CHAPITRE
Causes principales de la décroissance des Mpongwés. — Empêchements de mariage entre les diverses classes. — Derniers jours du roi Glas*. — Opinion publi<(ue du Gabon. — Deuil pour lu mort du roi. — Élection d'un nouveau roi. — Caractère distinctif de* Mpongwés. — Un gentleman africain. — Nourriture. — Agriculture.
J'en reviens aux Mpongwés, qui, à titre de principale tribu du Gabon, méritent encore quelques lignes. J'ai déjà dit que cette tribu, qui a cela de commun avec beaucoup d’autres, était en voie de décroissance numérique. La polygamie et les meurtres fréquents, suite des accusations de sorcellerie , font plus pour activer celte décroissance qu’aucune autre cause apparente, beaucoup plus môme que les fièvres ou une vie déréglée.
La tribu de la côte se subdivise en de nombreuses classes, dont la séparation se maintient surtout par l'interdiction du mariage entre elles. Les Mpongwés pur sang ne comptent pas aujourd'hui trois cents personnes. Après eux, les premiers en ligne sont les descendants des mêmes Mpongwés par des femmes mbengas, shekianis ou bakalaiscs ; ils se montent à huit cents environ. Puis viennent les enfants des hommes mpongwés et des femmes esclaves ; on les appelle bambais; cl quoique ceux-ci jouissent de moins de considération que les pur sang, il n’est cependant pas permis de s'allier avec leur classe privilégiée; ils s'élèvent à peu près au nombre de mille. Suivent les enfants des esclaves, qui forment une grande partie de la population et qui ne comptent pas moins de mille télés ; et enfin, les derniers de tous, les esclaves qui. je le présume, sont au nombre de trois ou quatre mille.
Ils vivent principalement sur la rive droite du Gabon, où sont leurs villages, qu'on appelle ; kringé, Qua-ben, Louis, ou Dowé-Glass, Prince-Glass, et deux autres encore à la pointe d'Obcndo et dans l’ile des Perroquets. Sur la rive gauche, sont les villages du Roi-Denis,
DF.l'IL POUR LA MORT DF ROI. Il
autrement appelé King-William, du Roi-George et du Roi-Lucan. Ces dignitaires sont de petits chefs qui gouvernent, d’après la coutume et avec certaines limitations de pouvoir, les villages auxquels on a donné leurs noms. Toute la tribu paraît obéir à quatre des principaux rois ; mais quand il s'élève des contestations, ce qui arrive journellement, il faut qu’il y ait un palabre dans le village; les vieillards se réunissent et délibèrent.
Pendant que j'étais dans le Gabon, le roi Glass vint K mourir. Il avait été longtemps malade et se rattachait h la. vie avec une telle opiniâtreté qu’on eut presque dit qu’il espérait duper la mort. C'était un vieux païen fort désagréable qui, dans ses derniers jours, était devenu dévot à sa manière. Son idole était fraîchement peinte et brillamment ornée; son fétiche était le plus soigné de l’Afrique. Chaque jour, quelque grand médecin était amené de l’intérieur et grassement payé de sa visite au vieux roi. Le pauvre prince avait peur de la sorcellerie ; il croyait que chacun voulait le faire périr en l’ensorcelant. Dans ce pays-là un médecin ne s'étudie pas à guérir son malade ; son affaire est de le préserver des sorciers.
La tribu était lasse de son roi. Elle le regardait en effet lui-même comme le plus puissant et le plus méchant des magiciens, et, quoiqu'on n’en dit pas ouvertement son avis, peu d'indigènes se hasardaient à passer devant sa demeure, une fois la nuit venue, et pas un ne cédait à la tentation d’y entrer, à moins que cette tentation ne prît la forme irrésistible d’un pot de rhum.
Quand il fut au plus mal, chacun semblait consterné; mais plusieurs de mes amis me dirent en confidence que tout le village espérait bien qu’il allait mourir, et il mourut en effet, .le fus réveillé un matin de bonne heure par les cris et les lamentations funèbres qui. chez l’Africain, servent plus souvent d’organes à l’affectation de la douleur qu’au soulagement d’un chagrin véritable. Tout le village semblait fondre en pleurs. C'est une curieuse chose que cette faculté que possèdent les femmes africaines de se faire venir des larmes pour le plus petit motif, ou même sans le moindre molif. Elles n'ont besoin, pour en répandre, ni d'affliction ni de douleur; j’en ai vu qui pleuraient abondamment et qui riaient en même temps.
Le deuil et les lamentations durèrent six jours. Le second jour, le
L’AFRIQUE ÉQUATORIALE
vieux roi fut enterré secrètement. Les rois mpongvvés sont toujours ensevelis par les soins d’un petit nombre d'hommes de confiance, dans un endroit que ceux-ci connaissent seuls et qui reste à jamais caché pour tout le monde. Cet usage provient d’une croyance orgueilleuse des Mpongvvés. Ils s'imaginent que, comme ils sont le peuple le plus capable et le plus intelligent de l’Afrique, les autres tribus voudraient s’emparer de la tête d'un de leurs rois, pour faire de sa cervelle un puissant fétiche. C’est un avantage qu’ils ne veulent pas donner à leurs voisins. I, 'enterrement achevé, comme il est d'usage chez les Mpongvvés d’arborer un pavillon ou une pièce de toile sur le lieu où l'un d’eux est enterré , les vieux serviteurs suspendirent une pièce d'étoffe éclatante au-dessus d’une place où le roi n’était pas. Où l’avait-on mis ? Je ne puis le dire, car je ne fus même pas dans le secret.
Pendant les jours de deuil, les vieillards du village procédèrent à l’élection d'un nouveau roi. C’est aussi une affaire secrète; le choix est fait en conseil privé, puis communiqué à la foule le septième jour seulement, quand le nouveau roi est sur le point d’être couronné. Celui-ci est tenu jusqu’au dernier moment dans l’ignorance de sa bonne fortune.
Il arriva que Njogoni, un de mes bons amis, fut élu. Le choix était tombé sur lui , en partie parce qu’il descendait d’une bonne famille, mais surtout parce qu’il était le favori du peuple, dont les suffrages lui étaient acquis d’avance. Je ne sais si Njogoni avait eu la moindre idée de l’élévation qui l’attendait. En tout cas. il avait joué l’ignorance à merveille. Comme il se promenait sur le rivage, le matin du septième jour, il fut tout à coup assailli par toute la populace, qui se mit à procéder à. une cérémonie, préliminaire obligé du couronnement, bien faite pour dégoûter de cet honneur tout autre que les plus ambitieux des hommes. Ils l'entourèrent de leur foule pressée, et commencèrent à l'accabler de tous les outrages que la pire canaille pouvait seule inventer. Les uns lui crachaient à la figure, les autres lui assénaient des coups de poing, ceux-ci lui donnaient des coups de pied, ceux-là lui jetaient toute sorte d'immondices, tandis que les gens moins favorisés, qui se trouvaient en dehors du cercle et qui n’étaient qu’à portée de la voix, lançaient des malédictions continuelles sur lui, son père, sa mère, ses frères, ses sœurs
ÉLECTION D l'N' ROI.
et ses ancêtres, jusqu’à la génération la plus reculée, l'n étranger n’eût pas donné un centime de la vie de cet homme qui allait être couronné.
Au milieu du bruit et du désordre, je saisis quelques paroles qui m’expliquèrent toute celte scène; à chaque minute, un de ces gaillards qui administraient les soufflets et les coups de pied avec une rudesse exemplaire, criait à tue-tête : « Vous n'êtes pas encore notre roi. Pour l’instant c’est à nous de faire de vous ce qui nous plaît; tout à l’heure, vous ferez de nous ce qui vous plaira. »
Njogoni se comporta comme un homme et comme un roi en perspective. II garda son sang froid et reçut tous les outrages en souriant. Au bout d’une demi-heure, on le conduisit à la demeure de son prédécesseur. Là, on le fit asseoir, et il fut encore pendant quelques instants en hutte aux invectives populaires.
Puis, tout devint calme; les anciens du peuple se levèrent et prononcèrent celte formule , que tous répétèrent après eux : « Nous vous choisissons présentement pour notre roi ; nous nous engageons à vous écouter et à vous obéir. »
Un grand silence succéda à ces paroles; et aussitôt le chapeau de soie, emblème de la royauté chez les Mpongwés, fut apporté et mis sur la tête de Njogoni. Il fut revêtu d'une robe rouge et reçut les plus grands témoignages de respect de tous ceux qui venaient de lui prodiguer les outrages.
Ensuite eut lieu une fête de six jours, pendant lesquels le pauvre roi, qui avait hérité des charges en même temps que du litre de son prédécesseur, fut obligé de recevoir ses sujets dans sa propre maison , sans qu’il lui fût permis d’en bouger lui-même. — Six jours d’une vie indescriptible, consacrés à se gorger de victuaillc et de mauvais rhum ! Six jours d’ivrognerie brutale et de vacarme inouï ! Nombre d'étrangers arrivèrent des villages environnants pour payer leur tribut d’hommages; tous apportaient encore du rhum, encore du vin de palmier, encore de la victuaille. Tout ce qui venait pour l’orgie était bien reçu.
Le vieux roi Glass pour qui, pendant les six premiers jours, les larmes n’avaient pas tari, était bien oublié maintenant, et le nouveau monarque , pauvre diable , était malade d’épuisement ; car il avait
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failli être sur pied jour et nuit pour faire bon accueil h tous les arrivants. .
Enfin, tout le rhum étant consommé, et le délai fixé étant expiré, le calme commença il renaître. Alors, pour la première fois, la nouvelle majesté eut la liberté de sortir et d’aller visiter ses domaines.
Par ses longues relations avec les négociants, et par l'efliel des habitudes commerciales, la population côtière des Mpongwés a acquis un certain poli, une certaine aménité de formes qui étonnent beaucoup les étrangers. Ils savent parfaitement se conduire avec les blancs qui viennent chez eux et s’entendent à flatter les idées particulières des différentes nationalités, américaine, anglaise, française ou espagnole. En somme, ils ont l’habileté d'un peuple mercantile, qui sait que la politesse extérieure est une valeur commerciale; mais avec toute leur douceur apparente ce sont au fond de grands coquins, pleins de subtilité et de dissimulation.
Pourtant il serait injuste de condamner la population tout entière. Ainsi qu'on pourra le voir dans les pages qui suivent, j'ai rencontré sur tous les points de mes expéditions des hommes et des femmes honnêtes, de bonne foi. et ayant tous les titres possibles au respect et à la confiance; et n’y eût— il que ce fait qu'un homme blanc peut voyager seul, sans escorte dans ces pays sauvages, où il n’est ni molesté ni volé , c’en serait assez pour prouver que la race nègre n’est pas foncièrement mauvaise.
Un des notables de Glass-Town, un homme que je connaissais et que j’aimais, faisait une remarquable exception h l’improbitë générale des Mpongwés de la côte. Cet homme avait gagné le respect et la confiance des négociants de tous pays qui venaient au Gabon , et il jouissait de l'estime de scs compatriotes, aussi bien que de celle des blancs. Quoiqu'il ne professât pas le christianisme, la longue fréquentation des missionnaires lui avait ouvert les yeux sur les absurdités et les cruautés du fétichisme. C’était à la vérité un adhérent de la polygamie. sans doute parce qu’il ne voyait aucun moyen de se débarrasser de sa nombreuse famille; mais pour les manières comme pour la conduite, c’était réellement un gentleman noir; il était spirituel. affable, poli, doux et bienveillant. Aucun étranger ni aucun