CHAPITRE XV
Couvent de Saint-Nicolas. — Tour de Sénèque. —
Ortica di Seneca. ,
Avant d'arriver à la tour de Sénèque, on monte à l'ancien couvent de Saint-Nicolas, autrefois occupé par des capucins, et comme tous leurs couvens supérieurement situé , avec des pins à parasol , plantés par ces moines , qui manquent au paysage : le vieux mendiant dit ermite qui les a remplacés, est infiniment moins pittoresque.
La tour de Sénèque, le point le plus élevé du Cap-Corse, est flanquée à sa base de chênes verts : deux de ces arbres s'élevaient autrefois avec majesté dans l'intérieur, et ils furent stupidement brûlés par les autorités pour servir au feu de joie d'une Saint-Charles. Un torrent gronde au pied de la tour parmi les précipices. Je ne pus jouir de l'admirable vue qui embrasse les deux mers , car nous étions enveloppés de brouillards et pardelà les nuages.
Ce point de l'île est rempli de vagues et bizarres traditions sur Sénèque , oxilé là sept années pour ses rapports trop intimes avec Julie , fille de Ger-
maniais 9 et d'où il ne sortit, rappelé par Agrippine, que pour élever Néron.
L'ermite de Saint -Nicolas et les enfans qui nous conduisaient ne manquèrent pas de nous indiquer l'escalier, le four, et même la chapelle de Sénèque. Au village de Mercurio, l'ortie appelée orHca di Seneca, tire son nom de la mésaventure galante qu'éprouva l'amant de Julie, auprès d'une jeune corse moins facile : peu faite aux mœurs de la cour de Messaline, elle alla tout conter à ses parens, sauvages montagnards qui n'avaient point lu les beaux traités sur la colère et sur la clémence^ et qui avec cette ortie, fustigèrent impitoyablement le philosophe. Il n'avait point toutefois la triste figure qu'on lui a long-temps donnée, d'après le célèbre bronze apocryphe du musée de Naples, et c'est une des découvertes les plus heureuses de l'archéologie de nos jours, d'avoir délivré Sénèque de sa mauvaise mine : on conçoit maintenant comment à son retour, il put plaire à Agrippjne quoi qu'il ne fut pas loin de la cinquantaine. :
Sénèque écrivit en Corse son éloquente Consolation à Helvie, sa mère, et peut-être l'autre Consolation incomplète et assez médiocre, au vil affranchi de Claude , Polybe , dont il espérait son rappel. Il y calomnia la Corse et les habitans, afin d'intéresser en sa faveur et de rentrer en
grâce. Le seul trait juste de ses nombreuses accusations , est le prima est ulcisci le* » , de Son fameux distique , encore aujourd'hui trop exact. H faut que Sénèque ne soit guère sorti de sa tour, puisqu'il a ëtë jusqu'à mal parler des eaux exquises de la Corse
La célèbre diatribe poétique attribuée à Sénèque :
Corsica phoceo iellus habitata colono,
a été très-bien et élégamment réfutée par un autre exilé de Rome , déporté à Bastia sous Napoléon, M. Charles Felici, chanoine de Frascati 3 : le chrétien a été moins implacable et plus juste envers la Corse que le philosophe 4.
La solidité de la construction de la tour de Sénèque, exposée depuis des siècles aux tempêtes, doit être extrême ; elle était sous le nom de la tour dei Moti , un des forts des seigneurs da Mare , fameux dans les guerres civiles du xv. e . siècle , originaires et alliés de Gênes j mais sa qualification philosophique, plus populaire, a prévalu.
* Se venger est la première loi. •
* Voyez ci-dessus , chap. t.
3 Plusieurs prélats furent alors, en 1815, enfermés dans la citadelle de Calvi , et pendant plusieurs mois , mis au pain et a Veau , pour refus de serment.
4 Voyet l'appendice n.« 6.
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