‹ Voyages en zigzagChapitre 4 sur 6 · SAINT-GOTHARD, VALLÉE DE MISOCCO · texte numérisé non relu

SAINT-GOTHARD, VALLÉE DE MISOCCO

Achète et consomme, achète et sème, achète et se dégoûte. Jarret inégal. — Anglais.

Enfin Gervais, déjà ancien, quoique un peu brimborion encore. Jouit d'un collet imperméable qui lui donne l'air Scapin. Fort jarret, peu de chair, mollet léger, bonne canne et pas accéléré. — Genevois.

Tels gont les dix-huit touristes élèves. Pour être plus sûr de trouver place partout, on associe ces touristes par paires, et chaque paire n'occupe qu'un lit; parfois même il advient qu'il faut loger trois paires dans deux lits. Alors on fait l'opération du dédoublement, c'est-à-dire qu'on dédouble les gros d'avec les exigus, pour que les trois paires qui n'ont que deux lits soient composées d'un choix agréable de ces derniers; puis les gros se doublent entre eux à nouveau. Cette association par paires donne lieu à l'association par chambrées : association temporaire et soumise aux chances des localités, mais qui se fonde sur des rapports de goût, d'amitié ou de convenance. Il y a des paires calmes qui se recherchent pour former des couchées tranquilles et respectables; il y a des paires folâtres qui s'assemblent pour crever de rire jusque par delà minuit; il y a des paires éclopées qui se conviennent pour s'administrer des soins réciproques; il y a des paires vagabondes qu'on se passe, qui s'échangent, qui roulent de de chambrée en chambrée ; il y a des paires recherchées parce qu'elles possèdent une brosse ou une corne à souliers ; il y en a qui sont de peu de secours, parce qu'elles sont toutes nues quand la bise est venue. Enfin l'association par chambrée engendre, selon les cas, l'association par étage, ou même, dans des occasions fort rares, l'association par corps de logis diflérents.

Durant le jour, ces associations diverses se marquent à peine. D'autres causes agissent alors et président au libre arrangement des groupes. C'est tantôt la conformité d'allure, tantôt celle de goût et de tempérament, tantôt le hazard ou les incidents de la route. Ordinairement il y a une avant-garde, composée de jarrets secs, d'esprits moins curieux ou moins batifolants, ou qui aiment a conquérir sur les autres un temps de repos. Vient après un centre composé de jarrets plus tempérés, qui, sans haleter, vont moins vite, mais qui regardent, picorent, babillent, chemin faisant; c'est, du reste, une population flottante qui se recrute tantôt d'un éclopé de l'avant-garde, tantôt d'un traînard régénéré. Vient ensuite l'arrièregarde, où sont principalement les artistes, les naturalistes, les flâneurs, les démoralisés, les glaneurs de fraises ou d'ambresailles, les attardés pour une cause quelconque, et M. Tôpffer, qui de là tient les rênes et rattrape tout ce qui cloche; enfin, après l'arrière-garde, un ou deux traînards qui se content des histoires, s'adjugent des haltes, entrent dans les chapelles ou prennent racine auprès d'une source, quitte à rejoindre par la suite des temps. Selon les endroits, selon le commun instinct, cette colonne s'espace par un quart de lieue, ou bien elle se resserre en une courbe file ; elle a

beaucoup de pieds, mais rien qu'une tête. Cette tête a rarement des inquiétudes en marche, et souvent une jouissance grande, quand elle voit tous ses pieds presser, ralentir ou s'éparpiller sans commandement, mais pourtant à son gré; car sans une certaine liberté de mouvements et d'allures, où serait le plaisir? et sans une sorte d'unité et d'ensemble, où seraient le bon ordre et la sécurité?

Dans les montagnes et les passages difficiles, le chef abdique en partie en faveur d'un guide qui est responsable et que personne ne doit dépasser. Lui-même, demeuré en queue, voit ses moutons au-dessus ou au-dessous de lui ; et si quelqu'un d'eux gambade un peu fort pour la localité, il souffle dans sa corne, et ce petit bruit inspire du tempérament au jeune homme, qui, sans même se retourner, comprend à qui l'on parle. Du reste, partout où il y a difficulté réelle, on s'attend, on s'entr'aide; par une sorte d'instinct, on cherche le commandement, et les voyageurs déjà expérimentés dirigent volontiers ou empêchent une imprudence. S'égarer est dangereux dans certains endroits; c'est toujours désagréable pour soi et pour la caravane tout entière, qui, privée d'un de ses membres, ne peut poursuivre qu'elle ne l'ait retrouvé; aussi chacun devient prudent à cet égard pour lui et les autres. Il y a pourtant certains chemins qui semblent abréviatifs, que nous appelons spéculations, qui sont des pièges toujours offerts aux jeunes touristes ; car les jeunes touristes sont du goût des chèvres : ils préfèrent le zigzag à la ligne droite, l'ardu au plein, le sinueux à l'uni et les broussailles aux prairies. Les touristes de sens rassis, comme M. Tûpffer, combattent souvent ce goût, et avec la corne ils rappellent les chèvres, qui ressortent à regret des taillis ou redescendent contre leur gré le ravin.

L'expérience nous a appris qu'une expédition pédestre du genre de celle que nous faisons gagne beaucoup à ce que le plan en soit conçu selon certaines données : par exemple, à ce que la partie montagneuse du voyage soit placée au commencement, et que les contrées populeuses, riantes, parsemées de villes, ne se rencontrent que dans le dernier tiers du voyage; alors, de même que, pour chaque journée, il s'agit de conquérir par la fatigue l'appétit du banquet et les délices du repos, de même, à considérer l'ensemble de l'excursion, il s'agit de conquérir, ou plutôt de rehausser par le rude et l'abrupt des commencements, les mollesses et les douceurs de la fin. Après une quinzaine de jours d'activité et de fatigues dans des contrées souvent sauvages, quelquefois simplement agrestes, on atteint les pays de culture, les routes de plaines, et alors qui dira bien ce que vaut une demi-journée de char à bancs, un séjour de quelques heures dans une jolie ville bien récréative, bien fournie en boissons, denrées, brioches, et autres rafraîchissements? Qui dira comme chaque retour aux plus insignifiants détails de la vie civilisée est agréable et piquant, combien il paraît neuf et doux de prendre, comme M. Jabot,

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une glace au premier café de l'endroit? 11 n'est jusqu'au changement de toilette qui n'ai son côté de fête ; la blouse est délaissée, le havresac livre toutes les richesses mises en réserve, et dont chacune tire de la circonstance une valeur nouvelle que l'on est étonné et ravi de lui trouver. Pendant deux ou trois jours ces jouissances se renouvellent : on atteint Villeneuve ou Vevey, et, après tant de mouvement, on est encore charmé de s'asseoir sur le bateau à vapeur. Jusqu'ici, c'était nous qui bougions sans cesse pour changer de spectacle ; maintenant c'est le double paysage des deux rives nui fuit et se déroule, pendant que nous nous prélassons sous l'ombre de la tente.

Il y a encore une raison qui rend ce plan avantageux ; cette raison est de haute politique, et se lie aux arcanes de la bourse commune. La bourse commune, administrée par M. Tôpflfer, arbitre et payeur des dépenses, aime à ne pas dépasser certaines limites, et ceci pour maintenir la dépense de cette excursion annuelle à la portée de toutes les bourses particulières, pour conserver intacts le mode et les traditions de simplicité; enfin, parce que la république romaine périt par le luxe et le changement des mœurs ; tandis que nous voulons que notre ambulante république vive et ne se corrompe pas. Un peu de luxe pourtant fait parfois grand plaisir, ne fait pas grand mal s'il est passager, et ne laisse point de regret s'il est d'ailleurs inévitable. D'après ces principes, conformes du reste au proverbe qui ne veut pas qu'on mange son pain blanc le premier, il y a convenance à commencer le voyage par des économies, d'ailleurs faciles à faire dans tels coins où l'on serait bien embarrassé de se mettre en dépense, et qui n'engendrent point de privations dans un genre de vie où l'appétit assaisonne tous les mets, où la fatigue édredonne tous les lits. Il se crée ainsi tout naturellement dans la bourse commune une bénigne enflure dont on la soulagera plus tard, une petite épargne qui permet plus de large vers la fin, alors que les auberges sont meilleures mais plus chères, les véhicules bien agréables mais coûteux, les douceurs un peu corruptrices mais passagères, conquises et admirablement savoureuses et savourées. Commencer par les villes et finir par les montagnes est une marche qui amènerait une anticipation de dépense suivie d'un changement de vie dont le contraste ne présente aucun des avantages que je viens de signaler.

Au surplus, ce n'est qu'en vertu du contraste et parce que, n'arrivant pas avec des vues de stricte économie, nous sommes en général bien accueillis et bien traités, que nous trouvons de l'agrément aux grandes et somptueuses auberges des villes. Par elles-mêmes elles nous séduiraient peu. Les honneurs n'y sont pas pour nous ; une sorte d'étiquette y règne, à laquelle il est bon de se faire, mais difficile de se plaire longtemps ; on y dîne à heure fixe, et selon un service prescrit, la table est louée; en outre, l'empressement des sommeliers est loin d'équivaloir à l'empressé-

ment do chacun de nous, lorsque, laissé libre, il s'administre à sa guise, et sans autre contrainte que celle d'un équitable partage, nectar et ambroisie. Ce qui vaut mille fois mieux pour notre caravane, ce sont ces auberges simples mais proprettes, approvisionnées de vivres abondants plutôt que raffinés, et que l'on rencontre dans mainte vallée de la Suisse ou dans chaque petite bourgade de quelques cantons ; ce sont, à défaut, ces modestes hôtelleries tenues par le gros paysan de l'endroit, et qui servent dans les jours de foires aux gens du pays. Là on se fait une fête de nous héberger, l'accueil est cordial, l'empressement réel et point gênant. « Nous avons ceci, nous avons cela, on fera de son mieux. » A nous alors de choisir notre soupe, à nous d'insister sur l'incomparable quantité de kartoffeln (pommes de terre rôties) qu'il nous faut ; à nous d'arranger, de distribuer nos chambres, nos lits; à nous la salle, à nous la maison, à nous les maîtres, la famille, le foyer. Le plaisir naît du bon accueil, le bien-être de la liberté, et la sécurité de tout ce que cela est sans danger pour la bourse ; car ces bonnes gens nous demandent un prix qui leur paraît avantageux, tandis qu'il nous paraît bien minime ; nous nous quitterons enchantés les uns des autres.

Ce que nous disons ici des auberges, nous le disons aussi des endroits, des cimes, des vallées. Il y en a qui sont encombrées de touristes, de chaises de poste, d'allants et de Tenants; partout tapage, mouvement : mille bruits de ville, mille grelots du monde qui vous accompagnent et qui font un discordant constraste avec les scènes de la nature ; mais il y en a qui sont silencieux, paisibles, où rien ne vous ôte à vous-même ni aux impressions que vous êtes venu chercher. En s'écartant de la grande route, seule pratiquée par le commun des voyageurs, il y a telle vallée de traverse où vous vous enfoncez avec l'aimable assurance que durant un ou deux jours vous ne vivrez qu'avec les bois, les prairies et leurs pauvres habitants; que dans ce petit monde vous serez seuls et maîtres, objets de surprise pour les pâtres, de bienveillance pour les villageois, et si vous y rencontrez un touriste, celui-là est votre semblable, il cherche ce que vous cherchez; au lieu de vous fuir, vous pouvez vous unir, cheminer ensemble, et former une de ces passagères relations auxquelles l'isolement, la nouveauté, le trait aventureux donnent un prix particulier, et dont la trace reste dans le souvenir et quelquefois dans le cœur. Sans doute les jeunes touristes dont se composent nos caravanes ne sont ni très contemplatifs ni très curieux de silence et de paix ; mais, outre l'agrément de la variété auquel ils sont sensibles, ily a ici pour eux l'attrait toujours vif d'une liberté plus grande ; et de même que dans la modeste hôtellerie ils échangent quelques privations contre l'avantage de choisir, de disposer, d'arranger à leur gré, de même, dans ces vallées solitaires, ils s'accommodent fort de s'emparer sans crainte du bois, de la prairie, du chalet, et de cheminer à leur guise, sans que rien, ni personne, ni M. Tôpffer, mette aucune

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entrave à l'indépendance de leurs mouvements. Le haut Valais, après Brig, le Kanderthal, l'Oberhasli, la vallée de Misocco, celle de Coire, l'Und^rwald, une foule d'autres présentent ces avantages.

Voilà déjà bien des détails. J'y ajouterai encore deux mots qui compléteront l'idée qu'on peut se faire de nos expéditions, et ces deux mots seront des chiffres relatifs, soit au nombre des lieues parcourues, soit au nombre d'écus dépensés. La tournée de cette année se trouve présenter justement, à l'un et l'autre égard, une moyenne suffisamment exacte.

Quant au premier point, durant vingt et un jours de voyage, nous avons parcouru un total de deux cent douze lieues, ce qui fait, l'un dans l'autre, environ dix lieues par jour. Sur ces deux cent douze lieues, nous en avons fait cent en bateau à vapeur ou en char, et le plus souvent avec une grande rapidité, ce qui explique comment, sur vingt et un jours, nous en avons pu employer cinq environ en différents séjours. Ainsi, sur ces cent lieues, trente-deux, par exemple, faites sur les bateaux de notre lac en partant et en revenant, n'ont employé que dix heures, et la même chose js'est présentée sur les bateaux de Wallenstad, de Lucerne et de Thun. Ces cent lieues retranchées, il en reste cent douze que nous avons faites sur nos pieds, soit, en moyenne, cinq lieues et demie par jour; sur ces cent douze, nous en avons fait quatre-vingt-seize avec le havresac sur le dos; ce dernier chiffre est surtout glorieux pour nous et dépasse la moyenne ordinaire. Les chiffres que je viens de donner expriment bien la juste proportion de marches et de véhicules qui convient à une expédition comme la nôtre. Marcher moins, ce serait compromettre l'amusement et l'entrain; marcher plus, ce serait risquer de dépasser cette limite au delà de laquelle la fatigue devient souffrance.

Quant à la dépense totale, elle s'est élevée à 2300 francs; ce qui, divisé par vingt, nombre des voyageurs, fait pour chacun 115 francs, soit par personne et par jour 5 francs 50 centimes. Dans ce chiffre entre tous frais quelconques de voitures, bateaux, guides, bonnes mains de tout genre, extra, jusqu'au blanchissage, jusqu'au prix de l'or et du passeport. Or la bourse commune, économe en certains points, est fort large sur d'autres : elle donne des bonnes mains réjouissantes, elle récompense à un haut prix la prudence des bateliers et des cochers, elle ne lésine pas sur les guides, et elle sème les aumônes. De plus, tout en fuyaut le luxe, elle aime à bien traiter son monde, parce que c'est là ce qui assure sa bonne santé, ce qui éloigne réchauffement et la maladie. Si l'on tient compte de ces circonstances, l'on s'assurera que ce chiffre de 5 francs 50 centimes par personne et par jour, bien qu'il paraisse un peu élevé, ne pourrait être réduit beaucoup sans que l'agrément des voyageurs et surtout la sécurité du chef eussent à souffrir de graves altérations. Nous faisons observer qu'il se trouve être une moyenne entre le coût d'une journée en Italie, qui est plus élevé, et celui d'une journée en Savoie, qui l'est moins. Je-

termine ici cette longue préface pour entrer dans le détail de nos journées, dont le caractère général se trouve suffisamment connu au moyen des considérations qui précèdent.

Nous partons le 15 août au nombre de vingt-cinq; c'est que M. le pasteur M..., ses deux fil3 et M. G..., nous font la conduite jusqu'à Saint- Maurice, ce qui ne contribue pas peu à jeter de l'animation sur cette première journée, celle justement qui est sujette à en manquer. La vapeur a ses charmes, mais elle a aussi sa monotonie, ses bouffées carboniques et ses petits balancements, qui affadissent les cœurs. Des deux fils de M. M..., l'un surtout a de l'animation pour quatre : le mouvement lui est repos, le repos lui est consternation ; c'est le sieur Alfred, brimborion maigre et musclé, typé comme Murray, et tout autant Auvergnat, n'était sa fougue d'Aliboron et le gigantesque de ses mouvements. Par esprit de délassement, à peine à terre, le sieur Alfred se chargera du sac d'un camarade, et prendra un pas à se fendre jusqu'au menton. En revanche, Paul est vif sans bruit, tempéré d'allure, et pour chaque angle saillant de son frère il a un angle rentrant. Ainsi, cette paire de frères est merveilleusement assortie, chacun surabondant de ce dont l'autre pourrait manquer, et tout d'ailleurs étant commun entre eux.

Vers une heure nous touchons à Villeneuve, c'est-à-dire que nous y toucherons, si nous ne touchons pas auparavant le fond de l'eau. En effet, Y Aigle ne songe déjà qu'à s'en retourner bien vite, et il nous jette pêle-mêle dans des bateaux qui flottent au hasard des velléités de deux manants. Le bateau qui nous porte regorge de paquets, de malles, de gens, les uns debout, les autres assis, certains équilibrés; et la moindre secousse, le moindre ébranlement nous amènerait la visite de l'onde bleue. Cest peu gai. Les deux manants, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, debout sur les rebords de la rame libre, font une sorte de manoeuvre molle et sans accord. C'est peu récréatif; M. Tôpfler finit par les apostropher vivement, ce qui redouble la frayeur de quelques dames, qui aussitôt se pendent aux poches ie l'orateur; sait-on ce qui peut arriver? Par hasard, le bateau arrive en se dandinant sur la grève, et l'on en est quitte pour quelques détestables moments.

Sur ce, nous prenons terre, et vive la terre ferme ! Là, on trouve des omnibus, mais des omnibus à musique qui fanfarent pour le bien du service. Cette diable de musique à manivelle, qui part inopinément, qui ne s'arrête plus, qui va toujours, qui va quand même, c'est une amorce qui nous semble propre à faire fuir le gibier. On la retrouve sur le bateau à vapeur du lac de Thun. Nous croyons qu'on la trouvera bientôt partout. C'est le progrès; les jouissances des arts mises à la portée de tous. Que de gens prêts à s'attendrir d'admiration, si on leur affirmait qu'avant cent, avant cinquante ans, du train dont nous y allons, la serinette sera à la portée du peuple! le prolétaire travaillevra en cadence sur

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l'air de Marlborough, il n'^r aura plus de machine qui ne manivelle une triole, plus une filature qui ne symphonise par tous ses pistons !

L'Allemand, dès Aigle, commence à ressentir ses cors et à danser sur des œufs; c'est vrai que cette route d'Aigle, si plate, si marécageuse, et pourtant jolie, donnerait des cors à ceux qui n'en ont pas. C'est qu'elle nous est archi et superconnue, et que nous ne la pratiquons jamais que de nuit ou à l'heure chaude. Or les pays de vignes, à l'heure chaude, sont incandescents. C'est ce qui rend le vin bon, c'est aussi ce qui altère le gosier; nous entrons dans un bouchon. Voilà Monsieur le pasteur, Monsieur le professeur et toute leur suite qui sont au cabaret buvant du blanc. Nulle honte, nul remords, pas l'ombre de décorum; on fraternise même avec les altérés qui sont là, et on s'en trouve à merveille. Après quoi l'on s'achemine à nouveau; le soleil baisse, et nous touchons aux noyers qui ombragent les approches de Bex.

Nous évitons Bex pour spéculer par les prés ; c'est l'arrière-garde qui fait cette bonne affaire pendant que l'avant-garde, qui a suivi la grande route, nous attend, fusiper herbam, c'est-à-dire étendue sous les ombrages. Bientôt la corne se fait entendre dans une direction alarmante pour l'honneur de ces messieurs. Aussitôt ils se lèvent en sursaut et gambadent à travers champs. Dans son empressement, le voyageur Verret oublie son sac sous l'arbre, et rejoint dépouillé et pauvre comme Job. « Et le sac! » s'écrie-t-on. Coup de foudre pour l'infortuné, qui rebrousse et regambade, pour rerebrousser et reregambader encore, au grand détriaient des herbes et moissons. Depuis ce jour, Verret ne délaisse plus son sac, et il répare ce moment d'oubli par des heures de tendres soins.

Bientôt on arrive au pont de Saint-Maurice, et le petit homme descend de sa tourelle réclamant le pontonage. Ce petit homme exact, presque mécanique pour ceux qui l'ont déjà vu souvent, fait l'effet de ces figurines qui dans les vieilles horloges, sortent d'un trou et frappent l'heure; après quoi, elles rentrent dans leur trou jusqu'à l'heure suivante. 'Ce pont date du temps des Romains, et cet éternel pontonage aussi, et ce petit homme avec. Il fit payer la légion thébaine.

L'abord de Saint- Maurice est toujours charmant et d'un pittoresque riche, antique et original. Ce qui est original aussi, c'est que dans ce moment il s'y joue une tragédie. Ce sont, dit l'aubergiste, nos étudiants. Des étudiants là! qui l'aurait cru? Et de la tragédie! qui l'aurait deviné? Quel spectacle ce serait, non pas la tragédie, mais les tragédiens et le public! Malheureusement la catastrophe a eu lieu, le rideau est baissé, et Une se relèvera que demain.

L'auberge est pleine. Des gens très altérés à ce qu'il semble, occupent la table où nous souperons un jour. Un gros chien, race du Saint- Bernard, vocifère à tout venant. Un sommelier marche ran tan plan. Des douzaines de Valaisans et autres colloquent bruyamment dans le vestibule.

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L'hôte vague. Un grand diplomate en houppelande mystérieuse se promène d'un air profond en attendant la diligence. Au milieu de tout ce bruit, nous seuls, parfaitement calmes, nous nous prélassons sur chaises et sofas, et rien ne saurait altérer notre quiétude. En effet, notre destinée se prépare dans les cuisines, pour éclore quand ces altérés n'auront plus soif; et Frankthal, qui a mis des pantoufles rouges, n'a garde de rien désirer au delà ; il songe au sac de Verret laissé sous l'arbre, et cette idée le tient en joie. De son côté, Verret songe au poivre, à propos de pantoufles, et ce songe l'entretient en pleine hilarité. Mais voici du sérieux... tout bouge... tout se lève... tout se recueille... c'est la soupe qui entre.

Deuxième Journée,

Drôle de nuit et caractéristique; on la retrouve partout semblable dans toutes les auberges du bas Valais, tant qu'on est sur la route du Simplon. Toute la nuit, tintamarre de chaises de poste, de grelots et de postillons; vers trois heures, carillons de cloches dans toutes les églises. Ce léger vacarme altère un peu le sommeil de l'étranger, mais il ne paraît pas qu'il agisse sur celui des naturels; ou bien serait-ce parce qu'ils ne ferment pas les yeux la nuit, que les Valaisans ont, le jour, l'air si endormi? Vers si heures, nous sommes tous debout, hormis nos compagnons M. le pasteur M... et M. G..., que nous quittons, livrés aux douceurs du premier sommeil. Il s'agit de gagner le déjeuner par trois lieues de marche qui nous feront arriver à Martigny. Plusieurs, qui se sentent déjà un creux terrible, achètent des prunes pour combler la fosse; entre autres, le voyageur Percy marchande un corbillon auprès d'une femme qui lui répond : « Baillerez c' qu'où plaira (ce qu'il vous plaira). » Percy croit qu'on lui demande cinq complairas , et le voilà bien embarrassé. Il voudrait acquérir les prunes, mais cette monnaie lui est totalement inconnue, à Verret aussi, à tous nos numismates. On vient à son aide et l'affaire s'arrange ; Percy mange des prunes .

Plus nous visitons Pissevache, ou du moins plus nous avons eu l'occasion devoir d'autres cascades, moins celles-ci nous paraît mériter sa réputation; elle n'a ni encaissement mystérieux, ni végétations élégantes ou fortes, ni entourage séduisant; et quant au volume d'eau, il est ordinaire. Pendant que nous nous reposons en face de la merveille, une voiture arrive, s'arrête, et le cocher descend pour réveiller toute sa cargaison de dames: Holà! hé! la cascade! Les dames ouvrent les yeux, bayent à la cascade, descendent sommeillantes, se laissent promener dans l'herbe mouillée et sous la rosée du phénomène, et, après avoir accompli ce pèlerinage de rigueur, elles remontent en voiture, justement assez réveillées pour réfléchir combien tout cela est peu récréatif.

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Nous n'approchons jamais de Martigny à jeun et par un beau soleil, sans éprouver tous les effets d'une entière démoralisation. La colonne s'étend alors sur une lieue de pays, et, hormis un ou deux hommes d'avant-garde, tout le reste se compose de traînards disséminés, s'informant des distances ou jonchant le bord des fossés. L'Allemand pile, pile, le tout en pantoufles rouges; Arthur est vu, pour la dernière foi3, par l'avant-dernier des traînards, assis auprès d'une fiaque, où il considère des grenouilles. Il arrivera après que nous aurons tous déjeuné. « Et que faites-vous donc? — Je considérais des grenouilles... » C'est comme ceux qui portent des toasts parce que ça désaltère, ou comme les meuniers qui portent des chapeaux blancs pour se couvrir la tête.

Trois messieurs déjeunent sur la table que nous venons de quitter, et quels messieurs! énormes, rubiconds, florissants, mais qui mourront avant l'âge s'ils continuent de déjeuner de la sorte. Ils se font servir de si bonnes choses, et ils les mangent avec un si large et bel appétit, que, tout repus que nous sommes, la faim nous revient rien qu'à les voir, et le seul respect humain peut empêcher quelques-uns d'entre nous de sauter sur leurs côtelettes.

On prend ici deux chars pour franchir le grand ruban qui conduit à Martigny. C'est, d'une part, une calèche mollement suspendue, dont les i moelleux balancements endorment les sept voyageurs inclus, en sorte qu'ils présentent l'intéressant spectacle de l'innocence au berceau. D'autre part, c'est un char à échelles suspendu sur essieux, et dont les cahots tiennent en vie et en joie les quatorze voyageurs restants, qui pilent, pilent, et sans pantoufles rouges. Dans le chai*, on élève des drapeaux, on fait une voilure, on chante, on fraternise; il n'y a d'infortunés que ceux qui se seraient proposé de dormir. Du reste, nous allons en poste, et, à Riddes, on change de chevaux et de postillons.

Le postillon du char est un homme d'âge, large d'épaules, haut en couleur, qui cause dru, fouette sans cesse, et connaît admirablement les mérites de chacun des plants de vigne que nous dépassons. « Ceci, dit-il,, c'est de la malvoisie, et puis bonne! vous la payerez deux francs, vous autres; nous, vingt sous; c'est juste. Moi, j'en bois de préférence, par rapport au médecin qui m'a défendu de toucher au mauvais. Le mauvais vin, c'est fatal! Beaucoup périssent par le mauvais vin. Du mauvais, ça vous abrège la route du cimetière ; de la malvoisie, ça vous pousse dans le siècle... » Et pli, pla! nous allons ventre à terre; pile qui veut. En moins de trois heures nous sommes à Sion, où toute la compagnie débarque sous, les yeux de toute la capitale.

Le temps est magnifique, et l'heure peu avancée. Devant l'auberge, a la même place où nous l'avons vu souvent, végète cette sorte de crétin manchot qui sert à Sion de domestique de place pour faire voir aux étrangers l'église des Jésitivisites, les Aghettes et les Massettes, deux

choses inconnues. Il reconnaît M. Tôpffer, et sourit à la société; nous rengageons aussitôt pour qu'il nous guide sur ces monts pittoresques, couronnés de constructions crénelées, qui domine la ville de Sion. Nous faisons là un pèlerinage charmant. L'endroit est désert, la vue de toute magnificence, et tout y convie irrésistiblement les artistes à prendre leurs crayons : rocs, ruines, lointains, mouvements du sol, arbres et surtout murailles moussues, constructions séculaires tapissées de jeunes plantes, percées de jours, assises sur de vieux arceaux, tout s'y rencontre de ce qui charme et ravit les peintres.

De cette solitude nous faisons notre domaine. Plusieurs dessinent an bruit des éclats de rire de leurs camarades. Ceux-ci ont, en effet, découvert dans le crétin aux Aghettes une disposition à la vanterie et un tour d'esprit fanfaron qui, vu le personnage, sont effectivement impayables. Notre homme a servi la France et tué force ennemis, plus de cent cinquante, dit-il. Cependant le soleil se couche. Après une visite sur l'esplanade du vieux château, d'où l'on domine toute la valllée du Rhône dans les deux sens, nous reprenons doucement le chemin qui mène au souper.

Après le repas, M10" Muston, notre hôtesse, nous surprend fort en nous apprenant que nous avons mal soupe, et qu'en conséquence elle veut nous régaler de malvoisie. C'est là un raisonnement où, bien que les prémisses soient fausses, la conclusion est admirable. La malvoisie est servie... savourée... Pas si bête le postillon de Riddes! Il est évident que cette liqueur-là ne peut que ressusciter les morts. Nous faisons participer à la fête un monsieur du Téssin, qui soupe au bout de notre table : c'est un bel homme de trente à quarante ans, qui voyage à notre façon. Derrière nous, assis ténébreusement, sont des gentlemen à grand décorum; on n'ose les faire boire.

Ces choses faites, on gagne les lits. Ce que voyant, notre Téssinois se lève, et, dans un mouvement de cordialité antique, il demande à M. Tôpffer la permission de l'embrasser sur les deux joues. « Qu'à cela ne tienne! » Et les voilà qui s'embrassent et se réembrassent chevaleresquement .

Sroisièmc Journée.

Encore une demi-journée en char. Le Valais, jusqu'à Brigg, n'est qu'un long ruban de poussière, et, le parcourir à petites journées, ce serait mal employer son temps. Nous prenons donc trois chars à bancs. Dans le premier, on converse agréablement; dans le deuxième, il y a vacarme intestin; dans le troisième, on goûte les douceurs du sommeil. De nos trois cochers, deux- ont pour principe de mener de la voix, jamais du iouet; aussi l'un dit sans cesse : Allez, Lisette! l'autre : Aberidochlach 1

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Mais les coursiers ne tiennent aucun compte de ces paternelles invitations. Vers midi, nous arrivons à Tourtemagne pour y déjeuner.

Il y a une cascade à Tourtemagne, et plus belle que celle de Pissevache. Nous allons la voir. Pendant notre promenade, le ciel commence à prendre un air cascade aussi, et la vallée passe du riant au diaphane.

C'est le père Simond qui tient l'hôtel de Tourtemagne. Le père Simond est un gros ventru circonspect, qui emploie un sommelier grêle, et de conleur tendre. Entre eux deux, ils nous font faire un déjeuner exquis et abondant; seulement, quand on demande du pain au sommelier •rrêle, il va voir le baromètre et rapporte des nouvelles du temps. Cet homme croit que nous vivons de l'air du temps (excellent calembour, improvisé longtemps après).

On prend concé du père Simond pour s'engager dans un ruban de cina lieues. Le ciel sVsombrit toujours plus ; néanmoins, après quelques heures de voiture, la marche fait l'effet d'un soulagement. La route est bordée de fossés marécageux où croissent de magnifiques roseaux. Bryan l'oiseleur et quelques haut-fendus enjambent pour s'en procurer. Voyant cela, Percy enjambe pareillement, et puis, moins fendu par la nature, il plonge sa jambe dans la vase. Percy est surpris de la chose, mais pas du tout décontenancé. Il retire son pied et s'achemine, tout aussi content de sa taille qu'auparavant.

A Wisp, il y a un pont couvert, d'où l'on découvre un charmant paysage. Pendant que nous sommes occupés à en faire le croquis, passe un crétin impayable. Il porte une canne qu'il balance involontairement d'un air ombrageux et tambour-major; on dirait qu'il nous passe en revue et qu'il n'est satisfait ni de la tenue ni du fourniment. M. Tôpffer s'empresse de le faire entrer dans son paysage.

Au moment où nous quittons le pont couvert, voici les cataractes du ciel qui s'ouvrent et la nature qui passe du diaphane au diluvien. Gervais, qui a déjà son imperméable sur le dos depuis une heure, est au comble de ses vœux ; Régnier déploie le sien et y donne l'hospitalité à Blanchard : on dirait Paul et Virginie. Les autres se font petits, enfoncent leurs chapeaux, ferment les écoutilles, pressent la marche, ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient perméés à fond ; néanmoins ils vivent d'espoir et finissent par se persuader que cette pluie annonce le beau temps. Certains qui sont abrités sous le péristyle d'une chapelle y font la découverte d'une porte en bois chargée de sculptures du xve siècle, qui sont d'un goût et d'une élégance admirables. Certains autres, qui sont entrés dans une cabane, y font la découverte de bons Valaisans hospitaliers, de qui ils obtiennent du vin pour tremper leur eau. D'autres, enfin, sont déjà à Brigg, où toute la caravane se trouve avant la nuit, réunie, séchée, et possédée d'un appétit vengeur.

86 VOYAGES EN ZTGZA.G.

(Quatrième Journée.

Le temps est sinistre, la nature mouillée; il a plu toute la nuit. De grises vapeurs cachent toutes les cimes, s'élèvent de toutes les gorges; néanmoins, nous nous acheminons, quitte à nous comporter selon les circonstances. Laissant derrière nous le Simplon, nous franchissons le Rhône pour en remonter la rive droite jusqu'à la source du fleuve. Plusieurs supputent combien de fois nous avons traversé le Rhône à partir de Genève, et l'on découvre à cette occasion qu'un des voyageurs passe et repasse les plus grands fleuves sans s'en douter. Il se croit dans le prolongement de la rue de Cornavin.

Harrison et Sterling, venus directement d'Angleterre et par la France, où le catholicisme n'est un peu bien logé que dans les grandes villes, sont très surpris de rencontrer partout des chapelles et des images ; aussi visitent-ils les unes et les autres curieusement, dans la compagnie d'Arthur, à qui ils communiquent leur goût d'observation. Il s'ensuit que, durant toute cette journée, ces trois voyageurs forment une arrière-garde très en arrière et tirant sur le traînard.

Le Valais, au-dessus de Brigg, devient beaucoup plus pittoresque et plus varié d'aspect. Dans la première partie, ce sont de belles forêts entrecoupées de prairies, de ravins ; une petite route à chars serpente à travers ces charmants endroits. Au-dessus de Lai, la végétation est uniquement composée de sapins ; mais les pâturages s'élargissent, le plateau s'élève, et l'on ne se sent plus, comme dans le bas Valais, profondément encaissé entre des montagnes immenses et rapprochées. L'air y est pur et léger, les habitants propres et de bonne mine, sans mélange de crétins et de goitreux. De distance en distance on rencontre leurs petits villages, dont l'aspect est caractéristique : ce sont des cabanes, toutes construites en bois, qui se serrent les unes contre les autres, comme pour se tenir chaud, et l'herbe du pâturage enclôt de toutes parts ces nids de montagnards. Audessus du village, sur quelque rocher, ou abrité par la lisière de la forêt, s'élève l'église, dont la blancheur contraste avec la sombre noirceur des bois. Tout autour et au loin, les vaches paissent en liberté, et le son harmonieux des clochettes achève de donner à cette scène un caractère de poétique simplicité. Tout en marchant, l'esprit et les yeux se reposent sur ces agrestes tableaux. Et qui empêche qu'on ne se livre aux illusions de désir ou de regret qu'ils font naître, que l'on ne fasse des hypothèses de philosophe, des retours sur sa propre destinée, des songes d'âge d'or? Qui empêche qu'à l'exemple de M. Vieux-Bois, mais dans le secret de son propre cœur, l'on n'ait des velléités bucoliques, l'on ne prenne, un quart d'heure durant, la houlette et le nom provisoire

KATNT-GOTHARO, vallée de misocco. 87

de Tircis? Mais j'anticipe : nous ne sommes pas encore arrivés au plateau.

A une heure de Brigg, et pendant que nous sommes à considérer des arbres qui, lancés du haut d'une montagne, bondissent au fond d'un couloir de rochers, la pluie commence à tomber, et elle nous accompagne jusqu'à Lai. Avant d'arriver à ce village, on gravit, sur une route en zigzag, le flanc escarpé d'un mont. Plusieurs spéculent en droite ligne pour éviter les zigzags, et, parmi ces chevreaux, on remarque le voyageur Zanta, qui, depuis ce jour, y regardera de plus près avant de s'aventurer dans les rocailles abruptes et que la pluie rend glissantes. Zanta arrive à v.e pouvoir plus avancer, ni reculer, ni tenir en place : au-dessous de lui est un profond abîme. M. Tûpffer et HeDri accourent effrayés pour tenter de l'arrêter au passage s'il vient à rouler en bas; au même moment,

nier, arrivant d'en haut, parvient à lui tendre la main, et la délivrante de Zanta nous arrache a un© courte mais épouvantable angoisse. On attend ici les traînards pour qu'aucun ne s'engage dans la même aventure, et telle est, dans notre siècle, la fureur de spéculer que ces traînards en sont tout marris.

Au surplus, l'inexpérience compromet, et l'inexpérience tire d'affaire. Celui qui, comme les jeunes gens, ignore le danger ou ne le raisonne pas, a mille avantages pour le combattre. A la place de Zanta, étendu sur des rocailles et accroché à une racine, mais qui trouve cela plus gênant encore que dangereux, mettez un prudent père de famille qui sait à fond tout le (1 -agrément des abîmes, et qui raisonne, pendu à sa racine, sur le désespoir de son épouse et l'infortune de ses enfants, en cas qu'il vienne à choir. Il est très à craindre que la tête du pauvre homme ne se brouille, et que de son épouvante ne naisse sa perte.

Il n'y a qu'un père de famille dans la troupe, et, le moins qu'il peut, il se confie aux rocailles et aux rejetons ; toutefois il n'a pas parcouru si souvent les montagnes sans connaître ce sentiment d'abandon et de danger, dont l'effet est de repousser le cœur avec une extrême véhémence vers les objets d'affection qu'on a laissés au logis. Bien souvent, sans qu'il y ait danger réel, il y a risque immédiat ; on voit la mort à trois pouces de soi, mais elle ne peut vous saisir, et il dépend de votre prudence que vous ne lui donniez aucune prise; dans ces moments, le foyer domestique, les enfants dans toute leur grâce aimable, la patrie sous son air le plus chéri, vous apparaissent, vous émeuvent, et quand l'étroite corniche est franchie, avec quelle vivacité vous sentez la valeur de ces biens, avec quel transport vous vous dites que vous les possédez encore !

A Lax, on nous sert le déjeuner dans une salle dont M. Tôpffer n'a point perdu le souvenir, bien que douze ans se soient écoulés depuis qu'il y soupa en 1826. C'est l'architecture et le style vaiaisans dans toute leur pureté : on ne les retrouve ainsi que dans quelques endroits du haut Valais : plafond en bois orné de compartiments à moulures ; poêle ea

pierre, avec niches chaudes entre le poêle et la paroi, et les armes du Valais sculptéps sur le front du séculaire édifice ; de grands portraits d'ancêtres graves, accoutrés dans toute la rigueur du costume ; une longue table antique dont les solides ferrements sont travaillés avec élégance et le pourtour orné de sculptures pleines de goût; un grand bahut pareillement ciselé sur trois faces ; des images, des crucifix, une aiguière en étain, complètent l'ornement de cette salle, dont les fenêtres, à carreaux hexagones, sont basses, mais à la portée du coude, et, de plus, contiguës dans deux des côtés de la chambre. La fenêtre, c'est l'un des articles de confort du paysan suisse : elle est ordinairement vitrée avec soin, tenue avec propreté, toujours placée du côté ouvert de la vallée, et chacune des deux croisées a de petits portillons, aux fins de ne laisser entrer dans la cabane que juste ce qu'il faut de chaleur ou d'air frais. Souvent, au-dessous, une petite galerie supporte quelques caisses d'œillets, dont la fleur rouge brille d'un admirable éclat sur sa touffe de feuilles grisâtres. Le dimanche, on voit assis auprès de son portillon ouvert le montagnard, qui de là regarde ses bois, ses herbes, l'air du ciel, le passant, et qui coule doucement sa journée dans un religieux repos. Car plus on pénètre avant dans ces vallées, plus on retrouve dans le dimanche le jour du Seigneur; une sainte solitude règne dans les prairies, tous les habitants ont mis leurs vêtements de fête et brillent de propreté; le matin, ils se pressent dans l'église ou prient agenouillés autour du portail ; le soir, quand la chaleur baisse, ils causent ensemble, appuyés contre la clôture d'un pré ou assis sous le porche de leurs cabanes. Le vin est trop cher sur ces hauteurs pour que le dimanche y soit, comme dans nos campagnes, le jour des buveurs et la fête des cabarets.

Les hôtes seuls de cette auberge ont changé. En 1826, c'étaient deux hôtes corpulents, mari et femme, ayant déjà l'air ancêtre ; aujourd'hui, ce sont deux jeunes époux qui ont plus d'empressement que d'aplomb, mais à qui l'âge viendra, nous n'en doutons pas, et même l'air ancêtre. Des guides qui nous ont flairés sont par là, au nombre de trois, et tous sont des retours. M. Tflpffer, sentant l'avantage de sa position, fait mine de ne point vouloir de guide, et, par ce moyen bien simple, il en engage un à bas prix et en a un autre qui vient pour rien, ce qui veut dire pour ce qu'on voudra, lui et son mulet. On charge sur la bête d'abord un sac, puis deux, puis douze, puis Auguste par-dessus. Et l'homme, qui voit en espérance sa bonne main se grossir, est tout joyeux; il voudrait charger toute la caravane. Les pactes libres valent mieux que les pactes tarifés ; à l'abri derrière un tarif, un guide est malotru tant qu'il veut. Il faut excepter toujours les guides de Chamounix, qui ne se croiraient pas guides s'ils n'étaient remplis de complaisance et de politesse.

Nous croisons un touriste, un grand Anglais sinistre, en jaquette, et qui fait en silence, et sans paraître regarder le pays, de grands pas mesu-

L'oiseleur Bryan descend debout, sans broncher. (P. 93 )

SAINT-GOTHARD, VALLÉE DE MISOCCO. Wl

rés. Deux hommes haletants courent après lui, portant sa valise et des carabines; c'est pour tuer des chamois. Tout le monde sait combien c'est facile, avec deux hommes surtout, une valise, de quoi changer de chemise et se faire la barbe. J'ai oublié de noter plus haut qu'il ne faut pas faire dépendre l'agrément d'un voyage du nombre de chamois qu'on tuera, ni le nombre des chamois qu'on tuera du nombre des carabines qu'on* emportera.

A partir de Lax, nous avons un temps magnifique : tout est riant et plus frai>, comme il arrive après la pluie; et puis l'appétit est dévorant, et Harrison va demandant dans toutes les cabanes à acheter du pain ; il n'en trouve nulle part : « Je croyè, dit Harrison, qu'il vive, cette gens-là, sur l'air, comme les chamélions. » M. Tôpffer, plus heureux, parvient à acheter du sucre chez un barbier, et, dans une halte, il ensucre toute la population des marmots du village. Ce sucre leur est plus précieux et plus rare à posséder qu'à nous l'ambre. Une vieille dame du bas Valais se trouve par là : « Que c'est joli, madame, par ici ! » lui dit M. Tôpffer. Les naturels croient qu'on plaisante, et ils sourient. « Vous dites vrai, répond la dame; de bonnes gens propres, et point de crétins. Oh! un bon pays, monsieur, c'est sûr : tous pauvres et aucun misérable!... »

Il s 'agit à Munster de faire une buvette économique; nous entrons dans l'auberge qui est tout ouverte et assez jolie. Holà! hé! Personne ne répond ; on appelle dans le village : personne non plus. Tout le monde est aux foins; alors nous nous asseyons pour prendre patience. Arrive enfin des montagnes un petit hôte propre et disert, qui fait en termes précieux des raisonnements tendant à nous retenir chez lui; mais nous sommes décidés à pousser jusqu'à Obergesteîn; de sorte que l'on part au moment où arrivent les visiteurs d-3 chapelles, qui tombent sur nos restes.

En approchant d'Obergesteln, nous sommes vus de loin par notre hôte futur, qui plante là foin et râteaux pour nous courir après. L'auberge est une petite boîte, assez jolie d'ailleurs, mais que nous remplissons jusqu'au couvercle. Un rémouleur est devant la porte, qui aiguise les couteaux de la vallée ; aussitôt tous les nôtres passent successivement sur sa meule. Un homme forge sous un hangar : quelle trouvaille ! Aussitôt toutes les piques ou cannes qui clochent lui sont apportées, et il prend des commandes de quoi forger toute la nuit.

L'endroit lui semblant convenable et l'homme digne, M. Tôpffer confie aussi son bâton. Ce bâton a fait environ quinze voyages et rendu mille services; néanmoins, bien que ferré, il a perdu par l'usure deux pouces et demi de sa longueur. Ce sont ces deux pouces et demi que le cyclope d'Obergesteln est chargé de rendre au vieux serviteur. Alors se dissipe la triste idée d'une séparation prochaine, et s'ouvre tout un avenir de soins mutuels entre M. Tôpffer et son bâton. Le corbin de cette canne est orné d'un riche pommeau d'argent ramassé en 1830 sur la route du Saint-

Bernard. La forme en est insolite, et c'est pourquoi, dans les cantons, M. Tôpffer est toujours reconnu au pommeau de son corbin avant de letre à sa figure ou à son par.1 \

Verret procède ici à une reconstruction entière de son sac à planches, qui a des indocilités obstinées. Quand tout est fini, clos, ficelé, il serait à désirer que le sac fût ouvert, afin que Verret changeât de chemise, car les gouttes lui tombent. 0 Verret! Verret! dit l'Allemand, qui du reste, depuis qu'il est dans la montagne, a vu disparaître ses cors, et marche des mieux, sans tambour ni pantoufles.

Le repas est funéraire ; deux tout petits cierges éclairent la scène, et des spectateurs fantômes errent à l'entour. Tout vient à point pourtant, et l'on va dormir dans les petites boîtes.

Grande anarchie dans le lit de Blanc et Noir (Blanchard et Percy, qui n'est pas blanc).

Cinquième Journée.

Le temps est radieux, et par un grand bonheur, car il s'agit de passer la Furca, sous peine de demeurer cois dans notre boîte. En deux heures nous atteignons Oberwald, le dernier village du Valais, puis les bases stériles du Mayenwand, et enfin le glacier du Rhône qui comble la vallée dans toute sa largeur. Avant tout nous déjeunons dans la petite boîte de mélèze qui est au pied du glacier. M. Tôpffer y demande du thé : on lui sert sans hésiter une infusion de jolies fleurs bleues : c'est du thé de Suisse; l'autre n'est pas connu dans cet endroit.

Nous allons ensuite visiter la source du fleuve et la voûte du glacier, qui est en ce moment admirable. On dirait les arceaux gothiques d'une belle cathédrale; arêtes et parois chatoient de mille reflets, les uns verdâtres, les autres bleus ; les uns sourds, les autres vifs et scintillants. On n'ose pénétrer sous cette voûte, qui sans cesse se détruit pour se reformer sans cesse ; mais du haut de la moraine du glacier, les voyageurs, unissant leurs efforts, font rouler en bas d'énormes quartiers de roc mal équilibrés.

Nous avons décrit ailleurs la montée de Furca ; il suffit de rappeler qu'elle est fort rapide ; en conséquence on multiplie les haltes, et à tout moment un amateur venant à s'étendre par terre, tous les autres en font autant pour qu'il ne soit pas seul. M. Tôpffer dessine ici le cheval de notre guide. Celui-ci vient voir, approuve, critique, et donne, avec sollicitude, les renseignements sur la bête. C'est que M. Henri lui a mis la puce à l'oreille. « Ce monsieur que vous voyez, lui a-t-il dit, il dessine tout, parce qu'il écrit des livres ensuite. — Et les chevals? — Les chevals aussi. * C'est alors que le bonhomme est bien vite venu donner des renseignements.

De halte en halte, on arrive au sommet, d'où l'on découvre un

SAINT-OOTHARO, VALLÉE DK MISOCCO. 0^5

immense horizon de montagnes, sans auenne tra^e de végétation nulle nart. A quelque distance une caravane de messieurs et, de dames montent, h mulet le revers neigeux que nous allons descendre. Ce ne sont pas des nono, car ils font des signaux avant même de savoir qui nous sommes. On répond à ces avances ; la caravane approche, arrive, et se mêle à la nôtre. Ce sont des Français très aimables, très communicatifs, et un petit chevreau qui les suit depuis deux heures. Une des dames reconnaît Percy, qui ne se hâtait pas de la reconnaître. C'est la première; il y en aura d'autres, et nous serons oblisrés de confesser que le Percv est très connu dans le monde. Cette caravane s'éloigne en nous laissant le chevreau, qui s'est décidé a passer dans notre trouneau, où on le comble d'amitiés, de croustilles et de tabac, dont il est particulièrement friand.

Après quelque séjour sur ce sol, nous entreprenons de descendre; il faut ici passer sur d'immenses pentes de neiges, que l'on peut traverser obliquement pour gagner un sentier qui en longe le côté, et que l'on peut aussi descendre directement en glissant à la façon des guides. Plusieurs, ce sont les prudents, se décident pour l'oblique ; d'autres aventureux ou seulement novices et curieux de s'essayer, se lancent dans la pente. A peine sont-ils en route, qu'ils chutent, s'étalent convulsivement, et descendent, les uns sur le ventre, les antres snr le dos... Cependant, au milieu freux, l'oiseleur Bryan descend debout, sans broncher, et arrive vainqueur au bout de la resplendissante lice.

Voyant cela, le voyageur Harrison veut essayer de cette façon d'aller; il quitte le sentier, il met le pied sur la neige, puis le derrière, puis la pente l'emporte, et malgré ses réclamations, malgré ses assurances qu'il se repent, et qu'il reprendra le sentier pour n'en plus sortir, Harrison va son train, glisse, roule, tourbillonne, désapprouve, s'indigne, expectore des vociférations d'honnête homme compromis... Heureusement la neige se tasse sous lui, et le voilà qui jouit de quelque repos. Mais il est encore au milieu du désert, et bien averti que, s'il bouge, la pente va le reprendre et l'emporter de nouveau, sans lui demander permission.

« Harrison! Harrison! lui crie-t-on, ne bougez pas! — Je ne bouge pas!... » Au même instant Harrison repart pour ne s'arrêter plus qu'à deux pieds d'un trou noir. On lui lance une pique, la pique entre dans le trou! Harrison y arrive aussi, sa jambe s'y engage, et la pique s'engage dans son pantalon. On le croit alors au plus fort de la crise, lorsque, patatras! la neige s'écroule sous lui. et le voilà assis au fond d'un ruisseau, les pieds en l'air... Si la caravane n'a pas littéralement crevé de rire ce jour-là, ce n'est pas la faute ni de Harrison ni de la caravane. Plusieurs en sont à se rouler par terre, livrés à des éclats inextinguibles, qui se renouvelleront chaque fois qu'il sera question de l'aventure, ou seulement de neige, ou seulement de pente ou de trou.

Le reste de la descenie se fait sans encombre. Bryan l'oiseleur, au

VOYAGES KN ZIGZAG.

'sortir des neiges, voit un oiseau, prend une pierre et abat sa proie; c'est sa manière. D'autre part, le petit chevreau nous est fidèle, si fidèle, que nous ne pouvons parvenir à le perdre ni à l'effrayer assez pour qu'il se sépare de nous. Il nous faut le livrer à des femmes du pays que nous croisons, et qui l'emmènent de force. Le sentier, en approchant de Réalp, devient perfide et dangereux.

Réalp est au pied de la Furca, à l'entrée de la verte vallée d'Urseren. Toutes les fois que nous y avons passé, nous y avons trouvé tous les, naturels ambresaillés, c'est-à-dire barbouillés jusqu'aux yeux d'une lie violâtre, à la façon des satyres en goguette. La faim est canine ; craignant l'émeute, le chef se décide à faire une distribution de vivres, assez pour empêcher une révolution, pas assez pour ôter l'appétit que réclame le souper. En effet, nous n'avons plus que deux heures de marche jusqu'à l'hôpital, où nous atteignons la grande route du Saint-Gothard.

Adieu les auberges tranquilles et les hôtes empressés. Nous voici sur un chemin où l'on ne considère comme voyageurs dignes de quelque attention que ceux qui arrivent en chaise de poste ; aussi sommes-nous reçus d'une façon disgracieuse, et tolérés plutôt qu'accueillis, jusqu'à ce que pourtant on ait eu le temps de reconnaître que nous sommes d'assez bonne compagnie. Malheureusement cette découverte n'a lieu qu'après le souper, qui est en conséquence maigre et mal servi. Sans le fromage de Réalp, nous aurions les dents longues. Pendant le repas, l'oiseleur Bryan part pour Andermatt, où sont des ornithologues; il y fait, comme don Quichotte dans la caverne de Montésinos, un mystérieux séjour, et il en revient ruiné.

On nous reprend une de nos chambres, avec notre consentement pourtant, et en revanche deux paires coucheront sur des lits futurs, dans la salle où nous soupons. Cette chambre contient toutes les chaises de la maison, en sorte que jusque par delà minuit tout l'hôtel s'y viendra fournir de chaises au détriment des deux paires, qui feront des songes étranges et des remarques intimes.

Sixième Journée*

Nous avons à faire aujourd'hui un passage intéressant, celui de Saint-Gothard; nous partons à pied, à jeun, de grand matin et nos sacs sur le dos. Un froid brouillard enveloppe la montagne, en sorte qu'à deux pas nous avons déjà perdu de vue l'hôpital.

M. Tôpffer, avant de quitter cet endroit, a voulu y mettre une lettre à la poste. C'est une femme qui est l'unique employée. « Faut-il affranchir? — Pour quel pays? — Pour Genève. — C'est trente sols. — Je croyais qu'on n'affranchissait pas pour la Suisse. — Est-ca en Suisse, Genève? —

SAINT-GOTHARD, VaLLÉB DE M1S0CCO. 95

Oui. — Alors il n'y a rien à payer. » Nous sommes un canton bien neuf; nais celui-là est aussi par trop primitif. Un marchand de bœufs de l'Underwald monte avec nous. Il sait le français; on parle politique. Cet homme n'entend rien à la question d'Orient ni à celle d'Alger, mais c'est merveilleux comme il connaît, traite et expose bien toutes les questions relatives à son petit canton, dans ses rapports avec les cantons voisins.

Nous sommes. M. Henri et M. Tôpffèr, bien loin de connaître et de comprendre aussi bien ce qui intéresse notre petit pays; en revanche, nous avons des données sur l'Inde et des opinions sur Alger.

Le brouillard s'élève et le temps se m*-t au beau. A la hauteur où nous sommes, il n'y a plus de forêts, plus d'arbres en vue ; il n'y a pas même de pâturages : ce sont de toutes parts des rochers recouverts d'un lichen verdatr*. ainsi qu'on en remarque au Saint-Bernard, au Grimsel.

Ces rochers ont des formes nobles et majestueuses, plutôt qu'abruptes et irrégulières, et la beauté du paysage est entièrement dans les ligne9 et la couleur de ces gigantesques masses. Comme dans tous les paysages analogues, la grande route, perlée de bouteroues, et contournant les contreforts des montagnes, ressemble assez à un tin collier reposant sur une colossale poitrine.

Plusieurs s'engagent dans une spéculation par la vieille route. Cette route remonte le fond de la vallée en compagnie du torrent, qui tantôt la longe, tantôt la traverse; et de là tout le mal! En effet, la division Henri s'embrouille, passe le fleuve aux mauvais endroits, manque la route aux bons, se rallie sur des îles sauvages, et manque le pied sec à tout moment. Découragé par ces événements, M. Henri côtoie la rive droite sans rencontrer de gué; on lui fait des signaux, mais il semble décidé à remonter le fleuve jusqu'à sa source, pour mieux tourner la difficulté. D'autre part, Harrison passe et repasse l'eau, écrase les poissons, éclabousse les rochers, et toujours il arrive à des îles, d'où il faut encore, pour sortir, écraser, éclabousser; Harrison n'y comprend rien, et proteste. A la fin, il se lance d'île en île et arrive à la terre ferme, naufragé de la tête aux pieds, tandis que la division Henri y arrive enfin par la voie sèche.

Mais, pour qui a un havresac sur le dos et rien dans l'estomac, la terre ferme est de mince secours et de bien peu d'agrément. Au bout de deux heures, une effroyable démoralisation s'empare de tous les voyageurs; vainement M. Tôpffer essaye de distraire ces malheureux par des considérations tirées soit de la beauté des aspects, soit des douceurs prochaines du déjeuner. Ventre afïamé n'a point d'oreilles. Le vulgaire halte à chaque pas, plusieurs déclarent qu'il leur est impossible d'aller plus loin; les plus courageux ont des mines creuses, affligées, et marchent d'un air vieille garde revenant de Russie. Heureusement, au bout de la troisième heure, on atteint un plateau : c'est le haut du col. Voici l'hospice, voici le déjeuner tout prêt, surabondant, et les joies du paradis qui succèdent

9G voyages en zrozAG.

aux tourments de l'enfer. On est très bien accueilli, très bien servi dans cet hospice.

Par un beau temps, ce plateau, sur lequel s'élèvent diverses constructions, où l'on voit des chemins qui se croisent, deux lacs et un air d'animation, ne présente rien de l'aspect sévère du Saint-Bernard. L'Hospice est un joli bâtiment, mais qui n'a ni vétusté, ni poésie.

L'air étant très vif, nous allons chercher le soleil dans une enceinte de rochers qui nous abritent contre le vent. Avec cette disposition au frisson, qui est assez ordinaire sur les cols élevé*, rien n'est plus agréable que de se griller à fond dans quelqu'une de ces anfractuosités des rochers ; mais si le vent et le soleil arrivent du même côté, ce plaisir-là n'est plus possible, il n'y a d'autre chose à faire que de repartir bien vite et de marcher ferme. A quelques pas de l'Hospice, on laisse sur la droite une petite chapelle, construction robuste et grossière plus qu'élégante, faite pour résister à la rudesse des hivers.

Bientôt on arrive à l'extrémité du plateau qui forme le sommet du col, et l'œil plane tout à coup sur un spectacle des plus curieux : c'est la route, dont les infinis contours se développent en serpentant jusqu'au fond d'une gorge ardue et profonde : on dirait un immense reptile qui se ramasse en onduleux replis, et dont la tête fouille dans les entrailles de la terre. La caravane pousse des cris de surprise et de joie, puis elle se met en devoir de descendre. Comme l'on peut croire, ce chemin en zigzag est éminemment favorable au génie de la spéculation ; bientôt tout s'éparpille, tout rivalise ; de toutes parts les hardis Lilliputiens franchissent le dos du reptile, et quelques-uns arrivent au fond du gouffre, que d'autres marchent encore sagement dans les régions moyennes ou supérieures. Vue d'en bas, cette route présente un aspect moins bizarre, mais tout aussi intéressant. Les zigzags sont brisés et épars, ils s'échafaudent les uns sur les auires, et jusqu'à la dernière sommité on découvre des fragments du collier de bouteroues. Nous demeurons là en admiration devant l'industrielle audace des hommes en général, mais surtout des hommes libres, des hommes d'Uri, de ce petit canton qui a su faire avec ses minces ressources un ouvrage aussi beau que celui du Simplon. ce chef-d'œuvre si vanté, si admiré, si célébré et si lithographie. La renommée n'est souvent qu'une vieille folle sans équité.

Après avoir franchi la gorge, on finit le zigzag, et l'on arrive sur le revers d'un autre plateau. Nouvelle surprise, nouveaux cris... C'est toute la vallée d'Airolo, boisée, verdoyante; c'est, au sortir de l'enfer, le doux aspect des Champs-Elysées; et ici encore l'on ne peut s'empêcher de murmurer :

Devenere locos lœtos et amœna vireta...

On voit jusqu'à des justes qui font leurs foins çà et là dans le»

SAINT-flOTHARO. VAU.éR DR MISOCCO. 97

prairies; jusqu'à des vaches bienheureuses qui paissent au soleil ; jusqu'à l'avant-garie qui, assis* sur un gaaon fortuné, fait de lointains signaux auxquels nous répondons par de retentissants hourras. Cependant Blanchard, tout en spéculant, gagne dix batz, qu'il trouve sur la route.

La troupe fait son entrée dans le ioli village d'Airolo, toujours rempli de chariots et de mulets. Elle y consomme une buvette qui compte parmi les plus q-aies, puis elle reprend sa route pour pousser ce soir même jusqu'à Faido. six lieues plus loin. « Mais, halte-là! payez le péage, messieurs. « M. Tôpffer tire sa bourse et paye pour vingt et un. « Et les quatre qui ont déjà passé? dit le receveur. — Quels quatre? — Quatre qui ont dit de s'adresser au maître. — J'en ignore. » Voilà toute l'administration en peine, voilà les administrateurs qui se mettent au eralop..., et voilà qu'on rattrape les quatre amateurs, qui payent sans insister le moins du monde sur leur qualité d'élèves.

A quelque distance d'Airolo, la vallée se referme presque; il n'y a plus entre les rochers qu'une coupure étroite où passent la route et la rivière. Au delà on trouve un nouveau vallon également riant. Nous venons d'y entrer, lorsque nous sommes apostrophés par un brave homme qui rit toujours, parce que, dit-il, il est gai. Il est gai toujours, parce que, dit-il, toujours il vient de boire. Ses rires excitaient les nôtres, les nôtres surexcitaient les siens, il s'ensuit une hilarité inextinguible. En partant, nous laissons le particulier planté au milieu de la route, où il rit toujours, où il rit encore.

Le pays devient de plus en plus beau. Nous entrons dans la région des châtaigniers; ceci seul indique le caractère de la contrée rocheuse, mousseu-e, agreste. On retrouve cette région sur tout le revers des Alpes du côté de l'Italie. Au sortir des hautes vallées, partout où sont des terrains montueux et des rocs éboulés, elle est tout particulièrement agréable au piéton, qui trouve là ombrage, solitude et moelleux gazons. Néanmoins en approchant de Faido, la fatigue se fait sentir, et plusieurs se démoralisent, en particulier l'Allemand et Verret, à qui il ne reste d'autre consolation que de rire à fond du spectacle qu'ils se donnent l'un à 1 autre. Murray trouve que le monde est prodigieusement grand ; et puis vient Faido, vient l'hôtel, la soupe, le lit, et une remo rainai ion générale.

Septième Souruée.

Cette journée s'ouvre mal : le temps est menaçant, le réveil brumeux et les souliers sont introuvables; de plus, Harrison prétend avoir é<è claqné au petit jour par des inconnus qu'il prétend connaître. M. Tôpiïer trouve à iouer une voiture de secours, et l'on part. La pluie, qui n'atten-

VOY. EN ZJQZAQ. ~*

dait que de nous voir en chemin, commence alors, et chacun la conjure d© son mieux : M. Henri ouvre son parapluie; certains s'imperméent ; plusieurs pressent le pas; le reste demande abri au châtaignier de la montagne, et cela va bien pour un moment; mais bientôt l'arbre tutélair© distille, asperge, trempe, et l'hospitalité n'est plus qu'une ombre vaine. Il faut déguerpir, et l'on pousse jusqu'à une petite hôtellerie, où diyà l'avantgarde bivouaque et se sèche autour d'un grand feu.

Dans ces occasions, on régularise la sécherie d'après le principe de chacun son tour. A mesure qu'un particulier a passé au feu, il s'en va coloniser avec ses pareils, déjk occupés d'annoter, de dessiner, de numismatiquer, ou de tenir conseil en regardant tantôt la carte, tantôt le temps. Les cataractes du ciel se sont ouvertes. « On est bien ici, dit M. Tôpffer, et rien ne presse; mangeons! — Mangeons! mangeons!... » On s'informe, et l'on apprend qu'il y a trois choses dans cette auberge : des œufs, du sucre et du fromage : vite des omelettes au sucre et un dessert de fromage! Exquis; seulement le règlement de compte est très laborieux. Nous avons affaire à des braves gens qui calculent en monnaies diverses à nous inconnues, à eux indistinctes et irréductibles. Tous prennent la craie et additionnent, multiplient sur les bancs, sur les tables, sur les murailles; il sort de là trente-six résultats qui ne s'accordent pas, et nos pauvres hôtes, placés entre la crainte de nous demander de trop et celle de se tromper à leur détriment, ont des crampes de conscience. M. Tôpffer, usant alors de la méthode d'intuition, finit par montrer un écu, et puis un second écu, et puis un troisième... « Trop! trop! * Il retire son troisième écu... « Pas assez ! pas assez! » D'approximation en approximation, on arrive à un total de 11 francs 50 centimes pour feu, logement, repas et bonne grâce. Ce n'est pas cher.

La pluie a cessé, mais pour recommencer bientôt. Nous atteignons sur la grande route un brave homme, ivre, content, glorieux, jovial au possible. Comme si le soleil dardait ses rayons, il porte le chapeau sur l'œil et sa veste sur le bras. Son propos est allègre, son regard triomphant; à notre vue il s'anime, il harangue, il apostrophe, il éclate de rire, et nous sommes émerveillés de tant d'allégresse, lorsque au village prochain, de par l'autorité, on arrête l'orateur et on le conduit à la prison, où il se rend en chantant. Nous apprenons alors que ce brave homme est un drôle qui a bu son bien, bu celui de sa femme, bu l'argent de ses créanciers, bu jusqu'à l'habit qu'il porte. Depuis huit jours il est en tournée dans les cabarets du canton, et, n'ayant plus ni sous ni crédit, il vient lui-même se mettre à la disposition de l'autorité.

Une lieue avant Beilizone nous quittons la vallée du Saint-Gothard, et tournant à gauche, nous entrons dans celle du Saint-Bernardin, avec l'intention de coucher à Lumino. Mais voici qu'à Lumino il n'y a point d'auberge et que notre voiture de secours, après y avoir déposé monde et

S/INT-GOTHARD, VALJ.ÊK DP! MTSOCCO. 99

paquets, est repartie, comptant rencontrer snr la grande route le payeur M. Tôpffer, qui arrive par un sentier. Cependant il est tard, et les figures dont nous sommes entourés sont de telle sorte qu'il est visible qu'on ne saurait déposer entre leurs mains les trente francs dus au cocher. Ce sont des espèces de brigands en guenilles, belles têtes, barbes magnifiques, yeux terribles et mains crochues. On laisse donc David pour attendre le cocher. Celui-ci n'ayant pas vu trace de payeur sur son long ruban, dételle, enfourche un de ses coursiers, et arrive au grand galop à Lumino, troisi quarts d'heure après que nous en sommes partis.

Pendant ce temps, nous cheminons de nuit et par la pluie sur Roveredo, où nos notes signalent l'excellente auberge des sœurs Barbieri. Plusieurs sont démoralisés, d'autant plus que Roveredo est un de ces bourgs qui s'espacent sur une lieue de pays, en sorte que l'on passe sans cesse de la certitude que l'on est arrivé à la certitude que l'on n'arrivera jamais. Enfin, enfin, une belle maison se présente; c'est tout justement celle des soeurs Barbieri...

Point de sœurs, mais un gros homme qui nous donne l'agréable assurance qu'il n'y a point de place...

« Pas possible! dit M. Tôpffer, votre maison est bien grande... mettez-nous au grenier, à la grange, où vous voudrez... — Elle est grande, mais elle n'est pas finie, et nous n'avons point de meubles... Bien fâ^hé, bonsoir. » Pendant ce dialogue, une bonne dame qui loge dans l'hôtel intercède pour nous, la fille de la maison fait chorus, et le gros Barbieri se prend à dire : « Si vous voulez, moi, je le veux bien! on fera comme on pourra ! » Nous voilà parfaitement contents, et nous envahissons en triomphe une jolie salle neuve, mais sans meubles ni chaises. Chacun se fait de son havresac un siège ou un coussin, et dort ou babille durant les difficiles apprêts du souper hypothétique, qui s-e prépaie dans une cuisine sans ustensiles, sans cuisiniers, sans vivres. « On fera, dit de temps en temps le gros Barbieri, on fera comme on pourra. » Bien dit, et sensément; car l'inverse de la proposition serait : on fera comme oa ne pourra pas, ce qui serait absurde.

Arrive enfin le souper. C'est une soupe, une truite coupée en petits morceaux, et, pour chaque convive, un petit fromage. Les rations sont d'une légèreté inexprimable. Heureusement plusieurs, Murray en tète, '.agent au sein d'un sommeil décevant qui les met hors d'état de rien apprécier, de rien dire; ils rêvent qu'ils mangent, et cela leur suffit. Les autres mangent sans rêver, et cela ne leur suffit guère. Quand il n'y a plus trace de vivres, chacun se fait un établissement quelconque, durant les fabuleux préparatifs qui s'exécutent pour nous pourvoir de lits. Enfin le signal est donné; nous montons dans des greniers à peu près bâtis, où nous trouvons d'informes juxtapositions de planches, de bancs, de tables, de mécauiques, avec superpositions de ?acs, de paillasses, de hardes quelcon-

ques : ce sont nos lits. Dès qu'on y touch«, ils crient; dès qu'on s'y repose, ils se disjoignent ; dès qu'on y dort, c'est l'échafaudage du voisin qui craqua, s'ébranle, et, vous impose le devoir de veiller, les yeux ouverts, sur votre équilibre dormitatoire. Divers ustensiles de toute forme complètent l'ameublement, tout en compliquant les périls en c^s de désastres. C'est égal, on dormira comme on pourra. Au dehors, le déluge.

huitième Journée.

Déluge toute la nuit, déluge le matin, déluge tout le jour... On fera comme on pourra. En attendant, on décide de coloniser jusqu'à des ternes meilleurs. La première chose que fait une colonie en se levant, c'est de déjeuner si elle peut. La chose est difficile en cet endroit, mais praticable pourtant : il n'y a pas de lait, mais il y a du café ; il n'y a point de coquetiers, mais il y a des œufs; point de beurre, mais des petits fromages; il y a aussi, ce qui supplée à tout, des hôtes empressés, complaisants, qui, par des prodiges de zèle, arrivent à nous faire déjeuner amplement. Ils parviennent aussi à nous fournir de sièges presque suffisamment, et nous nous arrangeons pour passer là notre journée, si le déluge continue. La table est divisée en trois régions. Dans l'une on écrit des lettres : tout y respire un recueillement épistolaire; dans la deuxième, on dessine, tout y respire les arts et la paix; dans la troisième, on tient des cartes; tout y respire le jeu. On vient de découvrir une boutique où se trouvent des figues... c'est merveille! Chacun accourt pour se pourvoir, et les figues roulent sur le tapis, à la place de guinées. Il y a figue et figue; on remarque que les joueurs, d'une main mangent les bonnes; de l'autre exposent pour enjeu les minimes, les coriaces, les scandaleuses ; en sorte que plus on gagne, moins on se régale. Zanta, assis par terre, joue avec un roquet, pendant que sa blouse se fresque entièrement contre la fresque rouge de la muraille. De là cet exquis calembour qui sera fait au départ : « Mais, monsieur, je n'ose la mettre... — Je crois bien, et qui ne rougirait pas en la mettant ! *

Dans l'après-midi, la pluie s'arrête un moment; le soleil fait mine d'avoir l'air de vouloir se montrer si le cas advenait qu'il se montrât. Les éclaireurs crient au beau temps. M. Tôpffer règle alors avec le gros Barbieri, et donne le signal du départ... A peine sommes-nous en route que voici le déluge qui recommence. En cinq minutes, nous sommes percés jusqu'aux os. C'est dommage, car le pays est charmant : c'est une vallée étroite, boisée, où se montrent çà et là de belles ruinas. A tous les cent pas on voit un pêcheur qui jette dans la rivière une sorte de ha t ressemblant, à la grosseur près, aux coirfes a papillons. C'est que l'eau étant trouble, à cause c^es pluies, les belie.s truites du lac Majeur

PA1NTG0THART). VALLÉE DE MISOCCO. 101

s'amusent â vova<rer incognito, et il y a chance que la coiffe attaque une de ces dames. Effectivement, nous rencontrons plus loin un homme qui revient chargé de denx truites magnifiques, de douze livres chacune. Nous nous expliquons alors pourquoi tant de manants lancent tant de fois leur coiffe sans se rebuter de ce que vingt fois, cent fois elle n'amène rien. C'est ainsi dans toutes les loteries.

Rinces que nous sommes, nous entrons K Lostallo, dans la petite auberge du lieu. C'est encore ici une sœur Ba^bieri, mais quelle sœur! qui pèse huit sœurs ordinaires. Bien que prévenus d'avance, la vue du phénomène dépasse toutes nos prévisions : c'est une masse informe, une tour, un éléphant, qui remplit la chambre et fatigue la poutraison... La pauvre femme a honte d'elle-même, et, son croissant embonpoint lui est un perpétuel supplice. On n'ose ni la regarder ni affecter de ne la regarder pas: néanmoins, quand p11p traverse la chambre où nous sommes, le sentiment dp quelque chose de monstrueux arrête le? propos et provoque le si'enrp.

Le déluge continuant, il est arrêté que l'on couchera à Lostallo, si faire se peut. L'hot^s^e, aussi bonne qu'elle est grosse, et bien que cette tombée ne lui aille guère, comprend notre situation, et nous accueille pour nous faire plaisir, pour nous réconforter, bien plus que pour tout autre motif intéressé. Elle met à notre disposition sa maison, fort simple à la vérité, mais cependant proprette et confortable; puis elle s'en va porter le carnage et la mort dans son poulailler. Deux coqs vieillards ne 6onneront plus la fanfare de l'aube.

Pendant ces apprêts, nous colonisons tout comme à Roveredo, avec cet agrément de plus, qu'il y a dans la salle, bien meublée d'ailleurs, un piano vieillard, une épinette crincrin, dont l'imprévu bénéfice nous cause un vif plaisir, Blockmann nous joue tout son répertoire, et, comme au temps d'Orphée, cette mélodie attirant les sauvages habitants des forêts, la salle se remplit de Lostalliens grands et petits; l'housse elle-même se complaît à entendre ces airs, qui bercent doucement sa mélancolie et la distraient du supplice de sa rotondité. Entre aussi l'inspecteur des routes, gros bonhomme cordial et grand parleur, qui se fait d'entrée notre auditeur, notre cicérone, notre convive, notre truchement, et finalement notre ami.

Vers le soir, la pluie cesse, le soleil reparaît, et toute la troupe s'en va gambader sur les bords de la Mœ?a, où elle se livre à tous les jeux et, prouesses qui peuvent aider à combattre un froid glacial. Une rivière, pour les pêcheurs, c'est où prendre du poisson ; pour les écoliers, c'est où faire des ricochets ; pour l'inspecteur, c'est une malicieuse et puissante fée, qui tantôt mine sourdement un bout de route, tantôt abat des ponts, jette bas des chaussées. Depuis quinze ans, ce bonhomme étudie sa fée, répare ses sottises, et en fait à qui veut l'entendre l'histoire détaillée,

circonstanciée, sans iamais se perdre ni dans ce dédale de dates, ni dans ce dédale de localités. Il a si bien personnifié sa rivière, qu'il dit : « La gueuse, la mauvaise, la rasée! C'est en 34 qu'elle fit ses farces; c'est en 32 qu'elle se tint tranquille; ces pluies lui vont donner du montant, etc., etc. »

On rentre pour souper : tout est excellent, hors qu'il n'y a pas dans la troupe de mâchoire qui soit en état d'attaquer les deux coqs vieillards. Pendant ce souper, la société, se livrant à d'admirables jeux de langage, exhibe toutes les curiosités linguistiques, etHarrison se perd, s'embrouille, s'entortille à crever de rire, dans cette légende expérimentale : Coquaos, vernaos, ratta patte et os, poule en a, pie aussi. Snr quoi l'on va se coucher. Les lits sont exquis, peu nombreux, fort large ; on procède donc au dédoublement, et on loge six petits touristes dans deux couches colossales.

Bonne auberge, bonnes gens, bonne nuit et bon marché.

îlmmcmc 3ourncc.

Le temps aujourd'hui est froid et incertain ; beau, néanmoins, en comparaison des temps que nous avons eus depuis Faido. Après avoir pris congé de notre bonne grosse hôtesse et des braves gens qui l'ont aidée à nous traiter si bien et si affectueusement, nous nous enfonçons dans la vallée, en remontant la Mœsa, qui coule à notre droite. Le pays est admirablement boisé, mais désert; les montagnes immenses, très rapprochées, verdoyantes de leur base à leur cime, autour de laquelle flottent avec vitesse de diaphanes nuées.

A une lieue de Lostallo, nous trouvons l'inspecteur, qui nou* attend debout au milieu d'un chaos de rocs et de graviers parmi lesquels serpente un long bout de route neuve. Dans un endroit, cette route neuve passe entre deux rocs énormes qui furent amenés là par l'inondation en 1^34, ainsi que le marque une inscription gravée sur l'un des deux : « Vous voyez, dit l'inspecteur, c'est son chef-d'œuvre de 1834, la scélérate couvrit tout; il y avait un pont, là; la rusée est venue couler ici!... et puis, prête à recommencer ! Mais nous allons faire le chemin là-haut dans le roc, et puis bonjour! Elle ne viendra pas l'y chercher! » Et le bon inspecteur triomphe à l'avance. Puisse-t-il vivre assez longtemps pour voir la fée sous ses pieds et de l'eau sous tous ses ponts!

Quelle singulière chose pourtant que cet homme qui, seul, dans cette vallée déserte, trouve moyen d'y avoir un intérêt, un sentiment, udo passion; qui sans cesse en présence d'un adversaire redoutable, sans cesse le combat ouvertement ou le déjoue par ses ruses, ou médite sur la façon de lui échapper tout à fait!

SATNT-OOTFTARIV VALLÊK T)K MTSOCCO. 103

Quel cauchemar ausci que l'idée de deux ennemis qui peuvent lutter éternellement sans pouvoir jamais ni se vaincre ni s'ôter la vie!

Une lieue plus loin, nous passons devant les pittoresques ruines du château de Misocco. A un quart d'heure du château est le village du même nom. où nous entrons haletants, affamés, et d'un saut nous sommes à l'auberge. Ici encore il y a une sœur Barbieri, monumentale dans sa rotondité, et bonne femme, nous aimons à le croire ; mais elle est mariée au plus fieffé beau diseur, au plus impudent écorcheur que nous ayons encore rencontré. Ces* à lui que nous avons affaire.

Ce charmant homme nous accueille délicieusement. Il est tout h, tons. Il sympathise avec toutes nos envies, avec tous nos goûts. Il chérit chacune de nos patries; il approuve chacun de nos projets : « Votre' voyage est bien combiné. — La Via Mala! c'est romantique; toujours jem'y arrête à cause du sublime! Annibal y a passé, et Rhœtus aussi, notre fondateur! Ces petits jeunes hommes ont de l'appétit! Cest bien, j'aime bien voir qu'on mange bien. Mangez, mangez, mon ami!... » On ne demanderait pas mieux ; mais en même temps qu'il nous entretient, si. rr.icieusement, ce drôle nous affame en règle. Un peu de café, mais pas de lait; des œufs, mais fétides... Il poursuit : « Genève! une belle ville, vr.iment! j'y ai été. Vous avez là le lac, et puis du commerce beaucoup.. Ville riche, ville plaisante à voir! (Au garçon) : Ne vois-tu pas qu'il n'y a plus d'eau là-bas! De l'eau, imbécile !... Excusez, messieurs, ça est si bête, que ça vous laisserait manquer de tout... Voilà, voici de l'eau, buvez, mon petit ami. Fait soif dans les voyages, pas vrai?... Belle jeunesse que vous avez là... »

Cependant toute cette jeunesse a les dents longues. On prend patience pourtant, M Tôpffer surtout, qui pense que ces gens font comme ils peuvent, à la façon de Barbieri, mon ami, et qu'après tout, si lapitance est maigre, la dépense sera minime. Pour s'en assurer, il demande la note. En ce moment, l'hôte disparaît, et nous n'avons plus affaire qu'à ce Samoyède de garçon, qui nous apporte un chiffre scandaleux de trois francs par tête! « Ouest l'hôte? » Pour toute réponse, le garçon disparaît à son tour, et nous ne voyons plus personne. M. Tôpffer crie, appelle; le Samoyède revient terrifié... « Où est l'hôte? je ne payerai qu'a lui; conduisez-moi vers lui. » Alors le Samoyède fait circuler M. Tôpffer dans les chambres, dans les cuisines, jusqu'à ce que, rencontrant ua manant qui dort à côté d'une bouteille vide, il le réveille en disant : « Le voila! » et il s'enfuit. Le manant se lève, M. Tôpffer l'envoie promener, et le pauvre diable se rassied sans comprendre comment, ni qui, ni quel, ni pourquoi.

Cependant l'hôte, après avoir dit à son Samoyède : « Tu demanderas tant, et que je n'aie aucun désagrément, ou bien je te rosse! » s'est réfugié sur la grande place, devtait i'auberge, où il converse agréablement

104 TOYAGES EN ZIGZAG.

arec les étrangers réunis sur le balcon d'une maison voisine. Il leur explique les beautés du pays et les charmes de la chose, lorsque arrive M. Tôpffer, qui dit d'une voix retentissante : « Monsieur l'hôte, quand on écorche le monde, il faut savoir écouter les cris de ses victimes. » Décontenancé par cette apostrophe infiniment déplacée, l'hôte se hâte de rentrer dans son antre, invitant M. Tôpffer à l'y suivre, pour s'expliquer loin du monde et du bruit. « Non, non, monsieur, lui crie M. Tôpffer, c'est ici, sur la place publique, par-devant ces messieurs et ces dames qu'il convient de dire que vous nous avez affamés pour nous voler ensuite... C'est pardevant ces messieurs et ces dames qu'il convient que vous receviez les trois francs par tête que vous réclamez pour vos œufs gâtés... Je les pose par-devant ces messieurs et ces dames, sur cette pierre, où vous viendrez les chercher par-devant ces dames et ces messieurs. » Et M. Tôpffer continue de parler haut et franc, à la façon de Simon de Nantua, tandis que l'hôte, l'hôtesse, les Samoyèdes et toute la bande, du fond de leur trou, tâchent de l'apaiser du signe, de la voix, du sourire, et le supplient de finir cette scène si pénible, qui divertit infiniment trop les étrangers sur le balcon.

Au delà de Misocco, la route monte beaucoup, et le pays devient de plus en plus sauvage. On fait par-ci par -là des spéculations plus ou moins fortunées; une entre autres, où il faut se faire un pont (pont aux ânes) d'une vieille rigole de moulin. Plusieurs, qui n'ont pas la tête forte, funambulisent à regret, et parmi eux le voyageur Harrison, toujours malheureux en spéculations ei toujours entraîné à en faire. Après quelques heures de marche, on atteint au plateau qui forme la base du Saint- Bernardin. Nous y faisons une buvette, et nous apprenons à l'hôte, qui est tout émerveillé de tant d'appétit, que si nous sommes voraces, c'est pour avoir déjeuné chez son confrère de Misocco. Le bonhomme sourit. On voit qu'il est habitué à ne voir venir de ce côté que faims canines et bourses délabrées. Il nous conte que l'on dévalise de temps en temps, et que l'on tue quelquefois sur le col que nous allons passer, et il nous donne son fils pour nous accompagner jusqu'au sommet. Le temps s'est éciairci, mais le froid est glacial.

Nous grimpons en compagnie de deux botanistes silencieux, uniquement attentifs aux herbes. On atteint la région des ambresailles, ou plusieurs achèvent de déjeuner, se mêlant à d'innombrables moutons qui déjeunent aussi par là, sous la conduite d'un pâtre sauvage dont la figure et l'accoutrement sont admirables de caractère alpestre. Le ciel s'est découvert; de toutes parts se montrent d'innombrables cimes, les unes d'un bleu pur et sévère, les autres empourprées des rayons du soleil couchant. A notre droite, la pyramide majestueuse du Saint-Bernardin semble nous écraser de sa menaçante grandeur ; vers le sommet toute végétation disparaît, on ne voit plus que d'admirables rocs tapissés de lichen

8AINT-G0THARD, VALLEE DR MISOCCO. 105

vert oui encaissent un lac parsemé d'Iles. Ce col est plus sauvage que celui du Saint-Gothard. Il n'y a pas d'hospice, mais une petite maison qui est habitée pendant toute l'année.

La descente du côté de la Suisse est charmante, au moins si l'on prend par un sentier qui descend droit sur la sauvage gorge d'Interheim. Cesl aussi une région d'ambresailles. Toute la pension broute, tontes les lèvres, toutes les mains sont violacées. A gauche, on voit un grand glacier d'où sort un bras du Rhin; en face, des pentes vertes, quelques sapins; à droite, au fond de la vallée, deux ou trois cabanes, et auprès la blanche église de ces pauvres montagnards. Tandis que le ciel est, radieux encore d'azur et de lumière, nous sommes déjà enveloppés dans une ombre crépusculaire. On compte dix lieues de Lostallo à l'endroit où nous sommes ; aussi, volontiers nous arrêterions-nous ici. Mais à Interheim il n'v a pas de ressources suffisantes; à Nusenen, une lieue plus loin, on ne nous veut pas : nous poussons donc jusqu'à Splù^en, où ce n'est pas sans peine que nous trouvons place. Toutes les auberges, en effet, sont encombrées d'ambassadeurs, de comtes et de barons qui se rendent à Milan pour assister au couronnement du vice-roi. Pendant deux jours encore, nous aurons à lutter contre ce couronnement et contre ces comtes et barons qui tournent la tête de tous les aubergistes et leur font prendre en dédain tout ce qui ne couronne ni ne baronne. Néanmoins, nous trouvons moyen de faire ici un repas gigantesque ! et jamais soupe brillante ne délecta plu* vivement des voyageurs transis. Pendant le banquet, une pendule de la Forét-Noire joue des airs, c'est charmant; mais voici qu'on ne peut plus l'arrêter ni changer d'air, et nous sommes submergés, noyés dans l'inextinguible charme d'une ritournelle éternellement renaissante.

Sixième et ©ujièmc Journées.

Le ciel est encore nuageux et le froid est aussi intense qu'hier ; de plus, le café est une pure décoction de chicorée, et la pendule joue toujours ce même air. Les auberges versent de toutes parts leurs comtes et barons dans des chaises de poste qui s'acheminent aussitôt vers le couronnement (la coronation, comme dit Harrison). Au bruit de la serinette et avec accompagnement de grelots, M. Tôpfïer donne lecture de quelques pages de notre itinéraire; c'est afin de rectifier les idées un peu fabuleuses que quelques-uns de nous se font de la Via Mala, où nous devons entrer aujourd'hui comme aussi afin d'apprendre à plusieurs, qui pourraient ne s'en apercevoir pas, que nous allons voir des merveilles vraiment fabuleuses.

Nous laissons ici, sur la droite, le passage du Splûgen, plus célèbre et bien plus fréquenté que celui du Saint-Bernardin. Il nous arrive des hauteurs un froid pénétrant contre lequel ni la marche ni le sac ne peuvent

106 VOYAGFS FN ZIGZAG.

rien; tous les doigts sont gelés, tous les nez violets, toutes les mâchoires grelottantes. Heureusement, voici un vallon où sont des forges, et un monsieur fort poli qui nous offre de visiter les travaux. On accepte bien vite, et nous voilà devant la flamme des fourneaux, qui y grillons avec volupté nos pauvres membres, tandis que le bon monsieur explique en détail les ressources de la mine, les qualités du minerai et mille autres choses qui, on peut le dire, tirent de la situation surtout un intérêt tout particulier. Ce monsieur est Milanais, tous les ouvriers sont Bergamasques. Il arrive au printemps avec ses hommes, pour repasser les Alpes en automne avec eux. A mesure que ces cyclopes ont brûlé toutes les forêts d'un canton, ils vont dans un autre : chose affreuse ! pittoresquement parlant, mais dont, pour l'heure, il ne nous appartient pas de nous plaindre.

Ainsi réchauffés, nous nous remettons en routa. Le chemin est partout bordé de fraises, de framboises, d'ambresailles; aussi il se fait des récoltes miraculeuses, et une foule d'obligeants picoreurs conspirent contre le régime sévère que le chef s'est imposé en lui offrant d'irrésistibles bouquets de fraises impitoyables. M. Tôpffer résiste à chacun, les accepte tous, les mange en protestant, et rend responsable des suites, chacun des malicieux donateurs. La pluie nous visite encore et puis le soleil, et puis de nouveau une abondante averse au moment où nous arrivons dans le bourg d'Andeer. On se tire d'affaire en entrant à l'auberge, où une buvette nous est servie. Tout ici est en pleine coronation ; on n'entend que grelots et postillons, on ne voit que duchesses transies et barons couverts de crachats.

C'est au delà d'Andeer que s'ouvre le fameux défilé de la Via Mala. Avant d'y arriver, nous cheminons avec un bonhomme de figure respectable, vêtu de noir, et qui fume avec solennité une énorme pipe; c'est le pasteur de l'endroit; il conte de son église des choses curieuses, et il nous invite à nous détourner un peu de notre route pour la visiter. La proposition est acceptée, et aussitôt, transformés en antiquaires, nous allons admirer au fond de la vallée un temple dont la construction remonte au xm* siècle; à l'intérieur sont des peintures du même temps, extrêmement gothiques, barbares et intéressantes à la fois, qui représentent toutes les histoires de la Bible; la chaire est un autre morceau d'antiquité, et la clepsydre aussi, dont l'usage s'est conservé dans ces églises de montagne. Malheureusement il n'y a pas ici comme dans les usines une belle flamme qui réchauffe; le froid nous oblige bientôt à prendre congé du bon pasteur.

Il est difficile de donner une idée des beautés horribles de la Via Mala. Ce défilé célèbre se compose de deux gorges étroites, ou plutôt de deux profondes fissures, au fond desquelles mugit le Rhin, et que sépare l'une de l'autre une petite vallée paisible, verdoyante, et placée là comme pour donner au voyageur les plus vives impressions du contraste. Dans

SàINT-OOTHàRD, VAI.LÉR DR MISOCCO. 107

eettp fissure, la route serpente, tantôt serrée contre les parois du rocher,

ôt jetée au-dessus d'un abîme ténébreux dont le fond échappe au regard, et d'où, en quelques endroits, le bruit même du fleuve, qui s'y tourmente et s'y brise, n'arrive pas jusqu'à l'oreille. De magnifiques arbres s'élancent de tous les points où il y a un peu de terre, et la gorge est. si resserrée, qu'ils forment de leurs cimes qui se rejoignent, de leurs branches qui s'entre-croisent, comme des dômes transparents qui ne laissent passer qu'un pâle reflet de lumière. Un peu plus loin tout est pierre noire, lueur souterraine, et au silence succède un fracas infernal d'eaux invisibles qui bondissent, déchirent et opposent fureurs à fureurs; il semble qu'on soit à milles lieues du monde et des hommes, et l'on ne peut se défendre d'une secrète horreur. Nous trouvons assise au plus épouvantable endroit une élégante sociéié de touristes. Messieurs et dames, jeunes et vieux, gardent le silence et l'immobilité; à peine nous voient-ils passer à côté d'eux, absorbés qu'ils sont dans l'impression de cette scène tumultueuse et sublime. Udo dame pourtant secoue l'impression pour parler au voyaereur Percy. si connu, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, dans l'ancien comme dans le nouveau monde; c'est, certes, passer du grandiose au microscopique.

Au sortir de la seconde gorge, on passe au pied d'une paroi de rochers au-dessus de laquelle on voit les ruines du château de Rhœtus, celui que l'hôte de Misocco appelait notre fondateur, c'est-à-dire le fondateur des hôtels mielleux et rapaces. Aussitôt qu'on a dépassé ce rocher, la vallée s'ouvre, fertile, cultivée, verdoyante, et le passage est 6ubit du Tartare aux Champs Élysées. Le bourg de Tusis s'élève au sortir de la Via Mala : c'est là que nous allons chercher un gîte et passer la nuit.

De Tusis, nous nous acheminons sur Coire par un temps douteux toujours, mais en attendant fort joli. Le ciel est caché par des nuées légères qui forment comme un dais transparent derrière lequel on sent resplendir le soleil. Cette transparence semble s'être communiquée aux montagnes, qui paraissent aériennes, diaphanes, étalant à la fraîcheur matinale leurs verdoyantes croupes, d'où s'élèvent çà et là de grises vapeurs qui se déchirent, s'espacent et se dissipent insensiblement.

Les paysages des Grisons sont sévères et fortement caractérisés ; ce sont de hautes vallées, larges, vertes, plutôt paisibles que riantes, encaissées entre deux lignes de montagnes vertes aussi et boisées, tantôt jusqu'à la cime, tantôt jusqu'aux rocs ardus qui en couronnent le sommet. De toutes parts les couleurs sont d'une crudité harmonieuse, d'un éclat austère, dont les colorieurs des marchands de vues ne nous donnent que l'indigne caricature. Comme tant d'autres, cette partie de la Suisse est demeurée injustement en dehors du domaine de l'art.

A Reicheneau, l'endroit où jadis Louis-Philippe fut maître d'école,

les deux Rhins, supérieur et inférieur, se joignent pour couler désormais ensemble. Ces deux fleuves arrivant presque directement l'un contre l'autre, et il est curieux de voir par quels détours et quelles précautions naturelles il arrive que cette rencontre se fait à l'amiable. On dirait deux puissants personnages qui, se sentant fiers et susceptibles, composent leurs mouvements et dissimulent les exigences de l'amour-propre sous les dehors d'une infinie civilité.

A une lieue de Reichenau, qui est un magnifique village, on entre dans la vallée de Coire, aussi verte et plus riante que celle d'où nous sortons. On voit, au pied des montagnes, les clochers de cette petite capitale reluire au soleil, et l'approche des joies de la civilisation nous porte à hâter le pas, lorsqu'un petit drôle nous propose soudainement de lui acheter des prunes qu'il cueillera sous nos yeux. Oh hé! que faire? On entre dans le verger et l'on mange des prunes ; c'est tout simple.

Coire nous plaît infiniment, d'autant plus que nous y arrivons éreintés, salis de boue et de poussière, pour nous y délasser et nous y blanchir. A peine descendus à l'hôtel, nous procédons à une toilette générale; c'est la première fois depuis notre départ de Genève, et nous sortons éclatants de linge, de gants, de souliers lustrés : c'est à éblouir les regards surtout les nôtres, accoutumés à reposer sur le3 blouses modestes de camarades rougis par les fresques ou verdis par les gazons.

En attendant le dîner, qui, s'il était prêt, nous serait antiquité, curiosité, arsenal et musée, nous allons voir les choses remarquables de l'endroit, à commencer par le grand café, où nous demandons des glaces, et où Ton nous offre de l'eau-de-vie ou bien de la bière, les deux seuls rafraîchissements en usage dans l'établissement. De là nous passons à la cathédrale, où se voient, tant en reliques qu'en tableaux et en architecture, des choses extrêmement curieuses et intéressantes. Notre cicérone parle beaucoup d'un Anglais nommé Lucius, qui vint avec sa sœur apporter le christianisme dans les Grisons, et ea preuve il nous montre le buste de Lucius et la grotte où il habita. Nous ne contestons sur rien; mais, de crainte d'en venir à nous manquer les uns les autres, nous plantons là toutes curiosités pour courir du côté du dîner. En courant, nous nous perdons; on se sépare, on rebrousse, on se dissémine, et puis il se trouve qu'au moment où le souper entre, tous se retrouvent autour de la table. Mais quel dîner! tout à souhait, et des hôtes qui se font une gloire de notre appétit, une joie de ce que nous avalons tout, un devoir de rapporter des poulets à mesure que le3 poulets disparaissent. Il y a dans la salle on excellent piano; au dessert, Biockmann va s'y placer, et la soirée s'écoule en musicales jouissances, chacun écoutant à deux oreilles, tout en reposant de tous les membres.

SAÏNT Ct.VTfURn VA.LL&R T>K MrSO^O. 109

E)ou?ième Journée.

Nous nous lavons de bonne heure afin de ne pas partir tard; mais notre linge, envové la veille au blanchissage, n'arrive pas. On déjeune, on fait de la musique, on écrit des lettres, on flâne jusque vers dix heures qu'arrive la blanchisseuse éplorée. Hélas! elle a pleuré sur nos chen:ise«, car tout, est mouillé, portant de l'eau, et n'était l'évidente affliction de cette pauvre femm*». elle aurait à essuyer vingt et une apostrophes de toute colère... M. Tôpffer distribue à chacun son paquet, ou plutôt son énonce gonflée d'eau, et chacun va le mettre en presse dans son havresac. Pendant ce temps, la pluie s'anprête, afin que nous ne manquions pas d'eau, comme disait l'hôte de Misocco.

Les sacs faits, nous nous remettons en route, et tout aussitôt les nuages crèvent sur nos têtes, ce qui n'empêche pas que le pays ne nous semble fort joli. Un pont couvert se présente, et l'on y fait halte au sec. C'est alors qu'un petit bonhomme demandant l'aumône, M. Tôpffer lui offre du tabac; l'enfant insiste... Abdericaramachatavaradaltach ! Patarachkitawdrabramatanaramach! s'écrie M. Tôpffer. L'enfant est déjà à trois portées de fusil, fuyant à toutes jambes; en général, ce procédé réussit parfaitement si l'on y met l'aplomb et la solennité nécessaires.

La pluie ne voulant pas cesser, on quitte le pont couvert pour atteindre bientôt le Rhin, que l'on passe sur un pont découvert, au bout duquel est une auberge couverte... A cette vue... à cet aspect... mais la bourse ne vent pas. et puis elle veut un peu, et puis elle veut tout à fait, et on entre. Pains et fromages sont servis. Au bout d'un quart d'heure, la société manifestant quelque désir de connaître ce qu'elle a bien pu avaler de gros petits pains frais d'une denr-livre durant cet espace de quinze minutes, il lui est révélé qu'ei'e est au soixante-cinquième gros petit pain frais. Deux dames, dont l'une remarquablement belle, qui nous servent, éprouvent un étonnement prodigieux, et nul doute qu'elles éclateraient de rire, si ce n'était que, hôtesses, elles respectent leurs hôtes. Du reste, il faut observer ici deux choses : c'est que la plui^ affame en général, et que, depuis ce fatal déjeuner de Misocco en particulier, nous n'avons jamais pu combler le vide qu'il a laissé dans nos estomacs ; encore à l'heure qu'il est, le rassasiement n'est pas venu.

Nous quittons cette auberge, si peu attristés par les pluies du ciel, que nos chants et nos cris de joie épouvantent deux pauvres pèkrins mendiants. Ces braves gens allaient nous demander l'aumône, lorsque, nous entendant crier à tue-téte et tous à la fois : Chose également périlleuse, soit qu'il dît la vérité, soit qu'il dît un mensonge! Ils s'arrêtent, puis se jettent de côté, puis ils fuient dans une prairie. Et c'est vrai qu'il n'est

pas ordinaire de rencontrer vingt et une personnes qui se promènent pail la pluie, en criant à l'une d'elles : Chose également périlleuse, soit qu'il dît la vérité, soit qu'il dît un mensonge! C'est là un sobriquet, comme on le verra en son lieu.

On arrive à Ragatz. C'est ici qn'il faudrait quitter la grande route pour faire une excursion aux bains de Pfeffers; mais le temps est trop mauvais pour y songer : on poursuit donc. Nous croisons beaucoup de, -oldats qui reviennent d'un tir ou d'une revue, les uns fort avinés, les autres portant parapluie. Plus loin, c'est une grande voiture de coronation, avec le plus beau nègre possible sur le siège. Déjà le ciel est noir, la montagne violette, la verdure bleue. A cette apparition de nègre, on est tenté de se pincer les côtes pour s'assurer qu'on ne rêve pas.

C'est sur Sargans que nous marchons, au travers d'un marécage, et rincés jusqu'à la moelle. On y arrive enfin, et c'est délicieux; délicieux d'arriver, délicieux de se changer, délicieux de fréquenter le clair feu du foyer. L'auberge est à nous tout entière : les hôtes sont d'excellentes gens. Nous nous sommes amusés comme des compères, et nous allons souper ce mine des rois.

Sttcijièmc 3ourucc.

Durant toute la nuit, le déluge a continué; au lever, c'est déluge encore ; déjà il est question de coloniser, quand la pluie cesse subitement, et l'on se hasarde à partir. Cependant les nuées s'élèvent, on signale un trou bleu dans le ciel; voici un rayon de soleil qui dore une forêt, et enfin un temps radieux qui s'établit. C'est fort agréable pour tout le monde, mais pour nous quelle prospérité ! sans compter que ceci nous permet d'arriver à Wallenstadt avant le départ du bateau à vapeur. Chemin faisant, nous voyons deux nids de cigognes posés sur des clochers ; c'est, un spectacle nouveau pour la plupart d'entre nous. Arrivés à Wallenstadt, nous allons nous poser sur le bateau.

Un soleil admirable se joint à la chaleur de la cheminée pour achever le dessèchement de la caravane, qui est encore fortement imbibée. C'est pendant qu'elle jouit de ces douceurs qu'arrive un homme essoufflé; cet homme essoufflé tient un paquet blanc ; ce paquet blanc, c'est la chemise de Sterling, grand semeur de crayons et de paires de bas ; la chemise est rendue, et l'homme reprend haleine.

Des étrangers, selon la coutume, attirent un des myrmidons de la troupe pour savoir un peu de lui qui nous sommes, pourquoi tant de monde, et pourquoi cette chemise. Ils s'adressent au particulier Percy, qui, interrogé sur ce qu'il a vu de curieux, répond laconiquement : « Une église avec une cigogne. » D'autres Anglais aussi, entretiennent mystérieusement le voyageur Broadly, et sans un vieux monsieur qui nous

SAINT-GOTHARD, VALLÉE de misocco. 111

aborde avec une affectueuse bonhomie, tout, grâce au décorum, serait mystérieux sur le bateau. Vive le décorum!

Le lac de Wallenstadt est charmant, encaissé, bleu, agreste et assez petit pour qu'on jouisse partout de la vue entière du pourtour; toutefois il nous paraît, moins sauvage que celui des Quatre-Cantons, et pittoresquement parlant, bien inférieur. Après trois quarts d'heure de navigation, on débarque fort proprement à Wesen, où l'on a le choix de descendre la Linth pour gagner les plaines du canton de Zurich, ou de remonter les bords de ce canal pour s'enfoncer dans les gorges de Glaris. A peine débarqués, M. Tôpffer annonce la nécessité de tenir une landsgemeinde pour voter sur ce choix. Aussitôt, le peuple souverain s'étend sur le gazon, et il est voté tout d'une voix qu'on ira à Glaris, puisque, pour y aller, on voit en passant le champ de bataille de Naëffels.

Les travaux de M. Escher sur la Linth sont connus. Vraie et bonne célébrité que celle de ce digne monsieur ! Grâce à lui, le torrent dévastateur suit tout tranquillement son chemin, et les plaines sur lesquelles il déversait les marécages et la fièvre sont couvertes de riches prairies où travaillent des laboureurs sains et robustes.

Il y a un monument b Naôfels, nous dit-on ; nous le cherchons de nos Quarante-deux veux... enfin on le trouve : c'est un bel obélisaue rouge. Et puis, malheureusement, l'obélisque se trouve être la cheminée d'une filature. Toute cette plaine de Naë/els est remplie de fabriques, et il n'y a rien qui calme les imaginations comme les fabriques.

La position de Glaris est très originale : c'est une grosse bourgade très industrieuse, coupée par des cours d'eau, et espacée sur des pâturages qui tapissent le fond d'un entonnoir formé par des montagnes d'une immense hauteur. Nous tournoyons en spirale pour arriver au fond du pays, dans une grande rue fort gaie où est notre auberge. Il est entendu que nous y coloniserons le reste de ce jour. Pendant que le dîner se prépare, les uns vont voir, les autres se montrer; le voyageur Régnier, expert en carabine, se rend au tir, et n'en revient pas sans gloire.

Mais ce qui est « toujours divers, toujours nouveau, » c'est le dîner. Encore ici nos hôtes, excellentes gens, n'ont d'autre chose en vue que celle de nous régaler, et ils s'aperçoivent bientôt que c'est facile, toute espèce de victuaille étant précieuse à nos estomacs, toujours bramants depuis cette famine de Misocco. Ils nous bourrent de chamois; et, bourrés que nous sommes, nous allons encore chercher le dessert chez le confiseur de l'endroit. Cet homme fabrique de grands gâteaux de raisins d'un pied de diamètre. M. Tôpffer, voulant se signaier par une action d'éclat, en empiète vingt, et en fait une offrande immédiate. Après la distribution vient incontinent l'absorption. Alors le marchand doute de ce qu'il voit, et la population des gamins de Glaris s'atirouue pour nous voir faire. Un peu de boute est bientôt passé.

C'est durant notre H tri or de Claris que se sont agitées de hautes questions de linguistique. Faites vivre vingt hommes en colonie séparée, l'idiome qu'ils ont emnorté avec eux va bientôt se modifier, et tantôt s'enrichir de mots, tantôt donner aux mots reçus des acceptions nouvelles, en telle Forte qu'on en est à se demander pourquoi les savants prennent tant de peine pour expliquer théoriquement et par conjectures la formation du langage. Que ne viennent-ils voyager avec nous! en six jours i's auraient vu poindre et croître une langue nouvelle ; en un jour, ils auraient vu disparaître tous les noms propres de la tronre pour faire place à cinquante appelle ions nouvelles, quelques-unes folles, toutes vivantes et caractéristiques pour ceux qui les emploient.

Ils auraient compris que tous lpurs efforts pour fixer une langue vont à contresens de la vie du style, que les langues fixées sont des langues languissantes et malades, que les langues arrêtées sont des langues mourantes ou mortes.

Ils auraient compris pourquoi les poésies primitives, qui précèdent tou3 les dictionnaires, sont les seules éclatantes decouleur, et pourquoi les poésies civilisées sont des ramassis de couleurs ternes et de lambeaux qui ont vécu.

Ils auraient compris qu'autre chose est, pour l'agrément des gens, le changement, le renouvellement des idiomes laissés à eux-mêmes, autre chose la combinaison sempiternelle des mêmes éléments classés et étiquetés par les experts.

Ils auraient compris qu'aucune langue n'est obscure pour ceux qui la font, si ignares soient-ils, et que beaucoup de langues deviennent louches à cause des doctes qui les nettoient, les blutent, les éclaircissent, et substituent leurs savants arrêts aux clartés du sens commun.

Ils auraient compris que le libre effort des gens qui sentent et qui n'aspirent qu'à s'exprimer est tout autrement fécond pour enrichir et animer la langue, que le laborieux effort des grammairiens de profession qui n'aspirent qu'à grammatiser.

Ils auraient compris qu'en fait d'idiome, la métaphysique des savants est une âoerie en comparaison de la métaphysique des simples ; que parler n'est pas une science, mais un développement de notre nature, un besoin et un plaisir de notre âme, un exercice aussi charmant que facile, avant qu'on en eût fait une escrime apprêtée et conventionnelle.

Et tout ceci à propos du dîner de Glaris, où nous avons mangé du chamois. Tout en mangeant du chamois, l'argot de voyage va son train, et M. Tôpffer fait la réflexion que le diable n'y comprendrait rien, à moins d'être des nôtres. A ce propos, il s'occupe des noms propres, et, émerveillé de voir combien le nombre s'en est accru, il invite chacun à déclarer les différentes appellations sous lesquelles il est connu, auxquelles il répond, et qui sont nées depuis treize jours que nous sommes en route. Voici le résumé de ce travail :

SAINT-OOTHA.RD, VALLÉE DE MISOCCO.

NOM RÉKr.

RCSCKIT a l'état oint

Blanchard, dit Blanc-bec, par accaparement d'un terme tout forgé; Blanc de Nimes,

c'est sa patrie; Gouire, source inconnue. Pbrct, dit Tircis, à cause de certains caprices champêtres : Nègre, sa peau ne

ranpelle vas le lis; Négrillon, sa taille ne rappelle pas Goliath;

Blanc et Noir, il est le coucheur de Blanchard ; Mi lord, sa vaste

tenue; Elisabeth, du nom de la dame rencontrée à la Furca;

Virgule, sa taille encore.

HARRrsoM, dit BU. corruption de William; Belly, même origine; ConstabU, aJlu-

s on malicieuse; Guernesey, de même; Marchand d'allumettes,

source inconnue ; Matelot, aime le hareng. Abolphb, dit Lièvre, dort les jeux ouverts; Coco, le préféré de Harrison. Arthur, dit Major Buisson, cheveux touffus et buissonneux; Thi , abr^é

d'Arthur; PotbeWed, vaste panse; Gomme élastique, appétit voruce

et estomac, à Tolonté.

Augustb, dit Calicr. source inconnue; Cuisinier, source inconnue; Emilie, idem;

Chaprau blanc, pour s'être coiffé d'un chapeau retourné; Douce

Emilie, perfectionné par Harrison.

Borodinos, dit Philosophe, ft cause de sa tenue péripatétique ; Chérubin, source

inconnue; Séraphin, idem; Guigui, abrégé de Borodinos, 3e!on

Ver rot.

Gervais, dit Sam son, la force du personnage ; Gégé, abrégé de Gervais. Zanta, dit Lisette, pour avoir conduit l'un des chars à Tournemagne en usant et

abusent de : Yu, Lisette; Za. abrégé de Zanta; Moucha, de sa

façon de dire : Mon cher; Titecuyer, abrégé de petit écuyer. Blockmann, dit Picandole, abrégé de Pic de la Mirandole, allusion flatteuse. Sterling, dit Gdègdègdègdê, allusion à son action rapide et gdègdègdè. Brtan, dit Américain sauvage, de ce vers de Voltaire, appris eu rhétorique :

« L'américain farouche est un monstre sauvage; - Oiseleur, de se»

instincts chasseurs.

Dussaut, dit Pilote, pour avoir lu, relu et surlu le Pilote; Marnelin, abrégé <4«

madame Hamelin, hérité de son frère.

Morrat, dit Rascal, terme honorifique; Petit Bonhomme, sa taille, prononciation

anglaise ; Virgule, son exiguité.

Vbrret, dit Chose également périlleuse, soit qu'il dit la vérité, soit qu'il dit un

mensonge, ressouvenir d'une phrase de Tacite laborieusement traduite et répétée en classe ; Madame Pannonie, allusion à un

quiproquo d'école ; Tambour g -major, à cause de sa canne et d'un

balancement militaire ; Douglas, source inconnue ; Chapitre, autre

ressouvenir du même labeur sur Tacite; Petit paquet, allusion au

ficelage du sac.

Fkankthal, dit H'aléatand, Allemand; Boule carrée, triangle à quatre côtés. Régnier, dit Rignolet, agréable diminutif ; Carabinier, de sa présence au tir <ie

Glaris.

Broadly, dit Bricelel, diminutif sucré ; Pot-Stick, allusion à ses jambes ; Jérémie,

à ses infortunes.

Ce sont soixante noms propres de nouvelle formation, répartis entre dix-huit individus, jouissant chacun d'un nom propre suffisant. Nous nous

114 VOYAOBS EN ZIGZAG

bornons à constater le fait, en publiant, ce qui n'a probablement jamais été fait, un document de cette sorte. Nous pourrions le rendre plus complet ; nous pourrions aussi faire remarquer dans ces noms le germe d'expressions génériques et de noms communs ; mais c'est assez, et trop déjà, pour l'amusement de nos lecteurs.

Nous faisons à Glaris la promenade du soir (à l'instar de la famille Crépin), et au retour nous trouvons la table que nous avons occupée entièrement recrutée d'arrivants, qui soupent aux lumières. Parmi ces arrivants, M. Tôpffer a la joie de trouver deux anciens élèves sortis de pes m^ins depuis dix ans : MM". Hulton, deux Anglais, deux frères, Arthur et James, dont le nom figure dans nos anciennes relations de voyage, et auxquels il est fait allusion dans le commencement de celle-ci.

©uûtorjièmc nt ©umjicmc 2out*ncc0.

Il s'agit de marcher sur Schwitz «n escaladant le Braguel. C'est un passage laborieux, peu fréquenté, sans ressources d'auberge, brioches ou autres rafraîchissements; aussi M. Tôpffer fait-il au départ une distribution de pains. On perce ces pains, on y passe une ficelle, et on les porte gracieusement suspendus au côté, en façon d'yatagan.

Nous emmenons aussi un guide et sa jument. La jument n'a rien de particulier, mais le guide se trouve être une sorte d'animal sauvage qui brusque sans cesse, ne guide pas du tout, parle un langage totalement inconnu, et vise à gagner ses cinq thalers sans que ni lui ni sa jument fassent rien pour notre service. Jamais plus brutal Caraïbe ne se mêla de conduire les gens.

Le temps est magnifique. Du fond de l'entonnoir, nous nous élevons vers une fissure qui s'ouvre au pied du Glarnisch; et là, tournant à gauche, nous perdons de vue les blanches maisons de Glaris pour entrer dans la haute vallée de Kloenthal. Rien de plus sauvage, de plus solitaire que cette petite vallée sans habitants, dont le fond est rempli par un lac cù se reflètent, en teintes pures et sombres, les rochers et les forêts entre lesquels il est profondément encaissé. Un naturel qui grimpe avec nous nous donne des détails curieux sur la nomenclature des différentes sortes de pâvurages que nous avons sous les yeux. Nous sommes sur un Alp : c'est la première région des herbages, répartie entre des propriétaires et cù le foin se coupe et se récolte. Au-dessus sont les Montagnes, propriétés particulières aussi, où l'on envoie les bestiaux se nourrir sur le fonds. Enfin, plus haut, et dans les endroits du plus difficile accès, sont les Wildheyet, gazons sauvages, propriétés communales où tous ont droit, et où quelques misérables herbes sont quelquefois, de commune à commune, l'occasion de rixes sérieuses. Du reste, bois et herbes, quelle que soit la

SAINT GOTHARn. VATXÉR DR MISOCCO. 115

difficulté des lieux, sont exploités scrupuleusement par l'avarice ou par la misère, et dans ces immenses solitudes, toutes hérissées d'escarpements et de ptécipices effroyables, rien ne se perd. Pour les bois, par exemple, un homme attaché à une corde, ou qui se laisse couler le Ions: d'une perche retenue au rocher par un crochet, descend dans les couloirs, pénètre dans les anfractuosités, et s'en va abattre un arbre qui a crû au-dessus de l'abîme, dans la fissure d'une paroi ou sur la saillie d'une étroite corniche.

Une élégante société de touristes monte derrière nous, et nous rejoint auprès d'un chalet cù nous achetons du fromage et de la crème pour tremper notre pain dans la sauce. L'endroit est magnifique et le fromage détestable, sans compter une vache qui se met à lécher l'habit fie M. Henri. La société élégante, bien fournie en gigots et volailles, bivouaque à distance, c'est ce qui empêche que nous partagions avec elle no« provisions. Ici, notre guide rit, s'emporte, se couche et se lève, sans qu'il nous soit permis de pénétrer le motif de ses fabuleux mouvements.

Le voyageur Harrison souffre du genou; c'est pins malsain encore que la migraine, lorsqu'il s'agit de passer une montagne. On lui cherche donc un cheval parmi ceux qui paissent alentour; sur ce cheval on ajuste une sorte de bât en bois; sur ce bât un sac, et sur ce sac, tout en haut, Harrison, qui s'équilibre comme il peut. Il trouve que son genou n'en souflre pas moins, tandis qu'un autre organe, qui goûtait fort l'autre façon d'aller, en souffre davantage. C'est égal, Harrison torque et rétorque comme ci-devant, et, de ceite position élevée, il répond à tous et à chacun.

Au-lessus de la vallée de Kloenthal, le Braguel devient une montagne médiocrement belle. La végétation s'y rabougrit insensiblement, et l'on n'y échange pas, comme dans les montagnes plus élevées, ces beautés qu'on laisse derrière soi contre des beautés d'un autre genre. Cest que le sommet est justement placé à la hauteur des végétations rabougries; point de glaces scintillante*, point de cascades, point de rocs hardis et sauvages ; on se croirait sur le Jura, qui, à sa sommité, présente ce même caractère. Notre Samoyède de guide nous fait ici reprendre nos sacs pour un moment, parce que, dit-il, le commencement de la descente est ardu; et puis le bonhomme, ces choses dites, nous laisse prendre par la gauche, tandis qu'il prend par la droite, s'arrangeant ainsi de manière à ne nous plus revoir qu'a Schwitz, dans sept heures de temps. C'est de cette façon que nous payons cinq thalers pour que nos sacs soient portés... sur notre dos.

La société élégante se môle ici avec la nôtre. On cause, on est réciproquement aimable et poli. Cependant un de ces messieurs qui voit que nous ne gambadons pas mal, malgré nos sacs, et que nous pourrions bien arriver à Sohvritz avant lui et ces dames, se prend à craindre que la

116 VOYAGES EN ZIGZ4.G.

journée ne soit bien forte pour non*;, et noua conseille de coucher à la \fuotta. Ce monsieur s'y prend mal. Volontiers nous céderions à lui et à ces dames tout Schwitz, s'il nous en priait, et s'il y avait lieu ; mais en tirant ces arguments de nous et de notre pronre avantage, il ne nous charme pas du tout. Eu tout temps la bonhomie, la cordialité, la franchise sont de toutes les finesses la plus fine, de toutes les ruses la meilleure.

En ce moment, nous voyons, de l'endroit où nous sommes assis, un pâtre qui chasse devant lui une brebis. Le pauvre animal, qui a une patte cassée, tombe à chaque instant. Ce spectacle nous fait une vive peine, et nous nous indignons un peu légèrement contre ce pâtre. Sa misère veut que sa brebis arrive vivante à Sdrwitz, et sa misère aussi le condamne à l'v faire marcher, s'il n'aime mieux la norter sur son dos. C'est ce qu'il finit par faire, lorsque ]a pauvre bête ne peut plus se soutenir. Cet homme ne mettait point d'intention cruelle dan? son acte, et le voici qui va porter soixante livres durant cinq heures. Réservons notre indignation pour une autre occasion.

Ce pâtre est jeune, et il porte le costume des montagnards; chargé de sa blanche brebis, il forme une de ces figures simples, nobles, pittoresques, où s'inspire un peintre et encore mieux un statuaire. Il n'y a pas que l'Italie qui ait ses pâtres et ses figures d'églogues : nos montagnes en recèlent de partout. Mais l'Italie a eu ses peintres; la Suisse alpestre attend encore les siens. Et de là la différence que l'opinion établit entre ces deux contrées sous le rapport de l'art.

Le revers du Braguel incline ses pentes sur la Muottathal, cette petite vallée dont le nom a récemment figuré dans les événements politiques de ce canton. Au sortir de la gazette, combien en est étonné de ne voir que des sapins, des moutons, des paires, au lieu d'orateurs et d'hommes politiques qu'on s'attend à rencontrer à chaque pas! Quoi qu'il en soit, les chemins sont affreux, si encore chemins il y a, car c'est dans une sorte de ruisseau, ou parmi des rocailles dans toute leur confusion primitive, que nous sommes appelés à cheminer. Nos touristes en sont à se demander pourquoi donc ils ont été se fourrer dans cette inextricable nature, et si ce n'est pas une dépravation du goût que de s'imposer, comme plaisirs purs et champêtres, des fatigues aussi colossales et des macadamisations si funestes pour les cors aux pieds. Quant à notre guide, il se prélasse, lui et sa bête, et peut-être lui sur sa bête, dans les douces prairies qui bordent l'autre côté du torrent.

A Muotta, la journée faite est déjà forte : nous marchons depuis dix heures de temps. Restent trois grandes lieues pour arriver à Schwirz; une canine faim nous ronge : on cherche, mais en vain, quelque victuaille dans cet endroit politique. A peine pouvons- nous trouver, et dans une seule maison, du vin, qui nous rend quelque vigueur. Le soleil est couché lorsque nous nous mettons en route par un clair crépuscule qui se change

SAINT-GOTHARD, VALLRF DK MISOCOO. 117

en obscurité totale dans les bois et taillis. En approchant de la vallée de Sehvritz. ces bois deviennent épais. Nous marchons au hasard, guidés tantôt par le bruit du torrent, tantôt par les cris plaintifs de l'essieu d'un chariot, tan'ôt enfin par un naturel qui vient nous secourir dans notre détresse. L'armée est entièrement débandée ; plus de nouvelles des divisions. Quelques traînards, annihilés par l'épuisement, marchent uniquement parce que la chose se présente ainsi à leur esprit. A deux pas de Schwitz, en vue des lumières de l'auberge, cette arrière-garde fait halte sous le péristyle d'une chapelle, et s'y étend de tout son long sur les dalles. Et croit-on qu'elles lui paraissent dures, ces dalles? C'est un cri général de voluptueux repos, de plaisir indicible. Au midi, la lune se lève en ce moment, et projette jusque sur nous ses rayons d'argent. Au nord, et tout près, le souper s'apprête, le lit attend, et aucune satisfaction n'est comparable en vivacité à celle que nous goûtons étendus sur nos dalles. Sans la faim, on y serait encore.

A Schwitz, tout est prêt, tout répond à notre attente, tout comble nos vœux les plus chers. L'avant-garde a tout réglé, commandé. On est glorieux, ravi, d'avoir accompli cette forte journée. On a mille choses a se conter de division à division. On a un piano, et Blockmann, qui fait cheminer à leur tour les âmes de la société pendant que les corps se reposent. On a enfin la soupe, la digne et bienvenue soupe, prélude de satisfactions infinies et pas si matérielles qu'on pourrait croire. L'appétit loi-même s'ennoblit, quand il est conquis par la marche, noyé dans le plaisir, et embelli, augmenté par le sentiment non égoïste de l'appétit commun.

Ces choses faites, on semonce le guide, on lui retranche sa bonne main, et l'on va coucher pendant qu'il expectore des vociférations en iroquois.

Notre auberge est située à côté de la cathédrale; nous sommes réveilles par la musique grave et pieuse des orgues : c'est une impression bien douce, et plus vive ici qu'ailleurs. La ville est petite, silencieuse ; point de cris, point de bruit de métiers : cette musique couvre cet autre 6on, et semble comme la voix du peuple qui monte vers le ciel. Pendant que les oreilles sont ainsi charmées, on ouvre sa croisée et l'on voit les flèches du temple qui brillent de l'éclat du levant, les deux Mythen qui projettent leur ombre sur les forêts; on goûte à cette joie matinale de la nature saluant les feux du jour; on s'abreuve à cette incomparable fraîcheur des prairies scintillantes de rosée, des ravins sortant de la brume, des bois et de leurs branchages visités par les premiers rayons du soleil. A ces spectacles, il est difficile que le cœur ne soit pas remué, et ces accents de gratitude trouvent une expression et comme un essor plus facile dans le chant religieux des orgues. Deux d'entre nous vont visiter le cimetière, puis l'église, puis le clocher ; et c'est de là-haut qu'ils nous

118 VOTAOrs FN ZIGZ4G.

Toient quitter l'auberge et partir sans eux pour Brunnen. où nous prenons le bateau. Os deux descendent plus vite, sans aucun doute, qu'ils ne sont montés, et ils rejoignent, non sans être essoufflés.

A Brunnen, nous attendons sur le rivage le passage du bateau à vapeur. Ainsi font nos touristes d'hier, qui, ayant trouvé des logement*, et parfaitement reposés d'ailleurs, sont aimables, gracieux et très agréa- Veroent communicatifs. Les dames brodent assises sur la grève. Les messieurs considèrent de jeunes arbalétriers du village, de tout petits Guillaume Tell, qui, pour un demi-batz, percent une cible au cœur. Les nôtres dessinent ou font des ricochets, ou achèvent leur sommeil interrompu; quelques-uns imaginent de pêcher avec une épingle en guise d'hameçon, et le voyageur Auguste, malgré l'imperfection du procédé, ne laisse pas que d'attraper une perche étourdie.

Pour M. Tôpfter, il est dans les transes; on aperçoit le bateau à vapeur, et il vient d'apprendre que ce superbe tient le milieu du lac, où, sans arrêter sa course, il se borne à ramasser ce que les petits bateaux lui apportent. Ce lac est perfide; ces bateaux ne sont pas fameux; ces bateliers n'ont d'autre habileté que celle de la peur. De plus, les passagers arrivent de toutes parts, et, ici comme sur le lac de Genève, la grande affaire des administrations, c'est d'entasser le plus de monde possible dans Je moindre nombre possible d'embarcations. C'est là un de ces moments où un homme qui répond de plusieurs vies éprouve des sueurs froides et se sent la langue blanchir. On peut, direz -vous, ne pas s'embarquer. Ce n'est pas facile lorsqu'on n'est venu que pour cela, lorsque le lac est calme, lorsque tout le monde s'embarque, lorsque s'embarquer paraît cho«e si simple, et ne s'embarquer pas chose si peu motivée. On s'embarque donc. Deux coquilles de noix remplies de monde flottent à la rencontre du colosse. Nos touriste^ ont une peur effroyable, et à mesure qu'on approche, un silence très expressif est l'expression très sinistre des préoccupations de la société. On nous jette une corde; par bonheur, un homme l'attrape qui s'y pend, le bateau pend à cet homme, nos vies pendent à ce bateau, qui, secoué par ces manoeuvres et détourné violemment de sa direction, tend de toutes ses forces à se dépendre. C'est encore là un de ces moments où un honorable instituteur volontiers s'irait pendre.

Tout vient à point. Nous voici sur le colosse, et, si peu que la machine ne crève pas, nou3 arriverons à Lucerne sans encombre. D'ailleurs nous avons passé sous la direction d'un capitaine modèle, d'un de ces animaux de lac, d'un de ces marins d'eau douce, crânes, hâbleurs, fumeurs, parlant par soixante chevaux, et qui se trouve avoir eu, en fait d'orages, tempêtes et vitesses, une carrière maritime tout, autrement merveilleuse que les marins d'Océan. Cette sorte de capitaines a surgi avec les bateaux à vapeur. Bons enfants, très courtois, exacts dans leur comptabilité, ce sont là leurs attributs réels et solides ; et puis, marins, sala-

SAINT-OOTHARD. V ALLÉE DW MISOOCO. 1 19

mandre, Enerène Sue, tribord et bâbord en diable, ce sont là leurs attributs artistiques, leurs ornements extérieurs, le champ où s'espace leur vanité, et re besoin de paraître qui est si naturel à l'homme, et à vous aussi, et à moi, mon frère.

A peine sur le pont, M . Topffer intente à ce capitaine des observations critiques sur sa manière de ramasser le monde; le capitaine lui fait trois histoires d'orages et cinq histoires de manœuvres; après quoi, venant à l'objet, il lui développe le raisonnement suivant : « Il n'y a aucun danger (c'est la thèseï; car, si le bateau part à l'heure, si la corde est bien lancée, si l'homme tin ba'eau la reçoit, comme c'est son devoir, et si, outre toutes ces causes de sécurité, le lac est calme, que voulezvous qu'il arrive?... » Pendant que l'amiral fait ce raisonnement, le bateau s'ensable dans la baie de Weggis... La marche est suspendue, la machine s'impatiente, le mécanicien se fâche, les chauffeurs sortent étonnés de leur fournaise; l'amiral s'en prend à tout le monde, qui s'en prend a lui, et si le bateau ne se désensable pas, si l'amiral perd son temps a gronder le mécanicien; si, pendant nu'on se dispute, personne ne Ponge à dégager la vapeur, nous allons être lancés bouillis aux nuages, ou rôtis sur le Ricrhi-Culm... C'est encore ici un de ces moments où un instituteur honorable maudit les pistons, déteste la vapeur, et trouve que les dieux eurent bien raison, qui punirent Prométhée pour avoir dérobé et porté aux mortels le feu du ciel. Le bateau se désensable, et en mémo temps la pluie succède au soleil.

Nous avons trouvé sur le bateau notre ami et camarade Perdonnet, qui voyage en famille, et qui se fait des nôtres pour la journée.

A Lucerne, nous trouvons place à l'auberge du Che cal- Blanc. Il ett de bonne heure. M. Tôpffer donne le programme des divertissements et repas, et chacun s'en va se faire beau comme un astre. Bientôt l'éclatant, cortège, sous la conduite d'Alfred de Sonnenberg, qui est en séjour à Lucerne, se rend à la poste pour y chercher des nouvelles du logis. De là il va visiter les ponts, puis le lion et son vétéran, toujours le même et toujours tendant la main, bon homme pourtant, complaisant, et que la vue de cette jeunesse ragaillardit, comme c'est l'ordinaire chez les vieillards en qui le cœur bat encore. Il nous ajuste une échelle contre le rocher ; Bryan y grimpe, et les plus incrédules sont amenés à reconnaître que Bryan, leur grand et gros camarade, tiendrait tout entier dans la patte du colosse.

Après cette visite, on procède aux emplettes. Plusieurs chapeaux ont fini leur temps; quelques souliers n'ont plus d'avenir; certain se pourvoit de tabac. Mais un instinct infaillible dit que le dîner doit être prêt, et tout à coup nous voici tous autour de la table. C'est alors que des Angiais, qui sont à une table voisine, font dire que nos Anglais aient à se rendre auprès d'eux, et qu'on leur fait répondre que notre adresse c'est

VOYJLGKS KN ZIGZAG.

autour de la soupe. Un de ces personnages, rencontrant Régûier, qui est de grande taille et favorisé, lui dit plus tard : « Avez-vous, monsieur, df»s Anglais parmi vos élèves? — Non, » dit Régnier, et il dit vrai, puisqu'il n'a point d'élèves.

Pendant que nous Rommes à t^ble, un oraere éclate ; le tonnerre gronde, et la pluie tombe p^r torrents. C'est une sensation charmante pour des voyageurs de notre sorte, qui comparent les délices de leur situation présente avec les horreurs de ce déluge qui leur est épargné. Au dessert, les numismates sortent leurs liards, et la blanche nappe se couvre de baizen crasseux. Verret classe et reclasse. M. Tôpflfer est assailli de demandes de fonds : on dirait la banque d'Amsterdam. Sur ce, bonsoir; et sommeil général.

Stijitmt îoumc'c.

Au réveil, il se trouve que la pluie tombe toujours par torrents, en porte que nous prenons le parti de n'en prendre aucun jusqu'à ce que le baromètre soit revenu à des procédés meilleurs. Vers dix heures, il paraît s'amender; le signal du départ est donné, et nous nous acheminons vers "Winkel pour nous y embarquer. Alfred de Sonnenberg nous fait ici la conduite, et Verret se ficelle le mollet, à cause des indocilités de sa jarretière qui lui tombe sans cesse sur le coup-de-pied comme un anneau.

Winkel est un délicieux petit golfe où sont quelques bateaux abrités sous les noyers de la rive. M. Tôpffer en frète deux, et, le temps paraissant calme, on cingle vers le golfe d Alpnach dans PUnderwald. Mais voici que, entrés dans ce golfe, nous y trouvons de^ vagues qui grossissent incessamment sous le souffle d'une brise très fraîche; heureusement ce vent nous est directement favorable. Nos bateliers hissent les toiles et croisent les bras ; les deux esquifs, quoique bien remplis, rasent légèrement le dos des vagues, et au bout de quelques instants ils nous ont déposés sur la plage d Alpnach. Ces instants ont paru longs à M. Tôpffer, éditeur responsable, et à Harrison et Blanchard, navigateurs aifadis par le balancement poétique de 1 embarcation.

Rien de plus frais, de plus paisible, de plus helvétique, que tout ce vallon d'Underwald, surtout dans ce moment, où un beau soleil, succédant, à la pluie, dore les rochers et fait resplendir h-s pelouses. A peine rencontrons-nous quelques naturels, même dans les villages, même dans la capitale, cù nous ne trouvons à acheter que du pain et des prur.es ; ce sont les seuies friandises mises en vente dans les deux seules boutiques de l'unique rue.

Comme nous passons devant une chaumére, les sons d'une guitare frappent notre oreille. Cest un gros homme en blouse qui accorde son instrument. M. TôpnYr le prie de nous chanter quelque air. * Pas moi,

Il vient lui-même se

mettre à la disposition de l'autorité. (P. 98)

.«AINT-nOTHARD. VW.Ï.éK DE MIROCCO. 12ii

dit-il, mais ma servante, si vous ne lui faites par trop ppur. » Tout* la caravane s'étend sur le gazon, et bientôt paraît une jeune fille extrêmement timide, qui s'assied devant le seuil, et qui chante pour obéir a son maître, bien plus que pour complaire A l'illustre société. Sa voix est agréable et d'une justesse parfaite; elle s'accompasrne avec goût; la scène est. pittoresque, le plaisir inattendu; en sorte que nous passons là une de ces demi-heures qu'on ne peut pas plus faire naître qu'on ne peut les oublier. Toutefois la chose déplaît à un gros barbichon de chien, qui grogne dans sa toison et s'obstine dans des accompagnement* bilieux.

Cependant nous atteignons bientôt après le lac de Lungern, moins joli, mais plus célèbre, depuis que les riverains ont entrepris de le vider. M. H-nri. avec un guide, s'en va visiter la galerie d'écoulement, tandis que, de la route, nous considérons le pourtour du lac. L'ancienne rive est partout visible: c'est une longue ligne où s'arrête la vieille et robuste végétation; au-dessous, ce sont des rocs ou des terrains à peine recouverts d'un duvet d'herbes tendres. Un petit lac, qui sera fort joli dans deux siècles, occupe le fond du vallon. Mais ce qui est curieux, c'est que, depuis que les eaux ont cessé de contenir les terrains, plusieurs d'entre eux sont descendus avec arbres et maisons, et se trouvent actuellement dans l'ancien lit du lac, sans qu'au premier abord on sache bien comment ni pourquoi. Ces terrains vovasreu s ont beaucoup perturbé la commune de Lungern, et jeté dans l'angoisMj tous les municipaux. Que dirions-nous si, un beau ;our, notre canton se déversait, hommes, bois et villas, sur les contrées voisines? Que diraient nos particuliers, ne trouvant plus à sa place leur maison de campagne ? Nos bandes noires allant repêcher leur sfrtette dans la perte du Rhône, et sans que personne encore les y invitât? Cela n'arrivera pas; mais ce qui pourra arriver avec le progrès, ce sera de vider aussi notre lac, et tout aussitôt les villes riveraines descendront la pente pour se rencontrer au fond : Lausanne et Genève, Morges et Thonon.

Le lac de Lungern était un des plus pittoresques de toute la Suisse, i'un des mieux encaissés; il a perdu de sa beauté, mais pas autant cependant que nous nous y étions attendus. Après avoir admiré suffisamment, nous gagnons la petite auberge de Lungern : maison de bois, escaliers rotatoires, hôtes empressés, un de ces logis qui nous conviennent tout particulièrement, pour les motifs qui sont expliqués dans le préambule de cette relation.

Qix-Septièmc 2ournée.

Nous ne connaissons pas de plus jolie vallée à parcourir que l'Underwald, pour peu que l'on fasse cas des beautés pittoresques, des impressions agrestes et de la douce solitude d'un pays de pâtres ; de plus.

]*>* manières d*y entrer et celles d'en sortir sont également agréables. Nous sommes venus par eau ; aujourd'hui nous voici acculés contre les parois du Rrunig, qu'il nous faut escalader absolument, si nous n'aimons mieux rebrousser vers Alpnach.

Le Brunig est une montagne peu élevée, où la végétation suisse se montre dans toute son élégante splendeur. Du côté de l'Underwald, on gravit un sentier, presque tout taillé dans le roc; et à mesure qu'on s'élève, les lacs de Lungern et de Sarnen se montrent, dans tout leur pourtour, encaissés entre des parois verdoyantes, d'un aspect à la fois gracieux et sévère. Au haut du sentier, il y a une petite chapelle dont le porche abrite un banc où le voyageur s'assied pour regarder encore ce beau paysage dont la vue va lui être dérobée. Qui donc s'est assis sur ce banc et n'en a pas gardé la mémoire? Qui donc s'est reposé sous ces hêtres, en face de cette poétique nature, et n'est pas charmé aujourd'hui encore par le seul ressouvenir de ces impressions si pures, si vives, si aimables?

Au delà de la petite chapelle, on chemine pendant une heure sur le sommet sinueux et boisé de la montagne; on aperçoit quelques hautes cimes qui appartiennent aux montagnes voisines, mais plus de lacs, plus d'habitations, et cependant rien de sauvage; c'est là le caractère de Brunig, et c'est ce qui nous porterait à comparer ces solitudes à celles de la Grande-Chartreuse dans le Dauphiné. Ce sont des bouquets de sapins, des groupes de hêtres plutôt que des bois, et, des uns aux autres, des pelouses fraîches et riantes. Lorsqu'on a atteint l'autre revers, on a, au travers des trouées du feuillage, l'aspect des vallées de Meyringen et de Brientz, l'une toute de prairies, où serpente le filet de l'Aar, l'autre toute d'escarpements, qui plongent, en s'y réfléchissant, dans le limpide miroir du lac.

De nombreuses colonies d'écureuils vivent et jouent dans cette contrée solitaire. Bryan, l'oiseleur, en avise deux qui viennent de gravir un sapin isolé et d'une immense hauteur. Aussitôt il nous appelle à son aide, et, après nous avoir disposés en cercle autour de l'arbre, il grimpe de branche en branche, assez haut pour pouvoir ébranler vivement la cime. Les deux jolis animaux qui s'y sont réfugiés semblent tenir conseil ; puis, au même instant, ils s'élancent et viennent tomber en dehors du cercle ; avant que nous ayons pu les atteindre, ils sont déjà sautillant parmi les branchages d'un bouquet voisin, et l'oiseleur Bryand redescend tranquillement de son sapin.

Nous déjeunons à Brientz, dans une salle garnie d'objets en bois sculpté, et ici commence une série d'emplettes qui va se poursuivre de lieu en lieu jusqu'à Fribourg. Déjà, en quittant Bàentz. la plupart des voyageurs portent sur le dos ou fur le vemre une caisse qui contient leurs trésors, et qui leur donne l'air de faire voir une marmotte en vie. Ces objets en bois sont en efîet de charmants souvenirs à rapporter et de char-

SAINT-OOTHARD, VaI LÉR DK MIROCCO. 12

mants présents k faire; c'est dommage seulement qu'on en ait étendu le marché jusque dans toutes les grandes villes. Il y a peu d'années qu'on les achetait encore du pâtre même qui les avait travaillés. Aujourd'hui on les fabrique par pacotilles, et en même temn« que l'exécution s'en est perfectionnée au moyen d'outil* nouveaux et des modèles venus du dehors, ils perdent, peu à peu le style suisse et ce cachet d'intell'gence et de pensée qui se retrouve dans les œuvres les plus grossières, lorsqu'elles sont l'ouvra se de l'homme et non le produit d'un procédé. Le procédé tue et tuera l'art. \f . Daguerre v aura contribué pour sa part.

M. Tôptfer frète ici deux embarcations, toujours deux! c'est son principe, à lui, que de ne pas mettre tous ses œufs dans un panier, et les bateliers aiment fort ce bon principe-là. De plus, il dit et redit par intervalles r ces bonnes gens : « Ara Lande, ou point de Trinhgeldl » au moyen de quoi nous rasons la rive jusqu'à Interlaken, où nous arrivons sans encombre. Les bateliers reçoivent un srros pourboire, et ce principe-là leur plaît aussi.

A Interlaken, les t-iupit-ue* îrconimencent de plus belle; nous arrivons à Neuhaus surcharges de marchandise. Il y a affluence sur le bateau, sans compter une division des jésuites de Fribourg. Nous en rencontrons souvent. Ils voyagent absolument comme nous, et ils se font remarquer par leurs manières agréables et polies.

La soirée est magnifique et le lac très agité. Notre machine à ha»te pression, pour peu qu'elle ne saute pas, est excellente; malheureusement le bois est à bon marché dans la contrée, et les chauffeurs font un feu d'enfer ; ça fait réfléchir. De plus on n'aperçoit d'autre mécanicien que la mécanique; ça fait aussi réfléchir. M. Tôpffer dessine; un amateur s'approche : « C'est, dit-il, absolument mon genre ce que vous faites là, monsieur. Je vous demanderai seulement dans quel sens vous faites vos hachures? — Ainsi, monsieur. — Mon genre, mon genre, absolument. »

Cet amateur est un touriste de l'espèce de ceux qui n'y comprennent rien, mais qui sont émerveillés quand même. Il se fait de ce qu'il voit, de ce qu'il a vu, de ce qu'il verra, les idées les plus fabuleuses, et il bâtit là-dessus les satisfactions les plus grandes. A peine débarqué à Thoune, on lui parle de chiens de Terre-Neuve; il embrouille cela avec des chiens du Saint-Bernard, et son guide lui demandant s'il doit lui en acheter : « Je ne vois, dit-il, aucun inconvénient à ce que j'aie trois terre-neuve. » Plus tard, nous rencontrons dans la rue un gros gaillard qui ploie sous le faix de trois mâtins qui sèment fièrement l'ours de Berne : ce sont les terre-neuve de l'amateur, qui trouvera peut-être qu'il y a bien quelque inconvénient à la chose.

Boutiques de sculptures, de peintures, panoramas, terre-neuve, on trouve de tout cela à Thoune, qui est devenu le grand bazar des touristes.

EHr-fjuitième tournée.

Nom nous levons de bonne heure pour aller déjeuner à Munzigen, à moitié chemin de Berne. La route est couverte de campagnards se rendant au marché. Il n'y a peut-être pas un coin du globe qui donne plus que cette admirable vallée l'idée de l'abondance, du confortable agreste, du dernier raffinement de la civilisation agricole. A chaque instant nous nous arrêtons devant les fermes pour admirer mille soins, mille commodités, dont nous autres messieurs nous sommes à cent lieues dans le genre de vie qui nous est propre.

De très bonne heure nous sommes à Berne, et le programme de la journée est donné. Il est très conforme à celui de nos autres séjours à Berne, ce qui nous dispense d'y insister ici.

ÏDu*-ïïeuiûèmc 3ournce.

Encore sur nos jambes jusqu'à Fribourg. Nous avons déjeuné à Berne; sur la route, nous vivons de prunes, de haltes et d'éclats de rire. Plusieurs se démoralisent, y compris le chef, et ce ne sont pas les moins gais. Et puis nous voici à Fribourg, et le pont, et les orgues, et un grandissime souper, un banquet à tout rompre, sans aucune parcimonie de la bourse commune, conformément aux principes énoncés dans le préambule.

Vingtième cl lliugfc et Unième Journées.

Autre douceur : ce sont des chars, et qui ne sont pas doux pourtant, mais délicieux pour nous, et de plus chars à bancs, c'est-à-dire tout ouverts, ne prenant rien sur le paysage, ne gênant aucune de nos communications. Sur ces deux chars nous entrons triomphalement à Vevey, où il y a un nouveau banquet dans l'excellent hôtel des Trois-Couronnes.

Le 4 septembre, nous nous embarquons sur le Léman pour regagner nos foyers, où nous arrivons enchantés de notre voyage, et tcut prêts a recommencer, si l'on voulait.

ilîilan, (£omc, Splugcn

Il s'agit cette année d'aller à Milan. Plusieurs n'ont pas vu Milan, et plusieurs qui l'ont vu désirent le revoir ; c'est vrai que Milan est une charmante ville, où il y a en abondance spectacles et rafraîchi ssement*», pans compter l'aiguille du Dôme, où l'on monte, monte, que c'est plaisir. Tous les écoliers aiment à grimper sur les tours et à s'élever sur les clochers. Strasbourg est une belle ville, Anvers aussi.

Un des hommes de notre temps qui ont escaladé le plus de clochers, c'est M. Tôpffer. Qu'on trouve un autre père de famille qui ait par six fois 7»orté sa personne jusque tout au haut de la dernière aiguille du Dôme! Il est bien vrai que ce ne sont pas précisément des ascensions dues a un désir spontané, ni même à un impérieux besoin de gravir des ma/ches do marbre blanc; mais il serait injuste de ne pas voir en lui un père de famille bien extraordinaire, unique entre tous, et qui aura droit a une épitaphe glorieuse.

Ce qu'il y a de bon aussi dans le voyage de Milan, c'est qu'il faut, pour s'y rendre et pour en revenir, passer les Alpes et les repasser. Or, c'est toujours une bonne fortune pour des voyageurs à pied que d'avoir à franchir ces belles montagnes, où la marche est si légère, si animée, où les spectacles sont si variés, et si beaux. On se lasse un peu, à la longue, tie tournoyer dans les échelons en spirale du Dôme, mais on ne se lasse pas de serpenter dans les hautes vallées, de s'élever au travers des bois, des rocs, des cascades, jusqu'à ces sommités chauves et solitaires où la nature e>t moins parée, mais bien plus grande, et au delà desquelles on se retrouve, au bout de deux ou trois heures de facile descente, rendu aux charmes un peu suspects de la civilisation, et aussi aux charmes plus vrais d'une végétation admirable de vigueur et d'éclats. De plus, on peut se choisir les passages que l'on veut connaître, Cette année, ce sont ceux du grand Saint-Bernard et du Splugen qui ont obtenu notre préférence. Le premier y avait des titres évidents : neige, avalanches, maison des morts, les chiens, les Pères, tout ce qui résume avec le plus de puissance des imaginations de quinze ans, tout ce qui intéresse à bon droit des imaginations plus mûres et plus posées; le second, fort beau en lui-même,

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et où l'on parvient en traversant le lac de Côme, d'où l'on sort en traversant la Via Mala.

Pour l'instruction des voyageurs à pied qui voudront bien avoir confiance *n notre opinion, nous dirons un mot sur ces différents passades que nous avons pratiqués à plusieurs reprises. Le moins intéressant, c'est le mont Cenis, qui n'a presque que les cWroes d'une grande route. Vient ensuite, en allant de, l'ouest à l'est, le petit Saint-Bernard, le nlus facile et le moins terrible de tous, qui ne présente pas de grandes beautés pittoresques, mais où l'on arrive ot d'où l'on sort par une contrée à la fois charmante et tranquille, sanR bruit de g-elot, sans poussière de chaire de poste. Si, parti de Genève en compae-nie de deux amis, je voulais n'être que trop distrait de leur société par les aspects environnants, et cheminer en goûtant à la fois le plaisir d'un intime entretien et celui d'un spectacle habituellement doux et agreste, je choisirais pour me rendre en Italie le passage du petit Saint-Bernard. On prétend qu'Annibal l'avait choisi aussi; ce fut pour d'autres motifs apparemment.

Le troisième passage est merveilleux peur cpuj. qui sont amateurs de solitudes alpestres, de cimes terribles, de glaciers formidables. Il faut s'élever sur le col du Bonhomme, puis sur le col des Fours, d'où l'on redescend pour s'élever de nouveau sur le col de la Seigne. Au delà, on côtoie le lac Combal et les sonores glaciers de l'allée Blanche. Point de route, mais d'abrupts sentiers, où il ne faut pas s'aventurer sans guide. Point de voyageurs, mais une ou deux caravanes de touristes, et parfois un chasseur de chamois qui passe d une cime à une autre. Point d'auberges enfin, mais seulement un misérable chalet adossé au glacier du mont Blanc. Vous tous qui aimez la marche libre, indépendante, la poésie grande et neuve, l'immensité, le silence, le mystère, et ces confuses émotions que fait naître une brute et colossale nature, passez par l'allée Blanche; sans compter que sur le col des Fours on trouve de la neige rouge.

Le quatrième passage, c'est celui du grand Saint-Bernard, assez mal connu de nos jours, parce que c'est de nos jours qu'on l'a le plus décrit. Il est remarquable à cause de l'hospice surtout, à cause de cette sainte maison où, depuis tant de siècles, la charité chrétienne veille avec une affectueuse sollicitude î^ur ceux qui s'engagent dans ces mornes vallées. Celle qui conduit à l'hospice est d'abord champêtre plutôt que pittoresque, jusqu'à ce qu'elle devienne belle de nudité et de désolation, plutôt encore que de grandeur ou d'éclat. Choisissez donc cette voie, faites votre pèlerinage à l'hospice, vous qui trouvez, avec raison, plus de beauté dans ce monument d'une chrétienne pensée que dans les merveilles des glaces éternelles ou dans ia majesté des forêts séculaires.

Au delà du grand Saint-Bernard, le mont Cervin et le mont Rose élèvent daus les deux leurs Ciines argentées; une glace continue recouvre

MILAN, COME, SPLUQEN. 129

leurs épaulenients ; il faut suivre la base des Alpes jusqu'aux gorges du Simplon pour retrouver un passasre. Celui du Simplon est le plus célèbre de la chaîne, mais il a cessé d'en être le plus merveilleux; les routes du Saint-Gothard et du Splugen présentent d'aussi admirables travaux; cependant il l'emporte par un caractère de grandeur et de majesté qui tient à ces immenses profondeurs au-dessus desquelles la route serpente lentement, mollement, et par le contraste qu'offrent entre eux les deux revers : l'un frais, verdoyant, onduleux; l'autre caverneux, étroit, tourmenté, où retentit incessamment le fracas d'une onde furieuse. Au sortir de ces horreurs, le lac Majeur, avec ses îles flottantes et ses rives fleuries, enchante et semble sourire. Pour qui ne veut ou ne peut voir qu'un des passaees des Alpes, c'est, à tout prendre, celui-ci qu'il doit choisir.

Vient ensuite le Saint-Gothard, nu, sévère, monotone, où la route s'élève graduellement avec la vallée, court en ligne droite sur le plateau du sommet, puis se tourmente en mille replis sur les parois d'un abîme au fond duquel elle se perd dans l'ombre pour déboucher sur les riantes prairies d'Airolo. C'est Bonaparte qui a ouvert la route du Simplon. C'est le petit canton d'Uri qui a ouvert celle du Saint-Gothard. Passez donc par le Saint-Gothard, vous qui aimer à voir les merveilles qu'enfante la liberté; c est par elle seule que le zèle et les efforts d'une peuplade de montagnards ont pu accomplir ce que Bonaparte lui-même n'a pas fait sans attirer les regards et l'admiration de l'Europe entière.

Non loin du Saint-Gothard, le Saint-Bernardin ouvre au voyageur une route que le voyageur délaisse; c'est que, sans être aussi intéressante que les autres, elle n'offre aucun avantage en compensation. Le Splugen Ta tuée.

Comme passage à grande route, le Splugen lutte à tous égards avec le Simplon, et il l'emporte sur lui peut-être par ses magnifiques abords et ses immenses galeries; c'est, ce nous semble, le passage des artistes. Sur le revers italien, les sites ne font pas vue, mais tableau, et l'on croirait, en mille endroits, que le Poussin a visité ces lieux. C'est à ce point que s'arrêtent nos excursions au travers de la chaîne des Alpes, mais au delà le passage du Stelvio, qui commence à devenir fameux, présente, dit-on, comme ouvrage de l'homme, ce que les Alpes renferment de plus hardi et de plus merveilleux. Si Dieu nous prête vie et santé, nous pourrons quelque jour vous en donner des nouvelles.

Il s'agit, après cette longue digression, denumérer, selon notre constant usage, les voyageurs dont se compose la caravane de cette année. De même que nous n'insisterons pas sur ceux d'entre eux qui ont déjà été caractérisés dan3 les voyages précédents; de même aussi, dans ceite relation, nous passerons rapidement sur tels lieux ou telles circonstances qui ont déjà figuré dans nos relations précédentes, et en particulier dans celle du voyage à Milan de 1837.

VOY. 5N ZKiZAQ.

Notre caravane se composait cette année de vingt-quatre personnes, dont vingt-trois portées sur un seul passeport, celui de M. Tôpffer. Chaque année M. Tôpffer va se faire faire son portrait à la chancellerie, c'est une nécessité de sa condition; chaque année, un honorable emplové le regarde et le copie sur la marge du passeport ; chaque année, M. Tôpffer examine sur cette marge quels changements douze mois de plus ont apportés à sa physionomie. Il paraît que ces changements sont lents et imperceptibles. Depuis quinze ans, il a le visage ovale, le nez moyen, la bouche moyenne et le menton moyen aussi. En moyenne, c'est toujours la même chose, et frappant de ressemblance. Si les passeports ne donnaient pas l'âge en toutes lettres, je conseillerais aux dames de ne se faire portraiter qu'en chancellerie.

Parmi les voyageurs, ceux déjà décrits sont :

David Dumont, qui, après avoir consacré quelques années à la retraite, reparaît plein de force et d'ardeur, grandi, point engraissé, et incapable de goûter quoi que ce soit sans y avoir mis du sel. Etienne Dumont, son frère, reparaît de même; dans la retraite il est devenu artiste, et il croque tout ce qui se présente.

Walter et Woodberry, qui figurèrent comme touristicules dans notre voyage de 1834. Aujourd'hui, ce sont des touristes de haute taille et des jarrets de haute trempe.

Arthur, décrit dans les deux précédentes relations : homme de poids et d appétit, toujours plus major et non moins caoutchouc. Bryan, son frère, toujours plus oiseleur et non moins gigantesque. Dussaut et Borodinos, connus aussi ; frères, non pas de naissance, mais d'âge, de goût et de jarrets.

Sterling, toujours plus gdégdégdégdé, tirant sur le caoutchouc, et très artiste tant qu'il n'a pas égaré son crayon ou laissé son album sous un chêne.

Harrison, qui porte, outre son sac, des kyrielles de noms et de surnoms ; plus, vingt-huit propositions discutables et trente-deux assertions contestables, contestées et insolubles, en sorte que, douze heures par jour, il torque et rétorque contre chacun à son tour et contre tous à la fois. Les grandes discussions ayant engendré de petites discussions, qui elles-même3 donnent naissance à une foule d'ambiguités discutables, il s'ensuit que, à mesure que nous faisons du chemin, la solution recule. Poitrine forte, jarret courageux, spirit extrême, gaîté incurable, au point que l'infortune même, pour peu qu'elle soit forte, se traduit chez Harrison en splendides éclats de rire. Ah! le bon, l'excellent compagnon de voyage!

MTTAN. COMF, STLUGRN. 131

Alfred de Rosenberg, , qui passe avec nou« par Milan pour se rendre à Lucerne; c'est le chemin de l'école. Enfin Alexandre Prover, ancien élève qui rejoint, vétéran qui a voulu revenir sous le drapeau. Les recrues lui ouvrent leurs rangs, et le capitaine retrouve avec joie ce camarade des campagnes d'autrefois; simple soldat qui vaut un sergent-major.

Trois Perlet : Léon, voyageur d'avant-garde, sapeur imberbe ; Ernest et Constant, voltigeurs infatigables. Ernest, qui batifole sur les flancs de la colonne, agace sur tous les point*, avance, recule, divague, enjambe, sautille. Constant qui est l'avant-garde de l'avant- garde, et qui se devancerait lui-même s'il y avait moyen.

Poletti, petit Egyptien grassouillet, homme du désert, pas du tout Bédouin, et joliment étonné de se voir membre d'une caravane ambulante. Poletti regrette ses sables; à défaut d'un cheval arabo, il se contenterait d'un âne de Provence, et puis, à force de marcher, il devient marcheur, et débarque à Genève avec un diplôme de bon jarret.

Jellyot marche doux, ne cause pas, dort ferme : entiè-enent inconnu à ceux du centre et de l'arrière-garde, qui ne l'ont aperçu qu'au repas; le seul contre qui Harrison n'ait ni torque ni rétorqué. Totalement étranger à la question.

Robert, mine rose, jarret trempé, qui rit sans éclat et qui est gai en dedans; agace, batifole, torque, rétorque aussi, le tout en son temps et à petit bruit ; jouit d'un imperméable qu'il porte quand le soleil luit, qu'il offre quand vient la pluie.

Edmond, petit bout d'homme, grand boute-en-train; jarret d'acier, mais s'affadit sur les hauteurs, et y voit en jaune la vie humaine et le vin rouge. Partout ailleurs, marche ferme, mange des mieux, se désaltère à fond; ne manque ni une torque ni une rétorque, et roucoule en dormant.

D'Arbely, qui entre aujourd'hui même en pension, et qui sortira du voyage pour entrer en classe, porte une blouse qui dégénère et va se défaublant, marche à toutes voiles et développe un jarret distingué. Excellent voyageur.

Toby Gray, risolet et insoucieux : va au hasard sur la terre habitable, et c'est par hasard qu'il se trouve cheminer fortuitement dans la môme direction que nous ; a des ampoules, mange les fruits verts et tout ce qui a l'air baie ou fruit à noyau ; chante sans cause connue, se tait sans raison appréciable, et prend de temps en temps une pilule bleue.

Edouard Gray, voyageur sut generis\ emporte un parapluie qui l'attriste et un briquet qui le réjouit. A certains moments qu'il fixe dans son for intérieur, et quand même toute la terre y trouverait à redire, il tire un silex de sa poche et il en fait jaillir la flamme avec un entier contentement; ajuste, ficelle, échaufaude et construit en tout lieu, en tout temps, sur lui ou sur autre chose, des mécaniques ; mange la moitié de son melon et porte le reste en bandoulière ; n'agace personne, se laisse agacer sans s'en mêler, ne pose jamais le talon par terre, et porte un chapeau haut comme la tour de Sidon, penché en arrière comme la tour de Pise, plissé en spires comme la tour de Babel; du reste, content, réfléchi, excellent voyageur et jarret courageux.

Enfin M. Tôpfier et son domestique David, majordome actif, soigneux et exercé.

Toute cette troupe s'embarque sur Y Aigle le samedi 17 août. Au moment où le bateau part, une bonne dame arrive, accourt et lève la jambe pour s'embarquer aussi, mais le bateau file et cette dame demeure la jambe levée.

On dit que chaque année, à Paris, il y a un certain nombre assez fixe, et toujours considérable, de lettres qui sont jetées à la poste sans porter d'adresse. Chaque année, il y a pareillement un certain nombre assez fixe et assez considérable aussi de gens qui accourent pour s'embarquer, juste au moment où le bateau vient de partir. C'est drôle ! Tant d'étourdis sur cent, tant d'étourdis par année. Sur quatre-vingtdix-neuf individus, toujours un qui se hâte de porter à la poste une lettre qui ne peut pas partir, et toujours un autre qui se dépèche d'arriver trop tard au bateau, et qui demeure la jambe levée.

Il y a musique sur le bateau. Ce sont des Italiens qui chantent rauque en s'accompagnant d'une guitare fêlée; c'est égal, il y a de l'expression, de la vie, des traces de méthode, et énormément de pizziccando. Ceci nous donne faim, et la table se dresse; mais voici qu'au moment de manger, le bateau se livre à des balancements si doux, si doux, que plusieurs convives, affamés tout à l'heure, tombent dans l'afiadissement, refusent toute nourriture et pâlisssent à vue d'oeil; d'autres mangent pour tous et s'en trouvent à merveille. Pendant que ces choses se passent, le ciel se charge de pesantes nuées ; ces nuées crèvent, et une jolie pluie arrose notre débarquement à Villeneuve.

C'est iâcheux d'avoir la pluie un jour de départ, parce qu'elle surprend les voyageurs avant qu'ils soient aguerris. L'humidité et le froid amolhseent les pieds et engendrent des roideurs dans les jambes; mieux vaudrait s'arrêter et attendre; mais le moyen, quand il s'agit d'éprouver ses forces, son sac, quand on sort de la prison du bateau, quand on vient de partir tout justement pour ne pas rester en place?

Nous nous acheminons donc sur Aigle, et de ià sur Saint Maurice,

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