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VILLE DE BUENOS-AYRES ET SES HABITANTS

Ce n’est que des pozos ou des roules intérieures que la v ille de Buenos-Ayres devient visible dans toute son amplitude, le long d'une chaîne de collines légèrement élevées (1) , qui bordent la rivière. Les tours des églises et , çà et là, l’umbû solitaire au faible ombrage , rompent la monotonie d’un paysage presque au niveau de l’horizon du fleuve. Aucun arrière-terrain, aucune montagne, aucun arbre, ne se montrent au-delà; une plaine continue se déploie devant vous sur une distance de près de 1.000 milles, ou plus de 300 lieues , jusqu'à la Cordillère du Chili.

Les moyens de transport du rivage à la ville consistent en charriols avec une paire de roues de 7 à 8 pieds de haut, conduits par des bœufs ou des chevaux ; quelques-uns de ces attelages n’unt qu'un cheval , et alors la voi tire ressemble à une grosse brouette qui pivote à volonté autour du guide.

Ccnendanl, lorsqu'on est entré dans Buenos-Ayres, la fâcheuse idée qu'avaient laissée dans notre esprit

(1) Celte élévation, d’après Nunez, est de 34 pieds audessus du niveau du fleuve. A. M.

WOODBINF, l\\ MSH.

ces grossiers attelage® fait plac*' à des impressions bien cl i lie rc les. A mesure <]ifnn avance, on est Rapi-ft do la régularité des rues et des édifices, de l'aspect «les églises, de l’apparence riante des maisons blanchies en sine, et spécialement de l’air «le contentement et de liberté de la population, qui contraste d une manière si étrange a\ec la populace misérable, mendiante, esclave, de Rio-Janeiro.

La fondation de Buenos-Ayres remonte è l’an 1680; mais cette ville ne devint le siège d une vice-royauté qu’en 1776. époque où elle fut détachée du gouve'nement du Pérou, En 1767, lors du passage de notre célèbre navigateur Bougainville, elle ne comptait guère que 20,000 habitants; en 1748 , «die en avait environ o0,0« 0 ; en 1795, 60.000, eu 1800, 71,000; en 1824, 81.136; et aujourd'hui, 1853, la population de la province paraît, dépasser 200.000 âmes, dont 100,000 appartiendraient è la capitale.

Le nombre des étrangers fixés à Buenos-Ayres est de 1 2 à 20,000, dont les deux tiers sont Anglais et Français, à peu près en proportions égales; le reste est composé d’Italiens et d’Allemands.

Une population ainsi mêlée et en contact journalier avec les étrangers ne saurait offrir un type ou caractère bien spécial. En effet , les Buenos-Ayriens des meilleures classes se distinguent à peine dans leur mise des négociants français et anglais établis parmi eux; et de leur côté, les dames buenos-ayriennes adoptent à l’envi les dernières modes de nos dames parisiennes. Ce n’est que hors de la maison qu'on remarque une différence : alors la mantille et le châle, jetés négligemment sur les épaules, dominent sqr le bonnet et la pelisse d Europe.

Banni les hommes, Buenos- Ayres compte des poètes dont les productions honorent la langue espagnole. Une collecuon , sous le litre de la Lyre argentine (la Lira argentina), a paru en 1823 , el elle e t digne en efi'et de remarque.

Les Buenos-Ayriens, dans leurs habitudes ordinaires, subissent naturellement l’influence du climat; iis sont dont un peu indolents et aiment peu l’industrie. Presque tous ceux «les liantes « lasses portent le titre de docteurs; mais cela indique seulement celui qui a reçu une éducation libérale , c’est-à-dire a été aux écoles.

Le droit et la médecine occupent beaucoup de monde; les employés civils et militaires sont egalement très nombreux. Le clergé a perdu de son influence depuis qu il est salarié par 1 Etat. Le commerce et le négoce, à Buenos-Ayres, sont les principales sources de travail du peuple , quoique les importations et les exportations soient presque entièrement laissées aux mains des étrangers , qui n’abandonnent que le détail aux indigènes. Ceux-ci réunissent, préparent et apportent à la vente les produits du sot , et débitent les articles importés des pays étrangers.

Les artisans et les mécaniciens forment aussi une classe nombreuse, comme on peut le supposer, dans un pays où l’on manque de tout, et où personne ne se sent porté à faire grand chose C’est ici que l’Européen a un avantage décidé sur le naturel, à cau-e de ses habitudes industrieuses; c r il n a pas besoin de sieste en plein jour, et il travaille pendant que les indigènes de toutes les classes , riches et pauvres , sont plongés dans le sommeil. Il ne saurait manquer de réussir, pourvu qu’il évite les cabarets, ce qui est difficile, puisqu’il en trouve à chaque coin de rue; il n'y en a guère moins de 600 ouverts toute la journée. Voici, au reste, la liste des divers états dans la seule ville «le Buenos- A y res en 1837 : 358 magasins de gros; 384 de détail; 323 «ailleurs, cordonniers, modisies et merciers; 6 libraires; 598 pulperias ou débits de boissons ; 26 billards, 44 hôtels, tavernes et restaurants; 29 chimistes et apolhieaires; 76 boulangers et marchands de farine; 44 baracas ou magasins de peaux; 33 chantiers; 13 écuries où l’on tient des

chevaux de louage, 6 carrossiers; 874cbarriols et voilutvs asMijélis nu x droits.

Quiconque aime le tiavail en trouve à Buenos- Ayres, où les besoins alimentaires sont d'ailleurs si aisés à satisfaire, le bœuf ne se vendant qu’un sou la livre, et les basses classes ne vivant «pie «le viande.

Buenos-Ayres, comme touli'S les autres villes de l’Amérique espagnole, a éié bâtie sur un p'an uniforme, prescrit alors par le conseil des Indes, et consistant en rues alignées au cordeau , coupées à angles droits <i chaque 150 verges , eu couvrant, d'après la construction particulière des maisons, «leux tois plus de terrain que n’en exigerait une ville européenne pour le môme nombre d habitants.

Sauf les églises, dont l’intérieur est. d’une grande richesse, il n’y a rien de remarquable dans le style des édifices publies. I.es maisons particulières manquent généralement de ce que nous appelons le confortable. Les chambres, en beaucoup d'endroits, n’ont encore qu’un simple brasier au milieu ; les cheminées étaient considérées comme donnant de l’humidité et du froid; cl on commence à peine à imiter en cela les Européens. Naguère encore toutes les murailles étaient nues et blanchies; elles sont maintenant couvertes de tous les plus beaux papiers peints de Paris, et les meubles d'Europe garnissent tous les appariements. Les grilles anglaises, garnies de charbon amené de Livcrpo.d comme lest, échauffent les appartements à plus bas prix qu'à Londres même, ci elles ont certainement contribué à assainir les habitations et ù rendre la santé meilleure, dans une ville don tleciel est neuf jours sur dix afl'eclé par les brouillards de la rivière. I.es indigènes commencent à mieux construire leurs habitations , et à leur donner plusieurs étages pour économiser le terrain, d’où l’on peut conclure qu’avanl peu la ville de Buenos-Ayres aura infiniment gagné sous le rapport de son architecture et de ses embellissements , ainsi que sous celui «fi s commodités de la vie.

Il loi restera pourtant toujours quelque chose d’indigène, comme, par exemple, les barreaux de fer aux fenêtres pour mettre à l’abri des voleurs les habitants endormis dans leurs lits, les croisées ouvertes, la nuit, à cause de la chaleur. Ces voleurs déploient, durant l’obscurité, une telle adresse, que souvent l’on se réveille sans retouver ses vêlements. M. Parish cite un jeune couple qui fut dépouillé de celte manière, elqui, le lendemain matin, dans l’attitude embarrassante de nos premiers parents après le péché, ou dans celle d’Ulysse après son naufrage, attendit qu’on voulût bien le tirer d’embarras.

On croirait difficilement qu’à Buenos-Ayres l’article le plus cher est 1 eau , bien qu on ne soit qu'à cinquante pas du fleuve. Celle qu’on obtient des sources est saumâtre et mauvaise, el il n'existe aucune citerne ni aucun réservoir public, bien que la ville soit fort peu élevée au-dessus du niveau de la rivière, et què rien ne serait plus facile que d'en faire arriver par les moyens artificiels les plus ordinaires. Quelques propriétaires ont des conduits pour recueillir l'eau de pluie tombée sur les terrasses plates de leurs maisons, et qui suffit aux besoins habituels ; mais les basses classes, qui ne peuvent faire de telles dépenses , sont à la merci des individus qui amènent sur de monstrueux charriots attelés de bœufs l'eau puisée dans le fleuve, et qui n'est potable qu’au bout de vingt-quatre heures, quand elle a déposé ses boueux sédiments.

Les principales rues de Buenos-Ayres sont aujourd’hui passablement pavées avec du granit tiré des îles voisines el notamment de l'île Martin-Garcia. Auparavant , l’on pouvait à peine marcher dans c««s rues tantôt poudreuses et tantôt boueuses, et où les bœufs et les chevaux ne traînent qu'avec une grande difficulté leurs charges; dans quelques rues encore ces animaux succombent sous le faix, et pourrissent dans une sorte de mare qui s'est formée au milieu d'elles.

Le climat de Buenos-Ayres est sujet à de notables

et subites variations. Pendant la plus grande partie de l'année régnent les vents du nord, qui sont humides et rendent le feu nécessaire. Pourtant la glace est rare ; mais les effets de l’humidité sont dangereux dans les lieux rapprochés du fleuve. Plus loin, c’est-à-dire dans les pampas , elle n’exerce aucune influence sur la santé des gauchos ou naturels qui y couchent en plein air sur la dure. A Buenos-Ayres, contrairement à ce qui a lieu dans d’autres pays, lmiver est le temps de la plus grande humidité, parce que rarement la température est assez basse pour faire congeler la vapeur. Le ciel offre ordinairement le plus bel aspect, et l’air a une grande transparence. La plus grande chaleur est en janvier de 24 à 25° Réaumur.

Nous venons de citer les vents du nord comme nuisibles : celui qu’on nomme le vent chaud du nord excite l’irritabilité, et amène des querelles parmi le peuple bien plus fréquemment que dans aucun autre temps de l’année. Ce vent gâte la viande, fait cailler le lait, et rend le pain mauvais. Chaque indigène se plaint, et lorsqu’on l’interroge sur la cause de son mal, sa seule réponse est celle-ci : « Senor , es el viento norte : monsieur, c’est le vent du nord.» Nombre de gens parcourent les rues, les tempes garnies de gros haricots verts, qu’ils jugent propres à calmer les maux de tête.

Heureusement , le pampero ou vent d’ouest vient terminer brusquement ces souffrances : c’est une brise rapide qui rompt le calme de l’air, et balaie devant lui tous les miasmes. Ce vent, qui arrive des Andes, traverse les pampas, et atteint Buenos-Ayres, où il souffle encore quelquefois comme un ouragan.

Pendant la chaleur, le spectacle le plus burlesque et le plus grave à la fois attire les regards de l’étranger vers le fleuve, où, le soir spécialement, une grande partie de la population, hommes, femmes et enfants

Fêle-mêle, se tiennent par centainesjusqu’au cou dans eau. Si, comme cela arrive souvent, le pampero souffle tout-à-coup sur une telle assemblée, la confusion qui s’ensuit est plus facile à imaginer qu’à dépeindre ; heureux ceux qui ont mis leurs vêtements sous la garde de quelqu’un; autrement, et avant que les baigneurs soient sortis de l’eau, tout est balayé et emporté par cette brise rafraîchissante. Ils doivent encore bénir le Ciel d'en être quittes à ce prix ; car d'ordinaire le pampero est accompagné d’un nuage de poussière qui, produisant en plein jour momentanément une complète obscurité, entraîne et noie alors les baigneurs dans le courant du fleuve, avant qu’ils aient pu regagner le rivage. Enfin , si le tonnerre se joint au pampero, des centaines de victimes périssent quelquefois sous les coups de ce terrible ouragan, alternativement sombre et lumineux, auquel heureusement succède bientôt un ciel frais et serein. Les indigènes, naturellement de bonne humeur et sans souci, s’amusent des accidents les plus légers, et oublient les plus graves, remplis d’ailleurs de celte croyance, qu’à tout prendre ils sont encore favorisés, puisqu’ils se trouvent exempts des maladies épidémiques des autres pays.

Après avoir tracé l’histoire des établissements espagnols sur la côte de Patagonie, et rappelé les explorations et découvertes opérées dans l’intérieur des terres, avant et depuisla déclaration d’indépendance des provinces unies du Rio de la Plata; après avoir ensuite indiqué l’aspect géologique des pampas , et les restes fossiles d’animaux terrestres qu’on y a découverts, l’auteur du voyage que nous analysons passe à la description desdites provinces, en donnant préalablement une idée de l’importance des rivières qui sillonnent le sol de l’union fédérative.

La première des rivières est le Paraguay, qui. en se mêlant au Parana, venant du nord-est , prend, audessus de la ville de Corientes, le nom de Parana, et le conserve jusqu’à sa jonction avec l’Uruguay, à quelques lieues au-dessus de Buenos-Ayres , où” les deux rivières n’en forment plus qu’une seule sous le nom de Rio de la Plata (1). Le Paraguay a ses sources i entre les 13e et 14e degrés de latitude méridionale, î dans ces chaînes de montagnes qui , bien que d’une médiocre élévation par elles-mêmes, paraissent se lier à celles du Pérou et du Brésil , et constituer les réservoirs de quelques-unes des principales rivières de l’Amérique du Sud. De leur versant septentrional dépendent les plus considérables des affluents de la Madéra et de la Tapajos, et autres vastes courants qui se jettent dans l’Amazone; tandis que, d’un autre côte, tous ceux qui coulent vers le sud trouvent leur issue dans le Paraguay. Une foule de courants navigables lui arrivent de Yest, à mesure qu’il traverse le riche territoire brésilien. 11 lui en arrive aussi de l'ouest, notamment le Pilcomayo , par 25° 2’ de lat. S., près de l'Assomption, et le Verméjo, par environ 27°, un peu avant sa jonction avec le Parana proprement dit, lequel plus bas reçoit le Rio-Salado, par 31° 30' lat. S.

Le Paraguay a des inondations périodiques très analogues avec celles du Nil Ces deux fleuves coulent à peu près à la même distance de l’équateur, vers dfs pôles opposés , et débouchent par des deltas vers la même latitude.

Le Parana, dans son cours à l’orient du Paraguay, presque parallèle à celui-ci, arrive des provinces du Brésil; il a plusieurs chutes ou cataractes, et des débordements périodiques qui couvrent une immense étendue de terrain.

L’Uruguay, qui contribue avec le Parana à former le grand estuaire du Rio de la Plata, lire son nom des nombreuses chutes et rapides qui entravent son cours d’environ 300 lieues. Il prend sa source vers le 27® degré de latitude sud, dans les montagnes voisines de la côte de Brésil opposée à l’île Sainte- Catherine.

Albert-Montémont.

(1) Les indigènes l’ont appelé Parana Gayu, qui veut dire grand. Dès que cette grande masse d’eau s’est réunie, elle s'étend majestueusement et toujours en augmentant jusqu’à la hauteur des caps Sainte-Marie et Saint-Antoine, distants t’uri de l’autre de 40 à 50 lieues. A. M.

Paris. — lmp. Lacour et Comp., rue Soufïïot, 10.

Indiens des Pampas

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