‹ Voyages en AmériqueChapitre 9 sur 65 · COUTEZ · texte numérisé non relu

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où Grijalva n’avait reçu que îles caresses et des présents. Aguilar, que Cortcz envoya dans un esquif pour demander la paix, revint lui dire que les ennemis étaient en grand nombre, et si résolus de défendre l’entrée de la rivière, qu’ils avaient refusé de l’écouler. Quoique ce ne fût point par eetle province qu'il voulait commencer ses conquêtes, il lui parut important de ne pas reculer dans le premier péril qui s’offrait. La nuit approchait, il l’employa presque entière à disposer l'artillerie de ses plus gros vaisseaux, avec ordre aux soldats de prendre leurs casaques piquées. A l’approche du jour, les vaisseaux furent rangés en demilune, dont la forme allait en diminuant jusqu’aux chaloupes qui terminaient les deux pointes. La largeur de la rivière laissant assez d’espace pour s'avancer dans cet ordre, on affecta de monter avec une lenteur qui invitait les Américains à la paix. Aguilar fut député encore une fois pour l’offrir ; mais leur réponse fut le signal de l’attaque. Ils s'avancèrent à la faveur du courant jusqu'à la portée de l’arc, et tout d’un coup ils firent pleuvoir sur la flotte une si grande quantité de flèches, que les Espagnols eurent beaucoup d’embarras à se couvrir ; mais, après avoir soutenu cette première attaque, ils firent à leur tour une si terrible décharge de leur artillerie, que la plupart des Américains, épouvantés d’un bruit qu’ils n'avaient jamais entendu, et de la mort d’une infinité de leurs compagnons, abandonnèrent leurs canots pour sauter dans l’eau. Alors les vaisseaux s’avancèrent sans obstacle jusqu’au bord de la rivière où Cortez entreprit de descendre , sur un terrain marécageux et couvert de buissons. Il y fallut livrer un second combat. Les Américains qui étaient embusqués dans les bois et ceux qui avaient quitté leurs canots s'étaient rassemblés pour revenir à la charge. Les flèches, les dards et les pierres incommodèrent beaucoup les Castillans; mais Cortez eut l’habileté de foriher un bataillon sans cesser de combattre, c’est-à-dire que les premiers rangs faisant tète à l’ennemi couvraient ceux qui descendaient des vaisseaux et leur donnaient le temps de se ranger pour les soutenir. Aussitôt que le bataillon fut formé, il détacjia cent hommes sous la conduite d’Avila pour aller au travers du bois attaquer la ville de Tabasco, capitale delà province, dont on connaissait la situation par les mémoires des voyages précédents. Ensuite il marcha contre une multitude incroyable, u’il ne cessa point de pousser avec autant de hariesse que de danger. Les Castillans combattaient dans l'eau jusqu’aux genoux. Le général même s’exposa comme le moindre soldat , et l’on rapporte qu’ayant laissé dans l’ardeur du combat un de ses souliers dans la fange, il combattit longtemps dans cet état sans s’en apercevoir.

Cependant les Américains disparurent entre les buissons, apparemment pour la défense de leur ville, vers laquelle ils avaient vu marcher d’Avila. On en jugea par la multitude de ceux qui s’y étaient rassemblés. Elle était fortifiée d une espèce de muraille composée de gros troncs d'arbres en forme de palissades , entre lesquelles il y avait des ouvertures pour le passage des flèches. Cortez arriva plus tôt à la ville que d’Avila, dont la marche avait été retardée par des marais et par des lacs. Cependant les deux troupes se rejoignirent, et sans donner aux ennemis le temps de se reconnaître, elles avancèrent tête baissée jusqu’au pied de la palissade. Les distances servirent d'embrasures pour les arquebuses. Bientôt il ne resta plus aux Américains d’autre ressource que de prendre la fuite vers les bois. Cortez défendit de les suivre , pour leur laisser la liberté de se déterminer à la paix , et pour donner à ses gens le temps de se reposer. Ainsi Tabasco fut sa première conquête. Cette ville était grande et bien peuplée. Les Américains en ayant ljait sortir leurs familles et leurs principales richesses, elle n’offrit presque rien à l'avidité du soldat ; mais il s’y trouvait des vivres en abondance.

Cortez, après avoir fait reconnaître le pays par ses

détachements, fut informé que, près d’un lieu nommé Cinthlu , on découvrait une armée innombrable de Mexicains, qui ne pouvaient s’être rassemblés que dans le dessein de l'attaquer.

Les Castillans, qui ne connaissaient point encore le caractère et les usages de ces peuples, ne purent voir sans quelque effroi la campagne inondée d'une armée si nombreuse. Ils apprirent qu elle était de quarante mille hommes. Cortez sentait le péril dans lequel il s’était engagé ; cependant loin d'en être abattu il anima ses gens par un air de joie et de fierté. Il leur fit prendre un poste au pied d’une petite émiiymce, qui ne leur laissait point à craindre d’être enveloppés par derrière, et d’où l’artillerie pouvait jouer librement. Pour lui, montant à cheval avec tout ce qu’il avait de cavaliers, il se jeta dans un taillis voisin, d’où il se proposait de prendre l’ennemi en flanc, lorsque cette diversion deviendrait nécessaire. Les Américains ne furent pas plus tôt à la portée des flèches qu’ils firent leur première décharge ; après quoi, suivant leur usage, ils fondirent avec tant d’impétuosité sur le bataillon espagnol, que les arquebuses et les arbalètes ne purent les arrêter ; mais l’artillerie faisait une horrible exécution dans leur corps d'armée , et comme ils étaient fort serrés, chaque coup en abattait un grand nombre. Ils ne laissaient pas de se rejoindre pour remplir les vides qui se faisaient dans leurs bataillons, et, poussant d’épouvantables cris, ils jetaient en l’air des poignées de sable par lesquelles ils espéraient cacher leur perte. Cependant ils avancèrent jusqu’à se trouver en état d’en venir aux coups de main ; et déjà les Espagnols commençaient à croire que la partie n’était pas égale, lorsque les cavaliers, sortant du bois avec Cortez à leur tète, vinrent tomber à bride abattue dans la mêlée la plus épaisse. Ils n’eurent pas de peine à s’ouvrir un passage. La seule vue des chevaux, que les Mexicains prirent pour des monstres dévorants, à tètes d’homme et de bête, fit désespérer de la victoire aux plus braves. A peine osaient-ils jeter les yeux sur l’objet de leur terreur. Ils ne pensèrent plus qu’à se retirer, en continuant néanmoins de faire tête , mais comme s’ils eussent appréhendé d'être dévorés par derrière, et pour veiller à leur sûreté plutôt que pour combattre. Enfin les Espagnols, à qui celte relraite donna la liberté de se servir de leurs arquebuses , recommencèrent un feu si vif qu’il fit prendre ouvertement la fuite à leurs ennemis.

Cortez se contenta de les faire suivre à quelque distance par ses cavaliers, dans la vue de redoubler leur effroi ; mais avec ordre d’épargner leur sang, et d’enlever seulement quelques prisonniers qu’il voulait faire servir à la paix. On trouva sur le champ de bataille plus de huit cents ennemis morts, et l’on ne put douter que le nombre de leurs blessés n’eût été beaucoup plus grand. Les Castillans n’y perdirent que deux hommes, mais ils eurent soixante-dix blessés. Cet essai de leurs armes leur parut digne, après la conquête, detre célébré par un monument, et ils élevèrent un temple en l’honneur de Notre-Dame de la Victoire. La première ville qu’ils fondèrent dans cetle province reçut aussi le même nom. Les Mexicains épouvantés demandèrent la paix. Elle se fit de si bonne foi, qu’après l’avoir confirmée par des présents mutuels, entre lesquels le cacique de Tabasco fit accepter à Cortez vingt femmes américaines pour faire du pain de maïs à ses troupes, on se visita pendant quelques jours avec autant de civilité que de confiance.

Cortez, appréhendant de s'affaiblir s’il poussait plus loin ses prétentions, et rapportant toutes ses vues à de plus hautes entreprises, remit à la voile le lundi de la semaine sainte , pour continuer de suivre la côte à l’ouest. 11 reconnut dans cette route la province de Guazacoalco , les rivières d'Alvarado et de Banderas, Tîle des Sacrifices et tous les autres lieux qui avaient été découverts par Grijalva. Enfin il aborda le jeudisaint à Saiot,-jean d’Ülloa. A peine eut-il fait jeter

HISTOIRE DES VOYAGES

l’ancre entre l’île et le conlinent, qu’on vit partir de la côte deux de ces gros canots que les gens du pays nomment pirogues. Ils s'avancèrent jusqu’à la flotte sans aucune marque de crainte ou de défiance, ce qui fit juger favorablement de leurs intentions. Cortez ordonna qu’ils fussent reçus avec beaucoup de caresses; mais Aguilar, qui avait servi d’interprète, cessant d entendre la langue, on tomba dans un embarras dont il eût été difficile de sortir, lorsque le hasard fit remarquer qu’une des femmes qu’on avait amenées de Tabasco, qui avait déjà reçu le baptême sous le nom de Marina, s’entretenait avec quelques-uns de ces Mexicains. C’est de ce jour que commença la faveur de cette femme auprès du général, et que, par ses services autant que par son esprit et sa beauté, elle acquit sur lui un ascendant qu'elle sut toujours conserver.

Les Mexicains déclarèrent à Cortez, par la bouche de Marina, que Pilpaloé et Teutilé , le premier, gouverneur de cette province, et l’autre, capitaine général du grand empereur Montézuma, les avaient envoyés au commandant de la flotte pour savoir de lui-même quel dessein l’amenait sur leur rivage. Cortez traita fort civilement ces députés , et leur répondit qu'il venait en qualité d'ami , dans le dessein de traiter d’affaires importantes pour leur prince et pour son empire ; qu'il s’expliquerait davantage avec le gouverneur et le général, et qu'il espérait d’eux un accueil aussi favorable qu’ils l’avaient fait l’année précédente à quelques vaisseaux de sa nation. Ensuite, ayant tiré d’eux une connaissance générale des richesses, des forces et du gouvernement de Montézuma, il les renvoya fort satisfaits. Le jour suivant, sans attendre la réponse de leurs maîtres, il fit débarquer toutes ses troupes , ses chevaux et son artillerie. Les habitants du canton lui prêtèrent volontairement leurs secours pour élever des cabanes, entre lesquelles il en fit dresser une plus grande, qu’il destinait au service de la religion , et devant laquelle il fit planter une croix. Il apprit des Américains que Teutilé commandait une puissante armée dans la province , pour soumettre quelques places indépendantes que l’empereur voulait joindre à ses Etats. Tout le jour et la nuit suivante se passèrent dans une profonde tranquillité.

Elle fut troublée le lendemain par une nombreuse troupe de Mexicains armés, qui s’avancèrent sans précaution vers le camp ; mais on fut bientôt informé que c’étaient les avant-coureurs de Teutilé et de Pilpatoé, qui s’étaient mis en chemin pour venir saluer le général. Ils arrivèrent le jour de Pâques, avec un cortège digne de leur rang. Cortez, ayant conçu qu’il avait à traiter avec les ministres d’un prince fort supérieur aux caciques, résolut d’affecter aussi un air de grandeur qu’il crut propre à leur en imposer. 11 les reçut au milieu de tous ses officiers , qu’il avait engages à prendre une posture respectueuse autour de lui. Après avoir écouté leurs premiers compliments, auxquels il fit une réponse fort courte, il leur fit déclarer par Marina qu’avant de traiter du sujet de son voyage , il voulait rendre ses devoirs à son Dieu , qui était le seigneur de tous les dieux de leur pays ; et les ayant conduits à la cabane qui leur servait d’église, il y fit chanter une messe solennelle avec toute la pompe que les circonstances permettaient. On revint de l’église à la tente, où il fit d ner les deux officiers mexicains avec la même ostentation. Ensuite, prenant un air grave et fier, il leur dit, par la bouche de son interprète, qu’il était venu de la part de Charles d’Autriche, monarque de l’orient, pour communiquer à l’empereur Montézuma des secrets d'une haute importance, mais qui ne pouvaient être déclarés qu’à lui-même ; qu’il demandait par conséquent l’honneur de le voir, et qu’il se promettait d’en être reçu avec toute la considération qui était due à la grandeur de son maître.

Cette proposition parut causer aux deux officiers un

chagrin dont ils ne purent déguiser les marques; mais avant de s expliquer , ils demandèrent la liberté de faire apporter leurs présents. C'étaient des vivres, des robes de coton très fin, d< s plumes de dillérentes couleurs, et une grande caisse remplie de divers bijoux d’or travaillés avec ‘délicatesse. Trente Mexicains entrèrent dans la tente, chargés de ce fardeau, et Teutilé en présenta chaque partie au général. Ensuite, se tournant vers lui , ils lui firent dire par l’interprète qu’ils le priaient d’agréer ce témoignage de l'estime et de l'affection de deux esclaves de Montézuma, qui avaient ordre de traiter ainsi les étrangers qui abordaient sur les terres de son empire, à condition néanmoins qu'ils s’y arrêteraient peu, et qu’ils se hâteraient de continuer leur voyage; que le dessein de voir l’empereur souffrait trop de difficultés, et qu'ils croyaient lui rendre service en lui conseillant d’y renoncer. Cortez, d’un air encore plus fier, répliqua que les rois ne refusaient jamais audience aux ambassadeurs des autres souverains , et que, sans un ordre bien précis, leurs ministres ne devaient pas se charger d’un refus si dangereux ; que dans cette occasion leur devoir était d’avertir Montézuma de son arrivée, et qu’il leur accordait du temps pour cette information ; mais qu'ils pouvaient assurer en même temps leur empereur que le général étranger était fortement résolu de le voir, et que, pour l'honneur du grand roi qu’il îeprésentait, il ne rentrerait point dans ses vaisseaux sans avoir obtenu cette satisfaction. Les deux Mexicains, frappés de l’air dont Cortez avait accompagné cette déclaration, ne répondirent que pour le prier avec soumission de ne rien entreprendre du moins avant la réponse de la cour, et pour lui offrir toute l’assistance dont il aurait besoin dans l’intervaile.

Ils avaient dans leur cortège des peintres de leur nation, qui s’étaient attachés depuis le premier moment de leur arrivée à représenter avec une diligence admirable les vaisseaux, les soldats, les chevaux et l’artillerie, et tout ce qui s’était offert à leurs yeux dans le camp. Leur toile était une étoffe de coton préparée, sur laquelle ils traçaient assez naturellement, avec un pinceau et des couleurs, toutes sortes d’objets et de figures. Cortez ne vit pas sans étonnement la facilité avec laquelle ils exécutaient leurs dessins. Ils exprimaient sur ces toiles non-seulement les figures, mais les discours mêmes et les actions, et Montézuma devait être informé par celte méthode de toutes les circonstances de l’entretien qu’il avait eu avec Teutilé. Cortez fit faire l’exercice à ses soldats, pour montrer leur adresse et leur valeur aux yeux des deux principaux officiers de l'empire.

L’infanterie castillane forma un bataillon , et tout le canon de la flotte fut mis en batterie. On déclara aux Mexicains que le général étranger voulait leur rendre les honneurs qui n’étaient accordés dans son pays qu’aux personnes d'une haute distinction. Cortez, montant à cheval avec ses principaux officiers , commença par des courses de bague. Ensuite, ayant partagé "sa troupe en deux escadrons, il leur fit faire entre eux une espèce de combat avec tous les mouvements de la cavalerie. Les Américains , dans leur première surprise, regardèrent d’abord avec frayeur ces animaux dont la figure et la fierté leur paraissaient terribles ; et n’étant pas moins frappés de leur obéissance , ils conclurent que des hommes capables de les rendre si dociles avaient quelque chose de supérieur à la nature. Mais lorsqu’au signal de Cortez l’infanterie fit deux ou trois décharges, qui furent suivies du tonnerre de l’artillerie, la peur fit sur eux tant d’impression, que les uns se jetèrent à terre, les autres prirent la fuite, et les deux seigneurs cachèrent leur effroi sous le masque de l'admiration. Cortez ne tarda point à les rassurer , en leur répétant d’un air enjoué que c’était par ces fêtes militaires que les Espagnols honoraient leuis amis. C’était leur faire comprendre combien ces armes étaient terribles dans une action sérieuse, puisqu’un

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