CHAPITRE VII
De la dénonciation. — . Du jury en Corse. — Vif sentiment du juste et de l'injuste chez les Corses. — Anecdote.
La dénonciation à Rome était une vertu publique. La jeunesse politique l'embrassait pour faire son chemin , et Gcéron dénonçait Verres j Caton, qui savait aussi prendre sa revanche , avait été accusé cinquante fois et jusqu'à l'âge de 80 ans. On pourrait croire qu'il en est à peu près de même en Corse, quand on y voit des hommes honorables et même des ecclésiastiques adresser aux magistrats leurs dénonciations signées, et y prendre sans rougir le titre de dénonciateurs (dinunziatori). Les ressentimens particuliers sont le secret de cette délation , et elle n'est au fond qu'une transformation civile, qu'une espèce de légalité de la vendetta.
Le jury a été jeté en Corse. Depuis son rétablissement en i83i, et malgré quelque perfectionnement dans la formation des listes des jurés, les assassinats sont plus nombreux. Une telle institution réclame une certaine éducation qui manque encore au pays. Le juré corse menacé, est ou trop indulgent ou trop sévère. Un bandit 1 distingué
Vojcz f i-flprès , ehap. x\x.
B ASTI A. SI que j'ai rencontré aurait eu plus de confiance dans les lumières des magistrats que dans les préventions ou les passions des jurés. On n'a point oublié à Bastia le mot terrible du paysan Franchi, lors de l'acquittement du fils de Bonaldi , juge de paix, qui l'avait blessé d'un coup de pistolet : Les jurés Vont absous , mai je le condamne. Le voyage et le séjour des jurés appelés des extrémités de l'ile à Bastia , donnent lieu à des frais très-considérables. Le magistrat est , en outre, beaucoup moins exposé au ressentiment des parties dans sa ville, que le propriétaire , juré, au milieu de ses champs ou de son village.
Le sentiment du juste et de l'injuste est singulièrement vif chez les Corses , ainsi que l'avait avancé déjà Diodore de Sicile , et que l'a depuis remarqué son dernier et intelligent traducteur, M. Miot, qui a visité et administré l'ile *. L'autorité d'un historien grave, sceptique, tel que Diodore, favorable aux Corses, qu'il regarde comme les plus justes et les plus sages des barbares, parait plus imposante que les mensonges de Strabon , ou les déclamations intéressées de Sénèque Les juges de paix que j'ai recherchés
dans mes courses , comme les meilleurs témoins
1 Voyez ci-après, chap. lu.
» Voyez ci-après , chap. w.
de mœurs , m'ont répété que Souvent ils avaient reçu d'hommes condamnés, l'aveu que la chose était bien jugée. Le trait suivant est encore plus caractéristique. M. Desclaux, président de chambre à Bastia , s'était égaré à la chasse , aux environs de cette ville ; le jour était avancé et sombre , lorsqu'il fut rencontré par un homme armé jusqu'au* dents, à la barbe épaisse et au visage si* nistre; il fallut bien toutefois qu'il lui demandât sa route* Cet homme parlait facilement le français, et mit beaucoup d'obligeance à bien conduire M* Desclaux. Arrivé à la vue de Bastia , « Voici votre « chemin, lui dit-il , mais permettez-moi de ne « point votis accompagner plus loin; peut-être * pourriez-vous ne pas user envers moi de la même « générosité que j'ai montrée envers vous ; je suis « un tel, le bandit que vous avez fait condamner à « ihort. » Comme M* Desclàux paraissait ému; , « Je ne vous en veux point, répartit son guide, « vous avez fait votre devoir 5 mais ma vengeance « est pour les faux témoins, tels et tels, qui « m'ont fait condamner, » et montrant sa carabine, « Soyez sûr qu'ils me le paieront. » Et le bandit disparut dans un makis » .
« On appelle ainsi les bois épais de buis, de myrthes, d'arbousiers, de lentisques, de laurier-thym , de bruyères de six à douze pieds de haut , qui couvrent, ainsi qu'on l'a calcule, les vingt et un vingt-septièmes de la Corse.
BASTIA. 25