CHAPITRE LXXIII
Faubourg. — Fontaine. — Montée. — Tour. — Maison de Charles-Quint. — Chambre de Bonaparte. — Son séjour à Bonifacio. — Son premier secrétaire.
Le faubourg peuplé qui s'étend au pied de Bonifacio , parait florissant. Un long aqueduc pisan amène l'eau à son abondante fontaine.
La majestueuse montée qui conduit à la ville, rappelle assez par son inclinaison et ses étroits cordons de pierre de distance en distance, les escaliers a cordoni particuliers à l'Italie et communs à Rome et à Naples.
Avant d'arriver à la première porte , on rencontre la principale des trois tours qui figuraient dans les armes de Bonifacio ; une pierre incrustée offre encore le mot libertas. J'avais lu aussi sur le mur du poétique donjon de Chillon chanté par Byron , ce beau mot que reflétaient les eaux du lac de Genève , tombeau de Julie ; lieux plus célèbres , plus visités , mais non plus nobles que la
vieille tour corse qui n'a pohit eu le cachot souterrain de Bonnivard ».
À Pentrëe de la ville , sur la place et vis-à-vis de la rue dite Pîazzalonga, est la maison dans laquelle logea. Charles-Quint en i54ï 7 au retour de sa seconde et funeste expédition d'Afrique. Son hôte Philippe Cattacciolo désigné par le pompeux surnom S Alto Bello , appartenait à une famille riche et historique. Jacques et Picino avaient paru avec honneur à l'héroïque siège de \t\i\ a . La porte est décorée d'un arabesque de marbre assez élégant et de ce bon temps de l'art. Au moment où Charles-Quint quittait la ville, Cattacciolo cassa la tête d'un coup de pistolet au cheval qui avait servi à l'empereur, disant qu'après lui , personne n'était plus digne de le monter : bizarre enthousiasme dont nous retrouverons un autre exemple à l'égard d'un prince qui semble aujourd'hui si peu fait pour l'inspirer 3 , et qui devait paraître dans l'histoire et sur la scène , si personnel, si grave et si froid.
Dans la même rue et presque vis-à-vis , on me fit remarquer au milieu des décombres d'une
» Voyez livre I des Voyages historiques et littéraires en Italie, Ghap. xxiii.
* Voyez ci-après , chap. lxxvi.
3 Voyez lir. m.
BONIFACIO. 235 maison récemment écroulée , une chambre restée intacte comme par miracle : c'était celle qu'avait occupée Napoléon. J'obtins sur cette époque de sa jeunesse des détails neufs et authentiques. Son séjour à Bonifacio fut d'environ huit mois. Quoiqu'il ne commandât qu'en second et sous M. Quenza , le bataillon des volontaires nationaux du Liamone , c'était lui qui dirigeait le service et réglait l'administration du corps. Le bataillon étant destiné à faire partie de l'expédition contre la Madeleine , Napoléon voulut essayer l'efFet des bombes et des boulets rouges du bastion et de la batterie Saint-Antoine 5 la justesse de son tir frappa tous les spectateurs , et les soldats convenaient qu'il atteignait mieux le but, qu'eux avec leur fusil. Le 32 janvier 1793, lendemain de la mort de Louis XVI, Napoléon faillit aussi perdre la vie , victime des fureurs politiques. Les marins de la corvette la Fauvette , capitaine Goyelche, et ceux de quelques autres petits bâtimens destinés à embarquer les troupes , étaient descendus la veille à terre. Ces marins démagogues qui avaient déjà commis à Ajaccio de sanglans excès cherchèrent querelle aux volontaires , et lorsque Napoléon accourut pour rétablir l'ordre, ils l'accueillirent par la ça ira , le traitèrent d'aristocrate , le menacèrent de la lan-
terne, fondirent sur lui malgré les efforts de ses soldats , et il ne put être dégage' que par l'intervention du maire, du corps municipal et des habitans.
Le secrétaire dont Napoléon se servait à Bonifacio , existe encore ; il s'appelle jQuilicus Gazzano; c'est un petit vieillard de 72 ans, borgne, grêlé, infirme, propriétaire de quelques champs d'oliviers et de vignes , aujourd'hui père de famille, alors compagnon, commensal, confident des secrets et des amours de Napoléon sur lequel il est fort intéressant à entendre. Napoléon dictait déjà avec la même rapidité, le même feu, le même empire que dans le cabinet de ses palais, ou au quartier général de ses armées ; déjà il aimait les états , les tableaux de situation , dont la belle écriture de Quilicus Gazzano s'acquittait à merveille. Il portait déjà jusque dans les détails son esprit d'ordre , de régularité et d'exactitude. Sa propreté corporelle était la même que sous la pourpre impériale. Gazzano intelligent , honnête, n'est point un trop indigne prédécesseur des hommes distingués secrétaires du cabinet, des Fain, des Mounier, des Menneval . Il est fort probable que s'il s'était présenté par la suite , avec son œil, à Napoléon , il en eût été reconnu et avancé ; sa modestie , sa timidité , sa candeur boni-
facicnne l'empêchèrent de solliciter , et de quitter la Corse ; il fat long-temps greffier du tribunal de première instance à Sartène et teneur de livres du receveur, et j'ai su de son ancien président et de son compatriote M. Marcilese, magistrat fort éclairé, maintenant conseiller à la cour royale, qu'il s'était toujours très-bien acquitté de ses obscures fonctions.