CHAPITRE VII
Maison de Napoléon. — Devis. — Canapé. — Fontaine de Barberousse. — Invasion due à des casuistes.
Le palais de Napoléon à Portolungone , voisin de la citadelle, est à-peu-près en ruines. Une certaine activité en petit était imprimée par l'empereur aux constructions de l'île d'Elbe. J'ai vu chez son ancien régisseur, propriétaire aisé de Portolungone , des propositions de dépense de cent écus avec ces mots peu élégans écrits de sa main : Approuvé à faire faire le plus tôt possible. Certes il y a loin de si chétifs devis à ce magnifique budget des bâtimens de la couronne de 1 8 1 o qui s'était élevé à cinq millions deux cent mille francs sans y comprendre les fêtes du mariage et le projet du futur palais du roi de Rome *. Si les temps de puissance et de splendeur étaient passés, la première partie des qualités du trône , l'ordre, la volonté , le goût des travaux restaient à Napoléon; il avait pu tomber, mais il n'était point déchu.
1 Voyez page 21 de l'intéressant ouvrage de MM. Pereier et Fontaine, Résidence de Souverains. Paris, 1833. in.4.° et pl.
Dans la campagne , est un long banc circulaire, taille' dans le roc , appelé assez justement de sa forme, le canapé, précédé d'une demi-lune que Napoléon avait plantée de mûriers ; souvent il y faisait dresser sa tente et venait y dîner, regardant avec sa lunette les environs , les vaisseaux qui passaient , et les côtes d'Italie.
Non loin de là , est la limpide fontaine Barbarossa , du nom du fameux corsaire Barberousse II, roi d'Alger, que l'on dit l'avoir découverte , et qui a dû fournir d'excellente eau les dîners sur l'herbe de Napoléon. Ainsi ce coin de l'île d'Elbe a vu se reposer et se rafraîchir deux des plus grands et des plus terribles capitaines des temps modernes , acteurs puissans au milieu des deux siècles marqués par les plus fortes agitations.
Parmi la foule de petits princes qui ont occupé ou partagé l'île d'Elbe, Barberousse paraît une sorte de souverain par le droit du pillage. Le scrupule d'une conscience mal éclairée produisit les malheurs de la seconde invasion du corsaire. Cétait en 1 544 > P a * un de ces brillans soleils de juillet , redoutables aux empires ; la mer était calme , le vent favorable ; tout-à-coup le Canal de Piombino est couvert et comme obstrué par les galères musulmanes renvoyées des côtes de Provence qu'elles avaient menacées de leur secours,
ILE D'ELBE. 541 (Soliman et François I. er étaient alliés contre Charles-Quint). Les malheureux Elbois qui n'avaient pu oublier les meurtres, les incendies de la première descente, et leurs compatriotes charges de chaînes et emmenés esclaves , fuient épouvantés vers les bois et les montagnes ; mais , ô surprise, la flotte ennemie reste immobile ; une galère s'avance seule et pacifique vers le port de Piombino ; l'officier qui la commande , porteur d'une lettre de la main de Barberousse, offre à Jacques Appiani , seigneur de l'Elbe et de Piombino , l'amitié du corsaire , lequel ne demande que la remise du jeune Sinaam , dit le juif, pris à Tunis par l'armée de Charles-Quint, et fils de son vieil ami général des galères de Soliman, alors chargé d'équiper à Suez une flotte afin d'attaquer les Portugais dans l'Inde. Sinaam venait de passer a la foi chrétienne ; le confesseur d' Appiani et les docteurs consultés déclarent que le salut du néophyte serait compromis par cette remise , et qu'elle doit être refusée. Alors la fureur de Barberousse ne connaît plus de bornes , il ordonne à toutes ses troupes et jusqu'aux équipages de débarquer et de mettre l'île à feu et à sang; les fugitifs sont atteints , entraînés, et réduits comme la première fois en esclavage. La fumée et le bruit de l'artillerie turque vinrent enfin avertir le seigneur
de Piombino et ses casuistes de leur coupable erreur qui pour protéger une âme , en exposait , en sacrifiait peut-être quelques milliers. Un parlementaire est envoyé, et le prisonnier qui avait reçu le nom Appiani , rendu à Barbe rousse. Celuici le fait saluer respectueusement par toute sa flotte; il l'embrasse avec joie, et lui confie le commandement de sept galères qu'il le charge de conduire à Alexandrie , et Sinaam de là retourna vers son père.