‹ Voyages en Corse. à l'île d'Elbe, et en Sardaigne;Chapitre 85 sur 129 · CHAPITRE LXXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVI

Civilisation du Fmmorbo. — Premier discours d'un curé. — Frères des écoles chrétiennes. — - Garnison de Pnmelli — Lucquois. — Vue.

Le Fiumorbo doit son nom au torrent qui , barré par des montagnes , roule comme au hasard avant de tomber dans la mer, et qui a mérité par son cours incertain le surnom poétique de Fleuve- Aveugle , (Fium'orbo).

Cette contrée, d'un aspect si sauvage, n'était pas autrefois moins pittoresque de mœurs 5 ses paysans pouvaient être cités pour la grossièreté' de leurs usages, leurs superstitions et leur opiniâtre esprit d'opposition et d'indépendance, comme les Bas- Bretons de la Corse. On m'a raconté le prône suivant d'un curé de Poggio di Nazza , arrivant alors dans sa paroisse : « Je sais, dit-il aux ■ paysans, que vous êtes d'assez mauvais chré- « tiens et que vous ne vous souciez guère de « votre :*vcé , mais j'ai de quoi vous mettre à la « raison. » Puis posant son fusil contre l'autel , « Voici le Père, » dit-il, et plaçant son pistolet sur le même autel, « Voici le Fils, et si cela ne

« suffit point, » ajouta-t-il, en tirant son stylet, « Voici le Saint-Esprit. » Cette définition nouvelle de la Trinité , moins profonde que celle du Génie du Christianisme, convint à ces paroissiens, et ils vécurent toujours en parfaite intelligence avec leur curé. Les curés actuels du Fiumorbo ne ressemblent point à ce belliqueux raisonneur; ce sont de bons ecclésiastiques s'acquittant trèsbien des soins de leur ministère , et le curé cPIsolaccio particulièrement est estimé comme un homme à la fois instruit et évangélique.

Depuis vingt années , le Fiumorbo a été complètement civilisé ; il est aujourd'hui fort tranquille; on y voyage agréablement, et les enfans vous saluent en français. Et à qui, demandera-ton, est du un pareil prodige? Ce n'est ni aux circulaires ministérielles, ni aux tournées des préfets ou des sous-préfets ; mais ce bienfait a été opéré par les frères des écoles chrétiennes d'Isolaccio et par la garnison de Prunelli. La discipline religieuse et militaire pouvait seule être comprise et triompher de la barbarie de tels hommes. Les frères ont obtenu en Corse une approbation , une estime et un respect universels , tandis que l'enseignement mutuel insuffisant, inapplicable, peu considéré, y a presque avorté. La garnison de Prunelli fut d'abord vue avec quelque méfiance par les habitans ;

FIUMORBO. 2T3 îîs n'avaient pu oublier l'attentat du gênerai Morand qui fit un jour enlever par trahison et garotter cent soixante de leurs compatriotes y compris le juge de paix et le maire : dix avaient ëtë fusillés ; le reste déporte' dans les prisons d'Embrun y périt du climat et des mauvais traitemens, à Pexception d'une dizaine qui revirent leurs montagnes après que la Corse eut été affranchie du pàchalisme de Morand. Maintenant le départ de la garnison exciterait de vifs regrets ; car depuis son établissement, la population s'est accrue et de nombreuses maisons se sont élevées à Prunelli.

La civilisation par le soldat, une des meilleures et des plus sures , est particulièrement applicable à la Corse ; elle y popularise l'usage de la langue française ; elle donne l'habitude de l'ordre , de la propreté , et le soldat qui a été laboureur apprend aux paysans ce qui se fait chez lui. Parmi les sages mesures prises sous Louis XV et Louis XVI en faveur de la Corse , on doit remarquer les congés accordés aux soldats qui s'étaient mariés dans le pays. Ces mariages ont produit des familles d'artisans et de cultivateurs dont les noms français se retrouvent encore aujourd'hui , et ils seraient plus que jamais utiles à l'industrie et à Pagriculture de llle sans nfiire à la France qui a surabondance d'hommes. Un des premiers et des pins justes i. 18

moyens d'amélioration à l'égard de la Corse serait d'y entretenir deux régimens au lieu du seul que j'y ai trouvé ; elle en avait eu jusqu'à trois et jamais moins de deux. Il est vrai qu'on avait eu l'inadvertance d'y envoyer des Suisses qui durent donner une singulière idée de notre français. L'emploi des soldats aux routes , dont l'utilité a été contestée sur le continent, semble n'offrir dans ce pays que des avantages, et il eut de trèsbons effets sous Louis XVI. Il vient d'être avec beaucoup de raison proposé pour l'achèvement des nouvelles routes i. Ces soldats, s'ils étaient assez nombreux, pourraient être encore appliqués aux travaux de la moisson , et dispenser de l'appel ruineux des Lucquois 2 .

A défaut des régimens qui manquent, on doit regarder l'envoi de détachemens jusque dans les plus petits villages, comme une des excellentes mesures dues au zèle éclairé du dernier gouverneur, le brave général Lallemand , homme d'un

• Voyez le discours du ministre du commerce et des travaux publics à la chambre des Députés , séance du 24 janvier 1857.

* Le nombre de ces étrangers qui n'est aujourd'hui que d'à-peuprès mille six cents , était de quatre à cinq mille du temps de l'abbé Gandin. Chaque Lucquois retournait alors chez lui avec environ 48 livres ; la somme est mamlenaut plus que doublée ; le total emporté par ces travailleurs étrangers s'élève à f 6<jJ6QO francs par année.

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noble et généreux caractère , proscrit revenu modéré , qui par l'urbanité , la courtoisie de ses manières , a mérité l'estime de tout ce qui a quelque valeur en Corse.

Je crois devoir compléter ce tableau de la civilisation militaire en rappelant les services rendus à la Corse par d'anciens officiers de la grande armée , rentrés chez eux et nommés maires de leurs communes, gens pleins de sens, de droiture, d'intelligence et de dévouaient au bien public.

La garnison de Prunelli est d'une centaine d'Hommes qui ne peuvent pas tous tenir à la caserne ; un tiers environ loge dans le village dont la population est d'a-peu-prè9 quatre cents habitans.

La vue remarquable embrasse les trois étangs d'Urbino, de Diana, de Palo, la mer, et jusqu'au rocher désert de Monte Christo , île appelée par les anciens mont de Jupiter.

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ALÉRIA.

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