‹ Voyages en Corse. à l'île d'Elbe, et en Sardaigne;Chapitre 22 sur 129 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Ile-Rousse. — Sa fondation. — Lapins. — Commerce.

Les côteaux verdoyans de l'Ile-Rousse, vus de la mer , semblent agréables et gais. Cette apparition de la Balagnê avec sa végétation d'oliviers , d'orangers, de grenadiers, alors qu'on vient de quitter les âpres montagnes du Nebbio , est d'un charmant effet ; Je me trouvais en quelques heures arrivé dans le printemps. Mais cette riante contrée de la Balagne , la plus civilisée , la plus riche de l'île , est devenue l'antre de la chicane , tant les habitans, petits propriétaires, y sont querelleurs et processifs. Ceux-ci savent fort bien cultiver leurs champs jet ils n'appellent point , comme le reste de leurs compatriotes, ces sobres et la? borieux Lucquois qui emportent l'argent de la Corse » .

1 Voyez ci-après, chapitre lxxxyi.

LUe-Rousse , comptoir de marchands et bureau de douaniers, fut commencée en 1758 par Paoli, malgré les attaques par terre et par mer des Génois , pour empêcher les travaux. Cette jolie petite ville, bâtie au bruit du canon, reçut le nom ridiculement traduit de Pilot de roc rougëâtre {Isola rossa), situé vis-à-vis *. Paoli voulait attirer sur le bord de la mer la population des montagnes, afin de se venger d'Algayola, dévouée aux Génois, et détruire aussi l'influence de Calvi, qui tenait à la même cause. On raconte qu'en voyajiï s'élever les premières maisons, Paoli dit à deux personnes importantes du pays, qui l'accompagnaient : « Hopiantatole forche per impiccar Calvi*. » Les premiers et courageux habitans appartenaient aux familles Arena, Blasini et Savelli* Un magistrat de ce dernier nom historique, ancien militaire, homme éclairé et estimé, est encore aujourd'hui juge de paix du canton»

L'Ile-Rousse , qui compte près de douze cent* âmes, est en effet aujourd'hui le débouché des

t 1 Volney a bizarrement prétendu que les lapins ne multipliaient en Corse que sur ce seul point; us étaient très-nombreux sur la cote d'Aleria et dans beaucoup de villages, où leurs dégâts en amenèrent la destruction. Il n'y a plus aujourd'hui de lapins à l'ilôt de l' Ile-Rousse; ils ont été tués à diverses reprises, depuis la Révolution , par les soldats du fort.

a J'ai planté les fourches pour pendre Calvi.

BALAGNE. 67 productions de la Balagne; et l'exportation des huiles pour la France, monte annuellement à en-

viron un million de francs « y la moitié des exportations de toute la Corse f qui achète pour quatre millions de marchandises en France.

* Elle s'est élevée , pour 1835, à un million six cent mille francs , les deux tiers de la récolte qui avait été de soixante mille charges, au prix de quatre-vingts francs la charge.

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, CHAPITRE XXIL

Corbara. — Daniele. — Génie médical des Corses. — Bareale. — Granit, dit d'Algayola. — Atyayola. — Tableau du Guerchin.

Gorbara , un des plus jolis villages delaBalagne, s'honore d'être la patrie du mëdecin Daniele, auteur du Promptuarium Medico Chimicum , long-temps ce'lèbre à Gênes , et appelé' en France par Louis XIII , qui le nomma son médecin. La fortune médicale de Daniele, rapprochée de celle des illustres docteurs contemporains , Salicetti , Sisco, Franceschi et Préla , déjà cités, du savant Jean de Vico , premier médecin de Jules II , et du docteur Antomarchi, semble annoncer que l'art de guérir est dans le génie des Corses. Quelques uns des hommes les plus célèbres de l'île , avaient pratiqué la médecine , tels que deux de ses premiers libérateurs , Giafferi et Hyacinthe Paoli, ainsi que l'érudit historien Limperani, d'Orezza , et le savant franciscain Bernardin Cristini, auquel ses talens et ses ouvrages valurent le droit de citoyen de Gênes et de Venise : ses Arcana publiés dans cette dernière ville en 1676,

BALAGNE. 69

furent réimprimés à Lyon , à Londres et à Leipsick. De nos jours , M. Campana, d'Orezza, très-habile chirurgien , établi à Venise comme Cristini, y soutient l'honneur du nom corse.

Sur le territoire de Corbara, au point appelé Bareale, la côte est parsemée de blocs d'un superbe granit, dit fort improprement d'Algayola, dont je vis commencer l'exploitation pour le soubassement de la colonne de la place Vendôme 1 . Ce granit battu des flots, couché dans le sable sur un rivage désert , était destiné à décorer notre plus glorieux monument, avec lequel sa teinte bronzée se marie si bien, et à briller sur la plus belle de nos places. Ainsi la Corse a produit à la fois, le granit qui soutient le bronze de la colonne , et le génie non moins ferme, non moins impérissable qui plane au sommet.

L'exploitation de ce granit si beau, si solide, si monumental , sur le bord de la mer qui semble inviter à l'enlever, serait susceptible des plus grands développemens ; elle pourrait donner lieu à la formation d'une colonie d'ouvriers comme à Carrare, et créer pour la Corse une industrie utile, lucrative et permanente ; car ces nobles minéraux

1 Le Baieale a donné aussi les beaux fragmens de jaspe que l'on admire avec le vert de Corse, à la chapelle des MédicL» de Florence.

se travaillent bien mieux près de la carrière, et ils ysontàlafoismoinsdurs et moins cassants. Ce granit fournirait jusqu'à des monolithes de soixante pieds. Certes , si l'on eut employé' à une telle exploitation les goo,ooo francs et même les i4

,000 francs

de présens diplomatiques prodigues pour le transport de l'obélisque égyptien, avec ses hiéroglyphes inintelligibles ou. effrontés , on eut obtenu de plus grandioses colonnes ou quelque édifice de bien meilleur goût. La chambre des Communes moins engouée , plus prudente que l'administration française, n'a pas cru devoir encore accepter le grand obélisque d'Alexandrie, la célèbre aiguille de Ciéopâtre , haute de soixante-trois pieds , offerte magnifiquement à la nation anglaise.

Des ouvriers italiens, sous la direction de M. Henraux, neveu, jeune homme très-intelligent, étaient occupés à la taille du granit d'Algayola. Un d'eux, vieillard de soixante-quinze ans, de Baveno, près le lac Majeur, et depuis plus de cinquante ans livré à ce genre de travail, semblait presque devenu lui-même de granit, tant il était endurci à la fatigue.

Algayola est à peu près abandonné depuis la fondation de l'Ile-Rousse. L'aspect inspire une singulière tristesse ; on croit entrer dans une ville prise d'assaut et dont les habitans ont disparu. Au milieu de ces ruines , on montre au maître-autel

BÂLAGNE. 71 de l'église de Saint-Georges, une Descente de croix attribuée au Guerchin, le meilleur tableau, dit-on, de la Corse, tableau de maître, mais dégradé, et dont il fut autrefois refusé 3o,ooo francs , malgré l'engagement de le remplacer par une bonne copie.

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