CHAPITRE XXVII
Eglise. — Mausolée Liber tôt. — Saint-Antoine. — Crucifix. — Guidi délia gran memoria. — Agnese. — Colomb de Calvi. — Tour de Caldano.
L'église dont la coupole a reçu plusieurs bombes en 1794? n'a de remarquable que le tombeau de l'ancienne famille Baglioni, qui dut son beau surnom de Libertat , à l'acte courageux d'un Baglioni. Deux habitans de Calvi, après avoir longtemps opprimé la ville, menaçaient, en i4oo, de la livrer aux Espagnols , lorsque Baglioni immola les ignobles tyrans, au cri de liberta, liberta, et affranchit sa patrie.
Depuis , un de ses descendais , Pierre Libertat , seconde' de ses deux frères , Antoine et Barthélémy, fixés à Marseille, y rétablit l'autorité de Henri IV : Antoine avait tué, d'un coup de pique à la gorge , Caseaux , l'un des deux gouverneurs pour la ligue; l'autre prit la fuite ; l'armée et la flotte espagnoles furent dispersées. Henri IV écrivit du camp de Rosny, le 6 mars 1 5g6 , à Pierre libertat , pour le remercier de son intrépide action ,
et il avait dit en l'apprenant, en même temps que la prise de Lyon, par un autre illustre corse , le premier maréchal d'Ornano, « C'est maintenant « que je suis roi. »
J'aurais aimé à Tetrouver a l'église de Calvi, un de ces cénotaphes avec buste comme en Italie , consacré au gracieux poète, V. Giubega, de Calvi, bien digne d'un tel honneur.
L'oratoire Saint- Antoine , offre un de ces crucifix miraculeux et secourables , mêlés à l'histoire de la bonne ou de la mauvaise fortune des peu^ pie» , c'est celui qui fut exposé sur les remparts , la nuit qui précéda la levée du siège de 1 5&3 y et lorsque la place était à l'extrémité. Sienne serve religieusement , dans une des chapelles de sa magnifique cathédrale, le grand et noir crucifix de bois, vainqueur des Florentins, à la sanglante journée de Monteaperto : le crucifix du petit oratoire de Calvi ,- est encore plus glorieux , puisqu'il combattit contre des infidèles et des étrangers, les Turcs alliés aux Français.
Calvi est la patrie du jeune Jules Guidi , qui fit à l'université de Padoue, en i5Ôi , l'admiration de Muret , par les merveilleux effets de sa mémoire. Le docte Français lui dicta, en présence de plusieurs spectateurs , une longue série de mots grecs, latins, italiens, et quelques autres sans au-
BALAGNE. *«7 cune signification, et le jeune Corse les répéta dans ^ même ordre ; puis du dernier mot au premier, ensuite par le centième , le millième , et continua ainsi au gré de ses interrogateurs stupéfaite. On raconte que Guidi avait récité de la même manière, jusqu'à trente-six mille noms, qu'il n'avait entendus qu'une seule fois. De pareils traits valurent a Guidi , le surnom délia gran memoria , sous lequel il est encore désigné chaque année dans l'office de la confrérie des morts. Guidi , héros de classe avorté , n'a rien produit : la mémoire avait envahi toutes les autres parties de son esprit , et en avait comprimé l'exercice : il se ressouvint toujours et ne pensa jamais.
Les tours de force et les effets de la mémoire semblent particuliers aux savans de Calvi : Jean- Baptiste Agnese, né en i6n , frappé de cécité lorsqu'il était à Rome , attaché au cardinal Jules Rospigliosi , n'en continua pas moins de se livrer à ses travaux, et de composer ses pieux et nombreux anagrammes latins, en l'honneur de la Vierge , publiés dans la capitale du monde chrétien et jusqu'à Vienne.
Si la question de la naissance de Colomb ne paraissait aujourd'hui tranchée par le passage du sublime et touchant testament de ce grand homme, dans lequel il se dit né à Gènes (en Genova), les
prétentions de Calvi seraient assez spécieuses : elle était colonie génoise, une famille y^porle encore le nom Colombo, les papiers relatifs à cette famille furent soustraits , dit-on , par les commissaires génois , qui changèrent aussi le nom d'une rue appelée Colombo, en celui del filo, et les habitans de Calvi sont les premiers Corses qui s'embarquèrent pour le nouveau monde. Le moine franciscain Santo Pietro, qui habita l'Amérique méridionale , et y composa en Espagnol , un traité sur la contrition, réimprimé plusieurs fois à Lima dans le xvn. c siècle, était de Calvi.
La tour de Caldano , sur le bord de la mer, de l'autre côté du golfe, est une ruine âpre, triste, pittoresque.
Je ne puis oublier l'accueil que me firent à Calvi, deux hommes distingués, appartenante d'anciennes familles du parti populaire corse; l'un, M. Pompéi, sous-préfet , jeune homme plein d'âme , de cœur et de zèle pour le bien ; l'autre , M. Giubega , vieillard aimable, ëclairé, modéré, et dont les entretiens sur la Corse m'ont instruit et vivement intéressé. *
BALAGNE. 89 CHAPITRE XXYIII.
Etang de Calvi. — Tradition. — Calenzana. — Eglise. ——Cimetière des Allemands. — L'Immaculée Conception souveraine de Corse. — Miel amer. — Carbonari et Fiscoloni. — Santa Restituta. — Saint-Pierre.
L'étang voisin de Calvi, qu'il serait si important de dessécher, s'appelle Vigna del vescovo. Des restes de pressoir trouvés à l'entour et jusque dans l'étang, annoncent qu'en effet il y eut là une vigne. Une chronique populaire raconte qu'au milieu des plaisirs de la vendange, l'évéque de Sagone, fixé à Calvi , séduit par les agaceries d'une jeune fille, celle-ci eut la fantaisie d'exiger qu'il lui donnât et lui mit au doigt son anneau épiscopal, mais qu'au moment où le faible prélat succombait, l'anneau roula à terre et ne put être retrouvé. Le lendemain, lorsque l'évéque revint pour rechercher son anneau, il trouva l'étang à la place de sa vigne. Il est au moins vrai qu'un évêque de Sagone, dont le siège avait été tranféré à Calvi , obtint ce terrain sous la condition de ne point réclamer la dîme des habitans, ni des étrangers qui viendraient s'établir à Calvi.
Calenzana , un des bourgs les plus peuplés de la
Corse , qui compte près de deux mille habitans, mérite que Ton s'y rende de Calvi. Au lieu d'être jeté sur d'inaccessibles hauteurs comme la plupart des villages de l'île, Calenzana est dans un joli et frais vallon, avec un aperçu de mer.
A l'église , une des plus grandes de l'île, riche de marbres , et d'une assez noble architecture, je remarquai le tombeau d'un pieux missionnaire corse, don Luigi, mort en 1782, comparé dans l'épitaphe à Démosthènes , et selon quelques, uns de ses contemporains , homme vraiment étonnant pour l'effet de sa parole populaire. Cette inscription est due à M. J.-M. Buonaccorsi, d'une famille distinguée de Calenzana, vieillard respectable dont je me rappelle avec plaisir l'abondante et cordiale hospitalité, . ; i'j-oim'j
J'ai visité à Calenzana le cimetière des Allemands , campotanto de 'Tcdcschi, où les Corses défirent les troupes allemandes auxiliaires des Génois, commandées par le général autrichien Wactendock, prédécesseur du prince Louis de Wurtemberg. La campagne des Allemands commencée le 10 août i73i, dura environ dix-huit mois et ils y perdirent plus de trois mille hommes. Les habitant de Calenzana qui n'avaient qu'une cinquantaine de fusils , afin de lutter contre la tactique allemande, jetèrent leurs ruches à la tète des as-
BALAGNE. M saillans : cette charge des abeilles mit k cohfusion dans l'armée ennemie et contribua à la victoire des Corses. Le théâtre de cet affreux carnage est aujourd'hui un champ verdoyant et fertile. Chaque année , le samedi saint, après la bénédiction de l'eau, le clergé s'y rend et jette de l'eau bénite sur la terre où gissentles ossemens étrangers. Chacun de ces cadavres revint cher à Gènes, puisque l'empereur Charles VI avait stipulé qu'elle lui paierait cent florins (trois cents francs), par soldat perdu. Le chétif et vexatoire impôt d'un demibaïoque avait allumé cette guerre qui coûta aux durs oppresseurs de l'île , tant de milliers d'écus.
Après le départ du prince de Wurtemberg, les Corses s'insurgèrent de nouveau ; ils offrirent la souveraineté au roi d'Espagne qui refusa, et comme les Athéniens qui avaient déclaré Jupiter seul roi de leur ville , et les Florentins qui élurent le Christ gonfalonier, les Corses se soumirent à l'Immaeiilée Conception , et se constituèrent en république.
L'exploit des abeilles de Calenzana me donnera l'occasion de défendre le miel de Corse, contre trois grands poètes de l'antiquité, Virgile, Horace et Ovide , qui ont cru lui faire tort en lui reprochant son amertume Cette amertume qui pro-
» Edog. vî ». \rt. po&. 375. Amor lib. t. Eleg. xu.
vient des fleurs de myrte , de buis , de lentisque , d'arbousier et de laurier- thym que paissent les abeilles pendant l'automne, car le miel fait au printems se trouve très-doux, est au contraire fort agréable et surtout très-salubre. Mêlé à l'eau, ce miel calomnié en si beaux vers , donne comme celui de Sardaigne, le plus délicieux des hydromels. ■ î;!ï fl.Ti
Les anciens estimaient la cire de Corse ; deux faits rapportés par Tite Live , prouvent l'antique activité de ses abeilles : un premier tribut de cent mille livres de cire fut payé aux Romains pour acheter la paix , et un second , sept ans plus tard, monta à deux cent mille livres.
D'énormes blocs de porphyre d'une qualité supérieure se voient près de Calenzana, et le torrent roule de beaux fragmens de ce porphyre ainsi que de granit rouge , gris , vert , tant la Corse est inépuisable de richesses minéralogiques.
Les habitans de Calenzana, au lieu de jouir en paix des agrémens de leur vallon , ont la folie de se quereller pour des opinions politiques, et le bourg est ridiculement divisé en Carbonari et en obscurs Fiscoloni.
Près Calenzana , au milieu des champs , l'oratoire de Santa Restituta , cité par Filippini , est un des plus anciens et des plus vénérés sanctuaires de
BALAGNE. 93 la Corse ; il doit remonter aux Pisans , mais il a été malheureusement modernisë.
Dans un bois d'oliviers voisins, une construction souterraine formant six angles, dont la destination est incertaine , pourrait avoir été des bains antiques.
La petite église de Saint-Pierre, qui sert le jour de la féte du saint , est ornée à l'entrée d'énormes têtes de lions en pierre , mutilées lors de l'éboulement de la façade , et derrière et sur les côtés, de signes astronomiques qu'un curé trop scrupuleux a fait en partie gratter comme païens. Ce monument singulier, quoique modernisé, construit d'un granit qui ne se trouve plus que loin de là , parait du temps des Pisans.
n/v%%% %%% v%\ %%% vt\ %\\ vi\ mm v\\ v%% %%\ %%% %%\ vw
VICO