‹ Voyages en AmériqueChapitre 54 sur 65 · QUATRIÈME VOYAGE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME VOYAGE

Après ces trois premières expéditions, je crus pendant plusieurs années que mon ardeur pour les courses lointaines s'était défini ivement éteinte; mais, à ce qu’il paraît, elle n’avait que sommeillé sous la cendre. La brillante description, que je lus en 1824, dans l'ouvrage du naturaliste Wilson , des oiseaux particuliers à la république des Etats-Unis, m’inspira le désir de connaître cette contrée, et sur le champ je partis pour New-York. La traversée fut en elle-même longue et ennuveuse, mais la bonne compagnie qui se trouvait à bord du paquebot aida chacun des passagers à tromper les ennuis du voyage. Si je ne parle point ici de la magnifique capitale du Nouveau-Monde, c’est que j’y séjournai alors peu de jours seulement et que je dois plus tard y revenir.

Je quittai New-York par une belle matinée de juillet, pour aller au moyen du bateau à vapeur visiter la ville d’Albany, chef lieu de l’Etat du même nom, qui e t située à plus de cent quatre-vingt milles sur le fameux Hudson. C’est à celle ville que débouche dans l’Hudson le grand canal qui joint les eaux de celte rivière à celles du lac Erié. L’Hudson, quand il baigne Albany, est éloigné de ce lac d'une distance d’environ trois cent soixante milles. Le niveau de l’Erié est de cinq cent soixante -quatre pieds au-dessus de celui de l’Hudson , et il y a qualre-vingt-une écluses sur la longueur du canal. Vous pouvez le suivre tout le temps, si, comme moi, lecteur, l’envie vous prend un jour de pousser jusqu’à Buffalo, et ensuite jusqu’aux cataractes du Niagara, ou bien prendre la diligence, ou encore, ainsi que je fis, faire le trajet moitié par eau moitié par terre. Les deux routes sont également pittoresques, également commodes. D’Utica à Buffalo surtout, l’aspect du pays est enchanteur. La première de ces deux villes est vraiment charmante. Auprès, coule le Mohawk; et les champs fertiles, les montagnes boisées et les chutes de Trenton forcent le voyageur à s’arrêter un jour ou deux avant de continuer son chemin vers Buffalo.

Buffalo est une jolie petite ville qui regarde le lac Erié , et où l'étranger trouve toutes les commodités désirables de la vie. A peu de distance s’élève le roc Noir, et là vous passez du côté canadien de la frontière. A chaque heure du jour partent des voitures qui , pour une légère rétribution , vous conduisent aux célèbres chutes du Niagara- La dislance à parcourir est de dix-huit à vingt milles; mais longtemps avant d’arriver au lieu même , vous pouvez entendre le terrible rugissement de l’eau , et voir la vapeur qu’elle produit, s’élevant en colonne vers le ciel, se mêler aux nuages qui passent. A cette cascade naturelle, la plus merveilleuse du globe, l’eau du lac tombe perpendiculairement d’une hauteur de cent soixante-seize pieds. J! a été, je ne, sais par qui , calculé que la quantité qui s’en précipite ainsi est de six cent soixante-dix mille deux cent cinquante-cinq tonneaux par seconde Ce spectacle attire en tout, temps et de toutes les parties de l’Union une multitude pry-

digieuse de curieux ; et , sous ce rapport , les dames, je vous prie de le croire, ne restent pas en arrière de leurs seigneurs et maîtres. On passe la journée à contempler les cataractes ou à errer dans les environs boisés et rocailleux du Niagara, et souvent le soir on se livre à de joyeuses danses.

Quand on est ainsi entré dans le Canada, il n’en faut pas sortir sans visiter aussi l’Ontario, sans voir et Montréal et Québec, et les chutes de Montmorency, qui en valent bien la peine. Québec surtout est remarquable par les fortifications dont le gouvernement britannique l’a doté, et qui en font le Gibraltar du Nouveau Monde. Les Canadiens, vous le reconnaîtrez, sont un peuple tranquille, et suivant toute apparence fort heureux. Us se montrent poiis et affables envers les étrangers. Aussi, quand vous les comparez au portrait que certaine femme moitié voyageuse , moitié journaliste (1), a jugé convenable d’en tracer, vous vous demandez si c’est bien parmi eux que vous êtes.

De Québec je retournai passer un ou deux jours à Montréal, puis je gagnai Saratoga parles lacs Charnplain et Georges. Ce dernier est d’une magnificence qu'on ne saurait décrire; et pour trouver Saratoga indigne d’une visite, il faudrait avoir le spleen le mieux conditionné. C’est une ville que le plaisir et la mode ont pris pour rendez-vous. On y compte quatre hôtels aussi vastes que beaux et commodes. Ses eaux , pour leurs vertus médicales, n’ont pas leurs pareilles dans le monde connu. Aussi les uns par besoin, les autres par simple distraction, les étrangers et les naturels de la meilleure compagnie viennent-ils y passer une partie de l’été. Saratoga enfin me plut beaucoup, et j’eus occasion, à ce véritable Spa, de me former une idée exacte des gens qui portent aux Etats-Unis le titre de comme il faut. Celle idée, j’ose le dire, leur est extrêmement favorable, car d’un côté il y a chez les femmes américaines une rare franchise, une gracieuse aisance, une noble modestie; et de l’autre, les hommes sont remarquables par leur bonne humeur et par l'absence de tout sot orgueil, de toute ridicule fatuité.

Je redescendis l’Hudson jusqu’à New-Y'ork. Les voyageurs ne savent si c’est à cette dernière ville ou à Philadelphie qu’ils doivent donner la préférence. Philadelphie est assurément une noble cité, et les alentours en sont fort beaux ; mais il y règne un calme, une tranquillité qui, précieux sans doute pour les personnes qui se sont fait des habitudes paisibles et domestiques , n’offrent rien d’attrayant à celles qui d’ordinaire mènent une vie agitée. D’une part, la quantité de marbre blanc qu’on emploie dans les édifices donne à Philadelphie un air fastueux et gai ; mais de l’autre l'uniformité des rues, qui se coupent toutes à angles droits , finit par devenir ennuyeuse. Les conduits qui fournissent de l’eau à la ville sont un admirable monument du génie d’entreprise qui distingue les Américains. Si vous allez à Philadelphie, ne manquez pas de visiter le Muséum d’histoire naturelle. C’est ce qu’on peut voir de plus curieux en ce genre.

New-York peut être regardé, avec raison, comme la première place de commerce des Etats-Unis. Cette ville maritime sera un jour, sur la côte de l’Amérique septentrionale , ce que Tyr fut autrefois sur celle de Syrie. Dans son port vous voyez des navires de toutes les nations, et dans ses rues sont étalées des marchandises de toutes les parties du globe. Puis les environs en sont si enchanteurs! Lorsque vous y arrivez par l’Hudson , les vastes prairies, les montagnes revêtues de bois et les maisons de plaisance forment un délicieux paysage dans toutes les directions. Broadway est la rue principale de New-York ; elle a trois milles et demi de long. Parmi les villes, parmi les capitales des autres contrées, j’en cherche vainement une qui puisse lui être comparée. Point de machines à vapeur qui vous incommodent en remplissant l'air de suie et

de fumée. Les maisons en général ont une belle apparence , tandis que de grands et magnifiques arbres rompent l’uniformité toujours si désagréable à l’œil.

Rien ne saurait surpasser l’élégante tournure des dames américaines, quand elles font , de deux à trois heures de l’après-midi , ce qu’elles appellent cepen dant leurs promenades du matin. L’étranger remarquera tout de suite qu’elles ont rejeté toutes les extravagantes inutilités des modes de Londres et de Paris, et qu’elles n'ont conservé que ce qui sied le mieux à un corps de femme. Ce goût, joint à leurs propres notions de la toilette, est ce qui rend les New-Yorkoises si distinguées dans leur mise. La manière dont leurs capotes sont disposées mérite une ou deux remarques. Chez nous, la main prétentieuse de la modiste donne au devant une forme invariable et fixe, qui souvent n’est pas des plus jolies ; de sorte que les dames qui les portent sont obligées de tourner la tête de quatrevingt-dix degrés pleins avant qu’elles puissent voir la personne qui se tient à leur côté. A New-York, au contraire, les bords du chapeau ne sont jamais raidis par du fil d’archal, du carton, des baleines ou du ruban ; mais tout-à-fait mobiles , ils ondulent gracieusement. Ainsi, en y portant la main, les dames peuvent cacher ou laisser voir leur figure autant que les circonstances l’exigent. Soit dit en passant, cette faculté qu’elles ont de se dérober aux regards ou de permettre qu’on les regarde est une tactique fort traîtresse, et dont doivent être souvent vexés les amateurs qui passent. Je suis convaincu que plus d’un fat plein de hardiesse et de confiance aura été décontenancé par cette tactique soudaine avant de se douter du risque qu’il courait. Les Américaines même semblent avoir horreur de porter des chapeaux, et elles n’ont pas tort. En effet, quand on réfléchit un instant que les femmes portent leurs cheveux longs, et que la nature les leur a donnés non-seulement pour qu’elles s’en parent, mais encore pour leur tenir la tête chaude, on se demande par quel pervertissement du bon goût elles peuvent se résoudre à se la renfermer dans un chapeau. Chapeau d étoffe, chapeau de paille, chapeau à plumes, chapeau à fleurs, chapeau bas, chapeau élévé, chapeau plat, chapeau avec rubans qui voltigent, chapeau avec rubans noués sous le manlon, chapeau pointu, chapeau carré, chapeau pyramidal! Quelle mine aurait la Vénus de Canova avec un chapeau de paille ? S’il y a ornement pour la tète à l’affubler d'un chapeau , c’est du moins un ornement de mauvais goût. Les Américaines sont persuadées qu’on peut l’orner sans chapeau. Avec un ou deux boutons de rose, une guirlande ou une branche d’églantier dans leurs cheveux tressés, et si elles les ont noirs, un lis ou une pervenche, elles atteignent parfaitement le même but. Maintenant donc que les paquebots sont si sûrs et qu’ils parcourent si lestement la distance qui sépare l'Angleterre des Etats-Unis, autant vaudrait que quelques-unes de nos premières marchandes de modes s’y embarquassent, que de prendre la diligence de Paris. Elles rapporteraient plus de goût et moins de ridicule.

New- York compte un grand nombre de bons hôtels et d’excellentes pensions bourgeoises. Toutes dépenses comprises, vous pouvez vivre moyennant deux dollars par jour. C’est bon marché, eu égard au luxe des appartements et de la table. Dans celte ville, ainsi que dans beaucoup d’autres de l’Union que j'ai visitées, chacun paraissait être à son aise. Les passants ne cherchaient pas les uns les autres à se quereller, personne ne vous fixait avec impertinence; enfin on n’occasionnait pas de rassemblements pour dévaliser vos poches. Je serais resté une heure de suite à observer dans Broadway la multilude des allants et des venants. Il y a évidemment chez les Américains une douceur de mœurs qu’on ne saurait assez admirer, assez imiter; ce <iui me frappa aussi, c’est la rareté des chiens, celle encore plus grande des chats, et le très petit nombre de femmes grasses qu'on rencontre dans les rues

(1) Mistress Trollope.

M AUSSION UE CANDG

de New- York, l.e climat C9l la seule chose dont j’eus réellement à me plaindre. Les étrangers sont sujets à gagner do violents rhumes par suite du changement subit de l’atmosphère. A midi, il fait souvent aussi chaud que sous les tropiques, tandis que la fin du jour est plus que fraîehe.

Une ou deux semaines avant que le soleil variât dans l’hémisphère méridional, les matins et les soirs étaient déjà si froids que je ne pus rester plus longtemps. Je m'embarquai pour l’île d’Anligoa, avec l’intention de visiter les différentes îles de la mer des Antilles, en m’acheminant pour la quatrième fois vers les solitudes de la Guiane. Nous mîmes trente jours à gagner Antigoa. Saint-Jean, qui en est la capitale, peut avoir, dans le meilleur temps, été une ville gaie et florissante. Aujourd'hui elle est triste et misérable. Les maisons, principalement construites en bois, ont l'air de n’avoir pas été repeintes depuis nombre d’années. Les rues sont raboteuses et aussi mal pavées que possible. Le voyageur, lorsqu’il les parcourt, peut se figurer qu’elles offriraient une promenade de circonstance à un homme qui, avant de se pendre, désirerait jeter un dernier coup d’œil sur les misères de ce bas monde. Un fait assez singulier, c’est qu'il n’y a point de rivière, point de ruisseau dans toute l’ile.

Après y avoir passé la plus ennuyeuse semaine de ma vie, je fis voile vers la Guadeloupe, dont les hautes montagnes coiffées de nuages présentent un imposant spectacle quand on approche de l'île. Basse-Terre, la capitale, est une jolie ville au milieu de laquelle se trouve une belle promenade publique qu’ombrage un double rang de tamariniers superbes. Derrière la ville, la Soufrière élève son haut et romantique sommet ; et quand le temps est clair, vpus pouvez voir la fumée volcanique qui s’en échappe.

A environ moitié chemin , entre la Guadeloupe et la Dominique, vous apercevez les Saintes. Quoique hautes, escarpées et rocailleuses, elles ne paraissent cependant que comme un point, si on les compare à leurs deux gigantesques voisines. Juste sous leur vent, à quelques lieues de distance , on distingue Maric- Galande, qui ne dépasse la ligne de l’horizon que de la hauteur d’une verge. La Dominique elle-même est majestueuse parles immenses et sourcilleuses chaînes qu’elle renferme. Tandis que vous en longez les rives, vous ne pouvez vous empêcher d’admirer ses belles plantations de café dans des places si escarpées et si rudes, que vous les croiriez presque inaccessibles. Roseau , la capitale, n’est qu’une petite ville dénuée d’intérêt. Puis vous atteignez bientôt la grande et magnifique île de la Martinique. Saint-Pierre, sa capitale, est une belle ville , où l’on pourrait vivre fort agréablement. Les habitants paraissent se livrer avec ardeur à la culture des fruits du tropique. Un ruisseau, qui coule avec rapidité dans chaque rue, produit un délicieux effet.

Non loin de la Martinique, le fameux roc Diamant s’élève majestueux et isolé du sein des flots. En quelques heures vous êtes à Sainte-Lucie , dont les montagnes immenses et sourcilleuses vous remplissent d’idées sublimes. Castries, la ville, est dans un déplorable état ; l’herbe y pousse dans les rues.

De Sainte-Lucie , je passai à l’île Barbade dans l’espoir d’y trouver un vaisseau en charge pour la Trinité ; mais n’en trouvant pas , je m’embarquai à bord d’un schooner pour Demerary.

Albert-Montémont.

MAUSSION DE EANDÉ,

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