‹ Voyages en AmériqueChapitre 51 sur 65 · DEUXIEME VOYAGE · texte numérisé non relu

DEUXIEME VOYAGE

En 1816, deux jours avant l’équinoxe du printemps, je me rembarquai à Liverpool pour aller une seconde fois explorer l’hémisphère méridional. Le navire qui me reçut à son bord était frété pour Fernambouc. La partie "européenne de l’Atlantique, à l’époque de l’année où je la parcourus, n’offre presque rien qui doive fixer l’attention du naturaliste. Mais, des îles du cap Vert aux côtes du Brésil , vous apercevez une multitude de mouettes d’espèces différentes qui, sans doute, gîtent dans l’île Saint-Paul. Quelquefois l’énorme pélican-frégate passe au-dessus de vos têtes, ou bien vous le remarquez qui , presque immobile, épie d’une

WATTliUTON.

Aucun animal, aucune embarcation ne sauraient remonter à cette place la Demérary.

prodigieuse hauteur des bancs de poissons; rarement il fond sans succès sur sa nombreuse proie. D’autres fois, c’est l’oiseau du tropique qui s’approche assez our qu’on admire les longues plumes de sa queue, ous la ligne, lorsque le temps est calme, apparaissent des requins d’une effrayante taille. Vous les découvrez du pont au moyen de leur nageoire dorsale qui s’élève au milieu de l’eau.

Quand vous arrivez enfin dans la baie de Fernambouc, et que les rivages commencent à devenir visibles, devant vous se développe un spectacle de plus en plus délicieux. Les montagnes, revêtues de bois, se lèvent graduellement les unes derrière les autres dans l’intérieur des terres, sans qu’aucune d'elles ait pourtant une élévation considérable. Une singulière ligne de rochers se prolonge .parallèlement à la côte et forme le havre , car c’est entre ce récif et la ville que mouillent les vaisseaux. Le passage par lequel vous pénétrez dans ce hâvre est très étroit et défendu par un fort bâti sur les rochers. A main droite, vous avez le mont Olinda tout couvert de maisons et de couvents; à main gauche, une île plantée d’épais cocotiers qui augmente encore la beauté de la scène. Il y a deux autres forts bien construits sur l’isthme, entre l’Olinda et Fernambouc, et une colonne au milieu pour aider le pilote.

Fernambouc contient probablement plus de cin-

quante mille âmes. Cette ville est divisée en trois parties distinctes, qui pourtant sont de niveau , quoique l’une occupe l'extrémité d’une péninsule, l’autre une île, et la troisième le continent. Bien qu’elles ne soient qu’à quelques degrés de la ligne, le climat y est entièrement salubre, et grâce aux brises rafraîchissantes de la mer presque tempéré. Si, chose qui n'était pas impossible , l’art ou même le bon sens eût fait pour Fernambouc autant que la nature, ce serait aujourd’hui un des plus beaux ornements de la côte brésilienne; mais, point! A voir cette cité, ce qui frappe tout d'abord, c’est l’idée que chaque habitant, lorsqu’il a bâti sa maison , n’a été mû que par un sentiment d’égoïsme , n’a envisagé que son intérêt personnel , et n’a nullement pris l’utilité générale en considération. Aussi souhaiteriez- vous qu’une place si fameuse par son hâvre , si favorisée par le climat, ou si bien située pour le commerce, se fût élevée sous les auspices d’une Didon et non sous ceux d’un Bragance ! Quand vous parcourez les rues , l’aspect des habitations n’a rien qui flatte les yeux. Les unes sont très hautes, les autres très basses; celles-ci viennent d’être badigeonnées à neuf, celles-là, au contraire , sont si sales, si dégoûtantes, si négligées qu’elles paraissent ne pas avoir de propriétaires. Les balcons encore ont l’air le plus triste et le plus sombre qui se puisse imaginer ; ils ne sont pas en général ouverts

HISTOIRE DES VOYAGES

comme dans la plupart des villes sous les tropiques, mais grillés comme la fenêtre d'une laiterie dans une lV.rme, et souvent le grillage est même plus serré. Puis, c’est partout un manque déplorable de propreté; partout ce sont des tas d’immondices d'ordures et de fumier qui obstruent la voie publique, et qui révoltent un Européen. Il gémit d’un tel relâchement de la police municipale; et quand le vent se met à souffler par hasard, il est bientôt assailli par un nuage de poussière qui n’est rien moins que parfumée.

Quand on contemple le port dé Fernambouc, plein des vaisseaux de toutes les nations; quand on sait que les plus précieuses marchandises de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie y arrivent sans cesse ; quand on voit l’immense quantité de coton, de bois de teinture et de fruits délicieux, que les campagnes environnantes versent dans la ville, il est impossible de ne pas s’étonner comment les citoyens peuvent n’avoir nul souci d’introduire dans leurs murs ces mille commodités publiques qu’on s'attend toujours à rencontrer dans une vaste et opulente cité. Si pourtant eux-mêmes sont satisfaits, il n’y a plus rien à dire. Mais qu’ils reconnaissent un jour que les inconvénients et les abus qui existent maintenant sont trop nombreux; ils ont le remède sous la main. Au reste, avec l’habitude on se fait à tout. Une ou deux semaines suffisent pour que l'étranger commence à prendre son parti des choses qui le vexaient tant lors de sa première arrivée, et après plusieurs mois de résidence, lorsqu’on a joui de la généreuse hospitalité des habitants , lorsqu'on a pu vérifier qu’intérieurement leurs demeures sont élégantes et splendides, on ne pense plus à mille petites contrariétés.

Un des principaux édifices de Fernambouc est ce qu’on appelle le palais du gouverneur général , situé au bord de la rivière Bibiride. Mais à sa forme , à son aspect, on reconnaît aisément que sa destination première n’était pas celle qu’il reçoit aujourd'hui. En effet, c’est l’ancien collège des Jésuites qui au temps de leur prospérité le firent ériger à leurs frais, et qui, lorsque Pombal prit les rênes du pouvoir, furent brutalement expulsés de la Gpiane portugaise. Fut- ce bien? fut-ce mal? Un bien, répondrait-on sans hésiter en Europe. Blais interrogez les vieux et respectables Fernamboucois , et ils vous diront que la destruction de la société de Jésus a été une affreuse calamité publique, dont les tristes conséquences se font encore sentir.

Les environs de Fernambouc sont fort jolis. Vous voyez des maisons de campagne dans toutes les directions , et çà et là vous rencontrez des plantations de cannes à sucre qui enrichissent la scène. Les palmiers et les cocotiers, les bois d’orangers et de citronniers, enfin tous les différents fruits particuliers au Brésil abondent à profusion autour de la ville. Il y a sur le montOlinda un jardin public de botanique, mais trop petit, incomplet et mal cultivé. Dans les forêts qui s'étendent à plusieurs lieues habite une incroyable multitude de bêtes féroces, d’insectes, de serpents et d’oiseaux. Outre un brillant plumage, beaucoup de ces derniersontun chant délicieux. Le troupiale, renommé pour ses riches couleurs , chante mélodieusement tout près des murs. Le finch à tête rouge, plus gros que le moineau européen, fait retentir des accords aussi doux que variés , en compagnie avec deux espèces de roitelets, un peu avant l’aurore. Il y a aussi plusieurs sortes de grives dont la voix est un peu différente de celle d’Europe, et deux variétés de linottes dont les accents sont si suaves, si harmonieux , qu’ils les font souvent condamner à devenir captives dans les maisons. Un oiseau que les indigènes appellent sangre de buerj , sang de bœuf, ne peut manquer d’occuper votre attention. Il appartient à la tribu des passereaux , et est fort commun autour des demeures. Les ailes et la queue sont noires, tandis que tout le reste du corps est rouge de flamme. On trouve à la Guiane

une espèce absolument semblable pour la forme, le chant et les habitudes, mais différente de couleur; le corps est comme du velours noir, et on découvre seulement sur la poitrine une tache rouge. Ainsi la nature a ordonné à ce petit tangara de porter le deuil au nord de la ligne, et de se vêtir d’écarlate au sud.

Pendant trois mois de l’année, les environs de Fernambouc présentent un tableau plus animé qu’on ne saurait dire. De novembre à mars le temps est remarquablement beau; c’est alors que riches et pauvres, jeunes et vieux, étrangers et naturels, tout le monde abandonne la ville pour aller jouir de la campagne jusqu’aux approches du carême, époque où chacun s’en retourne afin peut-être de vaquer à ses devoirs de religion. Les villages et les hameaux où on ne voyait auparavant que les haillons de la misère, brillent pour ces quelques mois de toutes les merveilles de la toilette et de la mode. 11 n’est pas de maison, pas de chambre , pas de modeste hangar que les gens de la meilleure société ne se disputent, quoiqu'ils se fussent estimés tout-à-fait malheureux s’il leur avait fallu y demeurer peu de semaines auparavant. Certaines personnes dormentdurant toutle jour, d’autres s’en vont respirer à l’ombre des orangers, et le soir toutes les routes deviennent une scène mouvante de soie et de joyaux. Les tables de jeux sont sans cesse autorisées; des sommes énormes se perdent et se gagnent jour et nuit; et les joueurs, non contents de jouer dans l’intérieur du logis, s’établissent sans scrupule devant la porte pour tenter la fortune aux regards des passants. Il y a surtout à six ou sept milles de Fernambouc un charmant petit village appelé Monteiro; la rivière coule au bas, et ses beautés champêtres semblent surpasser toutes celles du voisinage. C’était mon lieu de promenade favorite, prédilection qui manqua me coûter cher. Une après-midi que j’errais dans les bois avoisinants, je remarquai six ou sept merles tachetés de blanc entre les ailes , qui faisaient un singulier vacarme et qui se démenaient comme des fous sur les basses branches d’un arbre dans un ancien verger d'orangers tout envahi par des broussailles. Parmi les ronces qui poussaient sous l’arbre, il me sembla, de certaine distance, voir se débattre comme ne pouvant se dépêtrer un énorme papillon vert-pâle. Quand une fois on s’imagine qu’une chose qu'on regarde est ce pour quoi on la prend, plus on la considère , plus on s’en persuade. Dans le cas présent, vous n’eussiez pas doulé que ce ne fût un beau papillon. Comme moi, vous auriez cru n’avoir rien de mieux à faire, pour le saisir, que d’utleudre patiemment qu’il se posât, crainte d’endommager ses ailes. Puis, vous approchant avec le moins de bruit possible, vous eussiez étendu la main, n’est-ce pas? Mais soudain un énorme serpent à sonnettes vous serait apparu, et vous n’auriez eu pour éviter sa piqûre que le temps de vous rejeter en arrière. Je vis bientôt ce serpent s’éloigner; et alors les merles échappant à la fascination que cet animal exerçait sur eux, ne lardèrent pas à prendre leur volée...’

Lorsque la saison des pluies arriva, je m’embarquai pour l’île de Cayenne à bord d’un brick portugais. Ce maudit brick était infecté de punaises, et pour obtenir quelques instants de sommeil , j'avais beau me percher sur une cage à poules placée au milieu du pont, les scélérates petites bêtes venaient me chercher jusque-là. Heureusement «après quatorze jours de Ira-, versée, nous parvînmes à notre destination.

L’entrée du hâvre de Cayenne est magnifique. Au vent, et peu loin en mer, sont deux hautes îles boisées qui portent les noms de Père et Mère. Tout près de celles-ci, il en est d’autres qui ont l’air de leurs enfants et qui, plus petites, ne sont pas moins belles. On en voit encore une qui , séparée par un long espace, mais toujours situee sous le vent de la famille, semble s’être enfuie de la maison paternelle et ne plus pouvoir retrouver son chemin. Aussi, les Français à qui appartient Cayenne l’appellent ils l’Enfant-

WATTTÏRTON.

Verdit. Tandis que vous naviguez le long de ccs îles, les majestueuses chaînes du continent , ornées d'une perpétuelle verdure, vous offrent le plus magnifique spectacle qu’on puisse voir sur le rivage de cet océan depuis la rivière des Amazones jusqu’à l’Orénoque. Si au contraire vous portez vos regards vers la Guiane hollandaise, vous remarquerez que les montagnes commencent à se détacher les unes des autres, à être peu nombreuses, et bien avant que vous atteigniez le Surinam, les vagues de l’Atlantique ne baignent plus qu’une côte plate et bourbeuse

Tout-à-lait au vent de Cayenne et à environ douze lieues d’aucune terre, s’élève fièrement du sein des flots un grand roc appelé le Constable. Comme il n’y pousse rien d’assez précieux pour que, malgré toute sa convoitise et son ambition , l'homme soit tenté d’en venir prendre possession ; c’est un endroit que les oiseaux marins chérissent et où ils peuvent élever en sûreté leur progéniture. Celui qu’on nomme frégate plane sans cesse autour de sa crête sourcilleuse. Là aussi le phaélon dirige son vol rapide; là des nuées de flamingos roses détient l'adresse de l’oiseleur. Du reste, tout le long du rivage en face du Constable, et même sur toutes les parties qui, soit en deçà, audelà, n’en sont pas cultivées, on voit d’innombrables quantités d’aigrettes blanches comme la neige, de courlieux écarlates et de becs-en-cuiller.

Cayenne, qui pourrait cependant devenir une noble et lucrative colonie , passe pour être aujourd’hui la plus pauvre des côtes de laGuiane; ses plantations, à ce qu’il semble, sont trop séparées les unes des autres par d'immenses étendues de forêts; et la guerre de la Révolution , comme un vent qui eût soufflé de l’est , a refroidi le zèle des colons , a détruit leurs plus belles espérances. L’île d’ailleurs produit en abondance le girofle, le cinnamome, le poivre, la muscade et beaucoup d’autres épices précieuses , beaucoup des fruits propres aux régions orientales et asiatiques. La ville elle-même est assez joliment bâtie, et était autrefois bien fortifiée. On assure quelle aurait pu facilement être défendue par son gouverneur, Victor Hugues; mais il aima mieux se rendre et la livrer à l’ennemi. Pendant ma résidence à Cayenne, j’ai aperçu cet homme, jadis si hautain et si dur, alors vieux, "cassé, et non-seulement dépouillé de tout honneur, mais encore mis aux arrêts dans sa propre maison. Il avait quatre filles accomplies, dont tous les habitants se plaisaient à faire les plus grands éloges. Vers la fin du jour, qyand les rayons du soleil devenaient supportables, on voyait ces pauvres demoiselles se promener avec leur père sur le balcon de leur demeure, essayant par leur doux enjoûment, paV leur tendresse filiale, d’écarter le sombre nuage qui couvrait le front du trop coupable vieillard.

La plus remarquable des plantations que je visitai dans 1 île de Cayenne est . sans contredit , celle qu'on nomme la Gabrielle. C’était le gouvernement qui l'exploitait à son compte, et en ce genre il n’y a rien de plus beau dans le monde occidental. Elle est située sur une longue chaîne couverte de bois.

Qu’on se figure une montagne qui a la forme d'un bol renversé, et sur le faîte de laquelle sont les bâtiments d exploitation , et on aura une idée de l’aspect qu’elle présente. On arrive à ces bâtiments par une magnifique avenue longue de cinq cents toises, des arbres fruitiers les plus précieux du tropique, et plantée avec autant de soin que de goût. Si par hasard vous la traversiez après le coucher du soleil, quand tous ces arbres sont en fleur , vous croiriez être dans les bois d’Idalie ou sur les bords du Nil , quand, au passage de la reine d'Egypte, ses sujets brûlaient leur plus pur encens. Il y a, sur le territoire de la Gabrielle, vingt-deux mille girofliers en plein rapport. On a laissé de l’un à l’autre un espace de trente pieds. Leurs branches inférieures touchent la terre. En général ils n’atteignent guère que vingt-cinq pieds de haut, quoiqu’on en voie çà et là qui montent jusqu’à

soixante. Le poivre noir, le cinnamome et la muscade sont aussi liés productifs sur celle plantation, de laquelle dépend une vaste pépinière où on fait des élèves de toute espèce de plantes , pour êlrc distribués gratis aux colons qui désirent les cultiver.

Non loin des bords de l’Oyapok , rivière qui coule sur la limite de la Guiane française et du Brésil, et sous le vent de Cayenne, est une montagne qui renferme une immense caverne. Le coq de rocher y est abondant. 11 a environ la taille d’un pigeon à queue en éventail. Sa couleur est orange brillant. Ses ailes et sa queue paraissent toutes frangées. Sur la tête, il porte une superbe huppe double, bordée de pourpre, il passe le jour au milieu du silence le plus profond , dans les endroits sombres et humides, et ne sort de sa retraite que quelques instants au lever et au coucher du soleil, pour chercher sa nourriture. Il appartient à la tribu des gallinacés. Les Espagnols de l’Amérique du Sud l’appellent gallo del llio-Negro, c’est-à-dire coq de la Rivière-Noire , et supposent qu’il ne se trouve que dans le voisinage de ce cours d’eau qui arrose des régions si intérieures; mais il est commun dans le Demerary , parmi les rocs énormes qui parsèment les forêts de la Macoushie, et on l’a tué au sud de la Ligne dans la capilanie de Para.

On peut aisément , de Cayenne , gagner en deux jours l’embouchure du Surinam , rivière qui parcourt du sud au nord la Guiane hollandaise, et sur laquelle est située Paramaribo , sa capitale. Cette ville est riche, bien commerçante, populeuse, et jusqu’à présent on l’a toujours regardée comme la plus belle cité de toutes les Guianes. Mais le temps n’est sans doute pas loin où la capitale de la Guiane anglaise , Stabroek, dont je vais bientôt parler, pourra réclamer la supériorité. Vous trouvez , au-dessus de Paramaribo, une crique ; pénétrez-y, elle vous conduira dans l'intérieur du Surinam (1) jusqu’au Nicari, qui est proche d’une vaste rivière appelée Coryntin. Quand vous aurez franchi cette rivière, une bonne route vous mènera à Nieuwe-Amslerdam , sur la Berbice , autre fleuve qui arrose le district dont celle ville est le chef-lieu. Je ne sais pourquoi Nieuwe-Amsterdam , qui était en bon train de devenir une importante place de commerce , semble dépérir chaque jour à vue d’œil. Stabroek, au contraire, s’accroît sans cesse ; et si sa veine de pros-r péri té se continue, cette cité sera, dans peu d’années, une des plus florissantes colonies de l’Angleterre. Elle repose sur la rive orientale de la Demerary, à l’embouchure même, et jouit de tous les avantages des brises rafraîchissantes de la mer. Les rues sont spacieuses, disposées en dos d’âne, pavées en briques et très propres; les ponts, aussi élégants que solides; les maisons , aussi belles que commodes. Les boutiques ne sont pas moins assorties en marchandises de toute sorte, en objets de luxe, même en inutilités, que celles de Londres. Les hôtels ne laissent rien non plus à désirer aux voyageurs sous le rapport du bienêtre. Stabroek est le siège d'une cour de justice, et Demerary peut se vanter d’avoir une des plus belles milices coloniales. Les plantations paraissent cultivées avec autant de soin que de succès. Pour qu’on se forme une idée de l’étendue, il faut qu’on sache qu’avant l’abolition de l’esclavage, elles ont occupé jusqu’à soixante deux millesixcent quatre-vingt-neuf esclaves, et qu’elles produisent, année commune, à peu près quarante-cinq millions de livres de sucre, huit millions de litres de rhum , onze millions de livres de café , et quatre millions de livres de coton. Ces marchandises font entrer dans les caisses de l’Etat plus de 530,000 florins , tandis que les dépenses de la colonie s’élèvent à peine au tiers de celte somme.

(1) Surinam est aussi le nom de laGuiane hollandaise, d’après la rivière qui l’arrose. De même, Demerary, Essequibo et Berbice , noms de rivières, servent à désigner les différents districts de la Guiane anglaise où ils coulent.

HISTOIRE DES VOYAGES

Puisque nous voilà revenus dans le Demerary, nous allons encore, s’il te plaît, ami lecteur, t'entretenir de quelques-uns des animaux que ces solitudes renferment. Les reptiles y sont à coup sûr redoutables, mais plus en imagination peut-être qu’en réalité; car il faut se bien souvenir que jamais le serpent n’est l’agresseur. La nature ne l’a point pourvu d’une dent empoisonnée pour faire du mal à plaisir. Quand il recourt à cette arme souvent terrible, c’cst toujours pour sa légitime défense. Pourvu donc que vous marchiez avec prudence, et que vous ayez soin de ne le toucher aucunement , vous pouvez sans péril passer auprès de lui. Mais comme en beaucoup d’occasions il se tient immobile, roulé soit à terre, soit autour des branches d’arbres sous lesquels on se promène , on doit n’avancer qu’avec la plus grande circonspection , de crainte de le troubler par mégarde.

Les forêts renferment quelques tigres ; mais ils sont en trop petit nombre, et toujours trop disposés d’euxmêmes à fuir devant la noble face de l’homme, pour occuper un instant notre attention.

La morsure des insectes les plus incommodes ne cause, au pis-aller, qu’une fièvre passagère qu'accompagne une douleur plus ou moins vive.

Les oiseaux en général , à peu d’exceptions près , ne sont pas communs dans les parties les plus reculées des bois. Ce sont les bords des rivières , des lacs et des criques , les lisières des savanes , les vieilles habitations abandonnées par les Indiens ou celles des bûcherons , qu’ils semblent fréquenter de préférence.

Quoique le plus petit de tous , l’oiseau-mouche a droit, par l’éclat de son plumage , d’être mis en tête sur la liste de ceux du Nouveau-Monde. S’il avait existé dans l’Ancien , c’eût été vraiment lui plus qu’aucun autre qu’on aurait pu appeler oiseau de paradis. ^ oyez-le, en effet, s’élancera travers les airs presque aussi rapide que la pensée. Un instant, il est à deux pieds de votre figure; l’instant d’après il a disparu. Tantôt il voltige de fleur en fleur, pour y buvotter les perles de la rosée; tantôt c’est un rubis, tantôt une émeraude, tantôt une topaze; tantôt il est tout or. Mais quelle arrogance à moi de vouloir décrire ce diamant de la nature, après l’élégante description que Buffon nous en a donnée!

L’île de Cayenne et le Demerary produisent les mêmes espèces d’oiseaux-mouches. Voulez-vous savoir où l’on a plus de chance de les apercevoir? Aux mois de juillet et d’août principalement, l’arbre appelé bois immortel , lequel est fort commun dans ces régions, se couvre d’une multitude de fleurs écarlates qui restent plusieurs semaines sans se flétrir : c’est en quelque sorte le rendez-vous de toutes leurs espèces. La sauge rouge sauvage est aussi un de leurs arbustes favoris, et ils bourdonnent comme autant d’abeilles autour du wallaba. De fait, il n’y a guère de fleurs soit dans l’intérieur des terres, soit sur le rivage , qui ne reçoivent les fréquentes visites des uns ou des autres. Aussitôt que vous entrez dans la forêt , sur les terres hautes de l’intérieur, vous en voyez de bleus, de verts, de bruns, ceux-ci les moindres de tous, qui, avec deux longues plumes à la queue, n’ont littéralement pas le corps plus gros qu’un bourdon ; vous en voyez encore de petits à queue fourchue et à cou pourpre , et combien d’autres! Tous luisent devant vous dans mille attitudes différentes. Une espèce seule ne montre jamais sa beauté au soleil; et si ce n’était ses étincelantes couleurs, il a de telles habitudes, que vous seriez presque tenté de le classer avec les suce-chèvres. C’est le plus grand des oiseaux-mouches; et sauf la tête , qui est noire, il a le reste d’un rouge de feu ou d’un vert à reflets d’or. 11 porte à la queue deux larges plumes qui se croisent; d’où les Indiens l’ont nommé kara bimiti , c’est-à-dire ara-oiseau-mouche surtout remarquable par la longueur sa queue.

Vous ne l’apercevrez jamais sur

ni au bord des fleuves, aussi loin qu’ils sont salés, ni dans le cœur de la forêt, à moins qu’il p’y ait découvert de l’eau douce. C'est ordinairement le long des rivières boisées , autour des criques sombres et solitaires, qu’il habite. Il abandonne sa retraite avant le lever du soleil pour se nourrir des insectes qui marchent sur l’eau, y retourne au premier rayon que lance cet astre pour y demeurer sédentaire tout le jour , et n’en sort qu’à l’instant du crépuscule. Il bâtit son nid sur une branche flexible, au-dessus de l’eau , dans les endroits les moins fréquentés; et ce nid, vous le prendriez pour un morceau de cuir de bœuf.

C’est, selon moi, une erreur, fort poétique à la vérité, de croire que l’oiseau-mouche ne se nourrit que du miel qu’il trouve dans le calice des fleurs. En effet, presque toutes celles des pays situés sous les tropiques renferment des insectes de tel ou tel genre. Or, s’il est plus empressé à y venir butiner une heure ou deux après le lever du soleil lorsqu’il est tombé une averse, c’est qu’alors précisément ces insectes s’avancent sur le bord des fleurs, afin que les rayons de l’astre du jour puissent sécher soit la rosée nocturne qui les a mouillés, soit les gouttes de pluie qu’ils ont reçues. Quand on ouvre l’estomac de l’oiseau-mouche, on y trouve presque toujours des insectes morts.

Parmi les autres oiseaux propres au Demerary, et tous remarquables par l'éclat de leur plumage dont je n’ai pas encore parlé, je signalerai le cotinga, dont les Indiens sont unanimes à vous dire qu’ils n’ont jamais vu le nid; une espèce de geai qu’ils appellent ibibirou; le boclara, dont la taille et les habitudes ressemblent à celles du pigeon ordinaire; le cuia, ainsi nommé du cri qu’il jette ; le cassique, remarquable en ce qu’il recherche la société de l’homme, mais dédaigne de lui devoir sa nourriture, et va prendre ses repas dans la forêt voisine; le pivert, dont le bec frappe avec tant de violence contre l’écorce des arbres, que vous diriez les coups de la cognée d’un bûcheron ; le roi-pêcheur, qui, au lieu de se construire un nid, pond dans le sable, au bord des criques et des rivières; le tanyara, qui, par la richesse de ses couleurs, n’est pas sans analogie avec notre linotte et notre moineau franc; enfin le petit oiseau-tigre, le manikin, Tyawaraciri, l’hiahia, le bitlern, la perdrix et le waracaba ou trompette, qui doit ce nom au bruit singulier qu’il fait entendre.

Page 1