CHAPITRE VIII
Bibliothèque. — M. Renucci. — M. Prela. — M. G.-C. Gregorj. — Sisco. — Nouvelles éditions des histoires de Filippini et de Petrus Cyrneus. — V. Giubega. — Le chanoine Straforelli. — M. Viale. — Poésie corse.
La bibliothèque , à l'ancienne et vaste maison des Jésuites , occupe un local convenable. Créée en quelque sôrte par les soins de M. Renucci , son vénérable bibliothécaire , elle compte aujourd'hui six mille volumes , et doit acquérir une haute importance lorsqu'elle aura reçu les vingtcinq mille volumes choisis, que lui a légués M. Prela , ancien médecin du pape Pie VII , né à Bastia , et les manuscrits recueillis par M. Charles Gregorj, d'une honorable famille de Bastia, littérateur judicieux et instruit, qui doivent lui servir à donner enfin une histoire à la Corse. La première collection, qui fera de la bibliothèque de Bastia une des plus riches de France, semble pouvoir influer un jour puissamment sur le progrès des lumières et de la civilisation de l'île.
Je remarquai quelques éditions de Bodoni , et les ouvrages laisses par Sisco, habile chirurgien, né aussi à Bastia , chirurgien en chef àe l'hôpital de Saint- Jacques des Incurables à Rome , ancien chirurgien de Pie VI, auteur de dissertations estimées sur son art. Sisco a, de plus, généreusement légué une somme dont le revenu doit servir à l'entretien et à l'éducation médicale, à Rome, de trois jeunes gens de Bastia, qu'il a désignés la première fois, et qui doivent l'être à l'avenir par la ville.
Je revis avec plaisir , à la bibliothèque de Bastia , la nouvelle édition du vieux et national historien de la Corse , Filippini , que j'avais lue attentivement avant mon départ. L'étude de Filippini est une bonne préparation au voyage de Corse ; la description physique de l'île paraît encore aujourd'hui fort exacte, et l'on doit à M. Gregorj d'avoir vendu cette étude facile et agréable par son introduction , ses recherches et les lettres inédites de Sampiero, d'après les manuscrits de la bibliothèque royale. L'ouvrage était devenu assez rare, les Génois ayant autrefois racheté, pour les détruire, les exemplaires qu'on leur apportait ; aussi doit-on regarder comme un acte de citoyen la réimpression de Filippini, due à la munificence de M. le comte Pozzo di Bofgo. Cette édition de
BASTIA. 25 luxe , imprimée à Pise , en cinq volâmes , a été gratuitement distribuée à tous les chefs-lieux de canton , aux tribunaux , aux collèges , aux conseils de département et d'arrondissement, aux autorités principales et aux diverses notabilités de l'île; déposée à la municipalité, elle est lue par les maires , les curés ; et quelques exemplaires même ont obtenu du conseil municipal les honneurs de la reliure.
La même munificence patriotique a rendu accessible un autre historien de la Corse, Petrus Cyrneus (Pierre de Corse), enfoui dans les Rerum italicarum scrvptores de Muratori, et publié à Paris, en 1 834 , sur le manuscrit original , par les soins de M. Gregorj, voué avec un zèle si actif aux illustrations des annales de son pays. Par un heureux effet du sort , ce manuscrit , qu'un officier français, frère d'armes de Sampiero, avait enlevé de Corse, se conservait à notre bibliothèque royale. Pierre de Corse, plus ancien de près d'un siècle que Filippini, parait plus moderne, plus littéraire : écrivant à Venise, disciple du docte véronais Benoit Brugnolo , correcteur d'épreuves, depuis honoré du droit de cité, vivant au milieu de livres chéris », il composa son histoire
1 Libros plusquam saphyros et $maragdos, caros habebat. Lib. iv. Le dernier séjour de Pierre de Corse, à Venise, oe fut pas
dans la belle latinité des savans de la renaissance ;
Filippini est reste' chroniqueur
toutefois sans tribulations. Ou l'y voit attaqué, le matin , lorsqu'il allait dire sa messe, par un misérable, nommé I brida , son ennemi ; mais Pierre se tira d'affaire au moyen de son capuchon , dont il se flt un bouclier, et du stylet , qu'en vrai Corse; ce prêtre édiiianl (nisi quod honettum decorumque esset , aut admirabatur, aut optabat, aut repetebat), doux , (lalmii patiens; sitim, famem, pauperiem fbrtiter toleravit offensarum et inimicitiarum immemorj, clément, (inimicos esurientes cibavit , erga eos man~ tuetus et moderatus fuit.... insuper pro acceptis injuriis sœpe bénéficia eisretulitj, charitable, (suis manibus et medelas, et cibos œgrotis afferebatj, n'avait pas cessé de porter.
Ce iv.« livre de Pierre de Corse, dans lequel, après avoir achevé l'histoire de sa patrie, il croit devoir donner son portrait et l'histoire de sa vie, a l'intérêt, le pathétique des plus touchans mémoires, et presque du roman et de la nouvelle, par la multitude, la diversité des aventures, et surtout par la résignation religieuse de Pierre, qui, tantôt séparé de son compagnon d'infortune, voyageant presque nu, au cœur de l'hiver; tantôt consumé par la fièvre et chassé de Fossombrone, comme pestiféré, rend toujours grâces à Dieu (ipsegratias agens DeoJ. Pierre ne fut point ingrat envers l'hospitalité littéraire qu'il avait trouvée à Venise , et il la reconnaît dans ce passage plein de sentiment : Originem Yenetorum et sancti Marci transîationem ideo commemorare libuit , quod et Venetiis nos scripsi libros, et quicquid in me est, eis post Deum imputo; quibus meritis quantum Veneto nomini debeam t nec Utteris eœplicari, née ulla oralione exprimi potest. Quod enim ♦ civis sum, quod litterulas didici, omnia Venetis accepta sunt referenda, ac eorum memoria cum grata recordatione perpétua celebranda, ut hominibus tam prœclare de me meritis si non parem beneficiis , eorum saltem aliquam pro viribus mets gratiam referam.
' Voyez ci-après, thap. xcvjii.
B ASTI A. 27
Ce n'est pàs sans intérêt que je profilai de l'occasion de ma visite à la bibliothèque de Bastia, pour faire connaissance avec quelques-uns des poètes et des écrivains italiens de la Corse. Les gracieuses poésies de Vincent Giubega de Calvi, poète distingué par le naturel et le goût, l'Ànacréon, le Parny de h Corse, surprennent chez un tel peuple* Giubega mourut en 1800, âgé de ans, juge au tribunal d'appel d'Ajaccio.
Il ne reste qu'un assez petit nombre de ses poésies , Giubega en ayant détruit la plus grande partie par scrupule religieux ; mais le voluptueux sonnet, O leUicciuol beato, cheput J anco 1 et quelques autres pièces, justifieront nos éloges *.
Je parcourus quelques uns des chants populaires du bon chanoine Straforelli , vieillard plus qu'octogénaire, que je connus depuis , et qui voulut bien me lire son bouffon testament èt plusieurs de ses agréables pièces
La Dionomachta , qui , avec moins d'imagination, rappelle pour l'élégance et la pureté foSecchia rapita de Tassoni, est de M. Viale de Bastia, excellent littérateur, critique ingénieux, traducteur d'Ànacréon, imitateur de Byron, homme plein de naïveté, de modestie et de candeur.
* Voyez l'appendice n.° 3.
* Voyez l'appendice n.° 4.
Biadelli, autre poè'te gracieux de Bastia i, après avoir fait son droit à Rome, entra au service en 1 790 ; il était chef de bataillon d'état-major quand il se retira dans sa ville natale en 1 809 ; il s'adonna alors complètement aux lettres , que la guerre ne Pavait pas empêché de cultiver, et mourut en 1 822 , à l'âge de 5a ans. Ses productions , comme celles de Giubega, empreintes de l'éducation et de la vie italienne et française, appartiennent trop à la littérature imitée.
Il est assez singulier de voir la poésie contemporaine corse , anacréontique et burlesque , tandis que l'île était en proie aux révolutions, et que plusieurs de ées hommes de guerre , de ses politiques, et son héros Napoléon, agitaient si tragiquement le monde : la littérature ne parait pas non plus avoir été là , l'expression de la société.
1 Voyez l'appendice n.° 5.
vv\ in vt%w\wv%%% mu%tM %*% %%\ www ww%%-w