CHAPITRE VI
Cour Royale. — M. le comte Colontia d'Istria. Séance de la cour d'assises. — Mot du frère Albertini. — Proportion des délits en Corse. — Lettre inédite de Viterbi.
La cour royale de Bastia est une des trois cours du royaume qui ont fourni le moins de pourvois , et elle a même obtenu les éloges d'un célèbre et malin orateur «.
Le président de la cour royale , M. le comte Alexandre Colonna d'Istria 7 appartenant à l'une des premières et des plus historiques familles de la Corse , allie à la dignité du magistrat français un atticisme de manières et de langage qu'il doit à son éducation toscane. Lorsqu'en i8i4j le commandant français eut admis les troupes hanovriennes dans la citadelle d'Ajaccio 7 et dans les forts de Bonifacio et de Calvi , et que le général anglais somma la cour d'appel de juger au nom du roi Georges IH , le comte Colonna , alors procureur-général , et son digne président et compa-
1 Voyez le discours de M. Dupin , à la jéance solennelle pour la rentrée de là cour de 'Cassation, 1834.
BASTIA. 47 triote Castelli ! , déclarèrent que la Corse était Française , et qu'ils ne rendraient la justice qu'au nom du Roi. Le courage civil montra cette fois plus de résolution que le courage militaire.
Pendant mon premier séjour à Bastia , j'assistai à une séance de la cour d'assises , drame curieux et qui peignait à merveille l'esprit, le caractère et l'intelligence des habitans. On plaidait alors l'affaire des frères Albertini : l'aîné , quoique blessé par son ennemi, l'avait dompté , et le mordait à l'oreille ; puis , lui arrachant le fusil dont il avait reçu le premier coup, au lieu de lâcher le second, il appela les témoins et attendit les gendarmes. « Je sais bien , disait à l'audience cet Albertini , « s'adressant aux spectateurs, qu'il y en a ici qui me « blâmeront de ne point avoir tiré le second « coup » , et il était comme embarrassé de sa belle action , qui n en est pas moins un symptôme singulier de progrès chez les Corses.
Il n'y a point en Corse d'empoisonnement, de fabrication de fausse monnaie, de vols domestiques ou de grands chemins, point de parricides,
» La nomination de Castelli offre un nouveau trait du merveilleux discernement des hommes , première partie du génie de Napoléon. Castelli n'avait point été présenté par le ministre ; l'empereur, surpris, demanda s'il vivait encore , et écrivit son nom au lieu de celui du candidat que la faveur avait fait porter.
peu d'infanticides , presque point de procès d'adultère ou en séparation , point de (aux en écriture , de banqueroutes simples ou frauduleuses , ni aucun de ces délits sociaux qui annoncent l'excès de la civilisation ; mais les causes les plus fréquentes. sont d'attentats et d'attaques contre les personnes. Le nombre de ces assassinats, d'après le compte de l'administration de la justice pour 1834, s'élevait à 87 sur 100 causes, tandis qu'il est descendu à 1 o dans le département de la Seine. Chose singulière , la proportion du nombre des accusés sachant lire et écrire est plus du double qu'en France , elle est même plus que triple sur les accusés d'une éducation supérieure. Le crime est là moins grossier qu'ailleurs; il tient moins aux violens et subits emportemens du sang qu'aux passions de l'ame et à leurs opiniâtres et patientes combinaisons. Ici, c'est la classe éclairée qui se venge et qui tue. La proportion d'un accusé sur mille habitans est à peu près la même qu'à Pains, tandis qu'elle n'est guère que d'un sur quatre mille dans le reste de la France; rapprochement étrange ! et qui doit donner lieu aux méditations les plus desespérantes , puisqu'il montre les deux extrémités de la civilisation arrivées au même point
Un condamné distingué de Corse, Viterbi, qui , en attendant l'issue de son pourvoi en cas-
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B ASTI A. 19 sation, fat dix-huit jours sans manger, et rédigea le journal de ses sensations physiques et de son affaiblissement graduel pendant ces dix-huit jours, acquit une sorte de célébrité européenne par la publication, à Londres (i8<a5), de ce journal, dans les Sketehe* of Corsica de M. Benson , bon observateur, mais qui n'a visité que la grande route d'Ajaccio à Bastia, et n'est resté que six semaines en Corse. On trouvera dans l'appendice le texte d'une lettre remarquable de Viterbi à sa femme , écrite la veille de sa mort , et qui n'a point été donnée dans les Sketclies i .
« Voyez le n/> 2.