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Alexandrie — Ruines.
"^TJne goutte de sueur perlait à chaque cheveu pour ceux qui en avaient. Les ânes, qui nous avaient portés à travers la vallée des tombeaux, ne pouvaient nous servir durant les premières minutes, ni pendant les dernières non plus. Nous ne nous perdions pas dans les nuages d'eau comme le prophète Elie, mais dans les nuages de poussière. Nous nous rafraîchîmes un peu à l'abri Cook.Nous avons joui de là-haut d'un panorama unique. Notre regard, un peu coupé cependant par le brouillard de l'horizon, embrassait une scène de désolation, où, sous le sable jaune, et à côté du Nil qui roulait impassiblement ses flots, était ensevelie une civilisation dont les témoins authentiques étaient les deux colosses qui, du creux de leurs yeux morts, regardaient mélancoliquement le rivage de Karnack et de Luxor.
Je n'ai rien dit des pyramides « du haut desquelles quarante siècles » contemplèrent les troupes du révolutionnaire Bonaparte.
Il y a toute une série de pyramides. Les trois grandes sont celles de Giseh. Il y en a d'autres, notamment celles de Sakhara, etc. Ce sont des tombeaux. On a mesuré toutes les dimensions de ces monuments stupéfiants. Ouelques-uns ont cru y reconnaître des données astronomiques, ce ne serait pas étonnant pour les adorateurs du soleil. Mais le plus clair, c'est que ce sont des tombeaux. Elles s'élèvent à une quinzaine de kilomètres du Caire (à l'ouest) à la lisière du désert. J'ai déjà observé que le désert se sépare comme au couteau de la plaine verdoyante.
J'eusse bien voulu gravir la grande pyramide. J'y allai en effet avec cette ambition. Je demande pardon pour mes cinquante-cinq ans. Mais à la vue de ces blocs accumulés, ayant un mètre de hauteur, il me parut qu'un Européen ne pourrait faire cette montée sans se faire tirer et pousser ; et dès lors était-ce monter ? Nous renonçâmes à monter. Il nous suffit de faire le tour du monument et de nous enfoncer dans les sables brûlants, qui encadrent ces lieux désolés. Les trois grandes pyramides se trouvent en ligne s'avançant vers le désert Libyque. Devant, entre les deux premières, se trouve le sphinx et à ses pieds un temple, aussi énigmatique que le sphinx lui-même. Partout, tout à l'entour, des tombeaux depuis longtemps dépouillés par les bédouins, qui se croient maîtres de ces lieux.
Il y a un beau tramway du Caire aux pyramides. Au pied des pyramides il y a un hôtel, ou, ce qu'on préfère maintenant, un palace, et l'accès de la pyramide a été soigneusement disposé pour la facilité des voyageurs. Cela n'empêche que du moment que vous arrivez aux pyramides, vous ne vous sentiez en plein désert et que vous désiriez à peine faire plus ample connaissance avec cet ennemi de toute vie humaine, animale ou végétale. Le désert est un mot poétique : la chose est abominable.
Et cependant cette abomination a été choisie comme un instrument de perfection dans l'histoire du Christianisme. On connaît la Thébaïde, Antoine, Paul, Arsène, Pacôme, quels noms ! Des
chrétiens, avides de pénitences, et, à un certain moment, dans le désir de fuir la persécution de Décius, s'engagèrent dans le désert pour y pratiquer la perfection de la vie chrétienne. Il y a d'abord le désert de Nitrie, situé au Nord-Ouest de l'Egypte et qu'aujourd'hui encore on peut atteindre en un bon jour de voyage. Ensuite il y a la Thébaïde : on part de Beni-Souef, vers la Mer Rouge. Le voyage est de cinq jours de chameau. Là vécurent Antoine et Paul. Tout le monde chrétien a été en admiration devant ces anachorètes héroïques. Et en effet quiconque a vu le désert, doit reconnaître l'héroïsme de ceux qui ont le courage de s'y enfermer.
On ne conçoit bien la chose, qu'en se rappelant que Paul et Antoine étaient des Egyptiens. On comprend aussi la question d'Antoine : « les hommes bâtissent-ils encore des maisons } » Nous eussions voulu visiter ces lieux, témoins de tant de vertus ; mais malgré la longueur de notre voyage, le temps ne le permit pas. C'est un voyage à part.
Que doivent être les tempêtes dans le désert? On frissonne rien qu'à y penser. D'ailleurs dans les temps antiques on pouvait aller en ces lieux s'édilier au spectacle des vertus chrétiennes. Aujourd'hui en Nitrie et en Thébaïde, il y a en souvenir de St Antoine et de St Paul, et aux endroits où ils ont vécu, des couvents Cophtes ; mais ces couvents abritent un certain nombre de moines, très ignorants, dont la vie est nécessairement une vie de privations, et qui ne savent de l'Europe qu'une seule chose, c'est qu'il y a à Rome
un pape et qu'il faut bien se garder de se soumettre à son autorité.
Le 20 Janvier nous apprîmes que X^Barbarossa, du Norddeutscher Lloyd passerait à Port-Saïd et relâcherait à Naples. Nous abrégions ainsi la traversée d'un jour et demi. Le Barbarossa était du reste un bateau de -lo à 12 mille tonnes, ce (|ui diminuait le danger du mal de mer. On l'attendait d'abord pour le 22, deux jours avant la partance régulière. Nous comptions rester au Caire jusqu'au 24 pour assister à la fête musulmane. Le 24 à 10 heures du matin, on devait inaugurer au Caire le tapis, qui, au nom des provinces Egyptiennes, devait être porté à La Mecque par le prochain pèlerinage. Balancés entre ces deux dates, le 22 et le 24, nous préférâmes renoncer à la fête du tapis et, le 22 vers midi, nous prîmes le train pour Ismaïlia et Port-Saïd.
Le chemin de fer traverse le pays de Gessen, pays très fertile, cédé jadis, à la demande dejo.seph, fils de Jacob, et devenu premier ministre du roi en Egypte, à la famille du patriarche, et longtemps habité par les enfants d'Israël. C'est ici que Jacob toucha à la terre d'Egypte en descendant du pays de Chanaan : c'est également par ici que dut passer la Ste-Famille lors de sa fuite en Egypte : mais je ne sache pas qu'un souvenir quelconque de ce passage ait été conservé avant Héliopolis et Babylone ou le vieux Caire.
Quand après des siècles, les Israélites se furent multipliés et peut-être enrichis, ils donnèrent ombrage aux Pharaons. On fît peser sur eux
le joug de l'oppression. D'aucuns croient que le Pharaon oppresseur fut Ramsès II dont le nom paraît si souvent sur les monuments, soit qu'il les construisit ou les modifiât : car (pour le dire en passant) il y a de ces temples dont les diverses parties datent de temps séparés par mille ans et davantage. L'histoire de la cathédrale de Tournai ne nous donne qu'une faible idée de cette persévérance à orner, augmenter, remanier un monument.
Alors se leva Moïse qui, dans sa corbeille de joncs se balançant sur les calmes flots du Nil,avait réussi d'abord à captiver le cœur d'une princesse royale ; qui ensuite força la main aux Pharaons, par la toute-puissance des plaies d'Egypte; et enfin à la tête de toute une nation, qui émigrait, prit le chemin du désert. Ce voyage, étonnant en lui-même, montre quelle grandeur de conception et quelle énergie d'exécution, quelle persévérance enfin, il a dû y avoir en Moïse ; et quel grand homme dut être le législateur des Hébreux, considéré au simple point de vue humain, cet homme qui après une expédition incroyable par le désert, va expirer, aux portes de Chanaan, sur le mont Nébo, que nous avons pu saluer lors de notre excursion à la Mer Morte. Si la tradition a bien conservé la trace des faits, c'est à Tanis, sur le lac Mandalek,que se serait passé la lutte de Moïse et des magiciens égyptiens, à coup de faits assurément très merveilleux, et qui aboutit à la sortie des Hébreux de la terre d'Egypte.
Du Caire à Ismaïlia, le chemin de fer court à travers un pays très fertile : une mer de verdure.
déjà au mois de Janvier. Zagazig, la station la plus importante qu'on rencontre, est un grand centre de négoce et d'industrie cotonnière : puis vient Tel-el-Kébir. C'est ici que fut vaincu Arabi- Pacha, le révolté Fellah, par le général Lord Wolseley. On se rappelle que Wolseley, avant de quitter l'Angleterre, avait annoncé le jour, l'heure et la minute à laquelle Arabi serait réduit et tju'il exécuta sa prédiction. Il fit marcher ses troupes par le sable, défendant même d'allumer une cigarette, pour ne pas donner l'éveil et surprit le général Fellah dans son camp. Je me trouvais à Manchester le jour de la victoire de Tel el-Kébir. Ce fut de la frénésie dans la cité anglaise. Ce souvenir vieux de vingt ans, se rajeunit dans mon esprit maintenant que, après avoir passé depuis longtemps « il mezzo del cummin di nostra vita, » contre tout espoir, je me trouvais dans ces lieux où s'étaient passés les faits qui s'étaient imprimés si profondément dans mon esprit, parce que j'avais senti vibrer la corde patriotique anglaise sous le coup de ces événements qui avaient certes une portée pour l'Angleterre. L'indifférence est un vice politique : l'Angleterre, la France et l'Allemagne n'en souffrent pas. Les Belges et notamment les Flamands, n'en souffrent-ils pas un peu ? Heureusement que si les Flamands sont des Ice-bergs, ils ont, comme l'a dit Cassagnac, un volcan dans le ventre.
Côtoyant le chemin de fer sur un certain espace, on rencontre le canal d'eau douce construit à l'usage des ouvriers lors de la construction
du canal de Suez : ce qui n'empêche que ce grand travail n'eût son hécatombe de victimes humaines. De l'autre côté, le côté nord et le côté ouest de la voie, c'est encore une fois le désert : unvoyage d'une couple d'heures y serait déjà unlabeur rude et à certains moments dangereux. Plus loin on roule à côté du lac Mandaleh, qui est comme une incursion de la mer dans la terre ferme, très vaste, très beau, et aussi, dit-on, très poissonneux et riche en oiseaux propres au pays. Mais on oublie un peu le lac Mandaleh pour se laisser absorber par le canal de Suez. Depuis la plus haute antiquité, on avait conçu le projet de réunir la Méditerranée à la Mer Rouge. Le projet a même été exécuté, mais le désert a eu raison de ces tentatives. Lesseps a mené à bonne fin cette entreprise, digne du génie moderne, et a ouvert ainsi, comme autrefois Vasco de Gama, une route nouvelle vers les Indes, entraînant un déplacement de trafic capable de ruiner vingt ports, et amenant ainsi sur l'Egypte un flot de relations internationales, qui a commencé par submerger sa nationalité, et dans l'avenir permettra difficilement à celle-ci de ressusciter. L'Egypte est par là même devenue terre internationale. On ne voit le canal que par intermittences. Sa vue ne présente rien de spécialement brillant : on dirait un canal de grande section, de type belge, si de part et d'autre la berge ne vous avertissait que la tranchée du canal s'ouvre dans le désert.
Et cependant que de soins, que de travauxil a fallu s'imposer pour la conservation de ce-
travail cju'on doit dire colossal. Des drainaj^es continuels, une surveillance continuelle peuvent seuls empêcher l'ensablement. La vitesse des bateaux est limitée à un maximum d'autant de kilomètres par heure : Depuis cjuelque temps, le canal est éclairé et la navigation permise de nuit Voilà que tout-à-coup sur l'onde du canal s'avance ^^ majestueusement un grand steamer, sur l'avant "^ duquel nous lisons « Barbarossa ». C'était le bateau qui nous donnerait l'hospitalité de Port- Saïd à Naples. Les passagers du « Barbarossa » agitaient leurs mouchoirs en guise de salut aux voyageurs du chemin de fer. Sans les connaître nous saluâmes ainsi quelques-uns de nos compagnons de voyage de demain. Nous atteignîmes Port-Saïd, deux heures avant le bateau, et eûmes ainsi le temps de dîner avant de monter à bord.
Nous voici à bord à 7.30 du soir, le Jeudi 22 Janvier et nous y restons jusqu'au Lundi, 26 Janvier à 10 h. du matin.
Le « Barbarossa» est un beau bateau : la première chose qui me charma à son bord, ce fut d'avoir une cabine à moi seul. Je pense que quiconque a voyagé par mer me pardonnera cet égoïsme. La traversée a été des plus heureuses. A peine un peu de remou le Dimanche ! Je crois que nous n'avons manqué aucun repas : ce qui est le meilleur bulletin sanitaire d'un passager. Le Vendredi nous ne vîmes rien que ciel et eau. Tout l'intérêt se concentre alors sur la coque qui nous porte. Coque en effet; car quoique le «Barbarossa» soit un bateau de 10 mille tonnes, que serait-il
N )tre bateau. — Le Ba-ba "ossa.
Iscliia.
Mo le Casslno G m o.
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