiens pratiquassent dans la forêt à quelque distance du bord un chemin par lequel ils montent et descendent au besoin leurs canots pour les remettre ensuite à flot, soit audessus, soit au-dessous de la chute.

Après l’avoir dépassée, nous naviguâmes deux heures, et nous parvînmes à l'habitation d'un chef acovvay nommé Sinkerman. On y entend la nuit rugir la chute, bien que distante d’environ six milles. Elle est agréablement située au faîte d’une colline de sable. De cet endroit vous avez peut-être la plus belle vue que présente la Demerary dans toute la longueur de son cours ; car trois rangées de montagnes s’élèvent devant vous par une gradation lente les unes par-dessus les autres.

Quand on veut atteindre la contrée des Macoushis, mieux vaut de l’endroit dont je parle envoyer son canot par terre vers l’Essequibo, que continuer à descendre la Demerary. Douze Indiens l’y porteront en quatre

WATTERTON.

jours sans beaucoup de peine. On n'a pas besoin de l’accompagner soi-même, car on peut prendre un chemin encore meilleur et plus court. Quand on a quitté la demeure du cliet, un uemi-mille plus loin on trouve sur le bord occidental de la rivière une petite crique. On la remonte l'espace de quelques cents verges, puis, l'abandonnant, on chemine à pied dans une direction ouest- nord-ouest vers l’Essequibo. La route est bonne, quoique les racines la rendent un peu raboteuse et que des arbres tombés l'embarrassent çà et là. 11 y a bien aussi quelques raides montées et quelques descentes rapides, mais la plupart du temps elle est assez unie. On peut aisément en un jour et demi parvenir au terme de ce petit voyage. Les branches sous lesquelles vous passez sont si touffues, si entremêlées, que toute la durée du chemin vous ne sentez jamais le soleil, sinon aux places où par hasard un arbre récemment tombé lui permet de darder sur vous ses rayons. Du reste, la forêt contient une multitude de cochons sauvages, de lobbas, d’acourys, de powis, de maams, de maroudis et de waracabas pour voire nourriture ; et s’il vous prend envie de dormir, une seule feuille de troéli vous mettra à l’abri de toutes les injures de l'air.

Le sol renferme les trois quarts de sable jusqu’à ce que vous arriviez à une demi-heure de marche de l'Essequibo, où vous trouverez un gravier rouge et des rocs. Dans cette région solitaire et retirée, le vêtement que la nature a jeté sur la surface de la terre a été selon toute apparence respecté jusqu’à présent parle feu, et la main exterminatrice de l’homme n’a point encore touché à ses merveilleuses productions. Aussi, quelle n’est pas la vigueur , la multitude , la majestueuse beauté des arbres 1 Ce sont presque autant de colonnes, dont le tronc poli, s’élevant à soixante ou quatre-vingts pieds sans nœud, sans branche, forme un fût, et dont la cime chargée de feuilles est le chapiteau. 11 y en a beaucoup sans doute que la foudre a frappés , que la vieillesse a fait mourir , et en qui les plantes grimpantesonl étouffé la vie; mais ces plantes les environnent tous d'une si belle verdure qu'on les dirait encore vivants. Puis dans ces immenses forêts, qui d'une part s’étendent des rochers de Saba à la grande chute et de l'autre des rives de la Demerary à celles de l’Essequibo, combien ne doit-il pas rester à découvrir de bois précieux , de racines médicales, de résines, de gomme, et d’huiles odoriférantes !

Entre l’instant où l’on quitte le premier de ces fleuves et celui où l’on peut s’embarquer sur le second, il s'écoule'toujours plus de quarante-huit heures dont un quart au moins se passe à remettre le canot à flot, à faire aux agrès les changements indispensables, et à vaquer aux préparatifs du voyage ultérieur.

Lorsqu’on est resté la nuit et le jour sous ces ombrages impénétrables aux rayons du soleil et de la lune, et que tout d’un coup on revient à la lumière, on éprouve les plus délicieuses sensations. La chaleur de l'astre qu’on voit de nouveau briller au ciel comme un ami longtemps perdu cause à notre corps une douce jouissance, et bientôt milles pensées joyeuses, se précipitant à la fois vers notre cœur, dispersent comme un brouillard les idées sombres et tristes dont la profonde obscurité de la forêt l’avait rempli à notre insu. Quand vous sortez des bois , vous voyez la rive occidentale de l’Essequibo devant vous, basse et plate. Ce cours d'eau est là d’un tiers moins large que la Demerary à Stabroek. Mais au nord s’élève une chaîne plus élevée que toutes celles de l’autre province, et au sudsud-ouest surgit un mont isolé, qui est pourtant si lointain que souvent il n’apparaît que comme un nuage bleuâtre à l’horizon. Montagnes, vallées et basses terres, sont toutes rattachées ensemble par une chaîne de forêts. Gravissez le pic le plus haut, grimpez au plus grand des arbres, tout aussi loin que la vue peuts’élendre et dans quelque direction qu’on regarde, tout est un vigoureux et gigantesque taillis.

Après quelques heures de navigation surl’Essequibo, de nombreuses î’es que vous rencontrez chemin

faisant animent et varient la scène. En effet, bordées d’arbres, elle- forment des espèces d’avenues qui ressemblent à des embouchures d'autres rivières, et rompent celte uniformité continue qui caractérise la Demerary. Vous ne lardez guère à parvenir aux chutes et aux cataractes. Dans la saison pluvieuse elles sont très difficiles à franchir etsouvent deviennent infianchissahles. A l’époque de la sécheresse au contraire, les Indiens, en se hissant de roc en roc, ont bientôt transporté leur canot par-delà l’obstacle. Mais quand la rivière est grosse comme elle l’était en i 812 , c’est toujours une lâche malaisée, qui quelquefois aussi devient périlleuse. Alors la plupart des îlots étaient inondés, les rocs couverts, et les liasses branches des arbres baignaient dans l'eau. En certains endroits, les naturels qui m’accompagnaient furent obligés de déposer à terre tout le chargement de notre embarcation, d’ouvrir avec la hache un passage à travers les rameaux qui couvraient le courant, puis d’entraîner de force le canot. Sur la roule, point d’habitations! 11 faut emporter avec soi son pain de cassava , chasser dans la forêt pour ne pas le manger sec, et chaque soir se construire soi-même un abri. Mais si on est exposé à de petites privations et à de légères fatigues, combien n’en est-on pas récompensé par l’aspect du pays qu’on parcourt! Sur la rive orientale de l’Essequibo se prolonge une noble chaîne de montagnes, qui toutes sont couvertes des plus beaux arbres et qui s’élèvent majestueusement les unes au-dessus des autres. On ne peut rien imaginer dans la nature végétale qui soit plus enchanteur, plus grand, plus riche. El quand le ciel est serein et l’air frais, quand le soleil commence à disparaître derrière la cime des montagnes, quand l’hagawa fleuri embaume les bois environnants, qu<» des aras écarlates passent etrepassenten frisant l'eau de leurs ailes, que le maam jette sa note plaintive, et que le roitelet jette sa chanson du soir, ohl qui ne tomberait pas dans une ineffable extase !

Un peu avant de dépasser la dernière cataracte, deux immenses rocs apparaissent presque au sommet d’une des nombreuses montagnes qui forment cette si longue chaîne, et c’est de là quelle commence insensiblement à se diriger vers le sud. A voir ces deux rocs élever la tête au-dessus des arbres environnants, on dirait d antiques tours gothiques de quelque potentat féodal. Une vingtaine de milles plus loin, vous quittez l’Essequibo et vous entrez dans la rivière Apoura-Poura, qui vient du sud s’y jeter. Elle a un tiers environ de la largeur quedéploie la Demerary devant Stabroek. Pendant deux jours nous n’aperçûmes sur ses bords qu’un pays plat, richement couvert de bois. Nous laissâmes le Sipaîouni à droite, et le troisième jour nous atteignîmes une petite montagne où les Indiens avaient défriché à peu près un acre de terre. Peut-être le voyageur qui traversera après moi ces solitudes trouvera-t-il en ce lieu des habitations. Deux journées de marche audelà, nous parvînmes à une éminence, située sur la rive occidentale, où ne s'élevait qu’une seule hutte ; mais à un demi-mille dans la forêt nous en trouvâmes plusieurs autres, celles-ci carrées et celles-là rondes, avec des toits pointus. Le poisson appelé pacou abonde dans l’Apoura-Poura, et, je crois, il n’en est pas en Guiane de plus gras et de plus savoureux. 11 ne se prend pas à l’hameçon, mais les Indiens l’attirent à la surface de l'eau au moyen des graines de l’arbrequ’ils nomment crabwood, puis le tuent à coups de flèches.

Nous étions alors en pleine Macoushie. C’est la dénomination que porte le pays habité par une tribu distincte des nombreuses tribus indiennes. Les Macoushis passent pour fort habiles à se servir du tube à vent, et sont fameux pour leur adresse à préparer ce mortel poison végétal communément nommé wourali. C'est de cette contrée que viennent les magnifiques perroquets appelés kessis-kessis. On y trouve des montagnes de cristal, et on y voit jusqu'à trois différentes espèces d’aras, qui toutes trois sont fort nombreuses. Là aussi pousse l’arbre d'où se lire la gomme élastique.

HISTOIRE DES VOYAGES

Il est gros, et aussi grand qu’aucun autre dans la forêt. Le bois ressemble à celui du sycomore. La gomme est contenue dans l’écorce. Lorsqu’on y fait une entaille , elle en sort aussitôt et est assez abondante. Elle est tout à-fait blanche et non moins épaisse que de la crème. Comme elle durcit presque immédiatement à sa sortie de l’arbre, il est fort aisé d’en recueillir une boule : on n’a besoin que de tourner le jus dans ses mains à mesure qu'il découle. 11 devient presque noir dès qu’il est exposé à l’air, et tout de suite, sans qu’il subisse d'autre préparation , on peut s’en servir pour effacer le crayon. Enfin, l’élégant oiseau à crête, nommé coq dérocher , et si admirablement décrit par Buffon , est indigène des montagnes boisées de la Macoushie.

Le deuxième jour après que nous eûmes quitté les huttes des Macoushis, mes guides me montrèrent un endroit où avait jadis demeuré un homme blanc. Cu^ rieux de savoir quel motif avait pu décider cet homme à venir habiter solitairement si loin de ses amis et des gens de sa couleur, je questionnai les Indiens, et ils m’apprirent que c’était un pauvre diable, endetté par suite de spéculations malheureuses, pour qui ses créanciers n’avaient pas plus de compassion qu’on n’en a d’habitude pour un débiteur. Voyant que ses efforts de chaque jour étaient inutiles et que ses meilleures intentions ne lui servaient de rien, craignant d’ailleurs qu’après lui avoir pris tout ce qu’il possédait on ne lui enlevât aussi la liberté, il crut pouvoir se permettre d’échapper par la fuite à tous les maux qui l'accablaient, quand pour s’en débarrasser il avait raisonnablement fait tout ce qu’un honnête homme doit faire. 11 laissa donc ses créanciers parler et penser de lui comme il leur semblerait bon, dit adieu au pays où il avait vu jadis des temps meilleurs, pénétra au fond de ces sombres déserts, et y termina sa vie. C'est à trois ou quatre journées de l’endroit où il avait fixé sa résidence que, d’après certaines cartes de l’Amérique septentrionale, se trouve le lac Parima ou la mer Blanche. Mais en vain ai-je cherché parmi les Indiens à recueillir des renseignements , soit sur la situation , soit sur l’existence même de ce lac. Ils se contredisaient tellement les uns les autres sur ce sujet, qu’on peut conclure que le lac n’a jamais existé autre part que dans la tête de quelques géographes.

Le lendemain , nous vîmes une crique à gauche, et bientôt après la roule qui menait au pays découvert. Là, vous lirez votre canot dans la forêt, et vous l’y laissez. Il faut alors que les Indiens portent votre bagage. La crique devant laquelle on a passé coupe la route, conduisant au plus prochain village; mais en plus d’un endroit, des arbres qui sont tombés en travers vous offrent d’excellents ponts. Après une heure et demie de marche vous gagnez la lisière du bois, et devant vous se développe une savane délicieuse. C’est un parc naturel complètement environné de hautes montagnes, qui toutes sont drapées des arbres les plus magnifiques, les unes en forme de pyramides, les autres comme des pains de sucre qui surgissent par gradation, celles-ci arrondies au faîte, celles-là paraissant avoir perdu leur sommet. Nous traversâmes la savane dans la direction du sud, et entrant à l’extrémité, dans la forêt, nous suivîmes jusqu’au lendemain soir sans trouver d’habitation un chemin tortueux qui passait alternativement sur des montagnes escarpées et rocailleuses, etdansdes marécages où nousavionssouvent de l’eau jusqu’aux genoux. Le jabiru, l’oiseau le plus grand de la Guiane, vit au milieu de ces marais. Du reste, ce pays semble condamné à une solitude absolue et à un perpétuel silence • on n’y aperçoit pas même la trace d’un seul quadrupède. Mais ce” paraît être la véritable pairie de l’arrow-root. Chaque fois qu’on traverse une partie de la forêt occupant un bas-fond, on l’y voit pousser avec une admirable vigueur.

Des inondations nous avaient obligés de faire un circuit, lequel relardait bien de quarante-huit heures le moment où nous devions franchir la frontière por-

tugaise. Mais, en présence du magnifique spectacle qui du village que nous atteignîmes enfin par ce long détour s’offre aux regards du voyageur , je ne pus quant à moi regretter le temps que nous avions perdu. La chaîne sur laquelleles habitations sont situées est raide, haute et pleine d’énormes rochers. Les huttes ne sont pas toutes réunies en un même endroit, mais s’élèvent, éparses çà et là , où il s’est trouvé assez d’espace uni pour les recevoir, de sorte qu’elles sont séparées par des bouquets de bois et ainsi plus pittoresques. Au bas de la chaîne s’étend vers le sud-sud-ouest une immense plaine qui ne se termine qu’à l’horizon, et qui, vue du village, ressemble à un océan de verdure dont les arbres sont des îles. Par derrière, les montagnes présent tent les aspects les plus romantiques; elles sont empilées les unes sur les autres et s’éloignent insensiblement jusqu’à ce qu’elles aillent se perdre dans les nuages.

Lejour suivant, pour atteindre la prochaine bourgade d’indiens, la dernière que nous rencontrâmes sur notre route jusqu'à la frontière, nous eûmesà traverser une partie de la plaine dont j’ai tout à l’heure parlé. Elle était alors en beaucoup d’endroits couverte d’eau, et comme pendant les pluies périodiques elle doitassez avoir l’air d’un lac, il n’est pas improbable que ce soit la circonstance qui a induit les voyageurs et les géographes à supposer que le fameux lac Parima ou El-Dorado existait dans ces régions. Chemin faisant, nous vîmes des troupes de daims : mais ils se tenaient toujours à distance et aux aguets. Nous troublâmes aussi des oiseaux aquatiques de toute espèce. Mais ce qui peutêtre m’étonna le plus, ce sont les nombreuses et colossales fourmilières, qu’on découvrait sur tous les endroits secs; formées d’une argile jaune excessivement dure, elles sont coniques, hautes d’une dizaine de pieds, impénétrables à la pluie et assez solides pour défier le plus terrible ouragan.

A trois heures environ de la bourgade, coule une rivière appelée Pirara, sur laquelle nous nous embarquâmes. De la Pirara nous passâmes dans la rivière Maou, puis du Maou dans le Tacalou ; et juste au )oint où le Tacatou se jette dan6 le Rio-Branco, s’élève e fort Saint-Joachim, qui défend de ce côté la frontière portugaise. Il nous fallut pour y arriver quatre jours de navigation. Rien d’extraordinaire ne signala notre voyage. Ces cours d’eau traversent un pays découvert, produisant une grosse herbe, et parsemé de groupes d’arbres. Leurs rives ne sont couvertes que de bois chétifs et rabougris. Le tapir plongeait fréquemment sous nos yeux. Cet oiseau n’est pas sauvage, et il me fut souvent facile de le tirer à terre. Les kessis-kessis étaient innombrables, ainsi que les aras ou bleus ou écarlates. Sur le Tacatou nous vîmes le troupiale, et rien n’est plus délicieux à l’oreille que les douces et plaintives notes de ce joli chanteur des déserts. Les Portugais l’appellent le rossignol de Guiane.

Le fort Saint-Joachim a été bâti vers 1767, dans la crainte, dit on, que les Espagnols ne vinssentde Rio-Negro s’élablir en ceslieux. Détail, lorsde mon passagedans un triste état de délabrement. Les inondations avaient enlevé la porte et détruit lamuraile, tant à droite qu’à gauche, mais le gouverneur prenait des mesures pour le faire réparer, et aprèsles réparations convenables, il devait y placerdouze piècesd’artillerie. Sur la même ligne que le fort, et à quelques verges seulement de Ja rivière, sont la résidence du gouverneur, les casernes, la chapelle, l’habitation du père confesseur, bâtiments tous situés à peu de distance les uns des autres, mais qui seuls avec la citadelle constituent ce qu’on nomme le fort Saint-Joachim. Pour en finir avec le lac Parima. je demandai au vieil officier qui commandait le fort s’il croyait que ce lac existât quelque part. « J’en doute, me répondit-il, car j’ai passé quarante années de rnâvie dans la Guiane portugaise, et je n’ai jamais rencontré personne qui l’ait vu »

A présent que j’ai atteint le but vers lequel tendaient mes pas, reste à dire quelques mots sur le poison que

WÀTTERTON.

je me procurai le Ion,: de la roule. Je vais eu indiquer brièvement la composition , les ciïels, les usages, les antidotes présumés. H d'abord, ou n'aura sans doute pas oublié que dans les immenses solitudes du Demerary et de l’Kssequibo, loin, bien loind'aucun établissement européen, il y a une tribu d’indiens connue sous le nom de Macoushis. Or, quoique le wourali soit employépar touslessauvages de l’Amériqueseptentrionale qui habitent en Irelarivièredes Amazones et l'Orénoque, c’est néanmoins celle tribu qui le fabrique plus violentque toutes les autres. Les lndiensquiavoisinentRio- Negro ne l'ignorent pas, et viennent jusqu'en Macoushie faire leurprovision. C'est apparemment parce que le wourali qu'ils préparent est si recherché, que les Macoushis le vendent si cher Même, comme il m'arriva dans plusieurs huttes, ils ne veulent quelquefois pas en vendre, tel prix qu’on leur offre. « C’est notre poudreà nous, c’est notre plomb, disent-ils, et nous avons tant de peine à nous le procurer!» Quand l’un d’eux a besoin d'en confectionner, il part un jour ou deux d’avance, et va dans la forêt chercher les ingrédients nécessaires. Parmi ces solitudes pousse une vigne appelée wourali , et qui donne son propre nom à ce poison parce qu elle sert principalement à le composer. Lorsque l'Indien en a coupé un nombre de branches suffisant, il déterre une racine très amère, lie le tout ensemble, puis se met en quête de deux plantes bulbeuses qui contiennent un jus vert et glutineux. Il en remplit une petite gourde qu’il porte sur son dos avec les tiges de ces plantes, et enfin ne prend pas de repos qu’il n'ait trouvé deux espèces de fourmis. L’une est fort grosse, noire, et si venimeuse que sa piqûre donne la fièvre. On la rencontre le plus ordinairement à la surface du sol. L’autre est petite et rouge, pique comme une ortie, et d habitude construit son nid sous les feuilles d'un arbrisseau Après les avoir rencontrées, il n’a plus besoin de parcourir la forêt. Il lui faut encore certaine quantité de poivre d’Inde, mais il en cultive toujours par précaution autour de sa hutte. Il devra aussi mêlera tout le reste du venin de labarri et de counachouchi, deux serpents dont j’ai plus haut parlé; mais il en a toujours en réserve, car lorsqu il les tue, il ne manque jamais de leur arracher les dents qui le contiennent et de les garder avec soin.

Lorsqu’il a ai nsi rassemblé les ingrédients nécessaires, il râpe le plus menu possible les sarments de vigne et la racine amère, puis met ses râclures dans une sorte de ‘tamis fait de feuilles. Le tenant au-dessus d'un pot de terre , il y verse de l’eau , et la liqueur qui passe à l’air de café. Quand ce qu’il en désire a passé, il jette le marc dès lors inutile, broie les tiges bulbeuses, et avec ses mains en exprime dans le pot la dose de jus convenable. Enfin, il écrase et y mêle lesdents de serpents, les fourmis et le poivre. Cela fait, il place le mélange sur un feu modéré ; pendant l’ébullition il ajoute, en cas de besoin, quelques gouttes de la décoction de wourali, écume soigneusement tivec une feuille, et le laisse bouillir jusqu'àce qu'il vienne en un sirop épais d’une couleur brune très foncée. Aussitôt qu’il est arrivé à cet état, on y plonge la pointe de quelques flèches pour en essayer la force. Si l’épreuve est satisfaisante, on le verse dans une calebasse qu’on recouvre de plusieurs lits de feuilles, par dessus lesquelles on attache avec une corde un morceau de peau de daim. On le serre alors dans la partie la plus sèche de la hutte, et de temps en temps on le suspend sur le feu, pour combattre les effets nuisibles de l’humidité.

L’acte de préparer ce poison n'est pas regardé comme une affaire toute simple. Le sauvage peut façonner son arc, attacher la barbe à la pointe de sa flèche, et confectionner ses autres objets de destruction, soit couché dans son hamac , soit au milieu de sa famille; mais s'il doit fabriquer le wourali, de nombreuses précautions sont supposées nécessaires. Il n’est permis ni aux femmes ni aux jeunes filles d'être présentes, crainte qu'Yabaou, le mauvais esprit, ne leur jouequelque tour. Le hangar sous lequel a bouilli le mélange passe pour

souillé, et on l'abandonne h tout jamais. L'individu qui préside à l'opération doit être â jeun depuis le matin , et ne rien manger tant qu'elle n’est pas finie. Il faut que le vase dans lequel bout le poison soit neuf et n’ait encore rien contenu; sinon le wourali n’aurait pas do force. Ajoutez que l’opérateur doit bien prendre garde de s’exposer à la vapeur qui s’en échappe pendant qu’il est sur le feu. Malgré celte précaution, et d’autres aussi, comme celle de se laver souvent la figure et les mains, les Indiens pensent encore que la santé en souffre. Ils disent que toujours après ils sont malades plusieurs jours de suite ; mais ce qui est plus probable, ils croient l'être. En tout cas, la préparation du wourali passe pour une œuvre sombre et mystérieuse; et, à ce qu’il semble, les Indiens imaginent qu’elle peut influer d une manière funeste sur d’autres personnes que sur celle qui le fait bouillir. C'est ainsique l'un d'eux me promit un soir de m’en fabriquer, et que le matin il refusa de tenir sa promesse, sous prétexte que sa femme était enceinte.

Maintenant, voyons comment s’emploie le wourali, et quelles sont les armes qui le portent à sa destination. Lorsqu'un indigène du Macoushie s’en va à la cha-se du gibier qui porte plume ou de simples oiseaux, il ne prend que rarement sonore et son carquois. C’est de son tube à vent qu’il se sert alors. Le tube qui constitue ce singulier engin de mort est une des plus grandes curiosités naturelles de la Guiane. Il ne se trouve pas dans le pays mêmedesMacoushis. Ceslndiens vous disent qu'il pousse au sud-ouest de leur territoire, dans les solitudes qui s’étendent de leurs frontières au Rio- Negro. Il faut que ce roseau parvienne à une extraordinaire longueur, car la partie dont ils font usage est longue de dix à douze pieds, et on n'y peut apercevoir le moindre amincissement; les deux bouts sont aussi gros l’un que l’autre. Il est d’une couleur jaune très luisante, et parfaitement uni en dedans comme en dehors. 11 pousse creux, et dans toute son étendue on ne saurait distinguer ni nœud ni joint. Les naturelle nomment ourah. Ce roseau, par lui-même, est trop mince pour servir de tube à vent ; mais il y a dans toute la Guiane une espèce de bambou plus gros et plus fort, et les Indiens y recourent comme une sorte de fourreau dans lequel ils insèrent l’ourah.Ce bambou est brun, susceptible d’un grand poli, et paraît comme avoir des jointures de six en six pouces. On l’appelle samourah, ella moelle intérieure s’en extrait aisément lorsqu’on l’a laissé quelques jours tremper dans l’eau. C’est donc l’ourah et le samourah, l’un dans l’autre, qui forment le tube à vent de Guiane. Celle des deux extrémités qui s’appliqueàlabouche est entourée d'une petite corde en herbe de soie, pour empêcher qu’elle ne se fende ; l’autre qui est sujette à frapper contre la terre, est garantie au moyen de la graine du fruit nommé acuero, coupé horizontalement par le milieu et percée par le bout, de façon qu’on y insère l’extrémité du tube. Cette graine est fixée en dehors par une attache, et à l'intérieur remplie de cire d’abeilles sau-> vages. Les flèches qu’on lance avec cet instrument ont neuf ou dix pouces de long. Elles sont faites de la feuille d’une espèce de palmier appelée coucourite, feuille qui est dure, mais cassante, et aussi pointue qu’une aiguille. Un pouce environ de la pointe est empoisonné. Onbrûlel'autre bout afin de le durcir encore davantage, et on l'environne de coton par une longueur à peu près d’un pouce et demi. Il faut beaucoup de pratique pour bien disposer ce coton, qui doit avoir assez de volume pour remplir juste le creux du tube, et néanmoins ne pas gêner en y adhérant le vol de la flèche. On le fixe avec un fil en herbe de soie pour qu’il ne bouge pas de place.

Les Indiens se sont montrés fort ingénieux dans la disposition du carquois où ils renferment les flèches qu’ils lancent avec leur tube. Il peut en contenir au moins de cinq à six cents. Généralement il est long de douze à quatorze pouces, et pour la forme ressemble à un cornet dans lequel on agile des dés. L’inté-

HISTOIRE DES VOYAGES

rieur est un élégant ouvrage de vannerie en bois qu’on prendrait pour de l'écorce de bambou, tandis que la couverture est toute d'une pièce et formée d’une peau de tapir enduite de cire. Autour du carquois et à égale distance des deux extrémités, est attachée une corde qui en outre fait un nœud assez large pour que le chasseur y passe le bras et l’épaule, et puisse le porter quand il s’en sert. Près de l'ouverture est suspendu un petit paquet d’herbe de soie et la moitié de l’os de la mâchoire du poisson appelé pirai, avec lequel l'Indien apointil ses flèches. Avant de les mettre dans le carquois, il les attache avec deux ganses de coton, une à chaque bout, autour d’un bâton qui a presque la longueur du carquois lui -même. L’extrémité de ce bâton qui doit se trouver en baut est munie de deux petites pièces de bois placées transversalement et entourées d’un petit cerceau qui leur donne l’air d’une roue; c'est afin que la main ne soit pas blessée quand on renverse le carquois pour en faire sortir le paquet de flèches. Enfin au carquois est aussi attachée une espèce de corbeille qui contient le coton sauvage dont il est indispensable que leur gros bout soit garni.

Son carquois de flèches empoisonnées sur l’épaule, et dans la main son tube qu'il porte comme un soldat son fusil , voyez l’Indien s’avancer vers la forêt pour y tuer des powises, des maroudis , des ivaracabas, et d’autres oiseaux. 11 s’en approche non moins silencieux que la nuit, et marche avec tant de précaution que les feuilles sèches dont la terre est jonchée ne frémissent pas sous ses pieds. Son oreille est ouverte au moindre bruit, tandis que son œil, aussi perçant que celui du lynx , cherche à découvrir des victimes dans les ombrages les plus épais. Souvent il imite leur cri, et les attire d’arbre en arbre jusqu’à ce qu’elles soient à sa portée. Quand elles ne sont plus qu'à deux ou trois cents pieds de distance, car il peut leur envoyer la mort d’aussi loin , il tire une flèche de son carquois, l'insère dans son tube et aspire l’air quelques secondes pour souffler ensuite avec plus de force. A une vingtaine de pouces du bout par lequel il souffle sont fixées deux dents d’accouri qui lui servent de point de mire. Silencieuse et rapide, la flèche vole et manque rarement d’atteindre l’objet contre lequel elle est lancée. Quelquefois l’oiseau blessé reste sur l’arbre où il a été atteint , et tombe après deux ou trois minutes; s’il peut encore déployer les ailes, sa fuite est de courte durée ; et l'Indien, suivant la direction qu’il prend, est sûr de le trouver mort. On pourrait croire que s’il n’a reçu qu’une blessure légère le gibier s’échappera; mais non, quoique très sec, le wourali se mêle presque instantanément au sang ou à l’eau avec lesquels il est en contact. Mouillez-vous le doigt , par exemple, et passez-le aussi vite que possible sur une flèche , vous êtes certain d’emporter le poison. La moindre égratignure suffit donc pour que l’animal n’ait aucune chance de salut, seulement sa mort sera plus ou moins prompte, selon sa taille et selon qu’une plus ou moins grande quantité de venin aura pénétré dansla plaie. Ce qu’il y a déplus bizarre, c’est que la chair du gibier ainsi tué n’en devient aucunement malsaine, et qu’elle ne paraît pas se corrompre plus vite que celle des animaux qu’égorge un boucher ou qu’on abat avec de la poudre et du plomb. De retour au logis, l'Indien suspend soigneusement son tube au faîte de son toit en spirale et ne le place jamais dans une position oblique, crainte de le déjeler. Quand il veut chasser non-seulement des oiseaux, mais surprendre le daim ou arracher le tapir à sa retraite marécageuse, il se sert d’un arc et de flèches fort différentes de celles déjà décrites. L’arc a généralement six ou sept pieds de longueur, et est tendu d'une corde faite en herbe de soie. Les forêts de la Guiane fournissent plusieurs espèces de bois très dur et en même temps très élastique, desquelles on fabrique de beaux et bons arcs. Les flèches , longues de quatre ou cinq pieds, sont des roseaux jaunes sans nœfds ni joints, qui poussent en grande abondance

dans toute la contrée. Un morceau de bois dur, long d’environ neuf pouces , est inséré dans le bout du roseau et attaché avec du coton bien ciré. A l’extrémité de ce morceau de bois, qu’on entoure d’une corde crainte qu'il n’éclate, est pratiqué un trou carré, dans lequel se met et s’ôte à volonté une pointe en bois de courita , bien enduite de wourali. Pour prévenir les accidents et la défendre de la pluie, on coiffe cette pointe d’un morceau de bambou fendu qu’on retire quand on veut se servir de la flèche. Enfin deux plumes sont fixées à l’autre bout du roseau, afin, qu’il fende mieux l’air. Outre un arc et un certain nombre de flèches, l’Indien porte une petite boîte qui renferme pour rechange douze à quinze pointes empoisonnées , longues de six pouces.

Quant aux antidotes par lesquels le wourali puisse être combattu , je crois qu’il n'en existe pas. Les naturels disent, à la vérité, que si on peut pendant cinq ou six heures de suite retenir l’animal blessé dans l’eau jusqu’à la bouche, le poison ne lui sera point fatal, et encore que le jus delà canne à sucre introduit dans son gosier en détruira les funestes effets. Mais ces remèdes furent essayés devant moi sur des volailles qu’on avait choisies bien portantes pour les empoisonner, et toutes expirèrent aussi vite que si on n’eût rien tenté pour leur sauver la vie. De même, on me recommanda le rhum; j’en donnai à une autre , mais sans plus de succès. Certaines personnes supposent que si on faisait parvenir de l’air dans les poumons du malade au moyen d’un petit soufflet on l’arracherait à la mort, pourvu que l'opération se continuât pendant assez de temps. Cela peut être ; mais un tel mode de guérison serait difficile et ennuyeux, et si on est blessé au milieu de la forêt, loin de ses amis ou dans la hutte d’un sauvage, on n’a qu’une faible chance de guérir en y recourant. Bref, si les Indiens connaissaient un antidote sûr, ne l’auraient -ils pas toujours sur eux? S’ils avaient cet antidote sous la main, ne 1’emploieraient-ils pas aussitôt après avoir été blessés? Et leur confiance en son efficacité ne diminuerait-elle pas beaucoup l’horreur qu’ils trahissent quand vous tournez contre eux une flèche empoisonnée?...

Pendant ma résidence au fort Saint-Joachim , les fièvres du pays me prirent. C’est pourquoi, n’ignorant pas que plus j’attendrais dans ces régions désertes moins il était probable que je dusse recouvrer la santé, je renonçai à toute idée de pénétrer plus loin, et je m’en retournai lentement vers la Demerary , presque par la même route par laquelle j'étais venu. Je dis lentement , car la maladie ne me laissa , en quelque façon, aucun instant de repos. J’arrivai demi- mort chez un de mes amis qui habitait sur la crique du Miribi dont les eaux communiquent avec la rivière ci-dessus nommée. Ses bons soins ne parvinrent qu’à me rétablir imparfaitement; et quand, après avoir visité la Nouvelle-Grenade et l’île Saint-Thomas, je regagnai l’Angleterre, je gardai encore les fièvres trois ans!

Page 1