MONT CASSIN
Impressions très vives en montant. Je comprends le monastère, cette civilisation qui se sauve sur les rochers. Vous montez, sauvage, âpre. O merveille ! Une grande ville, un phalanstère. Elle a sa population, ses patriciens, son peuple, ses clochers, ses églises, trois ou quatre établissements en un seul. Grosses cloches comme une cathédrale. Pour qui en ce désert ?
Pour les nobles de l'esprit qui vivent
VOTAGES
là. Au Moyen Age ces cloches, effet divin, en ces déserts, dans ces nuages !.. Un jour peut-être nous aussi, quand le béotisme aura vaincu, eh bien ! nous serons moines, s'il le faut, nous protesterons par notre paucité.
Grande cité monastique du Moyen Age. La cité romaine. Goût admirable de saint Benoît, ce poli patricien qui se sauve sur ces rochers. Divin sens de la nature. Nid en ces collines. Scènes du second Faust^ admirables.
Manuscrits, vignettes toutes locales, saint Benoît, Grimoald. Mœurs charmantes, douceur, science, hospitalité.
Sérieux que donne la persécution.
Quelle surprise de trouver en ces murailles tout l'esprit moderne! Le professeur de théologie, homme charmant toute l'école de Rosmini. Ils sont avancés et me disent de l'église romaine ; Movebo candelabrum tuum.
Enthousiasme de Dante, Troja de même. C'est là toute la vie de l'Italien. Humeur contre la scolastique. Prédominance des études historiques et sociales. Toutes les idées modernes. Fureur contre le roi de Naples, petit Néron. Vraie persécution de tous les jours.
Grands corridors, réfectoires vides.
Pauvre vie monastique ! C'est fait d'elle.
Importance capitale de ces grandes citadelles de l'esprit. La destruction d'un monastère est un désastre au Moyen Age.
Noblesse que la persécution a donné à ces moines : sérieux, grandeur, noblesse de l'esprit ; ce sont des saints.
Christianisme moral de l'Imitation Abstraction des dogmes, pur ascétisme naturel. Cela est purement de
nous, pourquoi respuer cela ? Ce sont nos frères.
Types admirables de la beauté morale du moine. A essandro de Mandato. En tout monastère, il y a de ces types qui ne se trouvent que là. La vie monastique seule nourrit, engendre des caractères d'une certaine nuance, non le Spiridion, mais le Rosmini, le Manzoni.
Douceur de la vie monastique. Novices de quatre ans. La vie ne se presse pas en ces douces retraites. Légende de Saint-Colomban, un nid en sa main. Je n'ai compris cela qu'ici. Je n'ai compris qu'ici la science monacale, le Raban Maur (avec images représentant tout cela, cela est divin). Collection de tout ce qu'on sait, mot par mot. J'ai eu l'idée de faire cela, en mon enfance.
Mettez-moi en une cabane de Lapon
avec deux nobles âmes et je dirai : Il est bon d'être ici, faisons-y notre tente. Nobles humiliés de la dépression morale qui les entoure. Oh ! que j'ai vu cela d'une façon sublime dans ce jeune homme. O pur, ô céleste, au milieu de ces infamies ! Il y a donc encore de nobles vies! Petit nombre, foule vile.
Oh ! nobles âmes au milieu de cette infamie ! Le Mont Cassin, le plus doux pour moi, car beauté morale. Certes la beauté physique pas insensible. Mais nos conversations avec ces belles âmes, le petit novice, vraies âmes du XIX^ siècle. Leur avidité de la France. Rien ne leur arrive. Ils ne vivent que de l'esprit. Vraie force philosophique et poétique. Souvenir de ma v eille force ascétique. Cette vie excite, élève. Vraie noblesse, vrai Spiridion ! Ah ! qui sait ce qui se passe en ces âmes !