CHAPITRE XIX
De l'hospitalité corse.
Je rattacherai naturellement à l'accueil que je reçus à Saint-Florent, et que j'ai retrouvé si fréquemment en Corse , quelques détails et quelques impressions sur l'hospitalité de ce pays*
Il serait difficile de rendre tout ce qu'il y a d'obligeant , de cordial et même quelquefois de magnifique dans cette hospitalité. Les personnes chez lesquelles on doit descendre, aiment assez à être averties d'avance; le maître de la maison vient alors à cheval , d'une lieue à votre rencontre , et semble flatté de la préférence , car il y a souvent entre plusieurs habitans, des prétentions à recevoir l'étranger. Vous trouvez un repas copieux ; là sont le broccio , espèce de fromage de lait caillé d'une éclatante blancheur; les ravioli , gâteaux très-substantiels de broccio et d'herbes hachées; les fîadoni, gâteaux délicats de broccio ; la ricotla y consommé de lait , en forme de gelée ; et sur-tout d'excellens merles engraissés, parfumés de lentisque et de myrte , et presque aussi gros que des
INEBBIO. 59 poulets 1 . A la manière anglaise et suisse , quelques-unes des pâtisseries mêlées de laitage , sont préparées par la maîtresse ou la fille de la maison. Plusieurs personnes de l'endroit ont été' invitées ; c'est le plus souvent le juge de paix , le maire et le curé, ou quelque autre ecclésiastique , prêtre bonhomme, instruit quelquefois, tolérant; qui, les jours Waigres, dînera d'un anchoix et ne sera nullement choqué de l'abondance des viandes et du gibier placés sur la table. Après le dîner, la demoiselle de la maison chantera par courtoisie des paroles et de la musique françaises en s'accompagnant de la mandoline. La plus belle chambre et le meilleur ht vous ont été réservés ; l'hôte vous y accompagne pour voir s'il ne manque rien , et se croit obligé de se confondre en excuses de ne pouvoir mieux faire. Le lendemain matin , autre repas avant le départ ; on vous remet des lettres pour des amis qui vous procureront d'aussi bons gîtes; le maître de la maison, le fils ou le gendre vous escorte à cheval , et vous sert de guide dans
1 Ces merles ont obtenu l'honneur de figurer sur «ne table jadis célèbre, celle de M. Cambacérès, et d'y mériter les suffrages imposans du grave amphrtrion, et même de son ami M. D' Aigrefeuille, l'Apicius français. ( Voyez Mémoires de M.'"* la duchesse d'Abrantès , tome IV, il\.J II était aussi expédié des merles d'Ar jaccio, les plus renommes, pour la table de M. Pozzo diBorgo,. lorsqu'il était ambassadeur à Paris.
les mauvais chemins , jusqu'à votre prochaine destination; tout le monde , maître, domestiques, muletiers , partent joyeux et repus ; votre cheval et vos mulets sont même quelquefois difficiles à contenir, tant leur ration d'orge et de châtaignes (on ne connaît point l'avoine en Corsé) , a été prodiguée.
Si votre voyage de la journée doit se faire par mer, la barque sera garnie d'un matelas , de couvertures, de coussins, d'oreillers, et sur-tdutdes inévitables promste (provisions), dont vous avez entendu toute la maison s'occuper de grand matin.
Il est assurément des gîtes moins splendides, mais qui ne laissent pas d'oflrir quelque intérêt. Là, vous rencontrez un cousin, un parent, un voisin, que l'hôte par bonne volonté a envoyé avertir. Cet homme qui souvent a servi , parle bien , est intelligent , a des idées , et vous procure une fort amusante soirée, malgré le vent, la fumée et toutes les incommodités de la rustique demeure.
Dans les petits villages , un détail me paraît faire honneur au caractère des servantes du pays ; elles seraiént humiliées de recevoir de l'argent, et elles préfèrent de beaucoup le présent d'un fichu. J'en ai distribué près de trois douzaines, dont j'avais fait emplette à Marseille , d'après l'avis qui m'avait été donné , et j'ai su que les mouchoirs
NEBBIO. 61 del parigino (du parisien), avaient très-bien pris et m'avaient valu quelque souvenir.
L'hôte qui vous a logé, se charge aussi en quelque sorte dé votre sûreté sur la route , et si vous aviez le malheur de succomber dans quelque attaque, il vous répond du plaisir d'être vengé.
Nous sommes bonnes gens à Paris, mais il me semble que nos invitations de dîners, de bals ou de soirées , sont bien loin de cette active et chaude hospitalité.