‹ Voyages en AmériqueChapitre 53 sur 65 · WA T'I ER I ON · texte numérisé non relu

WA T'I ER I ON

jaune, il avait «vu son père prendre des caïmans, et promit de m'apporter le lendemain l'appareil convenable. Il tint parole ; et, grâce à lui, le matin d’après j eus h ma discrétion une noble bète, longue de dix pieds et demi, attachée au bout d’une corde. Il ne s’agissait plus que de le tirer hors de l'eau sans endommager ses écailles. Mes compagnons voulaient le tuer à coup de fusil, l'Indien à coups do flèches. Tout cela ne faisait pas mon affaire, car j’étais décidé , lorsque j’avais parcouru trois cents milles pour trouver un caïman, à n'en pas rapporter un qui fût mutilé. J’ordonnai à mes gens de tirer la corde de loin, puisqu'ils n’osaient le faire de pfès ; et me postant au bord de l’eau j attendis de pied ferme l'animal, armé du mât de notre canot pour le lui plonger dans la gueule, si en touchant au rivage il L'ouvrait pour me dévorer. Quand il n’en fut plus qu’à deux verges, il me parut plein de trouble et de crainte. Je jetai mon mât, et m'élançant sur son dos, je me plaçai à califourchon. J'eus le bonheur de lui empoigner aussitôt les deux pattes de devant, que je retournai de façon à presque les rejoindre et qui me servirent de bride sur ce coursier d'un nouveau genre. Le caïman revenu de sa surprise, et sans «toute présumant qu'il portait un ennemi, se mit à plonger avec fureur, à battre le sable de sa longue et puissante queue. Mais enfin il se fatigua, et alors mes gens nous tirèrent sur la grève. Là nous le maîtrisâmes comme nous avions fait du coulacanara, dont il eut le sort.

On peut dire que le dos du caïman est presque impénétrable aux balles de fusil , mais ses flancs ne sont pas à beaucoup près aussi forts, et une flèche les traverse aisément. De fait, s’ils étaient aussi durs que le dos et que le ventre, il n’y aurait dans le corps de cet animai aucune partie assez molle et assez élastique pour qu'elle pût prêter autant que l'exige la nature lorsqu'il vient de prendre ses repas. Le même animal n’a point de molaires: ses dt-nts sont uniquement faites pour saisir et pour avaler, et il en a tientedeux à chaque mâchoire. Peut-être n’en existe-t-il pas dont la physionomie dénote plus évidemment la cruauté et la malice que celle des caïmans. Il est le fléau et la terreur de toutes les grande rivières de l’Amérique du Sud près la ligne. J'ai entendu un Lspagnol qui était gouverneur d’Anguslura, ville située sur le bord de l'Orénoque, raconter qu’en sa présence, par une belle soirée, tandis que les habitants se promenaient le long du fleuve, un énorme caïman s’était élancé hors du fleuve, avait saisi un homme, et l'avait emporté avant que personne eût eu le temps dele secourir. Les cris du pauvre diable, disait le narrateur, étaient affreux pendant qu'on l'entraînait ainsi. L’animal plongea aussitôt avec sa proie, et on ne vit plus rien.

Les chutes de l’Essequibo étaient beaucoup plus dangereuses à descendre qu’à remonter. L’endroit que nous avions à franchir, et dont j’ai parlé plus haut, avait été fatal à quatre Indiens un mois auparavant. Lorsque nous y parvînmes, nous entendîmes d’assez loin l’eau écumante bouillonner et se battre avec fracas contre les rocs rapides et raboteux, comme pour nous avertir que nous ne pourrion êlre trop prudents. J’opinais pour que nous descendissions tous du canot , et qu’y attachant deux cordes , l’une à l’avant, l’autre à l'arrière, quand il aurait été ainsi allégé, nous l’empêchassions de couler avec trop de violence tandis que mms desrendrions nous mêmes de rocher en rocher. Mais les nègres prétendirent qu'il valait mieux rester dans le canot et nous abandonner avec lui au gré du courant. Je consentis ; mais quand j’y songe , c’était de notre part une absurde témérité. Nous continuâmes notre chemin , comme s’il n'eût présenté rien d’extraordinaire. Je me plaçai au gouvernail, et mes compagnons se tinrent à leurs rames. Mais avant que nous fussions 'à moitié de la chute, la furie du torrent dont il devint le jouet m’ôta tout moyen de gouverner le canot. En une seconde il

fut à demi plein , et je me demande encore comment, il n’alla point au fond . Heureusement, quoique les vagues eussent plus d'une fois failli nous emporter, nul de nous ne perdit son s-ng - froid , chacun s’acquitta de sa besogne, la proue de l’embarcation resta toujours en avant, et nous fûmes quittes du péril pour la peur.

De retour à mon habitation sur la crique de Miliri, je m’y occupai encore quelque temps, soit à augmenter ma collection d’oiseaux . soit à étudier les mœurs et. les habitudes de ces jolis hôles de la forêt; puis je repassai en Angleterre , d’où j’avais été onze mois absent.

Page 1