CHAPITRE LXX
Sartene. — Ses divisions. — Vue. — • Samt-Damien. —
Echo. — Galeux.
Sartene a été bâti en amphithéâtre et jeté sur des hauteurs, afin Réchapper aux désastreux débarquemens des Sarrasins.
Cette ville de deux mille sept cents habitons , dans un fertile territoire , regardé comme le grenier de la Corse , était depuis long-temps une des parties les plus paisibles de l'île ; son aspect aujourd'hui respire la guerre et la vengeance. Les hostilités' commencèrent le 1 6 septembre 1 83o ; les habitans du Borgo ayant formé une garde nationale sans la participation du maire, firent au nombre de trente une bruyante promenade dans le quartier riche et aristocratique de Sainte-Anne, malgré l'invitation qu'ils avaient reçue de rester chez eux. Accueillis par une vive fusillade partie des fenêtres, le commandant et un garde national furent tués, quatre hommes blessés , parmi lesquels un des huit gendarmes qui avaient escorté l'insultante invasion , forcée de s'en retourner plus vite qu'elle n'était venue.
<m LIVRE I. CHAP. LXX.
Dès le lendemain plus de mille montagnards estaient descendus pour prendre parti dans la querelle. Cette terrible affaire soumise au jury , tous les accuses furent acquittes. Mais les ressentimens étaient loin d'être apaisés ; le 20 février 1 833 , une rencontre eut lieu dans la plaine de Rizzanese , entre deux hommes du Borgo et cinq de Sainte- Anne, les deux premiers périrent. Le 20 juin i834, trois habitans de Sainte- Anne embarquaient du fer au port de Propiano : l'un d'eux à la vue de dix de leurs adversaires dit à ses camarades, place-toi près de la tour, toi à telle maison, moi je reste ici à les attendre; les dispositions stratégiques prises, le feu commença aussitôt, et les gens du Borgo ayant eu un homme mortellement blessé, et un autre tué , se retirèrent. De pareilles inimitiés rappellent sans la même heureuse issue, celles que Pierre de Corse a peintes si pathétiquement quand toute la population de la piève de Campoloro s'attaquant à coups de pierres et de flèches, ce prêtre saint, érudit, intrépide, alors curé , se jeta armé d'un bouclier au milieu de la mêlée, et parvint à séparer les combattansj mais blessé d'une pierre à la tête , il fut longtemps privé de la vue *.
Je remarquai l'espèce de faction des jeunes
• Lib. IV.
SARTÈNE. 223 gens de Sainte-Anne , armes de fusils, au coin d'une de leurs rues. Dans le Borgo, la maison d'un vieux prêtre qui avait perdu trois neveux à ces meurtres domestiques, était une des plus fortifiées et ne recevait de jour que par la petite partie du haut des fenêtres , qui n'était point garnie de briques. Les gendarmes oisifs , neutres , étaient tranquillement assis dans la grande place. On a peine à concevoir une telle société avec le code français et l'administration française ; ils ont régi la moitié de l'Europe , et ils sont impuissans contre la nature, les mœurs et les passions corses.
De l'ancienne paroisse Saint-Damien , le saint qui ,. avec son acolyte saint Corne, est le saint le plus populaire de la Corse, la vue est une des plus belles de Sartène , elle domine le riche vallon , et s'étend du majestueux Incudine jusqu'au golfe de Valinco. La vue de ce beau golfe qui offre plusieurs excellens mouillages , me rappelait qu'il fut le théâtre du troisième et dernier débarquement de Sampiero , accompagné de vingt Corses et de vingt-cinq Français, le 1 2 juin 1 564. Les débarquemens aventureux de Bonaparte à Fréjus et à Cannes semblent dans l'audacieux génie des Corses. Sampiero presque septuagénaire y renvoya la galère qui l'avait apporté : — « Mais si les Génois « nous surprennent, où chercherons-nous notre
« salut? » lui demandèrent ses compagnons. —
« Dans nos épées, » répondit l'indomptable
vieillard.
Cette église de Saint-Damien , située au dessus d'une colline , à quelque distance de la ville , était fréquentée par des femmes et même des jeunes filles qui allaient toutes seules y faire leur prière , et l'on ne voit point que la liberté de ces pèlerinages ait donné lieu de médire.
Un peu au-dessous de Saint-Damien , est un écho remarquable pour le temps qu'il met à répéter le son , et dont le point de répercussion doit être fort éloigné.
Les habitans de Sartène et surtout ceux des environs étaient jadis tourmentés et ne sont point encore délivrés de ce mal héroïque et populaire dont les vives excitations et la sorte d'agitation qu'elles produisent , ont été prises souvent pour l'amour de la gloire, et sont quelquefois le secret des plus grandes révolutions ; c'est la gale puisqu'il feut l'appeler par son nom. Depuis Mahomet jusqu'à Napoléon , le monde a été bouleversé par d'illustres galeux. Si les galeux de Sartène n'ont point donné de grands hommes et sont restés paisiblement à se gratter, ils ont fourni à la science la découverte du véritable, du mystérieux acarus scabiei (insecte de la gale), de son siège et de la
SARTÈNE. 295 manière de le déloger, grave découverte jusque là
entrevue , incertaine 7 qui doit mener à la connaissance de l'histoire naturelle de ce puissant insecte, et indiquer peut-être de nouvelles chances
de gucrison *.
Par un étrange hasard, l'arrondissement de Sartène , malgré le mal qui le travaille , a été reconnu d'après de doctes calculs pour un de ceux de toute la France où la vie moyenne est la plus longue ; exemple qui prouve l'innocence et peut-être même certains bons effets de la gale a.
1 Voyez le mémoire soumis à l'Académie des Sciences le 6 octobre 1834 , par M. Rcnueci , médecin corse , fixé dans sa patrie et qui a observé comment les femmes y délivraient leurs enfans de Yacarus, au moyen d une aiguille très-pointue.
a Selon l'Annuaire du bureau des longitudes , la vie moyenne est , dans l'arrondissement de Sartcue, de 40,10 ; et elle n'est pour le reste de la France que de 28,75.
m LIVRE I. CHAP. LXXI.