DÉFAITS PAE LES IVAHIIAEITES DANS LE EOHEAN
MOHAMMED ALT MAECOE SUE EIS^L. — LES INAMr HABITES T SONT BATTUS.
Voici comme les troupes du pacha étaient réparties au mois de septembre i8i4 : à la Mecque^ deux cents hommes sous les ordres d'Ibrahim Aga , moherdar ou porte-sceau de Mohammed Aly, avec cent cinquante Arabes sous Yahya ; à Médine^ à peu près quatre cents hommes commandés par Divan Effendi; cent hommes à Yambo, deux cents à Djidda. Tousounpacha^ avec tjois cent cinquante soldats^ était campé entre Yambo et Médine. Mohammed Aly avait avec lui à Taïf trois cents Turcs dont une centaine de cavaliers. Hassan pacha était à Kolakh avec mille Arnautes, et son frère Abdin bey commandait les postes avancés de l'armée, consistant en douze cents Arnautes et quatre cents cavaliers qui venaient d'arriver du Caire. Cette avant-garde s'était placée à
trois ou quatre journées au sud de Taïf, sur le territoire des Béni Nasséra, et vers le canton de Zohran OÙ se trouvait Bakhroudj, scheikh des Arabes Ghamed, et le principal antagoniste des Turcs ; ceu:ît-ci avaient l'avantage d'être en quartier dans un pays fertile, fournissant une -quantité de froment et d'orge suffisante à leurs besoins ; et ainsi ils ne dépendaient plus des magasins de Taïf.
Les troupes dont je viens de donner Ténumération peuvent paraître très peu considérables au lecteur ; néanmoins je pense qu'elles sont évaluées plutôt au dessus qu'a'u dessous de la réalité. Suivant le rapport des Turcs et du pacha lui-même , il avait vingt mille hommes' sous ses ordres; les nombreux traîneurs qui suivent toujours une armée turque; la multitude de marchands et de péleriris turcs répandus sur la surface du Hedjaz^ et qui affeôtaient de porter le costume des soldats dont on avait de la peine aies distinguer; un train prodigieux de chameliers, de palefreniers, et d'autres domestiques attachés à l'armée, tout contribuait à enfler la quantité apparente , et probablement les Wahhabîtes euxmêmes n'eurent jamais uhe idée nette de la force de leurs ennemis. Dès renforts journaliers arrivaient d'Egypte, mais ils suffisaient à peine pour recruter les rangs qui avai^it été si fort affaiblis par les maladies et les combats malheureux contre les Wahhabites. Mohammed Aly avait trop peu de troupes eu Egypte pour qu'il pût en tirer beaucoup pour le Hedjaz. Il avait cinq mille hommes dans ce pays ^ et dans lé même temps, ceux qui étaient en Egypte ne s^élevaient pas au 4elà de six à sept mille bien
effectifs; il ne pouvait diminuer ce nomÊre sans exposer cette contrée à être attaquée à la fois , soit de Gonstantinople , soit de Dongola par les mame^ loucks^ soit parles Anglais; il craignait surtout de ce
dernier côté.
Quand on apprit, dans les pays qui fournissent la proportion la plus considérable de soldats aux pachas turcs, c'est à dire en Albanie , en Roumili , et sur la côle de T Asie-Mineure, que la campagne du Hedjaz était si funeste aux troupes qui la faisaient, il vint très peu de recrues en Egypte; et depuis i8i3 Mohammed Aly fut obligé d'avoir , dans cette contrée, ses propres officiers recruteurs, qui ne pouvaient rien effectuer qu'en dépensant des sommes considérables. ATaïf, j'entendis le pacha dire que son armée consistait en trente-cinq mille hommes, dont vingt mille étaient dans le Hedjaz, et quinze mille ea Egypte ; cette assertion était généralement regardée comme exacte.
Pour défendre les villes saintes et tenir dans le devoir les provinces voisines , la petite armée de quatre à cinq mille hommes était suffisante ^ avec l'aide de quatre cents soldats bédouins, pris de différentes tribus ; mais ce n'était pas assez pour vaincre les Wahhabites . Cependant il parait qu'en partant du Caire le pacha avait solennellement promis à. son souverain qu'il les rangerait sous son obéissance. Malgré tous ses efforts, il avait été impossible de subvenir au manque de chameaux , la route de Taïf à la Mecque et de là à Djidda , littéralement jonchée de cadavres de ces animaux, montrait qu'il était absolument nécessaire de renouveler conti-
nùelleinént le train du bagage. Dans le Moalbfedé, faubourg de la Mecque, la quantité de chameaux morts causait une puanteur si pestilentielle, que, sur une requête présentée par les habitans , un certain nombre de pauvres pèlerins nègres furent payés pour aller chercher de Therbe sèche sur les montagnes prochaines ; on en entassa une grfinde quantité sur chaque cadavre, et on y mit le feu; de sorte que ces charognes furent réduites en cendre. D'après un calcul modéré, depuis le commencement de la guerre en 1811 jusqu'à l'époque actuelle, trente mille chameaux apps^rtenant à l'armée avaient péri dans le Hedjaz; il n'en restait pas beaucoup en Egypte. On était allé en chercher dans le pays des nègres jusqu'à Sennar : mais le transport des provisions de Kené à Cosseïr et du Caire à Suez en exigeait une telle quantité qu'on n'en pouvait rësçrver que bien pen pour le service du Hedjaz. Le pacha avait envoyé un officier à Damas pour acheter des chameaux chez les Bédouins de Syrie ; ils étaient attendus à la Mecque avec la première caravane de pèlerins, et Ibrahim pacha avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour en réunir parmi les tribus dé la Libye, autant qu'on avait pu s'en procurer; ils devaient également partir pour le Hedjaz avec le hadj d'Egypte.
En attendant leur arrivée^ on ne prenait que des mesures défensives; cinq cents chameaux avaient été empruntés des Arabes Harb pour le transport des vivres de Djidda à Taïf ; leurs propriétaires refusèrent positivement de faire un pas de plus à J['est ou au sud^ craignant que ces animaux ne fussent
pris par les Wahhabites. La garnison de Taïf, suivant ce que j'appris de bonne source, n'avait que pour dix jours de vivres, et elle se trouva réduite à une telle extrémité , quelques semaines après, que le blé apporté par les caravanes était distribué tout de suite, sans être jamais mis en magasin. Dans les postes avancés, à Kolakh et dans le Zohran, les troupes n'avaient aucun moyen de moudre le blé ; chaque soldat recevait journellement sa ration qu'il était obligé de broyer entre deux pierres et de faire cuire sous les cendres.
Cependant les Wahhabites faisaient de fréquentes incursions vers Taïf et contre les tribus qui avaient épousé la cause du pacha : celui-ci, de son côté, harassait le pays de l'ennemi, par le moyen de sa cavalerie qu'il envoyait par petits détachemens. En août 1814, schérif Yahya fit avec ses Arabes un expédition au delà des montagnes vers Gonfodé, et rapporta un butin considérable en chameaux et en brebis. Il était à peine de retour à là Mecque que Tamî se vengea en dépêchant vers Djidda un corps de six cctots hommes dé la tribu des Kata'n , montés sur des chameaux. Je manquai d'être pris par ces partisans. Étant allé de la Mecque à Djidda avec une petite caravane de chameaux, nous arrivâmes vers minuit au puits de Bahra, où un petit camp de cavaliers était posté pour garder la route. Nous lés trouvâmes ala^méS;^ parce que des Bédouins du sud venaient de les informer que l'ennemi approchait; aussitôt notre caravane se dirigea vers les montagnes au nord, et par un chemin détourné arriva le lendemain à Djidda. A peine nous nous étions éloignés de Bahra
que les Wahhabîtes s'y précipitèrent; nous entendîmes les décharges de la mousqueterie , et bientôt nous apprîmes que l'ennemi massacra tous les habitans qu'il rencontra^ pilla le camp et le bagage, et enleva une petite caravane qui avait fait halte à Bahra peu de temps avant notre arrivée. Les quatrevingts cavaliers turcs , bien loin de faire la moindre résistance, s'enfuirent en galopant jusqu'à la Mecque où ils répandirent une consternation extrême.
La communication entre cette ville et Djidda fut ainsi interrompue pendant une semaine entière ; les Wahhabites, ayantaccomplileurdessein, s'en retournèrent chez eux. Ils étaient venus d'une distance de quinze journées au moins pour piller sur cette route ; leur connaissance exacte du pays leur fournit les moyens de prendre celle qui les amena tout d'un coup sur leur proie ; les Bédouins se sont toujours distingués dans ce genre de guerre, et leur succès immanquable dans des entreprises pareilles causait plus d'épouvante aux Turcs que ne Feût fait la perte d'une bataille, parce qu'ils ne se croyaient pas un seul moment en sûreté aussitôt qu'ils avaient quitté l'enceinte des villes.
Depuis la prise de Médine, les troupes turques y étaient restées complètement inactives , les approvisionnemens qu'on leur envoyait d'Yambo suffisant à peine pour leur consommation quotidienne et pour les habitans de la ville. Les Harb continuaient à vivre amicalement avec les Turcs, et Djezié, leur scheikh, qui avait essentiellement contribué à la prise de la place , alla en juin i8j4 trouver, pour afiaire, Divan Eifendi qui y commandait. Un jour.
étant assis avec ce deroier qui tenait couse;]! , injpatienté de la jactance et des rodomontades de -ce Turc, il s'écria tout haut : (c Tais-toi, Pivan JEff^ài, » car chacun sait que c'est moi (ji^i ai p^vé le c;he- » min pour que tu entrasses dçins qe.t,te viHe^ et si » ce n'était cette lame (il frappe ej^ même^teiaips delà » main sur son sabre), jamais aucun Turc\ne serait » entré dans Médine. » Le commaudaut turc, irrité de cette apostrophe , insulta Djezié ejOL l'accablant des termes les plus outrageux, le battit et le fit charger de chaînes. On dit que le lendem^p il J'a^vîtit luimême tué dans la prison , ayant acquis des pi;euv,es certaines qu'il entretenait une correspondance .coupable avec Jes Wahhabites. Il était facile de prévoir la conséquence d'un tel événement : aussitôt que les Béni Harb apprirent que leur scheikh ays^t ^é égorgé, ils fermèrent aux caravanes venant d'Yambo le passage de leurs montagnes, et, sans.se joindre positivement aux Wahhabites, ils commirent de^ .hostilités partielles contre les postes extérieurs des Turcp. Voulant mettre fin à ces troubles, Moths^i^m^d Aly ordonna, en août 1 8 1 4, à son fils Tousoun, de^e porter sur Médine. Arrivé en septembre à Béder, Tousoun trouva que les Harb avaient placé une forte garnison au défilé de JOjedeïdé, et étaient décidés à l'enipêcher d'y entrer. Ils demandèrent hardiment la tète de Divan EfTendi, en expiation du meurtre de leur scheikh ; heureusement ce niilitjBiire mourut à cette époque, non sans un fort soupçon de poison; alors les Arabes se montrèrent plus enclins à une réconciliation ; leur nouveau scheikh et leurs chefs inférieuirs reçurent ,4ç beaux préçens: le
prix du sang de Djezié fut payé à ses parens, ôoùîbrmément à la coutume des Bédouins^ et la paix fut de rechef conclue avec les Béni Harb. Tousoun, ayant franchi le défile, entra en octobre 1814 dans Médine, avec à peu près trois cents fantassins et cinq cents cavaliers; la plupart de ces derniers venant d'arriver du Gaire. Les cavaliers prirent position à Hanakié, à deux ou trois journées en avant de Médine ; de là ils faisaient des excursions sur le territoire des tribus wahhabites du nord.
Vers ce temps-là, les affaires des Turcs prirent un aspect favorable dans le Hedjaz; et on espéra que, lorsque Ton aurait reçu les renforts d'hommes et de chameaux attendus avec les hadj, le pacha serait en état de diriger en personne quelque grande entreprise contre Tennemi; mais une autre défaite rabaissa encore davantage l'orgueil des Turcs, car, malgré leui^ poltronnerie et leurs mauvais succès dans la guerre, ils n'avaient jamais cessé de montrer de l'arrogance.
Abdin bey, ainsi que je l'ai dit, occupait, avec ses Amantes, des cantons de la province de Zohran au sud de Taïf. Afin de prévenir les attaques journalières de ses ennemis, il dévasta le pays dans une étendue de quarante milles, et détruisit tout ce qui pouvait servir au passage des troupes. Il était campé d'un côté de ce désert fait par l'art, et Bakhroudj était posté de l'autre, c'est à dire au ^ud. D'après la négligence habituelle des commandaiois turcs, on n'avait pas élevé de retranchemens, on n'avait placé du côté de l'ennemi ni sentinelles, ni postes avancés : ainsi Bakhroudj , à la tête de sa tribu et de plu-
sieurs autres , soutenues d'un fort détachement de fisintassins de Tami^ put surprendre les Turcs. Un jour^ de grand matin , en septembre , il tomba sur les Arnautes endormis qui^ prenant à peine le temps de faire feu une seule fois , abandonnèrent leur camp et tout ce qu'il contenait. Quelques centaines de soldats rouméliotes^ commandés par Mahou bey f le plus actif des capitaines du pacha dans le Hedjaz^ résistèrent un peu : toutefois ils ne purent combattre long-temps contre les forces supérieures des Wahhabites, et toute l'armée dut son salut à un corps de cavalerie sous les ordres de Hosseïn bey^ chef syrien, qui couvrit la retraite. Bakhroudj poursuivit les Turcs pendant deux jours; ils échappèrent à une destruction complète , mais ils perdirent encore une fois leurs tentes, leur artillerie et leurs provisions : huit cents fantassins et quatre -vingts cavaliers furent tués ; ce ne fut que lorsque tous les débris de l'armée furent arrivés à Lié, à peu prés à quatre heures de Taïf, qu'ils se hasardèrent à prendre une position. Abdin Bey y reçut des renforts de Taïf et de Kolakh , et comme on savait que les Arabes étaient retournés chez eux, iP marcha une seconde fois, par ordre du pacha, sur le Zohran. La terreur des Turcs était si grande, que la moitié des soldats déserta et vint à Taïf; Abdin bey fut donc obligé de placer son quartier général en avant de Lié et d'y attendre le complément d'hommes qui lui était nécessaire. .^
Cette dernière défaite produisit un effet très décourageant sur l'esprit des troupes. Abdin bey avait précédemment joui de la plus haute réputation d'ha-
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bileté et de coiirage ; ses soldats étaient certainement les meilleurs de l'armée; ynais les derniers désastres avaient convaincu ces militaires , déjà peu enclins à combattre, que toute résistance ultérieure contre des ennemis aussi nombreux que les Wahhabites serait vaine, ht parmi les Turcs il n'y avait pas un seul homme qui ne soupirât après le moment où il se retrouverait en .sûreté au milieu de l'Egypte. Néanmoins, comme c'est Je peuple qui s'entend le mieux à faire bonne mine à mauvais jeuy ils parlèrent de leur dernière défaite comme d'une victoire, parce que la cavalerie avait rapporté à Taïf Jes têtes d'une soixantaine de Wahhabites; et, tandis que l'armée tremblait derrière les murs de cette ville, les canons tiraient à Djidda pour annoncer une victoire; le Caire aussi fut illuminé pendant trois jours pour célébrer les glorieux exploits d'Abdin bey.
Bientôt après cet événement , un renfort de cavalerie arriva fort à propos d'Egypte : ces hommes avaient été tirés de toutes les tribus des Bédouins de Libye qui campent, en été, dans le voisinage de la vallée du Nil ; on en fît partir huit cents pour le Hedjaz. Comme ils étaient accoutumés au genre de guerre des Wahhabites, leurs chevaux étaient aussi bien que les cavaliers habitués à la fatigue; chaque homme avait avec lui un chameau portant des vivres pour l'expédition la plus éloignée. La moitié de cette troupe avait rejoint Toiisoun pendant qu'il marchait sur Médiné ; les autres allèrent jusqu'à Taïf, et ne tardèrent pas à se distinguer par leurs excursions hardies contre les tribus wahhabites demeurant à plusieurs journées à l'est de Taraba. Des