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carrossable et pûmes sans encombre arriver à l'hôtel de Belle-Vue. On avait eu des craintes à notre sujet ; on nous croyait embourbés.
Le lendemain fut un jour sans nuages. Le temps était un temps de rcve. Rien de plus beau que ce ciel d'une pureté idéale, bleu comme peut l'être l'azur, que rien ne ternit. Une gaze de léger brouillard devant les montagnes bleues de Moab : au dessus, un soleil radieux. L'excursion de ce jour ne fut qu'une promenade. Dès sept heures du matin nous fûmes en route pour la fontaine d'Elisée. La route est belle et vraiment carro.ssable : c'est la plaine. La voiture conduit jusqu'à la fontaine même. Celle-ci est un réservoir d'eau alimentaire, très abondamment fournie par une source, qui sort d'en bas et dont on voit monter les bouillons. L'onde est belle, cristalline et pas froide. L'excédent s'échappe par un aqueduc qui lui-même encore a besoin d'un écoulement de décharge vers la rivière du Sultan, affluent du Jourdain. C'est sur les bords de la fontaine que s'élève la colline, qui portait Jéricho l'ancienne. On connaît l'histoire de Josué, faisant le siège de la ville, et se servant de tout autres armes que les canons Krupp pour en renverser les murs^ sans doutes bâtis en briques durcies au .soleil. En tout cas, cette victoire ouvrit aux enfants d'Israël les portes de la Terre Promise.
Les Anglais ont fait des fouilles sur l'emplacement de l'ancienne Jéricho : les trouvailles ont été peu importantes.
C'est à une vingtaine de minutes de là que se dresse, au milieu d'autres montagnes, celle de la quarantaine, où, d'après la tradition notre Seigneur se serait retiré pendant les quarante jours de retraite avant sa vie publique. C'est donc encore ici qu'aurait eu lieu la tentation.
La grotte sanctifiée par la présence du Christ se trouve à mi-hauteur de la montagne. Les Grecs- Orthodoxes y ont construit un couvent, qui abrite quelques moines. Le couvent a deux coupoles dont une sur la grotte : dans cette grotte on voit une pointe du rocher naturel ; la construction est littéralement suspendue au flanc de la montagne. On voit que pour trouver la solitude. Notre Seigneur avait les mêmes goûts, les mêmes procédés que St Jean-Baptiste et les ermites d'aujourd'hui, en Orient. Après avoir franchi les vingt minutes à cheval, on rencontre maintenant un sentier qui monte péniblement en zigzag, et jusqu'au couvent. Mais au temps du Christ, comment y montait-on ? C'est donc ici qu'aurait été proposée cette doctrine si simple et si riche : « que l'homme ne vit pas de pain seul ! » ce que semblent ne pas comprendre ceux qui dans nos pays,font de la question sociale une question d'estomac. La montée donne le vertige, tant l'abîme est profond. Encore les moines grecs ont-ils considérablement amélioré le chemin d'accès, de même que le gouvernement a amélioré toute la route, à l'occasion de la visite de l'empereur d'Allemagne ; mais dans l'empire ottoman, on semble croire qu'une route, une fois construite, s'entretient d'elle-même.
Près de la montagne de la quarantaine, le chemin est tellement éboulé, qu'après un nouvel hiver, un peu pluvieux, il n'en restera rien.
Nous pûmes être assez tôt à Jéricho pour déjeuner à 1 1 h. et nous mettre en voiture pour Jérusalem à midi. Nous arrivâmes à 6 h. du soir.
Une autre excursion intéressante est celle de Hébron, le berceau, peut-on dire, du peuple d'Israël. C'est en effet ici que se trouve le tombeau d'Abraham et de Sarah, d'I.saac et de Rebecca, de Jacob et de Lia : en tous cas Hébron était le tombeau de famille des patriarches. Ces tombeaux, s'ils sont authentiques, et c'est à peine s'il y a un doute, ces tombeaux, dis-je,les plus vénérables de l'ancien testament, sont abrités sous une mosquée. Nul chrétien n'y pénètre sans un iradé du Sultan en personne. A peine nous étions-nous présentés à l'escalier qui y conduit, que voilà un Yman, pour nous arrêter et intimer l'ordre de ne pas continuer. Naturellement, il lui fallait un bagschich pour avoir rendu cet important service. Il est bien entendu que le bagschich ne lui parut pas suffisant. Pour l'observer en passant, nulle part la main-d'œuvre ne coûte plus cher que là ou elle ne vaut rien. Un homme vient s'asseoir à côté de notre cocher, ou, sans y être invité, écarte les importuns ; impossible de payer à suffisance ces services. C'est en effet le rastaquouérat de la fainéantise. Nous ne pûmes donc pénétrer dans la mosquée ; car nous n'avions pas d'iradé. Du reste, il paraît qu'un iradé d'entrée, à la rigueur, ne suffit pas. Un homme, occupant une position
Maison de S* Simon.
JRue à Jaffa.
Jaffa.
Jaffa — Mendiant.
importante, obtint un iradé d'entrée. Lorsqu'il l'exhiba, on lui répondit qu'on devait le faire entrer, mais qu'il n'était pas ordonné de le laisser sortir ; on dit que l'interressé n'entra pas; au point de vue de la prudence, il n'avait peut-être pas tort. Nous fîmes donc le tour de la mosquée ; et nous considérâmes que c'était peut-être suffisant pour honorer la mémoire des grands patriarches, puisqu'il n'était pas possible de faire davantage. Abraham, après tout, est notre ancêtre. Lorsqu'il eut montré que sa foi en la parole de Dieu allait jusqu'à immoler son lils unique — et le désir de la progéniture est le premier désir de l'oriental : Un enfant, auquel en badinant nous proposions de nous accompagner, nous demanda comme première demande si dans notre pays il pourrait avoir des enfants. — Abraham reçut de Dieu la promesse que sa postérité dépasserait en nombre les sables de la mer et ne s'éteindrait pas. Abraham le comprit peut-être comme une promesse de progéniture temporelle. Il s'agissait au contraire d'une descendance spirituelle. Tous ceux qui professent le monothéisme descendent de lui, les Chrétiens par le Christ, Jacob et Isaac ; les Mahométans par Ismaël. La promesse divine se vérifie sous nos yeux. La tombe ou les tombes des patriarches, est ou sont sans doute comme toutes les autres tombes que vénèrent les musulmans, une espèce de tertre en dos d'âne, sur lequel ils étendent parfois de riches tapis. Nous dûmes donc nous contenter d'invoquer ces amis de Dieu et d'évoquer leurs inoubliables souvenirs.
En Orient 14
Ce fut le 22 décembre que nous entreprîmes ce voyage. Nous partîmes vers 6 h. du matin. La route quitte la voie de Bethléem, un peu au-delà du tombeau de Rachel, cette femme préférée de Jacob, inhumée sur le territoire d'Ephrata, aujourd'hui Bethléem. Nous avions déjà poussé une pointe de ce côté le 6 décembre. Mais il n'avait pas été possible d'aller plus loin que les vasques de Salomon. La quarantaine existait contre Hébron. Ces pauvres gens ont été empêchés d'entrer en communication avec Jérusalem depuis des semaines et des semaines, parce qu'un seul cas de choléra s'était produit chez eux et un autre dans un village des environs. Cette fois là, nous dûmes nous contenter de visiter les réservoirs d'eau que Salomon a construits el auxquels il a légué son nom. Ce sont trois bassins, situés en gradation, de manière que le trop plein du supérieur se déverse dans l'inférieur. Quand nous les vîmes, un seul, le premier, était plein : les autres étaient presque vides : l'eau était limoneuse. Autrefois elle alimentait la ville : aujourd'hui encore elle fournit l'eau par des tuyaux en fer au mare magnu?n du temple. Le travail pouvait être beau et considérable pour le temps de Salomon.
Non loin de là on peut voir encore le fons signatus et Xhortus conclusus de l'Ecriture. Ces deux choses, insignifiantes ou à peu près aujourd'hui, méritent notre attention non seulement parce qu'elles appartiennent à l'archéologie biblique, mais parce que l'Eglise s'en sert comme
d'emblèmes pour signifier la virginité et la merveilleuse fécondité de la Ste Vierge. Le fons signatus était une source scellée et réservée comme elle est encore réservée aujourd'hui. La source a 8" de profondeur et l'eau est excellente. Uhortus conclusus est une partie de la vallée sous Uretas dont le nom, prétend-on, n'est qu'une corruption du mot Hortus. Ce jardin appartient maintenant en partie à une congrégation religieuse. Il est merveilleusement fécond — situé très profondément, il est à l'abri des vents du nord, il a de l'eau en abondance et s'ouvre sur le sudouest. C'est donc une situation unique, unique aussi est sa fécondité. Légumes, arbres fruitiers, tout y produit les meilleurs fruits et l'hortus conclusus est le fournisseur des primeurs pour Jérusalem.
Le 22 Juin nous pûmes nous avancer plus loin : la quarantaine avait été levée la veille ou l'avant-veille. Nous visitâmes d'abord la vallée de Mambrée. Il faut reconnaître que toute la vallée d'Hébron est très belle, une des plus belles parties de la Palestine. Elle est couverte de vignes, — c'est même de là que Josué et Caleb rapportèrent aux Hébreux la fameuse grappe de raisins, qui devait servir de preuve de la fécondité du pays. Le Frère Luc, qui nous accompagnait, nous assure que lui-même avait cueilli là une grappe d'un demi-mètre, et que cette grappe était venue sans soins spéciaux, sans forçage et en plein air. A côté des vignes viennent les oliviers, les figuiers, les noyers, les abricotiers. Le pays est merveilleuse-
ment fertile et le père des croyants, en le choisissant pour y établir sa demeure, montrait qu'il était encore autre chose que le père des croyants, — un homme d'intellij^encc éminemment pratique.
Dans la vallée de Mambrée, il y a encore des restes d'une basilique romaine. Dans la ville nouvelle (car l'ancienne ville occupait une colline vers le nord-ouest de la ville actuelle) il y a le réservoir d'Abraham, une nappe d'eau alimentaire. Tout parle ici d'Abraham, comme tout parle d'Elie aux environs du Carmel. A une bonne i 2 heure de marche d'Hébron se trouve le chêne d'Abraham. Cet arbre n'est pas à coup sûr celui qui vit Abraham; mais il peut en être un descendant. Celui que nous vîmes ne durera plus longtemps ; il a encore deux branches, une, si j'ai bien retenu, dans la direction du nord ; une seconde dans la direction de l'ouest : c'est un chêne vert. On l'a entouré d'un mur surmonté d'un grillage. C'est peut-être la cause de son dépérissement, car vieux chêne ne veut pas qu'on gêne ses pieds, et d'ailleurs l'eau ne lui arrive peut-être plus aussi facilement qu'autrefois. Le tronc est immense. J'ai déjà vu à côté déjeunes chênes, produits des glands de l'ancien et sans doute destinés à remplacer celui-ci ; nous avons aussi rapporté des glands, trois chênes qui poussent dans nos jardins, en sont le souvenir. Il y a assez bien de Juifs à Hébron : nous avons même dételé et pris notre déjeûner chez la veuve d'un Juif appelé Epstein. C'est la grande ville pour les bédouins des environs. Les bédouins des environs sont brigands. On ne peut s'engager à deux
heures au delà d'Hébron sans être sûr d'être dévalisé. La population est très fanatique. Enfin, lorsqu'un groupe d'Européens passe à travers les bazars, il est accueilli par des regards curieux et un peu moqueurs. Tous ces rois de carnaval semblent dire : Comme ces Européens sont drôlement vêtus ? ou mieux, sont-ils vêtus ? En eftet notre costume Européen comparé au leur, à l'air d'un justaucorps comparé à une chaude et ample toilette. Au retour nous nous arrêtâmes un instant à une fontaine située en face du village de Bethsur-el, qu'on désigne comme celui où l'apôtre Philippe baptisa l'Enuque de la reine de Candace. Le matin nous avions rencontré au même endroit le R. Père Coubé, le prédicateur connu de la compagnie de Jésus. Nous rencontrâmes également au retour un pèlerinage russe, se rendant à pied à Hébron, 38 kilomètres. Les Russes ont une grande vénération pour le chêne d'Abraham : leur gouvernement à établi sur la hauteur un hospice pour les accueillir : car tous ces pèlerins, qui viennent de loin, n'ont qu'une modique somme à dépenser et quelques-uns portent leurs ustensiles à thé, bouilloir etc.. et font à pied ces longs et fatigants trajets. Le consul général russe à Jérusalem nous dit que l'année dernière il était arrivé S pèlerins qui avaient fait à pied le voyage de Sibérie à Odessa. Ces pèlerins se comptent par milliers par an. Ils se recrutent parmi les ouvriers et la bourgeoisie. A Jérusalem ils paient deux roubles par mois pour leur logement au grand hospice du consu-
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lat. C'est le rêve de leur vie. A certains temps de l'année ces pèlerinages vont se baigner dans le Jourdain.
l^es femmes restent d'ordinaire plusieurs mois : les hommes un mois. On compte dans le monde négociant de Jérusalem que chacun des pèlerins Russes lais.se 200 fr. en emplettes d'objets de piété et 20 fr. aux pauvres : car si les Russes donnent peu à la fois — un metallic — ils donnent tous les jours. Le bon Dieu, sans doute, leur tiendra compte de ces sacrifices, inspirés par leur foi au Christ et leur charité chrétienne !
Après les fêtes de Noël, notre .séjour à Jérusalem pouvait se terminer. Nous y avons pas.sé un mois sans fatigue ni ennui. Impossible de dire combien nous y avons éprouvé de .satisfaction religieuse et spirituelle. Mais il y a une fin à tout, même aux meilleures choses. Le départ n'était pas aisé. Un seul bateau touche à Jaffa et accepte des passagers : c'est le Lloyd Autrichien. Or, il ne passe que de quinze en quinze jours. On l'annonce pour le i Janvier. Il s'agit de ne pas le manquer, sous peine d'être condamnés à un nouveau séjour de quinze jours ; ce qui serait un malheur dans le bonheur. Nous expérimentons encore une fois, comme à Beyrouth, combien il est difficile de bien se renseigner. Savoir le jour et l'heure du départ paraît chose impossible. L'un disait blanc, l'autre noir. Enfin nous apprîmes que le paquebot autrichien toucherait à Jaffa le Vendredi 2 Janvier. Quand partirait-il ? On hésitait entre le Vendredi soir et le Lundi 5 Janvier. Il fut décidé que nous nous rendrions à Jaffa le
Vendredi, par le seul train de voyageurs, qui quitte Jérusalem vers i heure de l'après-midi. Heureusement ; car quand nous arrivâmes à Jaffa le bateau du Lloyd, le Vorwaerts était déjà en rade, et nous allâmes directement de la gare à l'embarcadère.
Nous profitâmes des derniers jours pour aller voir encore certaines choses qui nous avaient échappé. Avant tout il ne faut pas oublier le Beïram. Le grand jeûne musulman dure toute la lune. Nous en avions vu le commencement à Naplouse, nous en vîmes la fin à Jérusalem. Le Ramadan cessait le 29 Décembre. Alors viennent trois jours de réjouissances durant jour et nuit. La tour de David est transformée en tour de bombardement : le matin de bonne heure, au milieu du jour, le soir on fait danser tout le Newhôtel, situé de l'autre côté de la rue et nous avec lui. Les rues sont pleines de gens endimanchés : c'est l'époque où l'on renouvelle sa garde robe, comme les chrétiens le font à Pâques. Les enfants circulent soit en habits neufs, soit en costumes fantaisistes, de grandes dames, de petits militaires etc. ainsi de suite. On se souhaite la bonne fête. Le pacha-gouverneur va en gala, tout chamarré, accompagné des dignitaires ecclésiastiques et autres, en voiture porter ses vœux chez le commandant de place. Alors le pacha reçoit toutes les autorités, les dignitaires chrétiens comme les autres ; c'est un échange de salamalecs. La cérémonie ne ressemble en rien à la sélamik-parade que nous vîmes à Constantinople.
Nous eûmes ainsi le temps d'aller voir la prison où St- Pierre fut délivré par range,ainsi que la maison où il se rendit après cette miraculeuse délivrance. Sur ces deux endroits furent bâties, depuis les premiers siècles, des églises commémoratives; celle qui occupait le second emplacement appartient maintenant aux Syriens schismatiques Ces endroits sont situés dans le quartier le plus voisin de la tour de David. — On montre également la demeure de St-Jacques-le-Majeur, dans le voisinage. L'ancienne chapelle élevée là par les croisés est devenue un magasin au service d'un négociant mahométan. On indique l'endroit de son martyre dans l'église du grand couvent Arménien schismatique de St-Jacques.
Nous vîmes aussi ce que l'on appelle communément le tombeau des Rois. Déjà St- Jérôme savait que ce n'était pas le tombeau des rois de Juda, mais d'Hélène, reine d'Adiabène, prosélyte juive et qui avait tenu à avoir son tombeau près de Jérusalem. Celui-ci est taillé dans le rocher et on y descend par de grandes marches. A l'intérieur encore taillés dans le roc vif, .se trouvent T^y loculi, distribués en plusieurs chambres funéraires. Sept seulement ont été occupés. On fait donc des mécomptes sur la paix, même quand il s'agit de la paix du tombeau ! Les juifs mettaient vraiment du luxe dans leurs tombeaux. Ce que l'on appelle le tombeau d'Absalon et de Zacharie, ne sont peut-être pas ce que leur nom indique, mais à coup sûr ils sont dignes d'attention. Hormis l'entonnoir qui surmonte celui
d'Absalon, ces tombeaux sont d'une pièce, taillés dans le roc ; on voit d'ici au prix de quels frais et de quels efforts. Partout aux environs de Jérusalem on voit des excavations funéraires. De même sur la route d'Hébron ; et une montagne rocheuse, située près de la colonie allemande de Rothschildt est creusée presque en entier. Le même jour, le 31 Décembre, nous allâmes voir la grotte de Jérémie, où, dit-on, le prophète aurait composé les lamentations. La grotte est très belle : on a du reste fait sa toilette à l'occasion de la visite de l'empereur d'Allemagne : on a coupé des anfractuosités intérieures ; c'est à dire qu'on a gâté ce lieu historique. Les musulmans y ont construit une petite mosquée, dans laquelle ils montrent la sépulture d'un saint... Saladin et Haram, ou quelque chose comme cela ; et une demeure pour derviches.
Le 30 Décembre nous étions allés voir le monastère de Ste-Croix, appartenant aux grecsorthodoxes. Il est situé à une 1/2 heure de marche de Jérusalem, près du chemin qui, avant la construction de la route carrossable, était le chemin des piétons, pour St-Jean-du-Désert. A côté de plusieurs endroits ou objets auxquels se rattachent des traditions ou des légendes, notamment l'arbre dont on aurait découpé le bois pour la croix de Notre Seigneur, il y a beaucoup de peintures murales, style grec, et très originales. Je n'ai jamais vu d'église chrétienne où l'on vénérait autant de saints de l'ancien testament. Il y avait là autrefois une basilique Constantinienne,
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dont on voit encore des fragments de pavement. On y distingue encore très bien deux coqs et le .poisson. Nous profitâmes de ces quelques jours pour multiplier nos dévotions au St-Sépulcre, pour parcourir plusieurs fois la voie douloureuse aboutissant au Calvaire et enfin, voyage toujours suave, pour visiter une dernière fois la crèche de Bethléem le i Janvier. Nous pûmes ainsi, — <l'autant plus qu'il me fut donné de célébrer la imesse au St-Sépulcre le i Janvier, — recommander encore tous ceux qui nous étaient chers, avant de quitter peut-être pour toujours ces lieux, où nous avions goûté tant de consolations et tant de jouissances spirituelles. Comment un chrétien peut-il ne pas désirer de visiter au moins une fois les Saints Lieux !
Enfin il fallut partir ! Nous nous rendîmes à la gare de Jérusalem dès 1 1 i 2 h. pour ne pas manquer le train : on n'est pas sûr du départ à une 12 heure près ! La ligne de chemin de fer ne fait que descendre jusqu'à la côte. C'est à regret que nous descendons ces marches montagneuses, qui nous éloignent du tombeau du Sauveur. Il y a une exception cependant. A. une heure de chemin de fer de la ville Sainte se trouve Bittir. Il y a là de pittoresques montagnes et de beaux vergers d'oliviers. Là est la quarantaine. On y vit sous la tente ou dans des baraquements. Nous savions à quel prix nous avions échappé à la quarantaine de Bittir. Quand nous vîmes les malheureux, qui y purgeaint leurs 48 heures, nous ne regret- .tâmes nullement de n'avoir pas joui de leur
vie sous la tente, non durant quarante-huit heures comme maintenant, mais durant dix jours comme alors. Après une marche sinueuse, suivant la vallée, le chemin de fer s'engage dans la plaine de Saron. Quelle belle contrée !
A perte de vue s'étendent des terres dont la fertilité est évidente. De vastes champs, que l'on est occupé à labourer avec le chameau, ou plutôt à gratter un peu, doivent avoir une puissance considérable d'humus. Puis de grands et beaux oliviers et partout des fleurs printanières, les pâquerettes, les anémones rouges-écarlates, une fleur jaune que je n'ai pu classer. Le ciel était incomparablement pur et le temps chaud. Quel riche pays ce doit-être. Comment se fait-il qu'on rencontre ici les types les plus misérables de villages que nous ayons vu ? Des masures en terre, couvertes en terre également, au point que l'herbe éveillée par les pluies récentes les couvre d'un tapis de verdure. Devant les portes, des puits couverts sans doute de branchage en cône et revêtus de terre, sur lesquels on mettait à sécher les excréments de cheval en forme de galette. Ceci rappelle leur travail de boulangerie. C'est la ménagère qui cuit le pain souvent à une heure plus que matinale, dès deux, trois heures du matin; elle se lève pour moudre le grain au moyen d'une grosse pierre dans une auge en pierre, puis elle pétrit la pâte : au foyer il y a une pierre sur laquelle elle brûle les galettes de fientes sèches et lorsque cette pierre est suffisamment chaude, on y place la pâte qui se cuit et devient galette man-
geable. On conçoit combien cela doit être appétissant ! C'est la forme sous laquelle les Arabes de toute la l^alestine mangent leur pain ; et la l'alestine étant le pays des traditions et de l'immobilité, on peut dire, sans crainte de se tromper, que c'est sous cette même forme qu'ont mangé le leur Abraham, Isaac et Jacob.
Nous passons Ramleh et Lydda. Lydda a beaucoup souffert du choléra. A Gaza, plus vers le midi, 5000 habitants sur 25,000 sont tombés victimes du fléau. On nous a cité au patriarchat latin à Jérusalem, deux villages qui ont été dépeuplés par le choléra ; ceux qui restaient, enfermés partout par des cordons sanitaires et militaires, mouraient d'inanition : hommes et bestiaux périrent par centaines. A Jaffa au.ssi la terrible maladie exerça ses ravages : à Jérusalem ili n'y eut pas un cas certain. Tout n'est pas fini. C'est pourquoi ceux qui voyagent de Jaffa à Jérusalem» ont à purger une quarantaine à Bittir et ceux qui vont de Jafl'a en Egypte doivent à leur tour purger une quarantaine avant de mettre pied à terre.
Aux environs de Jaffa commencent les superbes vergers d'orangers, qui ceignent cette ville d'une ceinture de verdure et de fruits jaunes. Quelle magnifique entrée ! Les arbres sont maintenus à médiocre hauteur; en beaucoup d'endroitsil y a autant de fruits que de feuilles. Tous frais compris, les oranges, rendus en Autriche, coûtent moins d'un centime pièce. Sur notre bateau on avait en cargaison cinq caisses d'oranges pour l'empereur d'Allemagne, et quatre caisses à l'a-
dresse de l'empereur d'Autriche, envoyées par le custode de Terre Sainte. Les oranges ne sont pas seulement très belles, elles sont encore très appétissantes.
Nous regrettâmes de ne pouvoir faire la promenade dans ces magnifiques bosquets ! Mais il n'y avait rien à faire : le Vorwarts était arrivé sans s'annoncer aussi régulièrement que de coutume. 11 fallut aller directement de la gare au bateau. On sait que devant Jaffa, à fleur d'eau, émergeant un peu, s'étend une barre naturelle qui rend la navigation très difficile et parfois impossible. Les bateaux restent au large. Lorsque le temps est gros, l'embarquement est très dangereux et parfois matériellement impossible. En ces cas les Européens n'osent pas même s'aventurer pour porter la poste. Alors on parvient le plus souvent à engager des Arabes, qui risquent leur vie pour une somme qui peut atteindre trois cents francs. La soif de l'or dira-ton ! Oui ! Mais il faut avouer que lorsqu'ils affrontent pareil danger, ils satisfont une autre soif avant de satisfaire celle-là.
Adieu, Palestine, terre inhospitalière à tout autre égard qu'au point de vue religieux. Le confortable y est mince, sinon nul. C'est comme si Dieu voulait l'austérité avant la suavité des émotions religieuses, comme si le Seigneur avait laissé tomber sur le pays la lèpre dont il avait débarrassé les dix lépreux. St Jérôme, un des fervents de Terre Sainte, a résumé les péripéties des études scripturaires par un mot que nous pouvons appliquer au voyage de Jérusalem : .SY vis inanducare nucleinn,
frange nucein. Si vous voulez manger le noyau, il faut casser la noix. Ainsi qu'on a pu le voir dans les pages qui précèdent ; cette noix ne se casse pas sans sacrifice ; mais le noyau est d'une douceur inexprimable, et nous espérons jouir encore de l'arrière goût au moment où notre vie se terminera à l'ombre de la croix, dont nous avons visité l'emplacement et dans l'espérance de la résurrection, que nous sommes allés puiser au Tombeau de Celui, qui n'y a été déposé que pour ressusciter.
Veps l'Egypte
W f E « Vorwarts » quitta le port de Jaffa vers t M ^ lo h. du soir pour Port-Saïd, où nous arrivâmes à 9 i 2 h. du matin, après une nuit très calme. Il y avait un peu de brouillard. Le matin de bonne heure le commandant n'avait pu apercevoir les rayons tournants du phare électrique de Port Saïd. Un bateau ne peut entrer sans pilote de la compagnie de Suez. Nous mouillâmes en pleine rade, car bien sains de corps, nous sommes cependant des pestiférés officiels. On ne peut donc pas descendre à terre. Nous sommes ici à l'entrée du canal de Suez : nous voyons passer toute espèce de bâtiments:en deux jours la compagnie du canal a perçu 803 mille francs, à quelques centimes près^ dont je demande grâce. Port-Saïd est né de la construction du canal: elle est aujourd'hui une ville de 40000 âmes. On sait que le canal fut commen-
La grosse ligne noire indique la route suivre
Entrée de Port-Saïd — Statue de Lesseps.
Une rue à Port-Saïd.
Gare ôiitpe Porl-Siiïd et le Caire.
Le Caire — lue rue.
Le Caire — Fontaine de la Citadelle.
Le Caire — Intérieur de la grande Mosquée
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l*vraini(les.
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Longsor — Le Xil.
Marché à Longsor.
Longsor Ruines du temple.
cé en 1859 et achevé en 1869. Les fêtes coûtèrent plus de 25.000,000 de francs. N'ai-je pas retenu que l'Impératrice Eugénie y fut déléguée par Napoléon III, qui alors était Empereur des Français ? Depuis lors, le canal de Suez aurait certes suffi à porter les larmes de ses yeux ! Mais eût-il suffi à porter celles de son cœur, lorsqu'elle eut perdu le trône, son mari et plus tard son fils unique ? Port-Saïd est plutôt une station de charbons. Nous voyons en effet de grands steamers faire du charbon et employer à cet efl'et des .cinquantaines de Fellahs, qui montent et descendent, en chantant, deux planches, et portant sur la tête deux corbeilles remplies de combustible. On les avait pris d'abord pour des femmes, trompés que nous étions par le costume oriental. Mais pil est déjà suffisant que les hommes soient voués à cette vie d'enfer, et cela pour un salaire eftectif d'un franc par tête et par jour. De part et d'autre de la rade il y a des môles, qui sont aussi des brise-lames. A mi-chemin du môle occidental se dresse la statue de Ferdinand de Lesseps. Il étend la main droite vers le canal. C'est en effet une belle et grande œuvre que, sans être ingénieur, il sut mener à bonne fin, et qui suffisait à sa gloire. Mais la gloire est comme l'argent, plus on en a plus on veut en avoir. Le poète le savait déjà. Crescit amor , nunwii du?n ipsa peciinia crescit. Nous restons à rPort-Saïd jusqu'au dimanche soir 4 Janvier. A quoi jon se presser ? Nous avons à faire notre quarantaine, c'est-à-dire cinq jours, avant d'être admis à fouler le territoire de l'Egypte, qui a importé la
En Orient /■»'
maladie en Palestine et, qui, elle-même, n'est pas encore «< propre». C'est le terme dont on se sert pour dire qu'il y a encore des cas de choléra.
Nous sommes quatre prêtres européens et un Grec uni. Nous avons dit la messe, le R. P. Coubé, jésuite, et moi. (Jui donc a dit qu'il ne pleut jamais en Egypte ? Le dimanche nous essuyâmes une pluie torrentielle : heureusement nous ne nous trouvions pas sur la côte Phénicienne, ni (je m'en félicitai...) à dos de cheval ; nous nous retirâmes doucement dans nos cabines, à une heure plus convenable, laissant les marsouins continuer sans témoins leurs évolutions qui nous avaient amusées pendant le courant de la journée. Bonsoir ! Bonne nuit !
Lundi 5 Janvier 1903
Oui, bonne nuit ! on pouvait bien se la souhaitQff) hier au soir. Le bateau est parti à 7 h. du soiç;;/, nous étions encore à table. A partir de minuit, te^. « Vorwârts » s'est mis à danser. La cause, paraîtr,-; il, n'est pas le mauvais temps, ce sont les courant^!, sous-marins contraires à la mer. Le mal de mer commence dans la tête entre les paupières, puis il gagne la gorge ou plutôt l'œsophage et enfin l'estomac. Tous les passagers de seconde furent malades : j'en connais de première qui n'échappèrent pas à un commencement de maladie, et pour être sincère, je dois me compter de ce nombre. Car ce jour-là je ne parus pas au café, et il m'eut été impossible de me tenir indemne dans la position verticale. Nous préférâmes, en grand nombre,
la position horizontale, jusqu'à ii h. du matin, heure à laquelle nous arrivâmes à Alexandrie. On nous annonce que la quarantaine ne finira que Jeudi matin.
Mardi 6 Janvier.
Fête de l'Epiphanie ! Les quatre prêtres européens ont pu dire la messe. Hier, il a plu presque toute la journée. Ah ! 11 ne pleut pas en Egypte ! ! ! Maintenant on fait la distinction. 11 pleut à Alexandrie, il pleut même au Caire : mais il ne pleut plus au-delà de Syout ! Explorons un peu notre prison. Nous en revenons aux mœurs de nos ancêtres. Ceux-ci habitaient des cités lacustres. Avons-nous mieux que cela ? Nous sommes mouillés au milieu de la rade Occidentale, arborant le drapeau jaune de quarantaine. Le rêve d*Uri ^capitaine de navire anglais, dit-on, c'est d'aitoir une petite maison afec un lopin de terre, grand comme le pont d'un navire. Là il pourra continuer ses ennuis, car, nous dit le commandant du'w'Vorwàrts », la vie d'un capitaine est tissue d'ennuis, bien entendu, au sens littéral, c'est-à-dire en bâillements et en crève-cœurs au sujet du temps à tuer. En effet, la navigation est ennuyeuse, que ce soit sur une rivière, sur un lac ou sur mer. J'ignore si on fait passer aux aspirants-marins un examen sur l'habileté à ouvrir les mâchoires^ exercice auquel ils devront se livrer souvent !
Nous sommes peu nombreux en première :
notre nombre rappelle le nombre d'êtres humains sauvés par l'arche de Noë ; nous sommes huit :
Nous trois, le consul général de Russie à Jérusalem, un jeune homme attaché au corps consulaire français, M. de Courdial, un père Dominicain français méridional du nom de Caffarino, et deux ministres protestants anglais ou américains. Un premier avantage, c'est que quiconque le désire a sa cabine seul. C'est un avantage inappréciable. La société n'est pas désagréable. Les Français, on sait cela, sont des gens d'esprit. Ils sont pleins de finesse et aiment, par caractère national, les jeux d'esprit. Nous avons été richement servis de cette denrée, et je vous l'assure, on n'en était pas fâché. (Quiconque a navigué sait que les voyageurs de seconde ont table et logements spéciaux, mais sont admis au pont de première. Nous reçûmes donc quotidiennement la visite de nos compagnons de voyage de seconde. Parmi eux, il y avait une dame avec ses deux filles. Elles étaient musiciennes. Le docteur du bord, un jeune Juif, raclait bien du violon. Les musiciens nous ont régalés d'un petit concert plusieurs soirs. Il m'a semblé même que les trémolos et les allégros de ces jeunesses ne s'arrêtaient pas à l'archet du violon et aux touches du piano, mais leur montaient jusqu'au cœur. Il y avait treize Juifs à bord. Parmi eux un sioniste. — Que dit-on du sionisme en Belgique ? Est-on pour le sionisme ancien ou le sionisme moderne ? Je ne sais ce qui fut répondu à ces questions. L'interrogateur, un juif convaincu, était socialiste; il prétendait avoir eu du succès en faisant des conférences à Glasgow. II se rendait maintenant à Paris pour faire la propagande pour ses idées.
Une quarantaine contre des gens comme cela serait bien plus de saison que contre des pestiférés comme nous! II y a aussi à bord un autre juif intéressant : il se prétend le Messie et fait de la propagande. Il y a quelques laïcs catholiques qui viennent assister à notre messe, entre autres notre excellent capitaine M. Lameve, rue de l'Aqueduc, à Trieste. En troisième, il y a de tout : des Indiens, des Abyssins, des Egyptiens, des Européens, avec armes et bagages, installés sur le pont de troisième ; le soir enroulés dans leurs couvertures, protégés par des bâches tendues sur les soutiens en fer du bord et étendant le lendemain tous ces objets de couchage aux rayons du soleil, si la nuit a été pluvieuse. — Or, le 5 et le 6 Janvier, la pluie fait rage. Bonsoir !
Mercredi 7 janvier.
La nuit a été calme ! Le temps est beau ! Trois messes, car nous n'avons plus que trois hosties: on voit que la disette commence. Heureusement, nous attendons la délivrance pour demain. De la causerie en arpentant le pont ; fumer comme des Turcs ; puis un peu de gaieté à table, voilà nos amusements. Les marsouins viennent nous narguer. C'est une vraie retraite, mais une retraite où il est permis de causer. La table est excellente, le personnel très-serviable, le commandant le plus aimable des hommes ; mais...
Si j'étais oiseau, quel serait mon langage, Mieux vaut la liberté que la plus belle cage.
Bonsoir, la compagnie !
Jeudi 8 Janvier
Trois prêtres ont célébré la messe ; des hosties nous étant parvenues d'Alexandrie hier à lo heures du soir; le bateau devient une cathédrale, seulement il en est des bateaux comme des hommes. C'est au moment de leurs plus grands succès que les épie la débâcle. Ainsi en fut-il de notre bateau. A sept heures du matin, un bateau-mouche nous amène la commission sanitaire. Les passagers de première et de seconde ont l'honneur de passer les premiers la revue : chacun de nous dut tendre la main pour se lai.sser tâter le pouls. . . dont coût six piastres. Ensuite, on nous remet un avertissement en français, en anglais et en arabe, nous prévenant qu'à la douane un employé serait spécialement chargé d'assister à l'ouverture de nos malles pour en retirer tout le linge sale que nous n'aurions pas présenté à la fumigation. Nous ne présentâmes rien ; aucun employé n'était là pour assister à l'ouverture des malles. Les malles ne furent même pas ouvertes. A notre suite, l'équipage tout entier dut passer la revue ; chaque homme dut montrer la langue. La visite médicale était terminée. Je dis terminée pour nous, car pour les passagers de troisième, il n'en fut pas ainsi. Tous les effets, (et Dieu sait les loques qui se trouvaient empaquetées là !j furent jetés dans une vaste barque, puis on y descendit leurs propriétaires, hommes, femmes, enfants de toutes nations, de toute religion, de toute langue : ce fut un spectacle peu banal, lorsque le petit remor-
queur, tout essoufflé de traîner tant d'importance, se mit en marche pour le lazaret, oij on devait désinfecter hommes et choses.
Nous pûmes donc mettre pied à terre le Jeudi 8 Janvier, et commencer par Alexandrie notre voyage en Egypte. Si j'ai bien jugé, personne ne regrette de devoir dire adieu à cette vie lacustre que nous menâmes durant trois jours et trois nuits: nous n'embrassâmes pas la terre : mais nous la saluâmes comme une connaissance toujours aimée. Nous nous dirigeâmes vers l'hôtel Quédivial, rue de Rosetta. Notre pèlerinage n'est pas terminé. Ce n'est pas un voyage de touriste qui commence ici; non, l'Egypte est considérée comme appartenant aux lieux saints, tant à cause des événements de de l'Ancien Testament qui se passèrent ici, que du séjour que fit en Egypte Notre Seigneur Jésus- Christ.
Ici, le spectacle est tout nouveau : c'est celui de la lutte de l'homme contre le désert. L'Egypte n'est pas autre chose qu'une oasis coupant en deux un désert, qui, sans cela, couvrirait toute la terre ferme depuis l'Océan Atlantique jusqu'au Golfe Persique et au-delà. Le Nil, en amenant l'eau sur ces sables, y fait ce miracle de transformer une mer de sable en une mer de verdure. Le Nil et le désert, c'est la formule physique de l'Egypte. Là ou le Nil porte ses eaux, le désert recule ; là où les eaux du Nil n'arrivent pas ou n'arrivent plus, le désert gagne. C'est ce que Bonaparte exprimait en disant, qu'en Egypte, là ou le Nil ne va pas au désert, le désert va au Nil. Le désert !
Notre plan primitif de voyage comprenait la visite du Sinaï. Nous avions compris cette visite comme partie intégrante, mais secondaire du voyage total. Tout le monde nous a dit que c'était impossible. C'était, a-t-on dit, un voyage à part ; il ne fallait y attendre aucun confort européen, s'attendre à toutes les misères ; nous avions mal choisi la saison : actuellement les tribus bédouines, toujours exigeantes, étaient devenues insatiables par une longue disette; quelqu'un ajoutait même que leur voracité pourrait s'étendre à autre chose qu'à notre porte-monnaie. Pour toutes ces raisons, ainsi qu'à raison du manque de temps (car ce voyage demande trois semaines) nous renonçâmes à voir le Sinaï, remettant à des temps meilleurs cette expédition aventureuse. Aventureuse, en effet cette expédition au désert ! nous n'avons vu que des parties minuscules du désert, mais ces parties minuscules laissent deviner ce que doit être le grand désert.
La vallée du Nil est comprise entre deux chaînesde montagnes,la chaîne Lybique et la chaîne Arabique, des rochers de sable jaune en partie durci, en partie mouvant, et au-delà de part et d'autre, c'est le grand désert. La terre arable, féconde au-delà de ce que l'on peut rêver, est à côté, séparée à l'emporte-pièce, et sans transition, du sable aride, improductif depuis des milliers d'années.
Nous avons traversé des coins du désert, aux pyramides de Giseh, à la vallée des tombes royales à Luxor, entre la première cataracte et
Thèbes — Temple.
E^tP
K^fe^P^ - ^"^^"^^^^^^^^1
Thèbes — Avenue dos Sphinx.
Thèbes — Ruines.
Longsor — Rui les du tempe.
ThôlK's Près (le la vallée des Tiunbeaux.
Thèbes — Tomb.aux.
Thèbes — Colosses de Memnon.
Assjuan.
Assouan. Aux environs d'Imaïlia, le chemin de fer delà haute-Egypte roule pendant des kilomètres à travers le sable et à travers des collines ou des montagnes de sable comprimé, qui prennent parfois les formes les plus fantastiques. Je crois même que l'idée du sphinx et des temples égyptiens pourrait bien être née de la vue et de la fréquentation séculaire de ces formes étranges, que présentent les paysages du désert. C'est ainsi qu'à Assouan, j'ai remarqué dans le lit du Nil, au milieu de deux rochers informes, un rocher rappelant étrangement la forme d'un sphinx ; et dans les déserts, des plaques de sable comprimé, éboulées parfois,ressemblaient à des ruines de temples. La vue est austère, mais grandiose. Austère,cette nudité, cette absence complète de végétation, de vie propre : c'est le grand silence et la solitude inviolée. Mais c'est grandiose : c'est l'immensité, qui se dresse comme un défi devant l'homme : le soleil semble la caresser avec préférence ; ses longs rayons ne semblent se retirer qu'à regret de cetempire qui lui appartient presque sans conteste, et déposent sur ces sommets bouleversés de cataclysmes, sur ces plaines de sable brûlant,les teintes rosées d'un dernier sourire avant le coucher. C'est à peine si l'on aperçoit quelque chose de vivant: un oiseau égaré,un rare buisson de bruyère parfois, et ça et là, sur des- chemins de caravanes, deux fidèles compagnons du désert, un chameau, enjambant la distance à pas longs et lents et un Arabe,balançant sur le dos de l'animal ou marchant tête bien cou\rerte et pieds nus,dans le sable
craquant, coupant de ces émoustillements continus le silence de ces parages désolés. Lors de notre retour d'Assouan, en voiture de luxe, un vent assez violent soulevait dans le désert des nuages de poussière: comment un voyageur peutil se défendre contre cela, si en voiture de luxe, fermée à double glace, on ne parvient pas à se défendre ?
A notre arrivée à Luxor, on nous eût pris pour des fossiles. Qu'on n'aille cependant trop s'apitoyer sur notre sort, si nous dépeignons le désert sous des couleurs un peu sombres. Nous avons voyagé en Egypte tout autrement qu'en Palestine. Nous y avons trouvé, contre monnaie sonnante, tout le confort de l'Europe. Les Pharaons, dans toute leur puissance, n'y voyagèrent jamais avec le rapidité et le luxe que nous pûmes nous y payer.
L'Egypte, peut-on dire, est sillonnée de chemins de fer ; sur ces voies roulent à des heures précises, des trains de luxe, avec wagons- restaurants et wagons-lits. Au Caire, à Luxor, à Assouan, il y a des hôtels richement montés : en un mot, c'est un coin d'Europe, ou mieux un coin d'Afrique, placé sur des roues et circulant dans le désert, au milieu des pays noirs, et, on peut le dire sans les calomnier, presque barbares. Au Caire, à Shepheard's hôtel, à Assouan, à Cataract's hôtel, c'est le dernier mot du confort et à Assouan notamment, tout doit venir du Caire, et tout y vient ; rien n'y manque. A Assouan, la salle à manger rappelle la mosquée: la coupole est
piquée à l'intérieur de lumières électriques, qui rappellent les lampes : le service est fait par des nègres vêtus de blanc. Ici, après le dîner ; à Shepheards, pendant le dîner,il y a de la musique. Pour rappeler une expression classique, la table se couvre des produitsde l'Occidentet de l'Orient: c'est absolument l'abondance et le luxe ; en voyant l'exubérance des toilettes, on frémit à la pensée des bagages que ces voyageurs doivent traîner à leur suite. Nous en avons vu un qui avait 28 coffres, et qui dut retourner de Damas à Beyrouth, parce qu'il en avait oublié 14 autres.
On sait que tout Américain qui se respecte, •est au moins Colonel, sinon Général ; l'avenir exigera que chaque Américain ait un diplôme d'officier d'intendance, à moins de renoncer à tout voyage outre-mer. Un flot d'Américains et d'Européens roule ainsi à travers l'Egypte du mois de Janvier au mois d'Avril. C'est le Pactole sous sa forme moderne; mais hélas, ce Pactole là a comme le Nil des irrégularités dans ses crues! Partout, •cette année, on se plaint de mécomptes. Les étrangers n'arrivent pas; et ces hôtels, montés pour des centaines de clients, en comptent avec mélancolie quelques dizaines.
L'Egypte connaît depuis des milliers d'années •et a enseigné à l'Europe la parabole des vaches maigres succédant aux vaches grasses.
L'histoire se répète sur tous les terrains. Cet -appareil de civilisation européenne a tout l'air •d'un fleuve qui dessine son cours, même pendant •des kilomètres, sur le sein vert ou bleu de la mer
et semble ne pas vouloir se mêler avec elle. Il semble une usurpation de cette vieille terre des Pharaons, que regarde avec étonnement l'œil pierreux des sphinx et contre laquelle ceux-ci protesteraient si leur langue n'était depuis toujours immobilisée dans la pierre sablonneuse du désert. Ce courant là n'est pas l'Egypte. Celle-ci fut autrefois, s'il est permis d'ainsi parler^ le chemin des caravanes de la civili.sation. C'est par ici que la civilisation prit sa route vers l'Occident. Aujourd'hui que l'Occident lui donne l'hospitalité dans son tour du monde, elle jette pour ainsi dire un flot de retour sur l'Egypte, mais on voit quelle y vient en étrangère et qu'elle n'a pas réussi jusqu'ici à se faire au pays.
L'Egypte, en elle-même, est belle, féconde et jusqu'à un certain point, bien cultivée. Partout où arrivent les eaux du Nil, c'est la richesse. A ce moment-ci, c'est-à-dire au mois de Janvier, on voit partout faire la récolte de la canne à sucre. Sur pied celle-ci ressemble à nos plants de maïs. On la vend aussi pour la consommation du peuple, qui semble en faire ses délices. On voit des gens mangeant la canne à sucre de bon matin, donc comme déjeûner. Le Delta n'est qu'une mer de verdure : il est entrecoupé de canaux. Là où l'eau ne peut arriver naturellement, l'art supplée à la nature par des canaux artificiels dont je parlais tantôt, ou bien au moyen d'élévateurs plus ou moins primitifs. Dans le Delta, les cultivateurs élèvent l'eau de leurs canaux jusqu'à leurs terres au moyen de pompes en spirale telle que nous ea
voyons en Europe ; puis ils divisent souvent leurs terres en petits carrés compris entre des sillons de dérivation, de manière à distribuer partout l'eau fertilisante. Plus bas, surtout à partir du Caire, l'instrument dont on se sert c'est la Sakyéh. Des roues, mues par des bœufs dans un manège, soulèvent un chapelet d'auges qui plongent dans l'eau, sont soulevées pleines comme dans les dragues et se déversent dans des réservoirs d'où le liquide s'échappe par des rivelets dans les champs. Tout le Delta est un tapis de verdure. Au dessus de cette verdure s'élèvent des dattiers, qui sont l'ornement du paysage.
Que de fois nous avons regretté la rareté du dattier ou du palmier en Palestine ! A Jérusalem, il y en a encore un qui étend son panache dans le voisinage de la tour de David. Il est comme le seul escapé dans le récit des batailles antiques que le destin semble avoir épargné pour aller annoncer la défaite. Le fisc, en poursuivant d'impôts tout dattier qui ose se montrer, l'a exterminé. Le paysage de Palestine doit y avoir beaucoup perdu. Mes compagnons de voyage l'assurent et je le crois. Ici en Egypte, le dattier et le palmier, quoique imposés aussi, n'ont pas disparu : ils récompensent de leur conservation par le charme tout particulier, tout oriental, qu'ils ajoutent aux paysages et aux horizons. Comment du reste comprendre la race arabe sans le palmier et sans le chameau ?
Ce qui étonne c'est l'apparente pauvreté de la population. La terre est riche : elle donne pour
certaines cultures jusqu'à trois récoltes par an. Oîi va cette richesse ? Le régime de la propriété paraît mauvais. Celle-ci n'est pas as.sez divi.sée. La terre, comme je viens de le dire, est riche. 11 y a de l'industrie . dans le Delta, il y a de grandes fabriques de coton travaillant sur place le produit du pays, car le Delta produit beaucoup de coton. A partir du Caire, partout, partout sur le Nil on voit de grandes sucreries, dont les hautes cheminées semblent vouloir battre les obélisques de l'antiquité. On a de plus l'afflux des étrangers.
Comment comprendre la pauvreté de la population ? Comme je l'ai dit plus haut, le système foncier semble mauvais. Ensuite le travail semble peu payé. Quiconque a voyagé en Egypte a vu ce lamentable spectacle qui .se présente tous les jours, du matin au soir à Port-Saïd. J'en ai dit un mot plus haut. Ces ouvriers ne gagnent effectivement pas plus d'un franc par jour. L'éducation de l'ouvrier n'a pas été faite. C'est pourquoi j'ai: dit que l'appareil de civilisation européenne qui a été introduite ici, est comme un fleuve qui ne mêle pas ses eaux à la mer, mais maintient leur direction et leur couleur à des kilomètres dans l'océan-
La population paraît indigente. L'état des habitations est inénarrable en dehors des villes. Le pays manque de bois ; cela explique beaucoup de choses en matière de construction. Pas de toitures en bois, pas de fenêtres, assez souvent pas de portes. Il est vrai qu'il ne pleut pas audessous d'Alexandrie. Dans le Delta et au Caire, il y a de courtes pluies. Quelques-uns ont cru que
les travaux hydrauliques exécutés dans le nord du pays avaient rendu le climat plus humide au point d'y provoquer des pluies. Mais les millimètres d'eau pluviale renseignés par l'observatoire du Caire ne confirment pas cette opinion. Audessous de Syout il ne pleut plus. De plus, en été, il est impossible de supporter la chaleur la nuit : ce qui fait qu'on dort au grand air. C'est même avec la poussière, la grande raison des ophthalmies universellement répandues ici. Ces ophthalmies sont une vraie calamité publique. Pour toutes ces raisons, le campagnard égyptien n'éprouve pas la nécessité d'avoir une vraie maison, et on sait que c'est la nécessité qui est la mère de l'industrie. Malgré tout, cela changera, une fois que la conscience publique aura donné l'hospitalité à cette loi de dignité humaine : pauvre homme en sa chaumière est roi. Mais d'ici là il coulera de l'eau par le Nil ! Les maisons ne sont donc pas autre chose qu'un abri fait de quatre murs en boue durcie, et couverts soit d'un dôme en limon séché au soleil, soit d'une poignée de paille de maïs ou de jonc. Il y a une chose au village qui est bien soignée, c'est le pigeonnier. On construit de vastes pigeonniers : ce sont des troncs de pyramide monumentaux, surmontés de tuyaux en poterie pour livrer passage aux pigeons et aux ramiers, ainsi que de branches hérissant la corniche pour accueillir les intéressants volatiles. Ces pigeons ne sont pas choyés pour euxmêmes, ni même pour leur chair : ils le sont surtout pour l'engrais, dont on se sert pour fumer
•certaines cultures ; c'est même le seul enj dont se servent les Egyptiens, me dit-on ; mais' j'ai vu de mes yeux répandre du guano. ^L
Dans un village arabe il y a un fouilli inei^^V tricable de rues, aménagées sans aucun souci d'esthétique, uniquement comme issues, puisque 1 jusqu'ici on ne peut sortir par la lune. Parfois les maisons sont placées avec symétrie comme les alvéoles dans une ruche, et le tout est entouré -d'un mur... en limon séché. Le village aime à s'entourer de dattiers ou de palmiers. On voit, à l'œil nu, la marche très lente des idées. Dans certains villages toutes les constructions sont ^ -égales ; dans d'autres on en voit qui dominent ; dans d'autres enfin, — mais rares ceux-ci, — il paraît une construction en briques cuites au feu. Et malgré tout cela, je n'oserais dire que cette misère extérieure soit l'indice certain d'une indigence universelle ; car ainsi que je l'ai dit,: n'éprouve pas la nécessité d'une maison comci table et il ne serait pas surprenant que dans ces •maisons boueuses on rencontrât des bas de laine ibien fournis. La malpropreté est sordide. C'est un vice de la race.
. A Assayolouk, en Asie-Mineure, et dans tous ces pays, les femmes du peuple sont vêtues, comme les hommes, de très larges pantalons : ici en Egypte ce sont les hommes qui sont vêtus comme les femmes. Des robes jusqu'à terre et un manteau couvrant la tête et descendant jusqu'aux pieds. A les voir de dos, on se demanderait s'il faut en parler au masculin ou au féminin. Les femmes
Lbngsor.
Longsor — Hutles.
pylône de temple.
Longsor — Ruines du temple.
portent attaché au front et descendant sur le nez une espèce de dé, orné d'après le rang social et soutenant le voile, noir pour les femmes du peuple, blanc pour les élégantes, qui couvre la partie inférieure du visage. De côté et d'autre de ce dé paraissent les yeux. Il y a quelque chose de sculptural dans l'attitude des hommes et des femmes. L'habitude de porter des fardeaux sur la tête donne à celles-ci une attitude bien droite, fière en apparence, et une démarche solennelle. Elles aiment à porter des bracelets en argent aux mains et aussi aux pieds. Une des fosses nasales est traversée et porte un anneau. Comme on doit être économe, on ne porte cet anneau que les jours de représentations. Hors de cela un petit tampon en bois le remplace. Le type n'est pas laid, et lorsque, homme ou femme, l'Egyptien apparaît avec son vêtement d'un seul jet et sans ceinture, on se croirait devant les statues ou les dessins que l'on trouve sur les monuments de ces pays.
Les villes rappellent les différents courants qui traversent l'Egypte. Alexandrie est européenne et n'a qu'une petite teinte orientale, sauf aux extrémités de la ville. Le Caire a une apparence demi-orientale, demi-européenne; Assouan est complètement africain. Une petite couche occidentale y surnage, bien mobile et bien visiblement dépaysée. Alexandrie est une ville commerciale ; c'est le port qui absorbe tout. Elle a subi tant de vicissitudes politiques, prise, reprise, incendiée, rebâtie tant de fois qu'à peine quelque
En Orient i6
chose de la ville ancienne a survécu. 11 y a la colonne de Pompée, reste de l'époque Romaine. Il ne s'agit pas de Pompée, concurrent de César, mais d'un Pompée quelconque, qui gouverna la ville. Il y a un petit musée d'antiquités grecque.sromaines, qui prouve qu'Alexandrie ne fut jamais une ville égyptienne proprement dite. Elle fut construite par un Grec, pour en faire la clef de l'Orient. C'est ce qu'elle est restée en même temps qu'une ville cosmopolite. Il y a a.s.sez bien de mosquées : déjà ici nous pouvons voir, comme nous pourrons le voir d'ailleurs au Caire et même plus bas, les mosquées et surtout les minarets beaucoup plus ornés, moins .sévèrement conçus et plus petits que dans le reste de l'Orient. Alexandrie a aussi ses bazars comme toute ville orientale. Les Orientaux s'amusent de l'intérêt que mettent les Occidentaux à visiter les bazars. Ils se demandent ce que peuvent bien pré.senter de perpétuellement neuf ces étalages inférieurs à tant de titres, à nos étalages européens. Mais la vie est intense dans ces centres de malpropreté : le physionimie de l'Orient s'y reproduit en diminutif et c'est là le secret de l'attrait.
Le christianisme catholique y possède l'église de Ste Catherine. Celle-ci est desservie par les Franciscains, dépendant de la custodic de Terre- Sainte. Il n'a été conservé aucun souvenir de Ste Catherine d'Alexandrie, la patronne des philosophes, ni de St Athanase, ni de St Cyrille d'Alexandrie, ni d'Origène, etc. Le temps a tout détruit. Ce que l'on -appelle les catacombes ne
ressemble en rien aux catacombes de Rome. Elles sont pour ainsi dire une ville funéraire souterraine, où l'on a trouvé des tombes de chrétiens, mais aussi des tombes payennes, romaines, grecques et égyptiennes . elles sont éclairées à la lumière électrique. Le déblaiement n'est pas achevé à beaucoup près ; peut-être qu'on y trouvera encore de nouveaux souvenirs.
Tout à Alexandrie converge vers la place de Méhémet-Ali. Méhémet-Ali y a sa statue équestre. De là se détachent des rues dans toutes les directions : le mouvement et la vie y sont très intenses. Comme dans toutes les villes populeuses, on sent le besoin d'un endroit de délassement dans le voisinage : ici c'est Ramleh ; et à certains jours, sur la route de Ramleh, il y a des processions d'équipages, qui n'ont rien d'oriental. A côté d'Alexandrie passe le canal de décharge, construit par Méhémet-Ali et qui est très pittoresque. Le long du canal il y a de très beaux jardins, tels que celui d'Antoniadès, un parvenu grec, qui, d'épicier, est devenu sénateur, mais a pris des goûts princiers pour tout ce qui est beau et grand. Son parc ouvert au public, moyennant finance, est couvert de plantes orientales très belles. Derrière, il y a un bosquet de palmiers et une allée des mêmes arbres, qu'on goûte particulièrement en débarquant à Alexandrie, après avoir déploré la disparution des palmiers en Palestine.
Les chrétiens cophtes-schismatiques ont à Alexandrie plusieurs églises, dont la principale est située du côté de la porte de Rosetta. Ils y
montrent quelques objets religieux, (ju'ils prétendent provenir des grands saints d'Alexandrie. C'est ici qu'était un des grands patriarchats anciens. Il y en avait trois, comme on sait : Rome, où vécut et mourut Pierre ; Antioche où Pierre eut son premier siège ; Alexandrie, fondé par St Marc, disciple de St Pierre. Antioche et Alexandrie, tombés dans le schisme, n'auraient qu'à remonter leurs origines pour retrouver Pierre et comprendre peut-être que si elles voulaient reprendre la vie, qu'elles n'ont plus, elles devraient se rattacher au centre de vie, qui est Rome, parce que c'est à Rome que le Christ fit .ses promes.ses d'immortalité.
D'Alexandrie au Caire, il y a 3 i 2 heures de •chemin de fer, ou même moins. Partis à 12 h. nous sommes arrivés à 3 h. 05. Nous descendîmes à Shepheard's hôtel.
Le centre de la vie au Caire c'est l'Ezbekyié : un parc public, bien conçu et bien entretenu ; il •est entouré de beaux bâtiments, l'opéra, le Crédit Lyonnais, l'hôtel Continental, etc., à côté s'élève la statue d'Ibrahmi-Pacha. Son cheval est immobile. Le cavalier étend le bras sur la ville en un geste de commandement. De l'Ezbekyié rayonnent de larges rues, espèces de boulevards,dans les directions diverses. La vie est exubérante. Des voitures nombreuses y vont dans un galop perpétuel. C'est un coin de Paris, mais plus pittoresque, parce que les costumes orientaux y côtoient les costumes européens. Et il y a non seulement les costumes orientaux, mais aussi quelques lambeaux
de coutumes orientales. C'est ici qu'on rencontre encore des charmeurs de serpents, montreurs de singes, etc. Le cobra leur obéit avec ponctualité, et sur leurs ordres, des singes imitent les aimées à la perfection, paraît-il ; on sait ce que c'est que le monde des aimées. A partir du Caire, presque pas de ville un peu importante qui n'ait son quartier d'aimées. Elles exécutent des danses lubriques, que nous n'avons pas vues autrement que par la charge qu'en faisaient les singes dans les rues du Caire. C'était à pouffer de rire.
Autrefois, pas une voiture qui ne fut précédée de son ou de ses Sais. Le Sais est un jeune homme vêtu de blanc, les tibias et les bras nus, orné d'un grand gilet brodé et courant devant la voiture du maître. Aujourd'hui, le Sais, courant devant la voiture est très rare : nous en avons vu peut-être un par jour. Le Sais est monté derrière son maître dans la voiture, en attendant que son maître prenne sa place. N'est-ce pas là ce qu'on entend par le progrès ?
Le Caire, en fait de monuments anciens, n'a à montrer que les mosquées. 11 en a un grand nombre, dont quelques-unes sont dignes d'une visite. Nous avons été sobres en cette matière. Nous avons visité celle de Méhémet-Ali dans la forteresse. La disposition des mosquées est presque toujours la même : elles ne sont pas des lieux de sacrifice, mais des lieux de prière. C'est donc l'espace qu'il faut. Au-dessus il y a une coupole : sous cette coupole, le plus souvent, des guirlandes de lampes très décoratives. Du côté de la Mecque^
la Kibla, c'est-à-dire, une niche ; puis une chaire où l'on fait les prédications solennelles du Ramadan entre autres, et enfin une chaire plus petite, sans doute pour les lectures liturgiques. Ces différents objets sont plus ou moins ornés et ce sont ces ornements qui constituent la grande différence des mosquées, vues à l'intérieur. Il y a ensuite la cour qui précède, avec la fontaine d'ablution. Ces éléments d'architecture prêtent à beaucoup de variété et sont parfois pleins de grandeur et de magnificence. La mosquée de Méhémet-Ali, dans toutes ses parties, à l'intérieur et à l'extérieur, dans les matières qui ont servi à sa construction, les marbres les plus précieux, est une des plus belles que nous ayons vues.
Du haut de la citadelle on a sur le Caire une vue qu'on n'oublie pas. La ville parait immense. Le Nil, comme un ruban d'argent, la borde : les minarets et les coupoles de ses centaines de mosquées la dominent : elle s'étend loin, bien loin du côté du Nord-Est, où elle se développe très rapidement. Au-dessus plane le murmure étrange des grandes villes, fait de tous les bruits des hommes et des choses, qui sont comme la fumée de la vie, s'élévant dans l'atmosphère comme la fumée vraie dans les airs. Non loin de la citadelle se trouve la mosquée du sultan Hassan, hors d'usage depuis longtemps et dans un très mauvais état de conservation, mais d'un style sévère et imposarht. Elle est très élancée tout en étant très massive : elle est de la grande époque. Elle renferme quelques tombeaux mahométans.
Ceux-ci sont souvent l'objet d'un culte superstitieux.
C'est de cette mosquée que part la procession du tapis sacré avant le pèlerinage pour La Mecque. Toutes les provinces d'Egypte fournissent un fragment de ce tapis. Ces fragments sont portés à dos de chameaux, en procession, de la mosquée du sultan Hassan, à la Citadelle. Cette solennité doit avoir lieu le 24 de ce mois à 10 h. du matin. Nous désirons beaucoup y assister ; mais voilà qu'on annonce l'arrivée du Barbarossa à Port-Saïd^ deux jours plus tôt que la date réglementaire. Il fallut donc partir le 22 au lieu du 24. Nous dûmes ainsi renoncer à cette solennité musulmane.
Deux de ces tapis se trouvent exposés au monument funéraire, une petite mosquée très belle, qui s'élève sur la tombe du Khédive Tewfik au cimetière, dit des Califes.
La plus intéressante des mosquées du Caire, c'est celle d'El-Askra ; elle recèle dans ses murs l'université musulmane du Caire. Quand on dit université, n'allez pas vous découvrir comme devant « un recteur suivi des quatre facultés ». Vous voyez ici des enfants, des jeunes gens, apprendre l'alphabet et les éléments d'écriture.
Plus loin des maîtres, accroupis, ayant autour d'eux trois-quatre cercles concentriques d'auditeurs également accroupis, expliquant, nous dit-on, la grammaire, la poésie, etc. D'autres mangent, boivent de l'eau ; et d'autres prient en se balançant ; d'autres apprennent le coran par cœur. Et tout cela dans la même salle. Les uns ne sem-
blent pas troublés par les autres. Les maîtres déclament en gesticulant beaucoup. C'est un monologue très bien écouté, suivi parfois par un interrogatoire du maître, ou un questionnement de l'élève. N'est-ce pas quelque chose comme cela, que cette réunion de docteurs au milieu desquels fut trouvé Jésus, leur enseignant et les interrogeant. En tout cas, rien de plus naïf, rien de plus arriéré, et l'on ne peut s'empêcher de sourire en entendant appliquer à ce pandémonium le nom ^ sacré d'université. Tout le jour il y a grande affluence d'étudiants, par milliers, dit-on, et des musulmans de tout acabit.
Pendant que nous étions If», nous vîmes un attroupement; nous nous approchâmes, les rangs s'ouvrirent : un homme était incliné sur des manuscrits ; il était émacié. A notre vue, il bondit sur ses pieds et nous menace de son couteau. Nous étions sans doute à ses yeux des « giaours » de chrétiens. Quelques gestes, à défaut de connaissances arabes, suffirent pour nous faire comprendre que c'était un derviche, un fou, disait-on par gestes, en tout cas un fanatique, que nous jugeâmes bon de laisser à ses manuscrits, à ses macérations et à lui-même.
C'est dans le quartier arabe qu'on trouve les mosquées les plus intéressantes, telles que El- Ghouri et Azhar. Devant celle-ci se trouve une grande porte, dont tous les clous portent des fils multicolores où l'on a noué la fièvre, comme du reste nous l'avons vu déjà pratiquer ailleurs sur des buissons à la campagne.
Assouan — Porîeiirs d eau.
Assouan — Types.
Ile de Philaî.
Phiise — Temple.
Pliilai — Temple.
Assjuan - Types.
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Ass<;uan — Types.
Cataractes du Nil.
Autour du Caire on a senti, comme à Alexandrie, la nécessité de promenades. Il y a celle de Choubra, et depuis quelques temps celle de Gésireh. 11 y avait autrefois un palais Kédivial. Il a été acheté par la Compagnie des Grands Hôtels Européens, qui l'a transformé en hôtel. Impossible de s'imaginer quelque chose de plus luxueusement monté. Il y a un splendide parc, et, dit-on, un aquarium curieux. Cela nous intéressait. Nous croyions avoir lu dans le journal que cet aquarium se trouvait à Giseh, sur la route des pyramides. Nous allâmes à Giseh à deux. Le troisième préférait se rendre à Gésireh. A Giseh nous apprîmes que l'aquarium se trouvait à Gésireh ! Notre ami, resté à Gésireh n'avait rien vu non plus. Nous revînmes donc bredouilles tous les trois. Il eût été intéressant de voir un aquarium du Nil : car les poissons de ce fleuve ont quelque chose de particulier : ils sont tous de formes monstrueuses.
Il ne faut pas oublier qu'il y a ici un tripot de jeu. L'orchestre du Caire était celui des jeux de Namur avant la suppression. Le dernier jour de notre séjour au Caire, nous revînmes encore à Gésireh, assister à des fêtes militaires données par les troupes d'occupation : c'étaient des exercices de saut, de steeple-chase sans selle, de sauvetage à cheval sous le feu de l'ennemi ; et tout cela entrecoupé de danses écossaises, au son de la cornemuse, et de danses irlandaises. La fête nous a paru réussie. Ce fut la dernière fois que nous franchîmes l'immense pont,jeté sur le Nil, entre l'île de Gésireh et la ville du Caire.
Les Cairois forment aussi une promenade du 4:6té Mataryeh où se trouve également, au milieu des terres du Kédive, un palais kédivial suivi d'une -espèce de cité de villas, qui n'est autre que le Harem. La propriété est entourée et ornée d'orangers sauvages amères dont on a formé des haies ^ui sont déjà et deviendront dans l'avenir de jour en jour plus décoratives.
Nous ne pouvons oublier le côté historique <:hrétien du Caire. La tradition dit que la Ste-Famille fuyant la Palestine pour échapper à la cruauté d'Hérode, vint pendant un temps s'établir au vieux Caire. Le Caire actuel n'existait pas alors. La nouvelle ville est relativement récente : elle se trouve à 5 kilomètres au nord du vieux Caire. Entre les deux villes s'en était élevée une autre, -qui portait le nom de Fostat et qui a été détruite de fond en comble. Son emplacement est de plus en plus réoccupé par le nouveau Caire, qui étend de plus en plus de ce côté ses ministères et ses établissements publics. Le vieux Caire n'est plus qu'un trou miséreux, habité presque en entier par ées chrétiens Cophtes. Lorsqu'on entre dans ces taupières que sont les rues, on est suivi par une bande de mendiants qui crient: Christian! Christian ! et qui étendent leurs bras tatoués de dessins de la Croix. Il est curieux d'y visiter quelques églises vieilles-Cophtes, entre autres celle d'Abu- Serge, peut-être la plus ancienne église chrétienne de l'Egypte. Mais ce qui présente le plus d'intérêt, .c'est l'endroit oi^i, d'après la tradition, la Ste-Fajnille aurait séjourné lors de sa fuite en Egypte,
•endroit que l'on montre dans un souterrain à Abu-Serge. Nous fûmes guidés par une jeune fille de 13, 14 ans, fille du curé Cophte. Elle nous expliqua, en très mauvais anglais, qu'elle attendait un bakschich pour l'église, un autre pour le curé, un troisième pour éclairer nos pas dans le souterrain, et enfin, un quatrième pour elle-même. C'était l'apothéose du bakschich. Que ce souvenir littéraire remplace les pièces de monnaie que nous refusâmes !
Le souterrain ne présente rien de particulier. II y a là un bassin dans lequel les cophtes-schismatiques administrent parfois le baptême. L'endroit est très vénéré, un lieu de pèlerinage depuis des siècles, et fut couvert depuis les temps les plus antiques par une église A ce même souvenir se rattache le sycomore d'Héliopolis ou plutôt de Mataryeh.
L'arbre, d'après la tradition, rappelle l'endroit où la Ste-Famille se serait reposée. L'arbre n'est évidemment pas le même que celui que peuvent avoir vu Jésus, Marie et Joseph. Mais rien n'empêche de voir dans l'arbre séculaire, que nous avons sous les yeux, un descendant du témoin du repos de la Ste-Famille. Il est entouré d'un grillage, ses branches vénérables ont été un peu maltraitées par les pèlerins ; son tronc sonne comme du bois desséché : cet arbre aussi va-t-il à la ruine ?
A coté se trouve un sakyeh qui lève en grinçant mélancoliquement les eaux d'une source très douce au goût, qu'on dit avoir jailli au service de l'enfant Jésus. Les R. P. Jésuites ont une proprié-
té tout près de là. Dans leur enclos, ils construisent une chapelle pour honorer les souvenirs que nous venons de retracer.
Du vieuxCaire.on passe en barque à Raoudah, une belle île dans le Nil. On y voit un nilomètre séculaire, très curieux, et construit pour constater les crues du Nil et prendre des précautions en conséquence. Nulle part au Caire on n'a une vue plus belle sur le fleuve. 11 s'étale ici dans sa plus grande largeur, calme, majestueux, formant à l'horizon sud un immense coude, portant sur ses flots argentés ça et là une dahabièh, qui reflète dans l'eau sa blanche voile en secteur, ou sur ces bords un palmier, qui incline amoureusement sur lui son panache, comme sur celui qui lui apporte la fécondité. Rien de plus rêveur aussi. C'est ici que la tradition place l'endroit où la mère de Moise plaça sur les eaux la corbeille renfermant le petit enfant, dont les larmes apitoyèrent la fille de Pharaon.
Le samedi 17 Janvier nous partîmes pour Assouan, l'extrême limite de l'Egypte, du côté de la Nubie. A Alexandrie,les nègres sont l'exception, relativement rare ; au Caire, les nègres sont nombreux. A Assouan il n'y a plus que des nègres. Nous sommes ici à la porte de la Négritie. Partis à 1 1 h. 10 du matin, nous arrivons à 6 h. du soir. Nous avions parcouru des centaines de kilomètres (688) dans la chaleur et la poussière, et en grande partie à travers le désert. Assouan n'est, en dehors de quelques hôtels européens, qu'une misérable bourgade de huttes en terre durcie au soleil, serre chaude de moricauds. On y voit tous les types-
-de loqueteux nègres,et les bazars y sont le théâtre où se déploient toutes ces drôleries. Les Européens ont construit une berge, en grande partie dans le sable, et dans le sable aussi par la vertu miraculeuse de l'eau, de beaux jardins bien plantés et, je pense, très productifs.
C'est dans cette allée européenne, au moins à quinze grandes minutes de la gare, que se trouve l'église catholique et une école desservie par les missionnaires de Monseigneur Camboni. Assouan a un bon nombre de Mahométans qui ont une mosquée le long du Nil. La majorité de la population est chrétienne-Cophte. En fait de catholiques, il y a l'un au l'autre employé, et des touristes pendant deux, trois mois de l'année. Le reste de l'année, la chaleur est torride et insupportable aux européens. Assouan, ne présente rien de remarquable en dehors du pittoresque de son site et de l'attrait du Nil, qui la baigne.
Je n'ai pu jeter qu'un coup d'oeil sur les trois villes qui résument, pour ainsi dire la physionomie de l'Egypte moderne, Alexandrie, le Caire et Assouan. Mais il y a l'Egypte ancienne, et celle-ci appelle une attention particulière.
Le Nil, c'est toute l'Egypte. Quel beau fleuve ! Il forme un delta, dont les deux bras se séparent un peu au delà du Caire, l'un se déversant dans la mer à Rosette, l'autre à Damiette. On sait que le Nil sort de son lit tous les ans pour inonder ses bords, et c'est de ces inondations que dépend pour l'Egypte que l'année appartienne à la série des années grasses ou à celle des années maigres. La
science moderne devait se demander, et s'est demandée en effet, s'il n'y aurait pas moyen de régulariser le régime du Nil, de manière à prévenir les crues trop fortes ou trop faibles, si pernicieuses pour le pays, qu'elles peuvent amener et amènent en effet la disette et la famine.
Si l'Egypte est le pays des grands faits et des grands souvenirs, elle est aussi le pays des grands travaux. Un peu au-dessus du point de séparation des deux bras du Nil, on a construit un barrage monumental s'étendant sur des centaines de mètres. Le pont compte un grand nombre d'arches dont chacune est remplie par une écluse. Ces écluses peuvent être ouvertes ou fermées à volonté et d'après la nécessité pour baisser le niveau de l'eau ou retenir celle-ci. Un canal de dérivation et un canal de navigation sont construits à côté. D'abord on avait combiné avec la régularisation du cours du Nil des idées de défense dupays. Ces travaux de défense ont été commencés,, mais abandonnés depuis, parce qu'on en a constaté l'inutilité. Ce barrage est peut-être le plus grand de ce genre qui existe. On dit qu'un autre grand barrage existe à Syout ; mais nous ne l'avons pas visité. Un troisième que nous avons visité existe à Assouan,ou plutôt un peu plus haut, à la première cataracte. Ce travail encore est magnifique. Il a coûté un grand nombre de millions. A certainsmoments quatorze mille ouvriers, dont beaucoupd'Italiens, y travaillent ensemble. Il a coûté aussi beaucoup de vies d'hommes. Le chaleur est insupportable pendant l'été. Un employé qui a bien.
voulu nous servir de cicérone, nous dit que des ouvriers, occupés à tailler le roc, furent frappés d'un coup de soleil et trouvés morts sur place^ dans l'attitude du travail. Ce barrage est percé de systèmes d'écluses à des hauteurs différentes, afin de pouvoir lâcher à des hauteurs différentes aussi la masse d'eau arrêtée derrière le mur. Il est construit tout juste en amont de la première cataracte. La cataracte n'est pas une cascade. Le lit du fleuve est tout parsemé de rochers entre lesquels l'eau se fraie une voie sinueuse de profondeur très inégale et impossible à passer au moyen d'une embarcation sans le secours indispensable, coûteux et un peu dangereux des gens du pays.
Aujourd'hui on a creusé à côté du Nil un canal navigable, qui raccorde le cours du Nil au-dessus des barrages avec celui en-dessous. Ce canal est coupé par trois grandes écluses nécessitées par les différences de niveau : il paraît qu'il ne faudra payer aucun péage. Le canal n'est pas assez large pour laisser passer des bateaux à roue. Le barrage, au moment oi!i nous l'avons vu, présentait un beau spectacle. Le niveau de l'eau était très élevé. Celle-ci formait une nappe immense, remplissant, eut-on dit, un bassin gigantesque, formé d'un côté par le barrage, de l'autre par des rochers à tous les horizons : c'est comme si le Nil se fut terminé là, s'échappant en vastes veines écumeuses, tonnantes et fumantes par trois écluses ouvertes dans la digue. Au-dessus de l'eau de ce lac artificiel émergaient des panaches de dattiers ; plus loin des colonnes granitiques d'anciens temples.
Nous avions déjà, le i8 Janvier, tenté sans réussir l'excursion vers le barraj^e de la première <:ataracte et l'île de Philat. Nous louâmes une voiture, qui nous traînerait à travers le désert d'Assouan. Le spectacle est très beau. La nudité du sol est complète, c'est du sable granitique. De tous côtés s'élèvent des montagnes de granit ; aucune trace de vie en ces lieux.
Nous avions donc dépassé la ligne du chemin àe fer de Shellal, lorsqu'un de nos chevaux s'abbatit. Force nous fut de marcher à pied ; heureusement le soleil était supportable. Nous arrivâmes ainsi au bord du Nil. Nous hélâmes la barque pour passer à l'île de Philas. L'île de Phila.-, il n'en existe plus. Ce bouquet de quelques centaines de mètres carrés caressé par les eaux du Nil, si beau que les gens du pays lui appliquent le nom légendaire d'un jeune héros des mille et une nuit, ce bouquet n'existe plus et a disparu définitivement L'île était couverte de temples anciens, notamment le fameux temple d'Iris. Il plonge complètement dans l'eau, ainsi que le petit temple, le lit de Pharaon, etc. Nous en avons fait le tour en nacelle, au risque de heurter des fûts de colonnes ou des architraves. Les archéologues ont eu beau protester : on a répondu que c'était une nécessité. D'ailleurs ne pourrait-on enlever les monuments de Philse et les reconstruire sur une montagne environnante ? Il paraît que ce projet a été mis en avant, et un des employés du barrage nous l'a expliqué en gardant son sérieux. Le barrage est donc un immense travail, conduit et achevé par
des ingénieurs anglais. Il vient à peine d'être achevé. C'est la première année qu'il fonctionne. Produira-t-il les effets heureux qu'on en attend r L'avenir le dira. En tout cas, des milliers d'hectares ont été inondés et l'île de Philae, au grand regret des archéologues et des touristes, a disparu sans retour.
Lorsque de la station de Shellal, on prend le chemin de fer, un chemin de fer militaire, pour rentrer à Assouan, on roule tout le temps à travers le désert. Quelle désolation ! rien qui rappelle la vie : des plaines de sable jaune et aride : des montagnes granitiques éboulées, dans une infernale confusion. Seul le ciel est splendide. La route céleste au coucher du soleil était d'un jaune d'ocre tel que nous en avions vu au dessus des montagnes de la Palestine, au retour de notre excursion à Jéricho.
Le Nil forme ça et là de belles îles. J'ai déjà accordé un souvenir à l'île de Philae, qui, au témoignage de tous, était la plus gracieuse. A la première cataracte, il y a tout un groupe d'îles. Un peu plus bas, en face d'Assouan, est l'île Eléphantine qui ne manque pas de beauté. Il y a de beaux palmiers. On y construit un grand hôtel, américain encore une fois, dans une situation unique. Devant l'hôtel, de l'autre côté du Nil, la berge du fleuve où se trouve une longue suite de bâtiments européens et des constructions ayant un peu l'air de villas. Derrière coulent les eaux d'un bras du Nil heurtant des quartiers de roc perdus au milieu, et sur l'autre rive, vis-à-
En Orient ij
vis, sur une montagne jaune, se silhouette dans sa séculaire solitude, la tombe d'un cheick.
Devant le Caire il y a une autre île, celle de Gesireh, de Boulak. Il y avait là un château kédivial. II a été vendu à la Société des Grand-Hôtels. Il est monté non pas avec un luxe oriental, il n'y a rien d'oriental, mais avec un luxe plutôt exagéré. Comment un hôtel ainsi monté peut-il faire ses frais ? Les actionnaires, engagés dans ce genre d'affaires, auraient besoin du remède des mille et une nuits pour ne pas perdre leur sommeil, s'ils descendaient au Geriseh-Palace au Caire. Mais à côté, il y a un tripot... L'hôtel est situé très loin de la ville : ce qui est incommode et dispendieux. Tous les jours, excepté le Dimanche, il y a de la musique dans le parc splendide qui entoure l'hôtel. Le soir il y a un bateau qui permet de passer le Nil pour quelques centimes. A Assouan,le Savoye- Hôtel entretient un vapeur-mouche sur le fleuve, qu'il met gratuitement à la disposition de quiconque désire aller au Savoye-Hôtel ou en revenir.
Le Nil a été depuis des siècles la voie par laquelle la civilisation s'est pour ainsi dire déversée sur l'Europe. Dans l'antiquité l'Egypte jouissait d'un grand renom de science et de sagesse. Au temps de Strabon on montrait à Héliopolis, ville dont il ne reste rien, sinon un obélisque endommagé en rase campagne, au pied d'une ondulation de terrain, qui couvre sans doute des ruines, à Héliopolis on montrait la maison dans laquelle s'était retiré Platon lors de son voyage d'études
en Egypte. De même Solon et d'autres Grecs, notamment Hérodote, avaient fait leur voyage d'Egypte comme aujourd'hui on fait le voyage de France ou d'Allemagne. Ceux qui conduisaient le mouvement des idées, c'étaient les prêtres. Les Egyptologues ont établi que l'unité de Dieu n'était pas inconnue à la caste hiératique des prêtres. Ils connaissaient beaucoup d'attributs de Dieu et les exprimaient par des formes humaines, portant des têtes d'animaux qui symbolisaient ces attributs ; ils les exprimaient même sous des formes purement animales, telles que l'apis. Le bœuf et la vache sont choses précieuses en Egypte, parce qu'elles sont rares, à cause de la difficulté qu'il y a à les maintenir en vie. A cette connaissance relativement élevée de la Divinité, se joignait même chez les prêtres beaucoup de magie et d'abjecte superstition, et chez les gens de la foule de l'idolâtrie.
Peu de peuples ont été plus religieux que le peuple Egyptien. Ici encore l'Egypte est le pays des grandes idées et des grandes œuvres. Le dieu le plus vénéré, c'était le soleil. Je n'oserai pas me prononcer sur les origines de ce culte ; mais on n'en est pas étonné, lorsqu'on réfléchit qu'au point de vue matériel tout le bien et tout le mal viennent du soleil. Les rives du Nil sont couvertes de temples au Dieu-Soleil, et ce qui les caractérise, c'est l'immensité. Avant de l'avoir vue de ses yeux, on ne s'imagine pas l'éclosion, ne disons pas de temples, le terme serait trop faible, mais d'immensités hiératiques. Thèbes
par exemple, Karnak et Luxor stupéfient le visiteur.
C'est le 15 et le lO Janvier que nous vîmes les ruines de Luxor, de Karnak et de Thùbes, Toute la rive gauche du Nil est pleine de monuments et de temples, A Nag-Hamidi, le chemin de fer franchit le tleuve sur un pont d'une grande hardiesse, encore un ouvrage colossal. C'est sur la rive droite que se trouve Karnak au nord et Luxor au sud. Vis-à-vis, sur l'autre rive, se trouve l'emplacement de l'ancienne Thcbes et à l'horizon, au pied des montagnes Libyennes ou dans leur intérieur des monuments déconcertants. C'est l'énorme qui est de loi ici. Les colonnes immenses finissant en fleur de lotus ouverte ou fermée, ou bien représentant un faisceau de cannes à sucre avec l'étranglement de la ligature, se trouvent tantôt sur deux rangs, tantôt soutenant d'énormes architraves se suivent en rangs serrés, figurant des cours intérieures avec des chemins de procession où l'on promenait la barque sacrée en l'honneur d'Ammon, Muth et Kan-Su, le trinitaire et suprême ménage des dieux, ou de Phan, le dieu du Soleil. Derrière tout cet amas de colonnes, venait le Saint, puis le Saint des Saints, où ne pénétraient plus que de rares privilégiés. A l'entrée des temples, on rencontre immanquablement d'immenses pylônes, sur la surface desquels se trouvent taillées en dessins linéaires les processions des prêtres ou les hauts faits des rois. Devant les pylônes, de colossales statues des Pharaons, notamment des Ramsès. C'est une
sculpture étonnante ; elle surpasse, par ses proportions, tout ce que nous connaissons en Europe: elle est raide, à grandes lignes, très simple et cependant elle vit. Cette vie est étrange, elle vous reporte à des milliers d'années en arrière et sur ces ruines on se surprend à croire à la possibilité de l'hypothèse connue de Mac-Coulay. L'Eglise catholique, dit-il, a commencé quand aucun des états actuels n'existait et elle sera encore en vie au temps où un nouveau Zélandais, appuyé contre une des arches du pont de Londres, viendra dessiner les ruines de St-Paul. La grandeur des monuments de Thèbes fait rêver. Si Thèbes a pu tomber au point de disparaître complètement comme ville, pourquoi Londres ne le pourrait-elle pas ?
Avant d'arriver aux temples, à Karnack, par exemple, au Ramesséïon de Thèbes et ailleurs, on passait par une avenue de sphinx, dont une est en très bon état de conservation, une autre réduite aux bases, d'autres complètement détruites. Dans la structure de tous ces monuments paraît très visiblement l'intention de les raccorder; et d'après certains textes hiéroglyphiques, les Ramsès auraient conçu le projet inouï d'opérer ce raccordement par dessus les flots du Nil. Je ne sache pas qu'un homme ait osé avoir des idées plus colossales en aucun temps. Le temps, les tremblements de terre surtout, les déprédations des Arabes ont ruiné tout cela. Au milieu des champs s'élèvent deux colosses, deux Ramsès énormes, qui se trouvaient autrefois à l'entrée d'un temple disparu, et
qui semblent vouloir s'élever encore sur leur siège et regarder,par dessus le Nil, pourquoi la gloire de Thèbes, qui s'en est allée, ne revient plus
Tous ces monuments ont maintenant une langue et parlent. Ils étaient couverts d'hiéroglyphes, écriture dont on avait perdu la clef. On se demandait avec une curiosité désespérée quelles pouvaient bien être ces histoires développées avec tant de profusion sur les obélisques, les pylônes, les murs cyclopéens des temples : et cette curiosité ne pût être satisfaite qu'après des centaines d'années. Alors que M"^ Mariette de Boulogne-sur- Mer trouva la pierre de Rosette aujourd'hui, au British muséum. Sur cette pierre se trouvaient rapportés certains événements en grec et en langue hiéroglyphique. Les noms de Ptolémée et de Cléopâtre, qui y revenaient à plusieurs reprises, donnèrent la clef d'une partie de l'alphabet, les noms ainsi prononcés donnèrent une consonnance Cophte connue. On était sur la voie de l'histoire de l'ancienne Egypte.
Les Ramsès,dont l'œil mort depuis des siècles fixe mélancoliquement le désert, revivaient. Les tombeaux que ces monarques se firent construire sont actuellement des mines de renseignements. Les grands tombeaux sont à trouver dans ce qu'on est convenu d'appeler la vallée des tombeaux.
L'excursion n'est pas banale. La vallée, dont le nom aimable semble toujours quelque chose qui proteste contre les fatigues de la montagne, est une trouée aride, brûlée, sablonneuse, en plein désert. Entre des rangées de montagnes^ dont le
sable durci et cuit au soleil est jaune, bouleversé, ignorant de toute végétation, (pas un brin d'herbe), depuis des siècles, s'ouvre un espace maintenant un peu arrangé; et c'est là ce qu'on appelle la vallée.
C'est le règne de la mort. Aussi c'est là que les anciens rois d'Egypte ont élu leur tombeau. Elle est située sur la rive gauche du Nil : donc à l'occident. Ces adorateurs du soleil ont considéré le soleil couchant comme l'emblème du trépas et c'est à un endroit où l'ombre à ce moment pourrait accorder un peu de fraîcheur qu'ils se sont fait construire des tombeaux somptueux.
Dans le sable de la montagne ne paraît qu'un trou : mais ce trou s'allonge en corridor ; au corridor succède une tranchée plus profonde, à celleci un étage encore plus profond, et ainsi de suite. Ils semblent avoir voulu chercher la paix de la tombe au cœur même de la terre du désert, espérant que là du moins on les laisserait tranquilles. Ils y ont gravé sur les murs ou peint sur les façades, en très beaux caractères ou en traits de couleur végétale, qui se sont merveilleusement conservés, les hauts faits de leur vie; à l'entrée des chambres mortuaires, ils ont fait peindre le serpent, qui devait les garder, les formules magiques qui devaient être les génies tutélaires de ces antres de repos ; parfois, pour préserver leurs cendres de toute profanation, ils ont fait construire de vrais labyrinthes oij la science moderne a eu de la peine à se retrouver, et cependant, ô ironie des choses humaines! les momies des Ramsès et des Achimotèpes figurent dans le musée du Caire, conservées
autant qu'il est possible de conserver la dépouille humaine et de la soustraire à l'action destructive des forces de la nature. Dans ces tombeaux et dans les tombeaux égyptiens, retrouvés partout dans les flancs des montagnes, tant d'objets ont été découverts, qu'il est possible de reconstituer une partie de la vie égyptienne au moyen de ces trouvailles. On peut en voir beaucoup au musée du Caire, grandiosement installé depuis peu dans le voisinage du grand pont sur le Nil, du Caire à Gésireh.
Ce qui frappe c'est le fini des orfèvreries, des peintures, des sculptures que l'on voit là. La même observation s'applique aux antiquités de Mycènes. Quel que soit le degré de civilisation, les ouvriers ont été maitres de la matière. Ils ont trouvé l'art de travailler admirablement les matières les plus diverses, l'or, l'argent, le marbre, le granit même. Ce qui constitue la civilisation, ce n'est pas le coup de marteau ; c'est l'idée qu'il s'agit d'incarner dans la matière et c'est à la suite de l'idée qu'il faut établir les différentes étapes de la civilisation des peuples.
Lorsque nous eûmes descendu les tombeaux de Ramsès II et d'Achimotep I et que nous eûmes remonté à la sueur de notre front ces pentes rapides, il y avait à gravir une montagne de sable, qui nous séparait de la plaine des temples, et ce qui n'était pas à mépriser, de l'abri construit par Cook, à l'usage de ses clients pour prendre \ f-hospitiuvi et reqiiievi-t> des dieux antiques. Cette montée est difficile. Nous ne réalisâmes que la moitié de l'expression Horatienne«j^7/f/«z;zV et alsit».
Barrage du Ni!.
Barrage du Nil à la Ire Catai acte.
Cauiracies.
Le Nil près de la ire Cata.-ajte.
Hue à Alexandrie.
Rue à «Mexatidrie.
Jaiaui a Alexandrie.
T'iti • ^ éÊ
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