CHAPITRE XLIV
S overia. — Cervoni. — Tralonca. — Alando. — Ruines du château de Sambucuccio. — Générosité de T. Cervoni. — Mort de Matra. — Cornets corses.
Soveria, village de trois cents habitons, conserve la maison où naquit le général Cervoni , (ils d'un homme illustré par une action, qui sera bientôt rapportée. Cervoni est un de ces caractères à la fois héroïques et spirituels tels que la Corse en produit. Ami des lettres, il était doué du talent des vers, et avait étudié les grands maîtres italiens. Après s'être distingué, ainsi que les autres Corses du parti français , au siège de Toulon , et avoir brillé à Lodi , il devint en 1799 commandant de Rome où son nom était redoutable. Ce général qui avait signifié à Pie VI l'abolition de son gouvernement, fut chargé d'aller à la tête des généraux, haranguer en italien, auxTuileries, le pape Pie VII auquel , dit-on , il ressemblait assez par sa pâleur. Son bel organe et sa bonne prononciation avaient frappé le pape qui lui en fit compliment : t Santo padre sono quasi italiano , » avait réparti Cer-
voni , — Oh l — « Sono corso » — oh ! oh ! — « Sono Cervoni » — oh ! oh ! oh !.. et à ce nom de terrible mémoire, le pape avait reculé et presque bondi jusqu'à la cheminée.
Cervoni qui devait être fait maréchal à la fin de la campagne de 1 809 , eut la tête emportée d'un boulet de canon, lorsqu'il examinait la carte du terrain avec Montebello, jaloux de l'honneur d'une telle mort à laquelle il était aussi prédestiné.
Après avoir traversé Tralonca , village de trois cents habit ans, oh arrive à celui d'Àlando qui n'en compte guère au-delà d'une centaine. Mais ce village a donné son nom à deux des grands hommes de la Corse, le célèbre Sambucuccio plébéien,, chef intrépide de l'insurrection contre les seigneurs en 1007, organisateur des communes, sorte de héros administrateur ; et à son illustre descendant proclamé en i466 vicaire (représentant) du peuple , qui réunit une consulte générale afin d'élire quatre députés chargés de se rendre auprès de Galéas-Marie Sforze, duc de Milan, momentanément souverain de Gènes, et de lui proposer un code ou statut qui devait de-
" Par une sorte de richesse du dialecte corse, la terminaison des noms indique la taille de ceux qui les portent : Sambucuccio est ainsi appelé parce qu'il était petit ; s'il ont été grand , il se serait nommé Sambucone.
CORTE. 143 venir le droit public de l'île , curieux monument de la législation du xv. e siècle , admirable par la libéralité de ses vues et de ses garanties.
Les ruines du château des Sambucuccio d'Alando, sur un rocher escarpé, sont à-peu-près imperceptibles , les maisons des paysans les recouvrant en partie.
La terre de Corse rappelle à chaque pas de nobles et courageuses actions ; elle n'a jamais eu qu'assez peu d'habitans, et elle compte prodigieusement d'hommes et même de femmes. Le petit village d'Alando, déjà illustré par les deux Sambucuccio , fut le théâtre du beau trait de Thomas Cervoni, le père du général. Menacé de la malédiction de sa mère, ardente patriote qui lui commande de sacrifier à la liberté naissante son ressentiment contre Paoli, il vole le secourir à la tête de ses amis et de ses parens. Paoli renfermé dans l'église du couvent de Bozio près d'Alando , avec une cinquantaine d'hommes seulement, et réfugié derrière l'autel, allait périr; déjà le furieux Marius Matra, rebelle bien digne de son prénom romain, ébranlait et incendiait la porte , lorsque le bruit des cornets de la troupe de Cervoni, ranima le courage du nouveau défenseur de l'indépendance corse « . Matra blessé au genou recula ; son armée
■ Ces cornets, espèces de conques marines, sont une grosse coquille
croyant qu'il fuyait, se dispersa, et Ton montre encore, près d'un châtaigner, au-delà du couvent, la place où, renversé par la balle deCervoni, il fut tué et mutilé avec tant de cynisme et de barbarie. Paoli plaignit la fin de son rival , et l'on compara ses regrets , aux larmes suspectes de César , à la vue de la tête de Pompée. Mais lorsqu'il voulut embrasser son libérateur , il ne le trouva plus ; Cervoni, avec sa haine, était déjà reparti pour Soveria.
percée par les deux bouts et dans laquelle on souffle : le son est monotone et s'entend de fort loin ; les chévriers corses les emploient pour s'appeler dans les montagnes. Ces cornets ont souvent aussi donné le signal de l'insurrection et ils servaient dans les marches militaires. Il Colombo , cornet ainsi appelé à cause de sa blancheur, était sous Paoli , singulièrement vénéré des montagnards, et regardé comme le palladium de leur liberté.