CHAPITRE XL1X
Maison de Napoléon. — Saveria.
La maison où naquit Napoléon est pour l'imagination le premier monument d'Ajaccio. Au-devant, une petite place carrée plantée aux angles, de quatre acacias , dont un bizarrement recourbé , a reçu le nom de place Letizia et ne remonte guère qu'à une trentaine d'années. La maison seulement exhaussée d'un étage , mais peu changée à l'extérieur, indique la demeure d'une fa* mille aisée.
Quoique l'origine toscane de la famille Bonaparte ait été assez généralement admise , et qu'on montre à Sarzane la maison qu'occupait au commencement du xvn. e siècle le Bonaparte qui vint s'établir à Ajaccio , l'origine corse des Bonaparte trop dédaignée , pourrait être aussi très-bien défendue et obtenir une antiquité encore plus reculée que celle qui lui a été attribuée par le jeune et infortuné neveu de Napoléon, Louis Bonaparte mort à Forli en i83i, lorsqu'il faisait remonter sa famille à Jean , illustre citoyen de Trévise , chargé en 1178 d'une importante mission politique près
du gouvernement de Padoue. Un acte de Tannée 947 par lequel les seigneurs Othon Dominique et Guidon del Corto donnent à Sil venus abbé de Montecristo leur propriété de Venaco en Corse, acte cité par l'historien Limperani, indique parmi les témoins messer Bonaparte dont le nom même est déjà écrit à la française, ou plutôt à la corse (le dialecte du pays employant on pour uon ) y et Filippini « l'historien populaire de la Corse , parle d'un Gabriel Buonaparte, chanoine de SainfeoRoch , lecteur tliéologique à Ajaccio vers la fin du xvi. e siècle.
Cette maison de la famille Bonaparte fut pillée en 1793 par les paysans opposés à la République, soulevés par les anglais et accourus un dimanche à Ajaccio, après la fuite de madame Letizia et de ses enfans à sa campagne des Mclelli, tandis que Napoléon était àBastia. La maison de l'ennemi le plus acharné qu'ait eu l'Angleterre fut alors une caserne anglaise , et elle aurait même été brûlée sans la crainte d'exposer les maisons voisines dont les propriétaires étaient des gens bien pensaat.
Un beau portrait de Napoléon en costume impérial , par Gérard , est au salon qui précède la chambre à coucher. C'est dans ce salon que Napoléon vint au monde. Madame Letizia , ainsi qu'elle l'a depuis raconté à Rome h un Américain,
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M. Lee, auteur d'une bonne vie de Napoléon, e'tait à l'église le jour de L'Assomption lorsqu'elle fut prise subitement des premières douleurs ; elle partit aussitôt ; un élégant d'Ajaccio qu'elle rencontra, crat devoir la complimenter galamment sur l'éclat extraordinaire de son teint et le feu de ses yeux; elle n'eut que le temps de gagner sa maison et accoucha sur le canapé ». On eût dit qu'impatient de naître, l'enfant impétueux s'agitait, commandait, dès le ventre de sa mère. Quant à la prétendue tapisserie représentant les exploits des héros de l'Iliade , qui décorait le salon ,. elle n'a jamais existé , et ce conte si répété doit être abandonné aux faiseurs de merveilleux historique. La chambre à coucher, assez obscure , avec une seule fenêtre et dans laquelle on voit encore au plafond les traces de l'ancienne alcôve , a quelque chose de mystérieux.
L'appartement, lorsque je le visitai, était bouleversé ; on le nettoyait afin de recevoir le curé qui vient régulièrement à Pâques bénir la maison, usage italien pratiqué en Corse Ainsi, l'appartement, berceau de Napoléon, est bénit chaque
• The life of the emperor Napoléon by. H. Lee, Paria 1854. — vol.I. p. 6, et 300.
* Dans les villages , ce casucl du curé est d'un certain nombre d'oeufs , selon l'aisance des paysans.
année , honneur pieux qui manque à sa tombe.
Le petit canon de bronze jouet de l'eniance de Napoléon , avec lequel il préludait soit à ses glorieux exploits d'artillerie à foulon, à Austerlitz, à Wagrata , soit aux funestes mais indispensables mitraillades de vendémiaire , a disparu depuis quelques années; il fut, m'a-t-on dit, volé et je n'ai pu en retrouver trace.
La maison européenne de Napoléon a passé en des mains étrangères à sa race ; il n'y a aucun meuble du temps; on ne lit à la porte aucune inscription, et l'on finira par ne plus distinguer cette maison des autres maisons de la ville.
La petite maison de la nourrice de Napoléon , Saveria, se montre à Ajaccio. Cette femme d'un marin corse , qui conserva jusque dans le palais de la mère de l'empereur, la passion de son île, son jargon italien et une très-injuste horreur des Français, existait encore à Rome il y a quelques années. Elle était d'une épouvantable laideur , mais elle avait toute sa tête , et ce monstre plus qu'octogénaire gouvernait la maison de madame Letizia.
ajaccio. m