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avec le cordon sanitaire : allées et venues du drogtnan, cjui avait à faire contrôler les permis d'entrée. Entretemps j'attendais toujours à cheval, trempé comme un naufragé. Il restait une montée de trois quarts d'heure jusqu'au couvent... Trois mortels quarts d'heure, au milieu des éclairs et des coups de tonnerre. Encore nous nous étions égarés.
Les religieux Carmes construisent en ce moment une route carrossable pour monter au Carmel; mais elle est inachevée. Deux jeunes gens de Haïfa nous suivirent et nous indiquèrent la nouvelle route, comme étant la meilleure, mais inachevée ; elle se terminait à pic. Que faire ? Le drogman et moi, seuls débris de notre caravane, nous sautâmes de cheval. Je crus que nous aurions à rebrousser chemin. A mon grand étonnement il ne fut point question de cela. On prit les deux chevaux par la bride et là à cent mètres de hauteur, on les descendit le long du talus de la route en construction, — un talus de lo mètres de haut, — jusqu'à un ancien chemin, large d'un mètre et demie. Je fus invité à suivre et je le fis.Qu'aurais-je pu faire autrement ? Je me glissai donc le long du même talus, sur les débris de pierre et dans la vase. Arrivé heureusement au bout de cette glissade, je refusai de remonter à cheval. J'essayai de marcher à pied. Impossible ! Il fallut donc remonter forcément et — grâces en soit rendues à Dieu! — j'arrivai sans autre malheur à la porte du couvent. Je ne pus m'empêcher de me reporter à une parole de l'Ecriture que j'avais souvent citée comme texte de
Noire Daiiu' liii Mo t C'ruiel.
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Types de Samarie.
File de chameaux.
Types de Saniarie, femmes ;iii travail.
Types de Samarie.
sermon et qui rendait bien mes impressions du moment: hœc dovius Dei est et porta cœh. C'était ici, après cette équipée épouvantable, la maison de Dieu et ce qui s'ouvrait devant moi ce n'était plus une vulgaire porte de couvent, c'était la porte du ciel !
On nous dit au Carmel qu'on n'avait pas essuyé pareille tempête depuis quatre ans !
Lorsque la porte du couvent s'ouvrit, la première voix que j'entendis fut celle de mon ami P., qui me dit que Madame allait bien et que leurs aventures en voiture ne le cédaient pas aux miennes. Le cocher refusait de fermer les toiles de la voiture qui était à jour, de peur que chevaux et voiture ne fussent emportés dans la tourmente. Les personnes qui s'y trouvaient étaient noyées sur place en roulant sur la grève. Arrivé àHaïfa,le cocher ne voulut plus avancer. Il fallait toutes les ressources de la diplomatie et du bagchich pour l'amener à entreprendre l'ascension du Carmel. C'était également au milieu des éclairs et du tonnerre et par un chemin qui donne le frisson, que mes amis avaient atteint la porte du couvent.
Le premier mouvement du personnel du couvent, à notre vue, fut un mouvement de stupeur. Ces gens croyaient avoir devant eux des naufragés. Je demandai du feu. Il n'y en a pas ...Comment, n'y a pas de feu ? Non, il ne fait jamais froid ici ?
Je n'eus pas de peine à faire comprendre la distinction : s'il ne faisait jamais froid en ces lieux, il pouvait y faire humide. Mais voilà ! Au Carmel, comme dans la plupart des maisons on
£n Orients
est bien armé pour ia routine ordinaire. L'exceptionnel et l'inattendu trouvent les gens impréparés. Après quelques moments nous obtenions un brasero et ce qui fit tout oublier, nous fûmes accueillis avec une charité telle que la connaissent et savent la pratiquer les religieux du Carmel.Fiientôt on me proposa d'aller me sécher à la cuisine, ce que j'acceptai avec enthousiasme. Là je rencontrai le Frère Edmond, cuisinier du couvent depuis quatorze ans, un bort flamand d'Ardoye, qui me connaissait par mon nom, prénom et histoire. Il connaissait de même Courtrai, où il avait été en service. Ce bon frère s'est donné toutes les peines du monde pour nous être utile et agréable ; nous lui devons une reconnaissance sans restriction. Il nous a prié de transmettre ses respects à tous ses amis, de bien leur assurer qu'il est très heureux et qu'il n'aspire qu'à mourir au Carmel ! Mon cher et bon Frère, nous ne vous oublierons jamais !
Le soir. Frère Edmond avait mis toutes les ressources de son art en œuvre pour nous préparer un excellent dîner. Ce soir là, par misère, le protocole fut mis de côté. Je parus à table en manches de chemise. (Il ne faut pas oublier que mes bagages étaient restés en arrière.) J'eus un excellent lit et je voudrais pouvoir en dire autant de tous mes compagnons. Je n'avais pas un fil qui fut demeuré sec. Je le confesse, je restai au lit jusqu'à onze heures du matin, pour laisser à mes habits encore trempés, le temps d'être séchés à la cuisine ; d'autres cheminées n'étant pas inventées. Je note
— I iq —
ceci pourque la faculté ne puisse pas m'accuser d'imprudence obstinée. Ne me voyant pas paraître, on me crut malade, mais au contraire, j'avais bien dormi, j'étais frais et dispos et ne réclamai d'autre médecine que celle du café traditionnel. Tous les trois, nous étions indemnes et nous nous répétâmes la parole de Virgile : « Forsan et hœc olim meminisse juvabît ! »
A travers la CnuibÉE et la SAjVIARIE
vers Jérusalem
eN voyage il faut oublier vite, sauf à se ressouvenir plus tard ! Nous restâmes deux jours au Carmel pour nous reposer corps et âme dans ce délicieux séjour. Le site est merveilleux : Rien de plus beau que ce panorama de la mer et de la baie d'Acre, puis, plus loin, le cap blanc et plus loin encore Tyr. La mer s'était faite douce comme une petite fille qui, après une fredaine, dit et veut faire croire que ce qu'on dit d'elle n'est pas !
Le couvent a une histoire. Il fut incendié par les ordres du fanatique Abdallah, pacha de St-Jean-d'Acre, en 1622. Il fut rebâti un peu comme une forteresse. L'église, construite en un temps d'intolérance, n'a pu recevoir les proportions qui eussent convenu à un monastère si ancien. La bibliothèque n'a rien de remarquable, sauf un petit codex de l'Imitation de
Jésus-Christ de la fin du quinzième siècle. L'église a un autel renaissance en matériaux très riches, où se trouve exposé la Vierge du Carmel vêtue et assise. On y monte par une double rampe, également en très beau marbre, embrassant l'entrée d'une crypte, qui est la grotte où habita Saint-Elie, le père des prophètes, comme le dit l'inscription placée au dessus de l'entrée. Il est ajouté que c'est là que le prophète reçut communication par voie de révélation, de l'immaculée conception de Marie, la mère de Dieu, « Décor Carmeli ». J'ai pu dire la messe le premier jour à l'autel de la Vierge ; le second jour à l'autel de St Elie. Aux deux autels tous peuvent dire tous les jours, sauf exception rituelle, une messe votive de première classe avec indulgence plénière. C'est incroyable comme le culte de ce Saint de l'ancien Testament est étendu ici. Ce ne sont pas seulement les chrétiens qui l'honorent ; mais encore les Musulmans et notamment les bédouins des environs et des plus lointains déserts. Le 20 Juillet et jours suivants, les Arabes affluent en grande multitude, avec ânes, chevaux, chameaux au Carmel autour de la grotte de St Elie. Il ne s'agit pas de leur refuser l'entrée ou de fermer la porte. Ils viennent camper jusqu'à la porte du couvent, empestant tout de leurs sordides vestiges, si le soleil, brûlant à cette époque de l'année, n'était là pour tout purifier. Ils envahissent l'église où ils jasent, se disputent, mangent, boivent ou prient. C'est au point que durant trois jours, le premier jour les pères chantent une grand'messe, et les deux
autres jours, ils enlèvent le St Sacrement pour éviter les irrévérences et les profanations.
St-Elie est celui qui doit donner la pluie ou le beau temps d'après leurs convenances ! En retour ils brûlent des cierges ou ce qu'ils ont et lui portent de l'encens de Perse et d'Arabie. Les Mahométans adorent ainsi le Dieu prêché par les prophètes, et leur foi peut être objectivement surnaturelle, comme dit l'Ecole. Au Carmel et dans les environs tout parle du prophète Elie. On montre les grottes dans lesquelles habitèrent, depuis les temps les plus reculés, des disciples d'Elie. On montre aussi dans les flancs de la montagne une vaste grotte, maintenant transformée en mosquée et gardée par ce qu'un père Italien appelait un « Santone » mahométan, cela veut dire un ascète musulman. Nous ne réussîmes pas à le faire sortir, malgré notre tambourinage sur la porte. N'était-il pas là ou ne voulait-il pas sortir ? Chi lo sa... ?
Cette grotte donc porte le nom d'école des prophètes et est en grand honneur encore aujourd'hui, parmi les Juifs. Ceux-ci en ont fait un lieu de pèlerinage et en ont criblé la porte et les murs d'inscriptions hébraïques. On y montre aussi ce qu'on nomme les restes du couvent de St Simon Stock, qui reçut de la Ste Vierge le scapulaire du Carmel.
Le Carmel, la belle montagne, toujours verte, fut de tout temps un centre d'intense vie religieuse. L'ancien et le nouveau testament s'y donnent la main pour en proclamer les gloires. Notre temps s'y passa doucement dans un calme
réparateur ; nous y jouissions de ce que les dieux antiques demandaient aux mortels d'après Ovide: « hospitium et requiem » et le Carmel menaçait de devenir notre Capoue, si Jérusalem n'eut pas été à l'horizon de nos désirs ! Il fut donc résolu que le vendredi 28 nous reprendrions notre voyage, cette fois-ci en Terre-Sainte, car le Carmel est situé en Galilée. Nous montâmes en selle à 8 h. du matin. J'avais oublié de dire qu'il y a un phare sur le Carmel devant le couvent : nous en avions déjà aperçu la lumière balançante à Tyr. Un petit phare à côté d'un autre phare, l'Etoile de la mer, qui illumine des océans autrement tempétueux que ceux de la mer Phénicienne. Dans la cour des étrangers s'élève une colonne, don de la République du Chili, qui met sous la protection de la Vierge du Carmel ses troupes de terre et de mer. Au moment de partir, notre drogman avait oublié quelque chose. 11 courut en toute hâte à l'église pour adresser une dernière prière, une recommandation à St Elie ! Les jours suivants nous eûmes du beau temps et le drogman nous assura que c'était St Elie qui faisait cela ! Nous descendîmes donc la montagne, dont nous avions pris congé, probablement pour toujours ! et traversâmes Haïfa.
La ville est située au pied du Carmel, bien encadrée de beaux palmiers. Elle n'a pas de rade : les bateaux doivent rester au large. Le port cependant semble avoir de l'avenir. Entre le Carmel et la ville de Haïfa, proprement dite, et qui s'échelonne sur les premiers contreforts de la
montagne, s'étend la colonie allemande. Ce sont des Wurtenbergeois, émigrés ici, des membres d'une association dite du Temple, qui n'ont pas cru faire grand sacrifice en échangeant si tout allait mal, la misère allemande contre la misère Palestinienne, tout en ayant la chance de tenter fortune et de réussir. Leurs maisons sont très propres et respirent l'ordre et une honnête médiocreté. Elles contrastent très heureusement avec la malpropreté, l'incurie et l'indolence asiatique. Ces colons sont très ancrés dans leur Luthéranisme. Au passage, plusieurs de ces Allemands se trouvaient dans leur petit jardin, qui précède leur maison. Je les saluai en Allemand et proposai un « Hoch ! Au Kaiser ! » Je n'eus pas besoin de faire davantage pour passer pour Allemand authentique et fervent patriote. Allemand authentique, dis-je, car pendant tout le voyage, j'ai été pris pour un Allemand par tous ceux qui m'ont approché.
C'était peut-être le souvenir deTacite qui était là-dessous: trucesetcœruleioculi, rutilœ comœ ! Un groupe me répondit qu'ils étaient venus de Wurtenberg et qu'ils se trouvaient bien. Ce n'est pas la colonisation d'exploitation, mais celle de population.. Il y a de ces colonies à Jaffa et à Jérusalem. Lestées sont dues à l'initiative de l'association du temple, les autres à des Juifs opulents, Rothschild, Mirafiore de Londres et peut-être d'autres .encore. Ces tentatives n'ont pas échoué, elles devraient cependant être considérées comme ayant un succès insuffisant si le projet avait visé
le changement de colons pauvres en richards juifs ou autres. Le travail a procuré à la plupart une honnête médiocrité et l'antiquité qui donnait à cette médiocrité le nom de dorée en fait la mesure de la fortune enviable.
De Haïfa à Nazareth il y a une route carrossable... Il y a même dans ces environs un tronçon de chemin de fer, dont le rail est posé sur plusieurs kilomètres et dont le tracé est fait et des ponts et autres ouvrages construits sur une étendue de plusieurs autres kilomètres. Le chemin de fer, qui ne sera probablement jamais achevé, est une ruine. Une société anglaise avait entrepris d'atteindre le Hauran de ce côté. Elle a été étouffée par une société française concurrente, qui a tenté d'atteindre le même but en prolongeant le chemin de fer de Beyrouth à Damas. L'entreprise française n'est pas au bout de ses travaux : elle a atteint à ce moment Meyreitib. Mais quand atteindra-t-elle Bostra et puis La Mecque, car elle vise à drainer la route des caravanes religieuses.
Après deux heures de marche, nous quittâmes la route de Nazareth pour celle de la Samarie, Ce fut une privation amère de ne pouvoir aboutir à Nazareth et du même coup à tous les Lieux Saints de la Galilée. Ne pas voir la maison de l'Annonciation,ni le mont des Béatitudes, ni Cana,lieu du premier miracle, ni le lac de Tibériade,ni le Thabor,ni tant d'autres lieux sanctifiés par la présence et la vie du Seigneur, ce fut en effet un poignard dans le cœur. Il n'y avait rien à objecter. Il fallait en faire le sacrifice si nous voulions parvenir à Jérusalem
et ceci... nous le voulions. Tibériade, renommé pour sa répugnante et incurable saleté, avait importé le choléra dans la Galilée. Celui-ci sévissait à l'état aigu dans cette malheureuse bourgade. 11 y a même eu un cas ou un semblant de cas à Nazareth. Aussitôt toute la Galilée déclara la quarantaine contre cette région, et qui y entrait n'en sortait plus sans se soumettre aux rigueurs de la quarantaine, et ces rigueurs sont très pénibles.
Nous avons donc pris le certain pour l'incertain ; nous avons quitté la voie de Nazareth pour prendre la route de Djénine, Naplouse, Jérusalem. On ne soupçonnerait pas, avant de l'avoir expérimenté, combien il est difficile de se procurer des renseignements certains sur les mesures prises par l'autorité en pareille circonstance. L'un disait blanc, l'autre noir,un troisième renversait les deux précédents. Nous étions littéralement voués à tout risquer pour arriver au but, et pour le reste à marcher à l'aveuglette jusqu'à ce que nous nous heurtions à l'obstacle. Pourrions-nous entrer à Djénine ? Pourrions-nous ensuite entrer à Naplouse ? Pourrion.«-nous enfin entrer à Jérusalem, aucune de ces questions n'était résolue. Mais tels que nous étions informés à ce moment, nous étions sûrs de nous faire arrêter dans notre marche, si nous entrions à Nazareth. La mort dans l'âme, nous renonçons à toute la Galilée. Que de fois nous nous sommes retournés vers ces montagnes derrière lesquelles se trouve le lieu béni qui entendit cette salutation qui eut son écho à travers le monde entier et à travers tous les siècles : Ave,
gratia plena ! Tous les trois, je pense, nous suppléâmes à cette lacune par le souvenir de Lorette, et pour ma part, je récitai bien vingt fois l'Angelus...
Le lieu le plus proche de Nazareth que nous ayons pu apercevoir était situé encore à trois quarts d'heure de cheval de là.
C'étaient maintenant les souvenirs bibliques qui allaient se presser en foule autour de notre marche. Nous débouchâmes, après quelques mauvais pas, dans la plaine de Mégiddo, arrosée par le Kishon, dont nous côtoyâmes longtemps la rive gauche. Nous passâmes à côté de la montagne du sacrifice d'Elie. La grande figure de ce père des prophètes domine tout ce pays. Le feu du ciel dévorant les faux prophètes, voilà le fait qui s'est passé ici, dans les environs silencieux du Mokrata, lieux peu peuplés et route des caravanes.
Ce jour là, je comptai 128 chameaux, allant de l'intérieur dans la direction de Haïfa. Nous déjeûnâmes à l'ombre d'un vieux chêne, au milieu d'un terrain rocheux, dans un paysage dont rien ne venait troubler le silence que le piaffement de nos chevaux et les colloques bruyants de nos hommes. Nous entrâmes ensuite dans la plaine d'Esdrélon, connu de tout temps pour sa fertilité. L'humus a-t-il été entraîné du sommet des montagnes qu'il occupait autrefois, par les pluies, le vent, le mouvement du sol ? On ne le sait, mais j'ai entendu affirmer que dans la vallée d'Esdrélon l'humus avait une épaisseur de plusieurs mètres. Et autour de cette fertilité se rangent des mon-
tagnes, d'une nudité telle, qu'elles ne produisent pas de quoi engraisser un mouton.
Nous campions au bas d'un village, que je ne trouve pas sur nos cartes, mais que le drogman m'a dit s'appeler El-Mimgi, un village misérable de huttes en claie, et ayant tout autour un peu dans toutes les directions, des campements de bédouins.
Ces bédouins ne sont pas à redouter ; c'est tout ce qu'il y a de plus pauvre ; et ici dans ces régions ou tout est propriété privée, la vie nomade ne consiste plus qu'à se tranporter là ou l'on trouve les meilleures conditions de travail agricole. Le besoin les rendrait peut-être voleurs ; mais enfin, dans ce pays-ci, par le temps qui court, la sécurité est entière.
Il y a des gens qui ne signifient rien sans parapluie; les bédouins ne signifient rien sans un fusil, qu'ils portent sur le dos, mais qui est à briquet, héritage des ancêtres ; c'est une arme qui expose surtout, non celui qui est visé ; mais celui qui vise. Un ou deux de ces bédouins roispasteurs, rois de théâtre, qui traînaient leurs loques, furent chargés de la garde du camp. Le coucher du soleil fut splendide. Le soleil, avant de se cacher derrière les montages que nous avons à dos, répandait ses rayons roses sur tout le paysage que nous avions devant nous ; et quel paysage !
Le petit Hermon^ avec sa cime ronde, Hermon, mons modicus, pour le distinguer du grand Hermon, situé à peu près vis-à-vis St-Jean d'Acre
■et souvent couronné de neiges, le petit Hermon, dis-je, se trouvait à notre gauche ; à côté de l'Hermon se dresse isolé le Thabor, témoin de la transfiguration du Sauveur ; à notre droite les monts Gelboë dont les échos nous semblaient répéter aujourd'hui les lamentations de David sur la perte de son ami Jonathas ; comme fond du tableau, les montagnes de Moab, d'un bleu d 'azur, et au pied desquelles coule le Jourdain, le fleuve des grands baptêmes. Nous eussions voulu que tous ces lieux eussent une langue pour raconter les événements mondiaux dont ils furent témoins, au lieu d'être simplement nobles figurants dans un tableau morne et délicieux, dont les horizons étaient pleins de souvenirs. Nous allâmes nous coucher tout pénétrés de pensées bibliques. Le concert des chacals vint seul troubler notre sommeil, pas assez cependant pour l'empêcher de nous réparer de nos sept à huit heures de chevauchée.
Le lendemain, 29 Novembre, nous avions déjà décampé à 7 h. 40 du matin. Le plus souvent les cavaliers devançaient le reste du train. Puis à midi, pendant notre déjeuner et le repos, nos tentes nous devançaient, alln que le camp fût dressé le soir pour notre arrivée. Le temps était très beau et la route facile : c'était presque le terrain plat d'une plaine, sauf quelques rampes peu élevées et quelques endroits marécageux. Nous conservâmes en vue les montagnes que j'ai nommées plus haut jusqu'à Djénine; même le Grand Hermon avec son front vénérable couronné de neige dominait l'horizon. Malgré l'insistance du drogman nous réso-
lûmes de pousser jusqu'à Djénine avant le déjeuner et de continuer encore quelques heures après. Djénine est un village situé sur la hauteur, entouré de jardins, de palmiers, et résidence d'une importante famille Musulmane, les Abd-el-Ghasis, qui avaient été Seigneurs de Naplouse jusqu'à l'occupation Musulmane. Nous n'entrâmes pas en ville, mais campâmes à côté, dans la vallée, dans un verger d'oliviers. Nous avions devant nous la demeure de ces Abd-el-Ghazis,entourée de grand» cactus, de figuiers et de hauts palmiers. Le site était délicieux et non moins délicieux le repos que nous y goûtâmes. C'est à Djénine, dit-on, que le Sauveur guérit les dix lépreux dont un seul se montra reconnaissant et encore c'était un Samaritain ! Nous allions incessamment entrer en Samarie.
Nous nous félicitions d'avoir dépassé ce jour là le programme de notre drogman, car inlmédiatement après Djénine, le chemin est un parfait casse-cou : comment l'eussions nous franchi s'il avait plu ? La montée est raide, un véritable escalier, mais dont les marches abruptes, branlantes posées au gré des vents, des pluies, des tempêtes, du passage des troupeaux et autres causes étaient un chef-d'œuvre d'instrument pour exercer à l'équilibre les hommes et les bêtes. Je le répè:e, s'il avait plu, comment eussions nous réussi à nous hisser au haut de cette montagne et, ce qui n'est pas moins difficile, comment l'eussions-nous descendue ? Nous campâmes à un village qu'on m'a dit être Albazia. Toutes ces localités ici, ou du
moins la plupart, ont un lieu de campement, comme chez nous beaucoup d'endroits ont leur terrain réservé aux forains qui passent d'aventure.
A notre arrivée à Albazia, nos tentes étaient dressées. Grand émoi au village ! La population vint s'accroupir en foule sur la lisière haute de notre campement. On devine facilement la curiosité qu'excitait tout notre attirail : il était cependant peu agréable d'en être l'objet. A l'entrée du village campait un bédouin ; deux campements si dissemblables ! La question sociale était posée : La solution heureusement ne nous fut ni imposée, ni demandée. Ici la question semble résolue à la satisfaction commune, si tousontle pain quotidien; même il n'en faut pas beaucoup et on le goûte le plus volontiers sous forme de galette. C'est ainsi que la résolurent les patriarches et c'est encore ainsi qu'on la résout en ce pays.
Nous apprîmes plus tard qu'Albazia renferme une seule famille catholique. Si nous l'avions su, nous aurions pu l'inviter à la messe ; car le lendemain, 30 Novembre était un Dimanche et je dis la messe de Beata, sous la tente, en présence de mes compagnons de voyage, de notre drogman et de notre cuisinier, pour mon cher troupeau de Courtrai. L'esprit fait de ces gigantesques trajectoires, jusqu'au pays, auprès des amis, et la prière par moments est le colloque de l'âme avec d'autres âmes, par l'intermédiaire de Dieu !
La nuit, même deux fois, le soir tard, et puis vers le matin, nous eûmes notre sérénade de chacals : nous y étions habitués. De plus nous
nous ne fûmes pas volés ; si l'on avait vu cette population accroupie autour du camp, on aurait pu s'étonner de ce désintéressement; mais, on le voit, l'un bédouin protège bien contre l'autre.
Le 30 Novembre nous avançâmes jusqu'à Naplouse. Nous traversâmes Albazia à cheval. Des masures, de vrais trous, chacun ayant à côté de son taudis sa provision de bois sec. Pas de fenêtres, dans quelques-unes de ces retraites de fauves, des soupiraux ; les rues, si l'on peut appeler cela des rues, grimpant la hauteur, sans ordre comme sans commodité ; puis, nous traversons le cimetière musulman et nous nous engageons dans des montagnes, présentant, çà et là, des vergers d'oliviers. Nous étions même escortés d'une escouade de femmes, qui allaient plus loin faire la cueillette de l'olive.
L'olivier comme arbre ne peut pas prétendre à la beauté ; il a une autre qualité que n'ont pas les autres arbres. D'après Pline, l'olivier est immortel. En effet, quand il se fait vieux, une nouvelle pousse sort de sa racine et cette pousse remplacera le vieux tronc que l'on coupe. Voilà le même arbre, mais rajeuni !
C'est ainsi peut-être que les oliviers du jardin de Gethsémani peuvent remonter au temps de Notre Seigneur. L'olive, fruit de l'olivier, peut être cueilli avant la maturité et on en fait de l'huile vierge; elle peut être cueillie quand elle est mûre; alors elle est d'un bleu noir et sert à une foule d'usages : on en fait de l'huile et elle peut devenir aussi un condiment ou même un plat. Un homme
prend place dans la couronne de l'arbre, un autre en bas ; avec des perches ils secouent et battent les branches. Les femmes ramassent les fruits. Partout on faisait la cueillette de l'olive ; nous avons même vu de ces individus qui, perchés dans la couronne de l'olivier, nous criaient : bagschich !
Nous avons rencontré très peu de terrains cultivés; mais des montagnes, sans cesse des mon tagnes; on n'avait pas achevé l'ascension de l'une, qu'on voyait déjà poindre l'autre, qui coupait l'horizon et qu'il fallait gravir. Les descentes sont souvent bien plus rudes que les montées ; c'est parfois effrayant ! C'est un pays de rois pasteurs !
Nous sommes dans le voisinage de Dothan, que nous laissons à notre droite, Dothan où Joseph fut vendu par ses frères aux marchands madianites. C'est aux environs de Sichem, qu'ils erraient avec leurs troupeaux, ces tîls de Jacob, qui ne souffraient pas la supériorité de leur frère et sacrifièrent à leur jalousie les cheveux blancs du patriarche.
Nous rencontrâmes un nombreux troupeau, conduit par trois bergers. Je saluai aussitôt l'un d'eux, à cheval; il me rendit le salut et s'approcha pour me serrer la main. Je pensai à ces temps lointains où les patriarches, précurseurs des bédouins, menaient ainsi paître leurs troupeaux dans ces saines pâtures de Chanaan. O charme des souvenirs bibliques !
Le lendemain nous rencontrâmes le même troupeau au-delà de Naplouse ! Enfin, quittant ce
En Orient ç
pays de pierres, nous descendîmes une pente vertigineuse, puis nous trouvâmes une trùs belle route, celle de Jaffa à Naplouse, et après une demi heure encore, nous arrivâmes à cette dernière ville. Nous trouvâmes nos tentes dressées sous les oliviers, à côté d'un cimetière musulman. Un employé de la police faisait mine de chercher quelque querelle allemande : un medjidié, discrètement glissé dans sa main, le convertit comme par enchantement. O vertu miraculeuse du bagschich ! Et il ne faut pas trop en vouloir à ces pauvres diables ; il y a huit mois qu'ils ne touchent pas de solde et on leur a dit que celle-ci serait rognée de 40 " ,.
Ce soir là nous eûmes une averse. Cela ne pouvait nous empêcher d'aller jeter un coup d'œil sur la ville. L'ancienne ville est abominable d'incurie et de saleté, comme partout en Asie ; mais, petit-à-petit il se bâtit une ville nouvelle, dont les constructions sont élégantes et semblent très confortables. Les tuiles de Marseille ont fait invasion ici, ce qui semble un indice de croissante aisance. Car la terrasse d'autrefois avait sa raison d'être dans l'absence de bois de charpente. En effet, il n'y en a pas dans le pays. Il faut donc qu'on importe cet article, et pour importer il faut payer. La Palisse n'eut guère mieux raisonné.
La population de Naplouse (Nea-polis, l'ancienne Sichem) s'élève à 25.000 âmes environ ; je dis environ, car ici dans aucune ville on ne connaît la population exacte. Il n'y a pas de recensement. Tous sont musulmans, sauf deux cents samaritains
et une centaine de catholiques, plus un certain nombre de grecs et de protestants. Nous avons rendu visite au délégué du Patriarchat latin, qui occupe une maison très convenable à l'extrémité de la ville. Il y a aussi une chapelle, où, en ce dimanche bien maigre d'exercices religieux, nous allâmes faire un moment d'adoration au Saint- Sacrement. Le curé nous reçut très amicalement et nous dit que nous aurions trouvé du logement chez lui, mais nous avions nos tentes et remerciâmes.
Comme tous ceux qui visitent Naplouse, nous sommes allés voir le Pentateuque Samaritain, que le grand prêtre de cette secte (un bel homme du type Juif, ayant des allures très solennelles) nous présente moyennant un franc par personne. On montre un manuscrit enroulé, en vieux caractères samaritains, mais pas ce qu'on promet, c'est-àdire un manuscrit dont l'origine se perdrait dans la nuit des temps. C'est égal, tout le monde doit avoir vu le vieux Pentateuque de Naplouse, et nous le vîmes comme les autres !
Nous pûmes voir quelque chose de plus curieux. C'était la veille du Ramadan, le grand jeûne musulman, qui commençait cette année-ci le r Décembre. On sait la rigueur de ce jeûne. Le Musulman ne peut ni manger ni boire depuis le matin jusqu'au coucher du soleil à cinq heures. Pendant notre séjour à Jérusalem, tous les jours, à deux heures de la nuit, du haut de la tour de David, située devant notre hôtel, retentit un coup de canon, pour réveiller les dormeurs et leur
dire qu'ils peuvent manger ; à 4 heures du matin, nouveau coup de canon, pour dire que le jeûne commence ; troisième coup de canon, à 5 heures du soir, pour annoncer le coucher du soleil et la fin du jeûne. Ce temps de Ramadan était à sa veille, lorsque nous arrivions à Naplouse, Les femmes en grand nombre et quehjues hommes se rendaient au cimetière sur la tombe de leurs proches ; elles y allaient pleurer et prier. Nous avons vu la même chose à Jérusalem.
A Naplouse, au haut du cimetière, il y avait une espèce de mosquée où les pleureuses se réunissaient, et où accroupies elle répétaient une complainte, qui semblait toujours la même, quelque chose comme la récitation de litanies, puis elles coupaient ce refrain par des cris lamentables, peut-être très sincères, mais à coup sûr très laids et très sinistres. Je me suis demandé si nous n'avions pas là sous les yeux des lamentations comme celles de Rachel pleurant ses enfants et ne pouvant se consoler parce qu'ils ne sont plus ! Puis comme nous les avions vu monter, ces femmes, une en tête portant une cruche d'eau, les autres soigneusement voilées et enveloppées dans leurs mantes, ainsi nous les vîmes descendre dans la ville en répétant leur refrain, coupé par des cris déchirants ! Et cela avait duré des heures.
Ce soir nous apprîmes une bonne nouvelle, à savoir que Jérusalem n'était point fermé du côté de Naplouse et que nous pourrions entrer sans quarantaine. Ce fut la joie dans le cœur que nous nous retirâmes dans nos tentes
Le lendemain, r Décembre, nous partons de bonne heure. Déjà les femmes revenaient au cimetière : c'était le premier jour du Ramadan. On ne badine pas pendant ce saint temps. Aussi décampâmes-nous le plus tôt possible. Laissant à notre gauche le mont Ebal, nous contournâmes le Garizim par une route détrempée et très mauvaise. Bientôt nous arrivâmes au puits de Jacob. Ce puits appartient maintenant aux Grecs orthodoxes et est gardé par un ermite. La propriété est actuellement enclose ; mais on laisse entrer sans difficulté. Le puits, au-dessus duquel s'élèvent encore les restes d'une ancienne basilique, qui a conservé quelques-unes de ses mosaïques, était à sec en ce moment. Il se remplit d'eau pendant la saison des pluies. Pour arriver au puits on descend quelques marches.
Nous lûmes là, sur place, l'émouvant récit du colloque qu'eut le Divin Maître avec la femme Samaritaine. Notre imagination n'avait pas de peine à reproduire et à voir sur la margelle de la source le Divin Sauveur, fatigué de la route, et la femme Samaritaine, faisant des objections à Lui donner un verre d'eau. Là, sous nos yeux, s'élevait le mont Garizim, une montagne élevée, inculte, inhospitalière, dont le culte, comme du reste le culte de Sion, ferait place à un culte selon l'esprit et la vérité ! O charmant récit ! et féerique visite de ces lieux, qui entendirent ces hauts et saints enseignements : il me semblait que la montagne elle-même répétait cet écho ; Si scires domini Dei ; si vous saviez le don de Dieu !
La voie est une route de valléÈ sur plusieurs kilomètres. Cette route me parut sacrée : c'est sur elle que le Divin Sauveur avait marché jusqu'à la fatigue, c'était elle que son ombre avait caressée, elle dont les brises avaient porté les paroles du Maître échangées avec ses Apôtres avant l'arrivée à la fontaine de Jacob ! I^ourquoi les montagnes chauves, qui se ran^jent de part et d'autre, ne peuvent-elles pas nous répéter tout cela ? Les montagnes que nous allons gravir tout à l'heure, le Seigneur les a sans doute gravies également. Ces montées pénibles pour le cavalier devaient l'être bien plus pour le divin piéton ! Le sentier monte en courant sans zigzag sur le pourtour de montagnes juxtaposées comme les colonnettes d'un gigantesque pilier gothique ; puis il monte droit devant nous, jusqu'au sommet, et enfin suit une affreuse descente : heureusement que nos montures ont le pied sûr.
Nous déjeûnâmes au fond de la vallée. Là nous étions un peu à l'abri du vent, entourés de crocus blancs ou pourpres, de narcisses, de marguerites et d'anémones : tout ce qu'il y a chez nous de plus printanier. Nous étions joyeux, car nous faisions l'avant-dernière étape. Notre équipage avait télégraphié au bureau Cook de Jérusalem d'envoyer des chevaux, des mulets pour le palanquin, un drogman, des moucres, enfin tout ce qu'il nous fallait pour nous conduire à la Ville Sainte. Eux allaient tourner brides et retourner à Beyrouth ; car à Loubhan se trouvait le cordon sanitaire, Naplouse ayant pris quaran-
taine contre Jérusalem. Si les hommes de Beyrouth avaient franchi le cordon, ils allaient devoir faire un arrêt de dix jours avant de repartir. L'aprèsmidi notre chevauchée ne fut que de deux heures. Après avoir contourné une montagne, nous vîmes nos tentes blanches, tranchant sur le sombre fond auquel elles étaient adossées. Tout notre nouveau train pour Jérusalem était déjà arrivé. Nous échangeâmes nos salutations à distance, le cordon sanitaire se trouvant entre les deux.
Le pays était désert : Loubhan, le Lubna de la tribu de Benjamin, un village aussi misérable que ceux que nous avions déjà vus, Loubhan, que nous avions à notre gauche, rappelait seul que ce coin perdu de la terre appartenait au monde habité.
La soirée fut froide, et nous nous demandions si nous allions terminer notre voyage par la pluie. Le soleil descendant derrière les montagnes auxquelles nous étions adossés, décorait, il est vrai, de ses derniers rayons, mais de rayons un peu inquiétants, les sommets des montagnes que nous avions devant nous. Nous étions encaissés entre des montagnes. Nous n'avions peut-être pas encore été aussi radicalement séparés du reste du monde que ce soir. Nous prîmes possession de nos tentes et ne fûmes troublés que par la sérénade habituelle des chacals, sérénade particulièrement violente en ces solitudes dans toutes les directions autour de notre camp, mais aussi particulièrement courtes.
Le lendemain tout était nouveau, hommes et montures. C'est dommaj^e ! Nous étions déjà habitués à notre train ; hommes et animaux se comprenaient déjà. Les adieux entre nous et notre premier personnel ne furent pas sans émotion : les catholiques vinrent me baiser la main à la manière orientale, et nous nous donnâmes rendez-vous... au jugement dernier.
De nouveaux hommes! de nouveaux chevaux et mulets ! La perspective était peu régalante : il nous sembla que le nouveau personnel avait moins d'entrain que le premier, que les chevaux étaient moins bons, les mulets plus rétifs, et dès le premier pas, au sortir de Loubhna, nous étions devant une des montées les plus difficiles que nous eussions rencontrées. Avec ma nouvelle monture je n'avais pas du tout l'assurance que me donnait l'ancienne : on dut venir à mon secours ; mais une fois seulement. Notre courageuse compagne de voyage, voyant mon embarras de loin, envoya le drogman à mon aide ; celui-ci prétendit qu'il était là pour le service de Madame et ne voulait pas venir à mon secours ; sur ce, elle descendit de cheval et ne voulut plus y remonter, disant qu'elle se passerait de drogman et irait à pied à Jérusalem ! On croit rêver en le racontant ; elle marcha ainsi à pied pendant quatre longues heures, escaladant une haute montagne, contournant un groupe de croupes pierreuses, descendant une pente abrupte, enfilant des sentiers pierreux, sur lesquels on ne marchait pas, mais il fallait sauter de pierre en pierre, comme la biche dans
Naplouse^
Djémne.
Tombeau di* Benjamin.
Ruines de l'église d El-Biré.
Panorama de Jérusalem a)
Panorama de Jérusalem bj
Jérusalem — FonUiiiie el notre hôU 1.
Tour de David.
les rochers. Notre intrépide voyageuse soutint cette marche durant quatre heures et plus. Nous appelâmes cet exploit une imprudence et en ce moment-ci même, je suis tenté de persévérer dans ce jugement ; mais enlin, imprudence ou non, ce fut un joli tour de force et mon rapport serait incomplet si j'en omettais la mention. Enfin les pierres , car cette journée peut s'appeler la journée des pierres, tant il y en avait partout, en haut, en bas, à droite, à gauche), les pierres eurent raison de la plus raide volonté et il fallut remonter à cheval.
Nous atteignîmes cette montagne du haut de laquelle les croisés aperçurent la première fois Jérusalem. L'histoire dit qu'un cri s'échappa de leurs poitrines : Jérusalem ! Jérusalem ! La première chose que nous vîmes de la ville sainte fut le sommet du mont des Oliviers, aujourd'hui couronné par une haute tour bâtie par les Russes. C'était la première vue du but vers lequel nous avions fait des efforts si pénibles et si persévérants. Ce fut déjà une récompense.
Nous passâmes à côté de Beitin, l'ancienne Bethel, où Jacob eut la vision de la double échelle par laquelle les anges montaient et descendaient. Pauvre pays, livré à l'indigence et à l'ignorance de l'Islam, hélas !
Nous passâmes près des ruines d'une église autrefois bâtie par les Croisés. C'est à ne pas en croire ses yeux, quand on voit, partout en Terre- Sainte ce que les Croisés ont élevé de constructions dont on peut encore relever les traces. On
croirait réellement qu'ils ont fait dans cctiç i;igantesque entreprise comme les Juifs de Néhémias, c'est-à-dire tenir d'une main la truelle pour bâtir et de l'autre lépée pour combattre.
Nous étions à deux heures et demie de cheval de Jérusalem, près de EI-Biréh,oùnous atteignîmes la belle route, qui se détache de celle de Jaffa- Naplouse pour aller à Jérusalem. C'est jusqu'ici, dit-on, que les Parents de Jésus s'étaient avancés en caravane, quand ils s'aperçurent que leur tils n'était plus avec eux. Et c'est en cet endroit que les croisés avaient bâti une belle église. C'est d'ici que Joseph et Marie retournèrent à Jérusalem pour retourner au temple.
ici, au khan de l'endroit où M' v. d. P. et moi nous étions descendus de cheval pour prendre un café, ici dis-je, nous attendait une surprise. Cook avait envoyé à notre rencontre un messager et une voiture à deux chevaux. Ce fut une attention dont nous, les hommes bien entendu, nous profitâmes. Madame n'en voulut point et resta à cheval, trottant jusqu'à la Ville Sainte. La route est belle et ne demande qu'à être entretenue. Elle traverse un pays de pierres et de désolation.
Jérusalem est entourée de montagnes nues, stériles, sans autre ornement que ça et là de beaux vergers d'oliviers. L'olivier doit être ici la providence du pays. A peu de distance de la ville nous remontâmes à cheval, petite gloriole que nous voulions nous payer, après les fatigues d'un long voyage dont nous atteignions le terme. Nous descendîmes jusque vis-à-vis de la porte de Damas,
puis remontâmes la voie à droite jusqu'à la première ouverture des murs de la ville, et ainsi après un zigzag de ruelles, laissant à droite la porte de Jaffa, nous arrivâmes au Grand New-Hôtel. Nous y avons élu domicile jusqu'à la iïn de notre séjour dans la ville sainte.
Le même jour après un moment de repos, il nous tarda d'accourir à l'Eglise du Saint Sépulcre, pour appliquer nos lèvres sur la pierre de ce tombeau, le seul qui n'ait pas besoin d'expiation, et réciter cette parole du Christ : « Je suis la résurrection et la vie ! Celui qui croit en moi, même s'il était mort, vivra ; celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais. »
Il y a au milieu du Catholicon — l'église grecque orthodoxe dans la basilique du S* Sépulcre — une pierre ronde que les Grecs et tous les Orientaux viennent vénérer comme étant le centre du monde. S'ils avaient dit le centre du monde religieux ils n'eussent pas été beaucoup en dehors de la vérité. Nulle part, en effet, le développement religieux, n'a laissé de vestiges plus importants. Ici toute la succession des grands événements religieux se trouve étagée comme les strates géologiques dans les montagnes de la Judée. Sur la colline du Moriah, Abraham, dit-on, offrit son sacrifice. Sur le rocher de Moriah ou celui de Sion, les Jébusiens professèrent le polythéisme. Les Juifs y introduisirent le monothéisme. Enfin, Jésus-Christ mourut ici pour l'expiation et la rédemption du monde. Le polythéisme romain fit une tentative désespérée pour éteindre le chris-
tianisme, notamment sous Adrien. Mahomcdy planta ses étendards. Tout l'Occident vint à la rescousse pour reconquérir le tombeau du Christ. Toutes les branches du christianisme se serrent autour du S' Sépulcre ; ce que l'on trouve par fragments épars ailleurs, on le trouve tout réuni ici. Jérusalem est, en effet, historiquement parlant, maintenant comme dans le passé, le centre du monde religieux.
Au temps où dans le monde entier, le genre humain s'agenouillait devant des dieux, professant le polythéisme sous toutes ses formes, depuis le naturisme jusqu'à ridoiritrie,un petit peuple, perdu dans d'arides montagnes, professait le monothéisme, se prosternant devant le Dieu unicjue, créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu'ils renferment. Il est vrai que dans d'autres pays, l'Egypte, la Grèce, Rome, rinde,la Chine, etc., quelques-uns connaissaient ou au moins soupçonnaient l'unité de Dieu : mais c'était le petit nombre, l'oligarchie intellectuelle des philosophes, tandisque la plèbe croupissait dans la superstition d'un polythéisme plus ou moins intellectuel. Ici au contraire depuis des milliers d'années, non pas une élite du genre humain, mais tout un peuple, depuis le roi jusqu'au dernier berger reconnaissait le Dieu un, « qui n'avait pas d'autres dieux à côté de lui,» et devançait ainsi au point de vue de l'idée religieuse le monde tout entier. Ce phénomène est prodigieux et à lui seul il suffirait à exciter la curiosité de l'homme qui réfléchit.
Mais il y a un autre charme, et celui-ci est propre au chrétien. C'est ici que le Sauveur du
monde a traîné sa croix depuis le prétoire de Pilare,en descendant jusqu'à la quatrième station, où Jésus rencontra sa sainte Mère, puis remontant avec Simon de Cyrène, Véronique et les femmes éplorées en dehors de la porte Judiciaire, puis Jusqu'au Calvaire.
Nous suivons la voie douloureuse que ses pieds ont foulée ; nous suivons de cœur la trace sanglante de ses pas, et nous pouvons baiser l'endroit où s'est enfoncé le pied de la croix, où expira Jésus pour le salut du monde.
C'est pour moi, o Seigneur, que vous avez souffert et c'est pour l'expiation de mes péchés que vous avez versé votre sang précieux ! — Puis on va s'agenouiller devant le tombeau de Notre Seigneur, ce tombeau d'où il est ressuscité, en fondant ainsi sa doctrine sur le plus grand des miracles, et en montrant à ses disciples à quelle gloire ils sont appelés s'ils savent accepter une part, bien petite il est vrai, dans le portement de la croix.
II est difficile d'analyser les sentiments qui s'élèvent dans le cœur, lorsque la première fois on se sent entouré de tous ces grands souvenirs. On ne sait s'il faut songer d'abord à soi-même où à ses amis, aux vivants ou aux morts, s'il faut pleurer la mort du Christ ou se réjouir de sa résurrection : toutes les voix s'élèvent à la fois dans l'âme et l'on est comme sous une impression de fatigue. C'est trop, oui vraiment, c'est trop à la fois ! Mais après quelque temps tout cela se classe un peu, le sentiment devient mieux défini et alors le charme
est pénétrant, l'émotion est à la fois très intime et imprégnée d'un sentiment de calme triomphe. Les jours qu'on passe ainsi auprès du S' Sépulcre sont peut-être les plus délicieux de la vie.
Il y a cependant des ombres au tableau On en croit à peine ses yeux, lorsqu'on voit l'Islam occuper tout, autour du tombeau du Christ. A la porte même, à l'intérieur de l'église du S* Sépulcre, des gardes mahométans ont la police de l'entrée. Au Cénacle, où fut instituée la divine Eucharistie, il y a une mosquée; non pas à côté du Cénacle, mais dans le Cénacle lui-même. Le Cénacle est une mosquée ! A Héthanie, où Jésus ressuscita Lazare, où il prononça ces paroles divines : « Je suis la résurrection et la vie, etc., » il n'y a pas d'église chrétienne, il n'y a pas même un seul chrétien. Il faudrait répéter cette triste constatation pour cent autres lieux saints ! Quelle abomination ! Et dire que c'est la discorde des Chrétiens qui a rendu possible cette situation ! Car, si les Chrétiens s'étaient entendus, au lieu de se livrer à la discorde et à l'assouvissement de leurs ambitionSjjamais l'Islam n'eut faitles ravages désastreux que nous sommes forcés de constater !
Et c'est là aujourd'hui encore, la seconde tristesse de celui qui visité les lieux-saints. A côté des Catholiques se rangent autour du St Sépulcre les Grecs Orthodoxes, les Arméniens, les Syriens, les Cophtes et en dehors du St Sépulcre, parce qu'elles sont venues trop tard pour y trouver une place, les sectes protestantes les plus diverses.
Zoël, chap. III dit : En ces temps là... « Je réunirai toutes les nations et je les conduirai dans la vallée de Josaphat, et là je discuterai avec elles sur mon peuple et mon héritage d'Israël qu'elles ont dispersé parmi les nations, tout en divisant la terre qui est mon héritage. » Que diraient toutes ces formes de christianisme si le Christ, ressuscité du tombeau, redescendait dans la vallée de Josaphat et y tenait ces solennelles assises, dont parle Zoël. « Qu'avez-vous fait de mon peuple, que vou» avez dispersé ? Qu'avez-vous fait de mon héritage que vous avez divisé ? »
Lorsqu'à la dernière cène Jésus pria pour ses apôtres, afin que ses disciples soient uns, comme il est un avec son Père, il n'entendait pas seulement l'unité dans l'amour intérieur du Christ, mais cette unité qu'il a lui même définie « qu'il n'y ait qu'un troupeau et un pasteur. »
La date même de leur origine est pour ces églises, auxquelles tout le monde refuse le titre de catholique, une marque qu'elles portent à l'épaule, comme les criminels autrefois, pour prouver leur illégitimité. Car l'Eglise du Christ n'est elle pas née du sang du Christ et ne doit elle pas remonter jusqu'au Golgotha ? Toutes ces branches tombées de la vigne de Notre Seigneur, accusent de corruption le tronc qui les portait, et dont elles se sont détachées. S'il y avait corruption dans l'Eglise, dit St Augustin, il ne fallait pas la quitter, il fallait y rester, pour la régénérer par la perfection de vos vertus que vous prétendiez avoir conservées. Malheureusement le fait est là ! Le christianisme
n'est i>as un. Les h(jmmcs ont fait ce (ju ils o pour rendre vaine la prière du Christ. Et voilà pourquoi l'Islam est maître ici et inflige aux Chrétiens cette honte, qu'il garde en définitive la porte de l'entrée du tombeau du Sauveur.
Cette vue est navrante! La pensée se reporte involontairement vers les Croisés ! Ils vinrent de -; l'Occident à l'appel du défenseur né de la chrétien- ^> té, le souverain Pontife, pour arracher le Saint Sépulcre des mains de Mahomet. Ils le firent au prix de mille sacrifices.
Lorsqu'on voit de ses yeux et non pas dans les livres la voie qu'à suivie la première croisade, on demeure stupéfait de l'effort surhumain que cette expédition à coûté. Le comte de Flandre campa devant Jérusalem sur la voie de Damas. Godefroidde Bouillon entra non pas par la porte, mais à l'extrémité du mur septentrional, de la tour d'attaque dans la tour de défense conquise. Il ne voulut entrer que déchaussé dans la ville, où le Seigneur avait porté une croix, et refusa de porter une couronne d'or là oij le Seigneur avait eu une couronne d'épines. Sa dépouille, autant que Ta permis la fureur d'hyènes des musulmans, repose dans la basilique du St Sépulcre, sans aucun ornement, de même que celle de Baudouin I", de part et d'autre de la petite chapelle, dite d'Adam. Baudouin II, III, IV, V, reposent sous le banc qui longe le Catholicon, en face de la pierre de l'onction.
Beaucoup de pèlerins occidentaux passent à côté de ces tombes, aujourd'hui invisibles, sans
Entrée du S* Sépulci-e.
Basilique du S* Sépulci'e. — Pierre de l'onction.
liiic à .1» rusalcin.
Jérusalem — P( r'e dorée.
Getlisémanie,
Jardin de Cletlisémaiiie,
(j<;l)lil('s à I uiidroil de la traliison de Judas.
Tombeau de la Vierge.
savoir qu'ils longent les restes de nos héros chrétiens. Ne faudrait-il pas le salut de l'épée devant |a dernière demeure de ceux que nous avons /le droit d'appeler nos ancêtres ? et ce salut ne saurait manquer, si nos temps étaient moins sceptiques et comprenaient encore le grandiose idéal pour lequel ces héros ont combattu.
Nous n'avons pas vu que l'empereur d'Allemagne, lors de son voyage en Orient, ait rendu hommage à leur mémoire ; mais il est allé à Damas déposer une couronne sur la tombe de Saladin !
Aujourd'hui cependant — et cela me semble marquer un réveil de la chrétienté — il se produit une autre croisade autour du St-Sépulcre. La Russie, qui protège le culte Grec-Orthodoxe, pousse une pointe audacieuse vers le St-Sépulcre: on la trouve partout : au iMont des 01iviers,qu'elle couvre de bâtiments ; au-dessus de Gethsémanie, elle a élevé en mémoire de l'impératrice, mère du czar actuel, une église à coupoles, couverte de dorures étincelantes ; au sommet du Mont des Oliviers, elle a tout un établissement, et au milieu une tour haute d'une soixantaine de mètres ; hors de la porte de Jaffa, elle a un palais d'ambassade, avec une cathédrale, un hôpital, un hospice pour ses dix mille pèlerins et au-delà, qu'elle déverse annuellement sur la Terre-Sainte. Les moines grecs sont d'ailleurs légion à Jérusalem. On a peine à ne pas voir dans ce développement les premiers pas d'une marche envahissante, dont l'avenir apprendra quelque chose. De plus, les Grecs sont audacieux ; ils tâchent de s'introduire partout,
En Orient 10
même de nuit, et on dirait que Mac-Mahon leur a emprunté un principe de droit, lorsqu'il a dit à Malakoff : « J'y suis, j'y reste ! »
Le monde catholique, non plus sous l'impulsion de ses chefs, comme autrefois, mais de sa propre initiative, s'est mis en mouvement. Je note en passant qu'en parlant de nous, catholiques, on affecte de nous appeler les Latins. 11 me semble qu'on accepte beaucoup trop facilement ce nom : le nom de catholiques nous appartient et il est bien plus glorieux que celui de latins. Dans ce mouvement catholique nous devons rendre honneur en premier lieu aux Franciscains. N'est-ce pas eux qui ont gardé les lieux saints depuis le milieu du treizième siècle ? Aujourd'hui ils se sont mis à refondre leurs institutions au service des pèlerins. Il y a 52 maisons, chapelles, hôtelleries, etc. Nous avons rencontré en plusieurs endroits de très heureuses acquisitions ou restaurations, et ils se sont mis très résolument à défendre la tradition des Lieux-Saints contre une critique, qui fait à tout instant appel à la science, mais qui pourrait bien être beaucoup trop précipitée. Les Franciscains de plus ont des martyrs dans l'histoire de la custodie de Terre Sainte. A notre avis, l'Europe catholique doit les secourir aussi efficacement que possible par ses aumônes et ses largesses.
A côté des Franciscains, nous trouvons les Dominicains, qui depuis 1882 se sont établis à Jérusalem, y fondant leur école pratique d'études Bibliques, très brillante et autorisée par le Saint- Siège à conférer les grades académiques. Ils
— IDr
croient — quoique ceci ne soit pas incontesté ni incontestable — avoir retrouvé les vestiges de l'ancienne basilique élevée par l'impératrice Eudoxie, en l'honneur de St-Etienne, premier martyr. Ils ont trouvé sans aucun doute le plan terrier, et même de beaux et remarquables pavements en mosaïque, d'une ancienne église à trois nefs, qu'ils ont rebâtie aussi fidèlement que possible, plaçant au milieu de la nef centrale, à quelques mètres du maître-autel, une confession en l'honneur de St-Etienne, à l'endroit où un pèlerin ancien avait vu un « magnum vacuum » et où ils supposent que fut lapidé St-Etienne. Mais l'église qu'ils ont retrouvée, est-elle bien la basilique Eudoxienne ?
Des chroniques de pèlerins décrivent celle-ci comme ayant cinq nefs et comme étant située à droite de la route deDamas,quand on vient de Jaffa. Quoi qu'il en soit, les Dominicains ont bâti une magnifique basilique ; ils y ont ajouté un vaste et beau couvent, et ils ont fondé une remarquable école de Théologie et d'études bibliques pratiques.
Depuis quelques temps les Asssomptionnistes ont fondé une immense maison pour servir d'hôtellerie aux pèlerinages français qu'ils organisent et qui doivent renouveler et accroître en Europe l'antique vénération pour les lieux saints.
Depuis vingt ans les Pères Blancs de Mgr Lavigerie dirigent à Ste-Anne, près de la porte de St-Etienne (ainsi appelée du voisinage de l'endroit où la tradition place la lapidation de ce saint)
un séminaire pour les Grecs-Unis, une institution appelée à régénérer cette Eglise.
Les Bénédictins sont encore provisoirement au mont des Olives. Mais on croit qu'ils seront appelés à desservir l'égli.se de la « Uormitio Virginis », qu'on est occupé à construire sur les plans de l'architecte Renard de Cologne.
D'autre part, des fouilles nombreuses ont été faites dans certaines parties de la ville et des environs de Jérusalem, par des nations diverses. Là où il y avait des cimetières Juifs ou des tombeaux de Derviches, l'autorisation de faire des fouilles a été constamment refusée. Les nations chrétiennes ne sont donc pas indifférentes à Jérusalem, et malgré les luttes, à coup sûr inconvenantes, que cette émulation finira par amener, il faut se féliciter de cet intérêt grandissant que les chrétiens portent aux Lieux-Saints.
A défaut de l'unité intellectuelle des chrétiens, il faut se contenter de l'unité d'amour pour le Christ ; et celle-ci existe. Qui oserait douter de la sincérité des signes d'affection que l'on voit de ses yeux à tous les instants au St-Sépulcre.
II n'y a pas en ce moment de grands pèlerinages. Les menaces de choléra ont fait que la quarantaine a été déclarée contre Jaffa, fortement atteinte, puis contre le midi, à cause de Gaza, et plus tard contre le Jourdain, et pour le dire en passant, exactement le jour où l'on nous avait télégraphié de Jérusalem, que la ville était ouverte du côté de Jéricho. Nous avons eu de la chance
de nous présenter devant Jérusalem du côté Nord. Il n'y a donc pas beaucoup de pèlerins. Ce qui n'empêche pas de voir au St-Sépulcre des types très divers, des européens, des asiatiques, des nègres, des mulâtres, des métis de tout genre, des Catholiques, des grecs-orthodoxes, des arméniens, des syriens, des cophtes et même des protestants, s'agenouillant devant le tombeau du Christ et affirmant à travers des attitudes plus démonstratives les unes que les autres, un attachement affectueux à Celui, dont ils vénèrent le tombeau et une confiance entière en Celui, qui a dit qu'il était la voie, la vérité et la vie. Sans doute toutes ces personnes ne comprennent pas, ce qui du reste ne semble compris de personne en Orient, qu'il y ait des âmes totalement irréligieuses, qui ne se tournent point vers Dieu et qui se coupent ainsi tous les horizons et toutes les perspectives sur un avenir, qui cependant est éternel.
Je viens de dire avec une sincérité entière, les réflexions qui m'ont envahi dès les premiers jours de notre séjour à Jérusalem. Petit à petit on tourne un peu les yeux vers la ville, qui du reste est si mêlée à tous les événements qui excitent notre intérêt. Jérusalem, pour autant qu'on peut le savoir sans recensement, compte de 70.000 à 80.000 habitants : cinquante mille Juifs ; le reste réparti entre les Musulmans, les Grecs- Orthodoxes, les Arméniens, les Syriens, trois mille catholiques et à peu près autant de protestants. Ici aussi comme partout en Orient, les
diverses races vivent l'une à côté de l'autre sans se compénctrer ni se confondre. Il y a le quartier mahométan au nord-est, le quartier juif au sudest-ouest, le quartier chrétien à l'ouest-nord en dedans de la porte de Jaffa et depuis quelques années débordant en dehors de la porte de Jaffa où cependant sont établies aussi de nombreuses et populeuses colonies juives. C'est le quartier européen, le Fera de Jérusalem, les ambassades, les consulats ; de nombreux établissements de charité sous toute espèce de pavillons nationaux et religieux, s'y pressent l'un contre l'autre.
Quand on regarde la ville du haut de la montagne des Oliviers, la partie avec ses toits rouges neufs paraît l'emporter sur la vieille ville. Il n'y a pas de nations, il n'y a pas de religion, qui n'ait cru devoir faire quelque chose pour la population de Jérusalem. A côté de nombreux hospices pour les pèlerins catholiques (Casa Nova) et des Assomptionnistes et hospices Autrichiens, Russes, Grecs-Orthodoxes, Arméniens, Cophtes et Abyssins, il y a des orphehelinats: notamment celui des Sœurs de St Joseph, des Dames de Sion pour les jeunes filles ; — il y a dix espèces de religieuses catholiques ; — des Franciscains pour les garçons ; des hôpitaux multiples, entre autres pour les malades atteints d'ophtalmie très nombreux ici, à cause de la malpropreté, due en partie, je pense, au manque d'eau pure en été, et, paraît-il, au jus blanc des figues non mûres, dont les enfants abusent ; pour les lépreux les Allemands ont fondé un très bel
hôpital. Ces malheureux ne peuvent se marier à l'hôpital allemand ; beaucoup préfèrent l'hôpital turc, situé à l'entrée de la vallée d'Hinnon, au sud-ouest de la ville, un vrai chenil, mais où les lépreux peuvent se marier et ainsi propager indéfiniment leur affreuse maladie. Ce sont les Sœurs de St-Vincent-de-Paul qui desservent l'hôpital allemand. Elles vont aussi une fois par semaine à la léproserie ottomane. Je n'en finirais pas si je devais énumérer tous les hôpitaux qui ont été fondés ici et toutes les écoles primaires, mises à la disposition de la jeunesse. Je ne crois pas qu'il y ait à Jérusalem un enseignement moyen et moins encore un enseignement supérieur sérieusement organisés, en dehors de la Théologie. Les Catholiques, un peu gâtés par la coutume de se voir fournir tout cela gratuitement, et croyant par un jugement étroit que les instituts catholiques établis à Jérusalem n'ont à se préoccuper que des besoins des trois mille catholiques de cette ville, se plaignent très vivement de cet état de choses. Nous avons même pu assister à une réunion générale de St Vincent-de-Paul où des plaintes au sujet de l'instruction et des écoles se firent jour en présence de Mgr Piavi, patriarche de Jérusalem. Sans doute on ne pourra tarder de se préoccuper de cette situation.
La population de Jérusalem est une population à peu de ressources. Les Juifs sont pauvres en général et sont assistés très sérieusement par leurs corréligionnaires millionnaires d'Europe. Les chrétiens vivent des pèlerins : aussi quand il
n'y a pas de pèlerinage, c'est la misère, et quand cela dure, c'est la misère noire, comme c'est le cas en ce moment : à moins (|ue le tlèau du choléra ne cesse, on craint, avec raison, la famine. Le comité international d'hygiène maintient très fermement le cordon sanitaire. Ce traitement semble dur : mais ne serait-ce pas pis encore si le choléra envahissait les quartiers infects à l'intérieur de la ville, où grouillent les Juifs et aussi les Mahométans et en partie les Chrétiens ?
Les Chrétiens secondent le comité d'hygiène et se soumettent aux mesures préventives imposées ou conseillées. Contre leur ordinaire les Juifs ne refusent pas de prendre des précautions ; les Mahométans ne font rien : si c'est la volonté d'Allah que le choléra les envahisse, rien ne l'arrêtera ! Comme spécimen des mœurs de ce pays, on peut citer ce qui suit : Il y a quelques années un vieil égoût était obstrué . on y trouva (s'il est permis de le dire) des charognes de toutes espèces et (je demande pardon d'écrire ceci des centaines de cadavres d'enfants ou de squelettes d'enfants. Il faut ajouter que les chiens ici, comme à Constantinople et à Damas, font en partie la police sanitaire. Nous avons vu des chiens nombreux se disputer la charogne d'un ^cheval abandonné dans la vallée d'Himnon au pied de la ville et nous avons entendu des habitants faire l'éloge de ce régime de nettoyage de la voirie.
La ville, telle qu'elle existe aujourd'hui, peut à peine donner une idée de ce qu'était la ville autrefois ; car outre qu'elle s'est portée vers le
Cliemiii de lu Cn)ix — Irt- Station.
Chemin de la Croix — 2^' Station.
Chemin de la Croix 3^ et U' Station.
Clieiiiiii de la Croix — 5' Station.
Chemin de la Croix — &? Station.
Cheniiii de la Croix — !<■' el 8»" Station.
(^lu'iuiu de la Ci'oix — V.c Station.
Basilique du Si Sépulcre — Cli.ipëlle des Francs.
Lieu du crucifiement — KK el 11^ Stalion.
Calvaire — 12 el 13e Station.
Mosquée d'Omar.
Intérieur de la Mosquée d Omar.
Jérusalem — Fontaine de la Viergi- ou de Siloë.
Vallée d'Himnon.
Carmel du Pater — Cour du Couvent.
Porteur d'eau.
.IrnisMlcni dri Ile fie .r«'rciiii
Mur des pleurs des Juifs.
Jérusalem — Porte de Uaïuas.
Roule de Jéricho— Foutaiue des A^iôtres.
Htlhanic,
Types de Béthanie.
nord et s'est accrue, comme je l'ai dit, d'un quar- ^tier nouveau en dehors de la porte de Jaffa, le» rues de l'intérieur sont étroites ; beaucoup, pour ^ne pas dire toutes, sont en escalier, voûtées en ^partie et soutenues par des arcs-boutants et pour quelques quartiers dans un enchevêtrement inextricable. Deux directions sont faciles : la rue de Damas et celle de David coupent la ville en quartiers et ainsi il n'est pas difficile de se retrouver. Dans ces rues et dans leurs environs se trouvent les bazars, sans lesquels on ne s'imagine pas une ville orientale. Là on voit circuler les types les plus divers, depuis l'Européen jusqu'au nègre. Les nègres sont même nombreux.
Les costumes sont ceux que nous avons vus ailleurs pour les hommes, sauf les Juifs qui se distinguent par leur coiffure européenne et deux touffes de cheveux, parfois en tire-bouchons, pendant devant les oreilles. Le sabbat ils sont endimanchés, portent parfois des manteaux de couleur rouge, bleue, verte et des espèces de turban de valeur. Les femmes chrétiennes de la bourgeoisie s'enveloppent de mantes blanches, sans autre coiffure que cette mante ou bien un tulle ou un léger tricot : beaucoup, je pense, sont d'origine levantine et on y voit l'influence italienne.
Les femmes musulmanes sont toujours soigneusement voilées de voiles fleuris, ce qui fait un effet de carnaval. Les femmes arabes du menu peuple, les paysannes paraissent fatiguées et usées ; défaut de nourriture, trop de travail, ma-
riages trop précoces, voilà comment je l'explique; elles portent une robe en toile bleue, couverte d'un surtout rouge rayé, qui leur vient jusqu'aux jarrets ; point de bas ni de chaussures, point de coiffures, sauf un voile blanc. C'est l'image parfaite de la malpropreté et de la misère, et cependant elles n'oublient pas la coquetterie; d'aucunes portent aux bras et aux pieds des bracelets en argent; d'autres portent, attachée à une chaînette d'argent autour du cou, une pièce de cinq francs; j'ai vu une pièce dorée de loo sous de la république française ; un écu de Marie-Thérèse etc. Les plus coquettes et les plus riches sont celles qui portent des francs en guise de pendants d'oreilles. Ces bijoux balancent devant les oreilles ou à la naissance des cheveux en une espèce de diadème métallique formé par ces pièces de monnaie, l'une couvrant l'autre à demi. Ajoutons les tatouages au front, aux lèvres, sur les mains et parfois sur la poitrine. Elles doivent se croire très belles alors ! Les femmes de Bethléem sont également vêtus ainsi : mais elles portent une espèce de tarbouch sur la tête, sur lequel elles jettent leur voile blanc, ce qui leur donne l'air d'être mitrées : mais elles ont sur les femmes de Jérusalem une autre coquetterie, c'est qu'elles se lavent, du moins quelques-unes, et tout l'éclat des pièces de monnaie de Marie-Thérèse, même dorées, ne saurait égaler l'éclat et la fraîcheur que peut donner un peu d'eau !
Les rues, autrefois, quelques-unes du moins, doivent avoir été plus larges. Celle de l'Ecce
homo, allant d'une extrémité à l'autre des trois arcades, dont une a disparu dans une propriété de derviches, une autre est enclavée dans la propriété des Dames de Sion et la troisième couvre la rue, avait une largeur de dix-sept mètres. De même à la maison de Véronique, la rue a eu probablement une dizaine de mètres de large. Tout le groupe du Mont Moriah, c'est-à-dire du temple de Salomon avec ses dépendances, doit avoir été d'une splendeur inouïe. L'immense terrasse, dont le nivellement seul est une œuvre gigantesque, couvre un bon nombre d'hectares. On y voit la trace du parvis des gentils, du parvis des Israélites, de la porte « spéciosa » à laquelle St- Pierre fit le miracle du boiteux de naissance, disant qu'il n'avait ni or, ni argent, mais mieux que cela, la participation à la toute puissance de Jésus ; de la porte dorée par laquelle probablement le Sauveur fit son entrée triomphale à Jérusalem ; du « Mare aneu?n » de la mer d'airain, aujourd'hui un grand vase d'airain recevant par une canalisation moderne, peut-être fondue en Belgique, les eaux des anciens réservoirs ou vasques de Salomon. Ce spectacle est encore grandiose aujourd'hui : que devait-ce être, lorsque le temple de Salomon s'élevait sur cet espace ; lorsque vers le sud on descendait par une longue série de grandes marches, maintenant détruites ou enfouies, vers la fontaine de Siloë oii, à présent, les verdurières vont laver leurs légumes dans une eau, qui est plutôt une mare qu'une source ; et lorsque vers le Nord, aujourd'hui dans
— Ihti —
la propriété des Pères Blancs d'Alger, s'ouvrait ce vaste bain de liethseda, dont on retrouve maintenant les restes à une dizaine de mètres de profondeur.
La forteresse Antonia, immense bloc où résidait le Gouverneur romain, couvrait de grandes espaces, dont on a retrouvé une partie occupée par les soldats, portant encore la trace de leur jeu d'échecs, dans la propriété des Dames de Sion, Cette splendeur d'autrefois n'est pas rachetée par le « temple du Dôme » vulgairement appelée la mosquée d'Omar, quoiqu'il soit le spécimen le plus réussi de l'architecture arabe, ni par la mosquée d'Elaksa, bâtie comme basilique à la gloire de la bienheureuse Vierge Marie et finissant comme temple de Mahomet. On ne peut s'empêcher de céder à la mélancolie dans ces lieux qui évo(|uent de si grands ou de si pénibles souvenirs. Tout cela est perdu pour nous : Un chrétien ne peut pas même fouler ce sol un jour de vendredi, au moins durant le Ramadan. Alors il se fait là un sermon musulman, auquel assistent des milliers de disciples de Mahomet. Il n'est pas bon pour un Chrétien d'essayer seulement d'en franchir le seuil.
La Jérusalem moderne n'a pas de plaisirs mondains : il n'y a pas de théâtre. J'ai vu depuis, qu'il y a un théâtre à la porte de Jaffa ; il n'y a pas de concerts, sauf un peu de musique instrumentale exécutée par un corps de musique militaire, à ce qu'on est convenu d'appeler le jardin public, en dehors de la porte de Jaffa ; et le dimanche il n'y
a pas de journaux, sauf une petite feuille rédigée en hébreu, au service des Juifs. Il y a trois ou quatre imprimeries, dont la meilleure, très bien montée, appartient aux Pères Franciscains du couventdu St-Sauveur.Ils l'ont fondée, de même qu'une série d'ateliers à leur propre usage, pour toutes les maisons de la custodie. Il n'y a pas de librairie. II n'y a ni musée de peinture, ni musée de sculpture II n'y a que deux petits musées archéologiques, celui des Assomptionnistes, oij l'on a réuni quelques trouvailles de la préhistoire de Jérusalem, quelques monnaies et médailles, quelques inscriptions et quelques débris archéologiques ; et celui des Pères Blancs d'Alger, où l'on trouve de très intéressants restes de monnaies, de mesures, de meubles pouvant servir à l'étude de la Bible. Il n'y a aucune bibliothèque publique. C'est dans les couvents des différentes confessions religieuses, qu'il faut chercher les instruments de l'étude. A des dates fixes, des conférences sont données au couvent de St-Etienne. Elles sont publiques et réunissent un public de trois cents personnes. J'apprends qu'au patriarchat grec on donne aussi en grec des conférences publiques, mais peu ou point scientifiques.
Il n'y a pas de gaz, ni d'électricité ; celle-ci est prohibée par le gouvernement ; si on le pouvait, on interdirait les orages pour éviter l'électricité et on inscrirait sur tous les territoires ottomans : de par le Sultan, défense à Dieu de faire de l'électricité en ces lieux. 11 paraît que c'est la peur des attentats qui est cause de cette sévérité.
Mais il en est de ces défenses comme des cordons sanitaires. Elles sont rompues quelquefois ; c'est ainsi que les Assomptionnistes éclairent leur hospice à l'électricité et môme ils ont, à l'occasion du dernier jubilé du Pape, fait une illumination électrique au-dessus de leur maison, ce cjui a mis sur pied tout Jérusalem.
Jérusalem invite à la contemplation religieuse et à l'étude de la religion ; en dehors de ces deux objets on y chercherait, je pense, vainement un élément d'attraction. Mais cette attraction là est grande, on se sent poussé à éplucher tout ce qui regarde la passion, la mort, la résurection du Sauveur et les commencements de l'Eglise.
Il y a des pèlerins qui s'étonnent de descendre vers le Calvaire des rampes qui comportent des dizaines de mètres, alors qu'ils avaient toujours entendu parler de la montagne du Calvaire. Mais il ne remarquent pas que, venant par exemple de la Porte de Jaffa, ils partent du sommet d'une colline, dont le Calvaire était à mi-côte, formant cependant encore une saillie rocheuse sur la pente elle-même ; tandis que notre Seigneur est monté de la ville, escaladant les rues à de nombreux mètres de hauteur. Le terrain s'est exhaussé de deux, trois, quatre mètres par endroits. Enfin l'Evangile ne donne pas le nom de montagne au Calvaire, il dit : Calvariœ locus^ l'endroit du Calvaire.
Il en est aussi, des protestants surtout, (et je vois que le Guide de Mac-Millan : Palestine and Egypt, donne cette version) qui dénient toute
vérité aux identifications de lieux que l'on adopte généralement pour le Calvaire. Le Calvaire ne serait pas même situé là ou l'on indique son emplacement dans la basilique du St-Sépulcre, mais en dehors de la porte de Damas, à l'endroit où l'on indique la grotte de Jérémie etc. En effet, disent ces novateurs, l'endroit vénéré par les Chrétiens dans le St-Sépulcre se trouvait compris dans l'enceinte d'Hérode, donc à l'intérieur de la ville, or leCalvaria: locus se trouvait à l'extérieur. Mais on a retrouvé les restes de la seconde enceinte, celle d'Hérode, à 75 mètres en deçà du Calvaire ; elle était donc bien extra urbaine. Ces restes se trouvent dans le couvent russe, derrière le St-Sépulcre ; de plus à côté du St-Sépulcre, dans la chapelle des Syriens existent, si non les tombeaux de Joseph d'Arimathie et de Nicodème, au moins des tombeaux juifs ; et l'on sait qu'il était interdit aux Juifs d'inhumer à l'intérieur de Jérusalem. On objecte encore que l'empereur Adrien a tout fait pour effacer le souvenir du Christianisme, couvrant le Calvaire de bâtisses et interdisant l'accès de ces lieux aux chrétiens. Une espèce de cordon militaire comme on voit. Seulement tout le monde sait comment les cordons militaires s'observent. Les constructions érigées par Adrien ne devaient-elles pas plutôt contribuer à garder le souvenir du Calvaire, au lieu de l'effacer } On peut juger en passant du genre de service rendu aux pèlerins par ces guides, qui les induisent en erreur et les privent de la satisfaction de vénérer les lieux saints authentiques où s'est passé ce grand
•drame de la passion et de la mort du Christ. Il parait que les Grecs-Orthodoxes ont détaché la cime de la roche du Calvaire pour la transporter à Constantinople et (ju'elle a péri en route dans un naufrage.
Au-dessus de l'endroit où fut érigé la croix du Sauveur se trouve placée une plaque en cuivre à travers laquelle, par un trou rond, on peut atteindre la roche authentique et que nul fidèle ne passe sans la baiser. Au-dessus il y a un autel appartenant aux Grecs-Orthodoxes, mais devant lequel les Catholiques, même dans leurs processions, viennent répandre leurs prières. Sur les deux côtés, un peu en arrière, sont les deux ouvertures des croix des deux larrons : sur la droite de l'autel, donc à main gauche du Christ en croix, on montre la fente qui s'est produite dans la roche, à sa mort ; à gauche de l'autel russe, qui est décoré avec la somptuosité peu esthétique que savent y mettre les Grecs, s'élève d'abord l'autel ■du Stabat Mater, rappelant l'endroit où Jésus •descendu de la croix fut reçu sur les genoux de •sa Sainte Mère, et ensuite l'autel érigé sur le lieu du crucifiement. Ces deux derniers autels appartiennent aux Catholiques. Là, comme au St-Sépulcre, à la grotte de l'agonie et en une foule ■d'autres endroits, il y a une messe votive avec indulgence plénière et j'ai eu le bonheur de pouvoir célébrer plusieurs fois à chacun de ces lieux bénis.
A quelques pas devant l'autel du crucifiement, il y a dans le parquet une croix, indiquant
la dixième station du chemin de la croix où Jésus fut dépouillé de ses vêtements. Nous avons donc ici à l'intérieur du S' Sépulcre la dixième station, indiquée tantôt ; la 1 1' à l'autel du crucifiement ; la 12" k l'autel du Calvaire, entre les mains des Grecs Orthodoxes; la 13"^ à l'autel du Stabat ; enfin la 14' au St-Sépulcre.
A côté de l'église du St-Sépulcre et y adhérent se trouve la petite chapelle des Francs, qui rappelle l'endroit où se trouvait la Ste Vierge et St Jean quand Notre Seigneur était suspendu à la croix. Cette chapelle, construite par les croisés, était autrefois en communication avec la basilique. Saladin a bouché cette porte, et maintenant on y a accès par un escalier de beaucoup de hautes marches. C'est même le nettoyage de cet escalier qui a provoqué la rixe entre les Grecs et les Franciscains, il y a peu de temps. On y voit encore des mosaïques datant de l'époque des croisés.
La dernière station du chemin douloureux suivi par Notre Seigneur en dehors de la basilique est donc la neuvième. Celle-ci est séparée de la huitième par un couvent de Cophtes, bâti sur le chemin qui unissait les deux stations autrefois. La suppression de ce chemin fait en sorte qu'il faut, pour atteindre la neuvième station, faire un grand détour, après être revenu sur ses pas, ce qui étonne, mais ne devrait pas étonner certains pèlerins. Ces deux stations se trouvent en dehors de l'enceinte de la ville : elles rappellent des faits arrivés en dehors de la porte Judiciaire. La sep-
£n Orient ii
tième station se trouve à l'intérieur de la ville ancienne, dans le voisinage immédiat de la porte Judiciaire. Dans une chapelle érigée par les Kranciscains, on montre une colonne, sans doute contemporaine de la passion du Christ, et <\u\ a vu la chute de l'homme-Dieu sous la croix. Cette VII*= station est située au bazar, et lorsque le vendredi, après 3 h., passent les fidèles qui suivent la voie douloureuse sous la conduite des Franciscains, c'est une impression étrange qui vous saisit au moment où le cortège pieux bousculé par les passants, interrompu par des ânes qui font la culbute, noyé dans le flot des Juifs et des Mahométans, a de la peine à se ressaisir pour continuer sa route vers la neuvième station, par un escalier en pallier et par de sales rues jusqu'à la porte de l'établissement Cophte.
De la septième station, on descend une rue droite jusqu'à la. sixième, la maison de Véronique. Ici encore il y a une chapelle. Quand on y descend (maintenant par un escalier de plusieurs mètres) on entre dans les restes d'une maison, dont l'architecture paraît romaine et qui a été sans doute la demeure de personnes fortunées. C'est en effet sous des traits pareils que la tradition nous représente Ste Véronique. En descendant la même rue, au bout et sur le coin de la rue de Damas, se trouve la cinquième station, qui rappelle Simon de Cyrène. Il venait des champs sans doute par la porte de Damas, lorsqu'on l'a forcé (salutaire violence !) à aider Jésus à porter sa croix.
A quelques pas de là se trouve, sur un terrain fortement exhaussé, puisque la différence du niveau actuel avec le niveau antique est de quatre mètres, se trouve la quatrième station. Quelle dut être cette rencontre du Sauveur avec la Sainte Vierge, quand Jésus, rassasié d'opprobres, endolori par la flagellation, déchiré par la couronne d'épines, écrasé par la croix, hué, conspué, ne put recevoir pour toute consolation qu'un long regard de sa mère ! Ici sur place, il me semble que la représentation de ces scènes est beaucoup plus vivante, beaucoup plus pénétrante.
La troisième station est devant l'hospice autrichien, la .seconde à l'endroit où Jésus prit sa croix, c'est-à-dire à la naissance de la Scala Sancta, dont on peut voir l'emplacement à Jérusalem ; mais qui, comme on sait, a été transportée à Rome. Tous les pèlerins de Rome ont remonté à genoux cet escalier que Jésus a descendu après la condamnation devant le tribunal de Pilate.
La première station à proprement parler est située dans la caserne turque. On ne s'oppose pas en général, à ce que les chrétiens aillent s'agenouiller sur les dalles de la caserne en expiation de la sentence la plus inique et la plus humiliante pour l'esprit humain, qui fut jamais portée. Lorsqu'on ne peut monter à la caserne, on fait la première station à l'église de la flagellation.
A chacune de ces stations il y a au moins un chiffre, son numéro d'ordre, dirais-je, pour la
reconnaître. Que de pèlerins, à travers les â^es, ont fait ce douloureux voyage! De tous les points du globe, il est venu des chrétiens hantés |)ar le désir de mêler un peu de leur sueur ou de leurs larmes avec les gouttes de sang du Christ, dont cette terre est imprégnée ! Que de pénitences ces montées illustres ont pu voir !
Et cette noble et sublime substitution du Christ pour le monde coupable a été toujours la pierre de touche à laquelle l'humanité a reconnu un amour indiscutable, héroïque, infmi, dont elle a subi inéluctablement le charme et dont, malgré des défections lamentables, le souvenir n'a pas abandonné son cœur.
Le Lithostrotos, dont parle l'Evangile, a été en partie retrouvé dans la propriété des Sœurs de Sion, sous dix mètres de décombres accumulées. Les dalles sont le plus souvent très grandes et comme je l'ai dit plus haut, il en est qui portent la trace du séjour des soldats : un petit bout de pavé, très probablement le pavé que le Christ a foulé, a été mis à nu dans les souterrains.
C'est au jardin des Olives, situé presque au pied de la montagne des Oliviers que cet horrible drame a commencé. Ce jardin était et est encore un verger d'oliviers. En ce moment il y en a huit. On indique l'endroit où les trois apôtres priviliégiés s'étaient endormis. On montre également l'endroit de la trahison de Judas. Il importe peu que tous ces endroits soient identifiés à un centimètre près. L'essentiel est que les faits évangéliques se sont passés ici, et de cela personne ne
doute. La grotte de l'Agonie rappelle cette tempête d'anxiétés, d'angoisses, d'ennui, de dégoût, de mortelle tristesse qui se déchaîna sur l'âme du Sauveur. Que d'angoisses humaines sont allées chercher leur consolation là-bas et elles ne se sont pas trompées d'adresse. C'est là qu'il faut trouver, et peut-être là seul, une consolation et un réconfort qui puissent pénétrer l'âme au.ssi profondément que la tristesse et le dégoût peuvent la bouleverser. J'ai pu y célébrer la messe, et dans cette religieuse solitude, où tout est silence et recueillement, il m'a semblé que même à Courtrai, notre Eldorado, il y avait des gémissements et des pleurs et qu'il ne fallait pas les oublier.
De Gethsémani on suit le sentier par lequel le Sauveur a descendu la hauteur escarpée lors* qu'il quitta le Cénacle, là-bas au loin, au sud-ouest de la ville, pour se rendre à l'endroit habituel de sa prière nocturne. En un mot, l'âme ne se rassasie pas de faire renaître les émotions du grand jour de la passion et de les évoquer vivantes et fidèles à chaque pas du Sauveur. Le chemin de la croix, le calvaire et le tombeau du Christ, c'est tout Jérusalem.
A part Bethléem et Nazareth, les lieux les plus vénérables qu'il y ait sur la terre pour un chrétien, s'abritent sous le dôme de l'église du St-Sépulcre. Le calvaire avec tout ce qui l'entoure, d'après ce que nous avons vu, se trouve .sur une terrasse à l'entrée de la Basilique : deux escaliers y conduisent, l'un appartenant aux Grecs, l'autre
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aux Catholiques. Juste à l'entrée et décorée de lampes appartenant à des confessions diverses, Catholiques, Grecs, Arméniens, et entretenues par elles, se trouve la pierre de l'onction où le corps de Notre Seigneur fut embaumé avant la sépulture. Le Saint-Sépulcre lui-même est une caisse oblongue en marbre, couverte d'une plaque également en marbre, qu'on croirait fendue, mais qui n'est que rayée au milieu et sur les bords, pour la rendre impropre à tout usage de construction, nous a-t-on dit, et la défendre ainsi contre les tentations de vol des musulmans.
Les Grecs, les Catholiques, les Arméniens ont leurs heures où ils disposent du St-Sépulcre pour y célébrer la messe. On se figure le vacarme quand deux ou trois confessions font des services à la même heure dans la Basilique. Quand les catholiques y célèbrent, on construit un autel portatif sur le St-tombeau et c'est là-dessus qu'on offre le St-Sacrilîce. Il faut une permission du Père Custode pour y être admis. Cette année, à cette époque-ci, il n'y a pas de pèlerins. Il ne me fut donc pas difficile d'obtenir cette faveur une fois par semaine. Quelle bonne fortune et quelle jouissance ! Le petit temple, qui renferme le St Sépulcre, a été bâti avec un goût douteux par les Grecs, après l'incendie au commencement de ce siècle, à la suite duquel a disparu la partie du rocher conservé jusque là et formant la voûte de la grotte du St-Tombeau. Le décor extérieur de ce temple appartient aux Grecs Orthodoxes. C'est un luxe de lampes de couleurs diverses, qui est décoratif
Enfin la Basilique, la grande construction qui abrite et le catholicon des Grecs et le St Sépulcre et le Calvaire et tous les autels appartenant aux Catholiques, aux Cophtes, aux Arméniens, est un monument à coupole, qui a été restauré, je crois, par la France et la Russie et aurait déjà besoin d'une restauration nouvelle ou du moins de réparations d'entretien, car les couleurs se détachent des voûtes ce qui donne un air de négligence et d'abandon.
Chose que je crois digne de remarque, ici toutes les églises construites dans les temps anciens ou au temps des croisés, sont orientées, même celles qui se trouvent au-delà du méridien de Jérusalem. C'est donc l'idée de l'Orient qui guide ici, non la situation du berceau ou du tombeau du Seigneur. On dit que dans la grotte de l'agonie le Sauveur avait eu la face tournée vers l'orient, mais sur la croix il regardait l'occident et c'est l'occident aussi qui a le mieux compris ce regard angoissé ! La question n'est pas si tous ces grands événements se sont passés à l'endroit où s'élèvent tous ces autels ; mais nous sommes bien sûrs de ne pas être loin de là.
J'ajoute un mot sur les Juifs ; ici comme partout ils préfèrent le négoce. Il n'y a pas beaucoup de grands richards parmi eux. Ils aiment à accaparer la monnaie divisionnaire pour gagner ainsi au change de la monnaie d'or. Toujours le maniement de l'argent. On se rappelle que Judas fut le seul Juif du collège apostolique et qu'il se perdit
au maniement de l'argent. Ils ont ici une dizaine de synagogues ; les plus belles sont celles des Juifs espagnols et celle des Juifs polonais. Nous aidons visite ces deux derniers un jour de Sabbat. L'atmosphère y parait charge de fanatisme. Leur entrée est une curiosité qu'il ne faut s'accorder qu'avec beaucoup de modération. Une fois, et c'est assez !
Un spectacle curieux, ce sont les lamentations et les pleurs des Juifs et des Juives, le vendredi, au mur de fondation de l'ancien temple de Salomon. Du temple de Salomon proprement dit, même du second temple, il ne reste pas pierre sur pierre. Ainsi l'avait prédit l'Evangile, et ainsi le vérilîa l'événement. Mais il existe quelques substructions authentiques de l'enceinte extérieure du temple, et c'est devant ces pierres que les Juifs viennent le vendredi, à la veille du Sabbat, et parfois le Sabbat lui-même, prier, pleurer en se balançant et y appliquer leurs baisers. Certes la conviction de tous ces enfants d'Israël n'est pas la même, mais au demeurant, je n'oserais dire que cette douleur soit simulée ; pris dans son ensemble, le spectacle est saisissant. Il m'a toujours paru que dans la lecture des prophètes, lecture parfois difficile, un des points les plus clairs, c'est la prédiction des destinées d'Israël, de sachute profonde et irrémédiable, de sa dispersion par le monde. Ne voyons-nous pas de nos yeux l'accomplissement de cette prédiction ? Et cependant ils ont l'argent, et l'argent, dit-on, peut tout ; Salomon, un Juif de marque, disait déjà : tout obéit à l'argent. Pour-
quoi ne réussissent-ils pas à reconstituer leur nationalité, à rebâtir leur temple et à réoccuper la Palestine, qu'ils croient être leur terre promise. Ces pleurs des Juifs me semblent significatifs : ils restent les nomades d'autrefois. D'ici ils sont passés en grand nombre en Crimée, en Roumanie et ailleurs en Orient. De là ils s'élèvent vers la Pologne ; puis ils vont à Berlin, de Berlin à Francfort ; et les plus riches partent alors pour Bru.xelles, Paris ou Londres.
Tel est le cycle de leur vie errante. Beaucoup perdent la foi juive à ces émigrations, considèrent que le Messie c'est le progrès, et se livrent au culte de l'argent. Mais ici, à Jérusalem, leur foi paraît entière, et l'expression de cette foi, je la crois sincère, à cette singulière solennité des pleurs qui se répète toutes les semaines depuis tant de siècles.
Au pied des murs de Jérusalem s'étend la vallée du Cédron ou de Josaphat, qui occupe l'est et le sud, la vallée d'Hinmon, qui occupe le sudouest et l'ouest. Dans ces vallées s'accumulent toutes espèces de souvenirs, dont plusieurs sont enguirlandés de légendes. D'autres se rattachent à l'histoire juive, tels que les jardins du roi, oùaujourd'hui croissent paisiblement des choux-fleurs et des artichauts ; la fontaine de Néhémie près de la léproserie turque, etc. Mais l'intérêt de notre voyage doit maintenant se concentrer sur les environs de la ville.
Ce qui se rattache de plus près à la vie et à la passion du Sauveur, c'est le jardin de Gethsémani. 11 est situé sur la pente inférieure du Mont des
Oliviers et est séparé de la ville par la vallée du Cédron, où celle-ci a sa moindre largeur. A cet endroit passe le torrent du Cédron, au-dessus duquel il y a aujourd'hui un pont en pierre. Il y avait sans doute aussi un pont du temps de Jésus. Le chemin conduisant au haut du Mont des Oliviers, un chemin de piétons, longe le Jardin des Oliviers, clôturé maintenant par les Pères Franciscains et le sépare de la grotte de l'agonie, située de l'autre côté. A Gethsémani il y a encore des oliviers, dit-on, datant du temps de notre Seigneur. Que ces oliviers soient authentiques ou qu'ils soient les descendants de ceux qui ont vu J'agonie du Christ, ils sont éminemment vénérables et sont sans aucun doute très vieux. Il y en a encore huit. Entre les arbres on a fait des parterres où les Pères cultivent des fleurs. A l'intérieur du mur de clôture, on a placé un chemin de la croix.
Voici au haut du jardin la roche où les trois ■disciples privilégiés auraient été trouvés endormis ! En dehors du mur, dans un coin, l'endroit du baiser de Judas ! Geth.sémani est l'endroit où l'on vient apprendre l'humilité. C'est ici que s'est passé ce que nous pourrions appeler la passion psychologique du Sauveur, pour la distinguer des mauvais traitements du chemin de la croix. C'est l'âme qui souftVe et qui est triste jusqu'à la mort ! Le Fils de Dieu qui se soumet à cette première mort, en attendant l'autre sur la croix ! Et nous, c'est-à-dire les hommes, dès l'origine de notre histoire religieuse nous débutons par un fratricide,
un frère qui tue son frère parce que par sa faute son sacrifice est moins bon, moins désintéressé ; et notre esprit dont nous sommes si fiers, dont la règle, prétendons-nous, et la nourriture c'est le progrès ; progrès, en effet, puisque c'est la dernière phase de l'histoire religieuse : nous l'inaugurons non plus par une trahison d'un frère par son frère, mais par la trahison de Dieu par un disciple aimé, et cette trahison se dissimule sous un baiser. Nous avons donc bien le droit d'être humbles et où pouvons nous mieux apprendre à l'être qu'au jardin de Gethsémani ?
Plus haut que Gethsémani on n'a plus de voie carrossable ; il y a un chemin de piétons que les chevaux ne monteraient pas et surtout ne descendraient pas sans difficultés, à cause de la roche nue et glissante que l'on rencontre presque immédiatement au-dessus du Jardin des Olives.
Voulant atteindre le sommet autrement qu'à pied, nous dûmes faire un long détour par la porte de Damas, devant St Etienne et l'établissement des Mormons (car les Mormons aussi ont leur établissement ici !) Contournant ainsi la vallée du Cédron, puis remontant la montagne des oliviers, arrivés presqu'au point culminant, on a d'un côté, sur la droite, une vue incomparable sur Jérusalem, le panorama est superbe ! de l'autre côté, une vue également belle, mais incomparablement plus sévère sur le désert du Jourdain ; des montagnes grises profondément ravinées, et dirait-on de loin, sans un brin de végétation; puis la Mer Morte, que l'on voit sur une partie de sa largeur et sur une
longueur de plusieurs kilomètres. On ne voit pas n^ieux la Mer Morte du haut de la tour russe, qui mesure cependant plus de 00 mètres, divisés en 22 ^ marches. (Jn dirait la Mer Morte distante de quelques kilomètres seulement, tant la vue va à vol d'oiseau et elle est à cinq heures de cheval de Jérusalem.
Au sommet du Mont des Oliviers, les Russes ont construit un établissement, où ils ont trouvé quelques belles mosaïques romaines : C'est là que se trouve la tour dont j'ai déjà parlé et qui est le premier point de Jérusalem que l'on aperçoive de tous côtés, notamment du côté nord, le plus opposé, celui par lequel nous sommes arrivés. Puis descendant, on rencontre dans un petit village mahométan, accollé à une résidence de derviches et leur appartenant, une petite cour où s'élève une chapelle convenablement entretenue maintenant, et où les Catholiques, les Grecs, les Arméniens viennent, chacun à son tour et à date fixe, célébrer la messe, parce que la tradition désigne cet endroit comme l'endroit de l'Ascension. On y montre l'empreinte du pied du Christ, dans la roche. J'ai accepté de confiance que c'est l'empreinte d'un pied. Et puis pourquoi les Chrétiens n'auraient-ils pas conservé par une empreinte artificielle comme à « Domine quo vadis » à Rome, le souvenir de ce très grand événement de l'histoire chrétienne ? On sait que d'autres, suivant également des traditions, placent l'endroit de l'Ascension ailleurs, notamment au couvent de la Croix, occupé parles Grecs, à l'ouest de Jérusalem.
Puis on descend encore à l'église du Pater, ainsi appelée parce que le Divin Sauveur y aurait enseigné l'Oraison Dominicale aux Apôtres. Il est certain que Notre Seigneur a enseigné son oraison en Galilée. L'évangile de St-Mathieu le dit, mais il y a deux évangiles, celui de St-Mathieu et celui de St-Luc, qui rapportent l'Oraison Dominicale, et les formules ne sont pas identiques. Pourquoi ne pourrait-on pas placer l'une en Galilée et l'autre sur le Mont des Oliviers ? Les premiers Chrétiens ne connaissaient-ils pas l'Evangile aussi bien que nous ?
Plus bas encore on indique l'endroit d'où Jésus, avant l'entrée triomphale à Jérusalem, a pleuré sur la ville. Il avait pris l'ânesse avec son ânon à Bethpha^gé, que l'on indique de l'autre côté de la montagne, entre celle-ci et Béthanie. Le Sauveur a donc fait l'ascension du mont des Oliviers et puis fait une descente difficile vers la ville ; et tout juste avant l'endroit le plus scabreux il se sera arrêté. Jérusalem était là en panorama devant lui : c'est l'un des points d'oi!i l'on voit le mieux le déploiement de la cité. Cette roche a donc recueilli les pleurs de Jésus. Les PP. Franciscains ont érigé là une chapelle, gardée par un serviteur chrétien. Dans le jardinet, ayant à ses pieds Gethsémani, le marquis de Bute, le grand propriétaire Ecossais, à voulu avoir sa sépulture. Sa dame a placé de sa main quelques menus débris de pierre de la montagne sur le tombeau de son époux, et au milieu la croix. La poussière durcie qui se trouve au-dessusdoit sansdoute
figurer la poussière de ses ossements, qui se trouve au dedans, et la croix (jui domine cet agreste mausolée, au bord de la vallée de Josaphat, rappeler la résurrection du dernier jour.
Un peu au-delà de Gethsémani, il y a des cimetières juifs, qui couvrent la montagne des Oliviers jusqu'à la cime. 11 a même fallu acheter le champ d'oliviers situé à côté de Gethsémani pour empêcher les Juifs d'étendre leurs cimetières à un terrain qui, au temps du Christ, appartenait peut-être à la propriété qu'on a appelée le Jardin des Oliviers.
On ne quitte jamais le mont des Oliviers sans un retour sur soi-même ! On voit dans le lointain, sur la gauche, Haceldama, et non loin de là la montagne du mauvais conseil où dans une maison de campagne de Caïphe aurait été tramée la mort du Christ. Si la tradition a inventé ces identifications, elle n'a pas inventé les faits, et elle a singulièrement respecté les vraisemblances. Si elle s'est trompée de quelques mètres, nous sommes certains d'être dans la région très approximative où ces faits se sont passés; et, à mon avis, cela doit suffirepour nous ouvrir l'âme aux impressions que ces faits doivent faire naître.
Nous avons été trois fois à Bethléem, le 6, le 20 et le 25 Décembre. La route est vraiment carrossable ; elle est facile et agréable ; passant à côté de citernes, qu'on a décorées du nom de fontaine des Mages,parcequelà les Mages auraient vu reparaître l'étoile, puis le couvent de Mar (saint) Elias, un des grands saints du pays. Sur l'autre
côté de la route se trouve Tantour, où il y a de grandes carrières de pierres rougeâtres, qui ont servi entre autres à l'église Dominicaine de St- Etienne à Jérusalem. De la route de Bethléem, on a constamment en perspective l'horizon le pluslointain, les montagnes de Moab, et entre deux montagnes, de ce côté-ci du Jourdain, un tout petit coin de la Mer Morte. Puis on rencontre le Tombeau de Rachel. Les journaux des pèlerins lesplus anciens mentionnent déjà ce petit monument juif. On est certain que le mère de Benjamin est morte en couche en route, et qu'Abraham lui a fait une sépulture à Ephrata (Bethléem).
Plus loin, près de l'entrée de la ville, encore de vastes carrières. Bethléem se déploie sur la hauteur comme une grande vilJe, quoiqu'elle n'ait que lo.ooo âmes. Cette impression de ville considérable vous vient également quand du seuil du Couvent des Franciscains, vous promenez sur la ville, qui s'étage depuis le fond de la vallée jusqu'à une hauteur respectable, un regard circulaire et que vous embrassez ensuite d'un coup d'œil le minaret de la mosquée, la tour en flèche conique, toute en pierre blanche d'une église protestante, l'orphelinat de Don Belloni,les couvents des Pères du Sacré-Cœur, des Sœurs de St Vincent-de-Paul, et j'en omets. Toutes les maisons sont grises et ont une terrasse. La plupart des habitants sont chré^ tiens, catholiques ou schismatiques. Les Musulmans, chassés de la ville vers 1835 j^ crois, sont revenus et ont gagné en importance au point d'avoir une mosquée. Les Bethléemites, hommes-
^t femmes, à première vue sont sympathiques. Le type semble même plus beau qu'ailleurs J'ai déjà parlé du costume des femmes Celles-ci se marient très jeunes, à 14 ans ; et, comme partout en pays arabe, le mari achète sa femme en payant *une rançon à son beau-père. Il paraît (jue le ciel répand une fécondité plus qu'ordinaire sur les ménages Bethléemites, et comme ceux-ci vivent en grande partie des étrangers, les années comme celle-ci, où les étrangers ne viennent pas, la progéniture nombreuse devient une crise dabon- -dance, telle que l'entendait feu monsieur Kudore Pirmez !
La grande attraction, faut-il le dire ? c'est tout ce qui se rattache à la naissance du Sauveur. A Bethléem, comme en tant d'autres endroits, Ste- Hélène a construit une basilique. Ouelle bâtisseuse que cette première impératrice chrétienne ! Dans l'histoire, sans excepter l'histoire des saints, à côté d'un grand homme on trouve souvent une grande femme, dont-on pourrait dire, si ce langage était permis, qu'en bien des grandes circonstances elles ont tenu les ficelles. C'est le cas pour Constantin et Hélène, sa mère, comme c'est le cas pour ce rude cœur de St-Jérôme, si tendre pour tout ce qui regarde Bethléem, et Ste-Paule, sa disciple. On montre près de la grotte de la crèche la grotte où St-Jérôme vécut dans les plus grandes austérités et traduisit l'Ecriture en langue vulgaire du temps, c'est-à-dire en latin. Ce travail était immense dans les conditions d'alors, et lorsque St-Jérôme se laissait entraîner parfois par la lassi-
Route de Belhleëiii — To nb a i d • Hacliel
Bethléem — Place el entrée de la grotte.
Bethléem — Eglise St« Hélène.
Grotte — Lieu de la Nathité.
Bethléem — Entrée du Patriarche Latin veille de Noël.
Type de Berger de Bethléem.
Marclu'* de Bclhleëm.
Types de Bethléem.
^'asques de Salomon.
Vasques de Salomon.
Sj^ ^j^m^
Couvent à l'HorLus Coclusus.
Route d'Hébrou — Chêne d Hébron ou de Mainbré.
liébrou — Toinl>eaux d'Abraham et (ïe Sara.
Hébron — Tombeaux d'Abraham et de Sara.
Hébron — Type.
St Jean.
tude, Paule l'encourageait, l'excitait, ne le laissait pas tranquille, jusqu'à ce qu'il continuât. C'est en partie à cette grande femme que nous devons les travaux de St-Jérôme.
A côté de cette grotte se trouvent les tombeaux de St-Jérôme, de Ste-Paule et de Ste-Eustochium ou Julie, fille de Ste-Paule, et encore plus grande sainte que sa mère. Comme ils furent unis dans la vie, ainsi la mort les conserva réunies presque dans le même autel et dans le voisinage de la crèche.
La grotte de la crèche est assez vaste, telle qu'elle est maintenant. L'endroit que la tradition indique comme celui où est né le Sauveur, appartient aux Grecs-Orthodoxes. C'est l'Eglise Latine Catholique qui a conservé cette tradition, car au-dessus de cet endroit se trouve placé une étoile en argent, portant cette inscription latine Flic de Virgine Maria Jésus Christus natus est, avec le millésime de 17 17. Cette inscription gêne beaucoup les Grecs, qui y trouvent un rappel permanent de leurs violences. A plusieurs reprises ils ont tenté de faire disparaître la plaque et l'inscription, pour remplacer celle-ci par une inscription grecque. En effet, quand nous eûmes vénéré cet endroit sacré, le soldat musulman qui était de faction dans a ç,.-jtte,vint voir de très près, comptant une à une les vis qui retiennent la plaque, pour voir si elles y étaient encore. Les catholiques latins possèdent la grotte la plus profonde : un autel se trouve érigé là, à l'endroit présumé où les mages auraient fait leur adoration. J'ai pu y célébrer la messe trois
En Orient 12
fois. On montre à côté, l'endroit où fut placée la crèche. Je pense qu'il serait difficile de jjarantir ces identifications à un millimètre près : mais de l'identité de la grotte, nul ne doute, ni n'a jamais douté.
Tout près de là, on a élevé encore un autel en souvenir des enfants tués sur l'ordre d'Hérode. A Bethléem, la fête des Innocents est jour de fête obligatoire. On sait que lorsque l'ordre d'Hérode fut lancé, un ange vint avertir Joseph de prendre la fuite avec la mère et l'enfant : c'est l'Evant^'ile qui le rapporte.
A peu de distance de l'aggloméré des maisons de Bethléem on montre ce qu'on appelle la grotte du lait, où St Joseph et la Ste Vierge auraient habité, cachés pendant quelque temps avant la fuite en Egypte. Ici encore les Franciscains ont une chapelle ou plutôt, depuis quelques années une vraie église, tant le concours est grand. Au-dessus s ele\ ait autrefois le monastère de Ste Paule, dont on voit encore une mosaïque. Tous les souvenirs de Ste Paule, quelque petits qu'ils soient, plaisent à quiconque sait combien grand fut le rôle joué par cette femme, non seulement d'éminente sainteté, mais de haute intelligence. Le souvenir de Jésus enfant l'avait attendrie, comme il avait attendri St Jérôme. Elle quitta Rome, où elle appartenait à une des premières familles, si non la toute première, la Gens Jiilia, pour suivre son maître St Jérôme, et aller professer la pauvreté et la perfection évangéliques auprès du berceau où le Fils de Dieu vint au monde dans la pauvreté, et
OÙ il donna le premier l'exemple de la perfection évangélique.
Plus bas dans la vallée et maintenant enclos entre des murs, se trouve le champs, le pâturage présumé où les bergers entendirent le chant des anges : Gloria in Excel sis Deo et pax hotnintbus bo7i(C volontatis, le chant que tous aiment et qui est comme la formule des vœux qui sont au fond du cœur de tous. Il n'est pas arrivé souvent dans le cours de l'histoire, que l'on ait trouvé des formules qui plaisent à tous. Les anges y ont réussi et on aime à voir cette guirlande d'unanimes sympathies entourer la crèche de l'enfant Jésus.
Cette même vallée rappelle la charmante histoire de Booz et de Ruth, l'habile et très attrayante glaneuse.
Mais enfm, ce qui attire avant tout c'est la crèche. Dans la Basilique Constantinienne, on n'utilise que le transept et l'abside. Celle-ci est même séparée des trois nefs par un mur grossier construit en 1843 (? P^r les Grecs. Depuis lors, ceux-ci ont suspendu leurs lampes entre les colonnes des trois nefs, commencement de prise de possession. Dans ces nefs il y a encore des mosaïques dont quelques-unes datent des Croisés et d'autres paraissent romaines : sur une ou deux colonnes également il y a des inscriptions, qui paraissent romaines. Dans le bras nord du transept, les Arméniens ont un autel. Le chœur et l'abside appartiennent aux Grecs Orthodoxes Du côté du chœur des Grecs, sur un piédestal de quelques centimètres d'élévation, se tient un
factionnaire turc ; ces factionnaires n'y sont malheureusement pas inutiles. En 1873, si j'ai bon souvenir, éclata une rixe suivie de mort d'homme. Un religieux franciscain fut tué par un kavass dalmate. Réclamé par la justice autrichienne, celui-ci fut appréhendé par les turcs ; mais sous l'œil bienveillant de ses gardiens, il parvint à s'échapper et obtint en Russie un emploi rémunérateur.
Le grand jour de Bethléem, comme de juste, c'est le 25 décembre, le jour de Noël. Le patriarche, ce jour-là, fait son entrée : c'est l'Ingresso. Autrefois, quand il n'y avait pas encore de route carrossable, il entrait monté sur un cheval blanc. Sa Béatitude Mgr Fiavi, plus homme de progrès que cavalier probablement, a remplacé le cheval blanc par une voiture aussi confortable que possible. A la descente de voiture, le patriarche, vêtu d'une cappa magna grise, est reçu à la grand'place par le clergé catholique en surplis. Il reçoit d'abord une aubade de la musique de Don Belloni. Tout Bethléem est sur pied : la place, pour me servir d'une expression consacrée, est noire de monde. Mais ce n'est là qu'un terme consacré, car la bigarrure des costumes orientaux donne en réalité à la place une couleur tout autre. Les curieux sont juchés sur toutes les terrasses, sur les tours et jusque sur le chemin de ronde du minaret; ce sont des grappes humaines. Les cloches sonnent à toute volée. Le patriarche chante les vêpres en toute solennité. A dix heures du soir commencent les matines qui durent jusqu'à minuit. A minuit
commence la grand'messe, tout cela se fait dans l'église de Ste Catherine, une grande église que les Franciscains ont bâtie au transept nord de la basilique. En même temps commence une messe basse à l'autel des Mages, dans la grotte.
Le consul général de France, à Jéru.salem, assiste officiellement à ces fêtes religieuses. Je dis officiellement, car Monsieur Boppe, le consul actuel, est un catholique croyant et pratiquant. Mais ce n'est pas Monsieur Boppe seulement qui assiste aux fêtes avec toute la dévotion que lui dictent ses convictions religieuses, c'est le consul général qui assiste en cérémonie à ces fêtes, avec tout le personnel du consulat et en costume, précédé de ses kavass, de ceux du patriarche et de ceux des Franciscains, battant solidement de leur masse les dalles des corridors et de l'église. Il fait d'abord son entrée l'après-midi. Il assiste à la messe de minuit et à la procession du bambino qui la suit. J'avais déjà vu le même consul assister à la procession franciscaine au St Sépulcre avec son personnel, et derrière lui son kavass en costume, armé du knout. Le knout ici est l'emblème de la puissance. Décidément, l'anticléricalisme n'est pas pour la France un article d'exportation !
Monsieur le consul Boppe n'est pas seulement un bon catholique ; il est aussi un parfait gentleman. Il nous fit l'honneur de nous inviter à la collation traditionnelle qui lui est offerte par les RR. PP. Franciscains, dont il reçoit également l'hospitalité.
Le couvent, la veille de Noël, est un vrai caravansérail. Hommes, femmes, enfants circulent, courent, crient dans les corridors. Un nombre considérable d'étrangers y sont reçus à table et au logement. La police aussi, des hommes musulmans, y sont par tradition, je pense, un peu pour la forme, en tous cas pas pour l'édification. Ce soir là, il m'a paru qu'ils avaient oublié plus ou moins le Ramadan. Dans tous les coins, dans les corridors et à l'église, il y a des dormeurs, des gens qui ne veulent pas manquer la messe de minuit.
Le spectacle est plus étrange qu'édifiant : un peu plus de discipline ne déparerait pas le tableau. A la messe de minuit je me sauvai à la grotte de la crèche. Il y a trente ans, lors de mon séjour à Rome, je ne pus jamais me réconcilier avec la musique religieuse, telle qu'elle était exécutée généralement alors dans les églises de Rome. Les goûts des Pères Franciscains de Bethléem sont Italiens, et mes goûts sont restés les mêmes. Mais l'assistance à la messe basse à la grotte de la crèche est délicieuse. A minuit, dans cet endroit, dans un silence complet et un recueillement parfait, un monde de pensées vous assaille. Cette parole « Gloria ùi excelsis Deo et in terra pax hominibus bonœ volofitatis ^> é\\.e. à voix basse par le prêtre officiant, semble trouver un écho, qui la chante dans ces plaines solitaires, comme autrefois les anges devant les bergers, pour appeler autour de la crèche les pauvres en premier lieu, et puis revient s'infiltrer dans les
profondeurs de notre cœur, comme si elle nous demandait si nous sommes bien des hommes de bonne volonté. On prie bien à Bethléem devant la crèche à minuit. A la différence de certains autres lieux de pèlerinage, les Bethléemites estiment leur sanctuaire autrement encore qu'à l'argent qu'il rapporte. Ils sont bien religieux. Il y avait un grand nombre de communions à la messe de minuit.
Les Pères Franciscains, dont l'hospitalité est aussi cordiale que possible, nous avaient donné d'excellentes chambres. Après la messe de minuit je suis allé cueillir un petit somme réparateur en attendant que je puisse célébrer à mon tour à 9 h. J'étais le 10'"' sur 21. Les années où il y a beaucoup de monde, on célèbre parfois la messe jusqu'à 3 et 4 heures de l'après-midi. Cette fête de Bethléem est touchante et ne laisse personne insensible !
Le patriarche Grec non-uni, à son tour, fait son entrée à Bethléem 13 jours plus tard, avec toute la pompe que savent y mettre les Orientaux. On dit que la cérémonie est très belle, mais à cette date, nous mangerons, j'espère, les oignons d'Egypte.
Après le berceau du Christ, je me tourne vers le mémorial de sa Passion, la Ste-Eucharistie, J'ai déjà dit que le Cénacle est transformé en mosquée. C'est dire que les turcs ne sont pas disposés à s'en dessaisir. Lorsqu'un endroit paraît sacré aux chrétiens, tel que la fontaine de Siloë, par exemple, les musulmans se hâtent d'y con-
struire ou d'y approprier une mosquée. Dès lors l'endroit est en dehors du commerce et les chrétiens ne doivent plus songer h l'acquérir. Le Cénacle est donc une mosquée et cette abomination n'est pas près de fmir. Nous tournâmes donc notre attention vers Emmaiïs, qu'on indentifie avec El-Obeibe, à trois heures de cheval de Jérusalem. Les savants discutent si l'ancien Emmaùs doit être cherché à El-Obeibe ou à Amwas, à 170 stades de Jérusalem. Je sais qu'il y a des arguments pour l'une et l'autre opinion. Je n'ai pas approfondi la question. Mais il est certain, d'après l'Evangile, que les disciples d'Emmaiis sont revenus à Jérusalem le soir du jour où lis firent la rencontre du Sauveur. Une de mes impressions est que les personnages bibliques, tant ceux du nouveau testament que ceux de l'ancien, devaient avoir de fameux jarrets. Lorsqu'on voit les chemins parcourus et les distances franchies, on demeure stupéfait de leurs pérégrinations et on se demande si l'humanité, au moins l'humanité occidentale, au lieu de tenir la tête du progrès, n'est pas en dégénérescence. Mais malgré ces aptitudes toutes spéciales, on se demande comment les disciples d'Emmaiis auraient pu, en une après-midi et une nuit faire le voyage de Jérusalem à Amwas et retour, c'est à dire 63 kilomètres et demi, en prenant le stade à 187 mètres, d'après la mesure d'Epidaure. Je tiens donc pour El-Obeibe et j'adopte la tradition que défendent les Franciscains. Nous nous mîmes en route le 18 Décembre, à cheval. Nous suivîmes durant deux heures la
route de Jaffa, du haut de laquelle nous vîmes dans les profondeurs de la vallée une petite halte, chapelle ou bâtiment, où Jésus aurait rencontré les deux disciples. Après deux heures nous quittâmes la route de Jaft'a, pour prendre au nord est la route d'El-Obeibe : qu'on ne s'y trompe pas. Quand nous disions la route d'El-Obeibe, n'allez pas croire qu'il s'agisse d'une voie carrossable 011 même d'un chemin. Ces mots n'indiquent qu'une direction par laquelle on est sûr de pouvoir parvenir à l'endroit indiqué sans se casser le cou. On escalade une montagne, c'est à peu près égal de quel côté, disons par où l'on peut ; arrivés au sommet, on suit encore une direction, cherchant un chemin, et ainsi de suite.
A notre gauche, nous vîmes dans le lointain Cariathiârim, le premier séjour de l'arche d'alliance, dans l'ancien testament. Ce village, suspendu au flanc d'un rocher, s'appelle maintenant Abou- Gosch ; il a conservé ce nom d'un chef, qui y habitait il y a une soixantaine d'années et qui, chef de brigands, y rançonnait le pays. Un jour, il avait réussi à capturer deux Franciscains et fit savoir à Jérusalem que, si pour telle date on ne lui faisait pas parvenir telle rançon déterminée, il les ferait cuire au four à pain. Mais Hibrahim Pacha répondit en envoyant des gendarmes à la poursuite de ce mauvais drôle, pour en purifier le pays: ce qui fut fait. Après avoir monté, descendu, côtoyé bien des montagnes, on traverse un village de bédouins où jusqu'ici il est à peine de mode de se vêtir, puis on descend par une pente très
esq^rpée dans une vallée pour reprendre ensuite une nouvelle montée. On atteint un bout d'ancienne voie romaine, qu'aurait suivi le Sauveur, et enfm aux abords d'El-Obeibe s'ouvre une belle voie jusqu'au couvent des R. P. Franciscains. Le couvent, dépendant de la Custodie de Terre- Sainte, est rebâti il n'y a pas longtemps, et offre aux pèlerins une hospitalité très convenable et surtout très cordiale. Sur l'emplacement d'une ancienne église on a rebâti une église nouvelle, qui présente une spécialité. Elle est bâtie de façon à abriter les vestiges d'une maison juive, qui serait celle du disciple Cléophas, celle où Jésus se fit connaître par la fraction du pain. La même particularité se présente au Cénacle. Là aussi, l'antiquité avait construit une église abritant ce saint lieu. Cette analogie de procédé dès l'antiquité chrétienne à l'égard du Cénacle et à l'égard de la maison juive d'EI-Obeibe, est un argument qui appuie l'opinion, qu'ici on a à faire à un sanctuaire rappelant la Ste Eucharistie.
La distance aussi — distance de 60 stades de Jérus ilem — concorde. Les RR. PP. Franciscains ont fait daller richement en marbre italien et par des ouvriers italiens, l'emplacement de la mai.son de Cléophas, dont, comme j'ai dit, les vestiges ont été conservés et ils ont fait placer, comme autrefois, un petit autel au chevet de la maison.
On ne peut s'empêcher de se remémorer toutes les circonstances du récit, un des plus charmants qu'on rencontre dans l'Evangile. On semble revoir les étonnements des deux disciples,
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leur court bonheur de la présence du Christ et leur naïve constatation ! «Ne vous semble-t-il pas que notre cœur brûlait à sa parole ?» Mais quelque joie que l'on éprouve à visiter ces lieux, on ne peut cependant y rester. Nous partîmes à 2 heures de l'après-midi et choisîmes pour rentrer à Jérusalem le chemin deNébi-SamuelJa montagne où, diton, Samuel a son tombeau et où, en tout cas, s'élève non une église, mais une mosquée pour couvrir cette auguste sépulture. Le temps était pluvieux. Il ne s'en tint pas à la menace. La pluie tomba dru, puis une éclaircie à mesure que nous approchions de la vallée de Gabaon, où Josué arrêta le soleil. La vallée est magnifique, très fertile et cultivée toute entière : au fond s'élève le village de Gabaon, maintenant Gibéon, auquel le soleil semblait vouloir conserver ses faveurs, car entre deux nuages pluvieux il envoyait quelques rayons sur les masures grises, et ceux-ci jetaient sur Gabaon, un éclat d'illumination à l'emporte-pièce. C'était une vue superbe.
C'est sur le bord de cette vallée que s'élève la montagne sur laquelle se trouve, dans une mosquée, je le répète, la dépouille mortelle du grand prophète qui fut l'initiateur du royaume d'Israël. Les croisés l'appelaient le Mont-joie, parce que c'était de là ordinairement que les pèlerins jouissaient de la première vue de la ville sainte.
Le mont Nébi- Samuel est comme une immense étagère de gigantesques rondelles superposées en retrait et finissant par une pointe assez effilée
sur laquelle s'élève la mosquée. Ce sont des marches géologiques, de même roche de marne très durcie à la surface : on dirait un amphithéâtre cyclopéen, tant les stratos sont réguli«" ri-mont superposés.
Nous contournâmes la montagne, puis nous passâmes de grands amoncellements de pierre et un haut plateau formé par plusieurs groupes de montagnes. Ensuite, nous eûmes à passer une des pentes les plus raides que nous ayons rencontrées,... et il pleuvait à verse ! mais les chevaux de ces pays ci sont admirables ! 11 n'y a qu'à les laisser aller.
Nous descendîmes, descendîmes toujours jusqu'au fond d'une vallée, qui est la vallée des Térébinthes. C'est dans cette vallée qu'eut lieu le duel mémorable entre David et Goliath. Le petit pâtre de Bethléem prit ses pierres à fronde ici même dans ce torrent que nous parcourons ; car le torrent est leThalwey d'une vallée profonde, dont le conformation ne peut changer : de part et d'autre de hauts rochers nus couverts de pierres éboulées. Finalement nous remontons une montagne, qui nous met au niveau de Jérusalem. On signalait ce chemin comme bon : je voudrais que le plus hardi cavalier l'eût sous les yeux pour le qualifier. En tout cas je fus heureux de revoir la ville. Nous entrâmes par l'extrémité nord de la vallée du Cédron,etlongeâmesleconsulat Russe: nous avions trotté six bonnes heures.
Le 9 décembre nous visitâmes St Jean-Baptiste et tout ce qui se rapporte à lui in montana. Nous
partîmes en voiture à lo h. du matin : la voie est carrossable en effet, jusqu'à l'église de la Nativité de St Jean-Baptiste. A côté de l'église il y a un couvent de Franciscains, qui est une maison d'études, pour les jeunes recrues de leur ordre. Cette maison est en même temps un hospice pour les pèlerins, et on y pratique l'hospitalité avec beaucoup de rondeur et de cordialité. J'ai des raisons de croire que l'établissement est sous la protection spéciale de l'Espagne. L'église est bâtie sur l'emplacement — une grotte encore une fois — de la maison où est né St Jean-Baptiste. Dans cette grotte il y a cinq ou six panneaux en marbre où sont représentés en bas-reliefs les faits de la vie duSt Précurseur. Je les crois d'un travail espagnol. Espagnol aussi un St François d'Assise, qui rappelle un peu celui d'Alonso Cano et une Ste Claire, qui me paraît très belle. Ces deux statues se trouvent de part et d'autre de la petite abside. Dans le village, qui gît au pied du couvent et qui est très pauvre, il n'y a que 250 chrétiens, tout le reste est musulman !
A partir de là, la voie n'est plus carrossable. C'est un sentier à travers la montagne pierreuse. Le sentier monte d'abord une pente assez rude jusqu'à l'église de la Visitation et du Magnificat. L'église n'est pas grande, comme de juste. Il n'y a pas de catholiques. Mais la Russie, — la voici encore une fois — a bâti sur le flanc de la même montagne une église Grecque-Orthodoxe et elle a placé à côté une espèce de colonie de dames russes, désirant vivre dans le recueillement et la
prière. Celles-ci ont construit leurs maisons et l'on m'a dit que c'est avec la clause d'en abandonner la propriété pour perpétuer l'institution — donc une espèce de béguinage ! Les Franciscains disent journellement la messe dans leur sanctuaire, afin qu'au moins la prière s'élève vers Dieu de ces lieux, qui doivent lui être agréables ! Il y a des pans de murs, qui remontent aux Croisés. Comme ils ont travaillés en Terre Sainte ces soldats bâtisseurs ! Il en est des autres lieux saints comme de celui-ci : je crois avoir oublié de dire que Baudouin 1', comte de Flandre, avait beaucoup fait pour Bethléem, de même que Philippe-le-Bon. Quand il est mort on sait que sa veuve déposa^ comme on dit, la clef sur le cercueil, ce qui est un langage emblématique pour signifier qu'elle renonçait à la succession privée. S'il n'avait jamais fait que des dépenses comme celle-ci, on pourrait plaindre ses créanciers, mais non maudire sa mémoire.
Mais dit-on, le lieu de la nativité de St Jean- Baptiste et le lieu de la Visitation sont différents, séparés même par une vallée ! Ste Elisabeth ou son époux St Zacharie avaient-ils donc deux maisons? Maison de ville et maison de campagne? On sait que Zacharie était au service du temple. N'étant de service que la semaine à tour de rôle avec les autres, rien ne l'empêchait de demeurer en dehors de Jérusalem. Il est très probable aussi qu'il aura eu à proximité du village une vigne ou un champ d'oliviers, oîi il pouvait facilement y avoir un abri propre à être habité. Elisabeth comp-
- up —
tant déjà un grand nombre de printemps avant la naissance de St Jean-Baptiste aura préféré séjourner à la campagne plutôt qu'au village ; et c'est là que vint la saluer et la servir la future Mère de Dieu, pleine de grâce et bénie pardessus toutes les femmes.
La Ste Vierge arriva p^r moîitana. Le texte s^cxé^ à\\. festinavit, elle se hâta. Ce terme signifie sans doute que son cœur charitable avait hâte de se dévouer à sa parente. Mon esprit se refuse à croire qu'elle, la fille de quinze ans, eut assez de résistance pour marcher hâtivement par ces chemins impraticables, que nous connaissons, et à la distance respectable, qui sépare Nazareth de St Jean. C'est ici que retentit ce cantique, qui prédit les gloires de la Mère de Dieu, cantique que nous écoutons ou chantons debout, avec un enthousiasme toujours nouveau, quoi qu'il soit l'enthousiasme de tous les siècles et de tous les pays, en bon chevaliers chrétiens, parce qu'il est le chant de Celle que nous pouvons appeler dans un sens autrement profond que la chevalerie antique, la Dame de nos pensées.
Nous avons offert à la Ste Vierge en ce sanctuaire qui est le sien, ce bouquet que lui offre l'Eglise depuis le 12""' siècle, cette prière de tous les fidèles, cette prière qu'oublient en tout dernier lieu ceux qui oublient le christianisme, un Ave Maria, mieux compris et bien senti.
Après cela nous eûmes hâte de continuer la route qui mène aux Montana ; c'est-à-dire un enchaînement de montées et de descentes, qui rend
la route très pittoresque, mais à moins d'être infatigable comme certaines personnes de ma connaissance peuvent s'en vanter, difficile et pénible. La route est en elle-même un désert et comme toujours en Palestine un désert de pierres. Mais dans les vallées les terrains sont cultivés. Nous avons même arrêté un laboureur, qui revenait des champs avec ses bœufs sous le joug, auquel on attache une petite charrue ; nous désirions examiner à loisir et même photographier cet engin léger, au moyen duquel on gratte la terre à quelques centimètres de profondeur sans la retourner. Un peu plus loin des campagnards lavaient leurs ramolas rouges dans la fontaine, une jeune fille portait au cou un fragmentde râtelier dentaire : cela devait la préserver du mal de dents ; comme du reste les chevaux portent au cou ou à la queue des amulettes qui doivent les préserver des accidents. Tout le groupe avait peur de l'appareil photographique, qui semblait avoir des analogies avec le canon d'un revolver. Enfin nous franchissons le dernier sommet, après une heure et demie de marche et nous voilà à St Jean-au-désert. St Jean-au-désert est un terme moins bien choisi, car en bas dans la vallée, il y a partout de la culture, au moins aujourd'hui : vis-à-vis, là bien profondément, se trouve même un village oij il y a des jardins, portant des légumes d'un vert foncé, car là on possède de l'eau, et l'eau sous le soleil de Palestine, l'eau est créatrice. Là où l'eau existe, il y a une luxuriante fécondité, mais la solitude, oui, elle y règne en maîtresse.
Emmaùs — L'Eglise.
Emmaiis — Anciennes ruines.
Gare de Kamleli nmlc de Jérusalem àJaffa.
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Jaffa
Dans le flanc supérieur d'une montagne à pic s'ouvre une grotte : c'est là qu'aurait mené sa vie d'anachorète le Précurseur du Christ ; presqu'à côté il y a une source qui coule du rocher en petit filet et alimente abondamment un bassin qui tait une petite nappe d'eau à quelques pieds plus bas. Cet endroit est pratiquement isolé du monde. Il y a dans la grotte la disposition et les meubles d'une chapelle et on peut y gagner une indulgence. Les Franciscains y célèbrent la messe de temps en temps. Ils ont placé là un de leurs serviteurs, qui y vit avec son fils, gardant ce lieu sacré, y faisant sur un lopin de terre suspendue au flanc de la montagne un peu de culture, quelque chose comme du jardinage autour de quelques superbes citronniers.
Immédiatement nous fûmes invités à accepter un verre d'eau de la source et un citron. C'est le fils qui nous reçut. Tout familièrement nous nous informâmes un peu de son genre de vie. II s'estimait très heureux ; il ne comprenait même pas comment on aurait pu être plus heureux. Il est vrai que dans le pays il y avait des chacals, des hyènes, des loups ; que les bédouins étaient venus voler le peu d'argent que son père lui avait épargné, le bas de laine en un mot ; il est vrai aussi que l'église de la Visitation était située à i i 2 heure de marche et que son père et lui ne pouvaient aller à la messe le dimanche qu'alternativement ; mais c'étaient là des détails, on avait de l'eau claire en abondance. Il y avait aussi des gazelles auxquelles on pouvait faire la chasse ; on avait de bonnes armes, on ne
En Orient n
faisait pas une marche de quelques kilomètres sans revolver ; et la figure des mots qui parle du grand air, de la liberté, se vérifiait ici à merveille. Il me semblait entendre le berger et Virgile dire : Siintnobis milia potna, castaneœ molles et près si copia lactis. Rien de plus pittoresque, mais aussi rien de plus solitaire ! La nativité de St Jean-Baptiste et la Visitation sont beaucoup moins solitaires.
Lorscjue quelques jours plus tard nous fîmes la route d'Emmaiis, au moins trois quatre fois et pendant longtemps nous vîmes au fond de l'horizon ce groupe de bâtiments si riches de souvenirs. Plus tard nous trouvâmes un autre souvenir de Sr-Jean-au-Jourdain, savoir le baptême du (christ par St Jean. St Jean, qui avait pratiqué la pénitence dans la solitude de Montana, s'en était allé au Jourdain, pour inviter le monde à la pratiquer à son tour, rendre droites les voies, qui étaient courbes et se préparer à l'avènement de Celui dont il ne s'estimait pas digne de dénouer les cordons des sandales.
Pour bien saisir les aboutissants de ces souvenirs sacrés, il fallait visiter le Jourdain. Ce fut un de nos plus grands désirs, mais comment faire ? Des cas de choléra s'étaient produits à Jéricho et au-delà du Jourdain dans le Hauran. Jérusalem prit quarantaine contre Jéricho vers la mi-Novembre et du coup on ferma la voie vers le Jourdain et la Mer Morte. Nous avons craint constamment, et jusqu'aux derniers jours, que nous devrions sacrifier le Jourdain et la Mer Morte, comme nous avions dû sacrifier Nazareth et la Galilée. Mais voilà que
le 27 on lève la quarantaine. Le Dimanche, 28, à huit heures du matin, nous étions déjà en route pour Jéricho, en voiture et suivis de chevaux sellés pour le cas et pour les endroits oîi la voiture n'aurait pu nous servir. 11 avait plu depuis deux jours à Jérusalem, et la route de Jéricho, construite à l'occasion de la visite de l'Empereur d'Allemagne, pouvait avoir souffert des pluies de la saison : car la Mer Morte est située à environ 380 mètres au dessous du niveau delà Méditerrannée et se trouve être ainsi l'endroit habité le plus bas de la terre. Le chemin, on le comprend, ne fait que descendre, depuis Jérusalem jusqu'à la Mer Morte. Ces descentes sont quelquefois trèsprécipitées. On court à travers un enchevêtrement de montagnes nues, par des issues insoupçonnés, longeant des abîmes de centaines de mètres de profondeur. Et lorsque je dis : on courte je n'use pas d'une métaphore. Les chevaux vont au trot durant quatre heures, sauf un court arrêt à l'hôtellerie ou khan du Bon Samaritain.
Un homme se rendait de Jéricho à Jérusalem et tomba entre les mains des voleurs etc. Tout le monde connaît la parabole évangélique. Cette parabole narrait-elle un fait arrivé ou bien n'étaitelle qu'un exemple imaginé par le Divin Prédicateur, on ne le sait. Toujours est-il que la tradition a localisé ces faits. Autrefois une chapelle ou église exista ici. Dans la cour de l'hôtellerie il y avait encore des traces de mosaïques. Nous ne les avons pas vues; car l'hôte, un homme très loquace, connaissant quelque chose à l'allemand, l'anglais
et le français, nous dit qu'il les avait couvertes. Ce qui rappelait mieux que le baas du khan le récit cvanj^elique, c'est un moine grec, qui vidait son verre de liqueur et racontait que, à quelques centaines de pas, il aurait été appréhendé et dépouillé par deux bédouins. Le Frère Luc, qui nous accompagnait, nous dit de n'en rien croire et en effet la suite du voyage nous a montré qu'il n'y avait aucun danger. Notrecocher s'était cependant armé de son revolver. 11 y a une trentaine d'années, les bédouins régnaient en maîtres dans ces régions et rançonnaient impitoyablement les voyageurs. Il ne suffisait pas de se donner une escorte, il y avait parfois des batailles rangées. Aujourd'hui les territoires de Jéricho n'appartiennent plus aux nomades ; il sont devenus la propriété du Sultan. Celui-ci les a acquis non pas à beaux écus sonnants, mais contre une réduction de l'impôt de 20 "/„ à 5 "U. La police y est organisée et la sécurité est presque complète.
La conformation du pays prête au brigandage- Lorsque des hauteurs de Béthanie, la patrie de Lazare, de Marie et de Marthe, on regarde dans la direction de Jéricho, on ne voit que montagnes inhabitées et en effet inhabitables, des croupes profondément ravinées ; et après les pluies des jours précédents, la route courait à travers des ruisseaux, des torrents et des cascades.
C'est sur cette route qu'à une heure de Jérusalem, derrière le mont des Oliviers, on rencontre Béthanie. On sait que le Divin Sauveur affectionnait Béthanie, et qu'il se plaisait à rendre visite à la famille de Lazare. Une des plus belles
pages de l'Evangile relate des faits qui se sont passés ici. Lazare était au tombeau : sa sœur vole à la rencontre du Sauveur : « O Maître, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. » On connait le colloque grandiose entre Jésus et Marthe. Lazare fut ressuscité. Un frisson d'émotion passait par les membres du Sauveur au moment où il approcha du tombeau et au moment encore où il prononça cette parole de sa toutepuissance : « Lazare, sors d'ici. » Voyez, dirent les juifs, voyez comme il l'aimait !
On montre ce tombeau de Lazare. On y descend par un escalier à palier. C'est du haut du palier que Jésus aurait donné au mort cet ordre de vie. Les Franciscains viennent y dire la messe de temps en temps. Il faut leur savoir gré de venir sanctifier ces lieux par la célébration des Saints Mystères : car, ainsi que je l'ai dit plus haut, il n'y a au village pas un seul chrétien. Béthanie est l'endroit des grands enseignements « Une seule chose est nécessaire », « Marie a choisi la meilleure part !» « Je suis la Résurrection et la Vie : celui qui croit en Moi, alors même qu'il serait mort, vivra ; et celui qui vit et croit en Moi, ne mourra plus. » Béthanie a entendu tous ces enseignements d'une beauté surhumaine.
On montre quelques vestiges de la maison de Marthe et de Marie-Madeleine, ainsi que de Simon le Lépreux, où Madeleine oignit les pieds du Sauveur. Il plane au-dessus de ces grands souvenirs un je ne sais quoi de non moins grand : je dirais volontiers une atmosphère d'amour réciproque
entre le Seigneur Jésus et ce ménage si privilégié. Jésus y paraît non seulement comme Dieu par sa toute-puissance, il y paraît aussi comme homme, sanctifiant les sentiments les plus nobles du cœur humain et donnant h sa divinité un piédestal de tout ce que l'humanité peut avoir de beauté, de profondeur et de tendresse. Le cadre aussi était très beau : tout l'horizon est clos par des montagnes, tout est silencieux et recueilli. Rien ne trouble les ascensions de l'âme dans cette lumière toute divine, que répand ici l'Evangile. Et pas un chrétien ! Les Croisés avaient élevé encore ici de solides constructions, dont il reste peu de ruines.
Un peu plus loin, entre Béthanie et le mont des Oliviers, se trouve l'emplacement présumé de Betphage, sauvé de l'oubli par feu le Frère Lié vin, le célèbre guide des pèlerins en Terre-Sainte. Nous profitons de cette occasion pour saluer sa mémoire, doublement chère à mes compagnons de voyage.
Nous avions déjà visité Béthanie en détail le 7 décembre. Nous fûmes heureux, M'"' v. d. P., le Frère Luc et moi, — M"^ v. d. P. était resté à Jérusalem,— d'y passer encore une fois le 28, pour aller à Jéricho. Après le khan du Bon-Samaritain, on rencontre le ravin oii coule le Nohr-el-Kelt, qui passe par Jéricho et se jette dans le Jourdain.
Mais ici, du haut d'une montagne, nous voyons, suspendu au flanc de la roche, le couvent de St Georges-de-Corsiba, un couvent de moines Grecs-Orthodoxes. Devant, dans la vallée, il y a
un potager et les restes d'un moulin. Il y a des cyprès, morts sur pied, de sécheresse. La rivière roule ses eaux, grossies par les pluies, avec un bruit de torrent. Dans cette même vallée à la même hauteur dans des grottes, habitent des solitaires. Il doit y avoir trois grottes adjacentes, car je vois trois portes : c'est un coin de béguinage suspendu à des centaines de mètres au-dessus de l'abîme. Il y a là des ermites. Comment sortent-ils de là, ou se sont-ils voués à y mourir comme le ver à soie dans son cocon. Il y en a un qui a une corde attachée au chemin d'en haut et il monte, se cramponnant à cette corde, ou bien d'après les circonstances, on se sert de la corde pour descendre jusqu'à lui les maigres provisions dont il a besoin.
Enfin s'ouvre devant nous la plaine de Jéricho ourlée au sud par un bord de la Mer Morte. La plaine est baignée de lumière ; et cette lumière fait ressortir encore davantage le vert foncé d'une végétation encore vigoureuse. Il doit n'avoir pas plu beaucoup ici, les chemins ne sont pas détrempés et le Nahr-el-Kelt n'est pas tumultueux. Il fait chaud, nous voyons les orangers couverts de fruits, de même que les bananiers ; le laurier rose est en fleurs (on dit qu'il l'est toute l'année) ; des papilionacées, une espèce de lentille,sont enpieine floraison pourpre ; voici des petits pois et des fèves en fleurs, beaucoup de pâquerettes et de marguerites. Il ne m'étonne pas que les habitants de Jérusalem, qui veulent se payer le luxe d'une résidence d'hiver ou simplement d'une villégiature,
aient des préférences pour Jéricho. C'est ainsi sans doute qu'il faut expliquer la présence de quatre ou cinq hôtels. Car Jéricho est un « bourgpourri» de trois cents âmes et encore des âmes bédouines. La Jéricho nouvelle n'occupe pas l'emplacement de la Jéricho ancienne. Il n'y a que la maison de Zachée que Tondit avoir été située dans ce qui est la Jéricho d'aujourd'hui. Ces trois cents habitants sont peut-être pour moitié sédentaires et ont des maisons, ou plutôt des masures, quelques-unes de claie, toutes à terrasse et presque toujours la terrasse est faite de quelques arbrisseaux couverts de branches et de terre. Nous avons vu quatre, cinq chèvres essayant de brouter des feuilles sur un toit. L'autre moitié habite sous la tente : nous avons rencontré un camp assez considérable au pied du mont de la quarantaine. Ces gens ont souffert cruellement dans ces derniers temps. Ils vivent de jardinage, dont les produits sont écoulés à Jérusalem. Comme quelques cas de choléra s'étaient présentés parmi eux, Jérusalem ferma ses frontières à tout ce qui venait de Jéricho et cela a duré plus d'un mois. C'était la famine. Plusieurs sont morts d'inanition : ils en étaient réduits à manger des herbes sauvages qu'ils trouvaient aux environs. Le Sultan a envoyé deux mille francs, ce qui a sauvé la population, nous dit-on.
S'il y avait ici une culture un peu plus raisonnable, le pays serait riche ; aujourd'hui il est pauvre et miséreux. L'Arabe n'est pas déjà diligent par nature. Mais il est de plus découragé par
Lépreux.
Porte St Elieiine.
Jérusalem — FoiiUiine Probalhiue.
Chapelle de la flagellation.
Jéricho.
Jourdain.
>\lei- Morlc.
Montagne de la quarantaine.
le fisc. Ce que son travail produit on le lui vole sous forme d'impôt et de bagschich. Nous avions compté ne pas nous avancer jusqu'au Jourdain et la Mer Morte avant le lendemain. Mais comme une légère pluie tomba vers midi, nous craignîmes que les rivières ne fus.sent trop gonflées le lendemain, par l'apport de l'eau des pluies tombées dans les montagnes depuis plusieurs jours. Nous résolûmes donc de pousser de l'avant en voiture, mais suivis de nos chevaux ; nous trouvâmes la route meilleure que nous ne l'avions attendu.
De Jéricho au Jourdain s'étend une vaste plaine, en partie cultivée, la partie .septentrionale au-dessus de Gilgal. C'est l'endroit où Josué traversa le Jourdain. On avait promis aux Israélites dans le désert un pays « où coulait le lait et le miel. » On sait comment Josué et Caleb envoyés en reconnaissance aux environs d'Hébron, l'antique séjour d'Abraham, en rapportèrent des grappes de raisin immenses. Lorsque Josué eut passé le Jourdain, les Israélites, venant du désert, durent être émerveillés de voir la plaine de Jourdain, du moins à partir de Gilgal vers le Nord. C'était donc de bonne politique d'entrer par-là dans le pays de Chanaan. En dehors de celle-ci il y a encore quelques belles plaines, telle celle d'Esdrelon, celle du saron etc. Le reste ce sont des pierres maintenant: est-ce-qu'autrefois une partie de l'humus, aujourd'hui dans la vallée, n'occupait pas le sommet des montagnes aujourd'hui dénudées ? Pour quelques montagnes, cela semble indéniable, notamment pour celles qui dans l'antiquité furent boisées.
Quoi qu'il en suit, la plaine du Jourdain est très vaste. Dans la partie que nous avons parcourue, on rencontre des collines, de confij^uration très singulière. C'est de la terre glaise, qui jjrend des formes de bâtiments ; à première vue, on dirait des dunes. Elles ne portent pas un brin d'herbe. Ce sont des collines, si ravinées, si nues, que l'on voit du haut du mont des Oliviers et qui donnent au paysage un aspect si étrange et si sauvage. Dans la partie plate on rencontre des forêts de buissons d'une espèce de bruyère arborescente, dans lesquels se cachent, dit-on, des sangliers et des gazelles.
Le sol n'était pas encore trop détrempé, sauf par endroits. Nul n'habite ces lieux : c'est la solitude. Lorsque nous fûmes arrivés au Jourdain, nous aperçûmes une hutte et nous nous dirigâmes vers elle. Elle était habitée par deux aventuriers allemands. L'un d'eux me dit qu'il était de Saxe- Thuringen, qu'il avait été en Amérique^ que l'année dernière il avait eu la fièvre à peu près pendant quatre mois et qu'il ne comptait point rester là. Il n'avait encore trouvé le tout puissant dollar ni en Amérique ni au Jourdain.
Le fleuve, au moment oîi nous l'avons vu, n'avait pas dans sa marche la majesté des événements qui se sont passés sur ses bords. Il roulait ses flots avec précipitation, la crue étant considérable à cause des pluies. Le Jourdain, un des fleuves les plus historiques du monde, le fleuve sacré, était là devant nous : l'allemand trouvait qu'il n'était pas poissonneux à cet endroit. Sur
les deux rives la végétation était luxuriante, des arbres, des roseaux très élevés, une verdure touffue : les flots étaient jaunes et bourbeux. Le baptême de pénitence de Jean-Baptiste auquel a pris part pour l'exemple Celui qui n'avait rien à «xpier, était évidemment le grand souvenir. Les bords étaient malheureusement boueux et un peu marécageux, et l'heure avancée. Nous avions du reste appris par notre expérience, ce même jour, qu'il n'est pas bon de s'attarder dans ces parages. Les routes ne sont que des directions qu'il est difficile de suivre dans l'obscurité. Nous ne pûmes donc nous arrêter que peu de temps au Jourdain. Nous récitâmes les prières requises pour gagner l'indulgence plénière.
Ces bords foulés par le fils de Dieu, étaient sacrés : nous eussions voulu suivre un peu les détours du courant, mais ce fut impossible. Il fallut partir pour la Mer Morte. La plaine ondulée est trompeuse. Par un terrain marécageux dont la marche des caravanes et des voitures a durci un ruban, nous pûmes arriver à la Mer Morte en une heure et demie.
La Mer Morte, malgré son nom macabre, est un superbe lac de 15 à 16 lieues de long, sur à peu près deux de large. Elle était un peu agitée et battait de lourdes vagues la grève, en pente assez douce et couverte de galets. On se serait cru sur les bords de la Méditerrannée. A notre gauche nous avions les montagnes de Moab, dominées par le mont Nébo, où mourut Moïse, en vue de la terre promise. A notre droite s'élevaient
très hautes les montagnes, cjui constituent à proprement parler le désert de Juda. C'est dans ce désert qu'est situé le couvent grec-orthodoxe de Mar-Sabba, une maison pénitentiaire pour les moines grecs. Il y a dans la plaine que nous venions de traverser, au milieu de cette vaste solitude, le monastère de St-Erasme, qui est aussi une maison pénitentiaire pour moines grecs-orthodoxes. Ces deux monastères sont des maisons de relégation, « des succursales d'un repaire de brigands » nous dit un grec-orthodoxe.
Sur les flots de la Mer Morte se trouvait une barque, non affectée à la pêche, car il n'y a pas de poissons, mais au transport des marchandi.ses et au besoin des passagers, d'une rive à l'autre. Un rideau de brouillard coupait l'horizon devant nous. Les eaux sont incroyablement amères. Le.s nautonniers avaient dressé une tente sur le rivage et s'y chauffaient autour d'un feu de bois. Car c'était l'hiver pour eux : pour nous c'était une chaleur printannière.
L'heure était avancée. Il y avait moyen d'abréger en prenant un autre chemin. Les hommes furent invités à se mettre à cheval, pour alléger la voiture, cependant attelée de trois chevaux. C'était donc encore une fois des voltiges qu'on nous préparait. Et en effet nous eûmes l'occasion d'apprendre à nouveau ce que c'est que les chemins en ce pays. Les trois chevaux attelés traînaient la voiture à travers des passes impossibles. A cheval, je gagnais la chair de poule en voyant les sauts périlleux exécutés par l'attelage. La
vigueur indomptable des chevaux pouvait seule Je traîner à travers ces routes aux trois quarts effondrées ; la solidité de la voiture était l'unique garantie contre les accidents mortels. Les cavaliers n'étaient guère mieux lotis. Il fallait suivre les mêmes casse-cou. Par dessus le marché, mon cheval s'emporta. Je crois que notre Ange Gardien a eu à faire ce soir-là. En effet, la nuit était tombée bien avant que nous eussions atteint la limite de cette interminable plaine. Pour comble de malheur, nous manquâmes notre route. Notre cocher descendit de son siège, le moukre, qui conduisait nos chevaux, cherchait sa voie ; le dévoué Frère Luc s'était mis à pied également. La vue pouvait à peine être de quelque utilité : on voyait seulement, ce qui servait de phare, la lumière du couvent du mont de la quarantaine. Mais nous entendions le Nahr-el-Kelt, que nous avions passé à sec à deux heures de l'après-midi, et qui maintenant précipitait ses eaux sur un lit de cailloux et contre ses bords. Et il fallait le traverser pour entrer à Jéricho ! Le bruit des eaux nous indiqua le chemin. Arrivés sur le bord de la rivière, nous fimes d'abord entrer les chevaux libres pour explorer la profondeur de l'eau, et l'existence de fondrières, s'il y en avait ; puis, d'un effort vigoureux, nous traversâmes en voiture le lit du courant. Sur le bord opposé il fallut quitter la voiture. Les chevaux emportèrent celle-ci à travers les ronces, broussailles et pierres sur un talus de plusieurs mètres. Nous n'eûmes qu'à suivre à pied. Nous fûmes ainsi sur la route qu'on appelle