VOYAGE A LA GUYANE
PRÉLIMINAIRE
Christophe Colomb avait touché au continent américain, vers l’embouchure de POrénoque.: c’est dans le voisinage que s’étend la Guyane, mot dérivé de Goyana, petit affluent du même fleuve de POrénoque. 11 y a donc analogie à placer ici les détails que nous avons recueillis sur cette contrée* ainsi que la relation d’Adam de Bauve.
La Guyane se développe entre les 8° 20’ lat N. — 3° lat. S., et les 52° — 72° 40’ long. O. Le côté de la mer est une côte basse où l’Atlantique a la couleur de l’eau de mare ; on n’aperçoit que la cime des arbres qui s’élèvent sur les flots, et les embouchures des fleuves ne se reconnaissent qu’à la couleur de l'eau fraîche qui entre dans la mer sans se mêler avec la sienne, à une distance de plusieurs lieues.
Le climat chaud de la Guyane est tempéré chaque jour par des brises de mer rafraîchissantes, qui soufflent de dix heures du matin à six heures du soir, et quand les chaleurs ont cessé on entend à peine le plus léger zéphyr. Elles sont suivies de brouillards qui ren dent les nuits froides, humides et malsaines. La longueur, du jour, dans toute l’annce, ne varie jamais de plus de quarante minutes; le soleil s’y lève constamment vers les six heures du matin et s’y couche à la même heure le soir.
La saison sèche et la saison des pluies, se divisant l’année, en font quatre parts : la sèche, qui a un grand et un petit été, et la pluvieuse, qui a un temps où les
ADAM DK BAUVE.
pluies durent moins qu'un autre, quoique cependant elles ne tombent que quand le soleil est vertical, ce qui, près de la ligne, arrive deux fois l’année et dans un espace de temps égal. Pour les deux saisons sèches, la grande commence en octobre, au moment où le soleil vient de traverser l’équateur et passe au tropique du Capricorne. En mars viennent les pluies ; en juin, où le soleil s'est approché du tropique du Cancer, vient une courte chaleur qui dure jusqu'en juillet.
La saison sèche, appelée à Cayenne grand été, y dure depuis la lin de juin jusqu’en novembre. La saison pluvieuse y correspond à notre hiver. En mars et avril dure un petit été; à la fin d'avril et mai abondent les pluies. La chaleur moyenne est de 25° centigrades, et la plus élevée de 35 à 40°. Dans l’intérieur du pays le froid des matinées oblige l'Européen à se chauffer.
Quelques parties de la Guyane sont montagneuses et nues; néanmoins le sol y est généralement fertile. Tonte l’année la terre est couverte de verdure; les arbres portent en même temps des fleurs et des fruits. Cette fertilité est due à la réunion de la chaleur et de l'humidité.
La Guyane a ses rivières propres, dontles principales sont : l’üyapock, le Maroni, le Surinam, le Demerari, la Berbice et l’Essequebo. Toutes ont une embouchure large et profonde ; celle de l’Essequebo a sept lieues de largeur. Le Surinam, l’Oyapock, le Demerari et l’Essequebo sont seuls navigables. Ces rivières ou fleuves traversent d’immenses forêts qui fournissent des bois magnifiques. Les animaux que l’on y trouve sont: le jaguar, le tapir, le chat-tigre, le singe, le serpent et une multitude d’oiseaux. Enfin la Guyanne donne la vanille, la salsepareille, le coton, la canne à sucre et le café.
La Guyane appartient à trois nations différentes, qui sont : l’Angleterre, la France et la Hollande ; il y a dès lors une Guyane anglaise, une française et une hollandaise. La capitale de la Guyane anglaise est Georgetown, sur les bords du Demerari, avec 12,000 habitants, dont 4,000 blancs ; la capitale de la Guyane française est Cayenne, dans l’île de ce nom, avec 13 à 14,000 âmes, et la capitale de la Guyane hollandaise est Paramaribo, à l’embouchure du Surinam, avec 14,006 habitants.
RELATION
En arrivant sur l’Oyapock, M. Adam de Bauve y trouva un compagnon de voyage, M. Leprieur, envoyé par M. le gouverneur de Cayenne pour des recherches d’histoirematurelle. Ils remontèrent ensemble la rivière et allèrent s’établir aux sources du Rouapira, dans des cases acquises lors d’un précédent voyage. De là ils firent pendant plusieurs mois des excursions dans divers sens. Mais, au mois d’avril, M. Leprieur, craignant de s’engager pendant l'hiver dans des pays inconnus avec des nègres inexpérimentés , laissa M. de Bauve partir seul pour descendre le Rouapira. Le projet de ce dernier était de gagner les sources du Gouroupatouba pour descendre à Montéalègre, situé à l’embouchure de cette rivière dans l’Amazone. M Leprieur devait l’y rejoindre, mais il ne vint pas. Laissons parler M. de Bauve, dont nous trouvons la relation dans le bulletin de la Société de géographie, cahier de mars 1837.
Le 4 avril, je me séparai de M. Leprieur. M. Brachet, naturaliste, consentit à m’accompagner. Nous avions avec nous quatre Indiens et trois nègres. Nous descendîmes le Rouapira ; mais , arrivés sur le Topipocko, des Indiens et des Tapouyes voulurent me forcer de retourner, disant qu’ils avaient les ordres les plus sévères pour empêcher les Français de pénétrer dans le pays. A force de patience et de sang-froid, j’ob-
tins de pouvoir continuer ma route jusqu’à l’embouchure du Carapanatouba, chez Joaquim Manoël, d’où je pris l’engagement d’écrire au commandant de Gouroupa.
En arrivant là je trouvai des colporteurs qui, ayant excité les Indiens Tomoconies, voulaient s’opposer à mon débarquement; il fallut encore prendre patience. J’obtins cependant qu’un petit canot serait expédié à Gouroupa, avec une lettre dans laquelle je priai le commandant de vouloir bien donner les ordres nécessaires pour que je pusse continuer mon voyage.
Joaquim Manoël, revenu des mauvaises impressions qu’on lui avait données contre moi, m’accorda au bout de quelques jours des guides pour me conduire sur une rivière qui, peu éloignée des monts Sororoca, se jetait, disait-il, dans le Rio-Gouroupatouba. Je laissai chez lui tous mes bagages, et accompagné de M. Brachet et des trois nègres, je partis pour vérifier la vérité de son assertion. Des lacs qu’il fallait côtoyer ou des marécages impraticables à franchir eurent bientôt lassé mes guides; au bout du second jour, entièrement découragés, ils me déclarèrent que, dans cette saison, il était impossible de gagner la pointe que je voulais atteindre. M.Brachetétait malade, et je neme fiais pas assez aux nègres pour continuer seul avec eux; force fut donc de revenir sur mes pas. M. Brachet arriva exténué de fatigue chez Joaquim Manoël, et le 22 avril j’eus le chagrin de le voir mourir.
Manoël, influencé par un homme de couleur, spéculateur de salsepareille, refusa de me donner des guides intelligents; je fus obligé d’engager quelques Indiens de bonne volonté, mais inexpérimentés, et avec les trois nègres et deux Indiens d’Oyapock qui voulurent venir avec moi, je descendis la rivière pour me rendre à Gouroupa.
Aucune des rivières connues par les dangers que peut présenter la navigation n’offre rien qui puisse même approcher de l’aspect à la fois horrible et majestueux des cataractes du Jarry. J’ai vu depuis des rivières célèbres par leurs chutes, et j’y ai même perdu des embarcations ; mais je n’y éprouvais pas ce saisissement involontaire auquel je fus presque continuellement en proie, jusqu’au jour où je faillis être victime de l’impéritie de mes guides. Déjà nous étions parvenus à franchir les principaux obstacles; les rapides les plus dangereux étaient passés, m’assuraientils; déjà, moins sur leurs gardes, ils me faisaient presque partager leur sécurité, lorsque, arrivant sur le bord d’un rapide, le pilote se laissa aller au courant, et le canot fut mis en pièces en un clin d’œil. Tout l’équipage périt, sauf un nègre, et je ne dus mon salut qu’à un canot de Tapouyes qui vint à mon secours. Ces Tapouyes retournaient à Garoupa ; ils me donnèrent passage d'assez mauvaise grâce.
La rivière se resserre, et coule pendant deux jours entre deux remparts de roches élevées et découpées en formes les plus bizarres. Naviguant toujours avec la plus grande rapidité, les Indiens me débarquèrent à Garoupa le 24 juillet. Les habitants m’accueillirent comme un pauvre naufragé, et me firent les offres les plus obligeantes. J’en partis le 27, et le 15 août j’arrivai à Belem (Para).
Je mis dix-huit jours pour me rendre de Garoupa à Para : je fus accueilli par M. Crouan , vice-consul de France dans cette ville ; mais il n’avait pas su vivre en bonne intelligence avec les autorités brésiliennes, et comme c’était à elles que je devais m’adresser pour la réalisation de mes projets, je cessai bientôt mes relations avec lui. Je trouvai chez M. José-Joaquim- Machado d’Oliveira, gouverneur de la province, tout l’accueil et la protection que je pouvais désirer. Il m’offrit tous les instruments dont il pouvait disposer pour remplacer ceux que j’avais perdus, et mit à ma disposition tous les documents qui se trouvaient dans les archives de la province, relatifs aux voyages que je voulais entreprendre; il m’apprit qu’à diverses époques les Portugais avaient tenté, sans jamais y réus-
HISTOIRE DES VOYAGES
sir, d’exéculer le voyage que je venais de terminer d’une manière si malencontreuse.
Je quittai Para le t<’>' septembre. M. Machado me remit un ordre pour les autorités des villes de l’intérieur, et une recommandation particulière adressée à tous les juges de paix, dont les fonctions répondent à celles des maires de France, mais avec des attributions plus étendues. Je remontai l'Amazone dans un canot que j’avais acheté à Para. A l’exception de quelques habitations où se fabrique l’eau-de-vie de cannes à sucre, les habitants des bords du fleuve ne s'occupent que de l’extraction du caoutchouc et de la culture du manioc. Dans un grand nombre de criques se trouvent de belles plantations de cacao et de café. Des forêts de palmistes couvrent les bords de la rivière; mais en certains endroits ces plages, ravagées par les ouragans, si fréquents sur les grands fleuves, ne présentent que la nudité et l'image de la destruction.
J’arrivai à Gouroupa le 20 septembre. Jusqu’à cette ville on ne rencontre sur la rive droite que deux petites villes, Santa-Ànna et Brebis. La ville de Gouroupa était naguère considérable, mais elle fut brûlée à la tin de l’année 1832. La manière de construire les maisons en bois et terre fait que, lorsqu’un incendie se manifeste, il ne reste rien de la ville. Aujourd'hui ce n’est plus qu’un poste composé de six soldats, commandé par un lieutenant. Je tombai malade le lendemain de mon arrivée, et ne pus reprendre ma roule que le 1er décembre.
À environ quatre lieues de Gouroupa, et sur la même rive, est située la petite ville de Corrasède sur un plateau élevé. Les habitants, tous mulâtres ou tapouyes, s’occupent de la pêche. Ils font sécher le poisson et le réduisent en poudre; celte préparation, appelée piracouï, fait la base de la nourriture du peuple. On s’en sert en jetant sur quelques cuillerées un pot d'eau bouillante ; cela subit pour nourrir plusieurs personnes. Des savanes, qui sont à peu de distance de Corrasède, nourrissent quelques vaches inâigr. s, animaux de luxe, et qu'on ne vend jamais. Presqu’en face se trouve Yillavinha, joli bourg près duquel sont situées de grandes cultures de calé et de cacao. Sur la même rive , et environ à six lieues plus haut , on arrive à Espalende, autre bourg considérable; on y élève des bestiaux ; on y cultive le sucre et le café, et y fabrique des cordages et des tissus communs en coton. À douze lieues au-dessus de Gouroupa est l'embouchure du Cingou (Xingu), grande rivière qui n’a pas encore été explorée; il s'y trouve quelques bourgs habités par des l’apouyes et des gens de couleur qui s’occupent de l'extraction de la salsepareille, et de la culture du manioc et du tabac. Celle rivière communique, dit-on , avec le Tapojoz. Presqu’en face de l’ embouchure du Cingou est située Boa-Visla. Aucune de ces villes n’est indiquée sur les cartes, non plus qu’Àlmeyrine, un peu au-dessous de la rivière Parou. De celte dernière ville jusqu'à Montéalègre, l’horizon est borné. sur la rive gauche du fleuve par des montagnes, dont la plus remarquable est celle de la Serra de Yelha-Pobre, remarquable par sa hauteur et sa nudité. La base de cette montagne vient jusqu’au fleuve, où elle présente un rempart de roches à pic, conlre lequel les barques viennent se briser dans les’ fréquents ouragans qui désolent ces régions. D'un des points les plus élevés de la Serra, on aperçoit Montéalègre, et plus loin les montagnes du Jarrÿ.
J’arrivai le 17 décembre à Montéalègre. Cette ville est assez peuplée,. cl renferme des maisons élégantes; mais elle est mal située pour le commerce, car elle est séparée de la rive du fleuve par une demi-lieue de sables arides qu’il faut traverser avant de gravir une côte escarpée, sur le haut de laquelle la ville se trouve placée. Elle est entourée de lacs poissonneux et de vastes prairies couverles de bétail , source de la richesse des habitants. A deux lieues, sur les derrières de la Ville, commence un vaste amphithéâtre de mon-
tagnes, prolongement de Velha-Pobre, et qui bordent l’horizon du nord au sud.
Le 27, je quittai Montéalègre, où j’avais reçu l’accueil le plus amical des autorités et des habitants.
On va ordinairement en deux jours de Montéalègre à Sanlarem , situé sur l’autre rive du fleuve; mais le temps était si mauvais que je ne pus traverser que le 1er janvier. La ville est à l’embouchure du Tapojoz et sur la rive droite de cetle rivière. Sanlarem, qui prend aussi le nom de Tapojoz, d’après la rivière à l'embouchure de laquelle elle est bâtie, est l'entrepôt de commerce du Haut-Amazone et du Rio Negro.
Dans cette ville, comme dans toutes celles de l’Amazone, on ne trouve ni médecins, ni chirurgiens, et les habitants, dont un grand nombre sont attaqués du mal rouge (1) , n’ont de ressource que dans le remède Leroy, qui a pénétré dans les endroits les plus éloignés de la province, et dont les flacons se vendent un prix exorbitant.
Je quitlai Tapojoz le 14 janvier, muni de lettres de recommandation que me donnèrent le juge de paix et le receveur général pour leurs amis du Haut-Amazone, et pour divers habitants du lac de Villafranca que je désirais visiter. Six lieues au-dessus de Santarem , mais sur la rive opposée de l'Amazone , est la petite ville d’Alemquer, dans le Rio-Suraby. Cinq lieues plus haut, sur la rive droite, on entre par une vasle embouchure dans le lac Epaoussou ou lac Yillafranca : c’est le lac Arapujo des caries. 11 a plus de vingt lieues de long, et communique avec l'Amazone par plusieurs bouches. Ou y fait une pêche considérable , dont le produit était autrefois un revenu du trésor; aujourd’hui elle est libre, et fournit de poisson salé ou séché tout le Bas-Amazone. Les lamenlins et les tortues y abondent. Des bestiaux superbes couvrent les savanes qui bordent le lac, et ses rives, garnies de joncs et de riz sauvage, sont l’asile d’une immense quantité d’oiseaux. A environ douze lieues de la grande bouche , appelée Encoui-Pirang (terre-rouge), prenant l’anse appelée de Sainte-Anne, on arrive sur les rives du Rio-Preto , de l’autre côté duquel est située la jolie petite ville de Villafranca. Placée à proximité de trois grandes rivières et de lacs d’une ample étendue, cette ville est appelée par sa position à devenir un jour une cité considérable. Son voisinage de ces immenses cours d'eau l’expose quelquefois à des inondations. En 1770, il y eut quatre pieds d'eau dans les rues. Le café et le cacao sont cultivés en grande abondance dans tous les environs.
Le 15, j’arrivai à la nuit chez le capitaine Fonséca, auquel j’étais recommandé. Son habitation , qui est considérable, est située en face de la petite ville de Pauxis, autrefois Obydos. Je traversai le fleuve le 16. Les maisons de Pauxis sont fort jolies; mais l’emplacement a été mal choisi. Le juge de paix me témoigna le plus vif désir de me voir entreprendre le voyage de la rivière Trombélas.
Le 17, je quittai Obydos, et je fus coucher à l’embouchure d une crique nommée garapé-de^-balaïo , qui communique avec le lac d’Epaoussou. Un peu audessus est la ville du Jurouty sur le lac du même nom, et sur la rive droite du grand fleuve de l’Amazone.
Le 18 , en remontant toujours, j’aperçus la Serra dos Paralintis. A cet endroit, et pendant un espace de 4 à 5 lieues au-dessus, le fleuve est rempli d'îlols et d’écueils très dangereux.
Le 20, j’arrivai à Tupinambarana, aulrefois Pi l Innova da liaïnha. On y arrive par deux passes, qui toutes deux rejoignent le Rio-Mawhès. Les embarcations qui remontent ou descendent le fleuve sont visitées ici. Une nouvelle ville s’établit sur une des passes (Foro d’Andira) aux dépens de l’ancienne ville.
Le 26, j’arrive à l’embouchure du Rio-Mawhè's, dont les eaux noires contrastent avec la couleur jaunâtre de
(1) Espèce de lèpre.