‹ Voyages en AmériqueChapitre 62 sur 65 · II K A I · texte numérisé non relu

II K A I

jusqu’alors refusés; mais la singulière situation dus choses présentait les plus sérieux obstacles. Quoique d’immenses espaces de terre fertile n’eussent pus encore ni proprietaires ni cultivateurs, un premier pas avait cependant été fait. De petites villes, tic petits etablissements, fondés dans l'origine pour l'exploitation des mines, étaient disséminés au travers de celle vaste contrée, à environ deux conts lieues les uns des autres. Celait, comme on voit, le premier trait encore bien incorrect d'un plan de civilisation ; néanmoins par pur intérêt personnel chacun donnait un coup d’épaule, et il y avait manifestement progrès. Mais arriva la révolution, qui tout de suite renversa ce frôle édifice, social ; car les bases sur lesquelles il reposait ne furent pas assez solides pour supporter le grand système politique que dès lors on adopta. Puis ou s'aperçut bientôt que les provinces de la nouvelle république étaient sans hàvre, que la capitale était mal située ; et comme la jalousie de l'Espagne avait empêché qu'on ne plantât l'olivier et la vigne, on avait négligé les lieux les plus propices aux productions indigènes du pays, tandis que, pour arracher ses richesses aux entrailles de la terre ou dans d'autres buts aussi inutiles au bien-être des naturels , on avait bâti des villages dans les positions les plus éloignées et les plus inaccessibles. De sorte que les hommes so trouvèrent vivre en communauté sans savoir pourquoi, et parmi des circonstances qui paralysèrent leurs efforts, au milieu d'obstacles qu’ils désespérèrent de surmonter. Leur condition fut donc et est encore très pitoyable. Le climat leur don ne de lui-même le peu de choses nécessaires à la vie. Privés de toute communication possible avec le monde civilisé. ils ne peuvent ni profiler des perfectionnements du s. . le, ni secouer les erreurs et les préjugés d’une mauvaise éducation politique. Ils n’ont, sous le rapport moral, aucun moyen d'améliorer leurs pays; et, succombant sous le poids de tous ces désavantages, ils cèdent naturellement à des habitudes de paresse et d inaclivilé. La ville, ou plutôt le village isolé où ils demeurent, est en général le siège du gouvernement de la province, et ne présente que trop souvent un triste tableau de dissensions civiles. L’élection d’un gouverneur, celle des membres d’une junte qui règle les affaires privées de chaque province, celle aussi d'un député à l’assemblée nationale de Buenos- Ayres, donnent toujours lieu à d’effroyables querelles. Ajoutez que les habitants de tous les districts sont jaloux de leurs voisins, qu'ils ne les désignent jamais que sous le titre de mala gente, mauvaises gens, et qu’ils ne sont d'accord que pour porter envie à la puissance de Bucnos-Ayres, la capitale.

Les Gauchos, par leur genre de vie, sont naturellement étrangers aux troubles politiques qui sans cesse occupent l'attention des habitants des villes. Le nombre des individus à qui ce nom s’applique est fort petit, et on ne les rencontre qu'à de grandes distances les uns des autres ; mais ils sont répandus sur toute la surface de la contrée. Beaucoup d'entre eux descendent des meilleures familles d’Espagne. Ils possèdent de bonnes manières et souvent de très nobles sentiments. La vie qu’ils mènent est sauvage, mais intéressante. En général ils habitent les huttes où ils sont nés, et où leurs pères et leurs grands-pères vécurent avant eux, quoique ces habitations paraissent à un étranger ne réunir qu’assez mal les différentes douceurs du chez soi. Elles sont toutes bâties dans la forme la plus simple; car quoique le luxe ail dix mille plans, dix mille degrés d’élévalion pour les frêles demeures de ses plus frêles sujels, la hutte est cependant la même clans tous les pays. Il n’y a donc aucune différence entre celles du Gaucho de l’Amérique du Sud et du montagnard d’Ecosse, sinon que la première est bâtie de boue et couverte avec de longues herbes jaunes , tandis que la seconde est formée de pierres et protégée par un toit de bruyère. Les matériaux de l’une et de l’autre sont les produits bruts du soi; aussi toutes deux elles se confondent tellement

par la couleur avec la surface du pays, qu’il est sou vent difficile de les en distinguer, et comme le pas auquel on galope dans l’Amérique du Sud est rapide, et la contrée plate, on découvre rarement une habitation avant d’en être à la porle. Le corral ou parc à bestiaux est d'ordinaire à cinquante ou cent verges de la butte, et consiste en une circonférence qui en a une trentaine de diamètre. Il est ceint par une multitude de forts et gros pieux dont les bouts sont enfoncés en terre. Sur ces pieux sont habituellement perchés nombre de vautours et d’éperviers à l’air paresseux , et le sol autour de la bulle et du corral est jonché d’os et de carcasses de chevaux, de cornes do boeufs, de laines, ce qui donne à ces lieux l’aspect dégoûtant d’un chenil mal tenu.

Les oiseaux dont il est ici question ne sont, nullement sauvages, et on ne les aperçoit guère que dans le voisinage des huttes. Néanmoins j’en ai maintes fois remarqué qui m’ont suivi ou plutôt précédé pendant plusieurs lieues, et qui avec leurs yeux ronds et noirs regardaient fixement ma figure. Elle attirait, je pense, leur allention, parce qu’elle était brûlée par le soleil; et, sans exagération, j’ai souvent cru qu’il n’avaient pas mal l’envie de la goûter. Ils ont l'habitude continuelle d'attaquer les chevaux et les mulets dont le dos est malade, et je les ai vus en plus d’une occasion planer à six pouces au-dessus de ces animaux. Il est curieux de comparer la mine de l’agresseur et celle de la victime : l'épervier vole la tête dirigée en bas et l’œil invariablement fixé sur la blessure; le mulet courbe le dos autant qu’il peut, il rejette les oreilles en arrière, agite la queue, n’ose plus manger, et paraît ne pas savoir s’il doit se dresser sur ses jambes de derrière ou ruer avec celles de devant.

La hutte des Gauchos ne contient généralement qu’une seule pièce où vit toute la famille ; garçons, filles, maris, femmes et enfants, vivent pêle-mêle. La cuisine est un hangar détaché à quelques verges de distance. Généralement les murs et les toits de la butte sont remplis de trous qui vous paraissent d'abord d’étonnantes marques de l’indolence des habitants; mais ils sont destinés à donner en hiver issue à la vapeur du charbon. En été, l'habitation est tellement infectée de puces et de binchucas , espèce de punaises aussi grosses que des escarbots noirs, que toute la maisonnée couche à (erre devant la porte ; et quand le voyageur arrive la nuit, quand après avoir dessellé sa monture il se promène parmi les gens tout endormis de la petite communauté, il peut placer sa selle dite recado, sur laquelle il doit reposer, près du compagnon qu'il trouve le plus de son goût. Un admirateur de l’innocence peut s’étendre à côté d’un enfant vermeil, un homme mélancolique ronfler au long d’une vieille femme noire; et celui qui dévoue toute sou admiration à la plus belle moitié de l’espèce humaine, poser sans aucun empêchement sa tête à quelques pouces d’une des idoles qu’il adore. Toutefois, il n'a pour se guider dans son choix que les pieds et les jambes nues de tout le groupe des dormeurs, car leurs visages et leurs corps sont entièrement cachés par les fourrures et le poncho qui les couvrent.

En hiver, les mêmes individus dormentdansla hutte, et la scène est des plus bizarres. Aussitôt que le souper du voyageur est prêt, on apporte la grande broche en fer sujp laquelle le bœuf a rôti, et on l’enfonce par la pointe dans la terre. Le Gaucho offre alors à son hôte une carcasse de tête de cheval pour s’asseoir. Lui-même et les autres membres de la famille se placent sur des sièges pareils autour de la broche d’où avec leurs longs couteaux , ils enlèvent d'énormes bouchées. Quand je commençai de vivre parmi les Gauchos, je ne pouvais concevoir qu'ils parvinssent à manger si vite des viandes que je trouvais si extraordinairement dures et coriaces; mais un vieillard m’apprit que c’était faute de savoir moi-même quels morceaux choisir, et il m’en découpa aussitôt une tranche qui était des plus tendres. Par la suite, je priai tou-

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jours les Gauchos de me servir, et ils souriaient généralement de ce que j'eusse découvert le secret. La hulte est éclairée par une faible lampe où brûle du suif de taureau et chauffée par un feu de charbon. Le long des murs sont suspendus à des os, des brides, des éperons, et divers instruments de chasse. A terre gisent plusieurs masses noirâtres dont l’œil ne peut jamais distinguer clairement la nature; mais quand, accablé de fatigue , je m’asseyais dessus par hasard, tantôt j’entendais un petit enfant crier sous moi, tantôt une jeune femme qui demandait d'une voix douce ce que je lui voulais, ou bien un énorme chien qui s’élancait entre mes jambes. Un jour que je me chauffais les mains au brasier, assis sur ma tète de cheval, regardant le toit noirci de la hutte, plongé dans une rêverie profonde et m’imaginant que j’étais tout-à-fait seul , je sentis soudain quelque chose me toucher , et je vis deux enfants nus et enfumés qui, dans l’attitude de deux crapauds, se perchaient au-dessus du charbon. Ils étaient sortis à quatre pattes de dessous quelque poncho, et je m'aperçus plus tard que beaucoup d’autres personnes dont je n’avais pas soupçonné la présence , ainsi que plusieurs poules occupées à couver, étaient également dans la hutte. Souvent, lorsque j'ai dormi dans de semblables lieux, un coq est monté sur mon dos pour proclamer à haute voix le retour de l’aurore; mais d’ordinaire, dès que le jour paraît, toute la famille se lève.

La vie du Gaucho, depuis l’instant où il vient au monde jusqu’à celui où il en sort, est fort intéressante. Lorsqu’il n’est encore qu’un tout petit enfant, on ne fait guère attention à lui dans la hutte paternelle; on le laisse se balancer dans une peau de bœuf, dont les quatre cornes sont rapprochées au moyen de quatre bandes de cuir et qui est suspendue au plafond. Pendant la première année il se roule à terre sans le moindre vêtement, et plus d’une fois j’ai vu une mère donner pour joujou à un bambin de cet âge un couteau très coupant, long d’un pied. A peine marche-til, ses amusements enfantins sont ceux qui le préparent aux occupations de sa future vie. Avec un lasso, espèce de piège qui consiste en une corde avec un nœud coulant, il cherche à prendre de petits oiseaux, ou les chiens lorsqu’ils entrent dans la hutte et qu’ils en sortent. Aussitôt qu’il est âgé de quatre ans, il monte achevai, et dès lors devient utile, carilaide à ramener les bestiaux dans le corral. La manière dont ces enfants se tiennent en selle est vraiment extraordinaire. J’ai souvent remarqué, quand un cheval parvientà s’échapper du troupeau qu’ils sont chargés de conduire, qu’ils le poursuivaient, l’atteignaient, et le forçaient à revenir sur ses pas en le fouettant tout le long du chemin. Vainement l’animal cherche-t-il à se détourner ou à fuir; toujours ils tournent avec lui, toujours ils restent près de lui, et c’est un fait curieuxdont j'ai plus d’une fois été témoin qu’un cheval monté est toujours capable d’atteindre un cheval libre.

Les amusements et les occupations du jeune .Gaucho ne tardent pas à devenir plus mâles. Se moquant des biscacheros, terriers de l’animal appelé le biscacko, qui minent les plaincsen tous sens elquisonttort dangereux, il galope après l’autruche, le gama, le lion et le tigre ; il les terrasse avec ses balles, et avec son lasso il aide chaque jour à attraper les bestiaux sauvages et à les mener vers la hulte paternelle où ils doivent être ou tués ou marqués. 11 dompte les jeunes chevaux de la manière que j’ai décrite, et souvent à ces exercices il passe plusieurs jours loin du logis, changeant de monture aussitôt que la sienne est fatiguée, et dormant sur la' ferre. Comme sa nourriture est constamment du bœuf et de l’eau, sa constitution est si robuste qu'il peut endurer de grandes fatigues; et les distances qu’il parcourra, le nombre d’heures qu’il restera de suite à cheval, sont à peine croyables. Il apprécie à sa juste valeur l’indépendance illimitée d’une vie pareille; et ne connaissant aucune sorte de sujétion , dans son esprit germent souvent des idées

de liberté aussi nobles qu’innocentes, quoique naturellement elles se ressentent beaucoup de ses sauvages habitudes. En vain chercheriez-vous à le convaincre des jouissances et desavantages d’une vie plus civilisée, il pense obstinément que le plus noble effort de l'homme est de s’élever à quelques pieds de terre et de chevaucher au lieu de marcher ; que ni les riches habits ni la diversité des mets ne peuvent suppléer au manque d’un cheval, et que l’empreinte d’un pas humain sur le sol est le symbole de la barbarie.

Le caractère du Gaucho se montre souvent sous l’aspect le plus honorable. Il est toujours hospitalier. A sa hutte le voyageur est sûr d’obtenir un accueil amical; même, en plus d'une occasion, il sera reçu avec une dignité naturelle de manières qui est fort remarquable, et qu’il ne doit guère s'attendre à rencontrer dans une cabane d’un air aussi misérable. Toutes les fois qne je suis entré chez lui, le Gaucho s’est poliment levé pour m’offrir son siège; mon habitude était de refuser d’abord ; mais après beaucoup de compliments et de salutations, il fallait toujours que je finisse par accepter son offre, à savoir le squelette d'une tête de cheval. 11 est bizarre de les voir invariablement s’ôler leurs chapeaux les uns aux autres, lorsqu’ils entrent dans une pièce qui n’a point de fenêtre, dont la porte est en cuir de bœuf, et le toit tout percé.

La condition des femmes est ce qu’il y a de plus curieux. Elles n’ont littéralement rien à faire. Les grandes plaines qui les environnent sont trop peu attrayantes pour qu’elles aillent s’y promener pour rien ; il est rare qu’elles montent à cheval, et leur vie, à elles, n’est certes qu’indolence et inactivité. Elles ont toutes cependant de la famille, qu’elles soient mariées ou non ; et un jour que par hasard je demandais à une jeune femme qui allaitait un tout petit enfant quel en était le père : « Quien sabe ? qui sait ? » me répondit-elle en riant.

La religion qui presque seule, malgré la tolérance de tous les autres cultes, soit professée dans les provinces du Rio de la Plata, est le catholicisme; mais la forme en est bien différente selon les différents endroits. Sous la domination des Espagnols , les moines et les prêtres exerçaient partout une très grande influence; et la dimension des églises de Buénos-Ayres, de Lucan, de Mendoza, prouve quel pouvoir, quelles richesses ils possédaient, et quelle monstrueuse ambition était le mobile de leur conduite. C’est un triste spectacle que de voir une multitude de petites et misérables huttes entourer une cathédrale, dont la haulaine élévation est un contre-sens formel avec l’humilité de la religion chrétienne ; et on ne peut s’empêcher de la comparer à la modeste église des villages d’Angleterre, dont l’extérieur et l’intérieur tendent plutôt à rendre humbles l’arrogant et le superbe, tandis qu’elle offre au paysan l’agréable ressemblance de sa propre maison.

Au surplus, la puissance du clergé, comme on s’en doute, a beaucoup perdu depuis la révolution. A Buénos-Ayres, la plupart des couvents ont été déjà supprimés, et le vœu le plus général de presque tous les partis est pour la prompte suppression du reste. De temps en temps, vous apercevez encore un vieux moine mendiant, vêtu d’une méchante haire grise et couvert de crasse ; mais tandis qu’il se promène dans les rues, la tête basse et les yeux piteusement fixés à terre, ses joues maigres et creuses montrent que son autorité est détruite, sa puissance anéantie. Les églises ont perdu leur argenterie, les cierges sont jaunes, les tableaux sont détestables, elles statues ne sont habillés que de grosses indiennes anglaises. Aux jours de fêtes majeures, cependant, on voit les dames de Buénos-Ayres, parées de leurs beaux atours, se rendre aux offices, suivies d’un petit domestique nègre, en livrée jaune ou verte, qui porte roulé clans ses bras un tapis anglais, toujours des plus brillantes couleurs, sur lequel sa maîtresse s'agenouille, tandis qu’il se tient

11EAL).

lui-même derrière elle. Mais en général les églises sont désertes et on n’y rencontre personne autre qu'une ou deux vieilles femmes qui marmottent à la grille d'un confessionnal.

Buénos-Ayres.

La capitale des Provinces-Unies du Rio de la Plata est loin d’offrir une résidence agréable aux personnes accoutumées à loutesles commodités des villes d’Europe. L’eau d’abord y est détestable, fort rare et par conséquent chère. Les rues sont mal pavées et malpropres, etjamaisje nesuisentré dans de plus vilaines maisons. Les murailles en sont toujours, vu le climat, humides, et moisics, et ne peuvent garder aucune peinture. Les planchers ne sont jamais couverts que de carreaux mal joints, presque tous fendus, et plus hauts les uns que les autres. Les toits n’ont pas de plafonds; et les habitants, pour se chauffer, ne saveni que boire du maté bouillant, ou s'entasser autour d’un feu de charbon qu'ils laissent préalablement dehors jusqu’à ce que le gaz de l’acide carbonique se soit dégagé.

Quelques-unes des principales familles de Buénos- Ayres meublent leurs appartements d’une manière très coûteuse , mais qui n'a rien de commode , rien même d’élégant. Sur le plancher de briques est étendu un brillant tapis de Bruxelles; des poutres du plafond descend un superbe lustre, et contre les murailles mouillées qu’on badigeonne de blanc sont rangés un grand nombre de somptueux fauteuils à la mode de l’Amérique du Nord. 11 y a aussi un piano-forté anglais et quelques vases de marbre, mais on ne soupçonne pas l’art de grouper un mobilier qui réunisse l’utile à l’agréable. Puis , les dames restent assises, le dos contre les murailles, sans avoir, à ce qu’il semble, aucun moyen de s’occuper; et quand un étranger va leur rendre visite il est fort surpris de voir qu’elles ont la déshonnête habitude de ne jamais se lever de leurs sièges. La société de Buénos-Ayres se compose d’Anglais , de Français et de quelques Allemands, qui sont tous venus s’y établir pour se livrer au commerce. Ces négociants ne sont cependant en général que les agents de maisons européennes; et comme leurs coutumes sont celles des Espagnols de l’Amérique du Sud, leur nourriture, et les heures auxquelles ils mangent diffèrent de celles des Anglais et des Français ; il ne paraît pas y avoir beaucoup de relations entre eux.

A Buénos-Ayres, vous rencontrez rarement les hommes et les femmes qui se promènent ensemble. Au théâtre ils sont tout-a-fait séparés, et rien n’est plus triste que dp voir toutes les dames rangées les unes près des autres dans les loges , tandis que les hommes, simples matelots, soldats et marchands, tous membres de la même république, sont entassés pêlemêle au parterre.

Ce sont les Gauchos qui seuls approvisionnent la ville des denrées dont la consommation est la plus générale dans les ménages. Mais la chose ne se pratique nullement avec cet ordre et celte régularité qu’on admire dans les pays plus avancés en civilisation. Par exemple, le lait, les œufs, le fruit, les légumes, la viande, sont apportés au grand galop par les individus que j’ai dits, et quand un caprice leur vient de rester chez eux il faut bien qu’on s’en passe. Puis toutes ces provisions arrivent mêlées, confondues ; et le résultat en est qu’à l’exception du bœuf elles sont plus, chères que dans les différentes capitales d’Europe, outre que parfois elles manquent absolument. Un des tableaux les plus bizarres que présentent l’intérieur et les environs de Buénos-Ayres, c’est le jeune Gaucho qui apporte le lait. Sa marchandise est renfermée dans six ou huit grosses bouteilles de terre qui sont suspendues de chaque côté de sa selle. Il n’y a ordinairement pas de place pour les jambes de l’enfant. Son habitude est donc de ramasser ses pieds sous lui, et de chevaucher assis ou plutôt accroupi comme une

grenouille. On rencontre ces petits garçons par détachements de cinq ou six: et la manière dont, tout en galopant avec leurs bonnets de drap rouge sur <a tête, et leurs ponchos écarlates flottant derrière eux, ils jouent ensemble à certain jeu de hasard au moyen de leurs doigts, est on ne peut plus comique. Les étaux des bouchers sont des charriots couverts qui ne flattent nullement la vue. La viande, dépecée de la plus dégoûtante façon , brandille à chaque cahot , et j’ai vu cent fois une grosse pièce de bœuf qui , attachée par une courroie au derrière d’une de ces voitures , traînait à terre tandis que le chien du maître cherchait à en arracher des lopins. Il m’arriva de quitter Buénos- Ayres au moment où la saison des figues allait finir, et quoiqu’on fût encore au milieu de l’été, on devait dès lors ne plus avoir aucun fruit. La raison que les figuiers des alentours n’en donnaient plus semblait tout-à-fait contenter les habitants, et il me fut impossible de leur persuader qu’ils devraient s’arranger en sorte que les différentes espèces de fruits se succédassent sans interruption sur leurs tables, et ne pas s’en reposer seulement sur les Gauchos. Mais le même manque d’arrangement existe pour mille autres objets. Par exemple, si une personne a loué un carrosse pour aller dîner en ville, et que le soir vous lui demandiez pourquoi il ne vient pas la reprendre, elle vous répondra que c’est qu’il pleut, et que les loueurs d’équipages ne laissent pas sortir leurs chevaux quand il tombe de la pluie.

Quoique les mœurs, les usages, les amusements et les modes des différentes nations changent sans cesse, et en général diffèrent selon les différents climats, on pourrait néanmoins croire dans le premier moment qu’une cérémonie aussi simple que celle de confier à la terre le cadavre d’un mort devrait, en tout pays et en tout lieu, être la même; mais , bien qu’on meure partout semblablement, les funérailles ne se ressemblent point. Combien de fois, dans l’Ancien-Monde, la sottise, la manie dans laquelle une personne a vécu, ne l'accompagne-t-elle pas jusque sous la pierre du tombeau 1 Combien de fois la conduite sensée d’un vivant n’a-t-elle pas été démentie par la vaine pompe et l’ostentation ridicule dont il a voulu que son cercueil fût entouré ! Dans l’Amérique du Sud, les choses se pratiquent tout autrement; et, certes, la manière dont les morts sont ensevelis à Buénos-Ayres m’a paru beaucoup plus étrange qu’aucune autre des coutumes de l’endroit. Depuis peu d'années quelques-uns des principaux habitants se sont fait enterrer dans des bières; mais, communément, les morts sont emportés par un corbillard dans lequel est fixée une bière où on les dépose , puis le cocher part au galop avec le cadavre, et le dépose sous le portail de la Récoléta. 11 y a pour les enfants une petite voilure que réellement je pris pour un charriot de charlatan. C’était une légère caisse découverte , sur des roues peintes de blanc, avec de jolis rideaux en soie bleue, et menée avec une effrayante vitesse par un jeune homme en habit écarlate, avec un énorme panache de plumes blanches à son chapeau. Un jour, comme je regagnais à cheval mon logis, je fus atteint par ce charriot, dans lequel il y avait le cadavre d’un petit nègre presque nu. Je l'accompagnai pendant un certain espace de temps, et je vis le corps, tant était rapide le mouvement de la voiture , sauter parfois sur le dos , parfois sur le ventre; souvent un des bras ou une des jambes passaient par les barreaux de la caisse , et il y eut deux ou trois cahots où je pensai réellement qu’il allait en sortir tout-à-fait et tomber à terre. Les convois des riches étaient en général suivis par leurs amis ; mais les voitures de deuil, avec quatre personnes dans chaque, pouvaient rarement galoper aussi vite que le corbillard.

Manière de voyager.

Vous avez deux manières de voyager à travers les Pampas, en voiture ou à cheval. Les voitures n’ont de

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ressorts ni en bois ni en fer, mais elles sont Irès in- j génicuscment suspendues sur de fortes courroies qui les rendent assez douces. 11 y en a de deux sortes : l'une est un long charriot, semblable à un fourgon avec une porte par derrière , qui est traîné par quatre on si chevaux, et qui peut contenir huit ou dix personnes; l’autre , plus petite , ne roule que sur deux roues, n'a que moitié de la longueur, et par conséquent ne s’attelle d’oroinaire que de trois chevaux.

La première fois que je traversai les Pampas, j’achetai d'abord pour voiturer tout mon monde un vaste carrosse, puis pour transporter nos bagages, nos provisions et les outils des mineurs une énorme charrette c uverle à deux roues, dont le chargement pesa bien vingt-cinq mille livres. Je pris à mon service un capatan ou capitaine de postillons, et il m’en procura un certain nombre qui devaient recevoir trente ou quarante dollars chacun pour nous mener jusqu’à Mendoza.

La veille de notre départ le capatan vint me demander de l’argent pour acheter du cuir, afin de préparer nos voitures selon l’usage. Il trempa ce cuir dans l’eau, puis le découpa en longues bandes à peu près larges d'un pouce, et s’en servit pour lier fortement le timon, les brancards et presque toutes les parties faites de bois. Ces lanières, qui étaient mouillées, se rétrécirent tellement à mesure qu’elles séchèrent, qu’elles devinrent presque aussi dures que des bandes de fer. Les rais, et, à notre extrême surprise, les jantes même des roues furent pareillement attachées, de sorte que nous roulâmes en réalité sur du cuir. Nous prétendions tous qu’il serait usé avant que nouî fussions sortis de Buénos-Ayres , mais il se conserva parfaitement l’espace de sept cents milles, et ne fut alors coupé que par des rocs de granit fort aigus que nous eûmes à franchir.

Quant aux provisions de bouche, on nous prévint, et c’était bien la vérité, qu’il n’y avait guère à se procurer sur les Pampas que du bœuf et de l’eau. Mes camarades de route se munirent donc, comme si nous devions aller au bout de la terre, dune prodigieuse quantité de thé, d’eau-de-vie, et n’oublièrent que le plus essentiel , c'est-à-dire le pain, le vin, le. poisson sec et toute espèce d’ustensiles de ménage; aussi le premier jour ne pûmes-nous boire que dans des coquilles d’œufs. J’avais fait emplette d’une douzaine de mousquets, de paires de pistolets et de sabres, qui furent suspendus au plafond de la voiture.

Comme il est d'usage de payer aux postillons la moitié de leurs gages d’avance, et que les gens dont la paie a été pour telle ou telle raison avancée ont dans tous les pays du monde une foule d’amis se mourant de soif, nous eûmes beaucoup de peine à réunir tous les nôtres. Ils étaient de toute couleur, noirs, blancs, rouges; et jamais, je crois, il n'y eut bande d’hommes à mines plus sauvages. Nous mîmes six chevaux à la voiture , six à la charrette , qui furent montés chacun par un conducteur, et avec un autre de ma petite troupe j’enfourchai une monture.

C’est réellement un merveilleux exploit que d’avoir parcouru à travers les Pampas une distance de plus de neuf cents milles. La contrée, suivant, la description que j’en ai donnée, est plate, et n’offre pas d’autre route qu'un frayé, qui sans cesse change de direction. Les huttes qu’on appelle relais de poste sont situées à des espaces variables , mais terme moyen distantes seulement les unes des autres d'une vingtaine de milles ; et quand on voyage avec des voilures, il faut toujours envoyer un courrier devant qui avertisse les Gauchos de rassembler leurs chevaux.

La manière dont les postillons mènent est tout-àfait extraordinaire. Le pays, vu son état complet de nature, est entrecoupé de courants, de ruisseaux, même de rivières, et parsemé de pantanos ou marais, qu’il faut absolument franchir. 11 y a un endroit où , si étrange que cela puisse paraître, on est obligé de passerait milieu d’un vaste lac, qui toutefois n’a guère

de profondeur. Les bords des divers cours d’eau sont souvent très escarpés, et des milliers de fois j’ai remarqué que nous cheminions à travers des lieux tels, qu'en Europe un officier militaire les aurait, je crois, sans hésitation déclarés impraticables.

La méthode d’après laquelle les chevaux sont harnachés est admirablement propre à la rude besogne qu’on exige d’eux. Ils tirent par la selle au lieu de tirer par le collier, et comme ils n’ont qu’un trait, au lieu d’en avoir deux, ils peuvent dans un mauvais pas profiter de toute place qui leur semble bonne. Quand le terrain ne leur permet pas de passer tous ensemble, les postillons se séparent et prennent chacun d'un côté différent, de façon que les jambes de leurs bêtes restent toujours libres et non gênées.

Pour atteler et dételer, ils n'ont besoin que d’accrocher ou de décrocher la corde qui lient à leur selle; et cela est si simple, si aisé, que nous remarquions toujours, quand la voiture s’arrêtait, qu’avant que nul d’entre nous n’eût le temps de sauter à terre, les postillons avaient dételé, et que déjà nous ne les voyions plus, car ils étaient allés au corral chercher un nouvel attelage.

Si, dans une course au galop, un de ces hommes laissait tomber quelque chose, vile il décrochait sa corde, courait avec son cheval ramasser ce qu'il avait perdu, et rejoignait la voiture sans que ses camarades eussent besoin de l’attendre,

La rapidité avec laquelle les chevaux parcourent leur poste , lorsqu’ils sont en nombre suffisant, est vraiment merveilleuse. Notre charrette, quoique chargée de vingt-cinq mille livres pesant d’outils, suivait la voiture au grandissime galop. Trop souvent , lorsqu’elles allaient toutes deux avec une tel'e vitesse, et que je les précédais, quelqu’un des postillons qui étaient toujours de bonne humeur se mettait à crier : « Ohé I gare, notre patron! » Tous alors répétaient ce cri et s’élancaient si violemment à ma poursuite qu’à peine avais-je le temps de me garer.

Mais si énigmatique qu’une telle vélocité puisse paraître , on en aurait bientôt trouvé l’explication si on voyait les chevaux arriver à la poste. En Europe, en Angleterre surtout , on ne voit rien de semblable. Les éperons, les talons, les jambes des guides sont littéralement inondés de sang, car sans cesse le sang coule plutôt qu’il ne dégoutte des flancs de chaque cheval. Apres cela je me dois la justice de dire qu'il ne peut en être autrement , sans quoi je m’y fusse opposé. Mais les chevaux ne peuvent trotter. Point de milieu : il leur faut ou aller au pas ou galoper. Et pour une fois par hasard qu’on traverse le pays on ne peut se flatter de changer un si cruel systèrqe adopté sur toute l’étendue des Pampas.

Les postillons de Buénos-Ayres sont d’excellents cavaliers. Plusieurs d’entre nous les virent, tandis qu’ils galopent ventre à terre, jeter la bride sur le cou de leur cheval, tirer de leur poche un sac de tabac en feuilles, mais coupé menu, et avec un morceau de papier ou une feuille de blé d'Inde faire un cigarre, puis battre le briquet et l’allumer.

Les relais ont de douze à trente-six milles de longueur, et même nous en eûmes un de cinquantequatre. Comme il serait donc impossible que les bêtes traînassent pendant de si fortes distances une voiture au galop , derrière ou devant marchent toujours des attelages de rechange, et souvent on relaie jusqu’à cinq fois d’une poste à une autre.

Lorsqu’on traverse les Pampas à cheval, la coutume est généralement d’emmener un domestique, ou bien on attend le départ de quelque voilure qu’alors on accompagne; ou encore, si on n’a point le temps d'attendre, on suit le courrier qui porte les lettres de Buénos-Ayres à Mendoza en douze ou treize jours. Dans le cas où les voyageurs désirent emporter un matelas et un porte manteau, il leur faut les placer sur un cheval qu’ils chassent devant eux, ou que le postillon attache à la selle par un licou.

ÏIEAP.

La manière la pins indépendante de voyager esl de ne point emporter de bagage, do ne point emmener de domestique. Alors vous partez de Buénos-Ayres ou de Mendoza simplement avec un Gaucho qui vous montre le chemin, et qui change à chaque relais. Vous avez à seller vous-même vos propres chevaux, et à dormir la nuit sur la terre avec votre selle pour oreiller. Puis, comme vous ne pouvez vous charger d’aucune provision de bouche, il faut vous résoudre à faire de nécessité vertu, à vous contenter des chétives ressources du pays, et à ne vivre à peu près que de bœuf et d’eau. Mais je ne conseille à personne de tenter l’entreprise, à moins qu’on ne jouisse d’une bonne santé et d’une forte constitution. Je dirai toutefois que la nourriture qu'on trouve dans ces déserts, si elle est frugale, est substantielle aussi , et que son seul avantage explique peut-être qu’un cavalier , ainsi que j’en ai fait moi-même l’expérience, soit capable pendant toute une semaine de montera cheval avant l’aurore , de galoper jusqu’à deux ou trois heures après le coucher du soleil, de lasser dix à douze chevaux par jour et de ne pas mourir de fatigue.

D’abord, ce continuel galop vous bouleverse la cervelle, et souvent lorsque je mettais pied à terre j’avais des étourdissements tels que je pouvais à peine me tenir debout. Mais peu à peu le système du corps s’y habitue, et c’est alors la plus délicieuse vie qu’il soit possible de mener.

Tandis que je traversais les Pampas avec une constante succession de Gauchos, j’ai maintes fois observé que les enfants et les vieillards galopaient avec plus de rapidité que les jeunes gens. Les enfants n’ont aucune réflexion ; mais ils sont si légers et une telle ardeur les enflamme toujours, que leurs coursiers volent plutôt qu’ils ne marchent sur la plaine. Le Gaucho à tête grise est un excellent cavalier, plein de calme et de sang-froid , et quoique son allure ne soit jamais aussi rapide que celle des enfants l'est de temps à autre, néanmoins comme il la maintient toujours uniforme, il n’arrive guère plus lard au but. Le pas. des jeunes gens au contraire était continuellement influencé par leurs passions ou par le sujet qui se trouvait servir de matière à notre entretien, elj’obsenai en plus d une occasion qu’avec eux, par telle ou telle raison, toujours je parcourais plus lentement la distance d’une poste à l’autre.

Lorsqu’on voyage dans les Pampas, il est absolument nécessaire qu’on soit armé, car les salteadores ou voleurs n'y manquent pas , surtout dans la malheureuse province de Sania-Fé. Quant à moi, comme ces gens n'en veulent qu’à votre bourse, j'avais soin de voyager avec de si méchants habits que , les rencontrant, ils n’auraient pu être tentés de me dévaliser. En outre, j’étais armé de manière à leur opposer bonne résistance : je portais à ma ceinture deux paires de pistolets, et toujours je tenais à la main en guise de cravache une petite carabine à deux coups. Jamais je ne me séparais de ces compagnons, et le plus loin que j’apercevais le moindre individu j’armais tout de suite les deux coups de ma carabine. Ces précautions, je n’y recourais que contre les Gauchos ; elles eussent été parfaitement inutiles contre les Indiens. 11 faut, en ce qui concerne ces brigands, ne s’en remettre qu’à son étoile. Si on l’a bonne, on leur échappe. Si on l'a mauvaise et qu’on les rencontre, on est bien sûr de périr au milieu des tourments. Mais il y a toute chance à parier que le hasard, à travers ces immenses solitudes , ne les fera point passer sur votre chemin. Toutefois, ils sont si rusés, ils galopent si vile, et le pays renferme si peu d’habitants, qu’il est impossible de , recueillir aucun renseignement certain sur leur compte. D’ailleurs , les Gauchos eux-mêmes ont toujours si grand’peur des Indiens , ils vous débitent à leur'' sujet tant de rapports contradictoires, que mieux vaut ne pas s’en inquiéter; et je crois qu'il est aussi sûr de se diriger vers un endroit où vous avez ouï dire flu’ils sont campés, que de battre en retraite.

San-Luis et Mendoza.

Le douzième jour après notre départ de Buénos- Ayrcs, quand nous attelâmes au lever du soleil pour continuer notre roule, on nous apprit que nous n’étions plus qu’à trente-six milles de San-Luis, et quo nous arriverions avant le soir. Néanmoins, les chevaux étaient exténués de lassitude, et le crépuscule commençait déjà, que nous n’avions encore depuis le matin aperçu aucune maison. A la fin pourtant nous découvrîmes une butte, et une petite fille nous annonça qu’au bout d’un quart d'heure nous entrerions dans la ville. La nuit était close lorsque nous arrêtâmes devant la poste, et mon premier soin fut do demander à la première personne que je rencontrai, s’il y avait quelque part une auberge, « A lo hay! segnor, no hay! n’a pas, monsieur, n'a pas! me répondit-elle. — Et des lits? — N’a pas, monsieur, n'a pas ! — Un café , du moins ? — N'a pas , monsieur , n’a pas! » Comme à ces trois premières questions , la même réponse m’était faite du ton de la plus complète Indifférence, je ne continuai pas l’interrogatoire. Je crus mieux faired’ailer m’adresserau maestro de posta lui-même, au maître de la poste. Je lui assurai que j’avais couru tout le jour sans rien manger , que je mourais de faim ; et je le priai de me dire ce que nous pouvions avoir pour souper. — Lo que quiere, segnor , tenemos todo , répliqua-t-il; ce qui signifiait : Quoi que vous désiriez, monsieur, vous aurez tout. Mais hélas! je comprenais trop bien le sens de foifu, il n’avait pas besoin d'ajouter qu’il avait à notre service carne de vaca et gallinas, du bœuf et des poules. Je commandai pour moi une volaille ; et pour attendre plus patiemment qu’elle fût cuite, pour me distraire de mon appétit, j’allai me promener dans la ville.

Je ne vis pas une seule maison le long des rues, celles-ci paraissant n’être formées que par des murs de terre qui longeaient des jardins. C’est tout ce que j’apprendrai au lecteur sur San-Luis, car je ne l’ai vu qu’au clair de lune.

De retour à la poste où j’avais obtenu une chambre, je passai par la cuisine pour m’informer de mon souper. Je trouvai la fille qui avait ordre de le préparer assise dans la fumée au milieu des postillons. Il y avau sur le feu une m;rmite noire dans laquelle je supposai qu'était ma volaille. Je demandai si effectivement c’était elle qui cuisait là. — «No, segnor ; aquista; non, monsieur; la voici; » répliqua la fille, écartant la vieille chemise sale qui lui couvrait la gorge , et me montrant la poule encore vivante dans son giron. J’allais me plaindre, et je crois, jurer; mais la fumée m'entra tellement par les yeux et par la bouche que de quelque temps je ne pus ni voir ni parler. A la fin je demandai des œufs. — « No hay, segnor. — Bon Dieu ! m’écriai-je, dans la capitale de San-Luis il n’y a pas un seul œuf? — Si, répondit-elle; mais il était trop tard, elle m’en aurait manana, le lendemain matin. » En place on me demanda si j’aimais le fromage. — « Üh ! oui, » dis-je avec joie. Elle m’en donna un énorme et insista pour que je le prisse tout entier, mais elle n’avait pas de pain.

Je m’étais blessé le bras droit par une des chutes de mon cheval; néanmoins, j’emportai le fromage dans ma chambre , et alors je ne sus où le déposer, car c’était ma main qui me servait d’assiette. Le plancher était d'une saleté dégoûtante, le lit était pire, et il n’y avait pas d’autre meuble. Continuant donc à le tenir au bout de mon bras malade , et restant debout, je le mangeai avec mes doigts...

La ville de Mendoza est située au pied des Andes, et la contrée qui l’environne arrosée par des canaux qu’alimente un no de même nom. Cette rivière borne la parlie occidentale de la ville, et de son bord oriental se détache une rigole large d’environ six pieds, par laquelle coule une masse d’eau qui serait assez considérable pour faire tourner une forte meule de

HISTOIRE DES VOYAGES

moulin. Celte rigole, qui approvisionne la ville d’eau, en môme temps orne et rafraîchi t Yalameda, ou promenade publique. Elle arrose les rues qui avec elle descendent vers la rivière, et peut aussi être conduite dans celles qui se coupent à angles droits.

Mendoza est une jolie petite ville, bâtie sur le plan le plus communément suivi dans l’Amérique du Sud, c’est-à-dire que toutes les rues sont tirées au cordeau. 11 y a au centre une plaza ou place, d’un côté de laquelle s’élève une vaste cathédrale ; plusieurs autres églises, chapelles ou couvent sont disséminés dans les différents quartiers. Les maisons, sans aucune exception, ne sont hautes que d’un seul étage ; mais toutes les principales ont une porte cochère qui ouvre par un portail sur une petite cour quadrangulaire formée par les bâtiments. Toutes sont aussi construites et couvertes en terre. Les murs sont en dehors badigeonnés de blanc, ce qui leur donne un air de propreté ; mais tant qu’ils ne subiront pas à l’intérieur une pareille décoration, cet intérieur ressemblera à celui d’une grange. Vu la matière dont ils sont faits, ces murs sont très mous ; ils tombent souvent par larges pants, et ont si peu de solidité que la première personne venue peut avec une bêche ou une pioche s'y ouvrir en quelques instant un passage. Les habitations des plus riches citoyens ont des carreaux de vitre aux fenêtres , mais celles des simples bourgeois et des pauvres n’en ont pas. Les maisons, chose assez bizarre, sont presque toutes de petites boutiques où Ton voit étalées principalement des indiennes anglaises.

Les habitants me parurent les gens les plus tranquilles, les plus respectables du monde. Le gouverneur, qui était un viellard , avait la mine et les manières d’un gentilhomme. Il me montra avec orgueil cinq fdles plus jolies les unes que les autres. Pour tout vêlement, les hommes ne portent que des jaquettes bleues ou blanches, sans chemises. Pendant le cours de la journée, on n’aperçoit les femmes qu’assises à leurs croisées dans le désliabillé le plus complet; mais le soir elles vont se promener sur TAlameda , vêtues avec infiniment de goût, costumes de bal et robes décolletées, tout comme dans les réunions nocturnes de Londres et de Paris. Le parfait accord qui paraît régner entre tout le monde prouve une grande égalité d’humeur, une parfaite mansuétude de caractère; et certes je n'ai nulle part ni moins observé de jalousies, ni moins entendu de commérages.

Le peuple cependant est d’une impardonnable nonchalance. Un peu après onze heures du matin , les boutiquiers se préparent à faire la sieste. Ils commencent d’abord par bâiller à vous en donner l’envie; puis lentement , ils resserrent les marchandises qu’ils ont, en se levant, suspendues dans leurs montres. Un quart d’heure avant que midi sonne, ils ferment leurs boutiques- Les battants des persiennes sont bientôt tirés entièrement ou à peu près, dans toute la ville ; et on n’aperçoit plus âme qui vive jusqu’à cinq et quelquefois jusqu’à six heures du soir.

C’était le temps que je choisissais d’ordinaire pomme promener dans la ville et y faire mes petites observations. On ne saurait croire combien il était singulier de s’arrêter à chaque carrefour où aboutissaient quatre rues parfaitement droites, et de trouver dans toutes les directions la solitude la plus absolue, au milieu pourtant delà capitale d’une province. Le bruit qu’occasionnaient mes pas était comme l’écho qui s’entend lorsqu’on parcourt seul la longue nef d’une vaste cathédrale, et la scène me rappelait les rues désertes de Pompéi.

Tandis que je cheminais le long des maisons, souvent il m’arrivait d’entendre les habitants ronfler, et souvent aussi, quand la sieste était terminée, je trouvais fort amusant de voir chez eux les gens qui venaient de s’éveiller ; car il y a infiniment plus de vérité et de plaisir à ainsi regarder de derrière les scènes de la vie privée , qu’à recueillir de froides observations

sur les individus lorsqu’ils sont habillés et costumés pour paraître en public. Hommes et femmes se couchent généralement sur Je plancher de la chambre, qui est de terre et de bois, et forment les groupes les plus pittoresques. Je vis un jour un vieillard, Tune des notabilités de l’endroit, qui dans un coin dormait d’un air béat; dans un autre, la vieille femme son épouse, les vêtements tout en désordre, se tirait encore les bras, tandis que leur fille, une jolie personne de seize ans, était aussi réveillée, mais couchée à côté d’elle et baisant un chat.

Dans la soirée la scène recommence à devenir vivante. Les boutiques se rouvrent ; on voit se promener par les rues une multitude de faisceaux d’herbe, car les chevaux qui les portent en sont entièrement cachés. Derrière chaque faisceau , et sur l’extrémité du dos de l’animal, se lient un petit garçon qui pour monter ou descendre se sert de la queue. Quelques Gauchos chevauchent de côté et d’aulre vendant du fruit, et de temps eu temps on recontre un mendianl aussi monté, ayant son chapeau à la main pour recevoir les aumônes des passants, qui chante un psaume d’une voix mélancolique.

Aussitôt que le soleil a disparu, TAlameda est encombrée de monde, et vous offre un spectacle aussi bizarre qu’intéressant. Les hommes sont tous attablés, fumant des cigarres ou mangeant des glaces , et les dames garnissent les bancs de terre élevés à droite et à gauche sur toute la longueur de TAlameda. Cette promenade, qui a presque un mille de long, est plantée d’un double rang de hauts peupliers. D’un côté sont les murs des jardins de la ville que cachent des buissons de rosiers et des arbustes odoriférants, de l’autre coule le canal qui amène l’eau dans la ville.

On aura sans doute peine à croire qu’aux heures où cette Alameda est la plus fréquentée, les femmes de tout âge, sans aucune espèce que ce soit de vêlements, se baignent en grand nombre dans le ruisseau qui littéralement borde la promenade. Shakspeare nous dit « que la plus chaste vierge se départit sans scrupule de la chasteté, lorsqu’elle montre ses appas à la lune; » mais les dames de Mendoza, encore moins scrupuleuses, les étalent en plein soleil; et, soir et matin, elles courent absolument nues dans le rio, dont l’eau ne leur vient pas aux genoux , pêle-mêle avec les hommes. A coup sûr, de toutes les merveilleuses choses que j’aie jamais vues de ma vie , celle-là peut être mise au premier rang.

Mais pour en revenir à TAlameda, la promenade est souvent illuminée d’une manière simple et pourtant élégante , au moyen de lanternes en papier de couleur, dont les parois sont découpées en forme d’étoiles. 11 y a ordinairement, vers le milieu, un orchestre qui fait retentir l’air d’accords assez suaves , et à Tune des extrémité on trouve un temple bâti en terre, mais de forme charmante, et duquel on peutvraimeiÿ dire : « Materiam superabat opus. »

Les quelques soirées que je passai à Mendoza, je rûe rendis toujours à celte promenade comme étranger pour y savourer des glaces , car c’était, après la chaleur de lajournée, une jouissance exquise et délicieuse; et tandis que ma main , par un mouvement presque mécanique , portait la cuiller à ma bouche , si levant les yeux je regardais au-dessus de moi la ligne noirâtre de la Cordillère, si prêtant l’oreille j’entendais le tonnerre tantôt mugir du fond des ravins et tantôt gronder sur le faîte des montagnes, je me trouvais tellement heureux , qu’il me fallait reconnaître que dans le cas où l’homme pourrait supporter sans dégoût une perpétuelle indolence , il n’y aurait pas de lieu sur la terre où on vivrait mieux qu’à Mendojza, dans la mollesse et dans l’indépendance; car qui l’empêcherait jusqu’au terme fatal de passer les jours à dormir et les nuits à manger des glaces? A Mendoza toutes les denrées sont pour rien , et les gens qui les apportent se montrent toujours paisibles et polis ; enfin le climat est énervant : aussi toute la population

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