SYSTÈME DE CRÉDIT
côte, des denrées d’une valeur de plusieurs milliers de dollars passent ainsi entre les mains des indigènes, sans que l’homme blanc en ait tiré aucun reçu; il attend cependant, et se trouve exposé à mille embarras et à mille frais : heureux s’il ne perd point, par aventure, une partie de ses avances !
Ce système de crédit (c’est ainsi que cela s'appelle) agit d’une manière fâcheuse sur les indigènes, qui sont tentés par là de se laisser aller à toutes sortes de fraudes, art dans lequel ils sont fort habiles, trop habiles môme pour l’homme blanc. D’ordinaire, le seul fait qui les tienne dans la dépendance de celui-ci, c’est que, s'ils se permettent des friponneries trop grossières, ils savent bien que les commandes de l’Européen seront arrêtées pour l’avenir. Mais la pratique du commerce en développe chez eux tous les raffinements aussi bien que toutes les bassesses; aussi les nègres n’hésitent-ils guère à contracter des marchés pour livrer bien plus de produits qu’ils n’espèrent s'en procurer pendant la saison.
Le trafic même des esclaves, je l’ai bien vu lors de ma visite au cap I.opez, souffre do cet abus du crédit, et plusieurs marchands portugais ont été, m’a-t-on dit, frustrés des larges avances qu’ils avaient faites sur des cargaisons de nègres payées d’avance et non livrées.
J’ai souvent ouï dire que les nègres étaient des êtres stupides; mais l’expérience m’a appris qu’il n’en était rien. Ce sont au contraire, je le répète, des commerçants très-rusés ; et il n’y a pas un capitaine ou un commerçant, nouveau sur la côte , qui puisse échapper à leur astuce dans les marchés qu’il passe avec eux.
Qu’ aujourd’hui , par exemple, un bon navire, la Jenny, soit entré dans le fleuve; chaque noir n'a plus que le commerce en tète; le navire est abordé par une foule d’individus qui babillent comme au hasard , mais qui tiennent tous les mômes propos :
— Jamais l’ivoire n’a été si cher! (L’ivoire, comme toute autre denrée dont le capitaine peut avoir besoin.)
— Jamais les tribus de l’intérieur ne se sont tant obstinées à demander des prix exorbitants!
— Jamais on n’a vu de difficultés si grandes !
— Nous avons eu des batailles, capitaine!
IG L'AFRIQUE ÉQUATORIALE
— Et la lièvre , capitainu !
— Et des inondations, capitaine!
— Et pas de commerce du tout, capitaine!
— Pas une dent !
(le point établi , ils exhibent cj qu'ils appellent leurs » bons livres; » ce Sont des certificats « d'honneur» par lesquels un capitaine ou tout autre négociant blanc bien connu sur la côte, atteste l’honnêteté, la grande honnêteté, digne de toute confiance, du porteur. Ce ne serait pas la peine de se présenter sans certificat. Les papiers d'ailleurs sont tous bons, vu que si le porteur a commis des fraudes, il ne demande pas de certificat. D'un autre côté, ces certificats l'aideront parfois à frauder. Ouand il croit nécessaire de renouveler ses papiers, il se conduit avec la probité la plus scrupuleuse vis-à-vis de deux ou trois capitaines; ceux-ci lui délivrent des certificats, et mon homme part de là pour se livrer aux spéculations les plus hardies et les plus effrénées, prolégé qu'il est par scs « bons livres » qu'il montre à chaque capitaine qui arrive.
Maintenant, tandis qu’ils prétendent qu’il n'y arien à acheter, et qu’on ne trouve pas du tout d’ivoire sur la côte , les impudents menteurs ont les mains pleines et grillent d'impatience de vendre. Ils savent que le capitaine est pressé; la côte est malsaine, le climat brûlant; il doit craindre que son équipage ne soit malade ou ne meure et ne le laisse là au milieu d’une expédition manquée. Chaque jour est donc précieux pour lui ; mais pour nos nègres tous les jours se valent ; ils n’ont à calculer ni les provisions ni les frais ; ils n’ont pas de fièvre à redouter; ils peuvent donc lasser le capitaine. C’est ce qu’ils font. Si par hasard ils voient en lui un chaland déterminé à acheter, ils s’entendront pour envoyer tout ce qu’ils ont. de denrées voyager toute la journée sur la rivière, et ils auront beau jeu alors pour montrer chez eux la rareté de la marchandise. A la fin, quand la hausse des tarifs est bien établie, quand l’invasion des fièvres et les approches de la mauvaise saison réduisent le pauvre capitaine, en désespoir de cause, à la nécessité d’acheter à tout prix, alors l’ivoire arrive à bord, et les coquins de noirs rient aux éclats.
Même alors, il y a encore des heures de marchandage fort
.VBl'S l)U CRÉDIT.
ennuyeuses, lin nègre n’a quelquefois qu'une seule dent à vendre, et comme il doit vivre sur ce marché unique pendant une longue période d’oisiveté, il prend son temps pour se ménager tous scs avantages. 11 réfléchit d’avance aux moyens de demander beaucoup plus qu’il ne se flatte d’obtenir. Il apporte sa dent à bord; il emploie l’après-midi à marchander; la nuit venue, il remporte sa denrée à terre, jusqu'à ce qu’enfin, ne voyant pas moyen d'attendre davantage, il se décide à conclure. J’ai vu plusieurs journées ainsi employées pour la vente d’une seule dent, ou d’une seule tonne d’huile de palmier.
Ordinairement le capitaine proteste qu’il n’est pas pressé, qu’il peut attendre, que les nègres ne parviendront pas à le lasser; mais ceux-ci savent mieux ce qu’il en est; ils connaissent le fatal avantage que le climat leur donne.
Quand on suppose que le capitaine ou le négociant, après son chargement actuel, ne reviendra plus sur la côte, le malheureux devient, à proprement parler, une victime condamnée d’avance, car les indigènes, dans ce cas, ne redoutent pas sa vengeance dans l'avenir; j’ai connu plusieurs commerçants qui, par suite de ce fameux système de « crédit, » avaient été complètement ruinés, ayant à peine le moyen de s’en retourner chez eux.
Il serait bien à désirer que les blancs s’entendissent pour réprimer un tel abus. Mais le commerce ne saurait vraiment prospérer jusqu’à ce que son extension permette de détruire le système immoral des intermédiaires ; et cela n’arrivera que lorsque les acheteurs se rendront en personne dans les contrées de la production et que les tribus commenceront à se civiliser, par l’effet de leur contact prolongé avec les blancs.
Les Mpongwés sont tellement passionnés pour le commerce, qu'ils ont établi un service régulier de cabotage. Tous les trafiquants nègres de quelque importance ont des pirogues à eux ; mais leur grande ambition, c’est d’acheter ou de construire un bâtiment plus considérable pour naviguer à la voile le long de la côte : ont-ils atteint ce but, ils essayent, au moyen de marchandises prises à crédit chez les négociants blancs, de rendre leurs voyages réguliers et d’établir un petit comptoir sur quelque point écarté du rivage. Le magnifique
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port du Gabon leur inspire toute sécurité, et leur rage de commerce les entraîne à toute espèce d’aventures.
Les bâtiments de cabotage ne sont que de larges canots ; cependant j'en ai vu d’une dimension capable de porter sans peine huit à dix tonneaux. Pour les construire, on abat ordinairement un arbre immense que l'on aflile aux deux extrémités; puis on le brûle à l’intérieur, en ménageant le feu de manière à consumer le cœur de l'arbre, cl k lui laisser une coque de l’épaisseur voulue. Quand cette coque a été rendue bien lisse, puis façonnée et fortifiée, on y adapte des mâts et des voiles, faites avec des nattes, et on n’a plus qu’a prendre la mer. Ces coquilles de noix bravent les vents et les (lots d’une manière admirable, comme on peut le voir pendant les rafales et les tornados qui sévissent sur ces côtes, et par les voyages où elles s'aventurent, depuis le Gabon jusqu’au cap Sainte-Catherine au sud, et jusqu’k Banoko et Camcron au nord.
Le départ est une solennité. On tire des coups de fusil et la population salue les voyageurs de ses acclamations. A l’arrivée au port de destination, l’heureux navire est reçu avec des démonstrations toutes pareilles.
La grande ambition des Mpongwés est d'obtenir « un crédit » d'un homme blanc, avec une procuration qui les autorise k aller où ils voudront sur la côte et même & établir une factorerie. Il y a dans ce cas double réjouissance. Mais d’ordinaire le pauvre blanc est misérablement dupé; car son agent se rend dans quelque endroit où il compte trouver de l’ivoire et d’autres denrées, et il s’y établit. Son premier soin alors est de faire un choix dans les valeurs qui lui ont été confiées et de mettre les meilleures k part pour son usage personnel. Après cela il s’occupe d’acheter des esclaves et d’épouser plusieurs femmes. Ces préliminaires achevés, il songe enfin aux intérêts de son patron. Quand plusieurs mois se seront passés ainsi, il enverra peut-être k la longue le produit de ses ventes ; peut-être aussi n’enverrat-il rien du tout, s’il pense que de si loin il peut voler avec impunité.
Ces noirs comprennent tous les dialectes qui se parlent sur la côte, aussi bien que l’anglais, le français, l’espagnol et le portugais. Dans leurs traversées, ils sont toujours assez mal approvisionnés et s’en reposent sur leur bonne étoile plutôt que sur leur habileté ; aussi
COMPTOIR DES MPONGWÉS. I»
s’exposent-ils à beaucoup de dangers et de fatigues ; il est rare cependant qu’on en voie se noyer.
Le principal produit du Gabon est l’ivoire. On le regarde comme » le plus beau de toute la côte. On y trouve aussi le bois rouge, bois de teinture dont on obtient un rouge foncé, et l'ébène, que l’on tire des grandes forêts, toutes peuplées de ces essences aux environs des sources du Gabon. J’en ai vu apporter de gros bâtons ; pourtant on n’en fait pas de provisions considérables. L’arbre de bois rouge se rencontre en grande abondance sur les bords du fleuve et dans les nombreuses criques qui en dépendent. On le trouve également sur la rivière Moondah et la rivière Danger. Le copal est aussi un produit de ce pays , mais il est de qualité inférieure et ne se vend pas.
L’ivoire est transporté de l’intérieur des terres et chargé sur le fleuve' en grandes quantités. Plus de 80,000 livres sont annuellement débarquées du Gabon, quand les prix se maintiennent bien à l’étranger; car les prix courants sont si élevés en Afrique que les commerçants ne peuvent acheter avec avantage que si les demandes de l’étranger sont très-actives. Je présume que le pays depuis Banoko jusqu’à Loango fournit, dans les bonnes années, au moins 150,000 livres d’ivoire.
Mais quelque importantes que puissent être les ressources commerciales de cette contrée du Gabon, je suis persuadé que la population • qui l’habite ne prospérera jamais, tant qu’elle n’aura pas tourné son attention d’une manière plus sérieuse vers les travaux de l’agriculture , car tôt ou tard les éléphants doivent disparaître. C’est là, à coup sur, le grand malheur de toutes les nations de l’Afrique occidentale. Les hommes ont le travail en mépris et forcent les femmes cl les esclaves à cultiver les champs. Celte culture n’acquiert pas les proportions qu’elle devrait avoir, de sorte que les provisions alimentaires ne sont jamais abondantes. Les tribus, presque sans exception, vivent au joui' le jour, et avec un sol fertile elles sont, la moitié du temps, dans un état de demi-famine.