VOVAC.ES ET AVENTURES
ture grandissait sans être décimée. Une femelle pond une trentaine d’œufs en vingt-quatre heures. Ils sont gros comme ceux de l’oie, quelquefois comme ceux de l’autruchè, et leur membrane est blanche et dure ; les Indiens, qui en sont très-friands, répandent leur contenu sur une pierre arvant de les manger, afin de leur faire perdre leur forte odeur de musc.
La femelle recouvre sa ponte de sable, se roule par-dessus, et, plus rusée que la tortue, se roule encore sur le sable en rentrant dans la rivière, afin de dérober aux ravisseurs les traces de ses pattes. Mais les gallinasos, espèces de dindes buses, veillent noD loin de là et détruisent souvent des couvées entières. Les Indiens, de leur côté, ont des chiens dressés à la recherche des œufs de caïman. La ponte faite, le mâle et la femelle ne s’en occupent plus que lorsque l’instinct lesavertit que le moment de l’éclosion est arrivé. Us se rendent alors au nid si rien ne s’j oppose ; la femelle déterre les œufs et les casse avec précaution : les petits, en liberté, se mettent à courir sur le sable dans la direction de l’eau; mais les gallinasos fondent aussitôt sur eux, et le mâle, qui, lui aussi, paraît être venu là dans le même but que les oiseaux de proie, et non pour protéger ses enfants, commence à croquer tous ceux qu’il peut attraper. Ceux seulement qui parviennent à grimper sur le dos de la mère ou qui peuvent entrer dans lofleuve, ont la vie sauve,
Le baron de la Hontan, qui a écrit des mémoires sur l’Amérique du nord au dix-septième siècle, traduit ainsi les vers de YArioste sur le caïman ou plutôt sur le crocodile :
Il croit sur le rivage ef dedans la rivière;
Il écrase les gens d’une dent meurtrière,
Il se nourrit des corps des pauvres voyageurs,
Des malheureux passants et des navigateurs.
Je voulais demander aux praticiens des fleuves de la zone torride si toutes ces choses racontées sur les alligators étaient vraies ou fausses ; mais il n’j avait plus moyen de placer son mot dans la conversation, et Gaspardo s’était emparé de l’attention des convives qui, devenus presque Chiliens, l’écoulaient d’autant plus religieusement qu’il racontait les luttes héroïques des créoles contre les tyrans espagnols.
Minuit sonnait et'l’on ne pensait guère à se mettre au ht.
Les domestiques avaient enlevé les plats du dîner, le café fumait dans nos tasses, les cigares s’allumaient, et maître Gaspard déployait toute sa faconde, toute son éloquence. Que n’ai-je pu sténographier ses récits! Il raconta comment, deLrigand de la Loire, il était devenu guérillas vénézuélien ; comment, sur le point d’aller se fixer au Champ d’asile , il avait préféré vouer ses forces et son sang à la défense de la liberté, morte et enterrée sur le continent du vieux monde,
mais ressuscitée dans les Amériques ; comment le général Sucre l’avait pris en affection, et combien Bolivar estimait son courage et son dévouement.
11 venait de s’arrêter pour reprendre haleine et humer son café, quand un de nous lui demanda ce que c’était que Bolivar, comme homme.
« — Oh ! s’écria-t-il , Bolivar? voilà Bolivar ! trentecinq ans de mon temps ; taille moyenne, maigre et actif, le regard vif et scrutateur, et la physionomie marquée au cachet de la patience et de la résignation.
» L’armée patriote n’avait que des haillons pour uniformes. Bolivar et sa garde s’étaient revêtus des habillements confectionnés pour la marine anglaise, défroques mises au rebut par l’inspecteur général de la marine, et que son agent à Londres avait achetées de l’Amirauté.
» 11 portait donc une veste de gros drap bleu et un pantalon de la même étoffe ; cette veste courte et ronde lui serrait la taille ; des brandebourgs de laine rouge ornementaient la poitrine, en se cramponnant à trois rangées de boutons de cuivre doré, en forme de pain de sucre... Je ne sais à quel propos on a inventé 5 Paris le chapeau bolivard. Le libérateur se coiffait d’un casque de dragon, présent d’un négociant de l’île de la Trinité, et marchait avec des sandales ( alparÿalas ); il portait parfois un sabre courbe pt une paire de pistolets à sa ceinture, et ne paraissait jamais devant ses troupes qu’armé d’une petite
lance légère, à bannière noire, sur laquelle ressortaient en broderie blanche un crâne et des os en croix, avec cette devise : Mcf.rté o libertad! 1
» En roule, il s’enveloppait d’un sclavina , large manteau espagnol. '
» Au combat de la vallée de Semen, funeste journée où l’armée patriote perdit ses meilleurs soldats, Bolivar échangea son casque de dragon contre un bonnet de peau de léopard. Il tua de sa propre main et d’un coup de lance le porte-étendard d’un de ses régiments qui prenait la fuite, puis, saisissant ce drapeau, il le lança au milieu des Espagnols, et cria à -ses soldats .d’aller le reprendre, et le drapeau fut repris par les patriotes.
» Bolivar, qui avait fait serment de ne remettre l’épée au fourreau que lorsqu’il n’y aurait plus un soldat de l’armée royaliste depuis la Colombie jusqu’au cap Horn, poursuivit sa tâche en aidant à l’affranchissement du Pérou, du haut Chili et enfin de l’archipel de Chiloé.
Je vous ai dit que Bolivar m’avait honoré de sa confiance ; une fois, il me chargea d’une mission très-importante. .
» Nous avions battu les royalistes à Yargas, et Bolivar attendait, pour marcher vers la capitale de la Nouvelle-Grenade, Bogota, des renseignements certains sur les forces des Espagnols, renseignements
' La liberté on la mort !
qu’une jeune fille de Bogota devait lui envoyer par un messager de confiance.
» Bolivar me chargea d’aller au-devant de ce messager, que je rencontrerais auprès du poste de Boyaca, et, dans le cas où le messager ne serait pas là’au jour et à l’heure convenus, je poursuivrais ma route jusqu’à Bogota, et je m’aboucherais avec la Pola , la belle donna Apolinaria Zalabarriata, la madone des patriotes, comme on l’appela plus tard. Le Messager n’étant pas à Boyaca, je l’attendis pendant une heure , et, revêtu . du costume de frère mendiant, je traversai l’armée royaliste, et pénétrai dans Bogota au point du jour. La consternation y régnait. Zamario, le vice-roi, instruit de la défaite des Espagnols à Vargas et de l’approche des indépendants, organisait la résistance, e et envoyait exprès sur exprès aux troupes débandées, pour qu’elles revinssent se concentrer autour de la ville ; et, comme il redoutait une révolte de la population, il cherchait à l’intimider par la menace des plus cruels supplices.
♦ » Je vis sur la grande place une potence dressée en
face des fenêtres de son palais ; des gradins s’élevaient alentour ; sur ces gradins, on amenait, pieds et poings liés, tous ceux que les espions lui signalaient comme suspects de patriotisme, et la pendaison allait son train, et les victimes, en s’y asseyant, éprouvaient l’horreur de voir exécuter les victimes arrivées avant elles.
» Zamario,reyêtu'd’un costume de moine, travestistissement qu’il avait pris pour s’humilier, disait-il, et implorer plus efficacement l’assistance de Dieu, Zamario, du haut de son balcon, veillait à ce que les bourreaux expédiassent rapidement les" suspects.
» Vers dix heures du , matin, il quitta le balcon : les victimes manquaient...
» J’appris alors qu’il allait assister à l’audience d’une cour martiale chargée de juger quelques personnes accusées d’avoir entretenu des relations avec Bolivar. Je ne pus savoir quels étaient ces malheureux, car presque tous les habitants s’étaient retirés dans leurs maisons et n’osaient s’entretenir des nouvelles du jour, et j’aurais couru grand risque de m’adresser à un espion en accostant dans la rue le premier venu.
» Je pris donc le parti d’aller à l’audience , espérant trouver dans la foule des spectateurs un des moines de l’ordre dout je portais le costume ; il me serait alors plus facile de m’enquérir de ce qui se passait et d’aviser au moyen de pénétrer près de Iq. Pola.
» Mais quel ne fut pas mon étonnement lorsque, sur le banc des accusés, je vis donna Apolinaria ellemême, la belle Pola, enchaînée, bras contre bras, avec un grand jeune homme que l’accusation représentait comme son complice et son fiancé. Le messager que j’avais attendu vainement à Boyaca était tombé entre les mains des espions du vice-roi, et,
menacé d’être mis à mort, il avait révélé le secret de la Pola.
» Le procès ne fut pas long. On accusait la jeune fille d’avoir depuis longtemps envoyé à Bolivar des notes sur le chiffre des garnisons espagnoles dans la Nouvelle-Grenade, sur les mouvements des troupes, sur les plans d’opération et sur les forces préposées à la défense de la capitale.
i> On l’accusait d’avoir corrompu un grand nombre d’officiers espagnols en les invitant à ses tertullias, où elle s’efforçait d’obtenir les renseignements nécessaires à ses trahisons ; elle les enivrait de danses , de sourires et de galanteries, et feignait de s’alarmer sur leur sort- en leur demandant à qùel poste on devait les envoyer.
» On l’accusait aussi d’avoir un grand nombre de complices, et on lui demanda leurs noms.
» — Je n’ai pas de complices, répondit-elle d’une voix ferme.
» — Pourquoi n’avez-vous pas révélé le crime de cette femme? dit le président au fiancé.
» — Il l’ignorait, s’empressa-t-elle de répondre; il n’est pas coupable.
» — Je savais tout! s’écria celui-ci.
» Et la Pola, levant vers lui la tête, le récompensa d’un long regard de tendresse.
» La condamnation prononcée, on les mit en chapelle , et ils y restèrent jusqu’au lendemain ma-
tin; Zamavio espérait qu’ils feraient des révélations.
» Pendant ce temps-là, j’étais parvenu à nouer des relations. La majorité du peuple, exaspérée par la cruauté et l’avarice de Zamario, n’attendait qu’un moment favorable pour se soulever, et si l’armée de Bolivar n’eût pas été si éloignée, peut-être aurionsnous eu le temps de venir arracher à la mort l’infortunée Pola. . • ,
» Que pouvais-je faire seul? Appeler les Bogotiens aux armes? ils étaient trop abrutis par la peur, et la tentative aurait échoué, à la plus grande gloire de Zamario ! Je résolus donc de retourner aussitôt vers Bolivar, et, au point du jour, je quittai le couvent où je m’étais réfugié pendant la nuit, et je partis avec l’espoir que la Pola et son fiancé ne seraient pas exécutés.
» Mais je ne connaissais guère le caractère féroce du vice-roi.
»l£n traversant la plaza pour rejoindre la route de Tuaza, je fus étonné de la voir déjà remplie dé soldàts et de groupes de gens du peuple, qui, peu à peu, formèrent une foule considérable.
» La potence était toujours dressée, mais sans bourreau, et devant elle stationnait une compagnie de grenadiers au port d’armes.
» Je m’arrêtai dans la foule, et j’entendis qu’on parlait de l’exécution de dona Apolinaria, qui allait être fusillée avec son fiancé.
» Jamais je n’oublierai cette scène d’horreur. Zamario, entouré de sa cour, apparut à son balcon au moment où les deux jeunes fiancés enchaînés arrivèrent sur la place et lurent conduits au banquillo , ce siège sur lequel les grenadiers fusillent à dix pas.
» Ils portaienl tous deux la tête hapte et fière, et les moines confesseurs les harcelaient d’exhortations et même, disait-on, leur promettaient grâce entière s'ils voulaient faire des révélations.
» La Pola fut inébranlable.
» Son amant voulut parler, mais elle le supplia de se taire, et il se lut.
» Vint alors un nouveau moine, député par Zamario. 11 promit grâce entière au prix des révélations, et menaça d’une damnation éternelle.
» Refus des deux victimes.
» Enfin Zamario donna le signal et les grenadiers épaulèrent leurs armes.
» En ce pays, on ne prend pas la peine de bandér les yeux aux condamnés. Aussi, la Pola, vaincue un moment par l’idée de la mort, s’écria-t-elle à la vue de ces canons de fusils :
» — Conque verdugos teneis valor de mater una muger ! 1
» — Courage, bien-aimée! reprit à haute voix le
1 Bourreaux, vous aurez donc le courage d'assassiner une femme !
fiancé. Nous mourons pour la patrie, et nous mourons ensemble !
• Alors, de la main qui lui restait libre, la jeune femme releva sa saya , sa mantille, s’en couvrit la figure, et, tandis quelle chancelait avant que de tomber sous la décharge des mousquets, le peuple put lire ces mots, qui apparurent brodés en lettres d’or sur son corsage : viva la patria !
» Les femmes ont souvent montré un dévouement, un courage surhumains dans cette longue guerre. J’ai connu à Popayan une jeune veuve que j’eusse bien épousée alors, s’il m’eût été permis de planter ma
tente dans ses domaines, comme je l’ai plantée de-
puis lors à Conception. Cette veuve était immensément riche, la plus riche, ♦sans nul doute, de tous les richards des deux Amériques. Aussi, avait-elle perdu son nom de famille et ne la connaissait-on plus que soiis celui de la Vtuda rica, la riche veuve.
» Elle versa, pendant dix ans, tous ses revenus dans le trésor très-peu fourni de l’armée patriote; elle subit des impositions extraordinaires, des contributions écrasantes et se montra toujours prête à faire de nouveaux sacrifices.
» Marino, le général, se plaignait un jour devant elle de ce que son artillerie manquait de boulets.
» — Consolez-vous, lui dit-elle, plutôt que de vous voir en manquer tout à fait j’en ferai fondre en or.
» A propos d’or fondu, je me souviens que l’on
conservait à Popajan, dans une salle de la bibliothèque, des sauterelles, des escargots, des lézards, des fruits en or massif, trouvés dans les tombeaux des anciens incas.
» Les Espagnols, pendant cette guerre, firent monnayer tout cela pour solder leurs troupes.
» Ah ! quelle guerre que cette guerre de l’Indépendance! Jamais de prisonniers! Les royalistes surpris par les patriotes : fusillés! les patriotes surpris par les royalistes: fusillés aussi! fusillés ceux qui demandaient merci et ceux qui tombaient blessés dans a retraite, et ceux qu’on abandonnait malades ou nvalides dans les ambulances et lés hôpitaux!
» C’était bien vraiment la guerra a la muer te!
» Voici des faits qu’on ptut porter à X Avoir des deux parts.
» Gabazo, garde-côte au service de l’Espagne, massacrait quiconque mettait le pied sur le littoral confié à sa surveillance sans être muni d’un saufconduit.
» Trois cents soldats espagnols renfermés dans le fort de Guyana Ja Vieja demandent à capituler. — Brion, notre amiral, leur fait mettre bas les armes, puis ordonne à ses matelots de les abattre à coups de hache. — Quinze jours après, je me détournai pour passer au vent du fort... Les trois cents cadavres pourrissaient dans la cour et- infectaient les environs.
» Le gouvernement espagnol donna des commis-
sions de capitaines à Bovez et à Yanes, qui enrôlèrent des nègres et des zambos'. Ils mirent tout à feu et à sang au nom de Sa Majesté Catholique. Leur troupe, surnommée la Troupe infernale, se recrutait parmi les esclaves. Mort aux maîtres! tel était leur cri de ralliement.
Paez commandait un régiment forméde Llanos, cavaliers des plaines et des savanes. Ces hommes tuaient ou étaient tués... pas de milieu! Leur général était bien digne d’eux. Il surprend un jour un bataillon de fantassins royalistes au milieu d’une prairie. Les Espagnols se défendent, se forment en bataillon carré et ne se laissent pas entamer par de nombreuses charges de cavalerie. L’officier qui les commandait, voyant qu,e todte résistance était inutile, n’avait essayé de combattre, pendant quelque temps, que dans l’espoir de capituler plus avantageusement. Mais Paez, irrité de cëtte résistance* résolut d’en finir par un nouveau procédé : il ordonne à son régiment de faire rabattre sur les Espagnols un troupeau de bœufs sauvages qui paissaient non loin de là. Ces bœufs, exilés par les coups de lance des Llanos, se précipitent furieux sur les Espagnols, qui faiblissent d’abord en désordre, mais parviennent à se reformer en carré. Paez, de plus en plus exaspéré', invente alors un autre mode de destruction, un mode atroce. 11 dé-
1 Hâtants de nègres et de mulâtres.
taclie de son bataillon une cinquantaine de soldats, leur ordonne de fourrager les hautes herbes des prairies et de placer ces fagots d’herbe à quelque distance des royalistes et du côté du vent; puis il y met le feu.
Le vent pousse la fumée sur les royalistes, les flammes s’étendent, et bientôt un cercle de feu entoure et dévore ces malheureux, qui ne peuvent fuir sans tomber sous la lance des Llanos.
» Ce même Paez amusait parfois ses soldats en attachant deux verdugos ( bourreaux , — surnom donné aux Espagnols) à la queue d’un canon de 18 livres de balles; les soldats applaudissaient quand, après l’explosion, ils voyaient épars au loin sur le sol, des morceaux informes de chair humaine, des lambeaux d’indiyidus; le pied droit de l’un ici et dix pas plus loin le pied gauche d’un autre, tombé à côté de la main droite de son compagnon de supplice.
» Le colonel Ximenès, surnommé el Caricordalo , à cause d’une cicatrice à son visage, ne fusillait pas ses prisonniers, il les noyait. 11 les attachait deux par deux et dos à dos, puis il leur promettait leur grâce s’ils consentaient à crier : Vive Ferdinand! Criaie*nt-ils ou ne criaient-ils pas, n’importe, on les jetait à la rivière, et l’heureux colonel jouissait longtemps des efforts de ces infortunés, cherchant à se sauver à la nage. En effet, rien n’était plus plaisant que de voir
deux hommes liés dos à dos, l’un nageant à droite, l’autre à gauche.
» Ximenès, prisonnier à Boyaca, a été fusillé.
» Valdez, un autre général patriote, exerçait sa cruauté jusque sur ses soldats. Il faut*avouer que cela était parfois nécessaire. Ainsi, à la suite d’une campagne par delà la Cordillère de Popayan, une épidémie de désertion se manifesta parmi les recrues ; on dut, pour couper court au mal, instituer un tribunal militaire qui condamna et fit exécuter sans désemparer tous les déserteurs ramenés au camp.
» Chaque jour donc, on fusillait. Valdez, quelquefois, permettait à deux condamnés de jouer aux dés à qui serait exécuté. Celui qui amenait le plus fort point était sauvé, l’autre mourait; cependant Valdez, en des instants de bonne humeur, graciait les deux joueurs lorsque très-peu d’unités manquaient à l’appoint du perdant.
» 11 arriva que deux frères jumeaux, condamnés à mort comme déserteurs, eurent permission de jouer leur fusillade aux dés; niais ils éprouvèrent une si forte émotion, qu’ils tremblèrent de tous leurs membres, et qu’il leur fut impossible de secouer le cornet fatidique et de projeter les dés sur la peau de tambour servant de table à jouer. Des officiers de la même compagnie consultèrent le sort à leur place. Chose extraordinaire! le premier joueur amena 18, le second joueur, 18 aussi : égalité. On recommence:
21 pour le premier numéro ; déjà le frère au 21 jetait sur son frère un long regard d’adieu. Le cornet du second se vide, et le même chiffre dé 21 répond au chiffre du premier! On recommence une troisième fois : jmême résultat encore.
» Valdez, informé de celte persistance du sort à favoriser les deux frères, leur fit grâce de la vie.
» Royalistes et républicains semblaient lutter à qui l’emporterait en cruautés. Un général indépendant anéantit un jour, à l’aide de canons chargés à mitraille et tirés à bout portant, trois cents soldats de l’armée royaliste acculés dans le fond d’un ravin. Le lendemain, le général Parada fit empaler trois cents Indiens de Barbacoa, partisans républicains, et laissa les cadavres exposés sur des pieux, au bord du Lelembis, et alignés comme s’il les avait passés ,en revue avant de continuer sa roule.
» Je n’en finirais pas si je vous racontais la centième partie seulement des horreurs commises pendant cette guerre de huit années. Je dis huit années, car je compte depuis la févolte de Lima, en 1810, jusqu’à la bataille de Maipu , en 1818, où j’ai eu » l’honneur d’avoir mon cheval tué sous moi et d’offrir au commandant en chef des troupes chiliennes et buenos-ayriennes, le général San-Martin, une goutte d’aguardiente. Oui , il a bu dans cette petite gourde que vous voyez pendue à la muraille, auprès du miroir. Celte petite gourde!... j’ai cueilli moi-même
cette petite gourde dans le jardinet de feu mon père, un jardinet auprès du grand jardin de Louis XIV, sur la route de Saint-Cyr. Quand je partis conscrit, je l’emportai en bandoulière, à l’aide d’un galon rouge qui aurait pu servir à fabriquer des sardines pour une douzaine de caporaux ; elle me suivit partout, à la bataille et dans l’exil. Elle n’est plus bonne à rien, maintenant, qu’à me rappeler ma jeunesse; .et depuis que le général San -Martin y a collé ses lèvres, personne ne s’y est désaltéré...
» Tenez, messieurs, voyez plutôt. »
Et il alla décrocher sa gourde et nous la montra percée d’une balle.
« — Cette balle, ajouta-t-il, est venue trouer ce pauvre bijou, juste au moment où le général San-Martin avalait mon aguardiente.
» Ah! c’était un grand homme, lui aussi, le général San-Martin ; j’ai eu la chance de servir sous les trois plus honorables citoyens de l’Amérique du Sud : Bolivar, Sucre et San-Martin. »
Et cela disant, il remit à sa place la sainte relique.
11 y eut alors un temps d’arrêt dans la narration de maître Gaspard ; il enlr’ouvrit un des volets de la chambre pour en renouveler l’air. Le érépusculo du matin bleuissait déjà et nous quittâmes la table.
J’espérais pouvoir passer une nouvelle soirée à écou- . , ter les récits de Gaspardo, mais il fallut dès midi regagner Talcabuana, et le capitaine donna à l’impro-
viste le signal du départ pour France. 11 fut puni de sa précipitation. Une tempête épouvantable nous accueillit par le travers de la Mocha. Des coups de mer endommagèrent les hauts de notre pauvre navire, et, pour échapper à l’ouragan et réparer nos avaries, nous nous réfugiâmes dans la baie de San- Carlos de Chiloé.