AUX AI.PF.S KT RN ITAT.IK
aussi, produise un effet d'autant moins fâcheux. Oh! l'habile homme que oe petit homme dans son cabinet vitré! Vraie curiosité en bocal.
L'estomac très peu chargé, nous nous rendons à la Scala, où l'on ioue deux actes de l'Opéra de Marino Faliero et le ballet de Virginia. L'opéra est un peu mortel, tant les acteurs sont médiocres chanteurs, et tant les chanteurs sont détestables acteurs; mais le ballet est de toute magnificence, et nous voyons-la des Romains et des Romaines, de quoi en être saturé pour longtemps. Virginius a des convulsions, et Appius des piquées d'entrailles; l'un et l'autre se démènent comme des possédés, et les Romains et les Romaines aussi, ce qui se trouve vouloir dire le trait d'histoire qu'on sait. Au beau milieu du drame, Appius veut dîner; il est servi au milieu d'un temple, à cent lieues des cuisines ; et pendant son repas, deux Romaines et un Romain, qui ne sentent pas trop l'ancienne république, lui font des entrechats et des pirouettes par douzaines. Puis les convulsions recommencent, et la cavalerie, et les licteurs, et le peuple, et les légions en cotillon court, bas roses et armures de fer-blanc;
à la fois magnifique et risible, grave et puéril. Pour moi, j'admire toujours les Italiens, qui y trouvent un intérêt sérieux, et qui se donnent la peine de suivre la marche du drame.
©njième Journée.
Le kangourisme dévore la Gaule Cisalpine. Il y a eu fête, banquet, noce pour les kangourous dans l'une des chambres. Il y a eu orgie, le sang s'y est bu à la pinte, le sommeil n'a pu y entrer une minute seulement. Arrêté qu'on n'y remettra pas les pieds, le petit Cisalpin d'hôte nous en ouvre une autre. Il est honteux, peiné, il faut le dire, de l'audace excessive de ces kangourous.
Après quoi, nous commençons nos courses en allant visiter l'église de Sama-Alexandra, toute tendue de noir à l'intérieur et à l'extérieur, avec ornements de toute espèce et un superbe mausolée provisoire. Devant l'église et dedans, foule immense, et partout des hommes glapissants qui crient : Per cinque centesimi, etc. Pour cinq centimes, les inscriptions latines composées par le signor Labus, à la mémoire du comte Gilbert Borromée ! ! !
Il faut avoir vu ces criards, les avoir entendus, pour se faire une idée de l'horrible et continu tapage qu'ils entretiennent au milieu de cette scène de funérailles et de mort. Tout cela sans que personne s'en trouve incommodé; bien au contraire, ce petit bruit leur rafraîchit les oreilles. Rien ne se fait là-bas sans beaucoup de bruit. Nous achetons pour cinque centesimi les inscriptions du signor Labus, et après en avoir pris connaissance, nous sommes d'accord pour penser que, si le défunt comte a eu la
moitié des vertus que contient le latin du signor Labus, il fallait que ce fût un saint deux fois plus saint que son ancêtre saint Charles. Il est plutôt à croire que le signor Labus a voulu employer tout son latin à la fois ; d'ailleurs, le style funéraire, le style de cimetière, a toujours été exclusivement apologétique. Les tombes du cimetière du Père-Lachaise recouvrent bien quelques diables; elles ne signalent que des anges. On devrait dire : menteur comme une épitaphe. Les épitaphes mentent certainement plus que les arracheurs de dents.
Nous passons au Dôme. C'est la merveille de Milan, que nous ne nous mêlerons pas de décrire, mais que nous avons visitée deux heures durant avec un vif plaisir.
On a repeint des vitraux dans les grandes fenêtres du chœur. De tout loin, ces repeints font meilleur effet que rien du tout; mais de près, l'art moderne, mêlé à l'art ancien, paraît mesquin, misérable; on dirait des pièces d'indienne neuve rapportées sur un habit de velours ou de soie.
La belle statue de l'Écorché a assez de noblesse pour faire passer sur ce que l'idée a un peu de grotesque : c'est un martyr écorché, qui se présente au ciel apportant en preuve de son martyre sa propre peau. Les idées qu'il faut dissimuler dans l'exécution sont peu heureuses... Ici, au premier moment, on dirait un héros portant la peau de lion, et cette impression première prépare à l'impression seconde. On ne peut plus rire d'une représentation qui s'est d'abord offerte à l'esprit sous un côté noble.
Nous entreprenons ensuite l'ascension du Dôme : c'est un voyage, mais curieux et intéressant à la fois : il y a bien des montagnes que l'on gravit jusqu'au sommet sans obtenir le vaste et magnifique panorama que l'on a sous les yeux du haut du Dôme. Quelques-uns, perchés sur les étroits degrés de la flèche, sentent leur tête tourner et leur cœur faillir; en particulier, le voyageur Laurent renonce à aller plus loin ; puis réfléchissant qu'il n'y a pas de danger matériel à courir, puisque les barrières pont là, et qu'il ne s'agit que d'une impression qu'il est facile à combattre, il se décide à pousser jusqu'au sommet. On lui donne deux compagnons de secours, un devant, un derrière, et Laurent opère, non sans frémir, sa grande ascension au Dôme. Il a fait ce qu'il devait faire. Renoncer tôt, c'est n'apprendre rien et désapprendre à se vaincre.
On doit toujours tenter de franchir les pas effrayants pour la tête, mais où la réflexion montre qu'il n'y a pas de danger réel, où l'on peut, s'arrêter, s'asseoir, s'affermir si besoin est. Cet exercice seul pourra vous conduire à vous tirer d'affaire dans les pas réellement dangereux.
La tête tourne et les jarrets fléchissent en raison de l'angle de la pente, non de sa profondeur. Peu de gens graviraient la Gemmi si la largeur du chemin, moins considérable, bien que suffisante, laissait voir que l'on est au-dessus d'une paroi verticale. Beaucoup de gens passent sans crainte aucune au Mayenwand; l'abîme y est profond, la pente telle
qu'on ne pourrait s'y tenir debout, mais ce degré d'inclinaison suffit déjà pour éloigner les vertige*.
Chose singulière! si tous êtes dans un pas difficile avec un plus poltron que vous, sa peur vous donne du courage, et vous sauvez lui et vous en même temps.
Les sentiers frayés des Alpes, quoi qu'en puissent écrire les itinéraires ou M. Dumas, n'ont rien de dangereux que pour ceux qui s'y comportent imprudemment.
Hors des sentiers, les pas les plus difficiles sont sans danger aucun pour ceux qui se livrent docilement corps et âme à leur guide.
Si j'avais un bras manchot et deux jambes de bois, je ferais l'ascension du mont Blanc le jour où six guides de Chamounix me diraient qu'ils se chargent de m'y conduire.
Je la ferais avec plus de sécurité que si, non estropié, j'allais me prévaloir le moins du monde de mes deux jambes et de mon bras pour n'écouter pas tous les avis des guides.
Ce sont là autant d'aphorismes dont nous avons eu mille fois l'occasion de reconnaître la vérité.
Après cette visite au Dôme, il est question d'une parade qui nous fait tous accourir sur la place Santa- Alexandra. Nous n'y trouvons pas de parade, mais bien les crieurs du matin, qui ont tous perdu la voix, et qui ne cessent point de crier : Per cinque centesimi, etc. Rien de plus comique et qui ait une apparence plus méritoire que le travail que font ces hommes. On dirait des damnés du cinquième cercle contraints par des diabloteaux à s'époumoner silencieusement. De là nous allons visiter l'Ambroisienne, où nous tombons entre les mains de ce même concierge hâtif, déjà décrit ailleurs. Il nous fait voir au pas de course les choses les plus belles et les plus curieuses, et il nous oblige à nous arrêter devant deux petites miniatures modernes qu'il regarde comme des chefs-d'œuvre ambroisiens. Les concierges sont, comme une infinité de gens, bien persuadés que la peinture est un art de patience, où le fini, le léché, sont les qualités premières, et qui, tandis qu'au fond ils s'étonnent qu'on s'arrête devant un carton de Raphaël, sont prêts à se prosterner devant toute enluminure au pointillé.
Il est question de déterminer l'emploi de notre soirée. Plusieurs, qui ont des goûts équestres, inclineraient pour une sorte de cirque olympique dont l'affiche promet merveille. D'autres ouvrent l'avis de retourner à la Scala, et cet avis l'emporte. On dîne donc, c'est le jour à trois plats; ensuite promenade au Cours, qui est très animé, brillant, amusant. On y voit entre autres plusieurs messieurs Jabot à cheval, qui croient devoir se montrer excellents cavaliers. Ceux qui montent des grand'mères juments, dès longtemps revenues de l'âge des passions, se donnent, pour les dompter, une peine risible : et ceux qui montent des coursiers un peu
48 VOYAGFS EN ZIGZAG.
plus vifs s'imposent, pour ne pas les molester, une prudence qui est drôle aussi. Tout â l'heure nous voici assis à la Scala, en face de Virginius et de Maiïno. Par malheur, un invincible sommeil alourdit nos paupières.
Suadentque natantia lumina somnos.
Plusieurs luttent avec une constance digne d'un meilleur sort. Laurent sort pour faire provision de veilles, Blanchard dissimule, Pillet rêve, Manfred dort d'un œil et écarquille l'autre, jusqu'à ce que ce soit un dormir universel.
Soujièmc et STrexjicmc loutnéts.
Ce matin nous continuons nos touristiques explorations, en commençant par la Brera; c'est le musée de peinture, où l'on voit beaucoup d'admirables tableaux anciens et un certain nombre de croûtes modernes. En particulier, un artiste s'est attaché à peindre l'histoire d'Abel et de Caïn dans une série de tableaux du dernier lamentable et du classique le plus mortel. Une longue galerie de tableaux comme ceux-là ferait tomber dans l'hypocondrie.
Bryan n'y tombe pas ; au contraire, tout ce mélodrame à l'huile le fait éclater de rire. Et, comme ici nous n'avons point de concierge à nos trousses, il profite de l'ampleur des salles pour prendre de l'exercice, ce qui lui donne éminemment peu l'air d'un touriste en contemplation devant les chefs-d'œuvre de l'art. Nous prenons ici sur le fait le faiseur de miniature d'hier. Accroupi en face d'un immense tableau échafaudé, cet honnête homme pointillé dans un petit carré un grand héros et une forte héroïne. Quel chef-d'œuvre ce va être pour le concierge de l'Ambroisienne ! Tout auprès, un autre est occupé à modeler une petite copie de la Vénus accroupie, pour les vendeurs de plâtres apparemment.
De là, visite à l'Hôpital, visite aux boutiques, puis un dîner à quatre plats, un dessert choisi, une bonne grâce reluisante, un moelleux complet, tout ce qui annonce un mémoire conditionné. Il faut pourtant que cette auberge soit bonne, car elle ne désemplit pas; c'est un continuel mouvement d'arrivants qui attendent la place des sortants, des soupes qui passent, des plats qui reviennent, des tourbes de valets criards, de cochers chargeant, attelant, jurant, claquant du fouet, et au milieu Plutus en perruque, qui chiffre dans son bocal. Tout ce bruit lui est un avant-goût d'écus; plus il y en a, plus il est paisible en ses riantes additions.
Après le dîner, et pour pouvoir achever nos explorations, nous frétons trois grands fiacres, et fouette cocher! car il faut qu'on sache que dix lieues d' Allée-Blanche ne fatiguent pas comme dix heures de flânerie
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contemplative. Les fiacres nous emportent doucement au Cours, où nous faisons excellente figure; delà au Lazaret, puis à l'Arc du Simplon. C'est, après le Dôme, la merveille de Milan. Il est presque achevé, et ses grands chevaux de bronze, que nous vîmes la dernière fois galopant tous les huit dans un petit jardin potager, sont aujourd'hui au sommet de l'Arc, où ils piaffent en se détachant sur la nue. On va monter le char, qui porte une colossale statue de la Paix, et l'Arc sera achevé.
Ces choses vues, il reste encore à prendre congé des pezzi et sorbetti dans une séance finale; après quoi, rentrant à l'hôtel, nous y faisons tristement nos préparatifs pour quitter le lendemain cette belle ville de Milan, charmant séjour pour une pension en tournée.
Parmi ces préparatifs, Brian casse un miroir, ce qui empêcherait de partir des superstitieux. Comme nous sommes à déjeûner, l'hôte rubicond vient remettre son mémoire. A ce moment suprême, il redouble de grâce amicale, d'affabilité prévenante, nous promettant bon voyage, beau temps, beau pays et toutes les joies possibles ; mais, pendant ce temps, M. Tôpfler qui vient de jeter les yeux sur le chiffre total, devient tout à coup fort sérieux, en telle sorte que les deux physionomies offrent un contraste d'expression admirable. Sous prétexte que tout est cher à Milan, le petit bonhomme nous a imposé à chacun, par jour, un franc de plus que le prix convenu, ce qui présente pour son coffre un petit surplus de soixante francs. Dès le premier mot de cherté, toute sa bonne grâce tombe; on discute sérieusement, on partage enfin le différent, et l'on se sépare médiocrement content l'un de l'autre : l'hôte, parce qu'il n'encoffrera pas quelques écus sur lesquels il comptait ; M. Tôpffer, parce qu'il payera un surplus d'écus sur lequel il ne comptait pas. Nous montons en voiture et fouette cocher!
Ce cocher est le plus rotondus des mortels, une vraie boule surmontée d'une figure à moitié engagée dans la sphère. Cette physionomie rit, chante, pousse des cris fabuleux, bouffonne sans cesse, et nous fait aller grand train jusqu'à la dînée, où nous ne dînons pas : non pas que nous ne soyons affamés, mais parce qu'ayant déjeûné, c'est une circonstance suffisante. En revanche, notre boule dîne et s'emplit à faire craindre qu'elle ne saute. On la voit veiller aux chevaux, faire graisser les roues sans perdre un coup de dent, attendu qu'elle ne quitte pas la table sans emporter quelque volatile qu'elle mange en chemin.
Il y a dans cet endroit quelques soldats et une musique militaire qui attendent le passage de la reine de Naples pour lui présenter les armes et lui souffler une fanfare d'honneur. Il y a aussi trois gueux associés qui cachent diplomatiquement leur petit jeu de façon à exploiter le mieux possible la pitié des gens en se les partageant, en se les passant tour à tour; trois gueux modèles. Il y a aussi un puits avec de l'eau claire pour ceux qui ont faim.
VOY. EN Z!GZ\Q. 4
Dès avant Corne, le pays redevient pittoresque, et l'on se rapproche avec plaisir des montagnes. Celles-ci sont douces, peu élevées, très vertes, mais sans arbres. La ville de Côme nous enchante par sa situation, par son caractère nouveau pour nous, et par les édifices curieux qui s'y voient; mais le pays et le lac ne répondent pas tout à fait à notre attente : c'est presque trop joli, trop mignon, trop arrangé. Nulle part, des rocs ou des forêts, mais un amphithéâtre de monts assez uniformes, sur lesquels s'élèvent en gradins de jolies constructions uniformes aussi. Tout y est joli, rien n'y est grand. Du reste, nous ne parlons ici que de la partie du lac qui est voisine de Côme ; c'est la seule que nous ayons visitée. On loue deux bateaux qui nous conduisent, par une soirée délicieuse, jusqu'à la villa de la reine d'Angleterre. Au retour, nous avons à l'arrière le bateau à vapeur, dont nos bateliers, comme tous les bateliers du monde, ne parlent qu'avec un haineux mépris. On devrait faire apprendre à tous les bateliers ruinés l'économie politique. Les économistes, en effet, leur auraient bientôt prouvé que s'ils sont ruinés, c'est pour le plus grand bien possible, et ils s'en retourneraient contents, pour peu qu'ils eussent l'esprit scientifique et l'intelligence ouverte au progrès.
La faim nous ramène tout courants à l'hôtel où le souper n'est pas tout à fait prêt; grand contretemps, retard funeste! Aussi, à toute question comme à tout propos, Laurent, Bryan répondent : « J'ai faim! » C'est leur idée fixe, sur laquelle ils vivent jusqu'au potage, qui arrive enfin. Au dessert, on sable du vin d'Asti, en réjouissance de ce que notre ami Manfred est rendu à la santé et à ses fonctions, dont il s'acquitte pour l'heure en arriéré qui rattrape.
(SHuator?ième lournce.
Cest dimanche. Au jour, nous sommes réveillés par des chants d'église, et voici venir une interminable procession qui encombre les rues de Côme. Une heure après, aussitôt que la rue est redevenue libre, nous nous en emparons pour partir, laissant à l'hôtel deux voyageurs et Mme T..., qui nous rattraperont en char.
Côme est situé dans un fond : on n'en sort qu'en s'élevant, et c'est alors que l'on voit cette jolie ville sous l'aspect qui lui a fait sa renommée touristique. Du reste, les environs et le pays dans lequel nous nous engageons sont agréables sans être précisément beaux. Ce n'est ni la plaine, ni la montagne, ni une riche végétation, ni une stérile aridité, seulement le ciel est plus doux que le nôtre, les maisons sont plus fabriques, l'air de la contrée plus riant.
Au bout d'une heure et demie de marche, nous arrivons à la frontière suisse. Il y a là un poste autrichien, puis un pont, et au delà Chiasso,
A'-X ALPES BT KN ÏTAUK. 51
village du Tessin. L'Autriche nous demande notre passeport, et, remarquant que nous ne sommes pas au comolet, l'Autriche nous déclare que nous ne pouvons passer outre avant que nos trois voyageurs, qui dorment encoro à Corne, soient là. Nous voilà donc réduits à demeurer deux heures chargés et à jeun, sous le porche delà dogana reaîe.
Rien n'est triste, désespérant, comme cette sorte de séjour. Que peut offrir à la vue une douane ou un douanier qui ne soit pas poudreux, crasseux, ennuyeux au dernier point? Qui ne connaît le confortable de ces baraques où il n'y a ni femme qui arrange, ni famille qui réunisse, ni travaux qui animent, mais seulement des fainéants qui sifflent, des fainéants qui rôdent, des fainéants qui fument? Et puis cette indifférence avec laquelle on vexe, par ordre, un pauvre diable de voyageur qui s'est mis en régie, mais qui n'a pu prévoir tous les caprices des potentats?
Pourtant, comme il y a une auberge de l'autre côté du pont, nons nous décidons à y déjeûner en attendant nos camarades... « Vous ne pouvez pas, nous dit l'Autriche. C'est de ce côté du pont qu'il faut attendre; vous ne pouvez ni déjeuner ni poursuivre avant d'être en règle. » A la bonne heure. M. Tôpifer se révolte contre l'Autriche, mais secrètement; il conspire, mais au fond de son cœur ; il se livre à une rage effrénée, mais sans dire mot et sans souffrir qu'on murmure. Il est bien vrai qu'il ne s'agissait, pour pouvoir passer, que de rosser un ou deux hommes : Qu'à cela ne tienne, dirait-il, et à l'ouvrage, messieurs!
Au bout d'une heure de séjour, le commissaire, qui a eu le temps de se raser et de prendre son chocolat, descend sur la place : il a l'air comme il faut et très bonhomme. M. Tôpfïer lui adresse une supplique, et cet honorable commissaire, s'étant fait donner les noms et le signalement des trois absents, nous laisse enfin partir. C'est ce qu'il fallait faire une heure auparavant, et nous n'aurions pas maudit l'Autriche.
Nous courons vite au delà du pont, à l'auberge désirée. Premièrement, les gens sont à la messe; et secondement, il n'y a pas de vivres ! ce mécompte est pour l'heure bien plus grand que si on nous demandait nos passe-ports, ce à quoi personne ne songe. Force est donc de pousser beaucoup plus loin, jusqu'à Mendrisio. Là, les éclaireurs, passant devant une porte, flairent quelque chose, et ils entrent : c'est une grande soupe aux tripes! A cette nouvelle, tous les corps rejoignent, et la soupe aux tripes, destinée primitivement à une société du pays, nous est servie. C'est très bon, quand on meurt de faim surtout. Le bouillon est clair, les tripes rares; ça ressemble à la soupe au caillou, quand le caillou était encore toui seul. Pendant que nous sommes à l'œuvre, les voitures rejoignent et viennent prendre place autour de notre chaudière, que nous quittons prudemment avant que la société du pays arrive demandant sa soupe aux tripes. Nous approchons de l'un des golfes du lac de Lugano. On s'en aperçoit deux heures à l'avance et bien longtemps avant de voir l'eau. En effet,
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les bateliers avides viennent jusque-là pour mendier auprès du voyageur, la préférence pour leur bateau. M. Tôpûer a beau dire qu'il n'en veut ni un, ni deux, ni point, il lui faut pendant deux heures subir les exhortations, les raisonnements, les offres de ces importants industriels qui ne nous laissent tranquilles qu'à Capo Lago, lorsqu'ils nous ont vus défiler à pied devant le port. Mais aussitôt en voici d'autres, ceux de Bissone, une heure plus loin, qui sont pareillement venus à notre rencontre, et qui nous font pareillement la conduite jusqu'à Bissone. Pour nous en débarrasser, nous entrons dans le bac qui stationne en cet endroit, et nous mettons antre eux et nous un bras du lac.
Dès ici la contrée devient de plus en plus belle. Le lac de Lugano, avec ses hautes montagnes, ses golfes étroits, ses rivages escarpés et une riche végétation, nous plaît plus que celui de Côme. Il est vrai que dans ce moment le ciel est à l'orage, en sorte que l'éclat et le mouvement des nuages ajoutent un charme de plus à la beauté du spectacle. Pendant que nous sommes à le considérer du haut d'une esplanade de rochers, la foudre éclate et la pluie tombe. Cest la première fois depuis notre départ de Genève, mais c'est assez pour que nous arrivions haletants et rincés à Lugano.
(Œhimjième Journée.
La pluie continue de tomber à torrents. Chacun comprend la chose, et se rendort jusqu'à nouvel ordre. Le nouvel ordre, c'est vers neuf heures, le déjeuner, suivi d'une délibération où il est décidé qu'on ne décidera rien au sujet du départ avant midi. Aussitôt chacun de profiter de ce temps d'arrêt pour mettre à jour sa correspondance. On écrit sur les tables, sur les fenêtres, sur la cheminée, sur tout ce qui fait saillie, et l'on dirait les bureaux d'un ministre au milieu d'une gesticulation insolite des télégraphes.
Midi sonne, on délibère de nouveau; et comme la pluie tombe avec une violence croissante, on décide à l'unanimité que, l'hôtel étant excellent, on emploiera cette journée à se délasser au sein du petit foyer domestique que nous nous sommes créé dans la chambre de Blanchard. Aussitôt ce parti pris, on s'adonne aux jeux d'esprit, aux jeux à gages, à tous les jeux que peuvent jouer vingt personnes confinées dans une chambrette. L'esprit n'abonde pas, mais les rires vont leur train; et voici que la pluie cesse, que le soleil perce les nuages et vient dorer la nature encore toute mouillée et grelottante. Nous faisons une sortie. Les montagnes du côté des Alpes se sont couvertes de neige, et le froid très vif nous oblige à établir des courses olympiques, les unes sur deux pieds, les autres à cloche-pied, tout en nous dirigeant vers un couvent de capucins, où se voient des fresques de Luini.
Rentrés à l'hôtel, nous allons nous mettre à table. Non loin de nous dînent deux gigues silencieuses, deux de ces cosmopolites blasés, comme on en rencontre parfois dans les hôtels. Plus loin, par une porte, qui s'ouvre et se referme, nous entrevoyons une belle dame qui fume un cigare. C'est à la façon de Sand. Sand se donne l'air d'un génie viril! ces dames se donnent l'air de Sand.
Seizième Journée.
Le temps est radieux; le ciel, les montagnes sont d'une fraîcheur délicieuse : nous nous disposons, sans nous presser, à faire la promenade qui nous sépare du lac Majeur. Cette promenade consiste à franchir le mont Centre, mont à châtaigniers et à brigands. Toutefois, les châtaigniers y abondent plus que les brigands, depuis que l'on a établi dans le plus sinistre fourré du passage un poste de gendarmerie. La dernière fois que nous passâmes à Lugano (1831), on faisait de plus escorter la diligence.
A Lugano nous avons été hébergés, nourris, régalés au prix de trois francs dix sols par tête et par jour : nulle part on ne nous a traités à si bas prix. Dans la plupart des hôtels de ce côté-ci des Alpes, on a affaire avec le garçon, et c'est alors à celui-ci d'endoctriner le maître. Pour reconnaître les excellentes doctrines du garçon de Lugano, la bourse commune enfle fort la bonne main, et sa munificence s'étend jusque sur le décrotteur de la maison, artiste un peu crétin, qui, extasié à la vue de tant de menue monnaie, s'en va partout montrant sa richesse, comme quoi il pratique un art souverainement digne d'envie.
Au Faucon, à Milan, il y a un pauvre diable disgracié, mal bâti, boiteux et l'œil torve. Ce pauvre diable, du matin au soir, et, s'il le faut, du soir au matin, cire tous les souliers de tous les voyageurs, apportant à ce service tout le soin et toute la régularité désirables. Le lustre de son cirage est si beau que nous en faisons compliments à l'hôte rubicond. « Il y a dix ans, nous dit cet hôte, qu'il se tient là où vous le voyez. Je ne m'en mêle pas, si ce n'est pour le conseiller quand il veut placer son argent. Savez-vous que cet homme-là s'est marié, qu'il a famille, qu'A, élève bien ses enfants, et qu'il met de côté huit cents à mille francs par année? C'est la conduite, ajoute-t-il, qui mène là. » Comme l'on voit, l'hôte rubicond est sensé ; il sait que la conduite mène plus sûrement et plus loin que les talents. Ce qu'il faut dire encore à sa louange, c'est que tous les gens de son hôtel y ont l'air anciens, casés, faisant régulièrement leur petite affaire à côté de la sienne grosse. En vérité, s'il nous avait donné quatre plats dès le premier jour, on devrait le considérer comme un hôte modèle.
En sortant de Lugano l'on a une vue de cette ville qui vaut celle da
Came, et, en s'avançant cUns le mont Cenere, l'on traverse un pays bien plus beau que celui que nous avons parcouru entre Côme et Capo Lago. Nous ne voyons qu'un brigand, encore est-ce un honnête bûcheron qui n'attaque de sa cognée que les arbres de la forêt. Vers le sommet nous quittons la grande route du Saint-Gothard, pour prendre, sur la gauche, le sentier qui conduit à Magadino. Quel sentier! Des châtaigniers l'enserrent sous leur transparent ombrage, et entre les rameaux, au travers des trouées du feuillage, le regard plonge sur la romantique vallée où le Tessin, après s'être attardé dans les riantes prairies de Bellinzona, s'en vient doucement verser son onde dans le lac Majeur. Au bas du sentier on se trouve à deux pas de Magadino. Nous y arrivons de bonne heure, et après avoir procédé aux arrangements d'auberge, nous employons la soirée en riens fort agréables. Les uns dessinent, les autres se promènent, quelques-uns font des ricochets dans le lac, ou luttent à qui lancera une pierre au-delà de bois flottés qui sont parqués contre le rivage. L'auberge est à nous, la rive est à nous, le lac est à nous ; je veux dire que Magadino est un de ces petits coins où rien ne nous gêne, une oasis où nulle autre horde ne nous dispute, à nous Bédouins, l'eau, l'herbe, ni les dattes.
Notre souper est servi sur une table formant un carré parfait, en telle sorte que nul bras ne peut atteindre aux plats du centre. On fait comme on peut. 11 y a truites, il y a canards, il y a de tout, et de l'huile aussi, pur quinquet. Le service est partagé entre un cuisinier grassouillet et un petit garçon, qui n'ose être gentil en présence du cuisinier. Histoire de bonne main. Histoire de gros chien qui éloigne de son os les roquets à coups de dents. Toutefois, le petit garçon prenant son temps, offre à Mm* Tôpffer un bouquet de fleurs ; mais gare si le doguin s'en aperçoit ; comme nous attendons le dessert, on nous prévient qu'il arrivera ce soir par ie bateau, quand nous serons couchés. C'est alors qu'on pousse le pain de sucre dans un bol d'eau chaude où il se noie, et nous buvons un grand punch qui termine merveilleusement une charmante journée.
JDi*~0epticme Journée.
Comme on le sait, il y a un bateau à vapeur sur le lac Majeur. Cest un petit bateau pompeusement appelé il Verbano, et qui , tout médiocre qu'il est à tous égards, a été érigé en miracle par l'imagination orientale des matelots et des riverains. On vous vend l'histoire de ce bateau, son portrait, les propriétés, les dimensions et les gentillesses de sa machine; on vous vend la liste de ce qu'il faut regarder du bateau, dans le bateau, avant le bateau, pendant et après le bateau, et une sorte de libraire en jaquette stationne sur le bâtiment, pour y vendre ou y louer à l'heure les écrits divers relatifs à cette huitième merveille du monde, il Verbano!
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Ce Verbano, qui enchante la foule, inquiète les puissances. Parti de Magadino, rive helvétique et républicaine, il s'avance avec sa cargaison dans des eaux monarchiques, où, d'une rive, l'Autriche le couve des yeux, de l'autre, le Sarde le guette, où tous deux se font signe et s'entendent ponr envoyer savoir ce qu'apporte le navire. Alors on y voit monter une sorte de gredin décoré, figure équivoque, reste de mouchard, dont l'échiné e~t faussée par d'anciens coups de bâtons reçus dans l'exercice de ses fonctions, dont l'œil est faux, le ton impératif, toute l'encolure basse et insolente à la fois; un de ces hommes dont l'administration décore la boutonnière, atin qu'ils ne soient pas jetés à l'eau par le premier gentleman venu; un de ces hommes qui font trembler les passagers honnêtes, et qui font penser aux coquins qu'avec eux on pourrait s'entendre; un de ces hommes, débris de police, échappés des douanes, qui, se confiant peu à l'amour du peuple, 7ivent toujours à portée des carabiniers, et ne se promènent jamais trop loin du poste. Ce personnage monte sur le pont, flaire les passagers, sonde les regards, se fait livrer les passeports, et malheur à qui ne serait pas dix fois en règle! il se verrait à la merci de ce misérable.
Quoi qu'il en soit, bien que Magadino soit un bourg composé de trois auberges et deux cabanes, à Magadino comme à Genève le départ et l'arrivée du Verbano n'ont pas Heu sans que des badauds couvrent la rive et se délectent à voir la roue tourner, et le merveilleux navire tracer son sillon sur les eaux. Le pont est rempli de monde et de petits chats. Il y une colonie, comme aux Mottets une colonie de moutards. Quelques touristes, des artistes, entre autres M. Lory de Neuchâtel, des gens des allées voisines, un curé et un décrotteur, composent la société. Le décrotteur est un pauvre estropié, à demi imbécile, qui cire bottes et souliers au milieu des rires, des moqueries et des pièges qu'on tend à sa crédulité. Le pauvre malheureux prend tout en patience et accomplit sa petite tâche, de façon à recueillir une jolie somme. C'est le troisième décrotteur intéressant que nous avons rencontré.
Les rives du lac Majeur sont charmantes; toutefois, ce sont des paysages doux, agréables, riants, plutôt que grands ou fortement caractérisés. Il est probable que du bateau l'on est moins bien placé pour juger du pays à son avantage que si l'on parcourait une des rives. Nous dépassons bientôt les îles Canero, petits rochers qui supportent des châteaux en ruine et qui font le plus pittoresque effet. Enfin nous débarouons à Intra, où la douane s'empare de nous et où notre passeport, qui vient d'être visé, il y a une demi-heure, est visé de nouveau, pour être encore visé le soir. A peine visés, nous partons affamés pour l'auberge qui est à deux pas. Il n'y a point de lait. On fait prix pour un déjeuner à la fourchette.
Rien n'affame comme les déjeuners à prix fait, qui sont presque toujours horriblement maigres. Ici l'on nous dispense de la soupe, l'on
nous sert quelques restes de viande froide; et puis comme nous crions famine, on nous apporte une truite longue comme le doigt, qui est offerte à Monsieur le supérieur. Volontiers les aubergistes supposent que tout le secret c'est de bien alimenter le supérieur, dût la troupe crever de faim en le voyant faire. En beaucoup d'endroits le supérieur a de la peine à leur persuader qu'il mange avec ses élèves, comme eux et un peu moins qu'eux; cela ne peut s'arranger avec leurs idées hiérarchiques et l'opinion majestueuse qu'ils se font d'un supérieur. La plupart concluent in petto qu'ils ont affaire à quelque subalterne, qui guide la bande pendant que le supérieur trône dans quelque capitale. Nous sortons de table avec les dents longues, et bien persuadés qu'encore mieux vaut une soupe aux tripes qu'un déjeuner à prix fait. Pour l'hôte, il est enchanté de lui, de nous et de l'excellente spéculation qu'il vient de faire. Et bon voyage, messieurs... à une autre fois!... Politesse affectueuse, qui ressemble singulièrement à une ironie amère.
Dlntra nous marchons le sac sur le dos jusqu'à Palanza, franchissant ainsi le promontoire qui nous sépare du golfe sur lequel semble flotter les îles Borromées. C'est un pays enchanté; ces petites villes riantes, animées, ces promontoires ombragés, ces golfes solitaires ; d'une part les hautes Alpes, de l'autre les collines qui ondulent en Rabaissant du côté de la Lombardie : c'est là un spectacle qui ne peut se décrire. Le caractère italien se fait sentir dans la sereine chaleur du ciel, dans l'azur splendide de l'eau, et sur les rives, dans le goût des fabriques, douces de lignes, pittoresquement situées, et brillant d'une éclatante blancheur au milieu d'une végétation sombre et vivace.
L'homme seul, dans cette terre de poésie, n'est pas poétique; c'est comme partout je pense. Il est, à la vérité, paresseux, hâlé, souvent admirable de guenilles, beau et expressif de visage, excellent modèle pour le peintre; mais il est vulgaire, criard et sentant l'ail; mais la poésie morale manque; la poésie religieuse, celle du sentiment, celle de la mélancolie, sont exilées dans ces rives, c'est comme partout, je pense. Partout, la poésie est, non pas dans le modèle, mais dans l'âme du peintre. Lucie quitte le vallon natal, et, voguant sur les eaux du golfe ignoré de Lecco, son cœur se gonfle, les souvenirs s'y pressent, de tendres et mélancoliques adieux s'en exhalent; avec elle, lecteur, tu aimes, tu chéris, tu regrettes, tu pleures ces bords, tu ne les oublieras plus, et si un jour tu vogues à ton tour de l'un à l'autre, ils s'embelliront à tes yeux de l'éclat de la poésie, de tout le charme du sentiment!... Ces lieux pourtant ne sont pas plus beaux que d'autres, et Lucie, cette créature charmante, elle n'y exista, elle n'y existera jamais. Va donc porter ton hommage aux pieds du poète; c'est lui qui a tout créé, tout animé; c'est lui qui donne la vie aux êtres et la parure aux montagnes. Vienne ici, à Palanza, à Intra, sur ces bords qui n'enchantent que l'oeil, un Cervantes, un Scott, et ils
Enfin, une bonne femme nous montre trois raves et huit pommes de terre. (P. 63.)
vont peupler ces lieux encore déserts pour la pensée, féconder ces landes, y souffler ces zéphirs qui rident le cœur et qui soulèvent l'âme.
Prosterne-toi, lecteur, devant ces poètes-là, bien pénétré de ce que t« leur dois, et, adorateur fidèle, tu cesseras de te prosterner devant tant ie faux dieux, devant tant d'idoles hideuses que la foule de nos jours a portées dans le temple ; idoles impuissantes qui n'ont rien fait que des grimaces, rien créé que des monstres, rien fondé que des constructions bizarres, faites de blocs informes ou de débris honteux, dédaignés naguère nar les maîtres. N'admire pas ce qui n'a que le mérite d'être médiocre «ans sagesse; mais n'admire pas non plus ce qui est brillant à force de ;aux, et éclatant à force de scandale. L'encens brûle partout; ose être avare du tien, n'en transforme pas la délicate essence en cette grossière odeur qui empuantait les parvis profanés.
A Palanza, sur la rive, se présente l'hôte de Baveno, auprès de qui nous retenons logements et souper; puis, débarrassés de ce soin, nous nous embarquons pour l'Isola Madré, séjour enchanteur, la perfection des séjours... si la perfection était de ce monde. Mais dès la rive, un cicérone botaniste s'empare de vous ; il ne vous laisse ni reposer ni errer, et il vous baptise chaque plante, chaque arbre, de son nom latin. C'est la prose en bonnet de coton, en bonnet de docteur, veux-je dire, qui fait bonne garde, de crainte que sa sœur, qu'elle a déshéritée, ne revienne au manoir paternel. Les kangourous dévorent la Gaule Cisalpine, la botanique désole l'Isola Madré.
Au rembarquement on attrape dans l'eau un serpent qui est mis en bouteille chez Miech, et qui vient avec nous visiter l'Isola Bella. Ici, le touriste débarqué est remis aux mains d'un cicérone qui lui explique le palais, et le plus vite possible, car le bonhomme en meurt d'ennui.
Après quoi le touriste paye et il est remis aux mains d'un cicérone qui lui explique les mimosas et les cactus, autre petit Jussieu insulaire, Linné habillard, qui vous en donne pour votre argent. Heureusement pour nous, ce barbare est appelé pour crucifier une autre société, et il nous confie à une jeune paysanne toute timide, et qui est bien éloignée de vouloir nous botaniser le moins du monde. Assurément la botanique est, à notre gré l'une des plus recommandables sciences, une science que nous choisirions de préférence, s'il nous fallait absolument être savant ; mais il faut qu'une science, comme une personne, pour ne pas déplaire, se tienne à sa place.
De là nous voguons vers Baveno, en passant devant l'île des Pêcheurs, la seule qui ne soit pas désolée par la botanique ; elle est charmante. Enfin nous débarquons à l'hôtel où le petit garçon (c'est ainsi qu'ils appellent le garçon en sous-ordre) nous donne dix-huit lits... et où le grand garçon nous les ôte pour nous en octroyer douze à la place. Comme il y a beaucoup d'étrangers on ne murmure pas, on attend, et cette
conduite honorable nous sert le mieux du monde. Eu effet, à l'heure du coucher, grand et petit garçon se sont mis d'accord ; il y a des lits partout : alors on dédouble, on émigré, on transmigre, et de compte fait, après que nous avons chacun notre lit, il en reste deux de trop.
Dix-Huitième Souriuc.
Ici, le déjeuner n'est ni à prix fait, ni à la fourchette ; mais surtout il est inattendu, et partant bien plus exquis. Depuis quelques jours, la bourse commune est plus traitable ; c'est que la joie élargit le cœur et dénoue les cordons. En attendant, le serpent d'hier a quitté sa bouteille et s'est rendu chez Pillet et consorts, où chacun croit l'avoir dans sa chemise.
Nous dépassons Fariolo, et, quittant les bords du lac Majeur, nous tournons vers les Alpes par la vallée de Domo d'Ossola. C'est l'une des plus jolies marches de notre voyage. En effet, le passé, le présent et l'avenir de notre excursion se présentent sous le plus charmant aspect ; la matinée est d'une incomparable beauté, la marche facile et animée; surtout la conversation s'engage, et il s'agit de prouver que en toute condition, ce qu'on appelle la conduite est préférable aux talents, et les décrotteurs jouent un grand rôle parmi les exemples à l'appui. Après quoi l'on passe à autre chose, et aussi à un homme qui pêche des grenouilles. De propos en propos, on arrive à Vogogne, où la bourse se délie encore. M. Tôpffer est méconnaissable, il trouve qu'on ne dépense pas assez. Et c'est vrai que lorsqu'on est parfaitement heureux et content, quelque prix que l'on paye, c'est toujours vil prix. Augier ayant dit que cet endroit est célèbre par ses saucissons (Vogogne ressemble à Bologne) : Va pour le saucisson ! Nous le mangeons comme si c'était bien le premier saucisson de la terre, et nous apprenons ensuite qu'on ne fait point de saucisson à Vogogne. Qui fut bien attrapé? — Ce n'est, ma foi, pas nous.
Après Vogogne, on passe le Tessin. Le pont de Mazone a été brûlé, en sorte que nous naviguons sur un bac rustique. C'est fort agréable lorsqu'on est comme nous joyeux de marcher, joyeux de s'asseoir, et au besoin joyeux de quoi que ce soit. Après le bac commencent des rubans interminables, qui nous paraissent presque tôt terminés, et nous entrons à l'hôtel d'Espagne, où l'hôte reconnaît à l'instant M. Tôpffer, bien qu'il ne l'ait jamais vu. Les aubergistes vous reconnaissent toujours comme leur pratique.
Dit-ITcumènu Journée.
Comme à Verèze, comme partout, pendant que les vaches s'engraissent sur les hauteurs, le lait est rare dans la plaine, et nous buvons notre café à la turque presque ; c'est de quoi avoir beaucoup d'esprit, mais l'estomac creux en proportion. Il n'en faut pas moins s'engager dans les gorges du Simblon. Heureusement, M. Tôpffer se souvient qu'au pont de Crevola il y a certaine boutique borgne où il est possible de s'approvisionner, lorsqu'il s'y trouve des provisions.
Avant de partir, on fait encore un tour de ville. Deux des voyageurs, s'énrenant tout à coup de belle latinité, se proposent de faire sous l'ombre des grottes et sous le feuillasre des chênes quelques champêtres et classiques lectures. En conséquence, ils veulent se procurer un Virgile. Le nom de cet auteur ne paraît pas être familier au libraire de Domo d'Ossola. « Connais pas! » dit-il, et il leur offre des livres d'heures. Ce n'est pas tout à fait leur affaire. D'autre part, on a découvert une boutique où se vendent des couteaux-poignards, admirables pour éventrer les brigands, tout comme pour couper du pain ou pour disséquer des dragons. Brian, toujours gigantesque, en achète un qui, ouvert, a près de dix-huit pouces de long, et il le brandit en triomphateur; c'est effrayant à voir. Si bien que M. Tôpffer rachète de Bryan ce coutelas monstre, et se charge à lui tout seul d'éventrer les brigands.
Entre Domo et le pied des Alpes, il y aura un ruban d'une lieue. Voici qu'Arthur et Percy acceptent le défi de franchir cet espace à reculons. C'est à la fois miraculeux et très fatigant à voir. Pendant qu'ils reculent, avec défense de tourner même la tête, les uns les trompent sur la distance qu'ils exagèrent, les autres leur conseillent de renoncer à une entreprise folle; mais eux tiennent bon, et ils arrivent à reculons au pont de Crevola, où finit leur martyre. Ils êont exténués, mais triomphants. Après tout ils ont fait acte de force et de volonté; seulement ils éprouvent, pour l'heure, de la difficulté de marcher droit devant eux à la façon commune. Bryan, A'fred accourent avec une immense couleuvre qu'ils viennent de tuer, et dont la peau recouvre bientôt une de nos piques.
M. TOpffer ne s'était pas trompé. La boutique borgne est à sa place. La bourse commune y achète six pains et un saucisson de trois pieds de long, un saucisson boa, un saucisson devin. Appuyée sur ce saucission et flanquée de six pains, la caravane passe le pont et s'engage dans les gorges du Simplon.
Mais voici un serpent encore... c'est la journée des serpents; gare aux serpents ! Bryan escalade toutes les pierres, sonde toutes les cachettes, et il est fort bien secondé par quelques amateurs. Ce serpent est étranglé,
anatomisé comme l'autre, et, par une bizarrerie qui montre combien il y a de vicissitudes dans la desinée des serpents, la liberté est rendue à ce pauvre reptile de l'Isola Madré, qui est en bouteille depuis trois jours. Si jamais ce serpent-là écrit son histoire, il parlera de la pension comme les revenants du Spielberg parlent de l'Autriche, et ce sera peu honorable pour la pension.
Après Isella, où nos passeports sont vus et parafés pour la dernière fois, nous entrons dans la région des galeries, des rocs déchirés, des eaux furieuses et des horribles solitudes. C'est au sein de l'une d'elles que, trouvant un coin tranquille et verdoyant, arrosé par une source jaillissante, nous y posons nos tentes. Le saucisson boa est mis sous le tranchoir d'Adolphe! Ah! quel repas, quel charme de situation, de spectacle, de bien-être! Quelle colossale satisfaction d'appétits colossaux, au moyen de ce colossal saucisson, si bien approprié à cette colossale nature!!! Noue passons là trois quarts d'heure, de ces quarts d'heure qui ne s'oublient jamais, et que plusieurs d'entre nous aimeront à raconter à leurs arrièrepetits-enfants, si Dieu leur accorde quatre-vingts ans de vie et des arrièrepetits-enfants.
Pour dessert l'on se remet en route. Le temps est de toute beauté, la vue récréative, changeante, les paysages merveilleux de grandeur, d'éclat ou de grâce, et il se trouve que nous arrivons au village du Simplon pl»s frais, plus reposés que nous ne l'étions au sortir de Domo. Mrae Grilliet cous accueille à merveille, le chien aussi, qui est natif du Saint-Bernard, et, après nous être régalés de chamois, nous gagnons nos celiulos, où le sommeil nous met au lit.
Vingtième Journée.
Miech arrive dans la salle à manger en déclarant que, pris par la i^orge, il ne peut rien avaler. Cette idée est horrible ! On se rassure pourtant quand on voit qu'à déjeuner Miech se tire d'afïàire pas trop mal. Pendant que nous sommes à l'œuvre, les voyageurs de la diligence, glacés, perclus, attendent à une table voisine ieur tasse de calé qui ne vient pas. Mais vient le postillon qui crie : « En route, en route, messieurs! »
Rien n'est pitoyable comme des gens qui, ayant roulé toute la nuit, sont déposés au petit jour dans une hôtellerie encore endormie. Rien n'est gênant comme d'être attelé à quatre rosses, attaché à une valise, dépendant d'un postillon. Au contraire, rien n'est charmant comme de déjeuner a son heure, en liberté, de n'être attelé qu'à soi et à son sac, de n'être attaché qu'à des compagnons qu'on aime, de cheminer à son allure, vite, lentement, à droite, à gauche, par la route ou par le sentier, jusqu'ici ou
jusque-là, sans que qui que ce soit ait à vous empêcher où à vous prescrire. De cette façon, la création devient votre domaine, la nature votre jardin, où vous vous promenez avec l'aisance et la sécurité d'un propriétaire visitant ses tulipes, en robe de chambre et en bonnet de coton.
Nous chargeons nos havresacs et. après avoir pris congé de Mme Grilliet, nous partons pour franchir le col. Le brouillard est épah, l'air vif, le mouvement indispensable nour ne pas geler sur place; aussi, pressant la marche, nous avons bientôt atteint et dépassé la diligence qui est partie avant nous. Les voyageurs croquent le marmot et déjeunent de brouillard. Vers l'hospice, nous rencontrons un pauvre diable de soldat, déserteur des régiments suisses; il est demi-nu. et sans argent ni hardes. On le fournit de l'un et de l'autre, chacun mettant à contribution son sac ou sa bourse. Ce plaisir-lA, on ne l'a pas, ou bien rarement, quand on vole emporté sur quatre roues.
Le soleil perce enfin le brouillard, et au bout du col il nous éclaire à la fois, nous et les pâturages du Valais, qu'on découvre tranquilles et riants au fond de l'abîme. Nous franchissons les galeries, puis les premiers refuges, demandant à chacun si pommes de terre il y a, et si soupe est possible; car le déjeuner n'est déjà plus qu'un souvenir, et ceux de la diligence qui n'ont rien pris n'ont certes pas aussi faim que nous. Enfin, au refuge n° 4, une bonne femme nous montre trois raves et huit pomm- s de terre : « Et avez-vous du riz? — Une écuelle. — Et du lait? — Un peu, bien peu. — Et du pain? — Celui-ci. — Faites-rous du tout une bonne soupe. Mettez tout, et du sel, et de l'eau, et du fromage !!! »
La bonne femme se met à l'œuvre. Chacun cherche, se procure ou se fait des ustensiles; bientôt la chaudière arrive... exquise, onctueuse, lié^, salée, bouillante, bien autre chose encore que la soupe aux tripes! Ah! dites, lecteurs, l'histoire qui enregistre tant de fadaises, ne doit-elle pas enregistrer des plaisirs pareils, un contentement si grand, un rassasiement si joyeux? Ne vous ennuyez donc pas trop de voir revenir avec chacune de nos journées ces événements de soupe, de tripes ou de canards; et bien plutôt, si vous êtes encore dans l'âge de la vigueur et de la santé, allez apprendre sur nos traces et à notre exemple, en parcourant à pied les montagnes, ce que valent ces banquets conquis par la marche, assaisonnés par la lassitude, et tout fleuris d'expansive gaieté.
David est parti pour aller retenir nos logements à Brigg, en sorte que, tranquilles sur notre avenir, il ne nous reste plus qu'à savourer le plaisir de la promenade. Après le plateau de Bérisal, dont les beaux herbages flattent le regard comme ferait un moelleux velours, on peut quitter la grande route, celle de Napoléon, pour l'ancienne, un reste de chaussée qui court en corniche au-dessus d'efîrayants abîmes. C'est ce chemin que nous préférons, et le soir nous y surprend que nous sommes encore à deviser, comme des sages, à l'ombre d'un pin solitaire.
bhigt et unième Journée.
Aujourd'hui nous remettons nos pieds dans leurs étuis jusqu'à l'an prochain. Il est d'usage antique et immémorial que nous nous fassions voiturer tout le long du Valais, et c'est une création délicieuse quand on a suffisamment marché, quand le temps est beau, et surtout quand les voitures sont des chars à bancs, c'est-à-dire ouverts de tous côtés, laissant libres deux choses sans lesquelles il n'y a point de plaisir : l'air et la vue. Jufqu'ici donc nous avons défilé dans les montagnes, ce sont maintenant les montagnes qui défilent devant nous. Celles du Valais sont belles et variées d'aspect, tandis que la plaine où l'on roule est assez uniforme. Toutefois, près de Sierre, le paysage redevient délicieux, et il semble, à la nature des rocs, des terrains et surtout de la végétation, que l'on soit encore de l'autre côté des Alpes, parmi les pins d'Italie qui abondent en cet endroit. Nos cochers, dont l'un ne fait qu'un somme de Brigg à Sion, nous font remarquer la pierre ci-contre, et nous racontent la tradition qui s'y rapporte.
C'est la. pierre de l'Ange. Une jeune femme allant en pèlerinage gravissait le sentier, chargée de son enfant et de quelques hardes. Des brigands sortirent du taillis, et s étant jetés sur elle, ils la dépouillèrent et voulurent s'emparer aussi de l'enfant. La pauvre mère frémit : « Prenez ma vie, disait-elle, mais que mon enfant soit libre et rendu aux siens. » Insensibles à ses plaintes, ces hommes farouches s'apprêtaient à saisir le petit garçon, lorsque la femme le saisit avant eux et le lança de toute sa force contre la pierre, préférant le voir périr plutôt que de le livrer en de criminelles mains... On vit alors la pierre se fendre en quatre, donner passage à l'enfant, et un ange le recevoir dans ses bras et l'emporter vers les cieux. Les brigands prirent la fuite, et la mère demeura prosternée, bénissant Dieu, et pleurant son fils, heureux désormais, et néanmoins arraché d'auprès d'elle.
Telle est cette tradition. Elle est touchante, elle est caractéristique aussi de cette imagination simple et pieuse qui est propre aux Valaisans. Les Valaisans ne sont ni industrieux, ni spirituels, ni, pour l'heure (1), enrôlés dans quoi que ce soit de vapeur ou de chemin de fer, ni attelés au char du siècle présent; mais ils ont encore la vie religieuse, contemplative; le ciel, les cimes, les bois, ont pour eux un langage, des voix de colère, de joie ou de ressouvenir; et ces hommes, dans lesquels plus d'un touriste ne voit que des goitreux plus ou moins crétins, cachent presque tous, sous des traits ingrats, une âme douée encore de cette vie qui devient si rare,
H En 1837.
de cette vie du dedans qui ne crie, ni ne babille, ni ne gambade, ni n'imprime, ni ne rime, mais qui suffit à ceux que n'ont encore blasés, ni égarés, ni hébétés, le bien-être de notre civilisation, nos Cagliostros de gazetiers et de poètes, les effrénés prôneurs d'un progrès stérile qui a pour dernier terme l'homme moins l'être moral, le corps de l'homme moins son âme, son toit, son manger, son habit, sa cravate et son faux toupet, mais non son cœur, le seul point pourtant d'où procèdent pour lui heur et malheur.
Touriste, les Valaisans ont du goitre, c'est sûr; mais les Valaisans s'aiment entre eux, ils rattachent leurs devoirs, leurs vertus, leur patiente douceur, ces soins qu'ils donnent à leurs crétins, à la foi qui vit dans leurs cœurs, qui allège leur pauvreté, qui suffit à leurs fêtes, comme elle les soutient à leur lit de mort. Les Valaisans ont du goitre, mais ils se pressent dans leurs pauvres églises, ils écoutent avec une simplicité qui est bien loin de toi, et que tu regrettes peut-être, la messe du dimanche; bien que superstitieux plus qu'il ne faut l'être, ils n'en sont pas moins des hommes qui s'abreuvent à une source élevée, qui savent et sentent leur âme vivante et immortelle, qui n'ont point perdu, dans le tourbillon du progrès et dans le tapage de la civilisation, jusqu'au souvenir de leur origine et de leur destinée céleste. Les Valaisans ont du goitre; mais ils sont humains, hospitaliers, fidèles, et, r> la rrnerre. ils savent servir une cause en mourant à leur poste! Ils ont du goitre, mais ils ont des mœurs, dea traditions, des histoires d'anges et des histoires de diables; il ont la dévotion pour s'y plaire et la simplicité pour les goûter ; quand ils cheminent solitaires dans leurs bois, dans leurs montagnes, ils y ont, pour mystérieux compagnons, des impressions, des souvenirs, des sentiments : cette gorge leur peint l'enfer; cette pierre fendue, une mère dont l'ange sauva le nourrisson. Et voilà pourquoi, lents et engourdis d'apparence, ils vivent; tandis que tant d'autres, lestes, agiles, et se remuant sans cesse, bougent plutôt qu'ils ne sont vivants.
Après un déjeuner à Tourtemagne et une halte à Sierre, nous arrivons par une soirée délicieuse à Sion, où nous sommes accueillis comme des amis dans l'auberge excellente de Mma Muston.
l)ingt~E)eu£icme 3ournéc.
Nous reprenons ces jours-ci nos chars de la veille. Le cocher dort toujours plus, ce qui nous oblige à veiller continuellement sur l'équilibre de cet homme.
A Martigny, grande emplette de cristaux, cachets et autres pierrailles, travaillés ou non, qui s'y vendent fort cher. Mais la dernière heure sonne pour ceux qui veulent emporter quelques présents à leurs amis ou à leurs proches.
Ces choses faites, nous poussons en char jusqu'à Aigle, d'où, le sac sur le dos, nous gagnons la rive de notre beau lac à Villeneuve. Le vo}'age est fini, et les pensées sont à Genève.
ÎJmgt-Sroisicme Journée.
De bonne heure les passagers, nous compris, sont sur le Winkelried, et l'on partirait, n'était le capitaine qui manque à l'appel. Enfin, on l'aperçoit au loin qui court au long de la rive, et quelques instants après on l'aperçoit encore mieux qui grimpe sur le pont, où il arrive tout essoufflé.
La roue tourne alors, et, à force de tourner, elle nous approche de nos foyers, où nous rentrons après une absence de vingt-trois journées heureuses et bien remplies.
0aint-(&ûtl)atî>, dallée ï>c IHtsocco bia-JlIûlû, ©loris tt Sdjtoiij
Il est très bon, en voyage, d'emporter, outre son sac, provision d'entrain, de gaieté, de courage et de bonne humeur. Il est très bon aussi de compter, pour l'amusement, sur soi et ses camarades, plus que sur les curiosités des villes ou sur les merveilles des contrées. Il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez pour que tous les grabats paraissent moelleux, et de s'affamer jusqu'à ce point où l'appétit est un délicieux assaisonnement aux mets de leur nature les moins délicieux. Au moyen de ces précautions, on voyage partout agréablement; tous les pays sont beaux suffisamment, on jouit de tout ce qui se présente, on ne regrette rien de ce qu'on n'a pas; s'il fait beau, c'est merveille, et s'il pleut, c'est chose toute simple.
Ainsi en est-il advenu pour nous dans une excursion de trois semaines, durant laquelle nous avons été singulièrement favorisés par la pluie et par le froid. Nous cheminions au cœur des Alpes, et, à défaut des merveilles de la contrée, dont les nuages nous dérobaient souvent la vue, nous n'avions en compensation ni les douceurs ni les distractions des villes ; mais notre petite bande bien unie, et transportant partout avec elle sa gaie et facile humeur, se suffisait, au besoin, à elle-même. Il n'est rien tel que de vivre de sa vie propre. D'ailleurs, s'il est vrai que la sérénité du ciel communique de son charme à tous les incidents et à tous les spectacles d'un voyage, il est vrai aussi que les injures du temps ont leurs avantages pour qui sait les accueillir : elles rompent l'uniformité d'un plan arrêté et connu d'avance; elles obligent souvent à prendre un parti et à courir d'aventureuses chances ; elles développent ce gai courage qui affronte les difficultés, et qui n'entend pas faire dépendre son plaisir des caprices du baromètre. Mais surtout si, comme c'est notre cas, on voyage en troupe nombreuse, la pluie et la tempête, au sein des solitudes et loin du foyer domestique, sont une sorte d'adversité qui rapproche, qui assemble, qui porte à s'entr'aider et à compter les uns sur les autres; on ne peut prévoir ni le terme de la marche, ni celui du repos, ni le gîte du soir, ni les choses
du lendemain ; ainsi, pour chacun, il n'y a d'autre préoccupation que celle du salut commun. Aussi, tandis qu'aux rayons d'un beau soleil tous les jeunes voyageurs s'affranchissent et s'isolent, et que, comme les chèvres, ils se dispersent sur le penchant du mont pour y choisir chacun le brin d'herbe qui lui agrée, quand l'orage gronde, quand les pluies s'établissent, ils se serrent les uns contre les autres, ils se trouvent transformés en une petite colonie compacte, vivant, agissant en commun, et dont on peut dire, à la voir composée de petits et de grands, de frêles enfants et de vigoureux adolescents : Tous pour un! Un pour tous! Or, là où cette noble devise est mise en pratique, là n'y a-t-il pas contentement, plaisir?
Je le répète, il est très bon, en voyage, de n'attendre rien du dehors et d'emporter tout avec soi : son sac pour ne pas dépendre du roulage, ses jambes pour se passer du voiturin, sa curiosité pour trouver partout des spectacles, sa bonne humeur pour ne rencontrer que de bonnes gens ; mais si à toutes ces choses on peut ajouter encore quelque petit goût pour le dessin ou pour l'histoire naturelle, quelque envie d'observer quoi que ce soit, ou le simple but de tracer quelques notes pour soi ou pour ses amis, on a de quoi faire le tour du monde avec agrément ; le mouvement, la marche, la jeunesse, font le reste. La jeunesse, c'est là malheureusement l'ingrédient, sinon unique, du moins principal; mais, de même qu'il ne suffit pas d'être jeune pour être jovial et dispos au milieu des contrariétés atmosphériques, de même ce n'est pas une nécessité que l'homme d âge soit grave et pensif au milieu de compagnons jeunes et folâtres. Tout l'invite à se laisser ragaillardir; bientôt il s'associe à cette juvénile allégresse, il la règle en la secondant, et il en vient à se demander comment il est bien possible que l'on voyage avec agrément si l'on n'est pas enveloppé dans ce vif et mouvant tourbillon d'adolescents.
Ces considérations nous portent à penser qu'au fond, pour le voyageur jeune et piéton, tout pays est bon pour voyager avec agrément, parce que partout le même mode d'être amène les mêmes avantages, et que, pour le voyageur libre, indépendant, et qui, ne comptant que sur lui-même, s'oblige ainsi à un exercice constant des forces de l'esprit et de celles du corps, il y a partout, quelle que soit la contrée, activité, saveur, conquête, aventure, et nulle part cette torpeur oisive, cet insipide bien-être où végètent tant d'opulents touristes. Aussi est-ce à nos yeux une erreur de l'esprit, une ignorance des vérités élémentaires, que d'attacher lagrément d'une excursion à la satisfaction d'une curiosité, même louable ou reçue, au spectacle des monuments, des galeries des musées, du lion de Lucerne ou de la chapelle de Tell : ces choses occupent des moments, et il s'agit de remplir des journées ; elles peuvent n'être ni de votre goût, ni à votre portée, ni admirables en elles-mêmes ; la plupart ne valent ni le temps ni l'argent que vous aurez employés à vous faire voiturer jusqu'à elle. 11 fallait n'en faire que l'accessoire, et vous en avez fait le principal; et c'est
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pourquoi, après avoir bâillé en les regardant, vous remontez en voiture tout satisfait qu'elles soient vues, singulièrement content qu'il n'y ait pas deux chapelles, trois lions, des galeries et encore des galeries où vous vous ennuyez debout, au lieu qu'en voiture, du moins, vous vous ennuyez Assis et sommeillant. Ah! je voudrais, cher monsieur, qu'un beau jour, pour votre bien, la roue de votre voiture vînt à casser; il n'y a point de charron alentour, d'ailleurs vous êtes las de payer des postillons tantôt canricieux, tantôt grossiers, quelquefois ivre1?. Nous irons à pied ! vous écriez- vous dans un moment de mauvaise humeur; et vous expédiez votre valise pour ne garder que quelques hardes, votre bourse et votre carte. Vous voilà, avec un ou deux amis, planté sur la route. Le monde est grand, dites-vous; cherchons un ombrage et fixons nos étapes. Et voyez : déjà les choses qui vous entourent présentent un intérêt nouveau, déjà cet ombrage a une valeur grande, déjà ces sites ou ces villages qu'indique la carte prennent à vos yeux une physionomie; l'un vous attire plus que l'autre ; vous êtes aise de choisir vous-même le lieu de votre halte, de votre dîner, de votre loeis du soir; puis vous vous mettez en route, non pas avec la lointaine perspective d'un musée à voir, mais avec le sentiment qu'à chaque pas, tout en voyant les campagnes, tout en considérant dans les hameaux, dans les prés, sur les coteaux, au fond des allées, mille objets récréatifs ou dignes d'intérêt, vous poursuivez un but prochain et de toute importance, je veux dire ce quart d'heure de repos que vous vous adjugez à l'avance sous l'ombre de ces châtaigniers qu'on distingue à l'horizon, ce déjeuner qui doit satisfaire un appétit inconnu, primitif; ce bonheur plein et délicieux d'arriver, après une journée remplie, dans un gîte tranquille, où, assis sous le porche, vous goûtez à la fraîcheur du soir un repos suave pendant que le souper s'apprête et que le lit se prépare. Cependant tous les souvenirs de la route se présentent à votre esprit avec une vivacité admirable : ces châtaigniers, qu'ils étaient beaux, aimables ! cette source, quelle fraîcheur! ce pâtre avec qui nous avons conversé, quel langage simple! quelle pittoresque figure! Le bien-être, le contentement qui est en vous, se répand sur tout ce que vous avez fait, sur ce que vous ferez le lendemain, sur les bonnes gens qui vous entourent, sur le gros chien de l'auberge dont l'accueil vous est aussi un plaisir. Que si la chapelle est ici près, si les ruines d'un arc de triomphe s'élèvent dans un lieu voisin, s'il y a dans l'endroit une chose intéressante à voir, c'est gain, enchantement, parce que c'est un plaisir de luxe qui vient s'ajouter à un bien-être déjà parfait. Que s'il n'y a rien de semblable, vous vous en passez à merveille. Rien ne vous manque, pas même les spectacles curieux; n'y en a-t-il pas partout où sont des habitations, des vaches, des chèvres, un chariot qui passe, une chapelle où Ton prie, une taverne où l'on boit, un taureau qui flâne, une cigogne qui niche sur un clocher ! Rendez grâces, cher monsieur, et vous n'y manquez pas, j'en suis certain, à cette roue qui s'est brisée s' à
propos pour vous apprendre ce que tant de gens ont le malheur d'ignorer : c'est qu'en voyage le plaisir n'appartient qu'à ceux qui savent le conquérir, point à ceux qui ne savent que le payer.
Je me suis trop arrêté peut-être sur ces réflexions, qui sont un peu en dehors ou en dessus du temps de cette relation ; que l'on excuse ma prolixité. Elle a pour unique cause le désir de propager le goût d'une sorte d'excursion à laquelle une foule de mes compagnons de voyage passés ou présents, et aujourd'hui nombreux déjà, ont dû comme moi de grandes jouissances et quelques avantages plus sérieux. Pour tous, le souvenir de nos tournées est demeuré vif et cher ; la plupart en ont adopté ultérieurement et religieusement pratiqué le mode; chez plusieurs, que leur condition appelait à végéter dans l'opulence, le goût de3 plaisirs simples, né dans ces voyages, est demeuré pour orner leur vie de ce que la richesse ne donne pas. Assurément ils n'étaient pas philosophes alors; mes compagnons de cette année ne le sont pas davantage, et ils vont trouver que ce préambule dit de bien admirables choses dont ils ne se sont guère doutés; mais, indirectement et à leur insu, ils pratiquaient une méthode dont ils ont plus tard reconnu la bonté et la portée. Avec quel plaisir, cette année encore, n'ai-je pas rencontré à Glaris, tout remplis d'entrain, de contentement et d'appétit, deux jeunes Anglais sortis de mes mains depuis dix ans! Ils venaient de parcourir l'Allemagne, le Tyrol et la Suisse, tantôt seuls, tantôt en compagnie de voyageurs qui s'adjoignaient temporairement à eux, mais toujours aussi simplement, avec les mêmes errements, plus de fruit et autant de bonheur qu'autrefois. Les Anglais pourtant aiment leurs aises, ils ne craignent ni les voitures ni même ies wagons, et ils ne passent pas pour être dépourvus de guinées.
Une chose a manqué à notre expédition de cette année, et une chose dont nos expéditions passées nous ont fait sentir le prix : c'est la présence de Mme T... au milieu de nous. J'oubliais de noter plus haut, parmi les objets à emporter avec soi, une dame voyageuse, dont les forces, les goûts et l'humeur soient à l'unisson de ceux de la troupe, qui soit l'amie des bien portants et la mère des éclopés, et autour de qui tant de jeunes touristes, exposés à tomber dans l'état sauvage, trouvent une occasion aux prévenances aimables, aux égards délicats, qui font l'ornement et le charme surtout de la vie civilisée. Rien ne saurait, dans une caravane comme la nôtre, tenir lieu, sous ces différents rapports, de la présence d'une dame, quelque fabuleuse que paraisse aux habitants des contrées que nous traversons l'apparition de cette voyageuse unique, cheminant par monts et vaux, en compagnie de tant de voyageurs. C'est pourquoi, tout en réparant une omission, essentielle comme l'on voit, j'invite toutes les caravanes à s'adjoindre une compagne, comme j'exhorte plus d'une dame qui n'a jamais essayé ses forces, et qui ignore peut-être jusqu'à quel point les cavaliers se montreront empressés à adoucir et à distraire ses fati-
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gués, à s'enrôler dans la première expédition que dirigera son époux. Notre caravane se composait de vingt et un individus, y compris M. Tôpffer, M. Henri, l'un de ses amis, voyageur adjoint, et David, domestique ou plutôt majordome et coadjuteur de l'expédition. Reste dix-huit élèves de tout format, de tout âge, de toute patrie, depuis le brimborion Murray, que les immortelles journées trouvèrent en nourrice encore sous le ciel brumeux de l'Angleterre, jusqu'à Borodinos, jusqu'à Zanta, aujourd'hui graves étudiants, jadis marmots jouant sous le beau soleil de la Grèce. Suivant nos us et coutumes, il s'agit de caractériser succinctement chacun de ces voyageurs ; nous apporterons à ce soin toute l'exactitude et toute la politesse désirables.
Blanchard a ceci de particulier, qu'il est de Nîmes, sans compter au'il a un appétit terrible, des jarrets excellents, et une disposition totale excellente aussi. Voir, pour plus amples détails» le voyage précédent, où il figure déjà.
Percy est un voyageur haut de cinquante et un pouces; c'est e>al, il a la voix basse, le timbre mûr, toutes les allures, gestes et mouvements ri un particulier de sept pieds de haut; de plus, il est content de sa taille, content de sa peau, content comme ça. Ainsi fait, le particulier est sonore, bougillon, et tient beaucoup de place. Du reste, marcheur intrépide, il laisserait bien loin derrière lui tels grands gaillards qui voudraient essayer de lui tenir tête. Toujours à lavant-garde, on l'y distingue de loin sous forme d'un gros havresac qui ge promène sur deux petites quilles, vives, gillotines, claudicantes, mais allant toujours. Dans les haltes, le voyageur Percy s'espace ; une prairie lui semble étroite pour s'y étendre, et un châtaignier mesquin pour se mettre à l'ombre. Dans les villes, il a le port et le costume d'un ex-officier à la demi-solde, mais que sa demi-solde n'a pas engraissé. Dans les repas, il pratique un régime à la façon des octogénaires, et il y fait infraction à la façon des affamés. En tous lieux, il; taquine, réplique, affronte, rétorque, babille à l'envi ou dort à volonté; ou bien, d'une fort petite poche il tire un très grand livret sur lequel il écrit et inscrit, jour par jour, les choses et événements de la terre habitable. C'est le Nouveau Monde qui lui a donné le jour.
Harrison réplique, rétorque aussi à tous et à chacun, et même à personne. Il est à la fois convenable, fabuleux, sérieux et comique ; en quelque lieu qu'il soit, on babille, on discute, on s'explique, on s'embrouille, ou éclate de rire; les vaches regardent et les oiseaux s'envolent. Son chapeau lui-même a contracté sur son crâne une forme gesticulante. Excellent compagnon, et non moins bon marcheur, il craint néanmoins les spécula-
(ions, (1) et prétend qu'aucune ne lui a tourné à bien; il est vrai qu'au passage des ruisseaux, volontiers il manque le pied sec, et, sans le vouloir, écrase les poissons. Harrison respecte les artistes, laisse faire les naturalistes, raille les numismates; son affaire à lui c'est la visite des églises, chapelles, lieux saints ou consacrés; c'est aussi l'art de faire rire les chambrées jusqu'à désopilement complet de la rate et entier épuisement du diaphragme. La gaieté est un ingrédient charmant pour celui qui le possède et pour ceux à qui il se communique. La gaieté, à l'âge d'écolier, dans une chambre d'auberge, à quatre ou huit coucheurs, et la chandelle éteinte, c'est le souverain bien, la quintessence du plaisir. — Anglais.
Adolphe et Auguste, deux oisillons sortant de la coque, et trouvant que le monde est bien fleuri, bien riant, avec du grain partout, et partout de quoi boire frais, gazouiller, voleter, sauter de branche en branche, voyagent de tout leur cœur et par tous les ports, font une collection de batzen, dessinent les châteaux, attrapent les insectes, prennent des notes, picorent à tous les framboisiers, broutent aux ambresailles, folâtrent, rient, mangent, dorment, marchent et vivent un an en trois semaines. L'aîné est Auguste, qui a l'air du cadet; et le cadet c'est Adolphe, qui n'a pas l'air de l'aîné. Ils ont l'attaque gentille et la défense rieuse, de façon qu'entre eux et Harrison il y a guerre perpétuelle, sans morts ni blessés.
— Français.
Arthur et Bryan. Voir le voyage précédent. L'un, numismate tranquille et scrupuleux ; l'autre, oiseleur fougueux, chasseur effréné de tout ce qui vole, ou plane, ou se pose sur les arbres des montagnes. Il ne communique qu'avec les empailleurs et fait un mince cas du reste des mortels ; visite les ornithologues des cités étrangères et correspond avec ceux de Genève; nomme, décrit, classe tout ce qui porte ailes, abat au vol, poursuit, déniche, et se ruine totalement, et par trois fois, en emplettes de volatiles. Jarrets cambrés, pied grimpeur, allure ample, chapeau de paille de jour en jour plus incohérent et primitif. Déteste et malmène son havresac, jette loin son bâton, ignore sa blouse, méconnaît le grand chemin et s'enfonce dans les forêts. — Américain.
Borodinos. Voir le voyage précédent. Voyageur philosophe, convive grave, camarade rieur, marcheur admirable, allure posée, costume bien conservé, chapeau sage, pas régulateur : total, prévenant et distingué.
— Grec.
(1) Les chemins, sentiers ou passages de traverse où Ton s'engage à l'aventure, dans l'espoir d'abréger.
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Zonla. Voir le voyage précédent. Voir aussi ci-dessus l'article Borodinos. Aussi grave et plus risolet, d'ailleurs identique au total, et Grec aussi.
Blockman. Voir le voyage précédent. Inséparable de Zanta et analogue aux deux précédents voyageurs avec le signe plus ou le signe moins, selon les termes de l'équation que l'on considère. Tenue conservatrice, lustrée, et, dans les villes, parachevée de gants blancs. Jarret Bréguet et pieds à la Lépine. Est le pianiste de la troupe, partout où se rencontrent pianos, clavecins, épinettes, crincrins. La musique imprévue, la musique au gîte du soir à la fin des fatigues, pendant, qu'on se délasse, c'est délice. L* cœur est en train, l'esprit est vivant et renouvelé, l'âme débarbouillée de tous ordinaires soucis et prête à se laisser soulever jusqu'aux nues; au thème le plus simple le voilà qui s'émeut, qui s'enchante, qui se balance de cieux en cieux, jusqu'au moment où entre la soupe. Alors les dieux quittent en tumulte l'Empyrée, et prenant place autour de la céleste table, ils goûtent l'ambroisie; c'est par quatre, par cinq assiettées, et ils y mettent du fromage. — Genevois.
Sterling, voyageur qui débute avec un plein succès. Il a deux idiomes : l'anglais, qu'il parle avec un timbre hardi et éclatant, et le français, qu'il susurre sur un ton timide et doux. Il cultive les beaux-arts et dessine dans toutes les situations, mais il est sujet à perdre son album, à perdre ses crayons, à perdre sa canne, à perdre sa chemise. Jarret d'acier anglais, allure chevrine; il grimpe sur tous les talus, visite tous les framboisiers, pourchasse les fraises, zigzague et fait double route» s'arriére et rattrape, devance et arrive le dernier.
Dussault, débutant aussi, s'équationne par la tenue, la régularité et la conservation du costume, au groupe Borodinos, Zanta, Blockman. Gai, sans tapage, babillant sans éclat, taquinant sans vacarme ni mêlée, et tenant toujours l'avant-garde. Il cultive les beaux-arts à partir d'Airolo, où un album du pays est offert en hommage et en amorce à ses talents. — Français.
Murray, la virgule, le brimborion, le tout petit bonhomme de la troupe, et néanmoins l'un des meilleurs pour le jarret, le courage et le port du sac. Parfois, la journée étant forte et le pas bien allongé pour un jeune mortel encore si peu fendu, il donne le bras à quelque géant; on se le passe alors ou on se le demande ; chacun et tous ont un œil sur ce petit objet, qui pourrait s'égarer ou souffrir. Au bout de quelques jours de cette vie, Murray se type; il est hâlé, bruni, renforcé, marcheur, tour du monde, particulier et indépendant ; chargé de son havresac et appuyé sur
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son bâton à nœud?, on dirait une figurine d'Auvergnat propriétaire qui part pour aller vendre ses bois. Dès qu'on fait halte, Murray est sur pied, court aux parpaillons, ou ricoche dans les flaques, ou sautille en inquiétant les gisants. Son seul mal, c'est un sommeil incommensurable qui le prend dès qu'on est arrivé à l'auberge ; alors Murray lutte, nage entre la veille et le sommeil, entre la soupe et le lit. Assis, il oscille du buste et s'éteint de l'œil; appuyé, il ronfle; soupant, il rêve; repu, il erre dans l'escalier, tombe sur une paillasse et y demeure jusqu'au lendemain. — Anglais.
Verret, voyageur sut generis, sac en arrière, tête en avant, et chapeau profondément modifié, retroussé, appoint! par les injures du ciel et des hommes. Le jarret est bon, la tournure légèrement tambour- major, à cause d'un balancement des branches et de certaines évolutions de canne. Tantôt mélancolique avec des soubresauts de gaieté, tantôt farceur avec des retours de mélancolie ; porte des toasts parce que ça désaltère, et ne dépense rien parce qu'il transforme tout son numéraire en numismatique. Chaque matin il consacre des soins paternels à son havresac, vieux vétéran renforcé de planchettes, maintenu par des ficelles, toujours près de périr par gonflement comme une vache qui a mangé du trèfle. Chaque soir il sort toute sa numismatique, et la classe tantôt par grandeurs, tantôt par dates, tantôt par cantons, s'embrouille dans les rappes, se perd dans les zwanzig, et se donne du mal pour lire les exergues efiacés par le temps ou noyés par la crasse. « Je ne concevè pas, dit Harrison, cette plaisir tute sale, de garder des choses malproper qui ont été faites pour changer contre des choses très bon à manger et à boooire. » — Genevois.
Frankthal, seul Germain de la troupe, voyageur claudicant, a des cors sous la plante et marche comme quelqu'un qui danse sur des œufs. Avec cela toujours gai, faisant la petite guerre, et, comme Démocrite, riant au mieux de lui-même et des autres. Verret ficelant ou Verret classifiant lui est un spectacle infiniment comique, suffisant, perpétuel, inextinguible. De son côté, Frankthal pilant du poivre avec ses cors à la plante est à Verret une constante récréation ; et comme ils couchent ensemble, tous les deux se sont encore l'un à l'autre un nocturne spectacle où ils puisent une hilarité immortelle. — Prussien.
Régnier, voyageur de taille et de poids, favorisé, c'est-à-dire portant favoris, et l'air âge mûr; très fendu, ce qui le maintient à l'avant-garde, fraternise avec les carabiniers ; annote statistiquement les endroits et les distances ; costume-noce dans les villes et piéton distingué sur les routes. — Genevois.
Braadly, voyageur rétorquant, résistant et fabuleux dans ses emplettes.