CHAPITRE XXX
Tour de la Girolaia. — Bandit.
Il est certains gîtes qui m'ont fait éprouver de rudes mécomptes dans mes courses de Corse et de Sardaigne ; ce sont les tours au bord de la mer. Ces tours figurent honorablement sur la carte; elles s'aperçoivent de loin et ont une assez belle apparence ; les amis vous les indiquent tout en ne vous dissimulant pas que vous n'y aurez point toutes vos aises ; mais vous trouvez quelque chose de poe'tique à vous y arrêter, espérant bien y rencontrer quelque commandant, des soldats ou au moins des douaniers. Cependant il n'y a personne; le long escalier extérieur, assez pareil à l'escalier d'un moulin à vent, est à demi-pourri ; vous arrivez, non sans péril, à une espèce de vaste grenier au premier, au fond duquel est un grabat qui , depuis plus d'une année , n'a point été occupé par M. le brigadier; il n'y a ni carreaux ni volets aux fentes qui tiennent lieu de fenêtres ; le parquet est un terrain mou et humide; enfin il n'y a pas moyen de rester la , et vous en êtes pour votre escalade.
La tour de la Girolata possédant tous les agrémens que je viens de décrire, je m'arrangeai pour
passer la nuit dans une cabane de berger. Comme
je me promenais le soir sur cette plage aride, qu'animait seulement l'incendie lointain de quelques makis, je fus accoste' par un homme encore jeune, d'une tournure dégagée, parlant bien, et qui me conta son histoire. Il m'avoua qu'il e'tait bandit, ce qui ne veut pas du tout dire brigand, mais contumace , prévenu, poursuivi parla justice. Cette expression italienne bandito (banni, proscrit), a conserve son sens politique, et n'a rien
d'infamant. B était accusé d'avoir tué d'un
coup de fusil, un homme qui, dans une rixe, avait blessé son jeune frère. Ainsi que la plupart des bandits de cette sorte , B était presque retourné à la vie sauvage , et il préférait cette vie errante et armée, au milieu des rochers et des makis de la côte, à l'asile plus sûr et plus commode qu'il aurait pu trouver, caché dans une chambre de ville. La vie de bandit est au fond des mœurs corses , et il y a de l'étoffe pour elle depuis les classes les plus élevées jusqu'aux dernières. B quoique carbonaro et napoléoniste (inconséquence d'opinion qui n'est pas rare en Italie), ne manquait point d'impartialité dans ses jugemens; il avait cela de commun avec ses autres compatriotes. Notre entretien étant tombé sur Napoléon, je m'étonnais du peu d'améliorations qu'il avait opérées en Corse ; de la suppression du départe-
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ment du Golo et des deux arrondissemens de Y ico et de Cervione , du despotisme de Moraud , de la suspension du jury , de ce que dans le testament de Napoléon, où se trouvent tant de dispositions diverses et quelques unes si futiles , il n'y avait ni un souvenir, ni une obole pour son indigente patrie ; B me dit ce mot que je trouve
très-beau : « Bonaparte ne nous a fait que du mal,
mais il nous a fait honneur. » B me donna
des détails sur les mœurs des montagnards corses; il me chanta quelques airs champêtres, le commencement du livre d'Herminie, Infanto Emiinta infra Vombrosepiante^ quelques pièces de Fulvio Testi , chants populaires des bergers ; enfin je dus dans ce désert, à côte d'un feu de makis, autour duquel se jouaient quelques enfans à . deminus, et ensuite dans mon horrible chambre enfumée, une fort agréable soirée à l'excellente conversation de ce bandit. II me quitta pour aller coucher au milieu des makis, craignant que la maison ne fût cernée par les gendarmes ou les > voltigeurs corses ; il comptait se présenter de luimême à la cour d'assises de Bastia, prétendant qu'il n'y avait contre lui que la déposition du mort, et qu'il pourrait établir l'alibi. J'ai depuis appris, à mon grand regret, qu'il n'avait pu y parvenir, et <ju'U avait été condamné.
iOO LIVRE I. CHAP. XXXI.