‹ Voyages en Éthiopie (janvier 1882-octobre 1884) notes, lettres & documents diversChapitre 6 sur 16 · RAPPORT SUR LA POSSESSION FRANÇAISR D^OBOCK 3S · texte numérisé non relu

RAPPORT SUR LA POSSESSION FRANÇAISR D^OBOCK 3S

rOuest de ses états, supprimer la traite, et augmenter sa fortune personnelle en ouvrant ces régions au commerce de TEurope.

On l'oublie quelquefois en Europe, mais les derniers événements égyptiens sont de nature à ne pas en faire perdre le souvenir, TEthiopte et surtout le Choa ont en Afrique une très grande importance politique. L'Ethiopie est le contrepoids naturel de TEgypte ; de plus elle en est la clé, puisqu'elle possède les vallées supérieures du Nil.

30 REMARQUES écONOXIQUBS

Sans revenir sur ce qui a été dit plus haut sur la matière commerciale que l'Ethiopie peut d'ores et déjà faire transiter à Obock, il reste à remarquer ici que, bien qu^importants, les produits actuellement exploités en Ethiopie ne peuvent être mis en ligne de compte avec ceux qui le seraient à la suite d'un établissement français créé à Obock et en relation avec l'Ethiopie.

L'exploitation des nouveaux produits ne saurait offrir des difficultés; les résultats ne sauraient en être douteux, car ce sont des produits du sol éthiopien, spontanés pour la plupart, tels que : les oliviers, la vigne, les indigofères, la canne à sucre, des épices, etc., etc. ,

L'Ethiopie, comme je Tai dit, est un pays de droit écrit; la propriété foncière y est établie sur des bases solides ; elle y a toujours été accessible aux étrangers. Les biens fonciers peuvent être divisés en Ethiopie en trois catégories : i» les fiefs; 2^ les alleux; S» les terres ecclésiastiques.

fo Le possesseur d'un fief en dispose temporairement en faveur de qui lui plaît. A ces fiefs sont attachés des paysans dits gabares, auxquels on laisse la jouissance d^une certaine étendue de terre. Us sont corvéables. Sur cinq jours ouvrables, ils en donnent deux au titulaire du fief, et ce dernier doit au propriétaire une redevance qui varie suivant les terres.

2» Les alleux se vendent et s'achètent librement. Les propriétaires sont tenus de payer des impôts fonciers à la couronne;

30 Les terres ecclésiastiques sont dans les mêmes conditions que les alleux, seulement ce sont les églises et non la couronne qui bénéficient de leurs impôts fonciers.

Avec le commerce et les industries agricoles, l'Ethiopie méridionale offrirait aux Européens un troisième mode d'exercer lucrativement leur aaivité : ce sont les grandes chasses à Téléphant, aux buffles, rhinocéros.

36 RAPPORT SUR tA POSSESnOW FRANÇAISB d'oBOCR

ginfes, hippopoamcs, andl<q>es, autruches, oiseaux pour parures, etc.

Outre les résultats matériels qui en résulteraient, il s^ensuivrait de nombreux bien&îts moraux, par l'extension ainsi donnée à la civilisation de l'Occident dans TAfrique orientale.

Les territoires de chasse sont surtout situés en pays oromon. Or, ce peuple a plusieurs des qualités et des dé&uts qui caraaérisent la race française en particulier et les races latines en général. Leur langue est facile à parler et à comprendre; ils sont braves, hospitaliers, causeurs, musiciens, po£tes, bon cavaliers, fidèles, dévoués, etc. Toutes ces affinités ne tarderaient pas à créer des rappons de bonne amitié entre les Oromons (Gallas) et les chasseurs européens, sunout si ces derniers appartenaient à une race sociable, entre toutes, comme la nôtre. •

Cest à Jacques Cartier que nos pères durent le Canada, mais c^est aux chasseurs de notre nation, disséminés au milieu des Indiens, que nous devons la touchante affection de ces populations pour la France, affection inaltérée encore aujourd'hui, bien que depuis 1 20 années déjà nous les ayions abandonnés.

Veuillez agréer. Monsieur le Ministre, mes respectueux hommages.

Paul Soleillet.

Écrit à Amkobèr (royaume de Ckoa)^ Ethiopie^ en juin j893.

ITINERAIRE D^OBOKH A ANKOBÊR

A Monsieur Gabriel Gravier, Président honoraire et Secrétaire général de la Société normande de Géographie^ à Rouen.

Mon cher ami, je vous envoie, en vous priant de le faire publier im* médiatement, mon itinéraire d'Obock à Faré.

Bien à vous,

Paul SOLEaLGT.

Dimanche^ 20 août iSHo. — Les Éthiopiens de la canvane du roi du Choa, Ménélik II, célèbrent à Obock la Transfiguration du Christ au Thabor. Cette fête religieuse porte en Ethiopie le nom de Bouée (fête des enfants). Elle y est le prétexte de réjouissances publiques. A Obock, les gens de la caravane passent leur après-midi à faire claquer de longs fouets d^herbes, tressés pour la circonstance, avec lesquels ils simulent des combats. La nuit venue, ils allument des feux, se réunissent autour, chantent en frappant des mains, et dansent en brandissant des armes.

Sur les neuf heures nous allons avec M. A. Deschamps > prendre notre part de la fête et nous nous asseyons au milieu de rassemblée. Aussitôt les mots Atto Soleillet (monsieur Soleillet) deviennent le refrain des chants, qu*ils psalmodient comme à relise, sautant en cadence et brandissant leurs armes. M. Gabri Salassi (serviteur de la Trinité), secréuireda rot de Choa, me traduit ainsi ces chants :

« A qui est cette terre ? A monsieur Soleillet.

> Qui est le maître d'Obock ? monsieur Soleillet.

> Qui en a construit les maisons ? monsieur Soleillet. »

I Négociant français établi à Aden, en visite à Obock. U a fait partie de la Corn» pagnie franco-éthiopienne.

38 EXPLORATlOItS ^THfOnEKMES

Mainteiunt, lears armes Tune sur Paatre :

c A qui est ce sabre ? à monsieur Soleillet.

» A qui est ce bouclier ? à monsieur Soleillet.

» A qui est ce fiisil ? à monsieur Soleillet.

» A qui est ce couteau ? à monsieur Soleillet.

» A qui sont ces bataillons ? à monsieur Soleillet.

» Où sont les ennemis de monsieur Soleillet?

» Nous les battrons avec monsieur Soleillet

» Nous sommes les soldats de monsieur Soleillet.

» Nous sommes ses enfants, ses enfants !»

Je me trouve assez honoré ; je donne une caisse de cognac et deux bœufs dont la valeur, 1 5 thalaris, est reçue dans un bouclier. De nouvelles litanies sont entonnées pour me remercier.

Au tour de M. Deschamps, et les échos d'^Obock répercutent : Atto Deschamps! Atto Deschamps!

Lundis 21 août. — On croit trop facilement en Europe qu^nn voyage en Afrique peut se passer de préparatifs préalables. Bien que le voyage du Choa ait déjà été fait par un cenain nombre d^Européens, je ne Pentreprends point sans préoccupation, car jusqu'à présent la route d'Obock au Choa nous a été fermée. Tespère cependant réussir, car je suis à Obock depuis le 1 2 janvier, et pendant ces sept mois, j'ai pu étudier le caractère des habitants, me créer de bons rapports avec les che& Adak et S. M. Méoélik II, roi du Choa.

J^ai fondé, non sans succès, un comptoir à Obock pour le compte d'une Compagnie commerciale {la Société française dtOboc^% et du Golfe per^ sique^àonx je suis Tagent général, et c^'est en cette qualité que f entreprends

J^ai rheureuse chance d^avoir à Obock, depuis longtemps déjà, Aeni des secrétaires du roi de Choa : M. Cabri Salassi, dont j^ai déjà cité le nom, et M. Gabri Mariem (serviteur de Marie). Ils m'^ont, Tun et l'autre, été très utiles par leur intelligence et leur dévoûment. Le dernier a bien voulu accepter de Waccompagner et de se charger d^organiser et de diriger ma petite caravane.

Tout est prêt et nous devions panir cette après-midi, à deux heures, quand, au dernier moment, le sultan Homed Loita, mon hôte, qui doit le présent voyage.

EXPLORATIONS ÉTHIOPIEMNEt Sg

nous conduire pendant une partie du voyage, me fiiît prier de retarder le départ d^un jour.

Mardi 22 août. — Après avoir fait mes adieux à tout le personnel européen, arabe, éthiopien, indien, adali, à mes hôtes, MM. Deschamps, Rusticclli et Gabri Salassi, je monte sur ma mule Rosine, et, précédé de Mohammed Dini, le fils du sultan qui a cédé Obock à la France, et suivi du sultan Homed Loîta, de Gabri Mariem, Abd el-Rahman, cheikh Yusef, etc., je quitte le comptoir à 7 heures 3o minutes.

A 6 heures du matin, j^ai constaté : bar. jSS.S, therm. -|- 3 1.9, vents S.-O. A 7 heures BS** : bar. 756. f, devant le puits de la factorerie, au bord de la falaise. Je viens de passer devant le tombeau de Pierre Arnoux, qui fut assassiné, le 6 mars dernier, par trois adals. A 3 heures de raprès-midi, j^ai à ma gauche la mer, dont je suis séparé par une plage de 900 mètres, qui est recouverte en partie par les grandes marées et où poussent quelques herbes. A ma droite, se trouve la falaise sur laquelle j'ai construit le comptoir. En face, s*étend une plaine sablonneuse oti croissetât des mimosas et des graminées. Cest là que nous avons notre petit jardin. L^eau s^ trouve à peu de profondeur, mais elle est de mauvaise qualité.

A 8 heures, nous traversons le large lit de la rivière Obock. Les rives en sont couvertes d^une riche végétation. La rivière est à sec, mais les puits que Ton creuse dans son lit donnent une eau abondante et de bonne qualité.

A 8 heures 5% le terrain est sablonneux et commence à monter. A 8 heures io\ nous sommes sur un plateau de terrain coquiller dont la végétation est pauvre.

A 8 heures 1 5\ nous avons à notre gauche une pyramide de pierres brutes blanchies à la chaux. Cest une marque faite par un navire français chargé de la topographie de la côte.

A 8 heures 35', nous rencontrons un sol madréporique, et, à 8 heures 45\ nous commençons à descendre. A 8 heures 55\ nous arrivons au fond d'un ravin pierreux qui sert de lit à un torrent et forme une petite anse en se jetant à la mer. Nous passons sur un plateau rocheux d^abord, puis terreux jusqu'à un ravin qui aboutit au lit de la grande rivière Allatabella, où nous faisons halte..

Nous gagnons une terrasse formée par des rochers à l'ombre desquels je contemple la mer et le cap Malla. Trois adals de Tadjourah viennent me

ti

40 KXPLORATIOIIS iTHlOPISNICES

saluer. Ils ont passé la nuit dans le lit de la rivière, où les puits donnent une excellente eau et où l'herbe est abondante et de bonne qualité. Cet endroit est un lieu d^arrêt pour les voyageurs.

Mohammed Dini, qui rentre à Obock, me fait ses souhaits de bon voyage. Il n^est venu jusqu'ici, dit-il, lui chef des Adals dX)bock, que pour Eaire honneur au chef des Français d^Obock.'

A 2 heures 45\ nous nous remettons en route ayant à gauche la plage, à droite une belle ligne de montagne qui nous ferme Thorizon.

A 3 heures 35% nous suivons toujours la plage. La mer est très basse ec donne asile à de nombreux requins.

A 5 heures lo', nous rencontrons le lit d^une rivière dont les berges sont très hautes et couvertes de verdure. Nous quittons la plage pour suivre le lit de cette rivière, qui porte le nom (TOroboré^ comme la montagne d'*où elle vienL A 5 heures i8\ nous y faisons halte, auprès de puits qui donnent une bonne eau.

Nous nous remettons en route à 5 heures 5o\ en longeant de nouveau la plage, qui est pierreuse, plantée de gommiers, semée de puits.

La marche de la journée peut être évaluée à 4,5oo mètres à Theure.

Mercredi^ 23 août. — Nous nous mettons en route à 5 heures 23^; à 5 heures 40% nous entrons dans le lit d^une grande rivière, VAnangalitOy creusée entre deux murailles de rocs noirâtres élevés d^une vingtaine de mètres, et formant une entrée imposante. Dans le lit sablonneux croissent quelques arbustes à soie dont les larges feuilles d*un vert glauque, les grappes de fleurs violettes, les firuits sphériques qui renferment la soie végétale, sont d*un effet très décoratif et s^harmonisent parfaitement avec le paysage.

A 6 heures 1 5\ le lit de la rivière forme une gorge boisée. Notis le quittons par le lit desséché d*un torrent où la marche est rendue difficile par la rapidité de la pente et les amas de pierres roulées par les eaux. A 7 heures 5\ nous atteignons le sommet du Manyaia sur lequel croissent des broussailles, quelques arbres rabougris et des agaves. Nous en partons à 7 heures 1 5\ La mer est devant nous, les pentes sont douces et bcMsées et Ton y voit remplacement de nombreux camps de Bédouins.

Bédouin au pluriel, Bédou au singulier, est un terme arabe qui se retrouve dans presque tous les dialectes africains et arabes pour indiquer les pasteurs nomades.

EXPLORATIONS éTHIOPIElfNBS 4I

A 7 heures 5o\ nous entrons dans une r^ion accidentée et rocheuse. A 8 heures 47\ nous faisons halte au puits d'Adbouya.

A 10 heures, le baromètre marque 728.1, le thermomètre + 35.8, le temps est couvert et le vent souffle du sud-ouest.

Nous repartons à midi 3o\ La route suit le lit d'une rivière remplie d^arbres secs. A 12 heures 55% nous sommes sur un plateau pierreux d^où nous apercevons la mer et le port de Sagallo. A i heure 5o\ nous gravissons un nouveau plateau, couvert d^un sable rougeâtre, mêlé de pierres noires, où poussent quelques arbustes. A 2 heures io\ le terrain devient ondulé. De 2 heures 35^ à 2 heures 40% nous traversons le lit d^une rivière semé de roches noires et d^pines. Nous atteignons un plateau pierreux, puis une région très accidentée. A 4 heures 10*, nous apercevons la ville de Tadjourah. Nous descendons un ravjn et, à 4 heures i5\ nous nous arrêtons près de Tadjourah, dans le lit d^une rivière oti sont creusés des puits.

Tadjourah est une petite ville de 7 à 800 habitants. Elle doit son importance à ses relations, d^une part avec le Choa, d^autre part avec Aden et la côte d^Asie. Les Tadjouri sont en même temps marins, marchands et voyageurs. Cest de là que partit, en iS3g, Rochet d^Héricourt, le premier qui ait fait connaître à la France le pays des Adals et le royaume du Choa.

Les murs de la ville sont en terre, les maisons sont des cabanes en chaume et en boue desséchée. Il y a pourtant quelques constructions en maçonnerie blanchies à la chaux, notamment une mosquée et un minaret.

Les Égyptiens ont à Tadjourah une garnison de 16 hommes et un agent des douanes qui sont logés dans un fort construit à Test de la ville.

Ibrahim, fils aine d'Aboubakar, pacha de Zeïlah, gouverne la ville avec le titre de bey. Par politique, il conserve auprès de lui, avec leurs titres respectifs, les anciennes autorités du pays : sultan, vizir, cadi. Ibrahim bey, comme son père et ses frères, est, avant tout, négociant, surtout marchand d^esclaves.

Aboubakar pacha est né à Tadjourah d'aune famille de marchands d^esclaves. Il a fait pour ce trafic plusieurs voyages dans Tintérieur. Il a suivi au Choa Rochet d^Héricourt.

Les Tadjouri se distinguent des autres Adals par la propreté de leurs vêtements, et en ce qu*ils tiennent à paraître de fervents musulmans. Pour le reste, ils sont armés comme les autres, du couteau, delà lance et du bouclier ; ils portent les cheveux longs, ont la nuque rasée se ceignent les reins du marteau et se drapent dans des tobas.

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A Pouest de la ville se trouvent un certain nombre de beaux jardins, plantés de palmiers, de dattiers, de légumes, et soigneusement entretenus. Pour Farrosage on a des puits et Teau en est tirée, comme en Egypte, au moyen de leviers manœuvres par des hommes.

Bien qu'il noyait qu^un seul boutre dans le port de Tadjourah, la ville en possède une vingtaine. Le mouillage est bon et sûr, mais de nombreux récifs en rendent les abords difficiles !pour les navigateurs qui ne sont pas pratiques de cette côte.

Nous nous remettons en route à 4 heures 36', pour faire une nouvelle balte à 4 heures 5o\ près d^un puits où des jeunes filles aux cheveux tressés, vêtues dMtroites tuniques bleues, parées de bijoux en cuivre et en étain puisent de Teau. Plusieurs habitants de la ville, qui sont en relations avec le comptoir d^Obock, viennent me saluer. Nous voyons les Égyptiens vêtus de leur longue chemise blanche, coiffés du tarbouch rouge, nous considérer curieusement du haut du pont-levis de leur citadelle.

Nous repartons à 5 heures 1 6', pour arriver à 6 heures 3o' sur la plage ob nous devons bivouaquer.

La marche d^aujourd'hui est évaluée à 4,5oo mètres par heure.

Jeudis 24 août. — Au jour, Ibrahim bey et Oumed, le sultan, viennent me voir. Après les salutations et compliments d^usage, Ibrahim me demande une déclaration écrite constatant qu^il est étranger à mon voyage. Jusqu'à présent, dit-il, tous les voyageurs, y compris Lucereau, ont été adressés à mon père par le consul d'Aden. Il me demande également si je sais que je suis sur territoire égyptien. Il ajoute à ces demandes tout ce qu^il croit de nature à entraver mon voyage.

Je lui réponds que je n^ai pas d^écrit à lui donner; que, chef d'Obock, je n^ai pas besoin, pour venir à Tadjourah, de lettres du consul ; que si je suis sur territoire égyptien, c'^est tant mieux, le gouvernement du khédive éttnt en paix avec la France. Cela dit, et pour couper court à tout, je £tit seller ma mule, je sene la main du bey et du sultan, et je mets Rosine à Tamble par un vigoureux coup de talon et une saccade du mon»

Il est 6 heures quand je mets fin à cette conversation. Le baromètre marque 755. f, le thermomètre 4- 3i.o, le temps est couvert et le vent souffle de PouesL

A 6 heures 1 5*, précédé du jeune Abd el-Kader, donkali à jambes de cerf, je quitte le campement. Nous suivons la plage. Llierbe, qui est très

EXPLORATTOKS ÉTHIOPlENIfEi

abondante, les palmiers, les gommiers, etc., viennent jusqu'au bord de la mer. La fertilité de cette zone est très remarquable.

A 6 heures 5o\ nous traversons Ambabo, village aujourd'hui abandonné, composé d'une douzaine de grandes cases, et situé sur une butte qui domine la mer.

Prés des cases se trouve une tombe en maçonnerie, celle d'un oncle du pacha Aboubakarydu vieil Abd el-Kader, dont on se rappelle encore le fanatisme et Fobésité. Cest lui qui construisit le village, et c'est dans ce village que Pierre Arnoux et ses compagnons furent retenus six ou huit mois, lors de leur dépan pour le Ghoa, par le pacha Aboubakar.

Nous suivons toujours la plage, ayant à notre gauche des terrains fertiles oti paissent des mulets, des vaches, des moutons, des chèvres, des ânes, et, à 9 heures 1 5' nous arrivons à Sagallo, où nous sommes reçus par M. Louis Grand, directeur du comptoir que nous venons d*y fonder.

La marche de ce matin doit être de 8,000 mètres à l'heure.

Sagallo est une anse de la baie de Tadjourah. Elle forme un excellent mouillage pour les grands boutres et les petits navires. S;gallo est au pied de la grande montagne Godah, et reçoit de Peau en abondance en toute saison. Son territoire est inculte, mais la fertilité en est affirmée par une luxuriante végétation, de superbes palmiers, des gommiers, des pins maritimes, etc.

Il a été donné à la Compagnie par le sulun de Loïta, suivant acte déposé, le 3 août 1882, au consulat de France à Aden, et dont voici la copie :

« Le sultan Homed Lolta, qui commande aux tribus des Débenét » Olma, désireux de faciliter autant qu*il est en son pouvoir les relations » commerciales entre son allié le roi du Ghoa et les Français, et pour mon- » trer son respect et son attachement à la France :

» \^ Donne à titre gracieux à M. Paul Soleillet, agent général de la » Compagnie française d*Obock, la propriété du port et rade de Sagallo » (golfe de Tadjourah), qui, jusqu'à présent, ont été compris, sans contes- » tation, dans son territoire, à la charge, par M. Soleillet, d'y faire établir « un comptoir de commerce français ;

» 20 Pour l'établissement de ce comptoir, le sulun cède en toute pro- » prîété un terrain de 1,000 dras de côté {5oo mètres environ), et dans » lequel on devra trouver de l'eau ;

» 3* En plus, le sultan donne le droit de faire du bois, ainsi que le » droit de pâturage dans les campagnes environnantes.

44 EXPL01UT10IIS émQPiBintES

» La présente conventioa a été faite à Oboek, en hoit exemplaiics ori-

9 ginaux, dont quatre en langue française et quatre en langue arabe, en

» présence des témoins qui ont signé :

^ € Obock, 3o îuiUet 1881.

» Le sultan Hamed Loîu, Paul Soldllct, Abd d-Rahman didkli « Yusef, Abd-AUah Mohamed Cbalm, Mohamed KamiL Ch« Qouet; 9 Mazet, L. Grand, L. Gabra Mariem >.

C'est en vertu de cette concession que nous sommes venus à Sagallo, oQ je reste jusqu^au 3o août pour délimiter la concesaon, construire une cabane, creuser un puits, etc.

Mercredi, 3o août. — Le thermomètre marque, à 6 heures du matin, -f- 2%^ 9, à 8 heures 4* 3oi> i, à 10 heures -f- 34« 5, à 2 heures -{- 39« 5, à 4 heures -}- ^A^ 5, à 6 heures + 3i«.

Le départ étant fixé à demain, c^est aujourd'hui que nous nous organisons définitivement.

Voici la liste des personnes qui m'accompagnent > :

10 M. Gabia Mariem, Pun des secrétaires de S. M. Ménélik II, roi du Choa, qui parle et écrit le français, Tarabe, Tamarigna, Touromon Igallal), qui est sa langue maternelle, et Tafar. M. Gabra Mariem a bien voulu s'en* gager à m'accompagner dans ce voyage en qualité d'interprète, et il m'a rendu de très grands services ;

2^ Aillé, Amara, qui est à mon service particulier depuis que je suis à Obock;

3» Erdau, Éthiopien d'Ankobèr, chargé de la tente ;

4<> Tourra, Éthiopien, cuisinier;

i^ Le grand et le petit Circossé (le dernier est surnommé Cartouche); ils sont chargés des mulets;

6« Ould Gabriel, Toka, Tokall, Gabriel, Oldi,' éthiopiens dont le service sera de charger et de décharger les chameaux^ etc. ;

7<» Un afar', Kamil, au service de la Compagnie depuis plusieurs mois, et deux hommes de Tadjourah : Mohammed et Abd d-Rahman, qui doivent nous servir de guides.

I Boubftkar, mon fidèle Boubakar, est à la Mekke dqniis un mois ; c*eit pour cda quH M m'accompagne pas. Je pense qu*il viendra me rejoindre en Ethiopie.

> Afar est le nom que te donnent les populations appelées par nous Danakils, et par les Éthiopiens, Adal ou Adallocb au pluricL

CCPLOBATIOSCS éTHIOPIEIfXlS

JVi deux mulett pour mon osage personnel : Figaro, petit molet de robe Isabelle que m^a donné le sultan de Relu, et Rosine^ Jolie mule notre, cadeau de M. Léon Cbefneur, agect de la Compagnie au Choa; fai, en outre, huit mules ou mulets de selle pour mes hommes.

Six chameaux transportent nos vivres et nos bagages.

J'ai armé les Éthiopiens d*un fusil, d*un revolver et d^un sabre ; les Afars ont leur lance, leur bouclier et leur couteau.

Ibrahim, Tancien guide de M. Chefneux, se joint à nous avec son domestique, ainsi qu^un marchand de Farré, Mohammed, et un éthiopien du nom de Darras : ils ont deux mulets et un chameau.

La caravane sera donc forte de dix-neuf hommes, douze mulets, sept chameaux. J'oubliais la chienne Brûlée, bétequi mérite une mention dans les annales géographiques. Elle est 'descendue du Choa à Aden avec le voyageur italien, capitaine Martini, qui l'a laissée à Aillé, à Aden. Elle retourne au Choa. Brûlée est un pur spécimen du chien-loup blanc et fauve d'Éthîophic.

Jeudi, 3i août. — A 6 heures du matin, le baromètre marque 755* S, et le thermomètre -j- 290 i, à 8 heures, le thermomètre marque 33» 2, à 10 heures, -|- 36® 1, à 2 heures, -|- 41® i, à 3 heures, 4- 34® 5.

Des 6 heures, le sultan de I^ïta me criait aux oreilles pour me réveiller : Allons, en route! C'est à 3 heures seulement, après la grande chaleur, que je donne le signal du dépan. Je fais mes adieux aux indigènes ainsi \iu''à nos domestiques éthiopiens du comptoir. M. Joseph Samperi, Tinterprète du comptoir, me fait ses souhaits d'heureux voyage, et M. Louis Grand enfourche sa mule pour m'accompagner.

Abd el-Rahman cheikh Yusef, Afar, qui a le plus aidé les Français à Obock, me prend à part et me recommande surtout de ne jamais perdre de vue mes chameaux, et d'avoir mes armes toujours prêtes, car nous allons dans le pays des voleurs et des assassins.

Enfin, à 3 heures 1 5\ nous nous mettons en route. Nous suivons la plage, ayant à notre gauche, de l'autre côté du golfe, les montagnes nues et pelées des Çomalis Issas, qui ferment l'horizon ; à notre droite, l'horizon est également fermé par une ligne de montagnes sur lesquelles la végétation fait des taches sombres.

A 4 heures, lious entrons dans un vallon vert entouré de montagnes. Une femme et des enfants y gardent des troupeaux de chèvres. Nous ren«

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controns un afar qui échange avec les nôtres des salamalecs, ce qu'ils font en se donnant la main qu^ils se tournent et se retournent en se demandant des nouvelles de la route, de la maison, des pâturages, des animaux. A 4 heures io\ nous rencontrons des huttes d'afars et Ton me fait voir les ruines d^un village galla.

Vingt minutes après, nous traversons le lit du torrent Adalli, qui se jette à la mer. Il est très raviné et peut avoir de 20 à 3o mètres de largeur.

Ici nous abandonnons la plage. Je dis à M. Louis Grand qu'il faut nous quitter, et c'est avec une véritable émotion que je lui serre la main, ainsi qu'à notre fidèle Badri, afar, qui raccompagne, le seul homme de sa naçion en qui j'aie une complète confiance.

La route que nous prenons suit une ligne d^eau.

A 4 heures 35, nous nous arrêtons pour attendre les chameaux.

Il y a ici beaucoup de pierres d'origine volcanique, des arbres épineux et des champs de graminées sèches qui sont, pour les animaux, une excellente nourriture. La région dans laquelle nous entrons est appelée par les Afars « leur réser\x, » parce que l'on y trouve en toute saison, même dans les années les plus sèches, de Therbe et de Peau.

A 5 heures 33\ nous entrons dans le lit du torrent Galalcfoc. Il est encaissé dans des murailles de roc gris, hautes de 20 mètres, formées de stries régulières. Dans les interstices poussent quelques arbustes, notamment des euphorbes.

En quitunt le lit du torrent, à 5 heures 40^ nous prenons une route par la montagne, où Ton trouve des blocs erratiques, des buissons épineux et de rherbe en abondance. A 5 heures 45\ nous atteignons le point où le torrent prend naissance, entre deux plateaux couverts de verdure. De ce point, on voit tout le golfe de Tadjourah, des montagnes et des vallées vertes.

A 6 heures 1 5\ nous sommes rejoints par le sultan Homed Lotta. Ce chef afar est un grand guerrier. Cest lui qui commandait les Afars quand ils ont défait, dans le Haoussa, Musinguer Pacha et sa petite armée. Il est, comme notre Turenne, bon homme, simple à vivre, tout à la main. Il vient à^ied, portant sur l'épaule, comme un fusil, une longue gaule de 'bois blanc et son parapluie. Un enfant de dix ans au plus, son neveu, le suit porum sa lance et son bouclier et tirant par la longe son petit mulet blanc. Il est accompagné de l'un de ses frères et de deux de ses guerriers.

A 6 heures 3o', nous établissons notre bivouac sur remplacement d^anciennes hahiutiont.

EXPLORATIONS éTHIOPIBHliBS 47

Pendant la nuit le temps est couvert et îl fait très chaud. La marche d'aujourd^hui est de 4,200 mètres par heure.

Vendredi, 2" septembre. — Départ à 6 heures 25\ Nous laissons les chameaux et panons en avant avec les mulets. Nous sommes sur un plateau que nous quittons après 18 minutes de marche pour entrer dans le lit de la rivière Bourousan. A un kilomètre sur notre gauche, cette rivière se jette dans le golfe, ob elle forme une petite baie. Son lit est encombré de roches plates et grises qui rendent la marche pénible.

A notre droite et à 20 mètres au-dessous de nous, se trouve un torrent large de 5oo mètres, dont le lit est rempli d'arbres déracinés, de blocs de rocher : une vraie dévastation. En face de nous il y a des palmiers et qu elques rochers qui forment des petits ballons isolés.

A 7 heurss 58\ nous nous arrêtons pour attendre les chameaux. Nous sommes dans le pays d'Alfa. La terre est couverte de pierres. Il y croît des buissons et des graminées, que paissent de nombreux chameaux. Du pied d'un gommier, où je m'installe, on voit encore la mer.

Nous repartons à 2 heures Sq'. La route suit, pendant 20 minutes, le lit d'un ravin. Du plateau sans arbres où nous arrivons, la vue est magnifique. Nous voyons le goulet du golfe qui forme une bande d'azur entre des montagnes grises et noires. A droite, l'horizon est fermé par de vertes montagnes, et, en face de nous un mont partagé, en deux à son faîte, forme une porte triomphale.

A 3 heures 22', nous traversons une ligne d'eau large de 10 mètres, et 10 minutes après nous descendons dans le lit du ravin Ouaildella, qui est très encaissé. A 4 heures, nous le trouvons barré. Prenant alors à droite, par le plateau, nous nous engageons dans les gorges chaotiques de Rahoussa. Ces gorges, d'abord étroites et tortueuses, s'élargissent et sont coupées à droite et à gauche par des torrents. A 4 heures 45*, nous rencontrons le sultan Lolta sous un arbre et nous nous arrêtons auprès de lui.

Nous repartons à 5 heures 10'. A 5 heures 3o, en tournant à droite, nous voyons la mer. La route est resserrée entre deux collines. A 6 heures, nous sommes entre deux montagnes noires espacées de 3oo mètres.Le sol est formé de pierres noires. Nous avons la mer en face de nous.

A 6 heures 1 5', nous entrons dans le Boullatou, dépression sablonneuse où il y a quelques touffes d'herbe. Nous y établissons notre bivouac.

La marche d'aujourd'hui est de 4,000 mètres à Theure.

48 EXPLDIUTIONS ÉTHIOPIENNES

Le soir, le sulun LoTta me dit que Musinguer pacha est venu avec des bateaux jusque dans le fond du golfe de Tadjourah.

Samedi 2 septembre* — Départ à 5 heures t5\ Cinq minutes après, nous passons près d'une kouba (tombe de saint musulman), située sur une hauteur dbti nous voyons deux îlots rocheux du golfe. La route longe le flanc de la monugne. Des pierres provenant d^éboulements paraissent contenir du soufre. 11 7 a aussi des pierres noires très lourdes et des pierres ponces.

A 5 heures 5o\ nous sommes sur un plateau appartenant à la chaîne que nous longions, un ravin nous sépare d*un second plateau plus élevé.

Dix minutes après, nous sommes dans TAffaré ; nous avons en face TAssan, d^oti émerge le piton Millelé et le lac Assal ou Salé, dont l'eau bleue, entourée de sel blanc, fait Feffet d'un miroir à forme capricieuse dans un cadre d^argent.

A 6 heures 40', nous avons des rochers gris-noirs qui se dressent en muraille de grands blocs. 11 y a tout autour des monticules de pierres bri-

sées. Nous nous arrêtons devant un trou plein d^eau qui se trouve dans un torrenL Toutes les roches paraissent ici tourmentées par le feu.

Dans ce torrent, nommé Moya, on trouve de Teau en toute saison. Il paraît qu^il faut, dans les années de sécheresse, venir de Sagallo ici sans eau.

On amène les mulets pour les faire boire, et je m'engage dans le lit du torrent avec Tespoir de prendre un bain. Les berges, très élevées, sont formées par des murailles verticales de pierres noires et grises, qui décrivent des courbes sinueuses et forment de puissants échos. Tout fait effet : les sabots des mulets glissant sur les larges pierres luisantes qui dallent le lit du torrent, la voix des hommes, les glapissements de ma chienne Brûlée, qui nous éclabousse en bondissant dans les marmites que Teau s^est creusées. Le lit du torrent se rétrécit en étroit boyaii. Je vais dans un endroit qui forme un coude et je monte sur des rochers polis comme du marbre, oti je ne puis me tenir que nu pieds, encore me faut-il Paide d^ Aillé. Quant à lui, il est joyeux et bondit comme un chamois. J^arrive à un endroit où une petite cascade se déverse dans une véritable baignoire ovale, et je me livre au double plaisir du bain et de la douche.

Pendant ce temps, mes gens m^ont installé un lit de repos contre le tronc d'un gommier couché par les eaux. En examinant ce tronc, j'y découvre une inscription en lettres romaines, et ce n'est pal sans une très vive

EXFLOHATIOMS éTHIOPmiNES 49

émotion que moi, provençal, je déchiffre cette inscription que je reprodois en en conservant la disposition :

LANFREY de MARS

EILLE

M. Lanfrey était un employé de la maison Tramier, Lafage et O, àt Marseille. Il fut tué lors du massacre de Musinguer pacha et de son armée, par les Adals, dans le Haoussa, il y a un peu plus de cinq ans.

On m^a raconté depuis, à Ankober, un beau trait de M. Lanfrey. Il avait sa tente à côté de celle du pacha et il fut Tun des premiers blessés quand les Adals surprirent Tarmée ^ptienne. Il avait des domestiques très dévoués qui, le voyant blessé, le transportèrent dans une île dePHaoucha. Revenu à lui, il aurait dit : Non, ce ne serait pas honnête, et, s*échappant des bras de ses serviteurs, il vint tomber, percé de coups de lance, à côté des cadavres encore palpitants de Musinguer pacha et de sa femme.

Une femme vient faire boire un troupeau de chèvres. Elle a pour vêtement un jupon en peau tannée, orné de franges^ et un collier en verroteries. Elle porte sur son dos un enfant qui est retenu par un morceau de toile de coton.

A 3 heures 46*, nous nous remettons en route. Nous sommes dans une dépression au fond de laquelle se trouve un lac salé, le Marmausso. Noos traversons le plus désolé des pays, une série de dépressions oti le chemin est tellement affreux quUl est impossible de prendre des notes.

A 4 heures 5o\ nous sommes sur un plateau d^oti nous dominons le lac. Ce lac forme une ellipse. Il semble appelé à disparaître. Il occupe un ancien cratère. Il a déposé sur ses bords une couche de sel. Ce plateau est formé d^une pierre blanche, friable, qui devient noire à Pair.

A 5 heures i6\ nous descendons dans une dépression. Le pays, comme le torrent, a le nom de Moya. Je propose de rappeler Lanfrey.

Les chameaux avancent avec beaucoup de peine. Nous nous arrêtons sous un gommier pour les attendre. A 6 heures 10', nous descendons à pied, par des rochers, dans une dépression en forme de cuvette, entourée d^une muraille de rochers. Il y a un peu d'herbe, quelques arbres épineux et rabougris; sur le sol blanchâtre on trouve de petites coquilles blanches *

^ J'en ai prit des échantillons. On les rencontre jusqu'à Kauri, halte Ja 5, où fd trouvé une nouvelle espèce dont f ai auMi pris des échantillons.

$0 EXPLORATIONS fTHIOPIENKEl

mêlées à de petits cailloux noirs, dont plusieurs ont Taspect de scories. Nous nous arrêtons à 6 heures i6\ dans cette dépression, pour bivouaquer. La marche d^aujourd'hui est de 3^8oo mètres par heure.

Dimanche, 3 septembre. — Nous partons à 4 heures 2o\ avant le jour. Nous traversons un troupeau de chèvres. A 5 heures i5\ nous passons à côté d^un piton isolé nommé Attakoum, mot afar signifiant : // respire. Ce nom lui vient d^un trou qui est auprès et d^oti sonent des bruits. Cest le soupirail de quelque volcan mal éteint. Les indigènes en font la demeure d'esprits infernaux. A 5 heures 3o\ le jour commence à poindre et nous voyons un pays tel quMl faut réellement ne pas croire à Tenfer pour' ne pas y placer Tune de ses entrées, peut-être la porte cochère. Ce n^est que roches noires infernalement tourmentés dans tous les sens, présentant le profil de monstres bizarres. Tout est désolé et semble mort. Je m^imagine que les planètes finies sont ainsi.

A 3 heures 4o\ nous voyons enfin quelques brins d^herbe et deux palmiers étiolés.

Dix minutes après, nous recevons des gouttes de pluie. Nous sommes dans une dépression, entre deux murailles : Tune de pierre rougeàtre rayée de blanc, Fautre de pierres noires, en forme de scories. C^est le pays des djins, me disent les Adals» et, en effet, on ne peut rêver rien de plus diabolique.

A 6 heures 5\ nous entrons dans une nouvelle dépression. Le sol est composé de graviers. Il y a un peu d'herbe. A notre gauche, quelques palmiers et des arbres épineux croisseiit à Tabri d'une muraille de rochers.

Cinq minutes plus tard, nous trouvons un champ de lave resserré contre h montagne, en face une bande de sable avec de Fherbe et des palmiers.

Je laisse les chameaux et je prends le grand pas de ma mule. A 6 heures 5\ je suis au bord du lac. Il est entouré de montagnes. Le sol forme une bdrdure d'un blanc sale. Cest une croûte qui craque sous les pieds. Des pierres noires, aux arêtes nettement découpées, émergent du sel et des flaques d'eau. Le sel est gris, mélangé de cristaux très blancs, qui ne sont pas du sel, je crois. Ils sont insapides. Le sel est beaucoup plus abondant sur la rive opposée que sur celle où nous nous trouvons. Les indigènes sont persuadés qu*il y a une communication souterraine entre le lac et le golfe de Tadjourah. Le bon sens indique le contraire, l'altitude du lac étant, d'après le baromètre, d'une centaine de mètres.

EXPLORATIONS ^THIOPIBKKES 5l

A 7 heures 4*, nous quittons le lac. Nous passons sur un plateau de terre blanche en laissant sur notre gauche les palmiers. On me raconte que c^est au milieu de ces palmiers que mourut de chaleur, de soif et de faim, le secrétaire de Musinguer pacha, un Allemand, le seul Européen de cette expédition qui ait échappé aux Adals. Nous gravissons ensuite une colline formée de scories noires, d^où nous passons sur un plateau. A 6 heures 35\ les difficultés de la route m^empâchent de prendre des notes à mulet. Je remarque des palmiers en forme dMventail qui poussent au milieu de pierres grises, et, dans la lave, une végétation relativement abondante. Devant nous, des petits plateaux sMtagent les uns au-dessus des autres. Nous retrouvons les chameaux et nous faisons halte.

D'après les Adals, en temps ordinaire, il fait ici des chaleurs telles qu'on ne peut approcher du lac que pendant la nuit.

Dans un rocher près de nous on trouve de Peau de pluie. Nous achetons à des Adals un mouton pour un tobe en coton.

A 3 heures 2o\ il vente très fort du nord -ouest. Le temps est couvert. On entend de sourds grondements de tonnerre et Ton voit des éclairs : en un mot, tous les signes précurseurs de Torage. Nous montons sur un roc noir et escarpé. Des aiglons nous escortent à cause de la viande du mouton que Ton vient de tuer et que portent les chameaux.

A 3 heures 3o\ nous coupons une ligne d'eau. Dix minutes après, nous rencontrons un troupeau appanenant à des gens d'Obokh. Les femmes et les filles portent des petits chevreaux dans leurs bras. Dans les interstices des rochers croit une herbe rare, mais succulente.

A 4 heures 20', nous entrons dans le pays de Loïta. Nous montons un mamelon de pierre blanche pour redescendre dans une dépression boisée. Le terrain renferme de nombreux coquillages. Devant nous et sur notre droite, nous avons une muraille de roches noires. Nous nous hissons péniblement au sommet de cène muraille pour descendre ensuite dans une nouvelle dépression sablonneuse, quelque peu herbue et entourée d'une muraille de pierres noires.

Cette dépression traversée, nous escaladons une nouvelle muraille et nous nous trouvons sur un plateau pierreux appelé Datalaaa. Nous nous y établissons pour la nuit, sur l'emplacement d'un camp adal.

La marche d'aujourd'hui peut être évaluée à 4,000 mètres à Fheure.

Lundis 4 septembre iffSs. — Départ à 4 heures 55' du matin. Nous

5a EXPLORATIOKS ÂTHiopnDiincs

arrivons à 5 heures 3o\ par des dépressions de sable, aux steppes ondulées de Coursour-Coursour. Vers 7 heures 3o^ nous rencontrons les éclaireurs d^une caravane d^csclaves conduite par Maki, le fils d^Aboubaker, pacha de Zeilah. Maki nous annonce la victoire que le roi Ménélik vient de remporter sur Ras Addal.

Je donne à ces gens une lettre pour M. Grand et une pour M. Qouet.

Dans Taprès-midi, nous trouvons un sol ondulé, semé d'herbes, d^épines et de quelques palmiers; à droite, nous avons des collines volcaniques, à gauche les monts Dokoino; en face, le pays de Dika, véritable oasis, traversé par une rivière bordée de gras pâturages. Malheureusement, la crainte quMnspirent les Çomalis Issas empêche les Afars d'habiter cette magnifique contrée.

Dans la région montagneuse dWlIouli, Aillé poursuit vainement une troupe d^anes sauvages. La chair de ces animaux^ des jeunes surtout, est tris délicate.

Nous avons alors devant nous la grande montagne Aoouadou et nous entrons, par le défilé d'Ensdaba, dans FEnsdabd, puis dans la grande plaine ellipsoïde d^Agagadô où nous plantons notre tente. La plaine d*Agagad6 est un ancien lac, encore boueux et quelque peu humide, orné de pitu maritimes et d'aune multitude de moustiques. Je ramasse des pierres noires que je crois être du minerai de fer. Cest dans cette région que Ton aurait trouvé de la houille ou de la tourbe.

Mardi, 5 septembre. — Nous partons à i heure 45^ du matin pour éviter la chaleur et les voleurs. Comme dit un proverbe saharien : c Dans les pays de la peur, il faut marcher la nuit et veiller le jour >.

Toujours montant et descendant, traversant des plaines sablonneuses, parfois herbues, escaladant des pentes pierreuses, nous arrivons à une oasis plantée de palmiers, pour descendre encore dans un volcan, le pays de Kauri. Là aussi croissent, dans les déjections volcaniques, quelques palmiers, des arbres épineux et des gommiers. En quittant Toasis, nous traversons remplacement d^'un camp situé sur un petit cours d^eau.

On m^éloigne alors de la route pour ne pas me faire croiser la caravane d'csclaTes que conduit Maki, le fils du pacha de Zeîlah. J^aime autant cela.

A 10 heures, ât% Afars qui coupent des palmes nous viennent voir. Ce sont de véritables bêtes sauvages. Leurs jeunes filles sont des squelettes ambulanu. Cest un monde de voleurs qu^il faut tenir à distance. On leur

EXPLOBATIOIIS ÉTRIOPIECIIES 53

crie katto! katto! va*t*en, va-t-en ! Ils ne s^'en fâchent pas et reviennent.

Je prends un bain dans une flaque d*eau et, en revenant, je trouve un mollusque d'aune nouvelle esp&ce. Houmed Loita nke quitte pour aller m^attendre à son camp ; mais son frère reste avec moi.

Nous rencontrons une caravane qui va aux lacs chercher du sel. Les A&rs font avec des nattes de o" 25 à o*" 3o sur o« 40 à o^ 5o, des sacs qui, pleins, ont la forme de cylindres.

Dans le lit d'un torrent que nous suivons quelque temps, coulent des filets d^eau. Ses deux rives sont couvertes d'une végétation luxuriante et beaucoup de gens coupent des palmes.

Ce passage rappelle celui de la rivière de Gardaya, dans Toasis du Mzab. Quand le regard, fatigué des pierres noires, tombe sur des plantes vertes, tout être humain est enthousiasmé, les animaux eux-mêmes manifestent de la joie. .

Vers 6 heures, nous arrivons au pied du mont Ingamara. Nous en gravissons le premier gradin, qui est séparé du second par un plateau pier^ reux à travers lequel coule la Galla-Sungo. Sur cett/^ rivière se trouvent des constructions en pierres sèches, des ruines et des murs réguliers de forme ronde ; ce sont des emplacements de camps ou villages. Sur le second gradin de ringamara nous voyons les tombeaux de chefs afars de la famille d*Houmed Lolta.

Nous descendons de cène hauteur dans le pays de Lafaufilé, plateau en forme de cirque, comme tous ceux des environs, avec des bords tantôt pierreux, tantôt couverts de végétation.

Mercredi^ € septembre. — Après une bonne nuit de long et paisible sommeil, nous nous mettons en route à 5 heures 45^ du matin. Bientôt nousavons à notre droite, au delà d'^un vallon, le Guijbu^ montagne du Haoussa. Par des dépressions sablonneuses nous arrivons aux rochers du pays de Sabert^ nous traversons une rivière dont Teau affleure le sol et nous entrons dans le pays de Gouroubouse. La rivière, d'abord large de ao à 60 mètres, atteint 1,000 mètres et forme des Ilots de verdure. Sur set berges en talus croissent le pin maritime et Tépine.

Nous quittons ce plateau pour un plateau hamada (je donne à ce mot la signification qu^il a dans le Sahara), et plus loin nous traversons un village Oromon (Galla), dans le pays de Hay, devant le mont Dokano, où nous trouvons des troupeaux de chèvres et des gens avec des chameaux.

Sur le plateau pierreux de ce village, croissent quelques graminées que les chameaux et les mulets mangent avec avidité.

Vers 6 heures, le frère de Loita fait des tentatives pour nous retarder. Le sultan veut probablement réunir beaucoup de monde pour nous recevoir et nous donner une grande idée de son importance.

Aillé défait mon revolver et le place sous mon traversin. Kamil ne me laisse plus faire un pas sans m'^accompagner. Le voisinage d^un fils du pacha donne à tous mes gens de grandes inquiétudes.

Ces inquiétudes sont justifiées, car voici ce que M. Léon Chefneux m^écrivait de Sagallo, sous la date du 3 décembre 1882 >. c Vis-à-vis des Égyptiens, voici quelle est la situation : » Quelques jours après votre départ, 3o soldats égyptiens commandés par Kamil, fils du pacha Aboubaker, sont arrivés à Sagallo avec un boutre. Leur premier soin en débarquant a été de dresser un mât, dans les limites vous appartenant, et de hisser le pavillon turc avec tout le cérémonial d^usage. Ils sont venus ensuite à la maison et ont enjoint à ces messieurs de quitter la place, car elle appartenait, dirent-ils, à TÉgypte '. Ces messieurs ont répondu qu'ils ne pouvaient résister à la force et qu^ils feraient leurs préparatifs de dépait. Le fils d'Aboubaker leur dit alors qu^ils eussent à se dépêcher, car il allait les emmener avec lui à Tadjourah, puis à Zcîlah. Ces messieurs ont profité de la nuit pour s'échapper et se rendre à Aden. Le consul a écrit à Aboubaker. Pendant ce tewps^ Houmed Làita, ayant appris V arrivée des Égyptiens, est venu avec quelques hommes et a renversé le mât et le drapeau. Les soldats se sont sauvés et n^ont plus reparu.

» Quelques jours après, Joseph (notre employé) est revenu à Sagallo. 9 Pendant deux mois il a eu la paix, mais la veille de mon arrivée, ce

» 38 novembre 1882, un navire de guerre anglais est arrivé à Sagallo avec

I Cette lettre m*est parvenue à Ankobèr, le 3 février i883.

3 Cette prétention est ridicule et insoutenable. Sauf les citadins des villes de Tadjourah et de Zellah, toutes les tribus du golfe ont constamment refusé de payer Hmpôt aux Turcs, puis aux Égyptiens. Ces mêmes tribus n*ont pas discontinué de le payer aux souTerainsdu Cboa. Elles viennent même de renouveler, en faveur de Ménélik, le don de leur territoire. Une fois, en 1 876, une armée égyptienne, commandée par Musinguer Pacba, a essayé la conquête de ce pays. Houmed Lolu, ft la tête des Afars, Ta massa -

Ils n*ont pas été plus heureux dans leur tenutive contre notre établissement, puisque ranoooce seule de Farrivée d*Houmed Loita a suffi pour les mettre en fuite.

EXPLORATIONS iTHIOPIElCIBS 55

» les fils du pacha Abpubaker, Ibrahim, Mohammed, Bourantan Le

» commandant anglais est venu voir Joseph et lui a demandé pourquoi il » était à Sagallo. — Parce que M. Soleillet m'a dit d'y rester, a-t-il répondu. » — Ah! et vous ne craignez pas les Donkalis? — Non, ce sont les Aboa- » baker qui sont avec vous que je crains. — Oh! et pourquoi? — Parce > qulls veulent tuer tous les Européens et ne veulent pas que nous restions » à Sagallo. — Ah ! et pourquoi ? — Parce qu'ils y font le commerce des » esclaves. — Ce n'est pas possible. — Je vais vous appeler des témoins. — » Non, non, maïs vous êtes sûr? — Alors Joseph lui cita le fiaiit que quelle ques jours auparavant une caravane d'esclaves était passée par id sous » Tescorte de Maki >•

» Le commandant a dit que c'était assez puis il est parti

» J*ai dit à Joseph de rester à Sagallo jusqu'à nouvel ordre et que je » l'y maintiendrais partons les moyens possibles.

> J'ai appris chez le sultan Hcumed Lotta, et cela m'a été confirmé » ici, que Ton avait reçu Tordre de vous assassiner en route. Voici dans » quelles circonstances.

» Trois jours après votre dépan de Gobad, 40 Çomalis ont passé à » peu de distance du camp d'Houmed Loîta. Celui-ci, averti, les envoya » chercher. Après bien des hésitations, ils finirent par avouer qu'ils*étaient » envoyés par Aboubaker-Pacha pour vous tuer. Pour preuve, ils mon- » traient un collier > qui leur avait été remis par Aboubaker.

» Houmed Loîta les a retenus quelques jours et leur a fait rebrousser » chemin, les menaçant de la guerre s'ils continuaient à vous pour- » suivre.

» Cette affaire est ici de notoriété publique. Houmed Loîta l'écrit au )» consul, et moi, je lui en ferai ma déposition à mon arrivée à Aden >.

Revenons à notre voyage.

Le soir, en exécution des ordres du sultan Houmed Loîta, les gens viennent en procession nous apporter du lait, et cela dure une partie de la nuit.

I Cette caravane d'esclaves est celle que j'ai croisée le 5 septembre. J*en ai rencontré une autre à Errer, le 11 septembre, appartenant aussi au pacha Aboubaker et conduite par un de ses hommes de confiance, Aifsaro, porteur d'un de ses sabres.

a Celui qui donne un ordre remet un objet, connu pour lui appartenir, à celui qui Is doit exécuter. Cet objet sert à &ire reconnaître celui qui en est porteur, et, au besoin, à lui faire prêter main f:>rte Ce bon pacha avait pris toutes ses précautions. D aurait tort de se géntr après les assassinats de Lucereau et de Pierre Amouz restés impunis.

56 EXPLOHATfOXS iTHIOMEMNB

A 6 heares 20^ la pluie menace, mais elle ne tombe que de 1 1 heures k minuit, fine et senée.

Jeudi, 7 septembre. — Une lettre de M. Grand m^informe qu^il a reçu trois jours après mon dépan, du commandant des troupes de Tadjoarah, une lettre du gouverneur de cette vtllei adressée à moi et à mes enfants (on désigne ainsi les employés, les soldats, les enfants, les domestiques).

Le gouverneur y disait que nous étions sur terre d*Egypte et qu'il nous fallait en partir.

M. Grand avait répondu verbalement qu^il avait tout lieu de penser que notre concession ne relevait pas de TÉgypte; mais que, si elle en rele« vait, nous avions le droit d'y séjourner et d^ £ûre du commerce, parce que la France et FÉgypte étaient liées par des traités et que ces traités nous protégeaient.

L*o£Scier demanda une réponse écrite, ce que M. Grand refusa; il redemanda ensuite la lettre du gouverneur, et M. Grand refusa de la lui rendre. Sur ce double refus, le commandant se retira.

Tandis que je pense à cette affaire, Kamil fait galoper le' cheval de Loita. Je remarque à cette occasion que les Afars, comme tous les Éthiopiens, ont conservé la selle du Bas-Empire, et que cette selle a comme étrier un anneau pour recevoir Torteil. Les Touareg et tous les peuples qui ont conservé la toge antique et le bouclier ont aussi conservé cette selle. M. Henry Duveyrier croit qu^'elle est spéciale aux Touareg comme Tan* neau de pierre que tout le monde, au Soudan, porte au bras. Cest une erreur, comme f ai pu le constater.

Nous arrivons ainsi dans le pays de Durassi où nous voyons un beau troupeau de bœufs. Un vieil afar, Abdel-Kader, oncle du sultan de Tadjourah, vient me voir avec beaucoup de monde. Tous ces Bédouins m'ont vu à Obokh et m^appellent Soleillet. Cest chez eux que sont en dépôt leschameaux du roi Ménélik. A 10 heures on m^apporte une grande quantité de lait; à 3 heures 45^ nous nous remettons en route à travers une plaine tantôt sablonneuse, tantôt couverte de beaux herbages oti paissent une grande quantité de bestiaux. Nous avons en vue, au sud, la montagne en pain de sucre de Coma.

Nous entrons dans YA/assi où nous voyons des ruines gallas et un camp afar. Peu apris, nous descendons dans le lit d'un lac desséché, le langoulakoma^ dont la boue crevassée, comme laquée, couleur café au lait

EXPLORATIONS AxHIOPIBIfVES

clair^ miroite au soleil. Il peut avoir 4 à 5oo mètres de largeur sur 3,000 à 2,5oo de longueur. Au centre, le baromètre marque 719.0. Nous le quittons pour gravir le plateau d*Adita, sur lequel paissent des chèvres.

Vers 5 heures 3o\ après avoir monté et descendu plusieurs pentes, nous rencontrons une troupe d^Afars qui viennent nous souhaiter la bienvenue de la part d^Houmed Lolta, et nous arrivons tous ensemble, par une pluie d*orage, au pays d^AérolL

Nous nous arrêtons un instant pour disposer notre arrivée chez Lolta.

Je place en avant les chameaux et leurs conducteurs. Je suis entouré d'une vingtaine d'^Afars de Loîta; puis viennent M. Gabri Mariem et Aillé; derrière eux viennent tous mes gens, sur deux rangs, en bataille, suivis et flanqués de ceux du sultan.

A 6 heures, nous arrivons devant le sultan. Il est debout sur un tas de pierres et entouré d'aune vingtaine de guerriers.

En Tapercevant, je m^empresse de descendre de ma mule; il accourt pour me tenir Tétrier, mais je suis à terre quand il le saisit.

Nous nous serrons la main. Il me fait remarquer qu^arrivant avec la pluie j^amène Tabondancei ce qui indique ceux qui sont aimés de Dieu. Il me prend la main et me conduit à remplacement qu^il a choisi pour établir mon campement. Nous saluons le sultan par une décharge de nos armes.

Au moment où j^ai aperçu le sultan et ses gens, ils formaient un groupe pictural.

Le sultan Houmed Lotta doit être à peu près de ma taille, i mètre 73. Il est élancé, bien proportionné. II a les mains fines et bien musclées. Sa tête, couleur café au lait moyen, est belle et Intelligente. De beaux cheveux noirs, fins et bouclés, encadrent bien son visage. Un collier de barbe noire, fine, épaisse, frisée, donne au masque une grande expression de mansuétude et de fermeté. Le front est large et ample, les sourcils fournis et bien dessinés; les yeux grands, très fendus, couleur marron foncé, avec des reflets métalliques, paraîtraient féroces s^'ils notaient voilés par des cilsd^une grande longueur qui adoucissent le regard. Le nez est bourbonnien, la bouche petite, mais les lèvres un peu trop minces.

Le sultan était vêtu d^une pièce de cotonnade blanche serrée autour de la taille par la courroie qui retient le grand couteau recourbé ornementé de cuivre, qu'il porte devant lui, en travers. Une toge en coton, fabriquée à

58 sxpLoiuiT]Oiis ihinopismiES

Rouen (c*est moi qui la lui ai donnée), à couleurs vives» à desnns grecs» lui couvre le haut du corps. Il est drapé avec élégance. Relevant du bras drcnt les deux bouts frangés qui sont croisés sur son épaule, il tient k la main une mince baguette de bois blanc

Q>mme je Pai dit, il est sur un tas de pierres et un homme tient sur sa tête un parasol. Autour de lui« debout, appuyés sur leurs lances, le bouclier au bras gauche, se tiennent une vingtaine de guerriers aux cheveux ruisselant de graisse, aux toges grises, à Taspect Êirouche. Ils sont au bas du tas de pierre et le tout a un aspect naif qui ne manque pas de majesté.

Nous sommes alors dans le pays de Daka. Les gens du camp de Loita, notamment ses deux fils, viennent nous voir curieusement. Tous sont armés de la lance, excepté le sultan qui n^a que sa baguette.

Vendredi^ 8 septembre, — Un Çomali Issa s du nom d*Aoued, et chasseur de profession, me fait Téloge de Texplorateur italien Martini, avec lequel il eut des relations.

Le matin, Lolta m^envoie des moutons et du lait, puis vient me causer de Sagallo. Il distribue ensuite à ses soldats les cadeaux que je lui ai £siits à Obokh.

Chez les Afiirs, comme chez les Maures guerriers du Sahara occidental, les cheb ne peuvent rien garder pour eux. Dès que les soldau leur savent quelque chose, ils arrivent en bandes, et malheur au chef qui ne distribuerait pas tout : il serait abandonné, mais, avant, pillé, probablement batm et peut-être tué.

Le sultan me promet que j'aurai demain les chameaux qui me sont

Dans Taprès-midi, mes gens s^amusent k jouer la comédie. Leur mimique est excellente. Les deux principaux acteurs sont le chasseur Ould Gabriel et Erdau.

Ils représentent deux paysans, le mari et la femme. Le ménage se dispute parce quMI craint que le grain ne vienne k lui manquer.

La femme (c^est Ould Gabriel) dit qu'il n^ a pas de grain et accuse son mari d^employer le sien à faire de la bière pour se griser avec ses amb et ensuite de cuver sa bière au lieu de travailler.

I tJne importante fraction de cette tribu reconnaît actuellement rauiorité de Loltat qui est î^ d*une femme çomali baa. Un certain nombre dliommes de cette tribu sont toujours auprès du sultan et lui terrent de fuailieri.

EXPLORATIONS ih-HIOPIENHEB Sg

11 y aurait du grain, répond le mari (Erdau), si tu faisais attention, si tu veillais sur le grenier au lieu de bavarder.

Après un échange de reproches de ce genre et de paroles amères, le mari, pour prouver qu^il a raison, administre à sa femme une bonne cor* rection. Celle-ci demande le divorce et nous prend tous pour juges. On

plaide, etc.

On m^assure que les gens d^Aboubaker-Pacha cherchent à former un parti de Çomalis Issas pour nous poursuivre et nous assassiner. Je n^n crois rien ■, mais Ton ne s'en gardera que mieux.

Samedi, g novembre. — A 6 heures du matin, la pluie, qui tombait assez fort depuis deux heures, a cessé.

Dimanche, lo septembre. — J^achète deux sacs de doura (mil) pour une tolbé. Ce grain, qui vient du Haoussa, est très blanc.

Le sultan me présente les hommes qui doivent m*escorter.

Les nouvelles qui viennent des Çomalis Issas sont peu rassurantes. Tout près dMci, ils ont surpris, battu et pillé les gens du sultan du Haoussa, Mohammed HamfEillé.

A cause des moutons que nous avons égorgés, notre camp est rempli d'oiseaux de proie. Je remarque un vautour chauve d^une taille gigantesque.

Je veux partir à 2 heures 5o*. Lolta s'efforce de me retenir jusqu^à demain matin. Je lui dis que ma patience est à bout et qu^il me faut partir. Je me sers pour cela d'une expression arabe impropre, ce qui fait rire mon guide Abd er-Rahman. Je lui dis en arabe et il comprend bien : « Tu es un » rossart. La mère de plus nigaud que toi est encore à naître. Remercie » Dieu que je ne partage pas ta figure en deux d'un coup de courbache ». Tout en parlant je brandis ma courbache qui est longue, souple, épaisse, en cuir d'hippopotame; elle tombe sur la croupe de Rosine, qui n'en peut mais, et nous voilà partis. Il était 3 heures.

Une heure et demie après nous rencontrons un groupe de jeunes filles, puis des troupeaux gardés par des femmes qui font des sacs à sel. Un peu plus loin, dans le pays de Djebel, plateau pierreux, nous traversons des ruines oromons situées au milieu de tombeaux.

I J*avais tort.

6Ô EXPLORATIONS iTHIOFfENIIES

Nous nous écartons de la route directe pour éviter le territoire de deux grandes tribus afars indépendantes et sauvages parmi les sauvages.

Ce sont les Gallelas (assassins des deux compagnons de Pierre Amoux, Disset et Bérenger) et les Aissameras (assassins de deux hommes de la caravane qui est actuellement à Obokh : un éthiopien du Choa et un afar du Haoussa).

La manière d^opérer des Afiirs est toujours la même. Ils surprennent leur victime tandis qu^elle prie ou qu^elle dort, et la frappent par derrière, soit avec la lance, soit avec le couteau. Cest ainsi qu'ils ont assassiné Pierre Amoux le 3 mars dernier, à Obokh, par ordre du pacha de Zcdah, le n^rier Aboubaker.

Lundis II septembre. — Après une belle nuit, un peu humide, nous partons à 5 heures 4o\ L*aspect du pays varie peu, c^est-à-dire que Ton a toujours en vue quelque monticule, qu^une plaine caillouteuse succède à une plaine dont la végétation est plus ou moins abondante. Vers 7 heures 3o\ passe près de nous un antilope de la grosseur d*un bœuf moyen. Quelques minutes après, nous nous arrêtons au torrent Gobad^ quidonne son nom à toute la contrée. Chez les Oromons Itou, où il prend sa source, il porte le nom d^Arraoua. Il se jette dans THaouach, au Haoussa. L^eau coule dans le sable à fleur du sol. La végétation de ses bords est luxuriante. Les mulets ont de Pherbe grasse jusqu^au poitraiL Cest plaisir de les voir manger. Il y a quantité de moustiques qui piquent même le jour; qu^estce que cela doit être la nuit?

Les afars de Tadjourah sont toujours à me tourmenter pour le manger.

Un homme de Tadjourah m'apporte de bonnes nouvelles de Sagallo. Il a pour tout bagage une ombrelle de femme en satinette qui fîit gorge de pigeon. Saru rien demander, il se joint à nous avec son captil

A 2 heures du soir, notre escorte arrive:

Il dut avoir une toi robuste pour se confier à de parais gaillards, qui toiu sont de mine à finir leur vie entre del et terre, an bout d^une corde. Ils sont commandés par un frère de Loita qui, en arrivant, demande à me parler et commence ainsi la convenaiioa :

— Mon frère fait ce qull veut, et moi je fiûs ce que je veux* Il n*a pas voulu me dire ce que vous me donneriez. Je ne voulais pas partir sans le savoir, mais je ne me lèverai pas dld que vous ne me Tayiez dit.

— Il a été convenu avec le snJun Houmed Lolta, lui dis-je, que, soi*

EZPLOlUTlONf ETHIOPIENIIBS 6l

vaut Tusage, je donnerai aux hommes de Tescorte un tolbé blanc en américané et au chef un tolbé de couleur.

Après ce que vous avez donné à mon frère, ce n^est pas assez. Vous

n^avez pas la prétention de ne payer que comme les gens du pays?

— Certainement, j'ai cène prétention.

— Je ne partirai pas.

— Comme il vous plaira.

— Je vais faire retourner les gens. . .

— Comme vous voudrez.

— Vous partirez seuls.

— Dieu est le plus grandi dis-je en arabe. Sur ce, je me lève et donne Tordre du départ. Le frère de Lolta prend avec lui les hommes de Tescorte et va faire avec eux un kalam. Au moment de notre départ, ils paraissent très animés.

Nous suivons un plateau pierreux parallèle au torrent. Nous avons à gauche le mont Gobad qui est surplombé par le pic OurallL A notre droite sMlève le mont Daka. Oesi après sa réunion avec un torrent qui descend du Gobad que VArraoua prend le nom de Gobad. Nous avons, au nord, le mont Aitan Koma.

Pendant une heure nous marchons dans le lit même du torrent, puis nous traversons un plateau ondulé dont les parties élevées sont nues et les plis couverts de graminées à fleurs en forme de panache argenté. Les a&rs en coupent et sVn mettent dans les cheveux.

A 5 heures nous avons, à 5oo mètres à gauche, le mont Gobad et à 2,5oo ou 3,000 mètres, adroite, le mont Attan Koma. Nous entendons des cris de bétes sauvages >, et nous voyons- une troupe qui vient en sautant, brandissant des lances, agitant des boucliers : c'est notre escorte! Le frère de Loita est retourné chez lui ; un neveu, Ibrahim, a pris le commandement, et la plupan des hommes l'ontsuivi. Moins d*une heure après nous étions dans VAsbari.

Je donne l'ordre aux hommes de Tescorte de camper à une centaine de mètres de nous, et je les préviens de ne pas sonir de leur camp car, la nuit venue, nous tirerons sur tout ce que nous verrons bouger.

> Tous les Africains en expédition ont llubitude, «Tint le combat, de pousser des cris d*animauz : lion, tigre, chacal, hyène, âne, coq, etc. Le surnom de chacal, donné ca Algérie aux souaves, vient de ce que ces troupes, en imiution des indigènes, poussaient des cris de bétes en allant au combat et se plaisaient surtout à imiter celui du cbacaL

On leur donne du riz. Ils viennent m'ennuyer, prétendant qu'ils n'en ont pas assez; ils veulent aussi de Teau. Je leur réponds qu^ils ont assez de riz et que, pour ce soir, je vais leur donner une outre d*eau, mais qu^à Tavenir ib aient k s'en fournir.

Pendant la nuit, je les vois faire kalam autour de leur feu. Ils paraissent très animés.

Je m^entends avec un afar d^Errer, qui nous suit depuis le camp du sultan, pour la garde des chameaux jusqu'à Errer.

Mardi, 1 2 septembre. — Avant le départ, le neveu de Loîta, qui commande Tescorte, vient me dire que si je ne veux pas augmenter de quelque chose le prix promis, il va retourner avec ses gens. — Comme vous voudrei, lui répondis-je, et je donne Tordre du départ.

Les hommes de Tescorte se forment en rond, parlementent pendant un quart d'heure et se mettent en marche derrière nous.

A 5 heures 35' nous sommes devant le dernier contrefort des monts Gobad, sur remplacement d^un camp. Sur notre droite scintille le lac Abibad, Vun de ceux où se perd l'Haouach.

Dans le pays de Bouskaoua, que nous atteignons moins d'une heure après, nous traversons des ruines Gallas.

Cest ici, sur notre droite, que se trouve le point de départ d*un canal qui pourrait réunir THaouach à la mer. Ce fleuve serait alors navigable six mois de Tannée, je crois, jusqu^aux environs d^Antoto. Une telle question mérite d^étre étudiée et c'est ce que je compte faire. Je Tai même fait en partie, mais il faut une exploration complète du cours du fleuve, ce qui sera facile avec Taide de Ménélik, dont le concours est assuré d'avance à toute oeuvre de cène nature.

A 8 heures 20' nous arrivons à la grande plaine de Bouatella, qui doit être couverte par les eaux pendant Thivernege. Nous avons en face de nous les monts Atari qui appartiennent au Çomalis Issa.

Après une pause,- nous entrons dans le lit, ici très vaste, de la rivière Daouiléka, que nous suivons jusqu'aux pieds du mont Mari^ oti nous nous arrêtons, tandis que les hommes de Tescorte vont avec les chameaux chercher de Teau. Nous sommes très inquiets de Tabsence de nos hommes, qui se prolonge au-delà de leur promesse. Nous ne craignons pas qu^ik se sauvent, mais nous ne sommes que quatre pour garder les bagages et le

RXPLOKATlOllf ÉTHIOPIENKES 63

pays n*est pas sûr. Ils reviennent enfin à 2 heures i& avec de belle eau, très claire, excellente au goût, qu^ils ont puisée dans un puitt.

A 3 heures je fais faire une distribution de biscuit. Les gens de Tadjourah disent qu^ils n^en veulent pas manger. Kamil, celui de tous les Afars sur lequel je compte le plus, le rapporte et le jette à terre. Tout le monde est surexcité. Un mouvement de faiblesse ou d^impatience suffirait pour faire révolter les Afars, et nous sommes dans leurs mains. Bien que très en colère et très inquiet, je dis le plus posément possible : c Puisque ces messieurs n'ont pas faim, qu'on remette le biscuit dans les sacs ».

Nous repartons vers 5 heures et nous poursuivons des outardes. Nous en tuons une de toute beauté, ce qui nous fait perdre un quartdlieure. Id la rivière se termine en lac.

Nous avons à notre gauche le monr Mari, dont nous suivons la pente, qui est à pic. en blocs noirs, semés de quelques arbres et de graminées. Ueau croupissante du lac salît le pied de la montagne, et, au milieu de ce lac, s^élève une butte en forme de pyramide.

A 8 heures nous nous arrêtons dans remplacement d^un camp. Nous avons constamment marché entre la montagne et Peau. Les gens de Tescone m'assurent que la boue nous empêchera d'aller plus loin. J^aurai demain la preuve de leur mensonge. Bien que très effrayés, ces Bédoins désirent allonger le chemin pour vivre un jour de plus à nos frais. Chez eux ils ont pour c tout potage > du lait. Avec moi, sans être bien, ils sont beaucoup mieux.

Pendant la nuit, un Ethiopien est piqué au talon par une bête. Son pied enfle immédiatement. Je le panse. Le chien ne cesse d^aboyer et nous faisons bonne garde.

Mercredi^ i3 septembre. — Ce matin une violente querelle s'est élevée entre M. Gabri Mariem et Tafar Abd er-Rhaman, de Tadjourah. J^ai eu du mal à terminer Taffaire, car ici tout le monde est énervé : c^est la simation d^un navire qui subit le mauvais temps depuis plusieurs jours.

Nous partons à 5 heures 40^ ayant à notre droite, de Tautre c6té de Tcau, le mont Mourani. Cette partie du marais est couverte de roseaux qui ne tardent pas à faire place à une v^étation plus variée.

A 7 heures 30^ nous arrivons à la fin du marais, et la rivière glisse entre deux lignes de montagnes parallèles. Nous continuons à longer les monts Mary, Trois quarts d*heure après nous atteignons un campement

64 BXFLORATIONS ÂTHIOPIENKES

situé sur la ligne défaite qui ^pare le bassin que nous venons de quitter de celui d* Amadou. Csixt ligne de faite se prolonge et forme un plateau parallèle au mont qui est sur notre gauche.

Un peu plus loin une ligne d*eau traverse fa vallée» et nous avons en face le mont AUsa qui nous barre le chemin. Dans la plaine, qui est her* beuse, paissent des troupeaux d*outardes.

Une vallée fleurie s^ouvre à gauche et tourne ensuite entre les mon* ugncs. Nous allons à la recherche d^une mare; nous en trouvons plusieurs, mais elles sont à sec. Nous nous arrêtons vers onze heures près de remplacement d^un camp.

Mohammed, deTadjourah, qui se prétend chef de la caravane, vient la bouche contournée par une énorme chique qui le fait bégayer et me dit en arabe : c Comme chef de la caravane) mon devoir est de faire la paix » entre M. Gabri Maricm et Abd er-Rhaman, mais il faut qu^avant ils » payent l'amende. Déjà Abd er-Rhaman a donné le tolbé que je tiens à » la main et je veux que M. Gabri Mariem en donne un pareil •• '

Je réponds à Mohammed de bien vouloir se mettre dans la tête, une fois pour toutes, qu*il n*y a qu^un chef, et que ce chef c*est moi ; qoll nous laisse en paix, et je termine en lui répétant, pour la centième fois au moins, et ce ne sera pas la dernière : c La mère de plus sot que toi est encore à « naître.... •

Tout finit là. M. Gabri Maricm et Abd er-Rbaman se parlent dans la soirée. Si TafTaire sMtait passée comme le voulait Mohammed, on aurait tout simplement mis de Thuile sur le feu.

C'est ici que Hadji Mohammed, oncle d^ Aboubaker, sultan de Zeilah, a été tué. ou» comme on dit ici, piqué par un Afar, d^un coup de couteau dans le dos, tandis qu*il faisait sa prière de Taprès-midi à une cinquantaine de mètres du camp.

Les Afars tuent tout simplement pour avoir le droit de porter une plume blanche, puis des bracelets ou des pendants d^oreilles. Il y a ainsi certains pays où Tassassinat donne droit à des distinctions honorifiques.

Les gens de Tescorte nous disent que nous allons passer en vue d^un camp de Çomalis Issat.

A trois hetires et demie nous nous engageons dans une goige par une température de -|- 42». Moins de deux heures après, dans le Fidtlou, nous attdgnons un torrent dont le lit est profondément encaissé entre deux muraiUes de roches noires qui le surplombent. L'aspect de ce torrent est

EXPLORATIONS éTHIOPIRNlfES 65

des plus pittoresques. Nous avons devant nous le mont Farabé AIL

LVscorte marche en avant pour éclairer notre marche. Elle croit à un danger et fait bravement son devoir. Ces gens-là ont tous les défauts, mais ils ne sont pas poltrons. Dans la plaine qui suit, une mare est au milieu des herbes et reçoit le torrent signalé plus haut.

En quittant cette mare, nous montons sur un plateau où Ton croit entendre les Issas qui s'appellent pour se réunir. Nous préparons les armes. Ould Gabriel part en avant avec les Afars. Nous marchons avec précaution, sondant du regard la moindre touffe d^herbe.

Nos gens reviennent joyeux. Au lieu de Çomalis Issas, ils ont trouvé des Afars, les Alssamali Ould Oumon, fraction des Debencts. Nos quatorze fusils et le nombre de nos gens, hors de proportion avec notre bagage, leur avaient fait supposer une attaque de notre part. Au lieu de nous donner des coups de lance ils nous apportent une grande quantité de lait.

Une pluie d^orage, survenue pendant la nuit, rafraîchit Tatmosphère et nous dormons comme des gens fatigués qui n'ont rien à craindre.

Jeudi, 14 septembre. — Tout le monde se lève joyeux. Les indigènes ne paraissent pas sauvages comme les Afars que nous avons rencontrés jusque-là. Ils disent naïvement : Nous sommes voleurs, c^est vrai^ mais assassins, non!

Comme tous les Afars qui reconnaissent pour chef le sultan Houmed Loîta, ils paient au Choa un tribut en sel et en chameaux.

Ils logent dans des huttes en paille semblables aux cases des Foulbès du Soudan occidental.

Ils ont une très grande quantité de chameaux, de chevaux, bœufs, ânes, chèvres et moutons. Ils vivent en bonne intelligence avec les Çomalis Issas et se marient avec leurs filles. Maintenant que nous sommes leurs hôtes, nous n^avons rien à craindre des Issas.

En ce moment, ils s'agiteraient beaucoup pour réunir tous les Issas sous Tautorité d^Houmed Lolta.

Je profite de ce que nous sommes chez des braves gens pour faire une toilette à fond et mettre des vêtements propres, ce que je n'ai pu faire depuis que nous avons quitté le camp d^Houmed Lolta.

En partant d'Obokh, f ai adopté un costume très commode et bien approprié au climat. Il consiste en une grande culotte mauresque, une camisole de coton blanc, une veste algérienne à capuchon en coton blanc.

66 EXPL0KAT101CS émiOPIEIQIB

une cdntuxt de flanelle sur laquelle je boude mon revolver et mon cou* telasaCir; pour coi.4ure, un mouchoir de soie blanche couvert d'un chapeau de feutre, lequel est orné d^un turban de mousseline blanche ; f ai pour chaussures, au repos, des sandales a£us, en route, des demi-bottes bien graissées que je chausse à cm.

A lo heures, les gens du pays nous renient charger et partir. Les femmes dominent. Un bon tiers d'entre elles sont Çomalis Issas, ce qui se reconnaît à leur coiffure consistant, comme chez les juives d^ Alger, en un mouchoir formant bandeau.

Au dëpan nous rencontrons beaucoup de chameaux, de bœub, d^ânes et de moutons çomalis à robe blanche et tête noire, à laine courte, taiUe petite et ramassée, d^une chair excellente. Des femmes vont à Teau, d^autres en reviennent; c^est partout la vie, le mouvement, la paix.

Je pars en avant» mes hommes jouent et se lancent des baguettes. Les bœu& et les autres animaux qui pâturent se sauvent en voyant mes vêtements blancs.

Les Afars, sauf les chefs, quand ils ont de la toile blanche, ont soin, avant de s>n vêtir, de l'oindre de beurre, puis de la rouler dans la poussière. Ils prétendent qu'ainsi préparée elle tient plus chaud et dure plus longtemps.

A 3 heures nous entrons dans le pays de GqfratU. L^eau est près du sol et jaillit sous le pied des mulets. Vers 6 heures, nous nous arrêtons près du camp du second fils d^Ali Gouri Oumou. Oumou était un vieux chef tris aimé et très respecté. Les Afers Aissamaras Tout tué il y a dix ans.

Parmi les gens qui viennent nous regarder, je remarque un Afar, véritable hercule, de formes magnifiques, musclé comme une académie de Michel- Ange. Je remarque aussi une femme géante qui serait très belle si elle notait pas déparée, ce qui est rare chez les Afius, par de longues mamelles qui lui baUottent sur le ventre.

Les gens du camp nous disent de camper au milieu d^eux à cause de llierbe des mules ; nous, nous préférons rester à l'écart à cause des voleurs.

Le pays traversé aujourd'hui est tout à fiût le Sahara : de grandes plaines ondulées et un horizon borné par les montagnes ou les plis du terrain ; la nuit est belle, le lait abonde, je soupe avec des dattes; c'est le Sahara dont il y a dix ans, et plus, je parcourais les vastes solitudes. Que de choses depuis 187a: voyage dans le Sahara algérien, au Mzab, etc.;

EZPLOKATIONS ilMlOPIEMIIES 67

1873, Oasis d'In-Çalah; 1877-78, Scgou-Sîkoro; 1879, *<>» *»* missions

transahariennes ; 1881, 82, 83, Obokh« Aakobèr, Kaffa! et 1884? Que de

pays et de gens vus. Chaque jour, comme Ta dit l'apAtre, m'a amené sa

peine.

Vendredi, iS septembre. — Le matin» ]t fais donner à Ibrahim,

neveu de Loîta» qui a commandé l^escone, un tolbé de couleur, et à chacun

de ses hommes, un tolbé blanc, aind que le veut l'usage. Quand tous,

même Ibrahim, se sont déclarés très satisfaits, je £iis donner en cadeau

à celui-ci, trois coudées de toile bleue. Ils nous quittent très contents.

Les bijoux des femmes du pays, bracelets et pendants d^oreilles sont en étain.

Le beurre est renfermé dans des vases en cuir ornés de coquillages (cauris). Le lait est mis dans des vases en *bois dont le couvercle est également orné de cauris.

Nous avons, au moment du départ, un kalam qui n^en finit pas. Les hommes de Tadjourah embrouillent tout dans Tespoir de rester id un jour ou deux à boire du lait. Les Afars des villes ne désirent qu'une chose : boire du lait; les Afars pasteurs ne pensent qu^à manger du grain, surtout du riz. Les uns, pour avoir du lait, les autres, pour avoir du riz, feraient bien des choses.

Moi, je ne demande qu^à partir. Il ne me platt pas de rester sous une tente toute petite, par 40* au-dessus de zéro; aussi, malgré les Tadjourates, tout s^arrange, et je laisse pour le chef absent, Adlo, fils atné d^Ali Gouri Oumou, Pun de mes plus beaux tolbés, et son frère consent à nous accompagner jusqu^à Errer.

La v^étation devient plus abondante à mesure que nous avançons, mais le bois manque absolument, et depuis deux jours nous n*avons pu faire de cuisine. Nous espérons pouvoir la faire dans le Killalou. Cest là que les Çomalis Issas et les Afars ATssamaras se donnent leurs rendez* vous de guerre, comme ils Font fait il y a un mois. Momentanément le pays est sûr.

Samedi, 16 septembre. — Les Tadjourates me tourmentent encore pour le manger. Une autre fois je leur donnerai leurs provisions au départ et ils s'arrangeront comme ils voudront.

De deux à cinq heures nous perdons notre route. Nous*nous arrêtons

68 EXPLORATIONS ETHIOPIBNIIIS

et je m'endors profondément. Quand on me réveille au bout de cinq mi-' nutes, je me figure avoir dormi tris longtemps. Nous nous remettons en toute, et après nous être égarés encore une fois» nous arrivons au plateau de Feimadala, qui est situé entre deux précipices. A huit heures et demie nous arrivons, par une vallée en pente douce» au plateau de Laméloumou (les deux hommes), oti vainement nous cherchons de Teau.

A 10 heures nous faisons un nouvel arrêt sous des arbres. Mes garçons, Erdau et Aillé, comme tous les Ethiopiens, sont reconnaissants de ce que je les traite comme sMls étaient mes véritables enfants. C'est Tusage de lX)rient et je plains les voyageurs qui ne savent pas s*y conformer, car tout le secret pour voyager dans ces pays est d^avoir de bons domestiques, et ce n^est pas Targent qui les donne, mais les bons traitements.

Erdau et Aillé sont pour moi remplis d^attentions. Pour que je puisse me reposer commodément, ils arrachent toutes les roches de l'endroit où ils placent mes nattes.

L^arbre sous lequel je dors donne Thospitalité à une ruche d^abeilles et à une araignée de grande taille à corselet argenté.

Vers 4 heures nous entrons dans VAssendera Serir où nous .sommes témoins d^un magnifique coucher de soleil. Les vents soufflent de Test et les arbres d^une butte qui est à notre droite ont des aspects fontastiques. Enfin, k 7 heures 2& nous trouvons un bon endroit pour le bivouac. Les A&rs nous disent qu^à deux heures de marche nous trouverons un cam« pement bien meilleur avec de Teau ; nous avons la faiblesse de les écouter et une heure après ils me déclarent ne plus savoir où ils sont et nous font arrêter au milieu d^un ravin sans eau, encombré de pierres, d^erbes et d é|nnes.

La nuit est noire, sans étoiles ; nous établissons notre bivouac avec une peine infinie. Il pleut, et toute la nuit nous tirons des coups de fusil pour éloigner les voleurs qui sont nombreux dans ces parages.

Juste au moment où je commence à fermer les yeux, Mohammed vient me demander des mulets pour aller chercher de Peau. « Elle est très loin », dit*il ; et moi je suis persuadé qu'elle est tout près. Je renvoie Mohammed avec mon refrain accoummé : « La mère de plus bête que toi est encore à » naître ».

Dimanche, ly septembre.-^ A 5 heures 2& nous sortoiu du ravin où nous avons passé la nuit. Mohammed insiste encore pour avoir des

mulets ; comme la veille, je lui réponds : « La mère • Tavaisparfiii-

tement raison. Quarante minutes après notre départ les A&rs poussent joyeusement le cri : léél léél (eau ! eau !) Un instant après nous remplissons nos outres et nous bisons boire nos animaux.

Nous entrons ensuite dans le pays Assendera Kebir, oh nous voyons remplacement de deux camps, et, sur notre gauche, des montagnes des Itous. Un quart d'heure plus tard nous sommes dans le pays de Maâtto^ et nous traversons de grands plateaux parfaitement unis.

Kamil blesse d^un coup de lance un énorme igname et Técorche en riant, sans Tachever, ce qui me révolte.

A 10 heures nous apercevons, au nord-est, le mont A^allo et nous trouvons des pommiers sauvages dont les Afars mangent avidemment les fruits. La contrée se présente sous de^ aspects très variés. Tantôt elle est montueuse, rocheuse et porte une végétation rare; tantôt elle est plane, couverte d^u ne belle végétation, semée de monticules couverts de grands arbres.

A 4 heures 45' nous entrons dans les plaines d*Errer^ d*où nous apercevons distinctement les montagnes du Choa. Les gens du pays les reconnaissent^ les nomment Tune après Fautre et expriment une grande joie. Le mont Azallo est à notre droite, à Test, et nous marchons au sud-

sud-est. La plaine a tout à fait l'aspect d'une prairie. Un troupeau de plus de cent antilopes y pâture, et notre chien les met en fuite avant que nous puissions les tirer.

A Errer nous retrouvons la route que suivent généralement les caravanes qui vont du Choa à Zéilah.

* Les indigènes de ce pays ont déjà vu passer plusieurs Européens et beaucoup d^Ethiopiens, et doivent être moins sauvages que les Afiirs, dont, jusqu^à présent, j'ai traversé le territoire.

Lundi, 18 septembre. ^> Au départ, un peu avant 6 heures, nous avons à droite et à gauche des buttes, des pierres noires, des graminées et des gommiers d'où pendent, comme en Sén^ambie, des nids d'oiseaux en forme de panier. Nous trouvons aussi Farbre à soie qui caractérise la flore sénégambienne et qui se trouve aussi à Metilli des Chaamba, où on les appelle krounka.

En quittant cette petite contrée de buttes et d'^arbres à soie, nous rencontrons un camp afiir en déplacement.

Les Afars n^ont point de tentes. Ils transportent sur leurs chameaux

JO - EXnXMUkTKHCS

de longues perches dont ils forment une espèce de q^ circulaire de deux à quatre mètres de rayon. On y pénctre par une ouverture de o"âo à o"8o de hauteur sur o" 40 à o" 5o de largeur et {dacce au levant. Cette cage est ensuite garnie de nattes et d*herbes sèches. Pour parquer leurs bestiaux, ib font des enceintes à pierres sèches, et c^est à cela que Ton reconnaît remplacement des campements. G>mme ici il n^ ^ P^s de pierres, les enceintes sont en épines.

Les chameaux de la troupe que nous rencontrons sont au nombre de 20 ou 3o, mais leur file parait immense, étant allongée par les chargements de perches, qui débordent en avant, à droite et à gauche.

Des hommes, la lance sur Tépaule et le bouclier au bras, marchent par petiu groupes des deux côtés de la route. De belles filles, dont le buste nu laisse voir une gorge admirablement moulée, conduisent des ânes en soutenant leurs charges.

Une très vieille femme, aïeule et bisaïeule de la bande, la peau parcheminée, entourée de chiffons, traîne derrière elle une bourrique qui pourrait bien être sa contemporaine. Un chien grave et fier, avançant à pas comptés, ferme la marehe.

Nous causons avec trois hommes qui conduisent un chameau chargé de sel. Dans le fond, un cavalier galope sur un cheval blanc. Tout ici est vivant.

A droite il y a des cabanes en paille, dix petits ballons, les derniers contrefons de hautes montagnes qui ferment Thorizon. A 10 heures, nous faisons arrêt sur le ruisseau Dàrrar, large de 10 mètres, avec des berges de 1" 5o qui sont plantées d'^arbres. Le camp voisin nous envoie du lait que nous payons de quelques verroteries.

Nous nous installons à quelques mètres du Dàrrar, sous de beaux arbres. Il y a ici beaucoup de henné, plante qui a de la valeur chez tous les musulmans. On pourrait en transporter à Aden.

Il y a beaucoup de pintades. Nous tuons à coups de sabre un long serpent.

Bitta, chef de la tribu des Afars Ouima, et fils du vieil Agado, mort il y a quelques mois, est un enfant de i5 à 16 ans. Il vient nous voir. Il a une figure de singe, mais intelligente. Nous avons un kalam pour les cadeaux à faire. Outre Bitta, il y a ici deux chefs qui ont droit, chacun, à 6 coudées de toile bleue. 11 est convenu quMIs iront les prendre demain au camp de Bitta*

EXPLORATIONS ÉTHIOPIEXNFS 7I

Bina paye au Choa un tribut de sd.

En le quittant, à quatre heures et demie, nous longeons le torrent dont les berges sont boisées. Auprès, il y a quelques tombes marquées par des tas de pierres.

Nous faisons aux pintades, l'un des rares oiseaux que mangent les chrétiens d'Ethiopie, une véritable guerre. Cest un feu roulant. Nous en tuons une grande quantité.

En quittant le ruisseau, nous entrons dans une vaste plaine verte, coupée seulement par une double rangée d'arbres que marquent les contours d'une ligne d'eau. A 6 heures nous nous arrêtons près d'un camp. Il faut ici se défier des fauves et des Afars Guindossa, qui sont aussi des fauves. Le mois dernier ils ont attaqué M. Gabri Mariem; ils ont heureusement grand'peur des armes à feu, ce qui a fait échouer leur tentative.

Mohammed, le gardien des chameaux, est piqué au mollet par un serpent. Je le soigne.

Pendant la nuit, les hyènes et les chacals rôdent autour du camp, et nous entendons dans le lointain des rugissements de lions. Les mulets, effrayés, se détachent; il faut courir après eux. Le chien aboie, et nous tirons des coups de fusil pour éloigner les fauves-bétes et les fauves-hommes.

Les Oromons Itou, dont nous voyons d^ci les montagnes, élèvent beaucoup de chevaux et récoltent de grandes quantités de café.

Mardi, ig septembre, — Nous partons à 6 heures et bientôt nous entrons dans \z Korrikati oti des jeunes filles viennent nous échanger du lait contre des perles. Le pays est raviné par les eaux pluviales. Nous nous arrêtons sous un grand arbre, près d'un ruisseau, oQ Bitta doit venir nous chercher. Trois jeunes filles et une femme qui, suivant Tusage, porte son enfant sur le dos, gardent des chèvres et nous regardent curieusement.

A lo heures nous voyons trois chasseurs afars; ils ont des flèches empoisonnées.

Chose bien remarquable, ces peuples sans foi ni loi, qui tuent pour tuer, ne se servent jamais de ces flèches contre un homme, même en état de défense : ce serait se déshonorer.

Il est bien doux, pour un spiritualiste comme moi, de reconnaître et de retrouver partout Tétre humain, si dégradé qu'il soit par la sauvagerie ou la civilisation, se distinguer toujours de la brute par quelque sentiment noble et généreux.

\ii

72 EXPLORATIONS ÉTHIOPIENHBS

I.CS Afars ont beaucoup d^éléphants sur leur territoire, et ils ne les chassent pas, mais ils tuent beaucoup, pour les manger, d'antilopes, de buffles et d*âncs sauvages. Ils se contentent d'enlever un morceau de chair plus ou moins gros autour de la blessure faite avec la flèche empoisonnée.

Ils chassent aussi le lion et la panthère. Avec les peaux ils se font des manteaux de guerre quUls se fixent sur le corps en s^attachant les deux pattes de devant sous le bras droit, qui reste nu ainsi que Tépaule. La tête de l'animal leur bat sur Tépaule gauche, tandis que la queue et les pattes de derrière flottent sur les mollets et souvent traînent à terre.

Les Oromons-Itou ont, avant-hier, surpris un campement d*Afars Ouîmas. Ils en ont tué six hommes et Pont pillé. 11 y a aujourd'hui conseil de guerre chez les Outmas. Tout cela va nous retarder.

Une nombreuse caravane d^esclaves appartenant au sultan Aboubaker, de ZeTlah, est chez Bitta. Bitta est arrivé aujourd'hui à une heure, monté sur un assez joli cheval blanc à crins noirs. Comme je Tai déjà remarqué il a un type simicsque très prononcé et les dents de la mâchoire supérieure qui s^avancent, mais il parait bon garçon. C'est un enfanta '

Nous nous mettons en route deux heures pltis tard. Après avoir traversé un plateau uni, couvert de grandes herbes sèches, franchi un torrent à sec orné de conifères, nous nous arrêtons au grand camp de Bitta, dans le Bérillà, où se promènent trois autruches privées. La population du camp est très nombreuse et se prépare pour une expédition contre les Itous. Elle réunit ici ses troupeaux.

Toute la nuit on entend les femmes qui crient après des voleurs réels ou imaginaires; nos sentinelles et celles de la caravane d'esclaves, pour monuer qu*elles font bonne garde, tirent des coups de fosil.

Mercredi, 20 septembre. — Nous apercevons dans Test une belle comète. Les Ethiopiens déclarent qu'elle signale les victoires de Ménélik. Les Afars n'y font pas attention.

Au petit jour, alors que, {atigué de Tagitation de la nuit, tout le monde sommeille, nous sommes subitement réveillés par des cris humains et des aboiements de chiens. Tout le monde est debout, les armes à la main. Cest notre chienne Brûlée qui donne la chasse aux autruches de Bitta.

Un Oromon, homme magnifique et agent d^Aboubaker, vient me voir et m^offre en cadeau une poignée de café.

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Nous donnons un demi-tobé blanc à chacun des hommes qui nous ont accompagnés depuis le i5, et nous leur en remettons un de couleur pour leur chef, qui est parti dans la nuit avec les gens de Texpédition.

I«es hommes de la caravane viennent me demander des remèdes. Uun d^eux est blessé d'un coup de feu et ne peut être transporté. Diaprés ce que Ton me dit, il est au plus mal. Je ne veux pas aller le voir. SMl succombait peu après ma visite, on ne manquerait pas de m^attribuer sa mort.

Le chef de cette caravane de captifs est lui-même captif d'Aboubaker. Il se nomme Assaro. II a la confiance du pacha qui lui a remis un sabre connu pour lui appartenir, afin qu'il pût parler en son nomi

Assaro me fait le plus grand éloge de notre agent du Choa, M. Léon Chefneux. Je suis heureux d'apprendre que M. Chefneux a su se rendre populaire et qu'il a la considération des indigènes.

Assaro me donne aussi des nouvelles des victoires du roi Ménélik. Cette guerre aurait coûté beaucoup de monde.

, Bitta m^envoie un magnifique mouton et s'excuse de ne pas m'^envoyer du lait. « C'est aujourd'hui mercredi, dii-il, et cela porte malheur » aiix bestiaux de laisser, ce jour-là, sortir du lait des maisons. Venez en » boire chez moi ». Je le remercie. Il reste à causer. M. Gabri Mariem remarque que c'est grand dommage de laisser incultes des terres aussi fécondes que colles d'Errer, oti lui, Bitta, pourrait récolter des céréales plus que pour sa consommation. Le jeune homme répond à cela vivement, et, s'animant : « Moi vivant, jamais, jamais on ne cultivera la terre oU dorment mes ancêtres et où ils ont pâturé leurs troupeaux ».

Cette réponse fut faite avec une telle vivacité que moi, qui fumais dans un coin, sans suivre la conversation, je demandai à M. Gabri Mariem ce que Bitta avait à se fâcher. « Rien », me dit-il, et il me raconta ce que je viens d^écrire.

Bitta pense que ses hommes reviendront ce soir de l'expédition et qu'il pourra nous faire partir demain. Dieu le veuille ! mais je n'en crois rien.

Un vieil Afar, Satd Ali, oncle paternel et tuteur de Bitta, vient me voir dans Taprès-midi. Il me parle de mon départ et finit en demandant à Dieu, en arabe, que la paix règne entre ses gens, les miens et ceux du Choa. A cela nous répondons Amen^ mot usité en pareille occasion, aussi bien par les musulmans que par les juifs et les chrétiens.

Vu rimportance du pays, il est convenu qu'outre le tobé de Bitta, f en

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donnerai deux pour les deux principaux chefs de tribu et douze coudées de calicot pour Fonde Sald Ali. On est ici dans la main de ces gens et. il faut en passer par ob ils veulent, car sMls ne sont pas contents, ils sVntendent avec leurs voisins pour vous voler vos chameaux et vous rançonner.

La nuit a été tranquille et n^a été troublée que par deux coups de fusil tirés pour éloigner les voleurs.

Jeudis 21 septembre. — Tout le matin et une partie de Taprès-midi, f ai sur le dos Bitta qui me harcèle pour obtenir quelque chose de plus. Il en est pour ses peines. Cest en vain qu'il me caresse et me baise la main.

Le soir ses gens reviennent de Pcxpédition tout joyeux : ils ont pris sept chevaux, tué six hommes et perdu seulement un homme.

Les OromonSy prévenus, avaient caché leur troupeaux et nos hommes ont en panie fait buisson creux, ce qui les rend penauds. La passion de ces peuples pour les troupeaux est incroyable. Voici un fait dont M. Gabri Mariem a été témoin, il y a deux ans.

Il se trouvait sur les bords de rHaouach, qu'une violente épizootie décimait* Un vieil Afar, ayant vu mourir sa dernière vache, déclara qu'il ne pouvait y survivre et s*ouvrit le ventre avec son couteau. Son fils aîné se lève alors et dit : c Les bestiaux de mon père sont mons, mon père est mort, pourquoi vivrais-je? » Sur ce, il tire son couteau, se le plonge dans la poitrine et tombe sur le cadavre encore palpitant de son père- Tout cela se passait au milieu d^un cercle de curieux» qui, assis sur leurs ulons, selon Tusage, entendaient tout, voyaient tout, sans étonne* , ment, sans faire un geste, ni dire un mot. Ils allèrent ensuite tranquillement enterrer les morts.

Vendredi, 22 septembre. — Le matin, pendant que l'on charge les bagages, ie suis péniblement impressionné par une procession de 5o à 60 jeunes filles qui, des cruches sur la tête, et vêtues de longues draperies grises, vont et viennent à Teau. Elles rappellent la procession des Vierges que Flandin a peinte pour Téglise Saint-Paul de Nimes, ma ville natale. Elles sont les grandes filles de la caravane de captifs d^Aboubaker.

II est & remarquer qu^en moins de quinze jours, j^ai rencontré deux caravanes de captifs d'Aboubaker-Pacha. Il en est toujours ainsi.

Nous partons à 6 heures et demie. Nous avons à notre gauche, à huit

EXPLORATIONS ÉTHIOPIENNES j5

kilomètres, les montagnes des Oromons Itous. Des deux côtés de la route nous voyons de nombreuses tombes. Le pays passe pour dangereux. Mes éclaireurs le fouillent et font sauver deux hommes qui étaient cachés dans les buissons.

Agialtou Mohammed arrive comme un fou et, sans vouloir rien entendre, s*empare de la corde des chameaux et veut les faire retourner en arrière. Je le menace du revolver et il continue la route disant que nous sommes partis sans vouloir le payer. On lui explique que son tobé a été donné à ses gens. Il ne veut rien entendre et prétend nous obliger soit à retourner en arrière, soit à lui donner sur le champ un tobé. Je crie, il laisse les chameaux et nous continuons notre route.

Après avoir traversé un plateau tantôt herbu, tantôt pierreux et passé un ruisseau bordé de gommiers, nous entrons dans le pays dt Koumi,

Je demande que Ton juge Aglaïtou Mohammed et je dis que je ne partirai pas avant d*avoir reçu réparation de Tinjure que j^ai reçue dé lui. On le juge, et il est condamné à me payer, comme compensation, deux bœufs dont je fais présent aux Tadjourates. qui sauront bien se faire payer.

Un afar d^Errer, aussi bon homme qu'un Afar le peut être, qui se dit lami des Frangui, comme son père Tétait, et les a servis en toutes circonstances, le nommé Gaber Mohammed Ali, est intervenu avec intelligence dans cette affaire. Je lui fais donner un tolbé blanc. C'est un homme de 5o ans. Tout Européen qui se trouvera ici dans Tembarras fera bien de se réclamer de lui.

Nous repartons vers 2 heures. Nous traversons un plateau pierreux, une vallée boisée, connue sous le nom de Bidaro, des forêts de gommiers qui ont des fleurs en grappes, encore un plateau rocheux et des forêts de petits gommiers. A 4 heures 1/2 nous rencontrons des oliviers sauvages et nous en rencontrerons jusqu*à la rivière Guébé, affluent de TOromo, qui prend sa source dans les monts Ennéréa. A 5 heures nous avons à notre droite, à deux kilomètres, le mont Roguedaya. Pour le moment, nous traversons un plateau sans arbres, mais couvert de graminées. De la chaîne de montagnes de gauche se détachent un piton et une table qui est le mont A:{alo, A 7 heures 1/2 nous campons dans le pays de Borrobas.

Samedi, 23 septembre. •— Nous nous menons en route à 5 heures 45^ ayant devant nous le mont Azalo.

76 E!(PLORATIO>:S ÉTHIOPIRMim

Une demi-heure après nous rencontrons des ossements humains, lit marquent l'endroit où, au moment de la descente d^Arnoux, les Debenets, les Assobas et les Aîssamaras se sont livrés bataille.

D^iciy les monts de gauche paraissent nus et arides. A peu de distance de nous» dans d'épaisses broussailles» vivent des troupeaux d'éléphants.

Dans la plaine de Moullou, où nous entrons» se trouvent, k droite de la route, les sources thermales d*Amotssa.

Toufa, Tun de mes hommes» a un fort accès de fièvre.

Pour éviter les AUsamaras, nous descendons une pente raide et difficile. A 1 1 heures» à Moullou» nous faisons partir un troupeau de 40 à 5o gazelles.

Dans une plaine plantée de grands arbres, paît un troupeau de vaches. A Topposé nous voyons les monts gris et dénudés des Oromons. A midi et demie nous faisons halte sous de beaux conifères.

Des Afars viennent nous regarder. Parmi eux se trouvent des Guindossas à mine insolente. Nous les menaçons pour les faire partir.

Nous-mêmes, nous nous remettons en route à 4 heures 2o\ Nous rencontrons des arbres à soie» des troupeaux» un camp, des chevaux» un grand nombre de tombes.

On nous arrête. Ce sont des Debencts et des Assobas qui veulent nous conduire chez eux. Après dix minutes de discussion» nous nous dirigeons vers le camp des Dcbenets» où nous arrivons à 5 heures 1/4. Ce camp est celui d^un chef Issa soumis à LoTta. On nous envoie un bœuf. Je le donne aux Afars, qui ne mangent pas d'animaux tués par les chrétiens» de même que les chrétiens ne mangent pas d'animaux tués par les Afars.

M. Gabri Mariem demande des nouvelles d^un chef assoba de ses amis» Mohammed Bourran. Voici ce qu'ion lui raconte :

Mohammed Bourran avait chez lui» depuis près de trois mois» des gens du pacha de Zeîlah, Aboubaker. Il y a quelques jours, Tun des hommes du pacha fut trouvé couché avec une femme mariée des Assobas et condamné à payer, en compensation» trois tolbés que le mari accepta*

Lorsque le mari outragé accepte la C3mpensation» il est tenu de garder sa femme, et les juges font une espèce d^objurgation en jetant derrière eu des pierres et de la terre et disant : c Qu*il soit maudit et qu'il meure celui

> qui traiterait cet homme de c...» cène femme de p , leurs enfants de

> bâtards. La compensation est faite» tout est lavé» oublié. Dieu est le plus B grand» miséricordieux» maître des mondes »•

Uusage, en pareil cas, est de ne condamner qu^à deux tolbés. Mohammed Bouran se âcha beaucoup apr&s les juges, d'avoir ainsi condamné an de ses clients, et comme Tun des juges voulut répondre, Bouran tira son couteau et Ten frappa. Ses parents dirent qu'il avait ton et qu^il fiillait le corriger. Ils le saisissent donc, l'attachent et lui administrent une volée de coups de bâton, et cela en conscience, car ils lui fendent le crâne et en ce moment il est à la dernière extrémité.

Dimanche, 24 septembre. — Ni moi ni mes hommes n^avons mangé du boeuf tué par les musulmans. Je veux acheter un mouton et c'^estavec beaucoup de peine que j'y parviens.

Nous partons à midi 2o\ Le terrain est sablonneux, couveit de buissons, d^arbustes qui ressemblent à des fusains, de conifères et d^herbes sèches. Vingt-cinq minutes après, nous traversons la rivière MoulloUy dans le milieu de laquelle croissent des conifères.

Des assobas viennent nous prier de passer dans leur camp. Après dix minutes de pourparlers, nous passons sur Tautre rive de la rivière, nous avons avec les Assobas un long kalam^ nous partons enfin à 2 heures 1/4. Nous voyons distinctement devant nous les montagnes du Choa et l'emplacement d^Ankobèr.

A 4 heures nous entrons dans le pays de Kour/a. Nous pénétrons, par une forte pluie, dans les monts Oromons où nous voyons des antilopes et toute une tribu de sangliers à masque.

A 6 heures, nous avons au nord le mont Asboty; au sud, le mont A^alo; à Test, Ankobèr. Nous sommes alors dans un bas-fond où il y a beaucoup d'épines, des traces nombreuses de cavalerie galla, et nous voyons, dans les montagnes^ les campements ennemis des Alssamaras. Les lions et les hyènes se font entendre. A Blieures 1/2 nous passons un ruisseau très difficile et une demi-heure après nous plantons notre tente dans la plaine de Dankaka.

Lundi, 25 septembre. — A3 heures du matin nos feux sont éteints. Les lions et les hyènes viennent rugir à nos oreilles. Ce concen désagréable nous force â rallumer les feux. Les outres sont vides; il faut aller à Teau et 'les hommes, qui ne se soucient pas de rencontrer des lions et des hyènes, se font tirer l'oreille.

A 4 heures 25^ au moment du départ, la comète se lève dans Test.

jg EXPLORATIONS ÉTHIOPIENNBS

Le lever du soleil est d^un effet saisissant. Les monts Oromons, qui profilent leurs dentelures sur l'horizon, passent successivement du bleu au gris. Chaque détail s'accuse de plus en plus vivement comme s^il se formait sous l'œil des voyageurs. Les monts du Choa sont encore dans robscurité.

Nous sommes à Allaidagui et nous voyons courir un troupeau d^antilopes, des outardes, des sangliers à masque, un peu plus tard encore, des antilopes, des gazelles et des autruches. Dans le pays de Garça, où nous arrivons à 7 heures, nous nous arrêtons sous un magnifique arbre vert qui abrite des pierres plates et élevées sur lesquelles les voyageurs déposent leurs marchandises. En le quinant, nous entrons dans une grande dépression nommée Oudélatabina^ puis par une pente douce, au nord-est, nous atteignons une plaine ondulée, qui parait quelque peu cultivée. L'Haouach est devant nous. A 3 heures, nous gravissons le sommet du Billen, d^od nous dominons la vallée de THaouach. Par une pente rapide et pierreuse, nous atteignons le flanc de la montagne oCi un ruisseau coule entre des falaises et des taillis. En foce, nous avons les monts du Choa ; A droite, THaouach avec ses forêts et ses pâturages qui n'ont plus rien de saharique. Sur notre route, le sol, lavé par la pluie, est riche en humus, comme -toute la vallée de THaouach. Après avoir traversé une foirêt, une clairière, od nous voyons un chat musqué, nous nous arrêtons dans une autre clairière, et les moustiques profitent de Toccasion pour faire un bon repas à nos dépens.

Cest aujourd'hui la mascale^ fête de Tlnvention de la Croix, d'après le calendrier éthiopien. C'est la grande fête de l'Ethiopie. Nos gens cherchent à voir les feux de joie du Choa et ne réussissent pas. Ils en font alors un très grand, avec l'espoir que leurs compatriotes l'apercevront.

Afardiy 26 septembre. — Les moustiques ne nous permettent pas de fermer Toeil de la nuit, et le matin nous prenons un peu de repos.

A côté de notre camp se trouve une jolie piscine od viennent les eaux thermales de Billen qui ont ici une température de -f 41®- Ellessourdentà 5 ou 600 mètres de là et sont très fiides.

Nous partons à 7 heures 1 74. A 4 heures je vetix voir PHaouach.

Dans la prairie paissent quantité d*outardes. D'effrontés moineaux leur montent sur le dos et se font ainsi promener. La forêt est voisine et le gazon porte des traces d'éléphants. Dans les arbres jouent beaucoup de petits singes connus dans le pays sous le nom de tauta. Sbr le bord de THaotiadi se promènent un lion et des hyènes. Des oiseaux descendent la rivière sur

EXPLORATIONS ÉTHIOPIEHNES 79

une pièce de bois. Le gibier est très abondant. Nous tuons i8 outardes et

pintades.

La nuit est chaude, les moustiques sont nombreux et affamés. Les lions et les hyènes hurlent près de nous. Impossible de dormir.

Mercredi, 2j septembre. — Nous anendons Ali Fallo, le chef de la tribu Sidi Aboura, qui doit nous faire passer l'Haouach. Son fils Ouido, jeune et gentil garçon, vient sur les 9 heures, me dire que son père me demande à son camp. Cela ne me plaît pas et je lui envoie Kamil pour le prier de venir.

Mohammed, le marchand de Farré, part en avant pour le Choa. Nous construisons des cabanes. Les gens vont à la chasse et tuent encore 16 pin«tades. Ils ont vu, sur les rives de l'Haouach, un grand troupeau de buffles et deux éléphants.

La nuit est chaude, les lions, les hyènes et les moustiques continuent, les uns à nous assourdir, les autres à nous sucer le sang.

Jeudi, 28 septembre. — De notre camp, nous avons, au sud-est, les mines de soufre de Danilé; au nord-est, le monx Emmanaret ; au sud-ouest, le mont Asboti.

Kamil revient à 9 heures 3o^ avec le chef Ali Fallo. Celui-ci a une figure de vieux brigand des mieux réussies. 11 porte des pendants en cuivre et une peau de tigre lui sert de manteau. Il a longtemps guerroyé contre le Choa. Enfin réduit, il est chargé de faire passer THaouach aux caravanes qui vont au Choa, et reçoit pour cela une coutume.

Nous partons à 3 heures. Cinq minutes après nous sommes sur le bord de la rivière et nous coupons le bois nécessaire pour faire le radeau qui nous servira demain. A 4 heures 1/2, nous sommes de retour au camp.

Comme les nuits précédentes, nous sommes tenus éveillés par le lion, les hyènes et les moustiques. Il y a deux mois, le lion a mangé un homme et une femme aftrs. Il n^est pas utile de recommander de faire bonne garde.

Vendredi, 2g septembre. ^ Ali Fallo arrive à cheval. Il a des prétentions exorbitantes. Après une longue discussion nous nous arrangeons pour deux tolbés de couleur et huit coudées de toile bleue. Il voulait à toute force des talari. Enfin, à 9 heures, je vois partir notre premier radeau (cadre en perches supporté par des outres gonflées). Chaque voyage demande une heure.

8o EXFLOKATIOKS éTHIOMENHB

A lo heures, des che(s des environs viennent nous voir. Parmi eux se trouve un oncle du sultan Houmed Loîta. Il me bit fiîte et veut à toute force me retenir pour tuer une chamelle grasse. Je lui promets de m^arréter chez lui au retour.

A 4 heures 3o' je me mets à Peau et pousse devant moi le dernier radeau. A 5 heures, nous sommes tous réunis sur la rive gauche.

Je donne aux gens d*AIi Fallo, qui nous ont aidé à passer» 6 coudées de calicot pour se foire des marteaux (jupons). Cest leur droit.

Nous mangeons de bon appétit. L*eau de THaouach est excellente et jouit de la même réputation que celle du Nil.

Nous partons à 6 heures et nous sortons de cette forêt qui, sur la rwe droite et la rive gauche, marque la limite moyenne du séjour des eaux.

Il est certain que THaouach est navigable au point où nous Tavons passée. Elle a 40 à 5o mètres de largeur et la hauteur des eaux est de 3 à 4 mètres.

Dans la forêt nous avons vu de nombreuses traces d'^éléphants •

De ce côté de la forêt, comme de Tautre, la plaine est herbue, ravinée par les eaux et son passage est difficile pour les mules, qui buttent à chaque pas.

A 9 heures, nous nous arrêtons près d^un camp afar. La nuit est belle et froide. Les lions et les hyènes font leur vacarme accoutumé.

Tout le pays parcouru depuis THaouach est appelé Kilalé.

Samedi, 3o septembre, — La comète se lève à 4 heures, en même temps que nous.

Départ à 4 heures 3/4. A 6 heures, nous traversons le torrent Asbotx qui descend de la grande montagne du même nom.

La plaine prend Taspea d'une steppe od de loin en loin quelques gommiers étalent leur maigre feuillage. Nous avons, comme perspective, la dentelure pittoresque des monts du Choa. Quatre A cinq cents flnes sauvages soulèvent un nuage de poussière. Nous les poursuivons, mais sans pouvoir les atteindre.

Par le torrent* ou mieux la gorge de Ouaré, nous atteignons un second plateau. Nous passons encore un torrent, puis un nouveau plateau, et lums nous trouvons en têct d*une porte fonnée par deux Êilaises. Au delà^ ao milieu de roches d^'un gris clair, se dressent de très grands arbres dont kt

KXPLonxnoM érmopiEiiifEs 8i

troncs sont entourés de lianes noirâtres qoi ressemblent A des serpents.

Mohammed, qui est parti le 37, nous arrive avec une charge de pain. Quelle joie pour les Éthiopiens de manger du pain de leur pays!

Les arbres ont ici la forme de parasol. Les éléphants, dont on voit les énormes déjections, en sont les jardiniers. Ils coupent avec leur trompe tout ce quMls peuvent atteindre.

Nous partons à une heure par un ravin parallèle au torrent. Je ramasse des mollusques, ce qui m^cst arrivé bien des fois. Le terrain s^acddente, se couvre de plantes grasses, d*arbres et d^antilopes à corne torse de la grosseur des bœufi normands. Nous en tirons plusieurs, mais sans succès.

A 2 heures, nous atteignons le plateau d^Algué^ qui est ondulé, marqué de nombreuses traces dMléphants. Nous gravissons les sommets qui dominent la grande rivière de Datarâ qui coule dans une gorge remplie d'arbres verts. Le lit de la rivière, tapissé de roseaux à fleurs blanches, forme plusieurs îlots et de gracieux méandres. L^eau coule avec bruit sur les graviers et les éléphants qui viennent s^y désaltérer laissent sur la rive des traces nombreuses et malpropres de leur pissage.

A 4 heures 1/2 nous nous arrêtons sur le milieu d'un plateau.

Tout le monde sort ses plus beaux habits et fourbit ses armes pour faire demain une belle entrée.

Dimanche, i*^ octobre. — Au petit jour, nous sommes réveillés par des coups de fusil. Cest M. Labatut, négociant français à Ankobèr, et M. Léon Chefneux, agent de la Compagnie, qui ont la gracieuseté de venir à ma rencontre. J*en suis bien joyeux.

Nous partons à 6 heures. Après avoir traversé des champs culdvés, nous entrons, par un beau pays, dans les premières gorges de la montagne et nous faisons halte à Dinameli, plateau en esplanade od se forment les caravanes. Cet arrêt a pour but de nous épousseter, de charger nos armes et de nous mettre en ordre.

A S heures, nous arrivons devant Farré que nous saluons par une décharge de toutes nos armes. La population nous dit bon accueil. Ce sont ici les derniers musulmans.

Il n^y a pas de douanes, mais une loi particulière nous oblige a remettre tout notre avoir aux mains des schoum (fonctionnaires), qui les font transporter par des gabares (paysans corvéables) à la résidence dn roi.

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8s EXPLORATIONS ^THIOPIENHBS

Le roi a le droit de tout visiter et Ton est obligé de lui donner la préfet rence pour tout ce qui est à vendre. II paye du reste très bien tout ce qu^il prend ainsi.

Nous nous remettons en route à i heure 1/2. Nous rencontrons des cultures de coton, des plantations de bananiers. Le pays est d^ailleurs tr£s accidenté. Ainsi, nous sortons d^un torrent par de véritables échelles. Nous passons le village de Bâcha MouUou, situé sur une crête, et celui de Cokà, qui est bâti sur un piton.

Par un sentier qui traverse des champs cultivés, puis par un torrent, nous atteignons Kobo, propriété de M. Pierre Labattut. Cest un beau site. Tout y est vert et pittoresque, de tous côtés jaillissent des eaux.

Lundi, 2 octobre. — Nous partons à 8 heures, par une forte pluie. Peu après, nous avons à notre gauche, sur un piton, le village de Gontehio, où se trouvent des souterrains qui servent de prison.

Par un sentier sinueux, ombreux, vert, bordé de cultures et de maisons, nous contournons le vallon. Les habitants nous saluent. Des femmes puisent de Teau à une marc ronde et donnent à boire à Tun de nos hommes en tenant Tamphore sur la hanche. Tout ici est biblique, paysage, gens et costumes.

A 8 heures 1/2 nous arrivons chez Vabbagase (chef des bagages). OulasnuL, pauvre bonhomme paralysé, baveux. Il était musulman et s^appelait Oulasma-Mohamed ; pour conserver sa place, il s^est fait chrétien et a pris le nom d*01sselasié (Fils de la Trinité). Nous le quittons pour aller déjeûner au fond d^un torrent, puis nous montons à Dinki, petit village qui couronne la crête d'un mamelon. Nous descendons dans une vallée pour monter ensuite au Tadobeur d'*où nous dominons deux vallées, d^oti nous voyons, à Test, la ville éTAlie^Amba et au sud-est ceUe d'Abdoul'-Rassoui.

A 3 heures une troupe vient à ma rencontre. Elle accompagne Pazage Ould Tadek (le premier ministreji Nous mettons mutuellement pied à terre et pendant que nous nous secouons la main, nos hommes, en forme de salut« tirent en Tair des coups de fusil, ce qtii fait un beau tintamarre.

Nous nous remettons en selle et à 4 heures 5o\ nous arrivons enfin à la maison occupée par M. Léon Chefnetn.

EXPLORATIONS ÉTHIOPIEHNES *S3

ITINERAIRE D'ANKOBÊR A AUREILLO

Mardi, lo octobre 1882. — Nous quittons à 9 heures 1/2 la maison occupée par M. Chefneux et nous allons attendre, dans une prairie nommée Monk'Meder (terre bouillante), sise près de l'église Saint-Michael, Tazage Oualda Tsadek (fils des saints), avec qui nous devons voyager. Le temps est couven et le thermomètre marque + t7® 9'-

Dans cette prairie se trouve le guécho, arbuste employé à faire fermenter la bière et Thydromel.

Arrivent les gens du pays, qui forment une troupe d^aspect pittoresque, puis vient Tazage et son cortège ; nous nous mettons en route un peu avant dix heures; nous gravissons la colline* GoKrr^-VefV/a qui, jusqu^à son sommet, est cultivée ou couvene d^un fin gazon émaillé de marguerites et de petites crucifères d'un bleu pâle. A 10 heures 1/2 nous atteignons le sommet du plateau. A gauche nqus avons la chaîne du Montaû, à 32o m. le mont Emmanuret. Le plateau est ondulé. Des gens foulent le grain avec des bœufs. Vers 1 1 heures nous avons à notre droite la vallée de Mahal- Ouenze (entre rivières), oti le roi possède un moulin à poudre qui fut construit par M. Jouber^ (actuellement en France). En attendant Tazage, qui •est entré faire ses dévotions dans Téglise Saint-Michael, je m^amuse à ramasser des crucifères. J^en trouve qui ont cinq pétales, et d'autres seulement trois. II y a sur ce plateau plusieurs maisons et de nombreuses cultures. Le pays est d^ailleurs très cultivé et très habité.

Nous sommes quatre européens, M. Chefneux, M. Labattat, le doaeur Alfieri et moi qui avons été invités par le Roi aux noces de sa fille. Nous voyageons en compagnie de Tazage. Celui-ci arrivé, nous repanons veis midi et nous passons sur remplacement d*un village. Nous avons à notre droite, dans une vallée, la station de l'association internationale africaine la Letmarafia. Elle était tenue par des italiens. Le chef, M. le marquis Antinori, est mort le 26 août dernier. Auprès de la station se trouve la magnifique forêt de Fékérié Ghem (forteresse de Taffection).

Mon interprète, M. Gabri Mariem, qui est malade, vient id pour nous saluer et nous souhaiter bon voyage.

A midi et demi on me fait voir Tendroit oti M. Potier est mort et a été enterré. Il y a là une espèce de radis gigantesque, le djibéra^ dont la tige, en forme de palmier, est haute de deux ou trois mètres.

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EXPLORATIONS inHIOPlEHHES

A une heure nous arrivons au village de Koundi, lieu de naissance de la mère du Roi. Cinq minutes après, nous avons à notre gauche relise Saint-Georges de Koundi. Nous descendons ensuite une pente gazonnée et nous arrêtons, pour déjeûner, sur une pelouse semée de marguerites et de mauves au milieu de laquelle coule un dair ruisseau.

A I heure 45 ' nous nous remettons en route. La pelouse est crevée d'aflreux rochers noirs où s^ébattent des singes cynocéphales de taille gigantesque (quelques-uns sont de la grosseur d*un terre-neuve), à crinière rousse et traînante. Toujours montant et descendant à travers des prairies, nous arrivons auprès de Tazage qui vient de terminer son repas et rend justice à des plaideurs.

Nous montons ensuite une côte couverte de vertes et très fines stippes. Cette plante porte dans le pays le nom de gaussa et la région porte le même nom. Elle sert à faire la toiture en chaume des maisons.

A 4 heures 1 5 ', nous passons un torrent. Le haut des montagnes est couvert de fougères blanches et nous entrons dansVAssofi oli nous trouvons à chaque pas des maisons, des troupeaux de bœu& et de moutons.

A 5 heures nous nous arrêtons pour la nuit à Oualab Ager [Onalab terre).

Mercredi, 1 1 octobre. — Nous nous remettons en marche à 7 h. 2<J par un ravin. Bientôt nous entrons dans une vallée bien cultivée, arrosée par detix ruisseaux, semée de fermes, mais sans arbres ni arbustes. Le pays est appelé Gieb-Ouacka (Caverne de la hyène), du nom d^une caverne creusée dans un rocher.

Nous passons la ligne de faîte, et nous en redescendons par une pente douce et gazonnée dans une nouvelle vallée. A un kilomètre sur notre droite se trouve un bouquet de grands arbres au milieu desquels s^élève une grande ^ise dédiée à Sainte- Marie (Mariem). A notre gauche, sur une éminence, sont éparpillées les maisons de Mahat-den (entre forêts), occupées par une trentaine de cultivateurs. Des forêts qui ont donné le nom au pays, il ne reste plus que les arbres qui entourent Téglise Sainte-Marie; elles ont fait place à de riches cultures, qui sont fiivorisées par une couche d^humus considérable.

Nous traversons un ruisseau qui coule par des rochers, des gazons, et, Tcrs neuf heures, nous atteignons un plateau cultivé. A droite nous avoiu des maisons, en avant une belle plaine, od des paysans labourent avec des

EXPLORATIONS éTHlOPlEKMES 85

bœufs. Nous nous croisons avec des mendiants qui demandent Taumône au nom de saint Georges, puis avec des gens à cheval. Nous-mêmes nous mettons nos mulets à Tamble.

A 9 heures 20^, nous faisons halte dans une prairie, à 5oo mètres du village de Gour, vingt minutes après nous nous remettons en route par un chemin sur le roc et nous descendons dans une plaine bien cultivée od travaillent des laboureurs et oti paissent de beaux troupeaux.

A 10 heures 1/2, nous trouvons des affleurements de roche grise au milieu desquels serpente un ruisseau. Vingt minutes après, nous sommes au point le plus bas de la plaine, qui est fermée à gauche, par des hauteurs, et s'ouvre à droite sur une grande plaine en entonnoir. Elle est entourée de montagnes qui Pétagent en gradins formés de roches déchiquetées et tourmentées. La région se nomme Tabeur et nous avons à droite le village de Mascalle-A mba (croix sommet) .

A 10 heures 5o^ nous nous arrêtons sur un plateau gazonné. Une demi-heure après, nous nous remettons en marche à travers un terrain légèrement ondulé. Bientôt nous commenç-^ns à descendre laissant à notre droite une étroite vallée oti se trouvent beaucoup de maisons et un plateau à grandes ondulations.

Un peu avant midi nous passons près de tombes formées de tas de pierres disposées en rectangles et de faisceaux de roseaux qui portent des couronnes de feuillage. A midi 20^ s^ouvre à notre droite la grande vallée de Tagouleî qui fut le domaine particulier de la mère du Roi acmel. Trois quarts d^heure après, dans un fond traversé par un ruisseau au bord duquel nous nous arrêtons, paissent de grands troupeaux de bœu& et de chevaux.

L'azage reçoit un courrier. 11 y a une lettre du roi pour moi. L^azage me la fait apporter immédiatement. Dans cette lettre, très gracieuse, S. M. me mande que je dois être fatigué et que je ferai mieux d'attendre à Ankobèr qu^il soit revenu à Debra*Beram, ce qui ne saurait tarder, oti il me recevrait.

Nous nous remettons en route à trois heures. A notre gauche, sur un sommet, sMlève un pan de murailles en pierres sèches; à droite s^étend la vallée de Tagoulet^ et, devant nous, sur une éminence, se trouve le village Salla^Dingai dont les habitations rondes sont dominées par une grande maison carrée. Cest dans cette maison qu^est morte la reine Edjig'Aiéhou (j'ai vu beaucoup), mère du roi Ménélik II. Elle était originaire de Motatit.

Voici la généalogie du roi Ménélik II, roi du Choa depuis 1854 :

86 EXPLORATIONS éTHIOPIBNKKS

Il est né en 1842. Il est fils du roi Haillé-Malacotte, qui r^a huit ans et vit son royaume envahi par Théodoros et Ménélik prisonnier de

guerre.

Haillé-Malacone est fils de Sahala-Salassié, qui régna trente-trois ans

et demi.

Sahala-Salassié reçut la visite de plusieurs européens, notamment du français Rochet d^Héricourt et de Tanglais Harris. Il a fait un traité de paix et d^amitié avec Louis-Philippe qui, à cette époque, reconnut son indépendance.

Sahala-Salassié se fit apporter à son Ht de mort son petit-fils Ménélik et prophétisa qu'il régnerait plus longtemps que lui. Tout le monde croit ici que Ménélik doit régner 34 ans et qu'après avoir été prisonnier et exilé il rétablira Tempire des Attiés dans sa première splendeur.

Sahala-Salassié était fils du roi Ouassen-Segued, qui régna quatre ans ei fut tué par sa maîtresse.

Le roi Ouassen était fils du Merd-Hasmac-Cervestié et de la princesse Ouaizoro (madame) Atmosh-Kouno, de la famille des Attiés et de la race de Salomon. Cest à cause de cette princesse que Ménélik peut prétendre à Tempire ; il est de la maison de David, héritier de Salomon, cousin du Œrist. '

A 2 heures i V nous passons derrière le village. Nous avons à notre droite une vallée profonde dans laquelle coule la rivière de Maufer : c^est un cirque immense oti les prés, les diverses cultures, les chaumes forment un vaste damier. Par une pente raide nous descendons au fond de la gorge Ouro-Gadel; en passant à droite par des rapides en spirale nous rencontrons une troupe de soldats qui rentrent dans leurs foyers. Nous avons à droite une gorge profonde, cultivée, arrosée par la rivière Mqfer^Oua, qui coule du nord au sud entre des roches de strachites. Cette rivière, large de vingt mètres, reçoit un affluent qui vient du nord-est. Après une ascension très pénible, nous aneignons, un peu après quatre heures, un plateau ondulé. Un quart d'heure après, nous traversons un village, laissant à droite un ravin qui vient des montagnes et forme goulet.

Ici, comme partout en Ethiopie, on fait en même temps tous les travaux agricoles : on sème, on récolte, on laboure, et il en est ainsi presque toute Tannée.

A 4 heures 1/2, nous descendons une gorge abrupte et encaissée et nous arrivons dans le pays de Gue\et, qui est semé de rochers, de verdures.

de fleurs, de gazons, d'arbres. Si ce n'était quelques agaves, rien ne rappellerait que Ton est en Afrique ; on se croirait plutôt en Suisse, surtout en entendant le son des longues trompes en bois ou imbilti dont les musiciens du roi de Choa sonnent au haut de la côte. Nous sommes alors daiu un fond oti coule une eau bleu-vert qui tombe en blancs flocons de petites cascades. Partout, dans le moindre interstice, croissent des mousses, des gazons, des plantes fleuries et parfumées. Par une pente raide nous arrivons au plateau oti les cultures sont arrosées au moyen de canaux d^irrigation. A 4 heures 40' nous arrivons à Gue\et, dernier village de la province de Tagoulet.

Nous sommes reçus dans une grande et belle maison appartenant à atto (monsieur) Kataro, juge royal d^Ankobèr. Il est très-riche. Il nous donne un diner maigre qui consiste en pain et légumes crus, tels que pois, raves; mais la bière et Thydromel sont servis en abondance.

Jeudi, 12 octobre. — L^azage nous fait appeler et nous mangeons des viandes grillées. Nous partons à 8 heures 5o^ et, tournant à droite par un plateau cultivé, nous entrons dans la province de Men^e. A 9 heures 45 \ nous arrivons à Astoye, village adossé à un rocher et exposé au sud. Les habitants labourent.

Ici, et dans toute la province, les vêtements sont de grosse laine en suint de moutons noirs et légèrement feutrés en les foulant dans Peau.

Les habitations sont nombreuses. Le plateau est raviné, coupé de cours d'eau, semé de pierres et de roches blanches. Nous nous amusons à faire courir nos mulets. A 1 1 heures nous nous arrêtons un instant pour fiiire boire nos montures, et vingt minutes après nous arrivons à Emmegauh, village situé sur un coteau et regardant le midi. Les coteaux situés devant nous, et par conséquent exposés au nord, sont dénudés. Il y a des cultures, peu d^arbres et beaucoup de gens. A 1 1 heures 40' nous traversons Gour^ mm, village exposé au midi. Le plateau est terreux et forme de grandes ondulations. A midi un quart, nous nous arrêtons pour déjeûner ; une demi-heure plus tard, nous arrivons à Ouaka-Gorgis^ village adossé contre un rocher. Le plateau, qui est rocheux, est brusquement coupé par la rivière Ouaka-Oua^ qui couh du nord au sud. Le lit de cette rivière est large de 20 mètres, et ses berges sont A pic.

Après avoir passé un autre plateau coupé de rochers et d'un torrent, nous atteignons, à 3 heures, le village Iguem, Tournant à droite pour

88 EXPLORATIONS J^'HIOPIENKES

éviter une pente trop raide, nous touchons â la rivière Zentcha qui est plus large de 20 mètres, fortement encaissée et bordée de cultures en terrasse. Elle coule du nord au sud. Nous parcourons un plateau cultivé et nous revenons à la rivière Zentcha, qui n^a plus que 1 5 mètres de laideur.

A 4 heures iof nous traversons encore un plateau, et, sur une éminence à droite, nous avons Goiinbd; vingt minutes après, nous faisons halte près de Doat.

Aux environs de Doat se trouvent les curiosités naturelles les plus remarquables de l'Ethiopie : ce sont les gorges ou précipices du même nom. Une pierre met 9 secondes pour arriver du bord au fond du précipice, qui aurait ainsi une profondeur de 397 mètres.

Les murailles en sont à pic, alternées de lits de roches grises régulièrement stratifiées et de teires végétales en talus, dont quelques-uns sont cultivés et â^autres couverts d^une végétation sauvage et abondante. Le point oti arrive la pierre forme une terrasse près de laquelle se trouve un autre précipice. De l'eau s'échappe des blocs de pierre. Ce précipice, séparé ici en deux, coupe un plateau rocheux dont les deux bords peuvent être distants Tun de Tautre de 60 à 70 mètres. L^effet en est imposant, triste, sévère. Les singes cynocéphales, pour qui de telles régions sont des palais, sont ici innombrables. Il y en a de toute taille et de tout âge. Les uns, gravement assis, vous regardent curieusement en remuant les babines; d^autres gabadent gaiement et grimacent sans s^occuper de nous. Des nourrices, frappées sans doute par nos figures et nos costumes insolites (nous sommes trois européens: MM. Chefneux, Alfieri et moi), appellent leurs petits, les prennent sous le bras droit serré contre la poitrine et courent sur trois jambes suivies des aînés qui gambadent autour dalles et vont se cacher dans les anfractuosités des roches.

Voulant juger de la sonorité de ces roches, je prends mon revolver, mon meilleur ami depuis mon départ d^Obokh, et j*en tire deux coups. Ces détonations, répercutées par les échos, font Teffet de coups de canon. Les singes y répondent par des aboiements infernaux et bondissent dans tous les sens comme des légions de diables. Un paysan, attiré par le bruit, nous prévient charitablement qu'il est imprudent de troubler le calme de ces solitudes, car on peut indisposer les esprits qui les habitent.

Nous continuons à nous amuser à faire rouler des pierres dans le précipice, et nous rentrons au camp.

Les tentes Ethiopiennes sont en laine noire, tantôt en forme de bon-

EXPLORATIONS ETHIOPIENNES 89

nets de police tantôt en forme de pavillons comme les tentes égyptiennes. 11 fait froid et Ton allume du feu au milieu. Le combustible, vu la rareté du bois, se compose de bouse de vaches ou de bœufs pétrie avec un peu de terre séchée au soleil. On lui donne la forme de gâteau rond et, quand on rallume, elle répand une épaisse fumée et une forte et pénétrante odeur ammoniacale : Une fois à l'état de braise, ce combustible est sans odeur et dure très-longtemps.

Vendredi, x3 octobre, — Nous partons à 7 heures 25'; à 7 heures 55' nous laissons à notre droite, sur un mamelon, le village de Guédombo et son ^lise dédiée à saint Georges. Le saint Georges éthiopien est un archange comme saint Michel, non un simple saint comme le saint Georges anglais.

La plaine, qui est vaste et coupée de grandes ondulations, est traversée par un ravin de 1 5 mètres de largeur dont Peau court en cascatelles.

Après avoir v& au pied un cap couvert de maisons, nous entrons à 9 heures dans le pays d^Agantachia. Quelques minutes après nous voyons sur une butte conique la grande église Quadi^Mariem qui paraît très ancienne. A notre gauche nous avons une éminence allongée couverte •de maisons. A la plaine succède un plateau rocheux profondément raviné oQ il y a peu de terre cultivable. A 9 heures 20' nous trouvons des ruines de maisons, et nous descendons dans un ravin profond oti nous nous arrêtons cinq minutes au bord de TAgantachia, cours d'eau large de vingt mètres. Les berges en sont de roches grises et peu herbues. Nous remontons sur un plateau, et, à 10 heures 20', nous voyons à droite, sur une éminence, prèsd^un groupe de maisons, Téglise dMita-Afar/em.

A 10 heures 35' nous rencontrons une caravane d'ânes chargés de grain, puis un village dont je ne puis savoir lé nom. A 1 1 heures 40^ nous arrivons au fond d'un ravin où coule sur des roches V Ahmed Ouacha^ cours d'eau large de 3o mètres qui coule du nord au sud. Nous y faisons boire nos mules et nous montons sur un autre plateau qui est cultivé et en face duquel s^élève, sur une butte, le village de Metchig. A midi nous traversons à l'amble une plaine oti se voient beaucoup de roches isolées, et aussi des cultures et des maisons. Devant nous s'élève un rocher à pic accessible par un seul sentier : c^est le mont-fort Dair. Il est en partie naturel, et, en partie, taillé de main d^homme. Sur ce mont-fort se trouvent de Teau, des champs cultivés, des maisons. Au pied, dans les gorges où le

90 EXPLORATIONS ÉTHIOPIENHO

negus Theodoros livra une terrible bataillei coule la rivière Katchina.

Vers 2 heures, après un arrêt, nous nous engageons dans une étroite vallée vene avec des tons gris de roches. Serrée ensuite entre deux rochers, elle a seulement les dimensions d^une gorge et suit le lit d^un torrent. Des plaques de verdure se détachent sur des rochers d^un gris-noir; Teau sourd de toute part, le Méchigué-Ber roule ses eaux floconneuses sur un lit de roches roses et grises, au milieu de fleurs et de verdures qui embaument l'air. Beaucoup de gens vont et viennent dans ces gorges pittoresques et gracieuses.

A 3 heures, nous faisons halte sur un petit plateau cultivé, le Malafia. L*azage craint» en descendant plus bas, dé gagner, les fièvres.

Le dernier cours d*eau que nous venons de traverser forme la limite entre le Afeiif e et le Otfo//o.

Samedi, 14 octobre. —Je revois la comète. Nouspanonsà 5 heures So'. Une demi-heure après on me fait voir des pierres noires. L^azage me dit que ce sont ces pierres que M. Arnoux a prises pour du charbon. Ce n'est que du schiste. J^en prends néanmoins un échantillon.

La route que nous suivons est en lacet et coupée dans la montagne. Tantôt elle est presqu^en palier, tantôt elle est presqu^à pic; par moment elle est droite, parfois elle serpente. C'est bien ici que Ton peut dire courir par monts et par vaux.

A 7 heures nous arrivons à une rivière large de 1 10 mètres, qui coule sur un lit de gravier, dans une gorge boisée. Le sentier longe le cours de Teau. A 8 heures nous passons devant un contrefort du Daér. Il y a de très beaux arbres. Nous entrons dans un autre bras de la rivière, large de i5o à 200 mètres, dont l'eau court en bouillonnant sur un lit de pierre. Le OaSr est une ile au milieu de cette rivière. En amont, un bras unique vient frapper sur le rocher de Daër, le taille en pointe et vient se réunir au point où nous sommes. Ce rocher, sculpté par les eaux, a pris la forme d'une navette.

Nous nous arrêtons dans une prairie qui est un peu plus haute que la rivière. Nous repartons à 8 heures 3' pour gravir une véritable échelle. Chose extraordinaire et rare ici, nous sommes obligés de faire Tascension A pied. En Ethiopie, on prétend qu^un mulet peut, à la montée, passer partout avec son cavalier sur le dos. Généralement on ne met pied à terre que pour les descentes et dans les plus mauvais chemins. Ici, il &ut monter, non

par on chemin de chèvres, mais par one échelle de anges. Cette acrobatie est tris fatigante, surtout pour noiu, européens, qui, à cause de lios chaussures, glissons à chaque pas sur ces roches polies, sans pouvoir, comme les Ethiopiens, qui vont tous et toujours pieds nus (à moins de blessures ou de mabdie), nous retenir à la moindre anfractuosité des roches.

Dans les pays tempéra, Tusage des chaussures est tout^ussi stupide que celui des gants. La comparaison n'est même pas exacte. Pour qu^elle le fàî, il faudrait enfermer nos mains dans des sacs ferrés comme des souliers qui notu privent de Pusage des doigts. La plante du pied de Thomme est appelée par sa nature à devenir calleuse. En empêchant la formation de cette callosité, lliumeur que secrète la plante des pieds et que la prévoyante namre avait destinée à devenir une sorte de semelle se transforme en sueur infecte. De plus, au lieu de quatre membres, qui peuvent saisir et travailler, nous en sommes réduits à deux, et nos pieds, au lieu d^être les auxiliaires des mains, ne sont que de simples moignons.

A 8 heures 2& nous arrivons en6n à la bonne route. La musique, qui nous a devancés, donne ses notes les pl:is gaies pour encourager les traînards. Un peu après nous avons à gauche une muraille de pierre haute d*au moins loo mètres, et à droite un petit plateau en terrasse. A 9 heures 3o nous commençons Tascension d^un deuxième plateau, et nous arrivons après avoir traversé un tunnel naturel. Ce plateau parait être à Taltitude de celui de Daér. Le sol y est cultivé. 11 y a de grands arbres et des' pâturages. Jusqu'à midi Taspect du pays reste le même; à ce moment nous commençons à descendre. La terre est dure, pierreuse, mais après dix minutes de marche, nous sommes dans une prairie, près de relise du petit village de Deit'Mariem.

L^azage désirant former sa troupe en bon ordre, nous nous arrêtons un quart d^heure. Nous montons sur un plateau'd^oti nous voyons, à une distance de 5oo mètres, les premières maisons d^Aureillo. Ualaca Joseph Negoucié, premier secrétaire-interprète du roi, et quelques autres chefr viennent à notre rencontre. A 1 heure 35' nous arrivons à Aureillo.

Séjour à Aureillo du 14 au 3o octobre 1883.

Samedi, 14 octobre. ^ On nous fait d'abord arrêter dans une maison appartenant à Tazage et située au bas de la ville. M. Labattu et le docteur Alfiéri font dresser leurs tentes dans les dépendances de la maison. M. Chefneux et moi nous demandons une maison plus rapprochée de la

93 EXPLORATI02CS l^TIIIOPlEltNES

résidence royale, qui est au sommet d^une montagne. On nous installe selon notre désir. Nous logeons nos gens et nos mulets dans la maison et nous dressons nos tentes à côté. Les gens du roi viennent nous visiter et lui-même m^écrit pour me souhaiter la bienvenue.

Dimanche, iS octobre. — A lo heures nos bagages, qui étaient en arrière, nous arrivent. M. Chefneux et moi nous avons nos habits noirs. Ce vêtement est ridicule» je le sais, mais, par sa forme inusitée, il frappe l'esprit des indigènes et indique une certaine cérémonie. Les Européens ne sauraient croire le tort qu'ils se font, avec leur laisser-aller, dans les pays de TAfrique. Pour moi, dans tous mes voyages, j^ai porté le costume indigène, toujours très simple mais très propre. Dans ce présent voyage j*ai cru devoir conserver le costume européen, et je crois bon de suivre l'étiquette de l'Europe. L^abscnce d'étiquette frappe désagréablement les Ethiopiens.

M . Arnaud d' Abbadie rapporte à ce sujet que les Ethiopiens lui disaient : « Quand tu seras retourné dans ton pays, les habitudes civilisées et polies « que tu as contractées parmi nous vont te faire trouver tes compatriotes « bien grossiers et barbares ».

A 2 heures, lorsque le balderabas (introducteur) du roi vient nous prévenir que S. M. nous attend, nous sommes sous les armes, cravates blanches, escarpins vernis, bas de soie, claque et habit. La résidence royale porte ici, comme partout, le nom de Gebbi (intérieur).

Vous avez ceruinement lu les /t^ci/jni^rovin^ien^ d'Auguste Thierry, et la Monarchie française par Montlosier; vous y avez vu des descriptions des résidences des rois mérovingiens : tout est de même ici. Un sommet dominant des plaines cultivées, est entouré descabanes des soldats et des serviteurs; plus bas, celles des laboureurs; la résidence elle-même est entourée d'un mur en pierres sèches et d^une clôture en épines avec palissades et chevaux de frise. Il y a d^abord, dans cet intérieur, les logements des femmes employées au service de la table : elles sont au nombre de plusieurs cenuines, les unes pour moudre, ou mieux, pour écraser le grain, les autres pour fabriquer la bière, Thydromel. Viennent ensuite les logements des pages chargés du service, celui des officiers. La cour a ici des charges nombreuses. Comme les lois civiles, Tétiquette est réglée en Ethiopie sur ce qui se passait à la cour de Salomon et à celle de Byzance.

Une grande maison, addarache, en forme de grange, où le roi donne À plusieun milliers de soldats de ces repas éthiopiens oti des centaines de

bonift se mangent cnis, où Hiydromdcook à flot. Aprtsce rqMa, les soldats ivres dansent en chantant les louanges de leor chef. Nous aurons occasion de le voir pins tard.

Nous sommes introduits chez le roi. 11 est accoudé sur un lit de parade en brocatelle pourpre et or, v2ta d'un ras massaria (mouchoir de tête] en mousseline blanche, d*un burnous de drap noir, sous lequel il est drapé dans une toge en coton blanc et à linteau rouge. Il est nu-pieds, comme tout le monde. La figure, quoique ravagée par la petite vérole, est agréable à cause de Texpression des yeux, qui sont fort beaux, intelligents et doux.

L^entretien avec le roi fut cordial, mais banal. S. M. nous demanda des nouvelles de M. le Président de la République, de M. Gambetta, des enfants de Lx>uis-Philippe et de Rochet d^Héricourt. Je lui remis une lettre du vice-consul de France à Aden.

Elle nous offrit du tedje (hydromel) qui éuit contenu dans des carafes de Venise à long col et à gros ventre, connues en Ethiopie sous le nom de brûlé* Le roi nous offrit aussi, dans des verres en cristal, de Varaqui on cau-de-vic de tedje.

Il nous congédia ensuite disant qu'ail me ferait appeler quand il aurait la traduaion de la lettre du vice-consul de France.

Je lui offris, en témoignage de respect, un cadeau dont il me remercia en termes très courtois.

Rentrés dans notre maison, nous recevons la \nsite et les complimentt des Ballamans ou courtisans du loi.

Lundi, i6 octobre, — Journée passée en promenades dans la ville, à faire des visites et à en recevoir.

Mardi, 17 octobre. — Le roi a reçu la traduction en amarignade la lettre du vice*consul de France à Aden. 11 me fait appeler et je me rends auprès de lui avec M. Chefneux. L'interprète alaca Joseph, lliazage Ould Tadek et le geras-matche Machacha Orké assistent seuls à l'entretien.

11 me dit qu'il a lu avec attention la lettre du consul et qu*il y a vu avec plaisir que je venais pour étudier le pays dans le but d'établir des relations suivies entre la France et le Choa par Obock. La création de rappons de commerce et d^amitié avec la France ont été, dit-il, Tune des préoccupations de mon grand-père, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour la faire réusdr.

94 EXPLORATIONS éTHIOPJEHNn

Pendant plus de deux heures nous nous entretenons avec le roi des besoins et des ressources de ses Étau. En le quittant, f avais obtenu, pour ma compagnie, promesse de trois importantes concessions et la certitude de pouvoir parcourir, en toute sécurité et avec toute facilité, les divers États placés direaement ou indirectement sous son autorité.

En sortant, je visite en détail la résidence du roi.

En général, les maisons n^ont qu*un rez-de-cbaussée et une pièce. Elles ne sont pas divisées en compartiments plus ou moins grands servant les uns de salon ou de salle à manger, les autres de chambres à coucher, de cabinet de travail ou de boudoir : pour chacun de ces besoins on a des constructions indépendantes.

Voici les noms des principales de ces constructions :

Adarrache (salon, salle de réception) . — Cest la plus grande de toutes. Aux jours de fête, elle sert à donner ces repas homériques auxquels sont invités les parents, amis, clients et subordonnés. En temps ordinaire, elle sert de logement aux étrangers. La forme en est variable, mais généralement c*est celle d^un carré ou d^un ellipsoïde.

Mad'Bit (cuisine) . ^ Cest u ne pièce reaangulaire qui sert à la fois de. cuisine, de boulangerie et de laboratoire pour la confection de la bière et de l'hydromel. Chez le roi et les grands seigneurs il y a plusieurs mad-Bits : Vott'Bit ou maison des sauces, cuisine proprement dite; Vingera-Bit, maison des pains ou boulangerie ; le tedje-Bit, maison de Thydromel, oti Ton fait toutes les boissons : hydromel, bière, eau-de-vie. A la tête de chacune de ces maisons est un chef, homme ou femme, qui prend le titre d*Alaca.

Il y a encore VEnka^Bit, garde-meubles et magasin de forme ronde et garni d^étagères ; VElfine ou chambre à coucher^ aussi de forme ronde et généralement surmontée d^une croix ; les Cotera ou greniers, en tout semblables à ceux des Foulbés et des Bambaras du Soudan occidental ; ils sont en vannerie luttée avec de la terre, posés sur des piquets de trente à cinquante centimètres de hauteur ; leur couverture est conique et en chaume.

Le Faras-Bit ou écurie n*existe que chez les très grands seigneurs, chez qui même on trouve toujours dans Velfine un cheval et une mule de choix.

Les toitures de ces constructions sont invariablement en chaume, généralement de forme conique avec un pignon en poterie.

EXPLORATIONS ÉTHIOPIENNKS 95

Mercredi » i8 octobre. — J*ai passé la journée à faire mon courrier en vue d^un départ pour Assab. Dans la soirée, j'ai remis mon paquet à on danakil qui pan pour Assab d^où il a été envoyé au Choa, il y a quelque temps, par le commissaire général italien.

Jeudi, ig octobre. — Dans la matinée, le bouffon de lliazage, remar^. quable par trois épis de cheveux tressés, Tun sur le front, les autres sur les tempes, vient, avec force gestes et contorsions, me réciter un compliment. Il fait suivre ce compliment d^énumérations dans le genre de celles qu^affectionnait maître François. Il imite ensuite divers animaux, et ces exercices, très réussis, me rappellent ceux de mon compatriote, M. Martin. Notre bouffon éthiopien mime le cheval au galop, le mulet à Pamble, Tâne chargé, le mouton, la chèvre, le coq, la poule, le bœuf, le chameau. Ces divertissements nous amusent jusqu'à Theure du déjeûner.

Après déjeûner, on nous amène nos mules sellées et nous nous rendons au marché qui est hors de la ville. Il doit y avoir sur le marché de trois à quatre mille personnes. Les marchands sont rangés par catégorie et forment des allées bordées, à gauche par les marchands de grains, à droite par les marchands de tissus, de mercerie, les changeurs, etc.

La monnaie en usage en Ethiopie, et cela depuis longtemps, est le thaler de Marie-Thérèse d^ Autriche au millésime de 1780 >. Le thaler sert à la fois de monnaie de compte et d'^étalon pour les poids.

En Ethiopie, la monnaie divisionnaire du thaler est Vamoulé, pierre

I Cest dans un congrès monétaire international que 1* Autriche t'est réservé le droit de frapper, pour le commerce du Levant, des ihalari à Teffigic de Marie-Thérèse ei «a millésime de 1780.

Le titre en est de 0.833 i/3. U faut pièces 21.3807 P^^^ ^^^ ^^^^ ^^ douane autrichienne de 5oo grammes.

La véritable valeur du thaler est de florins argent d'Autriche 2.104380.

Tout le monde peut fiûre frapper des thalari de Marie-Thérèse. Le bureau moots* nistique de Trieste« qui dépend de celui de Vienne, ne peut cependant livrer cette aorte de monnaie ni contre argent en lingot, ni contre florins d'Autriche en argent. La IhmH son ne peut être faite que contre d'autres monnaies au titre de o 833 1/2, comme per exempls les anciens thalari d*Autriche ou d'Allemagne.

Quand ces monnaies sont changées contre des thalari de Marie-Thérèse, 3 7 a è pajrer i 1/2 p. 0/0 pour droit de frappe et, pour toute somme présentée, 3o kieutsers pour essaL

Le change du tfaalcr.à Adea est de 2 roupies 2 anas ; l'échange de la roupie en francs varie de 2 fr. 10 è a fr. i5.

96 EXPLORATIONS ÉTHIOMEHItES

de sel gemme ayant la ferme et les dimensions d*une pierre à aiguiser les faulx et provenant des mines du Tigré. Ces mines, qui jouent un grand rôle dans Féconomie de TÉthiopie, sont la vraie cause de la prépondérance du Tigré dans Tempire éthiopien.

Aureillo est le point du Choa où les amoulés sont le plus abondants et à meilleur marché. Ici, le change du thaler varie entre 13 et 1 5 amoulés. A Ankobér il est de 9 à 10, et à Antoto de 8 à 9.

Les gens qui fréquentent le marché se divisent en deux bandes : les marchands proprement dits et les paysans venant présenter leurs denrées à la vente. Avec ces derniers, les transactions sont assez compliquées. Uusage veut que le vendeur exige de l'acheteur les denrées dont il a besoin. Par. exemple, nous voulons de Forge pour nos mulets : nous changeons d*aboid un thaler contre 14 amoulés ; quand nous avons des amoulés, il nous faut trouver un paysan qui ait de 1 orge. Nous offrons nos amoulés, mais c^est du blé que veut le vendeur. Nous trouvons, après beaucoup de recherches, un marchand de blé. Nous lui présentons nos amoulés ; c^est du teffe qu^il veut. Nous avons enfin la chance de trouver un machand de teffe qui veut bien de notre monnaie. Nous changeons alors notre teffe contre du blé et notre blé contre de Forge, à raison de deux mesures d'orge pour une de blé, ce qui est le prix courant en Ethiopie.

Nous achetons ensuite, pour un thaler, un burnous en laine beige. Les piments et la soie à broder se vendent au poids. Pour ces objets, Funité de poids est Famoulé, qui pèse environ 21 thalari, près de 5oo grammes. On partage Famouié en quatre parties égales. On se sert généralement de balances à un seul plateau en peau. Le fléau est en bois. Quatre encoches indiquent le quart, la demi, les trois quarts et Famouié. La balance est tenue en équilibre par un cordon de soie qui glisse sur Fencoche donnant le poids que Fon veut obtenir.

On trouve sur ce marché : des chevaux, des ânes, des mulets, des chèvres, des moutons, des bœufs et des poules; des céréales, quelques légumes, principalement des ciboules, des échalottes, des oignons et des piments ; des tissus de coton, des étoffes en laine beige pour burnous et des burnous confectionnés.

les marchands vendent les produits qui viennent de la côte : verroteries de Venise, soieries de Lyon et de Brousse, papier, bimbeloaerie anglaise ou allemande, toiles de coton, cotonnades, indiennes et mousselines de fabrication anglaise ou indienne.

EXPLORATIONS tTHIOPIENNES 97

Dans un coin, les forgerons et les bijoutiers débitent leurs produits : instruments aratoires, lames de sabre et fers de lance ; bracelets, boucles d^oreilles, bagues en cuivre et en argent. -

Après avoir curieusement tout regardé, après nous être mêlés à la foule, nous allons nous reposer un instant dans Téchope du publicain chargé par le NgCLdi-Ras ■ de la perception des droits de place sur le marché.

Vendredi, 20 octobre. — Nous entendons de grand matin le son des flûtes et des hautbois qui annoncent une sortie du roi. Nous nous informons et nous apprenons que S. M. va recevoir, dans une plaine des environs, he cadeau que l'un de ses chefs, le galla Ras Gobana, lui envoie à l'occasion du mariage de sa fille.

Nous faisons seller nos montures et nous chevauchons une grande demi-heure avant d'arriver au lieu du rendez-vous, une grande plaine coupée par un ruisseau et parée de quelques bouquets d*arbres.

Le roi monte un beau mulet gris dont le harnais est en velours vert brodé de paillenes dorées. Il est entouré d^un brillant état-major.

Le gendre du ras lui présente le caJeau de son beau-père : 1 3oo chevaux de choix dont 5oo harnachés; 3oo des harnais sont garnis d^argent; 5oo mules de selle dont 100 harnachées ; de Tor, de l'ivoire et du musc.

Le temps est magnifique et Tœil est charmé des gracieuses évolutions des chevaux dont les harnais scintillent au soleil et de la belle prestance des hommes, vêtus de légères draperies blanches et pourpres, qui les conduisent.

Samedi, 21 octobre, — Mon compagnon, M. Léon Chefneux, possède un appareil photographique. Nous partons dès le matin, en quête de types et de vues. Les habitants sont fort intrigués et quelques incidents comiques se produisent.

I Ce mot Ngadé-Bûs (tête des marchands) servait anciennement à désigner an fonctionnaire unique dans Temptre éthiopien. Ce fonctionnaire avait des attributioiis analogues à celles d*un ministre du commerce. On donne aujourd'hui ce titre à un fonctionnaire chargé d'administrer un ou plusieurs marchés. Le Ngadé^Rat n*m pas un traitement, comme tous les fonctionnaires éthiopiens et comme certains fonctionnaires en Suède, il jouit du revenu de certaines terres. Il juge les différends entre les iwrrfc^wiif et administre les villes oii se tiennent des marchés. D est chef de la douane ei fiût percevoir, par des agents nommés qérdckiis, les droits dus pour toutes les marchandises vendues sur les marchés.

gg EXPLORATIONS ÉTHIOPIENKES

Dimanche, 22 octobre. — Uempereur Jean a envoyé au roi Ménéltk II, pour recevoir la fiancée de son fils, plusieurs grands de Tempire, parmi lesquels se trouvent trois ras >, qui ont une escorte de i Soc ou 2 000 personnes. Ménélik doit les recevoir, aujourd'hui, solennellement.

Nous prenons pour but de notre promenade matiuale le camp des gens de Tempereur, situé à trois ou quatre kilomètres de notre demeure;

Nous sommes reçus grossièrement ; pour mieux dire, nous sommes évincés. Notre appareil phothographique nous a fait prendre, par les Tigréens, pour des sorciers, et Ton craint, paraît-il, que nous jettions des sorts.

En rentrant sur les dix heures, nous trouvons les troupes du roi sous les armes. Le Turco Pacha (chef des fusiliers, ainsi nommé parce que, anciennement, les armes à feu étaient surtout en usage chez les Turcs), qui commande, fait former la haie par les fusiliers au pied de la montagne où se trouve la résidence royale. Cette haie est émaillée de fanions de soie de couleurs vives qui servent à désigner les diverses unités de troupes.

A onze heures arrivent les gens de Tigré. Ils sont formés en ordre de bataille. En tête, s'avance un corps de fusiliers d'élite montés sur des chevaux dont presque tous les harnais ont des garnitures d^argent.^Les cavaliers ont pour coiffure un cercle en argent ou en vermeil qui retient une crinière de lion faisant panache.

Derrière cette avant«garde marchent deux clairons précédant un certain nombre de Soudaniens, anciens soldats au service de TÉgypte, faits prisonniers par l'empereur Jean, qui les a gardés à son service.

Viennent ensuite les trois ras montés' sur des mules blanches. Le plus âgé est au milieu et porte pour coiffure une sorte de tortil de baron.

Les ras sont suivis d'une brillante troupe de grands seigneurs montés sur des mules. Une nombreuse escone de piétons marche derrière eux ; ils chantent^ brandissent leurs armes, exécutent une sorte de danse guerrière.

A mesure que les ras avancent devant le front des troupes royales, les soldats les saluent en s'indinant trois fois jusqu^à terre.

> Ras est un mot éthiopien qui signifie tête, Cest le titre des princes héritiers. Autrefoit, c'était le titre d*un dignitaire de Tempire dont les fonctions étaient analogues à celle du grand vizir des Turcs. Cette fonction éunt devenue héréditaire, les anciens empereurs avaient fini par tomber dans la dépendance des Ras, comme nos Mérovingiens dans celles de leurs Maires du Palais. L'empereur Théodoros remplaça le ras unique par plutieurt ras et fit de ce titre l'équivalent de celui de due ou de maréchal.

EXPLORATIONS ÉTHIOPIEimBS 99

Lnndi, aS octobre. — La grande préoccupation de la cour et de la ville» c^est la distribution de présents faite par le roi aux gens dé l'entourage des ras. Ces présents consistent en chevaux, mules» armes, .vêtements de parade et thalari. Le soiri et jusque bien avant dans la nuit, les gens do Tigré manifestent bruyamment leur satisfaction.

Mardi, 24 octobre. — Cet après-midi le roi doit se séparer de sa fille, la princesse Zaôdito (Petite Couronne). Les ras la conduiront à Barroumeida où elle est attendue par Tempereur Jean et son fils, le ras Sahala- Selassié (Ressemblance de la Trinité), qui est le futur époux.

Dès huit heures du matin, toutes les troupesdu roi duChoa, actuellement à Aureillo, sont sous les armes. Tout le monde est en habits de fête, et Ton ne voit que vêtements de damas brochés d^or et d^argent. Comme la veille, les troupes forment la haie. Nous nous plaçons au bas delà butte qui porte la maison du roi, auprès d^une église dont le clergé, couvert de riches vêtements sacerdotaux, est sorti pour bénir le cortège. Des moines vêtus de

peaux sont mêlés au clergé.

Je me trouve auprès d^un Arménien, M. Gorguos, à qui le docteur Alfieri me présente. M. Gorguos est né à Constantinople. Après avoir été longtemps professeur de musique au Caire, il est venu ici par le Tigré. Il s'occupe de commerce et fait pour le roi des ouvrages de broderie et de couture. Il confectionne surtout des chapeaux et des casquettes en soie brodées qui ont ici le plus grand succès.

A 1 1 heures 5o minutes, le cortège sort du palais. Les troupes le saluent d*une salve de mousqueterie et placent l'arme sur Tépaule, la crosse en Tair, en signe de deuil, à cause du départ de la princesse.

Voici le cortège. Vraiment imposant et magnifique, il rappelle les pompes de Byzance. En tête, vingt mules, richement harnachées, portent chacune deux timbales *. Elles portent aussi, montés en croupe, les timbaliens vêtus de cottes d^armes en soie. Vient ensuite une troupe de moines gyrovagues vêtus, les uns de peau de bête, les autres d'étoffes jaunes ; tous sont coiffés de la calotte en coton blanc qui est, avec le turban, le signe distinctif des ecclésiastiques.

Suit une troupe de gens de tous rangs et de toutes classes, les uns à pied, les autres à cheval ou à mulet. Les grands personnages s'abritent

I En Ethiopie, les timbales sont le symbole de U puissance. En gaerre, la prise cl*une timbale équivaut à la prise d*un drapeau chez les Européens.

lOO EXPLORATIOKS ÉTHIOPlBttfnB

SOUS des parasols de toutes couleurs. Des soldats dansent en chantant on chant rythmé d^un bel effet. On me traduit les paroles : elles bravent absolument rhonnéteté.

Les servantes ou dames d^atours de la jeune princesse sont montées sur des mules harnachées avec soin et chacune est suivie de deux valets de pied. Toutes ces darnes^ au nombre de deux ou trois cents, sont richement vêtues. Chacune porte une pièce de la corbeille de la mariée. Cest ainsi que nous voyons défiler les bijoux et les costumes.

Derrière elles, un corps de musiciens jouent de la flûte et do hautbois.

Une femme porte, suspendu au col, un grand nombre de cordons de soie auxquek sont enfilés des petits sacs de maroquin de diverses couleurs et brodés. Ces sacs contiennent des prières et des versets de la Bible écrits sur parchemin. Ce sont les phylactères de la princesse.

Viennent ensuite deux jeunes filles voilées, vêtues de riches brocards, montées sur de belles mules richement caparaçonnées. Leur habillement est identique ainsi que le nombre de leurs écuyers. On tient ouvert, sur la tête de la seconde, trois parasols en soie rouge brodés d^or. Sur la tête de la première, on ne tient ouvert que deux parasols. Cest la seule distinction qu'ail y ait entre la princesse et sa sœur de lait.

Un usage touchant, qui rappelle aux grands l'égalité humaine, veut que les grands ne se présentent en pu*olic qu'accompagnés de personnes portant les mêmes vêtements et les mêmes insignes qu^eux. L'^empereor lui-même a l'un de ses officiers qui est toujours vêtu comme lui : c^est Liq Menkuase.

La princesse est suivie d^une jeune fille montée sur un mulet. Elle porte, suspendue dans le dos, une paire de babouches en velours cramoisi et brodé d^or, longs d^une bonne coudée. Ce sont les chaussures d^apparat de la princesse. En Ethiopie, otiTusage estd^aller les pieds nus ou chaussés de sandales, la chaussure fermée est considérée comme un insigne réservé à la famille royale et aux dignitaires de l'Église. Ce%x pour cette raison que Ton pone, derrière les grands personnages, pour rappeler leur rang, ces chaussures d^apparat.

Le cortège est fermé par les ras et leur escorte.

Lorsque la petite reine passa près de nous, les prêtres appelèrent sor elle la bénédiaion du ciel en chantant des psaumes avec accompagnement de tambours et de sistres^ et en dansant comme David dansait devant PArche.

EXPLORATIONS ETHIOMSKKES lOI

Viennent des femmes portant des amphores remplies d^hydromd, de bière ; des cuisinières gravement montées sur des mules et entourées de leurs filles de cuisine portant les instruments de leur profession. L^une est coiffée d^un chaudron^ Tautre pone en sautoir un trépied. Des fileuaes accompagnent des ânes et des mulets chargés de coton. Tout ce bagage est poné par deux cents ânes et mulets. Un troupeau de bœufii et de moutons pour le service de la bouche.

La jeune princesse doit coucher ce soir au camp des Tigréens. C'est ainsi qu'elle sera conduite, à petites journées, à Barrouméida, oti doivent avoir lieu les cérémonies du mariage.

Outre les servantes qui les suivent à la guerre et qui, sous le nom de iechen^gered (servante de la cuisse], sont de véritables concubines *, ils connaissent deux espèces de mariages : le mariage civil et le mariage religieux ou de la communion.

La première union est un contrat passé entre les deux époux du consentement de leurs familles. Toutes les questions dMntérét sont r^lées et le douaire à donner à la femme en cas de divorce est déterminé.

La seconde forme de mariage est généralement une suite et une consécration de la première. Elle ne s'accomplit qu^après plusieurs années de vie commune. Les époux se présentent ensemble, et de leur mutuel consentement, à la table eucharistique et communient ensemble. Ils se promettent une fidélité éternelle et le prêtre leur donne une bénédiction paniculière. Le sacrement éthiopien a son effet dans le temps et dans Téternité ; il n'est même pas rompu par la mort de Tun des époux, car le survivant ne se peut remarier.

Il est d^usage, dans certaines familles, de marier les enfants presque dès le berceau. Dans ce cas on les élève ensemble^ ils ont une table et une couche communes. On a remarqué que ces unions étaient très heureuses. Il est très rare que l'un des époux survive longtemps à Tautre ou que le survivant re quitte le siècle pour entrer dans un couvent ou pour aller à Jérusalem.

Le mariage de la princesse Zaôdito et de Ras Sahala-Selassié doit être religieux, mais, vu le jeune âge des nouveaux époux, qui ont, Fun sept ans,

> Le nouvel érêque du Choa a fulminé contre cet usage. Dans la dernière campagne du roi, aucune iechen^gered n*a tuiT| les hommes de marque, qui presque tous ont suhri l'exemple qu*a donné le roi en contractant un mariage de la communion, ce qtt*i] a pu faire, ayant déjà deux fils pour assurer la succession au trône du Choa.

I03 EXPLOlU-nONS ÉTHIOHBiflfES

Tautre dooze, on ne leur peimenn la vie commune que dans quelques années.

Mercredi aS octobre. — Nous passons la journée à faire de la photographie. -Dans Taprès-midi, le roi nous fait inviter à dtner chez lui demain. Cest demain qu^il recevra les gens du Cboa. Pour des motifii politiques et par crainte de conflits, il n^a pas voulu les recevoir en même temps que les gens de Fempereur.

Jeudi, 26 octobre. — Bien que le festin royal soit fixé pour midi, nous sommes au palais à 10 heures. Nous tenons à nous rendre compte des préparatifs et nous allons un peu partout regarder et questionner.

A Vingera-bit (maison du pain), grande construction rectangulaire, nous voyons le moulin à farine. Il se compose d^un mortier et d^un pilon en bois. Les graines, après avoir trempé dans Teau^ sont mises au pilon pour être décortiquées. Le grain décortiqué passe au moulin proprement dit, le ouaf-chô, qui se compose d*une table de pierre dure, à gros grain, placée sur deux pierres, inclinée en avant et terminée par un auget. Le grain décortiqué est mis poignée par poignée sur le ouaf-chô. La meunière écrase le grain avec une pierre ovale et pousse la farine dans Tauget. Pouf séparer la farine du son, on la passe dans un tamis en vannerie.

En Ethiopie, on fait du pain avec du blé, du teffe, de Torge, des pois, etc., etc. On fait aussi une grande variété de pains. Les principales sont les ingéra, sortes de crêpes, et les ddbô^ pains qui se rapprochent des nôtres.

Des amphores en terre servent de pétrins. La pâte est plus ou moins délayée selon le pain que Ton veut faire.

Dans Vingera-bit d'Aureillo, trois rangées de fours sont au milieu de la pièce. Ce sont des fours de campagne formés de deux plaques lenticulaires s^encastrant Tune dans Tautre ; celles du dessous est posée sur des chenets en terre, celle de dessus, qui sert de couvercle, est munie d^une poignée. Ces fours ont o">70 à o^So de diamètre et ont o^ia de profondeur su centre. Acdté de chaque four se trouve une boulangère et deux ou trois aides qui entretiennent un feu clair de brindilles. La boulangère a à sa droite, si elle fait des ddhô, des morceaux de pâte ayant déjà la forme de pain, si elle fait des ingéra, une amphore contenant de la pâte mêlée au levain, délayée dans de Peau et ayant la consistance de la crème.

Pour faire Vingera on frotte la salle du four avec un paquet de graine

EXPLORATIONS ÉTHIOPIENNES lo3

de coton, graine qui, à la chaleur, laisse suinter un peu dliuile, laquelle empêche la pâte d'adhérer. On jette ensuite dans le four, avec une cuillère en bois ou une calebasse, un peu de pâte que Ton étend vivement sur les parois du four, puis avec des chiffons mouillés on bouche hermétiquement les deux parties de Tappareil.

De Yingera-bit nous passons au tedje-bit (maison de Hydromel). Il faut ici visiter plusieurs. bâtiments, car il y en a pour Thydromel, pour la bière, pour Peau-de-vie. Il y a aussi les celliers oCi l'on conserve les bois* sonS| des magasins pour le guécho, le miel, Torge, le mil qui servent à leur fabrication.

En nous montrant, rangées contre le mur, les amphores igannes) dans lesquelles on conserve ThydromeU on nous expliqua la fabrication de cette boisson.

On prend des gâteaux de miel en rayon (plus le miel est ancien, plus l'hydromel aura de bouquet, aussi, dans les grandes maisons, on se sert de miel de lo à i5 ans), on en extrait la cire, puis on le brasse avec de Peau dans une amphore. Quand il a fermenté huit ou dix jours, on y ajoute une certaine quantité de feuilles de guécho qui activent la fermentation et donnent du ton à la liqueur. Huit ou dix jours après, l'hydromel est bon à boire.

Un beau mouton blanc, qui erre au milieu des jarres, vient brusquement nous donner de la tête dans les jambes. Le gardien qui nous conduit nous raconte gravement que des esprits familiers vivent dans les celliers, s'emparent de l'esprit de ceux qui y demeurent et les rendent fous. Pour obvier à ce grave inconvénient, on enferme dans les celliers des moutons blancs qui s^habituent à l'hydromel, en boivent < à tire-larigot » et finissent tristement d^une maladie nerveuse, sorte de delirium tremens, preuve irrécusable, disent les sommeliers du Choa, que les esprits se sont emparés dVux.

Au Choa, on fabrique la bière soit avec de l'orge, soit avec du mil. Les procédés de fabrication sont à peu près les mêmes que chez nous, sauf que le houblon est remplacé par le guécho.

L'eau-de-vie s'obtient par la distillation de la bière ou de l'hydromel. Le roi et les grands seigneurs ont des alambics en métal de fabrication européenne ou indienne; mais, dans la plupart des maisons, ces appareils sont remplacés par des vases en terre et des cannes forées.

Du tedje^it nous allons au quartier des otUbit (cuisines), oti règne

I04 EXnX>KATIONS iTMIOPIEMMBS

ane animation extroidinaire. Mesdames les cuisinières et mesdemoiselles les marmitonnes remuent^ avec des coillères longues comme des pelles» le contenu de pots (gigantesques, tout en riant et plaisantant avec de joyeux compères qui viennent s*esbaudir au milieu des écuelles.

On nous présente un monsieur qui a Fair très important. Il est vêtu d^une belle tunique en satin bleu broché d*or sur laquelle il drape avec élégance une toge dont le tinteau est orné de dessins en soie. Cest le chef du sega-bit (maison de la viande). Cette charge est très importante, car elle comprend la surintendance des abba-lam (maîtres des vaches), gardiens des troupeaux royaux. Ces bergers, qui forment une caste à part, ont dans tout le royaume des villages et de grands pâturages.

Le chef du sega-^nt nous introduit dans une vaste maison oti une centaine de bœufs, soigneusement dépecés, sont étalés par quartiers suspendus à des crocs. Cest le broundo, viande que les Éthiopiens mangent crue'. Cest au sega-bit qu*un agafari (huissier] du roi vient nous chercher.

Il est vêtu d^une tunique de brocard et tient à la main une longue gaule blanche.

Précédés de Yagafari, nous fendons la foule des invités, 2 5oo à 3 000 personnes, et nous arrivons à la partie réservée de Vaddarache où nous trouvons Fhazago Ould-Tadek et Valaca Joseph, qui nous entraînent dans la salle du festin. Un homme se tient à la porte avec un bassin et une aiguière remplie d*eau chaude. Nous nous lavons les mains, car ici Ton mange avec ses doigts.

On a voulu, ainsi que c^est Tusage en Ethiopie pour les étrangers chrétiens, nous honorer tout particulièrement, et nous sommes amenés devant le roi qui commence à peine son repas. L^effet est saisissant.

Ménélik est assis sur un lit de parade élevé, en brocatelle cramoisi et or et surmonté d'un dais de même étoffe. Une table est placée devant S. M. Les officiers de bouche se tiennent debout à ses côtés ; huit pages, richement vétusi tiennent à la main des torches de cire parfumée. Le lieu oti iQtnge le roi est séparé du reste de Vaddarache par un épais rideau. Der-

\ ' L'écotsait Jacquet Bruce parle, dans la relation de tes voyagea, de bœufs que Ton

abattait à h porte de la salle du festin et dont on dévorait la viande aux mugîasements delà victime, en prolongeant à plalair aon agonie. Il n*/ a, au Choa, nulle trace de cette >^bare coutume. On ignore égilement au Choa le procédé dont parle le mime voyageur, procédé qui consisterait à picndre aur un animal, aana le tuer, un morceau de viande.

EXPLORATIONS iTHiOriElllUt

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rière et sur les côtés du trône se tiennent debout de jeunes princes de U famille royale. A droite et à gauche, les grands du royaume, richement vêtus, sont accroupis sur des tapis.

On nous Cait asseoir auprès de MM. Labatnt, Gorguos et Alfieri, qui nous ont précédés, et Ton nous apporte, dans une corbeille en Jonc, une vingtaine dirigera. Sur ces pains on nous sert divers ragoûts parmi lesquels il fitut remarquer un plat de viande de mouton coupé en dé, assaisonnée d^une sauce au piment, et qui se mange mélangée avec du fromage frais. Cest réellement bon. Le douro-dabo (pain de poule) est également excellent. Il se compose de morceaux de volaille et d*œu& cuits dans un pain dont la pâte est assaisonnée d*éj;»ces.

Des hommes distribuent des couteaux à la ronde, d^autres, portant des quartiers de bœuf, se placent devant les convives. Cest le broundo. Chacun se coupe une aiguillette de viande.

On tient de la main gauche, entre le pouce et llndex. Tune des extrémités du morceau de chair;, on saisit avec les dents Pautre extrémité de la chair et on la coupe de la main droite avec le couteau. Les gourmets assaisonnent cette viande avec de la moutarde, que Ton fabrique très bien ici, mais le commun des mortels mange le broundo nature.

Le roi me fait la gracieuseté de mVnvoyer, par Fun de ses oflSciers de bouche, un morceau de broundo de choix. Tout en m^efibrçant d^oublier que cette chair est crue, je lui trouve un goût très agréable. Après le broundo on sert reau--de-vie.

Des pages, portant un bassin et une aiguière monumentale en vermeil, entrent. Tout le monde se lève. Deux toges sont étendues devant le roi et S. M. fait ses ablutions. On donne ensuite à laver à tout le monde, puis on ouvre les rideaux qui séparaient la pièce où le roi nous recevait de Vaddarache proprement dit. Dans Vaddarache sont rangées des tables basses chargées d^ ingéra et quelques servantes circulent parmi les tables.

Sur un signe du roi, les portes sont ouvertes et les convives entrent les uns après les autres. Bien que plusieurs ne soient que des laboureurs ou de simples soldats, tous, en entrant, saluent avec grâce.

Ce repas, auquel prennent part plus de 3 ooo personnes, où sont prodiguées les boissons les plus capiteuses, se passe sans le moindre désordre. Sur la fin du repas, des astnuari (bardes) chantent, avec accompagnement de tambours que Ton frappe avec la main, des ch&nsons de gestes en rhonneur du roi et de ses ancêtres.

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106 EXPLOIUTIOKS ÉTHIOPIENNES

Nous partons sur les trois heures, mais le roi et son entourage, qui doivent rester jusqu'à la fin, en ont pour jusqu^à cinq heures.

Vendredi 9 27 octobre. — Le roi nous fait savoir qu^il désire nous entretenir dans la journée. Nous restons chez nous jusque vers quatre heures, moment où il nous fait demander.

Samedi^ 38 octobre. — Nous passons la journée chez le roi à £dre des photographies de S. M. et de ses courtisans.

Dimanche, 29 octobre. — Demain nous devons tous partir, les uns pour Barroumeida oii se trouve Tempereur Jean et sa cour, les autres pour, rentrer à Ankobèr. La journée se passe à recevoir et à rendre des visites.

Lundi, 3o octobre. — Devant partir ce matin, je note, à 6 heures, que le baromètre marque 721 .4, le thermomètre -[- 9^ \', et que la brise souffle du nord-est.

Notre ami, le docteur Alfieri, qui ne peut quitter le roi, étant son médecin ordinaire, part pour Bourrameida et vient prendre congé de nous.

Sur les 7 heures aixivent les gabares qui doivent porter nos bagages à Ankobèr. Ils ne les prennent pas sans difficulté, car naturellement ib trouvent tous les paquets trop lourds.

A 9 heures du matin nous nous mettons en marche. Le baromètre marque 722^ o., le thermomètre i5^6^ la brise souffle du nord-est et notre route est sud-sud-est. A 9 h. 3o^ après avoir travemf le marché que nous avons visité le jour de notre arrivée, nous inclinons au sud, puis au sud-sud-ouest. A 10 heures, nous nous arrêtons dans une prairie^ près d^un ruisseau, pour déjeûner. A une heure, nous nous engageons dans une vallée où le roi fait exécuter des fouilles.

On sait qu^au moment où le Choa fut envahi par les troupes de Mohammed Gragne, en 1450, les habitants cachèrent une partie de leurs livres et de leurs trésors dans des grottes qui, comme encore aujourd'hui, servaient de magasins et de logements. Ils en murèrent rentrée qu'ils dissimulèrent par des éboulis. La tradition place dans ces parages Tune de ces cachenes, ce qui ne saurait surprendre, la population de la région étant encore en grande partie troglodyte. Nous voyons, dans les flancs de la montagne, un nombre assez considérable de grottes habitées.

EXPLORATIONS ÊTHIOPIEinCES lOJ

A I h. So' nous arrivons à rendioit où se font les fouilles. Jusqu^à présent on a vainement remué une énorme quantité de blocs ck rochers et fait des excavations. Déjà, du temps du grand-père du roi, on a fidt de semblables recherches, mais sans résulut.

A 2 heures, dans une descente impossible, nous rencontrons Thazage. Son Excellence me répète à plusieurs reprises : maugued koufou. Croyant qu'elle me donne le nom du pays, je Tinscris sur mon carnet. Tout le monde comprend mon erreur et se met à rire. M. Chefneux m^explique alors que maugued koufou veut dire : mauvais chemin.

La marche est tellement pénible avec des chaussures que je suis obligé de m^arréter plusieurs fois pour reprendre haleine. C'est avec un véritable plaisir que j^aperçois Erdan qui vient à ma rencontre avec ma mule.

A 3 heures, le chemin est plus praticable et nous nous dirigeons au sud-ouest. Nous rencontrons une source* qui s^échappe avec un bruit argentin d^un lit de cailloux blancs ombragé de sycomores. J^y bois avidement en me servant de mes mains comme d^une coupe. Quelques minutes après, nous sommes sur un plateau en terrasse couvert de beaux arbres et de cultures. A 7 heures, nous nous arrêtons, pour bivouaquer, sur un petit plateau à mi-côte.

Mardi, 3i octobre. — A 6' heures, le baromètre marque 743.0 et le thermomètre 4- 1 1® 9'- ^ hrise souffle du nord-est et le temps est serein.

Nous partons à 6 h. et demie et à 7 h. et demie nous avons, à 600 mètres à droite, notre camp du 1 2 au 1 3 octobre. Peu après nous voyons, du même côté de la route, relise d* Arba-Tamsa ; nous apercevons, sur notre gauche, des maisons et des cultures.

Nous laissons ici sur la droite la route que nous avons suivie à Palier; rhazage, qui voyage avec une suite nombreuse, ne veut pas, dans un intervalle aussi rapproché, imposer deux fois aux mêmes habiunts la charge de le receveur.

A 8 h. 1 5', nous atteignons un plateau couvert de cultures etd^habiutiens ; sa traversée nous prend vingt minutes. Une heure plus tard, sur un second plateau ondulé, aussi couvert de cultureset de maisons, nous voyons des tisserands occupés de la confection d^étoffes de laine beige qui, foulées, ser>*ent à faire des burnous, des tentes et des toges. Le sol se couvre ensuite de buissons et nous avons, sur* notre gauche, une ^lise dédiée à sainte Ann««

Les cultures et les habitations apparaissent de nouveau et Ton voit sur le plateau des affleurements de roche.

A lo h. la brise souffle du nord-est, le temps est serein et le thermomètre marque 1 8» /• Nous nous arrêtons dans une prairie pour faire manger nos montures.

Après avoir traversé deux ravins et un plateau, nous atteignons à midi un plateau où est perchée, sur un rocher, Téglise de QuatùMariem (Rocher de Marie). Sur la gauche se trouve un village composé .de deux groupes de maisons distants Tun de Pautre de Soo*". Dix minutes après nous sommes dans un ravin où l'eau coule parmi les roches. Après avoir traversé d^au très ravins et d*autres plateaux nous arrivons vers une heure au village où est née la mère du roi. En face de ce village, et sur notre droite, se trouve un ravin avec des rochers qui s'étagent etsur lesquels s^ébattent de nombreuses troupes de singes à crinière.

A 2 h. une forte brise souffle du nord-est, nous sommes encore sur un plateau où se trouvent des habitations. Puis nous descendons dans un ravin où il y a de Peau et nous avons devant nous des rochers dont Tascension est impraticable. Nous obliquons à gauche et après de véritables tours de force nous arrivons, à 3 h.^ sur un plateau aride qu^il faut descendre aussitôt. Nous laissons de côté up village où les fourriers del'hazage vont donner des ordres pour l'approvisionnement de notre camp. A trois heures 40^ nous traversons une vallée ravinée par les eaux et nous allons dresser nos tentes dans une belle prairie qui occupe le centre d^un vallon très encaissé. Le nom de cette r^ion est Jiguem. La brise souffle du nord-est et le temps est couvert.

Mercredi, i^ novembre. — Le temps est toujours couvert et le vent est du nord-est. A 6 h. le baromètre marque 690<>et lethermomètre-l-S^p'.

Nous nous mettons en route vers 7 h., nous dirigeant au sud-ouest. Nous traversons des vallées, nous gravissons des pentes jusqu^à 8 h. où nous arrivons à une rivière dont le lit est très encaissé dans des roches. Après ravoir traversée, nous nous trouvons dans une petite vallée cultivée où nous rencontrons le fils aîné de Thazage Ould Tadek qui joue à mulet avec l'un de ses suivants.

Le jeu consiste à lancer les mulets au galop, tandis que l'un des cavaliers fuit, Tautre le poursuit en lui jetant des mottes de terre qu^il faut ramasser sans quitter la selle.

KXPUMU-noiis t i Mio r ima ii» 109

Un poi apféf notu Miriwooê sor on phteao terrcox amTCit de bdies colmrcf • Inclinant on peo an sod-snd-aocsty nous noos croiions avec one grande cararanede bétes de somme et de portems.

Noos passons ensoite des fonds où il j a de Pcao, des piairics, on plateao terreux couvert dlierbages et nous nous arrêtons dans une dépression du sol, auprès d'un cours d^eau, pour déjeuner.

tuasse une caravane composée d'une quarantaine d^animaux chargés de colis d^une forme étrange. Dans cène caravane se trouve un jeune européen à barbe jaune dont le col est orné d^une croix de vermeil. C'est le docteur Steker. 11 vient nous saluer. M. Cbefneux Ta déjà connu, M. Labatmt aussi. Mon nom ne lui est pas inconnu. Nous causons un moment. Je lui offre de partager notre déjeuner, mais il répond que c^est mercredi et qu^il jeûne suivant les prescriptions de T^ise d^Ethiopie. Le docteur se remet alors en marche et nous attaquons notre déjeûner.

Nous nous remettons en route à 10 h. La voie est sensiblement en pente, le sol est fenile et non cultivé. Toujours montant et descendant, nous arrivons à midi au sommet d^une côte à picqui surplombe unprofond ravin dans lequel nous allons descendre. Dans ce ravin nous trouvons de belles pierres vertes. Contiendraient-elles du cuivre? Vers une heuie nous arrêtons dans une belle prairie pour faire manger et reposer nos bêtes.

A une heure et demie nous repartons dans la direction du sud-est et nous descendons sensiblement jusqu^à une rivière très poissonneuse où nous faisons boire nos mules. A 3 h. nous nous arrêtons pour la nuit auprès d^un pauvre village qui est accroché au flanc d'un vallon.

Jeudi, 2 novembre. — > Les indigènes avec qui nous avons voyagé ne connaissent aucun des noms du pays, et non sans peine j'apprends que le lieu où nous nous trouvons est Goima^Memcha; à l'ouest du petit village et sur une montagne isolée appelée Kourû^Gueiel (le Précipice-Orgeuilleux), se trouve Téglise de Selassié (la Trinité). C^est dans un manoir dont dépend «cène église qu'aurait été élevé Sahala - Salassié, grand-père de S. M. Ménélitk 11, roi actuel du Choa.

A 6 h. et demie nous quittons le village où nous avons passé la nuit et nous faisons route au sud. Nous gravissons une pente pour atteindre au plateau qui est cultivé et présente de grandes ondulations. A 8 h. nous tournons au sud«est pour passer entre l'église Saint-Georges et le village 'de Debra-Mittemak. Ici, le plateau est couven d'une verte et fine pelouse au

I lO EXPLORATIONS ÉTHIOPIENNES '

milieu de laquelle nous faisons une halted^une heure. Au moment de nous remettre en marche» le baromètre marque 7o3<» i' et le thermomètre + 12* 9'. Nous voyons des habitations, des cultures, de gras herbages oti nos montures déjeûnent copieusement. A midi, nous appuyons au sud-sudouest, laissant sur notre droite la tombe d^un guerrier sur laquelle est un faisceau de roseaux. Ici la routesMnfléchit à Test, le plateau devient rocheux, les sentiers sont tracés comme des sillons. Le terrain devient ensuite moins aride et nous avons à gauche, sur une éminence, le village de Gib-Aussat et son église de Mariem.

Nous apercevons au loin des gens qui gesticulent^ nous entendons le bruit d^une dispute et nous voyons scintiller des lames de sabre. Nous pressons le pas et nous arrivons au moment où se sauvent des soldats de Thazage. Ces soldats ont volé, dans un champ, des fèves et des petits pois et les paysans ont eu Taudace de défendre leurs biens. Deux ou trois paysans ont le sabre à la main et pérorent. L^un d'eux a reçu, sur une^ joue, deux ou trois coups de sabre.

A une heure nous traversons un torrent. Sur les deux rives un grand nombre de pauvres étalent leurs infirmités et crient d^un ton traînard : « L*ami du Sauveur du monde — Tami de la Vierge — Pami de saint Georges, etc., etc., aura pitié de moi ».

Nous montons dans la direction de Gibouatcha, auprès duquel nous établissons notre camp. A 6 h. le temps est serein, mais un vent violent souffle du nord-est. Ce vent augmente peu à peu de vitesse, et sur les onze heures il souffle en tempête. Notre tente est enlevée et, pour la redresser, il nous Ëiut aller chercher nos serviteurs qui dorment dans les maisons du village.

Vendredi, 3 novembre. — Nous prenons congé de Thazage, qui se rend à Debra-Beran, et de M. Labattut^ qui se rend au marché de Boulo-Orké. Nous devons rentrer à Ankobèr par la station que les Italiens ont à jLe/- Marafia (Repos de Courges). Cette station a été fondée par le marquis Antinori, qui vient d^y mourir et d*y être inhumé.

M. Chefneux et moi et nos seuls domestiques nous nous mettons en marche. Notre direaion est sud-sud-est jusqu^à un affluent de droite de la Bereza. Après avoir gravi la côte opposée, nous nous dirigeons au sud-sudest, sur Let-Marafia. En passant je relève relise d^Emmanuel. Cest un lieu de pèlerinage. Il y a des piscines miraculeuses dont les eaux guérissent

loatcs ks maladies cotanées. Laissant Ankobèr aa sud-ouest, je m^cugige dans des lodiers à pic

Hier, Thazage et M. Labattnt ni\nt dit et icpâé, sortons lestons, que Ton ne pouvait descendre cette route, sur un mulet, sans le plus grand danger. Une b2te qui serait capaUe de porter son cavalier dans ce chemin serrit, disaient-ils, « de premier poil >. Je veux tenter Taventure et reste bravement ou imprudemment en selle. An heures, je dqeune dans une anfiractoosité des rocs, près d^une cascatelle qui bouillonne à ma droite. A midi, je passe auprès des ruines de la réâdence royale de Deldel-Koundi, qui fut détruite par Tempereur Théodoros. Vers une heure, je suis par le travers d^Emmanoel, qui est sur ma gauche. Après avoir traversé un cmn des culmres do plateau de Gourravella, je tourne à l'est p^ un sentier taillé dans les rochers et réellement très difficile. Des troupes de singes gris de toute taille jouent dans les rocs. Puis nous trouvons des champs labourés, des maisons, de riants paysage arrosés par des eaux qui jaillissent au mide bouquets de fleurs, tombent en cascatelles, de roche en rodie, et forment des ruisselets.

La température a changea mesure que nous descendions. De -f i3* 2 ellea monté à + iS^g'. Le baromètre a monté de 660* 4' à 748» a'. Nous appuyons à Test et nous continuons à descendre jusque la porte de la station.

Nous sommes cordialement reçus par rinterprète, M. Joseph, qui a la garde de la station depuis la mort du marquis Antinori. M. Joseph est un gouragué. II a été élevé à Marseille, chez les Capucins, par les soins de Mgr Massajia.

La station se compose de vastes et beaux terrains que le roi a mis gra* cieusement à la disposition de Pltalie. De beaux arbres en ombragent les bâtiments, et c^est sous un magnifique sycomore que se trouve le tombeau du marquis Antinori.

Le tombeau du marquis se compose d^une maisonnette circulaire surmontée d^une croix. L^intérieur est orné d^in buste du marqtiis. Tout cda est Tœuvre de nos compatriotes, MM. Chefneox et Tessier. Ces messieurs et le docteur Alfieri ont assisté aux derniers moments d* Antinori qui a reçu de deux prêtres indigènes, Deftara Sali et Abba Yoannes, les derniers sacrements.

De la tombe du marquis nous passons dans les jardins de la station, puis sur la lisière de la forêt qui Tavoisine.

112 EXPLORATIONS <THIOPISKItBS

Les arbres de cette forêt sont remarquables par leur taUle et par Têtre singulier qui a établi sa demeure sur leur ctme, des singes de la famille des semnopitbèques ou entelles, qui est, aux Indes» Tobjet d'un culte. Sous le nom de Colobe Goure\a, il est également ici l'objet de superstitions. Il a le corps noir avec une sorte de longue mante formée de poils blancs sur les bords et noirs au centre. Ces poils, qui sont très longs, encadrent le visage, forment, sur le dos, une sorte de draperie, et, à Pextrémité de la queue, un vrai panache. Le Goureza ne descend jamais à terre et passe toute sa vie ao sommet des arbres. Il franchit des espaces extraordinaires par des bonds tellement prodîgieuxque Ton croirait, en le voyant aller d'un arbreà Tautre, qu'il vole. De tous les singes que j^ai pu observer en liberté, le Goureza est celui qui rappelle le plus les allures de l'homme. Les Choaniens disent que les anachorètes font dans le corps du Goureza, leur temps de purgatoire.

Le soir on me présente un en£ant qui a été élevé par Antinori qui en faisait, en route, son cuisinier.

Il se nomme Mama, est très gentil et comprend un peu Titalien. Je suis très heureux de le prendre à mon service.

Samedi, 4 novembre. — Nous partons vers onze heures, dans une direaion sud, mais en quittant la station il faut monter quelle que soit la direction que Ton choisisse, aussi, bientôt, notre direction est sud-ouest. Peu après nous atteignons la ligne de faite qui sépare la vallée de Let-Marafia de celle de Mal-on^e (entre rivières). A midi nous arrivons devant une poudrière construite par notre compatriote, M. Joubert, pour le roi du Choa. De la vallée du Mal-onze nous passons dans une autre qui aboutit à Ankobèr, où nous arrivons à une heure et demie.

ITINÉRAIRE D'ANKOBÈR AU KAFFA

Je rentrais à Ankobèr le samedi 4 novembre 1882, venant d'Aureillo; le lendemain dimanche, je recevais du roi en cadeau un magnifique mulet noir; cet animal sortait des écuries royales; de plus, le roi avait donné l'ordre de me le donner harnaché et, d*après sa volonté, ce harnache»

cmjOkatiois inaoÊfama ii3

ment était cdai dont ks dedjaz matche* setils» on les pcTionnes à «]ai le roi veut £iiie rbooneor d^ane assimîlatîoay ont le droit de se servir. (Tctt alosi qoe, tris gracieusement. S. M. Ménélik II, medoniiait an rang dans ses Etats^

Le Inndi 6 novembre, nous prenons avec M. Chefoenx une importante décision ; M. Cbefneox va partir pour Sagallo, Obock et Aden, et mci pour Kafia ; avant de nous mettre en roate, il nous parait nécessaire «Taller &ire une visite au ras f Gcbanna (pleine lane, en

wuUke est le troisième titre de rEthiopie, en comptuit co m me titre celui de Negtms (roi). Cs mot a, en éthiopien» littéralement, la tignilifitîon de porte des gens en eampapte; deâfzz matche, on prononce souvent par abréviation dedjai^ cm faisant soirre le nom de la personne, peut être comparé soit à notre général de dmaioa, on mieux an baron du moyco-êgË,

3 Ix roi de Choa est en usage de donner à tous les Européens qui arrivent tin mulet, mais le don de la selle de ded|az matche est assez rare, et constitue une très réelle £iveur. Pendant tout le temps de mon séjour au Choa, qui a duré jusqu'en jniDet 1884, le roi n*a cessé de me donner des témoignages nombreux et irrécusables d*esthiie et d'affection; c'est ainsi qu'a me nomma, en juillet 1 883, au malcagnat(fief)d'ArdMa Galane, et qu'il m'éleva, en juillet 1884, à la troisième grandesse du royaume de Choa.

I Ras est un mot ghèze, en usage dans toutes les langues de l'Ethiopie, qui signifie la tête derhomme ou des animaux, un cap ou une cime de montagne; au figuré, il sert à désigner un rang honorifique et une ancienne charge de l'empire. Tous les ouizero (nom donné aux descendants de Salomon), qui ne sont ni aitiés (Empereurs), ni ATe^oiif (roîs) prennent Ip titre de m«, et ce titre n'est plus qu'un équivalent de celui de duc ou de maréchal»

M'autprisant du précédent des frères Abbadie et.autres savants, f appelle la contrée nommée par les Musulmans de la mer Rouge Abacha (bâtards, gens mêlés), mot traduit sur nos cartes par Abyssinie, du nom d'Ethiopie que ses habitants n'ont cessé de lui don> ner; je pense même qu'il convient d'étendre ce nom à toute la portion de l'Afrique qui est peuplée par la race éthiopienne; les principales populations de cette race sont les Çomalit, Adals, Donakils ou Afars, les Oromons (Gallas), les Tigréens, les Amarras, les Gountguès, les Sidama, etc., etc. L'unité d'origine de ces différents peuples peut se démontrer : par des mœurs et des coutumes analogues, des traditions identiques ; ils ont tous des généalogies remontant à Abraham. Enfin, en ce qu'ils parlent une même langue ; car leurs différents idiomes ont bien entre eux des différences comparables, non à celles du français et de l'italien, mais bien à celles du roumaniote et du roumain, du provençal et catalan; comparées aux ghèze, les différentes langues éthiopiennes ne se trouvent pas plus dissemblables de leur langue mère que ne l'est le français de Racine de la langue créole parlée dans nos anciennes colonies.

Le ghèze, on le sait, est une langue sémitique analogue, comme grammaire et morphologie, à rhébreu, au syriaque, à l'arabe, et dont tous les vocables mêmeSi à l'exception de quslques mots empruntés à la langue grecque, sont hébreux ou arabes.

Oromon)^ avec qui M. Chefneux entretient les meilleures relations. Pour mettre notre projet à exécution, nous quittons Ankobër le mardi 7 novembre, à huit heures du matin et, le même jour, sur les sept heures du soir, nous entrons à Gimbici, résidence du ras, après avoir parcouru une distance qui doit être estimée à 60 kilomètres environ.

La première personne que nous rencontrons en arrivant chez le ras, c^est notre ami le capitaine Pino > ; la deuxième, cVst Abba Yoannès (Père Jean) ', encore un ami : Taugure est bon. En effet, après nous avoir &it servir un repas auquel nous faisons honneur en voyageurs fatigués, le ras nous ÎBÎxx appeler.

Ras Gobanna est le fils d^un chef des Abichous, il est né en 181 7, îl a été au service du grand-père et du père du roi, il a parcouru avec honneur tous les degrés de la hiérarchie éthiopienne; il est considéré comme le premier guerrier du Choa, c'est un des serviteurs les plus dévoués de S. M. Ménélik II, qui a su reconnaître largement ses services, en lui donnant la surintendance de tous les pays Gallas 1, qui reconnaissent son autorité jusqu^au Kaffa.

n est à remarquer que la langue amarigna, qui est î*un des idiomes éthiopiens les plus éloignés du ghèze, a conservé un nombre de mots ghèzes, identiques comme prononciation, lorsqu'ils ne le sont'pas également comme orthographe, tel que Ton peut presque, fftcore aujourd'hui^ parler Tamarigna en n'employant que des mots ghèses. Cependant, depuis que l'amarigna s'écrit couramment, il n'y a guère de cela que i5o ou aoo ans, cette langue s*éloigne de plut en plus du ghèze; pour s'en convaincre, il suffit de comparer entre eux les dictionnaires de la langue amarigna publiés par LudoiF à la fin du siède dernier; par Isembeig dans la première moitié de notre siècle; par Antoine d'Abbadie récemment

I M. Pino Eloy, capitaine au long cours, venu au Choa comme agent de la maison TVtfifiter, Lc{fage et Ce, de KlarseîUe.

» Le Père Jean est un Ouallo Galla ; ftgé de six à sept ans, il gardait les troupeaux de ses parents. Musulmans fervents, et rêvait déjà le voyage à la Mecque ; des marchands musulmans passant par là, causent avec l'enfant, lui promettent de l'emmener à la Mecque ; l'enfant, |oyeux, les suit ; à quelques jours de là, les' marchands le vendent comme esclave à l'évéque Massallia, qui le fait élever en Eg>'pte et à Marseille, puis l'ordonne prêtre. Telle est l'histoire de notre ami le Père Jean.

i En Ethiopie, le mot Galla sert surtout à indiquer un état social, et ce nom est donné à toutes les populations qui ont conservé le culte naturaliste des époques patriar» cales et ne sont ni chrétiennes ni musulmanes. Le mot Oromon, lui, sert à indiquer une race particulière ( il y a des Oromons chrétiens ou musulmans qui ne sont plus Gallas). Revoit rapporte que les Çomalis, parlant de l'époque où ils n'étaient point Musulmans, disent : lorsque nom HUme GàUatm

mxrvomATum fnoonmas ii5

L*acciien da ras fot des plas giadenx et fl me promît de me finie accompagner paitoat jnsqa'aii KâStu Nous passons h journée da 8 ches le ntt, et celle du 9, en compagnie dn capitaine Kno, k Ànkobèr; le ii» M. Chefnenz partait poar la côie; son absence devait doter de denz k trms mens; il n^est rentré cependant qo'*aa mois de mai 1884*

A la suite des obligeantes promesses do ras, pavais £iit on plan de vojrage qui me paraissait bien aventuieox; je me proposais de paicoorir les pays Gallas, Oromons et Sidama soumis à S. M. Ménélik II et gouvern és au nom de ce roi par Ras Gobanria, et dans lesquels se trouvent compris, comme uibutaircs, outre le royaume chrétien de Kaffii, les Euts musulmans de Djema, Limou, Ennerea^ Goma, Gouma, Gbenrn ; c'est dans ce dernier royaume que furent retenus prisonniers les voyageurs itafiens, ingénieur Cherini et capitaine Picatri. Le premier, n*ayant pu supporter les rigueurs d^une dure captiidté, succomba, et un pieux pèlerinage à la tombe de ce vaillant frère sera un des buts de mon voyage.

Lundi 1 3 Novembre 1882. — Le matin» à sept heures et demie, M. Pierre Labatut ' et le capitaine Pino viennent me voir et ont la gracieuseté de m^inviter à déjeuner chez le capitaine; ces Messieurs sont voisins et ils mangent un jour chez l'un, un jour chez Pautre ; ils demeurent au bas de la ville, au quartier dit de Tchaffà.

L'habitation du capiuine Pino (je Tai depuis acquise pour 100 thalaris, soit 450 h.) a été construite par le Révérend Greiner, missionnaire d^origine allemande, qui, avec le Révérend Mayer, paiement Allemand, représentent au Choa la Société Biblique de Londres. Cette habitation est composée de cinq grandes chaumières, au milieu de jardins; au rez^le» chaussée d'une de ces chaumières, se trouve une pièce carrée avec des croisées qui ont des vitres! luxe inouï en Ethiopie; cette pièce est le salon, la salle à manger, la chambre à coucher du capitaine; mais le tout maritimement astiqué et briqué.

Ccst là que nous sommes tous les trois réunis pour d^euner, vers onze

> M. Pierre Labatut, après avoir été colporteur eo France et eo Italie, entrepreneur en Egypte, est venu au Choa il 7 a une dixaine d'années, dii il a su, par son aménité, ta franchise, m lo3rauté, acquérir la confiance du roi, Testime des grands, raffection des petits. M. Labatut est le seul négociant européen fixé dans l'Ethiopie méridionale, il Mi un commerce assez important entre le Choa et Aden.

heures du matin. Le ^houm ■ Ato * Tcbouffa, qui gouverne^ en Tabsence de THazage s« Ould-Tadek (fils des saints), la ville 4 d^Ankobër f ,

I Sehoum, Bien que ce mot Tienne do verbe tchoume, il gouverne. En amarigna comme en hébreu, arabe, et autres langues sémitiques, la troisième personne masculin singulier du prétérit du verbe simple donne la racine verbale; ainsi de schoume dérivent les noms et les adjectifs (schoumet), gouvernement, et l'adjectif ou nom qualificatif (schoum), gouverneur ; on aurait tort cependant de prendre ce mot schoum pour Téquivalent du mot français qui indique toujoura une fonction assez relevée, car cette désignation' de schoum est donné au Choa à toute personne qui a une fonction de Tordre administratif; il y a des schoums qui gardent un peu d'herbes, d'autres qui régissent des provinces; notre mot fonctionnaire est à peu près l'équivalent de schoum.

a Ato est un équivalent du mot français Monsieur, ou mieux, sieur, car on ne l'em* ploie jamais sans le faire suivre du nom de toute personne à laquelle on s'adrasse ou de qui l'on parle ; on fait précéder de ce mot le nom de toute personne sans fonction ou qui a une fonction moindre que celle d'Hazage (voir note 5) ; lorsque l'on adresse la parole à un supérieur comme position, ou à un homme plus âgé que soi, on dit Ghéta, que Ton peut traduire par Monsieur ou Seigneur. Les empereurs ont droit, lorsqu'on leur parle, à une appellation particulière, celle de Djan-hol. Voici ce que les érudtts éthiopiens racontent BU sujet de cette appellation intraduisible :

L'Empereur Sarza-Denglel, surnommé Malak-Sagad, se trouvant à Demba, un jour qu'il rentrait victorieux d'une expédition entreprise contre les Juifs éthiopiens révoltés, entendit les paysans qui criaient : Djan-hol I ! Djan-hol ! ! I i un éléphant qui venait siir eux, et s'en retourna en entendant ce cri ; TEmpereur demanda aux paysans la raison de leur cri ; ceux-ci lui dirent : « Lorsque l'éléphant vient sur nous, nous lui crions : Djan* » hol ! et il a pitié de nous. » L'Empereur répondit aux paysans ; « Cest bien ! doréna- » vant, lorsque vous aurez quelque chose à me demander, vous me direz Djan-hol ! et je » vous raccorderai. » Depuis ce jour, on dit Djan-hol aux Empereun d'Ethiopie ; avant, on leur disait : Douzo.

Aux ecclésiastiques et aux personnes d'âge que l'on respecte plus particulièrement, on dit : Abati, mon père ; le nom des évéques Aboun, a en ghèze la signification de notre père. Entre égaux, même lorsque l'on parle à des étrange», on se traite de frère; aux inférieurs, un homme bien élevé ne dira que mon fils, ma fille, mes enfants.

Aux femmes, on dit, suivant leur âge, ma fille, ma sœur ou ma mère; ce dernier mot est toujoura employé lorsqu'on parle à une religieuse; enfin, le mot emabUt^ (mère de la maison), est un équivalent de Madame, et bien que les femmes seules descendantes de la lignée de Salomon aient le droit à être appelées ouizro, on donne poliment ce titre à toute femme dont le mari ou le fils occupe une grande situation.

Enfin, lorsque Ton vous appelle, l'usage veut que l'on réponde Abiet : Seigneur; c'est le mot consacré pour demander justice aux grands et même à l'Empereur.

i Hajage, la traduction littérale de ce titre est celle de commandant; dans toute |

grande maison il y a un ou des Hazages ; ceux du roi sont ses ministres ; celui dont il \

est ici question est un véritable premier ministre, car il est chargé : 10 des relations [

extérieures ; s* des affaires commerciales; 3* de l'administration du domaine personnel \

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de posses trssfies de chercox; mzisi] facjqse dansksporaiis ^AioTchaa^

la Tcir oa joor Ses chercox tressés, cot ^m e (pi ne pent

les p à t itJ ti % qs: oot tOié plasîenrs fniMTnis i la

Les Ethiopôeas chrétsens ea baptissat Ses rnfints, ce qu'Os font par qaaraate îoais apcês la natssanrTj ea même temps qpz la dxcuodsâoo et la de la mcve, usages jsJaiqoes cDoserrés par loos les Fihiopiras diiétîeas caâats leurs aoois chrétieas; ce a*est point comme ea Europe ua simple osais oa de ces aoais précédés des owis eafant, force.

Oa saitquH aom de leurs chenaux ; oo le guerrier Ini-ai des preux, une sorte de IkigHO (justicier), et ft*cst le aom cfaeralerôque des du mot tfUtf (pire, lonqu'aYant le combat a

Ethiopie Tusage chevaleresque de la pios grande importance à

Le roi Ménélik il choisit donné le beau aom à^Akha-Dagmo éthiopieas est formé de cVtt de ce nom que le Vbème de gnerrc, c

gnemeiB le

qui, choisis par

et les dis de gincrrs

aoochevd le nom de

(père du justicier), cv

de leur cheval précédé

maaégeaat soochevalp

Ilg

EXPLORATIOXS érHIOFIENNES

s'excuse de ne point me recevoir^ car il prépare le Taskar > de feue son épouse.

Vers midi, je prends congé de mes hôtes, et après sonhaiu de bon voyage, santé, poignées de mains, je rentre chez moi, où f ai à recevoir plusiears visites d'indigènes, amis de M. Chefheuz, qui sont devenus les miens, et, à deux heures après midi, tout est prêt pour le départ.

Mes compagnons de voyage seront :

I® M. Louis Gebra Mariem (esclave de Marie), Ballaman > de S. M. Ménélik II, roi deChoa; il me sen d^interprète depub mai 1882, il parle et écrit Tamarigna, le français, Titalien et connaît aussi Poromon, qui est sa langue, Parabe, Tafar, le latin et un peu l'anglais. M. Gebra Mariem est de race oromone; il fut en bas âge volé à ses parents par des marchands musulmans et amené comme esclave sur les marchés do Choa; il y fut racheté par Févêque Massallia; envoyé par ce prélat en Egypte et en France, il y a reçu une éducation classique ; il est âgé de trente ans environ.

2® Aiellé Emmanuel (la force d'Emmanuel), mon fidèle Aiellé, mon fils Aiellé, Amara de grande famille, élevé en pays Galla, parle amarigna, oromon, arabe, bon cavalier, habile tireur, intelligent, dévoué; je

dîssant set armes devant ses soldats; c*est de ce nom que les soldats l'interpellent et que les bardes le nomment dans les chansons de gestes.

Dans une asses grande partie de l'Ethiopie, notamment chez tous les Oromons, on prend le nom de son fils premiq'-né et Ton s'appellera du jour où Ton a un fils : père de. . • • . , mère de, ..•.•..

■ Le Taskar^ usage que f ai retrouvé chez des populations, aujounThui musulmanes, jadis chrétiennes du Sahara central (voir mon livre TAfriquc oocmncTALS. *- Paris, Challamel, 1876)^ est une cérémonie que Ton célèbre le jour anniversaire de la mort d'un parent; elle consiste en prières que viennent dire les prêtres, en repas que Ton donne au deigé, parents, amis, et surtout aux pauvres à qui, en outre de la nourriture, on distribue des aumônes. L'usage est de célébrer pour les pères, mères, époux, épouses, le taskar pendant sept années au moins ; pour les grands personnages pendant un temps indéterminé; pour les rois, pendant tout le règne de leur successeur; cette année 188a, on a câébré le trente-cinquième taskar en l'honneur du NégOÊU Sahaia SeUusiéf grand-père du roi actuel, dont le père Negous AieUé Màlacoite a ctpendukX légné.

s Balîamam : Bruce, si mes souvenin sont exacts, a donné à ce mot la signification de chambellan. Si du temps de Bruce ce nnot avait cette ngnification, U ne l'a plus aujounThui; sa tnuluction littérale serait (compagnon du maître) favori; ce nom sert à désigner non seulement toutes les personnes du service de la chambre des rois et des grands, mais aussi tous ceux qui ont dans une maison quelconque leure petites et leun grandes entrées. Ftâ souvent entendu mes serviteurs parlant des indigènes qui étaient fainiGers chez moi, dire : e gketa ballaman nô : c'est un ballaman de Monsienr.

Tai trouvé à Aden, où il avait accompagné Texplorateur Martini; il est auprès de moi depuis février 1882, depuis il ne m^a pas quitté. J^écris ced en février i885 à Nîmes, et il est à côté de moi. Aiellé était, lors de mon départ d'Ankobèr pour le Kaffa, chef de ma caravane, composée de :

A Un enfant de onze à douze ans, de race oromone, élevé par feu le marquis Antinori, qui sen de cuisinier et se nomme Marna.

B Circosis, Achabert, Ould Gorguis, enfants amaras de quatorze à treize ans, quijdoivent en route couper de Therbe pour les mules.

Il est à remarquer que de tous les auxiliaires de voyage, les enfants sont généralement les plus utiles, ne connaissant ni le danger ni le découragement, ils vont toujours en avant avec un nouveau plaisir.

c Gabra-Mikaêl, jeune Tigréen, à mon service depuis Obock; Dannié, Amara, de seize à dix-sept ans, ancien camérier de feu le marquis Antinori ; comme Marna, il parle et comprend un peu Pitalien. En i883, Danniéa été emmené en Italie par le comte Pietro Antonelli. Touffa est au service paniculier de M. Gebra Mariem.

Heureusement la domesticité, telle qu^elle est actuellement constituée en Europe, est encore inconnue en Ethiopie; là, le domestique &it partie de la famille et les jeunes gens qui ont de la naissance (comme chez nous au moyen-âge, page, damoiseau, écuyer, chevalier), servent un patron; cela est même considéré, non sans raison peut-être, comme un complément d^éducation; aussi les Ethiopiens qui connaissent nos langues, nous disent-ils en nous parlant de nos domestiques : vos enfants! ce qui est, du reste, la traduction fidèle du mot Astchekeur, mot consacré pour désigner les serviteurs d^un particulier, les gens d'un chef, les sujets d^un roi, ou leurs propres enfohts.

D Abba Meri, Galla d'une trentaine d'années, Ould Selassié, Amaia de quarante ans environ, engagés pour charger et conduire les agassas (mulets de bât).

£ Un porteur, Guindo, noir, originaire de Kaffa, a trente-cinq ans environ ; ancien esclave de la reine de Ghera, il fut donné par cette souveraine au voyageur Seccbi.

F Une mule (Rosine), et un mulet (César) ; c^est celui que m^a gracieusement envoyé le roi de Choa, pour mon usage personnel; trois mules de selle pour mes gens, deux mulets de bât, plus la mule de M. Gabri

130 BXFLORATIOKS iStHIOPIBNKBS

Treize personnes et huit mules ou mulets forment notre troupe aventureuse.

Le Bagage consiste en linge et vêtements; plus les objets destinés à être offerts en cadeaux à nos futurs hôtes, ce sont :

Des verroteries, perles et petits miroirs ;

De la coutellerie, couteaux fermants à une et plusieurs lames, petits ciseaux, rasoirs;

Ambre en filière ;

Soierie^ soie flache pour broderie, damas pour chemises;

Draps bleu et rouge pour burnous ;

Parasols et parapluies^ les premiers de couleurs claires, les seconds de couleurs sombres.

Le tout renfermé dans des valises de cuir munies de courroies, d'un chargement facile sur les bétes de somme, et qu^un homme peut transporter sur le dos comme un havre-sac.

Les Armes. — Outre les lances, sabres, couteaux, boucliers des hommes, je dispose de quatre fusils et de six revolvers.

Instruments. — En quittant la France en octobre 1881, j'étais loin de penser que j^aurais à entreprendre un voyage d^exploration avant de rentrelr en Europe, aussi je ne dispose que de : .

\^ Un chronomètre qui, à la suite de mon voyage à Segou-Sikoro, m'a été donné par la Société de géographie de Lyon ;

30 Un baromètre holostérique compensé de Naudet, de Paris ;

3<^ Deux thermomètres de Baudin, de Paris;

40 Deux boussoles de poche.

Cest tout, il ne faut point Toublicr, je ne suis ni un explorateur topographe, ni un explorateur naturaliste, mais bien un voyageur économiste poursuivant en Afrique, depuis vingt ans déjà, sinon avec succès, du moins avec constance le but : c d'ouvrir des routes, créer des relations entre les > possessions françaises d^Afrique et Tintérieur du continent »

En fait de canes, il est bon de noter que je n^avais avec moi que celle

du Stielers Hand-Atlas^ n^ 70, excellente comme toutes celles qui portent

le nom du regrené maître A. Peterman. Quelle que soit la carte, du reste,

que Ton interroge, on remarque à première vue que PEthiopie est formée

d^une série de plateaux sMtageant de la mer à Tintérieur des terres; comme

particularité topographique, l'Ethiopie, contrairement à TEurope, a ses

répons plates situte aux sommets des montagnes, tandis que ses régions

SZPLOBATIOltS EIHKIHMKE* ISI

accidentées se rencootrent dans ks vallées reladvement basses; aux pie» mières, on donne le nom de Meiah et an deuxième ceini de Kollahm

Enfin, ks Ethioinens, divisant kor sol suivant les climats et les productions, k partagent en trois r^ons déterminées par des difRSrences d^'altimdes et auxqudks ils donnent les noms de :

1* Kollah, aux régions les plus basses, où se cultivent le coton, les mils, le café, k canne à sucre, le bananier; les indigopbires, cactus, euphorbes arborescents, plantes qui poussent spontanément. L^altimde des Kollah varie de i 5oo à 2 000 mètres.

2* Ouïn^Daga (région de la vigne), où se cultivaient, avant rinvasi<m musulmane, les vignes ; où se cultivent les céréales, tefies, blé, oi]ge, des plantes légumineuses et oléagineuses; les cyprès, sycomores, oliviers sau*. vages, sont les arbres caractéristiques de k r^on. Ualtimde de k Ouina- Daga varie de 2 000 à 2 5oo mètres.

3<> Daga est le nom des plateaux les plus ékvés ^e ceux dont râltitude dépasse 2 5oo mètres ; là se cultivent le blé et Torge ; les séppées, les ^kntiers, les conifères, sont les plantes caractéristiques de la r^on.

A ces trois régions correspondent aussi trois faunes particulières : k première est caractérisée par Téléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, le bufBe, k caïman, le lion, k panthère noire, le léopard, Por^rctérope; la deuxième Test par les antilopes, les gazelles, k golobe gouereza; un corbeau particulier, à corps noir et à plumes blanches, qui lui font comme une calotte de tonsuré, certaines espèces d^antilopes dont une, le sass, a des poik forts et piquants, et la marmotte caractérisent k troisième.

De même que les animaux sauvages, les animaux domestiques sont localisés. Les bœufs >, les ânes,les chèvres sont communs aux trois r^ons, mais le cheval et le mouton ne prospèrent que sur la Daga.

11 est bien entendu que, dans cette revue du sol éthiopien, je ne m'occupe point de ses régions maritimes et désertiques comme le pays des Adals et des Çomalis; ces régions m^ont paru comparables au Sahara; on peut même les considérer comme un prolongement du désert libyque et arabique auquel il est soudé par Tisthme de Suez ; ce pays des Adak, comme le Sahaca, se caractérise par des gommiers, des stippees^ Poutarde, Tautruche, des gazelles, la vipère à corne, le chameau.

I Le bœuf éthiopien est le \éhu\ une variété, le goda^ a les cornet dirigées ea bas et paraUèles au mufle, ^wl rencontré k même variété dans le Soudan occidental cfaet las Bambarras et chet les Foulbès.

t32 EXPLORATIONS ÉTHIOPIEKIIES

Si rbomme a le privilège de pouvoir s^acdimater partout, il n*en subit pas moins Tinfluence des différents dimau, qui le modifient non moins sensiblement au moral qu'au physique; à ces trois régions correspondent également trois types humains particuliers caractérisés, non par les différentes colorations de la peau, la conformation des cheveux, mais bien par la différence des tempéraments > qui, d^une manière générale, sont : nervoso-bilieux dans les Kallas; nervoso-sanguin dans le Oulna- Daga ; sanguins sur les Daga.

Il est certainement partout utile d^observer les différences d*altitudes du sol, mais ici plus qu'ailleurs, car les différences de niveau étant plus sensibles, entraînent avec elles des différences de climat et de température, qui font que dans quelques heures on a parcouru la gamme de presque tous les climats de notre planète, que du même coup d*œil Ton aperçoit des champs de coton et de céréales, des troupes d*éléphants et des troupeaux de chevaux.

Enfin, le lundi i3 novembre 1882, à 2 h. lo' après midi, je passe le seuil de ma porte; à 2 h. 25^ nous passons devant la grande église d^An« kobèr, dédiée à saint Michel >, située au milieu d'une verte prairie et entourée de beaux arbres.

A 2 h. 48', nous sommes sur le sommet du plateau de Gouravella (voisinage). Il y a de tous côtés des habitations, des cultures, des arbres, de Im vie, du travail. Sur notre droite, nous avons les plaines des Adals; en regardant cette immensité grise et désolée, je comprends bien les Ethiopiens me disant à Obock :

€ Lorsque, de nos vertes montagnes, nous regardons ce pays, nous » nous demandons : est-ce Tenfer? est-ce le purgatoire? »

Tout heureux de ne plus me trouver au milieu de cet enfer des pays Adals, d'hêtre enfin avec des honnêtes gens, dans un beau et bon pays,

( Les Ethiopiens, comme les habitants des oasis du Sahara central, les Toucouleurs de la Sénégambie, les Bambarras du Soudan occidental, ont la peau colorée de diverses nuances, passant du brun pâle du Provençal au noir velouté comparé par les Ethiopiens à la couleur du raisin mûr. Les mêmes diversités se remarquent dans la conformation des cheveux; Ds sont lisses, ondes, fiisés, droits, crépus;, et cela chez des individus, aon-seulement des mêmes régions, mais aussi des mêmes familles. Un fait digne de remarque chez les Ethiopiens, fait qui prouve bien le peu ds valeur de la coloration de la peau comme caractère ethnique, c'est que le plus sauvent le tjrps sémitique pur s*jr tnniTe allié aui colorations les plus noires.

> Saint Michel est le patron des rois de Choa, comme il l'était des rois ds France. .

Tioscs iUmoKEviiis 123

<f entreprendre on c tti iei ML vorase; je m'amuse à iroir et à écouler Marna, mon pedc cuisinier; 3 chante $iiement, secoué par sa mcmmre, an grand mulet rouge «joi trocdne en £ùsant sonner, comme des cjmbales, la batterie de cuisine pLtcée dans ses betaces .

A 3 lu 5>\ noQs commençons à gravir nne pente.

A 3 h. ^f, noQS animons sor la deuxième terrasse du plateau.

A 3 h. 30^, nous nous engagée»» dans un sentier à pente raide et en iirc-^QUc}h>ii«

A ? b. i^, iKxis traversons un petit ruisseau séparé par un pli de terrain ie la rivière binera, que nous trainersons à 3 h. 36^.

L\4tri2ra la cruelle), est ainsi nommée parce qu^dle £ut, tous les hivers» de nombreuses TÎctimes d'hommes et de bétes. L^Aîrara coule N.«S., dans un lit d^une largeur moyenne de vingt mètres, sur des quartî<:rs ie nxbes» ce qui indique un courant violent ; ses eaux, d*un bleuvert» st>at très claires et très limpides; elle traverse des gorges encaissées, dont tes pen)e$> presqtie droites, sont cependant entièrement cultivées en o^r^îales» Mes et orges.

Vq sentier tortueux et à pente raide notis dit parvenir sur le plateau, où se trouve le village de Maiiatit.

U e$t 4 h. lorsqtie nous j entrons, et à 4 h. lo', nous arrivons au soranH't d>jtne des protubérances du plateau sur la croupe de laquelle sont construhes Je grandes maisons où Ton garde les mulets et les chevaux du roi ; c'est ici que nous devons passer la ntiit.

Le Schouco^ qui a Tadministration des écuries royales de Mottadt, est absent» et bien que k schoum d^Ankobèr m^ait, sur ma demande, donné un KMUty*^ (porteur de parole], pour m'accompagner, me fiiire recon* naître conm^e étranger du roi et, en conséquence, hospitaliser dans les rcsiJences rovales, par les Malkagnats possesseura de fiels royaux, les femmes» qui sont seules dans les maisons, ne veulent point envoyer chercher le schoum, et nous nous installons en plein air dans un endos en Tatiendam.

Eunn, à 5 h. 10^, le schoum arrive; il parait courroucé et crie très fort, gixvndant les iemtnes pour ne Tavoir pas de suite prévenu de mon arrivée. Prv^babletnentj, il • reconnu son ancien pensionnaire, mon grand mulet Ccs4r^ prêtent du roi» et comme en me le donnant S. M. Ménélik y a joint un harnais sle deviiaimatcbe, que dai» ce pays de féodalité tout le monde e^t hiérarchisé» j^i le f«ng que me donne ma selle.

134 EXPLORATIONS ^HlOPIEffNES

Je suis donc, grâce à la bienveillante prévoyance du roi, et je ne saurab trop le remercier de Thonneur qu'il m^a ainsi &it, un personnage pour le scboum; aussi s^empresse-t-il de me faire approprier une des plus grandes maisons; ces maisons qui ne doivent, du reste, servir de logement qu'à des chevaux ou des mulets, sont de simples cabanes de forme rectangulaire avec des murs en pierres sèches et des toits de chaume; la maison bien nettoyée, on en jonche le sol d^herbe fraîche et parfumée, et nous nous y installons à la mode éthiopienne, bétes et gens. Le soir, on nous apporte un mouton, des pains, de la bière, de l'hydromel, et après un repas confortable, les pieds au feu, je m^tends sur mon tapis.

Mardi 14 novembre. — A 6 h. So', nous descendons la pente sur laquelle se trouvent les maisons où nous avons couché.

A 7 h., nous entrons dans la plaine très cultivée de Torramasque.

A 7 h. 36, nous traversons un torrent et, en suivant un sentier taillé dans le roc vif, nous montons sur un petit plateau.

A 7 h. 45', sur notre droite, se trouve, perché sur un mamelon, un village d'Abeilam (père des vaches) ; on donne ce nom, au Choa, à une caste ou corporation particulière de pasteurs qui jouissent d^assez grands privilèges et ont des chefs particuliers.

A 8 h., nous prenons le grand pas de nos mulets, et notre marche, qui jusqu^à présent n^était que de 4 000 mètres à Theure, doit être maintenant de 6 000 mètres. Nous avons, à droite, sur une éminence, le village d*Adgo*Ager; le mot Ager, qui se retrouve dans le nom de beaucoup de villages, a la signification de champ ; Adgo est un nom d'homme.

A 8 b. aS', nous arrivons au plateau cultivé en céréales; il est à grandes ondulations; à droite, toujours sur des buttes, se trouvent de nombreuses habitations.

A 8 b. 3i'| nous traversons le Darek^Ouen\e (torrent sec], ainsi nommé parce qu'il s'assèche complètement en hiver ; il est très mauvais pendant la saison des pluies. '

A 8 h. 40^ nous sommes sur un plateau et devant nous se déroule une vaste plaine à grandes ondulations.

A 9 h. 5', nous avons à notre droite le village de Filla-^Korké, en oromon (belvédère de Korké) ; toujours sur notre droite, sur un rocher, se trouvent de grandes dalles debout que Ton dirait taillées ; le pays est accidenté par des ondulations, des buttes en forme de ballon et de cône tronqué.

EXPLORATIONS ÉTHIOPIEXinS 135

Il 7 a ici, dans les environs (je les ai vues avant et depuis), un assez grand nombre de pierres levées au milieu des champs; elles ontrappa* rence des monuments mégalithiques nommés peulvans ou menhirs! Les unes sont de simples pierres longues fichées en terre; d*autres ont une tête grossièrement arrondie; les indigènes instruits prétendent que ce sont les sépultures des compagnons d'Ahmed Gragne; le peuple dit que ce sont des piquets qu^il fit planter pour attacher ses chevaux. On rencontre de sem* blables monuments dans tout le Choa.

A lo h. 10^9 nous descendons dans la plaine de la Beressa; sur notre droite le domaine royal d'AttakeU oti réside un eunuque de taille monstrueuse, AnoRouba, qui est Técuyer chargé de dresser les mulets réservés à Tusage du roi; mon mulet César est un ancien élève d'^Atto Rouba reconnaissant la maison et d^anciens camarades qui paissent au milieu d^un pré ; il s'échappe des mains de celui de mes serviteurs qui le conduit par la longe. Le domaine d^Attakel est aussi la résidence d'une princesse oromone qui a eu deux fils du roi Ménélik ; le roi ayant légitimé ces fils avant son mariage, ces jeunes princes sont les héritiers de la couronne du Choa

A lo h. 39', nous traversons un torrent; à 2 000 mètres sur notre gauche se trouve la ville de Debra-Beran {montagne de lumière], ainsi nommée d'un ancien monastère.

A 10 h. 55', nous traversons la grande rivière de Beressa; elle n'a qu'une vingtaine de mètres de largeur maintenant, et coule sur des galets, mais à la saison des pluies elle inonde toute la plaine; la Beressa prend ses sources dans les monts Magazeuses et se jette dans TAbaî. Toutes les eaux que nous avons trouvées depuis Mottatit sont des af&uents du Nil et appartiennent au bassin méditerranéen.

Nous nous arrêtons de Tautre côté de la rivière pour déjeuner, ce que nous pouvons faire de suite, Guindo portant les provisions sur sa tête; nos mulets de charge sont en arrière.

Pendant le repas, Gabri Mariem me raconte que lors de l'invasion du Choa par l'empereur Théodoros, on avait caché dans le lit de la Beressa des gannes (grandes amphores) remplies d'or et d'argent; on écrivit sur un parchemin Tendroit exact oti l'on cachait ces gannes; le parchemin fut cousu dans un de ses petits sacs en cuir brodés qui ont la forme et la dimension d^une cartouche et qui servent à renfermer, roulés en volumen, des parchemins sur lesquels sont écrits des versets de la Bible, mêlés quel*

126 EXPLORATIONS érUIOPIBNNBS

quefois à des formules cabalistiques. On suspendit le sac contenant indication du lieu de dépôt au mateb ■ du jeune prince Sahalla Mariem. Le prince fut bit prisonnier par Théodoros. Il ignorait la valeur de son amulette ; aussi, à son retour, lorsque reconquit le Choa et se proclama roi sous le nom de Ménélik II, il avait perdu le précieux parchemin et les gannes sont encore dans le lit de la Beressa.

A 1 1 h. 1 5', nous nous remettons en route.

A midi 48', nous avons à notre gauche le village de Beressa, nous sommes dans une vaste plaine ondulée, très cultivée.

A midi So', nous entrons dans la plaine d'Angolala.

A 1 h. 3o, nous arrivons à Encoulal-Kousso (œuf de Kousso), ainsi nommé à cause des magnifiques arbres de Kousso * que Ton y remarque; Encoula-Koussoest un amba où se trouve une des résidences de l'Hazage Ould-Guierguis.

Cet Hazage a la surintendance de tous les bâtiments du roi, la direction de tous les travaux à exécuter. dans les résidences royales; c*est un véritable ministre des travaux publics. *

La résidence de THazage Ould-Guierguis est celle d^un grand seigneur amara: un vaste enclos fermé par un mur en pierres sèches de hauteur d^homme, large d^un mètre, surmonté d^une palissade en bois dur, avec des pointes acérées en dehors et derrière lesquelles se mettent les tireurs en cas d'attaque; une porte fortifiée à côté de laquelle, dans une guérite en paille, se tient un gardien, donne accès dans cet enclos, qui contient, outre les habitations de THazage, celles de ses gens; le tout peut être comparé à un château du moyen-âge* ou mieux à une résidence mérovingienne; le gardien nous fait traverser deux cours dans lesquelles se trouvent des huttes en paille, logements des gens de THazage, de nombreux chiens trouvant mon costume insolite viennent me grogner aux mollets, je les éloigne avec

I Le mûteb (signe, marque) est un cordon de soie bleue ou de coton blanc que tout les chrétiena éthîopiena portent au col en aouyenir du cordon tricolore (rouge, bleu, blanc) que le prêtre baptisant passe au col du nouveau-né en Thonneur de la Sainte- Trinité, le jour du baptême. L*on suspend au matel, des croix, des grains de ooraîL d*ambre, de verroterie, un anneau de cuivre, d'argent, de fer, de vermeil ou d*or, une croix, une médaille, un cureK>reille.

* Le Kousso (Brayera'anthelmintiea) est un très bel arbre au port majestueux; Q donne un excellent bois de charpente ; les fleurs en sont très usitées en Ethiopie pour expulser le ver solitaire; dans le langage poli on donne le nom de Kousso au ténia dont le véritable nom est considéré comme grossier et mal séant

tlBSOMEnOBÊ 1:17

mon amkassé >. Noos arrivons, enfin, dans la cour «Thonneor où se trouvé rAddanclie.

On nous fiùt asseoir soos le porche de FAiidaïadiep snr des bancs de terre battue ; nos nicntures sont introduites dans nntérieor et on leur ai>portedu gnitu

L^Addarache d'Encoula-Kousso a une quinzaine de mtees de laigeur sur vingt mètres environ de profondeur, et sq>t à huit mètres de hautetir; on y accède par un porche, sous lequel sont des bancs en terre battue; aux quatre coins se trouvent des cabinets, goudjo, qui servent, les jours de réception, à renfermer les gannes d'hydromel et de bière; en bce du porche et de Tautre côté de F Addarache, se trouve un enfoncement dans lequel se place Taïga, où siège le maître de céans pour présider ses réceptiocs; on y accède par une porte dérobée qui donne dans la oour partico- Hère de THasa^

Un homme de THazage vient nous prendre, nous fidt traverser TAddarache, et nous pénétrons dans une quatrième cour où se trouve Telfine [appartement particulier}, jolie chaumière ronde dont le toit est surmonté d\jQe croix*

En nous voyant entrer dans la cour, THazage, qui est sur des tapis, sous le porche de son elfine, se lève et vient vers moi en me tendant la main à Teuropcenne, il me ^a prend et me £iit asseoir en £ice de lui sous le porche, sur un tapis de Perse.

L^Hazage Ould-Guierguis est un beau spécimen du type éthiojnen >, d^lne taille au-dessus de la moyenne (i" jS à 1* 80}» bien proportionné,

I L*wl«iUss^ «a UB Hh>afcrrf que les Eihiof>:ensoot rhabitode de porter envojige. L'extrvmitê mivTîeure («t roume d>ine ptque, U supcneure a on tak» en fer an-deaooi d\iqu«l s» trouvent Jeux ou trv>îs crochets en fer; en nmche, 00 se sert de Tankasté cvrain^ <i\jLa iJpeii&K4 ; tu r(f>M on le fiche en terre'et Ton sni pe n d à ses crochets les armes et autres obku que IVa a arec soi* Les Ethiopiens obsenrant encore la reooaioMiKiaiioa Je \M:se de faire des trous en terre pous déposer lenn excréments, Fankasié s«rt 4 fiàjre ces trous et ensuite à les combler.

a V& des },>ftiKi(Mux f^.n, pour moi, de mon voyage en Ethiopie cfest devoir noqiM la coavktii.'a» a^M^a un «e.vur de prH de trois années dans le pays, de Fiuité d*Qr%nie Jea Ailala. des Çocn^lo, d<s Amars, des Oromon, des Sidams, des Goaragn^ moo opi» njva «at Vaaee sur ce ^«s :

i« U y a un t>p9 (ctWTsl à qui tous ces diifêrents peuples se nppoftm;

a« U^tes Wa Un^uaa qu'ils parlent dérivent du Ghte;

>» l\>ua c«a p<^U(>ka ont W prttentioa de deacendrt d'AbrahsB;

V ]|yavJkf<«t*tede<\MfttumesUrbsrnchexlesuaa,dvîlttécscbetfessiitresU*Àn«n

EXPLORATIONS flRtOPIENNSS

la peau légèrement bistrée, un peu fort cependant; la tête paraît petite, à cause de la largeur des épaules, mais elle est belle et expressive, régulière et d^une grande pureté de lignes; le front vaste et bombé, le nez aquilin légèrement busqué, Ik bouche régulière, Toreille pedte, la barbe courte, frisée, régulièrement plantée, elle est presque blanche, tandis que les cheveux sont encore noirs, THazage est affecté de calvitie (dénudation médiane) . Il est à noter que chez tous les Ethiopiens, la barbe n^apparaît que tard, après vingt ans, et blanchit précocement, les cheveux, au contraire, ne blanchissent que dans un âge avancé; la calvitie, même chez les hommes de vingt-neuf à trente-cinq ans, est fréquente et affecte généralement la forme de dénuation médiane. UHazage a une belle main de prélat; H porte à Tauriculairé de la main droite trois gros anneaux d^argent massif >, et à son mateb, suivant Tusage, un gros anneau d^argent massif, et un cure-oreille également en argent; il est vêtu d^un djano, toge à bande centrale pourpre, dans lequel il se drappe majestueusement; auprès 4c THazage sont assis un vieillard et un prêtre reconnaissable à son énorme turban de mousseline blanche.

Après les compliments d'usage que THazage, qui est rempli de taa, veut bien abréger lorsqu^il se trouve avec les Européens, gens qui ont perdu Tusage des raffinements de Tétiquene, on nous apporte des burillés * (carafons) d^ydromel '.

Je lui offre, ainsi le veut Tusage dans tout TOrient, un présent d^amitié. Il le reçoit gracieusement et m^en remercie poliment. 11 me dit ensuite qu'ail pense que je suis son hôte pour quelque temps. Je le remerde, mais lui fais observer que je vais être obligé de partir sur Theure, car Ras Gobanna m^a fait prévenir de me hâter d'être auprès de lui parce qu'il a

se décore cTun bracelet chaque fois qu'il tue un ennemi à la guerre; TAdal chaque fois qu*il tue un homme, même en Tassatiânant. v

I En Ethiopie, Tor est réservé aux souverains. D'une manière assez générale, les hommes portent au doigt auriculaire de la main droite trois anneaux en siègent en l*konneur de la Trinité, l'anneau du cordon chrétien est un emblème de la Divinité qui est représenté ptf un rond, un cerde.

a Les Burillét sont des fioles au ventre en forme de ballon et au col allongé que Ton fabrique à Venise; on s'en sert pour boire l'hydromel et la bière.

I L'Hydrcmel s'obtient en brassant du miel avec de l'eau. Pour lui donner du ton et en activer la fermenutîon, on /ajoute des feuilles de Gécho(Zi^iphus mififf), arbuste dont les feuilles remplacent en Ethiopie le houblon pour la fabrication de l'hydromel et de la bière. . •

EZPLORATIOlfS jfTUlOPlINim

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