TROISIEME VOYAGE
Après quelques années de résidence en Angleterre, je ne pus résister au désir d’aller encore une fois explorer les forêts de la Guiane. En février 1820, je quittai le golfe de la Clyde à bord du Glenbervie , beau navire appartenant à la Compagnie des Indes occidentales. Entraînés au nord-ouest de l'Irlande, nous eûmes à lutter pendant quinze jours contre un vent contraire. A la fin il changea, et notre passage à travers l’Atlantique fut des plus agréables.
Mais, hélas! quand nous arrivâmes à l’embouchure de la Demerary, nous apprîmes un? U’islc et bien désolante nouvelle. La fièvre*- -jaune , qui régnait dans la contrée, avait déjà plqfigé dans la tombe un grand nombre des habitants de Stabroek, et chaque jour nous vîmes passer dajtÇg ies rues de muets et lents cortèges qui menaiei^de nouvelles victimes à leur dernière demeure,, ’e m’arrachai bientôt à cet affreux spectacle et, P°J1 r me livrer en toute liberté à mes études favoriles, ‘d’histoire naturelle, je fus m’établir dans une lüMtalion située sur la crique de Miribi, ou, lors de mon premier voyage, un de mes amis, comme on peut nnnwûnit* tïip rinniifl l’hosniLalité. Mais il 1 avait
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mr et la richesse de>T abandonnée depuis quelque temps. Aussi, quand j y # I arrivai combiûn H as lieux était aillèrent de
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me donna l’hospitalité. Mais
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combien l’aspect des lieux était diflérenl de nue i en avais gravée dans mon souvenir!
WATTEIITON.
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Autour des bâtiments , la nature semblait avoir reconquis ses anciens droits; les arbres fruitiers n’y apparaissaient plus que çà et là , maigres et chétifs , tandis que la forêt, avec plus de vigueur même qu'avant, repoussait en cette place d'où elle avait été momentanément expulsée. La maison tombait en ruines, et sans cesse l'excessive chaleur du soleil d’une part, de l'autre l'abondance des pluies , la dégradaient davantage. La toiture avait presque entièrement disparu. Avec le secours de quelques nègres que je louai à un bûcheron qui demeurait sur une autre crique du voisinage, je fis les réparations les plus indispensables. Puis, comme la loi du plus fort est toujours la meilleure, je forçai les grenouilles et maints serpents, qui en l'absence d’un maître avaient élu domicile parmi les décombres, à déguerpir au plus vite; mais je me fusse fait scrupule de tuer aucune de ces innocentes bêtes. Les hiboux s’en allèrent de leur propre accord, préférant le creux d'un arbre pour retraite à la compagnie du nouveau propriétaire. Les chauves-souris et les vampires furent moins dédaigneux : ils restèrent avec moi , entrant et sortant comme de coutume. Non loin de la maison, dans une petite hutte qui avait fait autrefois partie des communs , vivaient un homme de couleur, sa femme et leurs enfants. Ils me rendirent souvent service dans l’espèce de solitude à laquelle je m’étais condamné; et plus d’une fois j’eus le bonheur de pouvoir les payer de retour, en les aidant, lorsqu'ils étaient malades, de mes humbles connaissances en médecine.
Ainsi que je l'ai dit , le vampire était parfaitement libre d’entrer chez moi à toute heure, et d'en sortir de même. Je pus donc examiner ce bizarre oiseau avec toute l'attention qu’il mérite. D’abord je ne tardai pas à me convaincre que le sang n’était point sa seule et unique nourriture. 11 fut facile, quand la lune dissipait les ténèbres nocturnes, et que les fruits du bananier étaient mûrs, de le voir s'approcher de cet arbre et en manger. 11 emportait aussi en l’air , après l’avoir cueilli dans la forêt, un fruit vert et rond assez semblable au guava sauvage , et de la grosseur environ d’une muscade. Enfin, il y avait dans les fleurs du sawarri, espèce de noyer, quelque chose de son goût; car je l’ai souvent remarqué, la nuit, qui voltigeait autour de cet arbre, d’où alors je voyais de temps en temps tomber des fleurs. A coup sûr, elles ne tombaient pas naturellement , puisque toutes celles que j'examinai étaient fraîches et naguère écloses. J'en conclus donc que c’était le vampire qui les arrachait, soit pour en extraire le fruit qui commençait à se nouer, soit pour dévorer les insectes qui toujours se réfugient dans les fleurs.
En général, les vampires ont vingt-six pouces d’envergure, quoique j’en tuai un jour un qui en avait trente-deux. Ils fréquentent les vieilles masures et les arbres dont le tronc est pourri; ou bien on les découvre par douze ou quinze au fond des bois, rangés en ligne sur la même branche et tous la tête en bas. Ils ont une singulière membrane qui, partant du nez , leur donne un air tout-à-fait étrange. J’ai déjà remarqué qu’il y en avait en Guiane de deux espèces , de gros et de petits. Les premiers sucent l’homme et les divers quadrupèdes; les seconds semblent ne s’attaquer qu’aux oiseaux. Un planteur des bords de la Demerary m’a assuré ne pouvoir élever de volaille à cause de ces petits vampires. 11 me montra des poules qui avaient été sucées la nuit précédente, et qui par suite du sang qu’elles avaient perdu se trouvaient presque hors d’état de marcher.
Jamais, quant à moi, malgré tout mon désir, je dirai même malgré toute ma bonne volonté, je n’eus l’avantage d’être saigné par des chirurgiens de cette sorte; mais j’ai vu des gens’qui l avaient été, qui venaient de l’être. Un jour, entre autres, j’étais allé visiter avec un gentilhomme écossais nommé Tarbet la rivière Paumaron. Le soir, nous suspendîmes nos hamacs sous le toit de chaume d’un paysan. Accablés l’un et l'aidre de fatigue, nous dormîmes toute la nuit pro-
fondément. Mais, un peu avant le lever du soleil, je fus éveillé par les plaintes de mon camarade, et je l’entendis même, à ce moment où il aurait plutôt dû réciter ses prières du matin, proférer maintes imprécations. « Qu’avez-vous, monsieur? lui demandai-je avec douceur ; est-ce que vous souffrez? — Si je souffre! répondit-il d’un ton bourru; eh, parbleu! les vampires m’ont bu, je crois, tout le sang que j’avais dans le corps. » Aussitôt qu’il fit assez clair, j’allai à son hamac, et je le vis effectivement tout ensanglanté. « Tenez! dit-il en mettant dehors un de ses pieds, regardez comme ces maudites bêtes m’ont arrangé. » Je trouvai sans peine l’endroit où il avait été mordu : c’était à l’orteil. 11 avait là une plaie un peu moins large qu’une piqûre de sangsue; le sang coulait encore, et je calculai qu’il pouvait en avoir perdu de dix à douze onces. Tandis que j’examinais son pied , il m’arriva par hasard de lui dire qu’en Europe un chirurgien n’aurait pas été si généreux que de le saigner sans exiger ensuite d’honoraire. Celle plaisanterie, le croirait-on? fâcha mon homme. Au lieu d’en rire , il me regarda en face , et pendant une heure ou deux il ne souilla plus mot.
Ce ne fut pas la dernière tribulation que ce pauvre diable eut à souffrir sur les bords du Paumaron. La fatalité voulut que la nuit suivante il subît encore un mode de traitement que les Européens ne connaissent pas. Il y a en Guiane une espèce de grosses fourmis rouges, quelquefois appelées rangers, c'est-à-dire coureuses, quelquefois coushies. Ces’ fourmis traversent la contrée par millions à la fois, en rangs serrés, en bon ordre, comme un régiment de soldats. Elles dévorent tous les insectes qui se trouvent sur leur passage ; et si une maison obstrue leur route, au lieu de se déranger, elles se précipitent au travers. Quoiqu’elles piquent cruellement quand on les moleste, le planteur n’est pas fâché de les voir dans son habitation; car leur séjour n’y est que momentané , et elles détruisent tous les genres de vermines qui peuvent s'être introduits sous son toit. Mon ami, malgré nos conseils, en écrasa le plus grand nombre possible , au lieu de les laisser en repos faire leur besogne. Aussi fut-il déchiré, piqué, mangé par les survivantes.
On rencontre aussi en Guiane, dans les herbes et sur les arbustes, un insecte fort incommode que les Français appellent bête-rouge. Il est d’une belle couleur écarlate, et tellement petit qu’il faut, comme on dit, mettre l’œil dessus avant de l’apercevoir. Il est fort nombreux pendant la saison pluvieuse. Sa morsure occasionne une insupportable démangeaison. Le meilleur moyen d’y apporter remède est de frotter d’huile ou de rhum l’endroit où l’on a été mordu. Mais gardez-vous d’y faire une égratignure. Si vous avez ce malheur, et que la peau se perce, un ulcère se formera bientôt. La première année que je vins dans ce pays, la bête-rouge, mon ignorance, et je puis ajouter le peu de soin que je pris , m’avantagèrent au-dessus de la cheville d’un mal dont je souffris six mois; et, lorsque clopin-clopant je marchais dans l’herbe, une multitude des mêmes insectes grimpait sur les bords de la plaie et en augmentait d’autant l’inflammation.
Le temps et l’expérience m’ont convaincu qu’il n’y a vraiment pas beaucoup de danger à errer au milieu des serpents et des bêtes sauvages, pourvu seulement qu’on soit maître de son sang-froid. Il ne faut jamais vous en approcher d’une manière brusque ; sinon , vous êtes sûr de payer cher votre témérité , car dans chaque animal l'inslinct de la légitime défense prédomine sur tous les autres. C’est ainsi que les reptiles pour se défendre de ce qu’ils regarderont comme une attaque de votre part, tandis que vous n’aurez songé à rien moins qu à les attaquer, vous rendront victimes des terribles efTets de leur venin. Le jaguar, si vous le surprenez à l’improvisle , s’élancera sur vous , en un clin d’œil il vous terrassera et vous privera de sentiment. Si au contraire vous n’étiez pas arrivé inopinément sur lui , il y a dix à parier contre un qu’il aurait
HISTOIRE DES VOYAGES
hall u en retraite au lieu de vous disputer le chemin. Le labarri est un des reptiles les plus venimeux, ee qui n’empêche pas que je m’en sois souvent approché sans crainte à deux verges de distance. J’avais soin d’avancer doucement, lentement, sans remuer les bras ; et toujours il me laissait l’examiner à loisir, jamais il ne témoignait la moindre disposition à se jeter sur moi. Il paraissait bien me fixer comme d’un air soupçonneux, mais c’était tout. J’ai plusieurs fois pris une branche longue d’une dizaine de pieds et la lui ai mise sur le dos. 11 poursuivait alors sa route sans daigner se mettre en colère. Mais lorsque soudain je dirigeais le bout de mon bâton vers sa tête, il ouvrait aussitôt la bouche, se précipitait dessus et le mordait.
Un jour, curieux de voir comment le venin sort de la dent des reptiles, je parvins à prendre un labarri vivant. Il avait environ huit pieds de longueur. Je l’empoignai par le cou , et je plaçai ma main si près de sa mâchoire, qu’il ne lui fut pas possible de tourner assez la tête pour me la mordre. C’était la seule position dans laquelle je pusse le tenir sans péril et en même temps de façon à satisfaire ma curiosité. Pour cela il ne fallait qu’un peu de courage et de résolution. Je pris alors de l’autre main un petit morceau de bois, et je le pressai contre la dent venimeuse qui est invariablement située dans la mâchoire supérieure. Vers la pointe de cette dent, du côté où elle est convexe, il y a une petite ouverture oblongue qui communique à travers la racine jusqu’, à la petite poche contenant le venin. Or, quand la pointe delà dent se trouve pressée , la racine presse elle-même la poche et fait monter une partie du venin qui y est renfermé. Ainsi, lorsque j'appliquai mon morceau de bois sur la dent dont je parle, du trou sortit une liqueur épaisse et jaunâtre, comme une forte décoction de camomille. C’était le venin , dont la violence est telle que le labarri passe pour être le serpent le plus redoutable des forêts de la Guiane.
Un autre jour, j’en attrapai un autre et je le fis se mordre lui-même de force, je fis entrer sa dent venimeuse dans son ventre. Pendant quelques minutes je crus qu’il allait mourir, car il paraissait lourd et languissant. Toutefois, au bout d’une demi-heure, il redevint aussi vif et aussi vigoureux que jamais, et le reste de la journée se passa sans que rien indiquât qu’il avait été malade. La vie du serpent est-elle donc à l’abri des effets de son propre venin ? ce sujet n’est pas indigne de la considération des naturalistes.
Mais, pour le moment, laissons de côté les oiseaux, les insectes et les reptiles ; et disons quelques mots des Indiens qui naissent, vivent et meurent dans ces forêts. Us se divisent en cinq nations ou tribus principales, et reçoivent ordinairement les noms de IVorrows, Arowaks , Acowaiys , Caribs et Macoushis. Ils habitent dans de petits hameaux, formés de quelques huttes dont le nombre n’excède jamais douze. Ces huttes sont toujours dans les bois près d’une rivière ou d’une crique. Elles sont ouvertes de tous côtés, excepté celles des Macoushis, et ce sont des feuilles d'une espèce de palmier qui font le toit.
Le principal meuble de ces sauvages est leur hamac, il leur sert à la fois de siège et de lit. Le plus communément il est en coton ; les Warrows seuls les fabriquent avec l’écorce d’un arbre appelé ata. La nuit ils allument toujours du feu auprès. La chaleur les garantit du froid, et la fumée éloigne les mosquites et les mouches de sable. Vous trouvez quelquefois une table dans leur butte ; mais ce ne sont pas les Indiens eux-mêmes qui l'ont faite : ils la doivent à l’obligeance de quelque menuisier noir ou mulâtre.
Quant à leurs occupations, ils abattent un acre ou deux des arbres qui entourent leurs cabanes, et y plantent du poivre, des papaws, du cassava doux et amer, des plantains, des pommes de terre, des yams, des pommes de pin, et de l’herbe à soie. Outre ce jardin, ils ont en général dans quelque fertile partie de la forêt un champ plus vaste où ils ne sèment que du
cassava, qui est leur pain. Puis, ils confectionnent eux-mêmes lçs pots de terre dans lesquels ils font bouillir leurs aliments, mais ils sont obligés d’acheter aux blancs des plaques de fer rondes pour faire cuire dessus leurs gâteaux de cassava. Avant, et pour en former une pâle, ils ont à râper cette plante, et ceux qui d’entre eux demeurent trop loin dans ces solitudes pour acheter des râpes aux colons, les remplacent par un morceau de bois plat garni de pierres pointues. Ils n’ont ni chevaux, ni mulets, ni ânes, ni chèvres, ni moutons, enfin nul animal domestique. Les hommes chassent et pêchent , les femmes cultivent la terre et préparent les vivres.
Dans chaque hameau il y a un tronc de gros arbre, creusé intérieurement de telle sorte qu’il ressemble à un baquet , et dont l’usage est commun à tous jes habitants. Us s’en servent pour confectionner avèb leur cassava une détestable espèce de liqueur fermentée, aigre à faire grincer les dents, et nommée piioari. Bien entendu qu’ils la trouvent délicieuse, et toutes les fois qu’ils en fabriquent ils ne manquent jamais de s’enivrer. La quantité plus ou moins grande qu’ils peuvent en fabriquer dépend de la surabondance de cassava qu’ils récoltent.
Les personnes des deux sexes ne portent de vêlements ni les unes ni les autres. Seulement, par pudeur, les hommes ont en place d’une feuille de vigne une ceinture d’étoffe de coton, et les femmes un morceau carré du même tissu , orné de grains de verre et large comme la main. Ceux qui habitent au loin dans l’intérieur parviennent au même résutat avec un bout d’écorce d’arbre. Vous ne rencontrerez nulle part des gens plus propres , car ils se baignent au moins deux fois par jour. Ils se peignent la figure et le corps avec du roucou, délicieusement parfumé d’hayawa ou d’accaidri. Leur- chevelure est noire et plate, ne frisant jamais. Les femmes tressent la leur assez élégamment, et leur coiffure ne ressemble pas mal à celle de Diane dans de vieux tableaux. Ils ont très peu de maladies. La vieillesse et les affections pulmonaires semblent être les principales causes de leur départ pour l’autre monde. Leurs pulmonies commencent en général par de gros rhumes, et ils ne savent pas qu’il leur serait possible d’en arrêter le progrès par l’usage de la lancette. Je n’ai jamais aperçu d'idiot parmi eux, ni d’individu qui fût difforme de* naissance. Leurs femmes ne meurent jamais en couches, ce qui provient sans doute de ce que jamais elles ne sont trop serrées dans leurs robes.
Us n’ont aucune cérémonie publique de religion. Us reconnaissent cependant deux êtres supérieurs, l’un bon et l’autre mauvais. Us prient ce dernier de ne pas leur faire de mal; quant au premier, ils le croient trop bienveillant pour leur nuire. Mais je soupçonne que s’ils voulaient convenir de la vérité, ils avoueraient qu'ils n’offrent pas plus de prières à celui-ci qu’à celui-là. Us ont toutefois une espèce de prêtre qu’ils appellent un pie-ay-man , et qui est en même temps magicien. Ainsi, ii retrouve les objets perdus; il murmure des supplications au malin esprit près d’eux et de leurs enfants lorsqu'ils sont malades. Si une fièvre contagieuse se déclare dans un village, il rôde toute la nuit à l'entour, hurlant, faisant un affreux tapage, et conjurant le mauvais esprit de s’en aller. Mais il a très rarement à s’acquitter d’un pareil devoir, car la contagion ne visite pas souvent les hameaux indiens. Dans ce cas pourtant, si ses conjurations ne servent de rien, et je pense que ce doit être l’ordinaire, les habitants abandonnent à jamais la place, et vont s’établir ailleurs. Us regardent le lnbou et, le suce-chèvre comme les familiers de l’esprit du mal, et ont grand soin de ne pas les détruire.
Je n’ai pu découvrir ni monuments ni traces d’antiquité parmi les Indiens. Si donc, après avoir pénétré depuis les côtes de l’Océan occidental jusqu’au llio- Branco, on m’eût questionné sur ce sujet, j'eusse répondu : -- Je n'ai, d’une part, rencontre dans ces
VVATîtttlTON.
6oliliides rien qui prouve que les sauvages dont elles sont eii et lh peuplées les habitent depuis plus d'un siècle, de l'autre rien qui démontre davantage qu’ils n'y demeuraient pas dès avant l’èrc du christianisme; mais, il mes yeux, leur manque total de civilisation les assimile aux forêls parmi lesquelles ils ne savent qu'errer. Ainsi, abattu parla faulx du temps, un arbre tombe , il se réduit en poussière, et vous ne sauriez dire quels furent parmi ses voisins son feuill ge , sa taille, son aspect, sa beauté; un autre pousse à sa place , et après que la nature aura eu son cours, un troisième succédera au second. 11 en est de même pour l'Indien de la Guiane qui meurt : le voilà devenu la proi des vers... Eh bien I il n'a laissé aucun souvenir derrière lui, pas un bout de parchemin, pas une pierre , pas même un pot d'argile pour indiquer ce qu’il a fait. Peut-être l’endroit où la terre a reçu s'a dépouille mortelle était-il malsain; peut-être ses’descendants l'ont-ils abandonné depuis des siècles, pour s’en aller demeurer à une énorme distance. Tout ce que je puis dire, c'est que dans telle partie de la forêt les arbres me paraissaient quelquefois plus petits que le reste , et j'en concluais que des Indiens pouvaient y avoir jadis formé un établissement. Si par hasard je rencontrais le fils près de la sépulture de son père, il pouvait m'apprendre que l’auteur de ses jours avait été fameux pour tuer des tigres, dos serpents, des caïmans, et renommé à la chasse du tapir et du cochon sauvage, mais il ne se souvenait guère ou plutôt point du tout de son aïeul.
Les Indiens de la Guiane sont d’un caractère fort doux, et chérissent avec passion leurs enfants. Sous de certains rapports, ils sont sans doute plongés dans les ténèbres d’une profonde ignorance. Par exemple , je ne crois pas qu’un seul d’entre eux tous sache lire et écrire. Mais en beaucoup de cas ils suppléent ingénument à ce manque de connaissances. Ainsi, malgré qu’ils ne soupçonnent pas qu’on puisse communiquer à autrui ses intentions au moyen de l'écriture, ils ont imaginé un mode de communication aussi sûr que simple. Lorsque deux ou trois familles ont résolu de descendre la rivière et de vous rendre visite, elles envoient devant un de leurs membres avec un chapelet de graines : vous retirez une des graines chaque jour, et celui ou le chapelet finit, elles arrivent à votre maison. Et leur faut-il se conduire à travers des immenses solitudes où nulle route n’est tracée? le soleil est pour eux ce que le fil d’Ariane fut pour Thésée. Quand il louche au méridien , ils s’asseient généralement, et continuent leur marche aussitôt qu’il a suffisamment décliné vers l’ouest. Ils n’ont pas besoin d’autre boussole. Vont-ils en chasse? on sait que leur habitude est alors de rompre une branche sur les buissons qu'ils traversent tous les trois ou quatre cents pas , et souvent c’en est assez pour qu’ils ne s’égarent pas lorsqu’ils regagnent leurs demeures.
Extrêmement jaloux de leur indépendance, ils sont passionnés pour leur genre de vie. Quoique ceux qui demeurent dans le voisinage des établissements européens entretiennent avec les blancs de continuelles relations, ils n’ont aucun penchant à se civiliser. Quelques-uns, qui ont accompagné des blancs en Europe, n’ont pas eu plus tôt remis le pied en Amérique que, se dépouillant de leurs habits, ils ont regagné leurs forêts natales.
A Georges-Town, autrement dit Stabroek , la capitale du Demerary , il y a un vaste hangar, ouvert de tout côté , bâti pour eux par ordre du gouvernement. Ils y viennent avec des singes, des perroquets, des résines , des arcs et des flèches qu’ils vendent aux colons pour de l’argent ; mais cet argent , trop souvent ils l’emploient à acheter du rhum qu'ils aiment avec fureur. Le gouvernement leur fait chaque année des cadeaux, afin qu’ils lui prêtent leurs secours quand il faut battre les bois pour découvrir les nègres marrons ou les malfaiteurs qui s’y réfugient.
Revenons maintenant” à l’histoire naturelle. J’avais
annoncé aux nègres qui demeuraient autour de mon habitation que je donnerais une bonne récompense à quiconque me trouverait dans les bois un serpent de belle taille, et viendrait m’avertir du lieu de sa retraite. Un dimanche donc, c’était vers midi , le ciel n’avait pas un nuage, et on pouvait à peine apercevoir un oiseau , caries habitants ailés de la forêt, comme accablés par l'excès de la chaleur, s'étaient retirés sous les ombrages les plus épais; tout eût été enseveli dans un silence aussi profond que celui qui règne à minuit, sans la voix perçante du pi-pi-yo, qui, perché sur un arbre lointain, résonnait de temps en temps. J'étais assis, ayant un petit Horace entre les mains , sur ce qui avait été jadis le perron d’honneur conduisant au grand vestibule de l’ancienne maison de mon ami. Tout d’un coup je vis un nègre et son jeune chien descendre précipitamment la montagne voisine, et je fus bientôt informé qu’un serpent avait été découvert. Il n’était pas très grand, mais de l’espèce appelée par les Anglais busher -master, c’est-àdire souverain des broussailles , espèce rare et fort venimeuse.
Je me levai aussitôt, et m’armant d’une lance longue de huit pieds, qui était auprès de moi : « C’est bien , Daddy, mon ami, dis-je au nègre que je connaissais, je vais tout de suite aller voir ta trouvaille. » J’étais pieds nus, avec un vieux chapeau sur la tête, et je n'avais pour vêtement qu’une mauvaise chemise, un pantalon troué et une paire de bretelles. Daddy avait son coutelas, et tandis que nous gravissions la montagne, un autre nègre, pareillement armé, jugeant à la vitesse de notre pas que nous allions en expédition, nous joignit. Le petit chien nous suivait. Lorsque nous eûmes pénétré à environ un demi-mille dans la forêt, Daddy s’arrêta, et me montra du doigt, assez au loin, un arbre tombé. C’était là qu’il avait vu l’animal. Je dis aux deux nègres de ne plus bouger, de retenir le chiçn, et que je voulais m’avancer seul en reconnaissance. J’approchai lentement et avec précaution. Le serpent était bien caché, mais enfin je l’aperçus. Ce n’était pas un busher - master, comme on me l’avait annoncé, mais un coulacanara, espèce qui n'est point venimeuse. Toutefois celui-ci était assez gros pour étouffer aisément un homme dans ses replis. Lorsque plus tard je le mesurai, il avait plus de quatorze pieds de long. Cette espèce de serpent est aussi fort rare , et beaucoup plus grosse proportionnément à sa longueur qu’aucune autre de la Guiane. Ainsi un coulacanara, long de quatorze pieds, est aussi gros qu’un boa ordinaire de vingt -quatre. En veut-on la preuve , et surtout se former une idée de l’énorme grosseur de ces reptiles? D’une part, après avoir écorché ce coulacanara, je pus facilement insérer ma tête dans sa gueule, car la singulière disposition de ses mâchoires permet ce merveilleux écartement; dé l’autre, un Hollandais de mes amis m’a conté avoir tué un boa de vingt-deux pieds seulement, qui avait dans sa gueule béante tout une paire de cornps de cerf. Il avait bien avalé le cerf, mais les cornes ne pouvaient passer; de sorte qu’il lui fallait attendre patiemment , avec rien moins que cela entre les dents, que son estomac eût digéré le corps , et qu’alors le bois pût ressortir. Le Hollandais, remontant la rivière dans son canot, le rencontra dans cette position fâcheuse , et lui envoya une balle dans la tête. Mais assez de digression.
Quand j’eus bien reconnu l’énorme taille duserpent que le nègre venait de découvrir, je me retirai pas à pas et sans bruit par le même chemin. Revenu près de Daddy et de son camarade, je leur promis à chacun quatre dollars s’ils se sentaient le courage de me seconder dans mon dessein. C’était, comme la journée avançait et que peut-être je n’aurais pas le temps d’achever avant la nuit la dissection de l’animal, de le prendre vivant. J’imaginais que si je pouvais le frapper avec ma lance derrière la tête et le piquer en terre, je réussirais à le capturer. Mais quand j’eus expliqué
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Jaguar ou tigre d’Amérique.
mon plan aux nègres, ils me prièrent, me supplièrent de leur permettre d'aller chercher un fusil et du renfort de monde, sans quoi ils étaient sûrs que le serpent tuerait quelqu’un d’entre nous. Je ne les écoutai pas. Je saisis le coutelas de l’un d’eux, je leur commandai de me suivre à l’instant , et j’ajoutai que je briserais le crâne à celui qui ferait mine de vouloir fuir. Je proférai cette menace en riant, comme on peut croire; mais ils ne répondirent rien , secouèrent seulement la tête, et me suivirent pleins de crainte.
Lorsque nous arrivâmes au théâtre du combat que je méditais de livrer, le serpent n’avait pas changé de place ; mais je ne pus voir rien de sa tête, et je jugeai d’après les replis de son corps qu’elle devait être au plus profond de sa retraite. Une espèce de lierre avait jeté sur les branches de l’arbre mort un manteau complet de verdure presque impénétrable à la pluie et aux rayons du soleil. Probablement que l’animal avait depuis longtemps l’habitude de se retirer en cet endroit, car sous lui l’herbe était brûlée. Je pris alors mon couteau , résolu à couper le lierre et à casser les branches le plus doucement possible, jusqu’à ce que je pusse distinguer la tête. Un des deux nègres se tint derrière moi avec la lance en arrêt , et près de lui se posta l’autre avec son coutelas levé. A terre , sous ma main , était en cas de besoin celui que j'avais arraché à Daddy. Après avoir travaillé un quart d’heure au
milieu d’un mortel silence , un genou tout le temps en terre , j’eus ouvert une brèche assez large pour apercevoir la tête de l’animal. Elle sortait d’entre le premier et le second anneau de son corps, et était à plat sur l’herbe. C’était la position la meilleure que je pusse souhaiter. Je me relevai sans bruit, et me retirai lentement après avoir fait signe aux nègres d’imiter mon exemple. Le chien était assis sur son derrière à quelque distance , et nous observait attentivement, comme muet de surprise. Pendant notre retraite momentanée, je pouvais lire sur la figure de mes compagnons qu’ils se regardaient comme engagés dans une mauvaise affaire , et ils voulurent une seconde fois me persuader de permettre qu’ils allassent quérir une arme à feu. Je souris d’un air de bonne humeur, et levai sur eux le coutelas que je tenais. Ce fut la seule réponse que je fis à leur requête , et ils parurent les gens les plus malheureux du monde.
Lorsque je me fus éloigné d’une vingtaine de verges de la retraite du serpent , je me retournai pour marcher de nouveau à l’ennemi. Rangeant les nègres derrière moi , je recommandai à celui qui devait me suivre immédiatement d’empoigner la lance aussitôt que j’en aurais percé l’animal, et à l’autre de bien examiner mes mouvements. 11 ne me restait plus qu’à leur ôter leurs coutelas, car j’étais sûr que si je manquais de les désarmer ils seraient trop tentés au mo-
WATTEHTON.
Cayenne.
ment du péril de frapper la bêle, et gâteraient irréparablement sa peau. Quand donc je leur retirai leurs armes , si je puis en juger par leur physionomie, ils semblèrent considérer cet acte de ma part comme la tyrannie la plus odieuse, et sans doute le seul motif qui les empêcha d’éclater fut la réflexion consolante que je me trouverais, au bout du compte, entre eux et le coulacanara. J'avoue que le cœur, malgré tous mes efforts, me battait plus vite que de coutume, et je ne pus me défendre des sensations analogues à celles qu’on doit éprouver en temps de guerre sur un vaisseau marchand, lorsque le capitaine, à la vue d'un navire étranger qui vogue sous pavillon suspect et qui approche de son bord, ordonne à tout le monde, matelots et passagers, de se préparer au combat.
Nous avançâmes à pas lents et en silence, ne remuant ni les* bras ni la tête, pour empêcher toute alarme autant que possible , crainte que dans ce cas le serpent ne prît la fuite , et ne nous attaquât par l’instinct de sa légitime défense. Je portais la lance perpendiculairement devant moi avec la pointe à environ un pied de terre. L’animal n’avait pas bougé : lorsque j’arrivai sur lui , je le perçai de côté juste au cou , et en une seconde il se trouva cloué au sol. Au même instant, le nègre qui était derrière moi saisit la lance et la tint ferme à l’endroit où elle était fichée.
'• L*cour et C\ rue SoufJol, 10.
tandis que je me précipitai dans le repaire de la bête pour la maîtriser et lui empoigner la queue avant qu’elle pût nous faire aucun mal.
Quand elle avait senti le fer de la lance lui traverser le cou , elle avait jeté un sifflement si terrible, que le petit chien s’était sauvé en hurlant. J’eus avec elle une lutte désespérée : c était à qui de nous deux terrasserait l’autre; et telles étaient nos cabrioles, tels ses coups de queue, que les branches sèches de l’arbre volaient de tous côtés en éclats. Voyant que pour l’empêcher qu’il roulât et déroulât sans cesse ses anneaux , je n’étais pas assez lourd , je criai au second nègre qui me regardait tranquillement faire de s’élancer sur moi. 11 s’y élança, et l’addition de son poids me fut d’un grand secours. Je parvins alors à me rendre maître de l’extrémité de sa queue; et, après encore une ou deux violentes secousses, comprenant qu'il se débattait en vain , ou trop fatigué, il se tint tranquille. C’était le moment favorable de l’attacher. Pendant donc que le premier nègre continuait à tenir la lance fermement enfoncée en terre, et que l’autre me secondait, je réussis à dénouer mes bretelles , et elles me servirent à lier la gueule du serpent.
Après quelques minutes de repos celui-ci, trouvant sa position incommode , essaya de l’améliorer et recommença de plus belle que jamais à se débattre; mais nous* avions décidément l’avantage sur lui et
HlSTÔlHÊ DUS VOYAGES
nous le contînmes aussitôt. Même nous le contraignîmes à rouler aulour du bois de la lance, et nous nous disposâmes à l’emporter hors de la forôt. Je me plaçai à la tête, que j’étreignis sons mon bras; un des nègres lui soutint le ventre, et l'autre porta la queue. Dans cet ordre nous reprîmes lentement le chemin de mon habitation ; mais nous n’y arrivâmes qu’après nous être reposés dix fois, car le serpent était trop pesant pour que nous achevassions une telle besogne tout d’une haleine. Ajoutez que durant le trajet il ne cessa de chercher à reconquérir sa liberté : toutes ses tentatives furent vaines, mais nous lassèrent d'autant. Lorsque nous fûmes revenus au logis, la journée était malheureu-ement trop avancée pour que je songeasse h le disséquer avant le lendemain. Si je l’eusse tué il eût été alors en partie putréfié. Je n’avais donc rien de mieux à faire que de le garder vivant toute la nuit. La chose m'était assez facile. Lorsque j'étais venu m’établir au milieu des bois, j’avais apporté parmi mon bagage un sac très fort et assez large pour contenir tout animal que j'aurais besoin de soumettre à la dissection. C’était, pensais-je, le meilleur moyen de conserver en vie mes sujets quand la nuit arrivait trop vite ; car, si féroces et si indomptés qu’ils fussent, comme le sac cédait en tout sens à leurs efforts, ils n'avaient à travailler sur rien de solide ni de fixe, et ne pouvaient ainsi pratiquer aucun trou à travers la toile. J’ai dit « rien de fixe ; » effectivement, après que la gueule du sac était fermée , au lieu d'assujélir et d'attacher le sac à quoi que ce fût, je le laissais rouler comme il plaisait à l’animal renfermé dedans. Je renouai donc la bouche de mon coulacanara, de manière qu’il ne pût l’ouvrir , et, bon gré mal gré, je le fis entrer dans cè sac pour y attendre son sort jusqu’au matin.
Je ne puis dire qu’il me laissa passer tranquillement la nuit. Mon hamac était suspendu dans une pièce supérieure à celle où je le mis coucher, et le plafond qui nousséparaitl’un de l’autre élaiten si mauvai-élat, que des poutres seules en beaucoup de places se trouvaient entre lui et moi 11 ne cessa de bondir et de se débattre; et la fabuleuse Méduse eût - elle été ma femme cette nuit-là , il n’y aurait point eu, dans notre chambre conjugale, de sifflements plus continuels et plus ennuyeux. Au point du jour, j'envoyai demander un coup de main à dix nègre-^ qui coupaient du bois dans les environs. J'aurais pu me tirer d’affaire avec la moitié, mais je crus que par prudence il valait mieux être en force dans le cas où il chercherait à s'échapper de l’appartement lorsque nous lui ouvririons sa prison. Mais il n’arriva aucun accident. Quand nous détachâmes le sac, il s’élança dehors, mais en un clin d’œil nous l’eûmes terrasse, cl alors je lui coupai la gorge. 11 saigna comme un bœuf. Le même jour, à six heures du soir, je l’avais entièrement disséqué. L’examen de ses dents me montra quelles étaient toutes recourbées comme des clous à crochet dont la pointe se dirigeait vers le gosier. Sans être aussi grosses et aussi tories que je l’imaginais, elles sont néanmoins parfaitement appropriées aux fonctions que leur a confiées la nature. Le serpent ne mâche point sa nourriture, et ainsi le seul service que ses dents aient à faire est de saisir sa proie et de là retenir tandis qu’il avale d’une seule bouchée.
Quelque temps après mon exploit contre le coulucanara, l’envie me vint de, faire intime connai sa avec les caïmans ; mais comme la Demerary n’en contient pas de la grosse espèce, il me fallut les aller chercher dans lEssequibo. Deux jours de navigation me conduisirent aux premières chutes de ce fleuve. II y avait une superbe barrière de rochers tout en travers du courant. Pendant la saison pluvieuse ces rocs sont presque entièrement cachés; mais comme c’était alors l’époque de la plus grande sécheresse, je pus les examiner à mon aise, tandis que l’eau s’élancait par leurs différentes oi. verturcs avec une noble magnificence.
Non loin de cette cataracte, sur une petite montagne, est située la dernière plantation qu’on aperçoive quand on remonte l’Essequibo. Le propriétaire "consentit à me louer deux de ses esclaves, l’un nègre, l'autre homme de couleur, qui se vantaient non-seulement de connaître les retraites favorites du gibier que je cherchais, mais encore d’exceller à le prendre. Nous employâmes à peu près toute une journée à franchir celle périlleuse partie du fleuve; mais ensuite nous voguâmes sans rencontrer d’obstacles. On ne saurait rien imaginer de plus délicieux que l’aspect de la forêt qui garnissait chacune des rives. A droite et à gauche s’élevaient, les unes au-dessus des autres, par une charmante gradation, des montagnes revêtues de la base au sommet d’arbres d’une grosseur prodigieuse et d’une taille gigantesque. Là , leurs feuilles étaient d'un pourpre eelatant, et ici du vert le plus foncé. Quelquefois, le caracara, plante grimpante, suspendait de branche en branche ses fleurs écarlates , et donnait aux arbres l'apparence d’une décoration de guirlandes. Ce merveilleux spectacle m’inondait 1 âme de joie, et me faisait errer en imagination dans des pays enchantés, jusqu’à ce que, doublant un an.de que formait le courant , j’étais ramené vers des idées plus terrestres à la vue d’un inora qui , autrefois grand et superbe, maintenant décrépit et à moitié mort, menaçait sans cesse d'être entraîné par le torrent où baignait sa racine. Tout le jour le vent alizé souffla une brise douce et rafraîchissante qui mourut aux approches du soir, et alors lEssequibo devint au si poli qu’un miroir. La lune était presque dans son plein ; nous n’eûmes donc pas à regretter la perte du soleil, qui se coucha dans toute sa splendeur. A peine eut-il descendu derrière les montagnes de l’ouest que les oiseaux nocturnes commencèrent à jeter leurs cris plaintifs , et les tigres à rugir sans interruption. 11 y avait dans leurs rugissements quelque chose à la fois d’horrible et de beau. Tantôt ils retentissaient à une faible distance , tantôt fort au loin , et étaient répétés par les échos comme les éclats de la foudre. Mais, dormant près de grands feux , nous n’avions rien à craindre.
Le lendemain, une heure avant la nuit, nous parvînmes à une place où suivant mes deux compagnons nous avions bonne chance de trouver des caïmans, et nous suspendîmes à des arbres qui s’avançaient audessus du fleuve les hameçons ga nis d'un appât con* venable . dont j avais eu soin de me munir. Bientôt, en efl'el , quand nous fûmes éloignés à certaine distance, les caïmans quittèrent leurs retraites, et nous pûmes distinguer leur nruit par intenalleau milieu de celui des jaguars (1), îles hiboux, des suce-chèvres et des grenouilles. (Tétait un son bizarre et éffravant. Vous eussiez dit un soupir longtemps comprimé qui soudain s'échappait, et si fort qu on devait l’entendre à plus d’un milie. D’abord un seul poussa cet horrible cri , puis un autre lui répondit , puis tous leur répliquèrent. Avant de nous endormir, de nos hamacs nous les vîmes, tant le clair de lune était brillant, tourner aulour de nos hameçons. Néanmoins, au jour, nous trouvâmes les appâts* mangés, sans qu’aucun caïman se fûl pris. La nuit suivante, nous essayâmes sans plus de succès dans un autre endroit. Quatre soirs de suite en ce même lieu, où foisonnaient pourtant ces maudits animaux, nous jetâmes inutilement nos lignes. Comme je passais les jours à parcourir les bois environnants , il m’arriva de rencontrer la hutte d’un Indien, qui m’invita à dîner avec lui, et tandis que nous mangeâmes ensemble une cuisse de singe rouge, je lui contai nos mésaventures.' Cet homme m’accompagna à mon retour pourvoir nos hameçons, ci quand je les lui montrai, il secoua la tête, éclata de rire, et déclara qu'ils ne valaient rien. Lorsqu'il était
(1) Jaguar est le véritable nom do l’animal d’Amérique qu'on appelle improprement tigre, parce qu’il diffère pou du tigre d'Asie. A M.